‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 81 sur 138 · CHARLOTTE COR RAY · texte numérisé non relu

CHARLOTTE COR RAY

nication sympathique, elle s’était solitairement exaltée. Sa famille était royaliste ; elle se croyait républicaine. Au point où en était venue la Révolution, rattachement à la monarchie et l'amour de la libérté se confondaient dans une commune aversion contre la tyrannie qui venait d’accomplir le 31 mai. Le séjour des Girondins dans la ville qu’elle habitait, la renommée qui les précédait, l’intérêt qui se portait sur eux, leurs discours à l’assemblée de résistance dont les séances étaient publiques, mettaient en mouvement tous les esprits.

Ce fut là que Charlotte Corday les entendit; peutêtre en rencontra-t-elle quelques-uns en société, quoiqu’elle vécût fort retirée. Son enthousiasme devint une passion secrète que ne contrôlaient plus le jugement ni la réflexion. Elle arriva à Paris le 1 1 juillet et descendit dans un modeste hôtel garni. Elle se présenta chez Duperret et lui remit la lettre de Barbaroux, qu’accompagnaient quelques exemplaires des proclamations girondines. Elle le pria de la conduire chez le ministre de l’intérieur; il promit daller le lendemain la prendre à son auberge.

v Duperret avait trouvé dans sa contenance et sa parole quelque chose d’extraordinaire; ils allèrent chez le ministre, qui ne put les recevoir, « J’irai une autre fois, >i lui dit-elle. Puis elle lui répéta plusieurs fois : « Quittez l’Assemblée; vous n’y faites rien. Vous pouvez opérer du bien en allant à Caen avec vos collègues servir la chose publique. » Il la ramena chez elle, lui offrant de revenir le lendemain la chercher ; elle le lui défendit.

Le 13 juillet elle écrivit à Marat un billet ainsi conçu : « J’arrive de Caen; votre amour pour 1a patrie

ClUnLOTTF. CORDAT.

me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez la bonté de me recevoir et de m’accorder un moment d’entretien; je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France. »

Marat était malade, et lorsqu’elle se présenta chez lui , il ne la reçut point ; elle écrivit un autre billet : « Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu’on m’a refusé votre porte. J’espère que demain vous m’accorderez une entrevue. Je vous le répète : j’arrive de Caen; j’ai à vous révéler des secrets importants pour la république. D’ailleurs je suis persécutée pour la cause de la liberté; je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection. »

Lorsqu’elle revint chez Marat, il avait ordonné qu’elle fût reçue. Il était dans un bain; elle s'assit, et sur sa demande, elle lui dicta les noms des députés qui étaient à Caen et des administrateurs d’Évreux. — « Sous peu de jours , dit-il , je les ferai guillotiner à Paris. »

Cette parole décida de son sort1; elle tira un couteau qu’elle tenait caché et le plongea dans la gorge de Marat. Le sang jaillit aussitôt; il cria .- « A moi, ma chère amie ! » Sa servante qui était dans la chambre voisine, accourut; il était mort.

Un plieur de journaux était dans l’antichambre; il cria au secours, barra le chemin à Charlotte Corday et la frappa à la tête avec une chaise. Cependant sur le bruit répandu qu’on assassinait Marat, la foule s’a-

* I.etlro de Charlotte Cordny à Barbaroux.

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massait autour de la maison et dans l'escalier. Elle fut

conduite à la section où elle répondit à un premier interrogatoire du commissaire de police. Deux représentants, Chabot et Drouet, étaient accourus; ils étaient plus troublés qu’elle; sa contenance était calme; elle ne cherchait ni excuse, ni dénégation. Ses réponses étaient prononcées d’une voix naturelle, et que nulle émotion n’altérait; un léger sourire passait quelquefois sur ses lèvres. Toutefois les cris de vengeance de la servante de Marat et des femmes qui s’étaient mises à sa suite, lui causèrent un instant de trouble; elle craignait d’être massacrée et témoigna de la reconnaissance à ceux qui la préservaient des fureurs de la populace. Le conventionnel Drouet la conduisit dans la prison de l’Abbaye; puis deux jours après elle fut transférée à la Conciergerie. Le IG, au soir, la veille du jour où elle devait comparaître devant le tribunal révolutionnaire, elle écrivit à Barbaroux une lettre datée de la chambre de Brissot.

Cette lettre est sans aucune familiarité et témoigne qu’elle le connaissait à peine; mais elle avait promis de lui rendre compte de son voyage. Elle le raconte avec simplicité, comme elle aurait pu faire si réellement elle n’était venue à Paris que pour les intérêts de M"° de Forbin. Elle parle de l'injustice de la Convention, qui veut absolument lui donner pour complice Fauchet, qu’elle n’a point vu, et Duperret, qui ne pouvait rien savoir de son dessein. « On n’est guère content de n’avoir qu’une femme sans conséquence à sacrifier aux mânes du grand homme. Pardon, hommes, ce nom déshonore votre espèce. C’était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Main-

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tenant, vive la paix! On voit par la suite de la lettre dans quelle idée elle donnait sa vie pour tuer Marat. Elle ne songeait à aucune contre-révolution.

Croyant que cet homme féroce , cet auteur du 31 mai était l'obstacle principal à une pacification qui rappellerait les Girondins à l’Assemblée, elle l’immolait pour que la France pût recouvrer la paix intérieure.

« Ce qui m’a décidée tout à fait, c’est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés. Vous vous souvenez comme j'en étais charmée. J’ai considéré que tant de braves gens venaient à Paris pour chercher la tête d’un seul homme, qu’ils auraient peut-être manqué ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens, et qu'il ne méritait pas cet honneur. Il suffisait de la main d’une femme. J’avoue que j’ai employé un artifice perfide pour qu’il pût me recevoir. » Elle avait cité plus haut cette maxime de son « cher et vertueux Raynal : » « On ne doit pas la vérité à ses tyrans. »

« Je m'attendais bien à mourir dans l'instant; des hommes courageux, et vraiment au-dessus de tout éloge, m’ont préservée des fureurs bien excusables des malheureux que j’avais faits. Les cris de quelques femmes m’ont émue, mais qui sauve la patrie ne s’aperçoit pas de ce qu’il eu coûte. Puisse la paix s'établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à bas; sans cela nous ne l’aurions jamais eue. »

Elle parlait de l’affliction de son père. « Je vous prie, citoyen et vos collègues, de prendre la défense de mes parents, si on les inquiète. Je n’ai jamais haï qu’un seul être. Ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les champs Elysées avec Brutus et quelques anciens , car Hes modernes ne me tentent

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pas; ils sont trop vils! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays; ils sont presque tous égoïstes.

« On doit croire à la valeur des habitants du Calvados, puisque les femmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste j’ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c’est la fin qui couronne l’œuvre. Je n’ai pas besoin d’affecter l’insensibilité sur mon sort, car jusqu’ici je n'ai pas la moindre crainte de la mort. C’est demain à huit heures qu’on me juge : probablement à midi j’aurai vécu , pour parler le langage romain. »

La lettre adressée à son père avait plus de calme et de simplicité : « Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien des désastres. Le peuple un jour, désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran. Adieu, je vous prie de m’oublier ou plutôt de vous réjouir de mon sort. Vous connaissez votre fille : un motif blâmable n’aurait pu la conduire. J’embrasse ma sœur, que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. Souvenez-vous de ce vers de Corneille :

Le crime fait la honte et non pas l’échafaud.

Le sang-froid et la dignité de Charlotte Corday à l’audience du tribunal révolutionnaire, furent admirables. Elle dit, même avant l’audition des témoins : k C’est moi qui l’ai tué. — ‘Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? — Ses crimes. — Qu’entendezvous par ses crimes? — Les malheurs dont il a été cause depuis la Révolution. »

Elle fut interrogée sur ce qui se passait dans le

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Calvados. « Les députés, répondit-elle, ne se mêlent de rien. Ils attendent que l’anarchie cesse , pour reprendre leur poste. — Qui vous a dit que l’anarchie régnait à Paris ? — Je le savais par les journaux. »

On lui demanda si elle lisait les journaux girondins. « Non , dit-elle, je ne les ai jamais vus. — Étiez-vous en liaison d’amitié avec les députés retirés à Caen? — Non, mais je parlais à tous. — Que disent-ils de Robespierre et de Danton ? — Ils les regardent , avec Marat, comme les provocateurs de la guerre civile. — 'Quelles personnes fréquentiez-vous à Caen ? — Trèspeu; je connais un officier municipal nommé Larue et le curé de Saint-Jean. — Alliez-vous à confesse à un prêtre assermenté ou insermenté? — Ni aux uns, ni aux autres ; je n’avais point de confesseur. — Y avaitil longtemps que vous aviez formé le projet de tuer Marat? — Depuis le 31 mai , jour de l’arrestation des députés du peuple. Je savais qu’il pervertissait la France. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille. J’étais républicaine bien avant la Révolution et je n’ai jamais manqué d’énergie. — Qu’entendez-vous par énergie? — Ceux qui mettent l’intérêt particulier de côté, et savent se sacrifier pour leur patrie. »

Elle avait désigné, pour son défenseur, Pontécoulant député du Calvados. Sans doute elle le connaissait bien peu, puisque dans sa lettre à Barbaroux, elle disait qu’il siégeait sur la Montagne, dont il était au contraire le courageux adversaire. « J’avais d’abord pensé, ajoutait-elle, à demander Robespierre ou Chabot. » Sa lettre à Pontécoulant ne lui fut pas remise. « On n’a pu découvrir sôn adresse, » dit à l’audience l’accusateur public. Le tribunal avait désigné d’office Chauveau-Lagarde. 11 prononça peu de paroles.

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« Ce calme imperturbable, dit-il, cette entière abnégation de soi-même qui n’annoncent aucun remords, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation , sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s’expliquer que par le fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main ; c’est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. »

Elle écouta son arrêt sans nulle émotion ; sa bouche était souriante : « Vous m’avez défendue, dit-elle à son défenseur, d’une manière délicate et généreuse ; c’était la seule qui pût me convenir. Je vous en remercie; elle me fait concevoir pour vous une estime dont je veux vous donner la preuve : ces messieurs (et elle montra ces juges), viennent de m’apprendre que mes biens sont confisqués. Je dois quelque chose dans la prison ; je vous charge d’acquitter mes dettes. »

Un prêtre se présenta pour l’assister à ses derniers moments. « Remerciez, lui dit-elle, les personnes qui ont eu l’attention de vous envoyer; je n’ai pas besoin de votre ministère. »

Un peintre avait commencé son portrait; elle s’en aperçut et lui dit : « Je vais rester dans la même position, u Un moment après on l’emmena dans une salle voisine du tribunal. Le peintre l’y suivit pour achever son dessin ; lorsqu’il l’eut terminé, elle le regarda et le trouva ressemblant. En cet instant le bourreau était entré portant la draperie rouge, dont, selon la sentence , elle devait être revêtue, «• Quoi ! déjà? » dit-elle. Elle avait demandé des ciseaux et coupa une mèche de ses cheveux; elle la donna au

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