‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 110 sur 168 · SÉANCE DD 2 PRAIRIAL · texte numérisé non relu

SÉANCE DD 2 PRAIRIAL

qu’elle ne rampe encore devant les Terroristes. Nous allons combattre les Jacobins et assurer la liberté. »

Larivière prit la parole. — « Il faut quitter la fausse direction qui a été prise depuis quelques jours. Dusséje être, comme il s’en est peu fallu hier, assassiné à votre porte, je dirai que ceux qu’on appelle royalistes sont bien moins à craindre que les Jacobins. Ces royalistes, dont on veut nous effrayer, sont les plus grands amis des lois, les plus ardents défenseurs de la représentation nationale. Depuis le 9 thermidor ils exposent leur vie, ils versent leur sang pour vous. On vous les représente comme allant chercher au Temple le petit Capet pour opérer subitement la contre-révolution, eh bien ! hier, au moment où votre gendarmerie ne les laissait pas approcher, ils venaient vous défendre : iis m’ont sauvé la vio parce que j’étais un représentant r du peuple.

« On a découragé les gens de bien en accordant l’impunité aux scélérats. Depuis quelques jours on a vidé les prisons; les Terroristes ont été mis en liberté : vous voyez quel usage ils en ont fait. » Puis l’orateur adressa aux députés de la section Lepelletier les remercîments et les assurances qu’ils auraient dû entendre de la bouche du président. — « Soyez assurés que la Convention ne confondra jamais ceux qu’on appelle mal à propos royalistes avec les buveurs de sang. »

Perrin des Vosges convint que le comité de sûreté générale avait cru que le mouvement était royaliste et avait pris ses mesures en conséquence : c’était la véritable explication des malheurs de la journée.

D’heure en heure, on venait rendre compte à l’Assemblée de l’état de Paris. Les deux tiers au moins des sections étaient, disait-on, dans les meilleures dis-

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positions ; mais il y avait en divers quartiers des rassemblements séditieux; sur le quai des Orfèvres, on parlait de pillage dans les groupes ; des émissaires se répandaient dans la banlieue pour y faire des recrues.

D’énergiques et promptes mesures étaient évidemment nécessaires : la crainte des royalistes avait jeté le gouvernement dans une fausse voie. Garnier de Saintes avoua ce que beaucoup d’autres pensaient : — « Plus un représentant s’est trompé en se coniiant à des hommes qu’il croyait amis de la patrie, plus il doit mettre d’énergie à les poursuivre. Je le vois clairement aujourd’hui : c’est de l’antre infernal des Jacobins qu’est sorti le groupe d’anarchistes qui veut régner par le désordre ; il s’est établi dans les faubourgs. Eh bien ! il faut en finir ! il faut que le canon gronde contre les assassins; que les comités prennent toutes les mesures et par un coup de vigueur ferment le gouffre qui menace de nous engloutir. »

Les politiques révolutionnaires, qui régnaient dans les comités, étaient tellement obstinés dans leurs méfiances contre les prétendus royalistes; ils étaient si fort préoccupés de la crainte que l’opinion parisienne ne remportât une victoire complète et ne devînt ainsi dominante et souveraine, qu’ils n’avaient rien disposé pour que la Convention fût mieux défendue que la veille.

Une colonne commandée par un général nommé Dubois avait été envoyée pour soumettre le faubourg Saint- Antoine; elle était insuffisante pour sa mission; rencontrant en route les sections de Montreuil, des Quinze-Vingts et de Popincourt, qui arrivaient en force, elle n’essaya point de les arrêter. Les trois sections jacobines arrivèrent sans obstacle sur le Carrousel, s’y

rangèrent en bataille; elles avaient des canons et les braquèrent sur le palais des Tuileries; les canonniers chargés de la garde de la Convention fraternisèrent avec leurs camarades du faubourg Saint-Antoine. 11 ne resta plus pour défendre l’Assemblée que quelques compagnies des sections fidèles. Delmas, qui les commandait, ne voulait pas, soit par prudence, soit par opinion, engager une lutte : il fit conseiller à la Convention d’envoyer dix de ses membres pour s’expliquer avec les citoyens des trois sections.

Legendre dit que c’était le seul moyen de déjouer la conspiration anglaise; qu’il fallait montrer aux puissances étrangères la France unie dans un seul sentiment : — «Si cette mesure échoue, nous aurons fait notre devoir, et ce sera au destin d’en décider. » —

« A Dieu seul, » s’écria Lanjuinais.

Les comités , pour donner pleine satisfaction au peuple qui était sur le Carrousel, proposèrent de décréter que les lois organiques de la constitution de 1793 seraient présentées avant le 25 du mois.

Les dix représentants revinrent et rendirent le . meilleur compte des dispositions du rassemblement. — « Ils ne veulent que la constitution de 1793 et vont vous envoyer une députation; nous leur avons promis un accueil paternel. »

Une députation de six seclionnaires fut admise. —

« Sur l’invitation du général Dubois, dit l’orateur, les citoyens des faubourgs Antoine et Marceau nous envoient vous faire part de leurs sentiments. Le peuple veut du pain, la constitution de 1 793 et l’élargissement des patriotes. » — Les murmures commencèrent, les tribunes crièrent : — « A bas les Jacobins ! »

L’orateur continua. — « Le peuple demande la puni-

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lion des scélérats; il demande vengeance de ceux qui l'assassinent, en faisant une distinction entre l’assignat et l’argent. Le peuple veut exercer les droits que lui assure la déclaration des droits de l'homme. Le peuple aime la Convention et l’humanité ; il est prêt à se retirer, mais il est résolu à mourir au poste qu’il occupe plutôt que de se désister de ses réclamations. Vive la République ! vive la Convention ! vive la Liberté ! »

Le président répondit en donnant lecture du décret que la Convention venait de voter.

Un représentant montagnard, Gossuin, proposa que le président donnât l’accolade fraternelle au pétitionnaire; le président obéit. La majorité commençait à murmurer beaucoup et à s’inquiéter. 11 semblait que la position de l’Assemblée fût à peu près la même que la veille. Les représentants qui étaient allés fraterniser avec les sections, se rendaient caution de leurs excellentes dispositions. Charles Delacroix ne pouvait parler sans admiration de l’effusion de cœur, des serrements de main , de la « tendresse brûlante » des patriotes du faubourg Antoine.

Pour achever de les satisfaire, la Convention ordonna la mise en liberté du président de la section de Montreuil, qui avait déclaré cette section en permanence et que le comité de sûreté générale avait fait arrêter après cet acte de sédition.

La Convention passa plusieurs heures dans une sorte d'anxiétc, ne sachant pas ce qui pouvait arriver. Enfin à onze heures Laporte, au nom des comités, rapporta que la fraternité s’établissait de plus en plus entre les citoyens : ce qui signifiait que les habitants du faubourg Saint-Antoine étaient retournés chez eux.

A cela près pendant la journée du 3, un calme parfait régna aux abords de la Convention et dans les quartiers qui environnent les Tuileries ; de sorte que la séauce se passa tranquillement. Mais vers le soir, comme l’assassin du représentant Féraud, arrêté la veille et condamné à mort, était conduit au supplice, un rassemblement séditieux s’opposa à l’exécution et l’enleva sur l’échafaud. Dne autre bande avait pillé un magasin de biscuit que l’administration tenait en réserve pour l’approvisionnement de Paris. Vers le soir, le cri y Aux armes ! » retentissait dans plusieurs sections.

Les comités se décidèrent enfin : les chefs habituels de la jeunesse, les hommes influents dans la garde nationale des bonnes sections furent appelés aux Tuileries; on leur montra une entière confiance; des armes et des munitions furent mises à leur disposition. Un général connu et estimé, Kilmaine, fut chargé de diriger les opérations.

Dès la pointe du jour, il mit en mouvement les forces dont il pouvait disposer ; mais elles n’étaient pas suffisantes : après s’être avancé sans obstacle jusqu’au faubourg Saint-Antoine, on se trouva enfermé par des barricades; les révoltés venaient de les élever dans les rues qu’avaient traversées les troupes : leur position était dangereuse. Le général ne voulut point les engager plus avant, ni perdre toutes ses communications. Il les ramena. Les révoltés consentirent à ne point troubler cette retraite, mais se firent livrer les canons.

Tel était l’état des choses, lorsque la Convention entra en séance.

Laporte, au nom des comités, sans donner aucun détail, proposa à la suite d’un long considérant un décret ainsi conçu :

— « Les habitants du faubourg Antoine seront sommés au nom de la loi de remettre sur l’heure aux mains de la justice les assassins du représentant Féraud et notamment celui qu’ils ont soustrait au jugement rendu contre lui;

« Ils remettront au général commandant tous les canons des trois sections du faubourg;

« En cas de refus, le faubourg Antoine.est, par ce refus même, déclaré en état de rébellion, et toute distribution de subsistances cessera;

« 11 est ordonné à toutes les sections de Paris de marcher afin de réduire les rebelles par la force. »

Ce projet fut voté par acclamations, ainsi que plusieurs autres mesures de police.

Une députation de la section des Quinze-Vingts fit demander à présenter une adresse; mais l’Assemblée n’était plus disposée à la condescendance. Gossuin s’excusa même d’avoir proposé l’accolade fraternelle accordée à l’insolent pétitionnaire de la veille. On refusa d’admettre les sectionnaires ; Dubois-Crancé voulait qu’on leur répondît. — « Si vous ne vous rendez pas, vous serez bombardés demain. »

— «Non pas demain, mais à l'instant même, » disait Legendre.

Pendant ce temps-là trente mille hommes, de l’artillerie, des mortiers à bombes s’avancaient par le boulevard contre le faubourg Saint-Antoine. Les représentants Barras, Fréron, Delmas et Laporte avaient établi leur quartier général dans la maison de Beaumarchais. En vrais révolutionnaires, ils avaient passé

d’un excès à l’autre: le 3, ils voulaient fraterniser avec le peuple du faubourg; le 4, ils voulaient le bombarder et l’incendier, même avant d’essayer une somntfation et une attaque. Le général Menou , qui commandait, leur refusa d’exécuter un pareil ordre et déclara qu’il obéirait seulement à un décret formel de la Convention.

Le faubourg n’essaya point la moindre résistance contre un tel déploiement de force; il se soumit. Les trois sections rendirent leurs canons et livrèrent quelques-uns des mutins qui leur furent demandés. Les assassins de Féraud furent exécutés. Une commission, moitié militaire moitié de police, fut à l’instant formée. Trente et un, la plupart déserteurs qui avaient passé aux insurgés, furent successivement et dans les jours suivants condamnés à mort; six à la déportation ; cinq à une année de fers; dix-neuf à la détention. Cette commission et ce mode sommaire de procédure avaient été ordonnés par un décret de la Convention. Elle était informée à chaque moment des progrès de la soumission. Lorsque tout fut terminé, Fréron vint rendre compte de cette journée, complément, disait-il, du 9 thermidor et du 12 germinal.

Les émotions du danger et de la victoire avaient renouvelé dans l'Assemblée, l’entraînement aux mesures de répression et de vengeance. Clauzel proposa de faire juger par la commission militaire les représentants qu’un décret de la Convention avait déjà condamnés à la déportation et ceux dont les discours ou les actes avaient autorisé et fomenté les attentais commis contre la représentation nationale. Il alla jusqu'à demander la peine de mort contre quiconque donnerait asile à ceux qui étaient en fuite.

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