REPRISE DE LA GUERRE
— « Où donc a-t-on pris que le gouvernement voulait faire grâce aux auteurs et instigateurs des outrages faits à la souveraineté du peuple dans la Vendée? Hâtez-vous au contraire de livrer au glaive vengeur les chefs de cette guerre cruelle, les scélérats qui ont déchiré si longtemps les entrailles de leur patrie. Les femmes, les enfants, les vieillards , les individus entraînés par violence ne méritent pas sans doute le même sort que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie do leur volonté ou de leurs bras : on peut prendre à leur égard des mesures moins rigoureuses; mais user d’une indulgence absurde et meurtrière envers les brigands, ce serait livrer les patriotes à leur merci et renouveler les horreurs de la guerre. Vous voudrez Lien, sans perdre un moment, ordonner que la justice révolutionnaire reprenne son cours. Nous ne devons avoir qu’une seule pensée , terminer enfin l’horrible guerre de la Vendée. On s’écarte également du but par une lâche indulgence ou par des exécutions qui révolteraient la justice et l’humanité. «
La guerre continua donc avec une vivacité nouvelle. L’armée républicaine était affaiblie; les meilleures troupes en avaient été retirées; elle était négligée par l’administration militaire et souvent dénuée de vêtements et de chaussures. Les mesures prises pour former des magasins par voie de réquisition ou d’enlèvement avaient été exécutées avec désordre. Les vivres manquaient souvent. Le général Vimeux avait peu d’autorité et, à vrai dire, ne suivait pas un plan déterminé d’avance. Les colonnes se portaient aux lieux où les rebelles avaient paru. Lorsqu’elles avaient repoussé leurs attaques, elles les poursuivaient dans leur déroute; au total l’avantage était plutôt pour les
Vendéens. Ils occupaient un vaste territoire, qui leur avait été livré par suite d’évacuations successives; ils cherchaient à reformer une organisation et une armée disciplinée ; ils n’espéraient plus une pacification. La nécessité de se recruter ou de réunir des ressources, se joignant à l’exaspération et au désir de vengeance, les rendait de plus en plus impitoyables contre les soldats, contre les patriotes et même contre les indifférents, qui se refusaient à les servir.
Sur la rive droite, la chouanerie avait pris un grand développement. Les bandes s’étaient multipliées; elles agissaient avec une sorte d’ensemble et s’étaient donné une organisation commune. M. de Puisaye était , sinon le général, du moins le chef politique de cette guerre civile. Elle se faisait plus cruellement que sur la rive gauche et d’une manière plus dispersée.
Aussitôt après le 9 thermidor, les plaintes des administrations locales, auparavant si mal écoutées, furent de nouveau adressées au comité de salut public. Les malheurs de la guerre , la dévastation du pays, l’universelle désolation furent racontés avec l’accent du désespoir. Tout était attribué au système suivi par Turreau qu’on appelait une affreuse conspiration.— a La désorganisation, l’insurbordination des troupes, le pillage, le meurtre, le viol précédèrent l’incendie général. On commença par incendier des communes où les brigands ne s’étaient jamais tenus. On brûla particulièrement les vivres et les fourrages; plus de cent mille tonneaux de grains furent la proie des flammes. Les cris des administrations et de tous les vrais patriotes furent étoufTés, il ne resta plus à l’habitant des campagnes qu’à s’insurger de
nouveau : s’il tentait de se réunir aux bons citoyens , il trouvait une mort certaine; s’il restait chez lui, il la trouvait également. Les laboureurs employés aux charrois de l’armée ne furent pas même épargnés. Enfin tous les crimes capables d’assouvir l’ambition, l’intrigue et la cupidité des chefs ou des soldats furent commis. Notre malheureuse contrée, devenue un vaste champ de ruines, fut entièrement abandonnée à nos nouveaux ennemis , qui , par les barbaries exercées contre eux, furent animés de la rage et des fureurs du désespoir.
« Le traître Robespierre fit incarcérer ceux qui osèrent venir à Paris pour dire la vérité. Maintenant que vos regards se portent sur la République entière, extirpez le cancer qui nous ronge. Plus de Vendée, plus de Chouans. De bonnes troupes , des généraux républicains, des représentants qui voient par eux-mêmes, voilà le remède à nos maux1.' »
Le premier témoignage d’un changement dans la politique du comité fut la destitution du général Huché; elle lui fut notifiée dès le 8 août, dix jours après le 9 thermidor.
Le 17 août, sur le rapport de Barère, la Convention nomma pour commissaires près l’armée de l’Ouest Dornier, Guyardinet Laignelot; les deux derniers s’étaient montrés ardents et cruels dans leurs précédentes missions. Laignelot surtout avait laissé de tristes sousruvenirs à Rochefort et à Brest. Mais il avait été passé par Hentz et Francastel, les amis et les protecteurs de Turreau , et avait fini par se trouver un modéré. C’était en cette qualité qu’il était choisi. Vi-
4 Lettre des administrateurs du district de Chollet réfugiés à Angers, adressé*' à la Convention, 7 août 1791.
meux fut remplacé par un général Dumas'aussi peu connu que lui.
Les instructions données au nouveau général lui prescrivaient une guerre défensive ; il devait resserrer graduellement les rebelles, empêcher les communications entre leurs diverses armées, protéger les convois, rétablir la discipline, punir les actes de brigandages et de cruauté , chasser avec ignominie les officiers ou sous-officiers qui s’enivreraient ou donneraient l’exemple de mauvaises mœurs. Les représentants du peuple reçurent des indications plus générales. « Ils remettront à l’ordre du jour la justice et le désintéressement. Les mœurs, la voie de persuasion, la bonne foi seront mises en vigueur. Ils exigeront que les chefs donnent l’exemple de l’activité et de l’austérité des principe's. »
Le comité posait des limites aux actes de sévérité : K Tous les chefs de brigands, tous ceux qui ont accepté des grades parmi eux seront punis de mort. Ceux qui n’auront été qu’égarés ou entraînés par la violence seront pardonnés. »
Le comité s’occupa aussi d’une classe d’individus qui , dans le cours des guerres civiles de l’Ouest, a toujours été la plus malheureuse. Lorsque les habitants connus pour patriotes, ou supposés tels, se réfugiaient dans les villes, fuyant la persécution et les mauvais traitements des rebelles, laissant derrière eux leurs maisons pillées et leur fermiers rançonnés, les autorités révolutionnaires les tenaient pour suspects; quelquefois on leur refusait asile ; les colonnes infernales en massacrèrent qui cherchaient un refuge. Souvent ils étaient détenus en prison. Il y en eut qui périrent sur l’échafaud. Et pourtant, ils arrivaient à
Nantes , à Angers ou à Niort exaspérés contre les Vendéens , provoquant des mesures de répression , implorant les généraux pour être ramenés chez eux, lorsque la troupe aurait chassé les brigands. C'est ainsi qu’il existait entre les réfugiés et les Vendéens une défiance et une rancune réciproques dont l’eflèt s’est montré dans tous les renouvellements d’insurrection et dans les luttes des partis politiques.
Le comité de salut public autorisa les réfugiés à résider dans toute la République , pourvu qu’ils n’approchassent pas à deux lieues de Paris et à dix lieues des villes maritimes, ce qui était une précaution dure et inutile; les représentants en mission tardèrent peu à la modifier.
Les nouveaux commissaires de la Convention commencèrent par destituer et dénoncer au comité de salut public les officiers généraux, qui avaient commandé les colonnes incendiaires ou que la voix publique accusait d’actes de cruauté. En même temps les réclamations et les renseignements sur tout ce qui s’était passé dans la Vendée pendaut le règne de la Terreur, affluaient à la Convention. Les représentants, qui avaient pris courage contre la Montagne, se rendaient organes de cette plainte universelle. Les procès des Nantais, puis du comité révolutionnaire, la mise en accusation de Carrier, les poursuites ordonnées contre Turreau , Huclié et Grignon , changèrent complètement la situation. Hoche fut envoyé en Bretagne; Canclaux fut nommé commandant de l’armée de l’Ouest.
Cette justice tardive, mais qui était installée soudainement, achevait de désorganiser les armées républicaines, et rendait impossible, pendant la transition d’un système à l’autre, tout plan militaire, toute suite dans
les opérations. Les rebelles en profitaient pour obtenir des succès, partiels à la vérité , puisque chez eux rien ne se faisait non plus avec ensemble.
Charette attaqua deux des camps retranchés que les républicains avaient établis et obtint l’avantage le plus signalé qu’il eût remporté depuis le commencement de la guerre civile. A aucune autre époque, il n’avait semblé plus maître de la rive gauche de la Loire inférieure. Il poussait des partis jusqu’au voisinage de Nantes.
De tels succès donnaient aux officiers vendéens de présomptueuses espérances; pour obtenir leur soumission et même pour les disposer à traiter, il fallait leur faire sentir leur réelle faiblesse et leur impuissance; mais il n’y avait d’illusion que dans l’esprit des chefs; dès qu’cfn laissait les habitants en repos, dès qu’ils étaient traités avec justice et douceur, ils étaient portés à se soumettre , et se montraient peu disposés à combattre lorsqu’ils n’avaient plus à se défendre ou à se venger.
Au mois de décembre, de nouveaux commissaires de la Convention , qui cette fois avaient été pris dans les rangs des modérés et parmi les députés des départements de l’Ouest, présentaient au comité de salut public un mémoire sur les moyens de terminer la guerre de la Vendée.
« L’armée des rebelles, disaient-ils, se compose de deux éléments : le premier comprend les brigands aguerris qui ne quittent pas les drapeaux : un ramas d’émigrés, de prêtres, de gardes-chasse, de braconniers, de déserteurs et de contrebandiers.
« Le second se compose des cultivateurs et habitants du pays, égarés par le fanatisme et dont le roya-
lisme s’est servi. La plupart ne marchent maintenant que par contrainte. »
Les auteurs du mémoire rejetaient avec indignation les projets de Turreau et des généraux jacobins. « La Convention n’a jamais voulu exterminer jusqu'au dernier homme une population, qui, après tant de massacres, est encore de deux cent mille individus1.
« Il faut donc écouter la voix de l’humanité, user d’indulgence et conquérir ces départements par la persuasion. On devrait établir des communications avec les rebelles, éclairer les cultivateurs et leur persuader qu’un prompt et sincère repentir peut faire oublier le passé.
n Si l’ennemi était aux portes du sénat, nous vous dirions : Guerre à morî à tous les rébelles! qu’ils soient exterminés jusqu’au dernier; mais nos armées sont partout victorieuses, et nous vous disons : Consolation aux victintes malheureuses de la rébellion, appui aux faibles, encouragement aux hommes égarés qui veulent revenir. Un décret d’amnistie pourra seul fixer les irrésolutions des rebelles et amener la fin de la guerre.
« L’acte de la Convention qui a traduit Carrier au tribunal révolutionnaire, les poursuites ordonnées contre les généraux ont déjà enlevé un grand nombre de partisans à Charette et à Stofilet. »
Le comité accueillit ce mémoire et proposa à la Convention un décret qui fut adopté.
' Une statistique compulsée avec soin et conscience par M. Cavoleau, ancien secrétaire général do la préfecture de la Vendée, estime qu’après les guerres civiles, la population des départements insurgés , auparavant de sept ou huit cent mille âmes, était diminuée de cent cinquante-neuf mille.