PROCLAMATION ADRESSÉE AUX VENDÉENS
d'un fer parricide; c’est au nom de l’humanité qu’ils dévouaient à la mort des milliers de victimes; c’est au nom de la vertu qu’ils attiraient chez vous des scélérats de toutes les parties de la France, qu’ils faisaient de votre pays le réceptacle de tous les monstres vomis du sein des nations étrangères.
« Pourquoi avez-vous rejeté la lumière qui vous était offerte pour ne saisir qu’un fantôme cruel ? Vous avez préféré des maîtres à des frères , les torches du
fanatisme au flambeau de la raison Il vous reste
encore un asile dans la générosité nationale. Oui, vos frères, le peuple français tout entier, veut vous croire plus égarés que coupables : ses bras vous sont tendus.
« La Convention vous pardonne, si votre repentir est sincère : sa parole est sacrée. Si d’infidèles délégués ont abusé de sa confiance et de la vôtre, il en sera fait justice.
« Français, n’appartenez-vous plus à ce peuple sensible et généreux? Les liens de la nature sont-ils brisés entre nous ? Le sang des Anglais a-t-il passé dans vos veines? Voulez-vous massacrer les familles de vos frères vainqueurs de l’Europe, plutôt que de partager leur gloire?
« Non, l’éclair de la vérité a frappé vos regards ; déjà plusieurs d’entre vous sont rentrés, et la sécurité a été le prix de leur confiance. Revenezjous; que vos foyers soient désormais sûrs et paisibles; que les champs soient cultfvés ; que l’abondance renaisse ; que les communications soient rétablies. Ne songeons plus qu’à nous venger ensemble de l’ennemi commun, de cette nation implacable qui a lancé parmi nous les brandons de la discprde; qu’une guerre à mort passe
avec tous ses fléaux des bords de la Loire aux bords de la Tamise. »
Ce pompeux langage, inintelligible pour les paysans vendéens ou chouans, devait encore moins émouvoir leurs chefs et leurs officiers, ils n’étaient nullement disposés à abdiquer des opinions pour lesquelles ils combattaient avec un courageux dévouement depuis deux années, au moment où la République semblait désespérer de les vaincre : leur offrir une amnistie lorsqu’ils se croyaient redoutables et un pardon lorsqu’ils regardaient plus que jamais leur cause comme noble et sainte, c’était se méprendre étrangement. Le comité et la Convention eurent bientôt à reconnaître que pour terminer la guerre civile, il fallait se résigner à d’autres conditions.
Les représentants qui venaient d’être envoyés aux armées s’aperçurent qu’ils n’obtiendraient aucun résultat sans négocier avec les chefs. Mais établir des communications entre deux armées qui n’avaient entre elles ni foi ni loi, qui avaient aboli le droit des gens observé dans les guerres régulières entre nations civilisées, c’était déjà chose difficile. Un représentant nommé Ruelle, homme de peu d’esprit, mais porté de bonne volonté pour le rétablissement de la paix, allait habituellement chez Mme (lasnier, créole réfugiée à Nantes ; aprè^ avoir été enfermée comme suspecte et mise en liberté par la protection de Prieur de ia Marne, elle était le centre d’une société où les représentants venaient volontiers. Mme Gasnier avait acquis ainsi une sorte d’influence et de crédit. Elle parla d’abord au général Canclaux de la possibilité d’ouvrir une négociation avec Charette dont elle connaissait la famille.
Le général ne pouvait prendre sur lui une si grave détermination; il avait déjà passé pour suspect; il était noble et noté comme républicain peu zélé : — « parlez-en à Ruelle, n répondit-il.
Elle offrit à Ruelle de se rendre, avec une sœur de Charetle qui était de ses amies, auprès du chef vendéen et de lui porter des propositions; mais il fallait auparavant que la Convention rapportât le décret qui mettait sa tète à prix. Le représentant se montra empressé à devenir le premier et le principal agent d’une si importante affaire. 11 voulut voir Mlle Charette, qui vivait cachée dans un asile à Nantes. Toute sûreté lui fut donnée; elle promit d’aller trouver son frère et de conduire avec elle un envoyé de la République; elle ajouta qu’elle n’avait aucun crédit ni influence sur lui , et qu’il était d’un caractère à ne prendre conseil de personne.
Il s’agissait maintenant de trouver un homme à qui cette mission pût être confiée sans compromettre aucunement ni le gouvernement républicain ni les commissaires de la Convention. Envoyer un fonctionnaire public, un officier de 1 armée ou même un simple citoyen connu pour républicain , c’eût été mettre en méfiance le général vendéen, et s’engager dans une démarche peu conforme à la dignité de la Convention.
Ruelle venait d’affranchir de toutes poursuites un ami de Mme Gasnier, M. Bureau de La Batardière, ancien membre de la chambre des comptes de Nantes, homme d’un esprit frivole, sorte de plaisant de société, qui pendant la Révolution n’avait jamais eu aucune opinion. Dans tout autre temps, on l’eût regardé comme sans conséquence ; mais pendant la Terreur il v. 32
avait été mis sur la liste des émigrés et contraint à vivre caché pour échapper à Carrier et au comité révolutionnaire ; il parut à Ruelle l’homme le mieux choisi pour ne pas inquiéter les Vendéens et pour n’engager aucune responsabilité.
Mlle Charette le conduisit non sans péril, ni sans quelques coups de fusil tirés sur leur voiture à travers les avant-postes vendéens , au quartier-général de son frère; il le reçut froidement, n’entra point en conversation avec lui; mais ilditàsasœuretàMmeGasnier : — « J’aurais mieux aimé conférer avec le général Canclaux ou un de ses aides de camp. » — 11 proposa donc une entrevue avec Ruelle et Canclaux , ajoutant qu’avant d’engager une négociation, il voulait connaître le vœu des habitants, des propriétaires et de l’armée.
Charette désirait maintenant la pacification , il en sentait l’indispensable nécessité; les succès obtenus trois mois auparavant, ces camps retranchés qu’il avait forcés ne lui avaient point procuré une bonne position. L’inaction presque complète des deux armées, cette espèce d’armistice, avait été fort contraire aux Veudéens; les postes républicains étaient établis d’une manière moins attaquable ; ils cernaient le territoire assez vaste occupé par Charette et coupaient ses communications. La discipline était rétablie parmi les soldats de la République ; ils ne dévastaient plus les campagnes; les paysans avaient pu faire leurs récoltes avec sécurité, et goûtaient le repos qui depuis longtemps ne leur avait pas été permis : ils se de-
' Mémoires manuscrits de M. l'abbé Remaud. — Notes de M. Auvvnet.
mandaient à quoi leur avait servi cette guerre et comment ils seraient dédommagés de leurs maisons brûlées, consolés de la perte do leurs parents ou de leurs amis.
Les munitions manquaient complètement; il n’y avait plus de convois à surprendre et à enlever; plus de déroutes de l’armée républicaine où l’on s’emparait de canons et de caissons. Au moment où commencèrent les négociations, il n’y avait pas en magasin trente livres de poudre.
Outre ces circonstances, qui devaient faire désirer aux chefs vendéens la fin de la guerre, ils ressentaient l’influence de la situation générale. La chute de Robespierre, la fin du règne de la Terreur, les victoires des armées républicaines, la paix déjà conclue ou négociée avec plusieurs des puissances coalisées , leur donnaient à penser; ils ne pouvaient plus espérer de vaincre la Révolution , ils comprenaient quelle était sa force et commençaient à regarder comme possible qu'un gouvernement régulier en dérivât et rétablît le bon ordre en France. L’esprit de réaction qui chaque jour prenait plus d’essor leur donnait aussi quelque espérance de voir la monarchie rétablie par ce progrès d’opinion.
Depuis que la guerre avait pris un caractère plus civilisé ; depuis que les officiers et les soldats républicains ne recevaient plus l’impulsion de généraux ou de représentants féroces et n’avaient plus à exécuter leurs ordres sanguinaires, il y avait souvent des communications entre les avant-postes ; les bleus prêtaient aux brigands des journaux que depuis longtemps ils n’avaient point lus; ils avaient ensemble des conversations; on n’était plus dans cette com-
plète et réciproque ignorance de ce qui se passait dans chaque parti.
Toutefois Charette et ses officiers avaient peine à se résoudre ; il y avait en eux un fonds de méfiance, de haine , d’orgueil et de rancune; ils sentaient combien était profonde et ineffaçable leur incompatibilité avec les révolutionnaires de toute nuance, il leur répugnait d’entrer en relations avec eux; l’idée de se soumettre était inadmissible, transiger était une pensée qui les offensait.
D’ailleurs parmi les officiers il s’en trouvait qui étaient formellement opposés à la pacification. Les gentilshommes, les propriétaires du pays, les hommes éclairés concevaient très-bien comment elle pouvait être nécessaire; mais ceux qui, des derniers rangs de la société, sans éducation, sans réflexion et sans discernement, par leur bravoure et leur capacité militaire s’étaient élevés à un commandement; mais les déserteurs, mais les transfuges que l’amnistie pouvait préserver du châtiment mais non pas du mépris : ceux-là, véritables aventuriers, ne voulaient ni la paix ni le rétablissement de l’ordre : or ils étaient nombreux. Charette aimait à choisir, parmi eux, ses principaux officiers et ses chefs de division. Par caractère et par situation , il exerçait son autorité avec dureté et despotisme. 11 lui fallait une obéissance d’infériorité, qui pût supporter ses emportements, et parfois même sa brutalité. Il avait établi dans sa troupe permanente les châtiments corporels, sans permettre aux officiers subalternes de les appliquer; ce droit n’appartenait qu’aux grades élevés. Avec un tel mode de discipline, avec un tel gouvernement de son armée, il s’était entouré d’hommes vaillants et
propres à ce genre de guerre, mais grossiers et plus difficiles à persuader qu’à commander1.
Charette convoqua à son quartier général de Vieille- Vigne scs chefs de division et les principaux propriétaires du pays. Il s’était auparavant enquis exactement des moyens qui lui restaient pour nourrir son armée pendant l’hiver. Son commissaire ordonnateur était l’abbé Remaud, curé de Mâché, homme énergique et de grande intelligence qui était en mêmeHemps aumônier du quartier général et avait beaucoup d’influence sur les paysans. D’opinion et de courage, il était fort opposé à la paix’; mais il n’en fallait pas moins dire la vérité à son général. La guerre n’avait point permis d’ensemencer la même étendue de terres que dans les années ordinaires ; à peine avait-on recueilli assez de blé pour nourrir les habitants. — « Vous avez de quoi empêcher le pays de mourir de faim, lui dit Charette, mais pas de quoi fournira la subsistance de l’armée. Vous savez que l’ordre est impossible à établir dans les distributions, et qu'un soldat consomme deux fois plus qu’un paysan. Donnez-moi du pain, et je continuerai la guerre. Puisque vous ne pouvez empêcher mes hommes de mourir de faim, je vais faire la paix. »
Ce fut le plus puissant motif qui décida Charette, dans la réunion qu’il avait convoquée. Delaunay, l’un des principaux chefs, et deux autres furent les seuls qui ne reconnurent pas la nécessité de la paix. Us s’y opposèrent vivement; n'étant pas écoutés, ils s’en allèrent, emmenant avec eux quelques paysans.
1 Notes de M. Auvynet, secrétaire de Charette, insérées ù la suite des Mémoires de Mme de La Rochejaquelein ; édition de Baudouin.
* Mémoires manuscrits de l'abbé Remaud.
Charette chargea donc MM. de Bruc et de Bejarry de se rendre à Nantes pour conférer avec les commissaires de la Convention; mais il ne leur donna aucun pouvoir et n’autorisa aucun commencement de négociation.
Les représentants s’étaient engagés fort avant, et cette grande affaire suivait une marche plus rapide qu’ils ne l’avaient peut-être prévu; Ruelle se rendit à Paris. Sans doute, il exposa au comité quelle était la vraie situation; mais lorsqu'il parut à la tribune de la Convention, ce fut pour raconter toute autre chose que la vérité.
— « J’arrive, dit-il, de l’armée de l’Ouest; le décret d’amnistie a été accueilli avec transport; les rebelles, sans qu’il ait été conclu aucune négociation, nous ont rendu nos prisonniers; ils nous ont fourni des fourrages. Les avant-postes des deux armées ont fraternisé et crié « Vive la république. » Nous sommes venus ici pour concerter avec les comités du gouvernement, des mesures d’exécution. Nous avons l’espoir flatteur de terminer sous peu cette guerre. »
Aucun orateur ne révoqua en doute le récit de Ruelle. Clauzelse plaignit que la Convention n’eût pas donné à ses commissaires des pouvoirs suffisants, et demanda qu’ils fussent autorisés d'une manière illimitée à traiter avec les chefs vendéens pour les amener à rentrer dans le devoir.
Bourdon de l’Oise répondit qu’ils avaient tous les pouvoirs nécessaires. — « Ne laissons pas croire à nos frères égarés que les commissaires de la Convention n’ont pas la faculté d’assurer leur repos et leur bonheur. Si on ne les eût pas poussés au désespoir en leur manquant de foi, nous aurions cinquante mille con-
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citoyens déplus, nous aurions de bons soldats qui, dans les rangs de nos armées, auraient fait sentir à l'ennemi qu'eux aussi sont Français. »
La Convention déclara que les représentants avaient des pouvoirs suffisants. Muni de cette autorisation, Ruelle revint à Nantes. Deux jours après , un décret annula le jugement d’une commission militaire qui avait condamné à mort Mme deRoncliamp. Une pétition signée d’un grand nombre d babitants de Nantes attestait que, sur ses instances, son mari, général vendéen, avait sauvé la vie à six mille prisonniers républicains. Les efforts de quelques-uns d’eux avaient réussi à lui faire obtenir un sursis, et depuis six mois, elle était tenue entre la vie et la mort.
Ruelle demanda que cette mesure fût étendue à tous les individus condamnés comme rebelles de la Vendée et qui n’avaient pas été exécutés. Cette proposition fut appuyée par Garnier de Saintes; c’était pendant qu’il était en mission au Mans, que la commission militaire avait condamné Mme de Ronchamp et beaucoup d’autres victimes. Aucun des représentants qui avaient présidé aux cruautés de cette guerre ne paraissait se souvenir de ce qu’il avait fait ou ordonné. La Convention voulait à tout prix pacifier la Vendée; elle rapporta aussi un décret par lequel il était enjoint aux tribunaux révolutionnaires de condamner à mort les individus qui se dérobaient à la déportation.
Pendant que Ruelle était à Paris, les officiers envoyés par Charette étaient venus à Nantes en toute assurance et sous la garantie des représentants. Leur présomption et leur étourderie étaient telles, qu’on aurait pu supposer qu’ils étaient envoyés par un vain-
queur pour imposer des conditions aux vaincus. Un des représentants en mission auprès de l’armée du général Hoche était venu à Nantes : car on avait lieu de croire que les Chouans voudraient négocier de concert avec Charette. Il arrivait d’un pays où la guerre avait un tout autre caractère, et où les chefs de bandes qui agissaient toujours isolément et par coups de main, ne reconnaissaient guère de subordination et imposaient peu de discipline à leurs hommes. En outre, le général Hoche n’était pas de caractère à traiter de la pacification avec tant de laisser-aller. Boursault, consterné de ce qu’il voyait, écrivait au comité de salut public.
— « Le fait n’est que trop vrai, £hers collègues ; des brigands ont paru dans Nantes au théâtre , dans les places publiques, royalement décorés des couleurs de la révolte et du crime. Un arrêté de nos collègues a mis fin à ce scandale, mais ils n’en avaient pas moins insulté à la République, au moment même où sa clémence les rappelait dans son sein. Rien ne me paraît plus incertain que la rentrée de ces hommes égarés. S'ils se rendent, que de mesures vous avez à prendre pour les contenir! S’ils ne se rendent pas, que de célérité vous devez apporter dans les moyens répressifs! 11 n’y a pas un moment à perdre. »
Mais ce n’était pas Boursault qui était chargé de s'entretenir avec les envoyés de Charette. Soit les représentants, soit M. Bureau leur laissaient dire toutes leurs exigences et ne décourageaient pas leur espoir; ils demandaient le rétablissement de la monarchie, et on leur répondait que le cours naturel des événements, le déchirement des partis, l’esprit de réaction, la lassitude générale, le rapprochement que la paix
allait opérer entre la France et les puissances de l’Europe, pourraient bien amener ce dénoûment de la Révolution, mais que ce n’était pas un article proposable dans la négociation.
Charette avait trop de sens pour supposer qu’il imposerait une condition qu’à peine il aurait pu se flatter de réaliser, s'il avait vaincu et exterminé les armées de la République ; mais il jugea que la pacification serait conclue dans des termes qui lui laisseraient son armée, son influence sur la population du bas Poitou , qui satisferaient les paysans et le clergé et qui lui donneraient la trêve nécessaire pour recommencer la guerre avec des circonstances plus favorables : d’ailleurs, il obéissait à la nécessité.
Le chef le plus important, parmi les Chouans, était alors un officier de fortune nommé Désoteux de Cormatin. 11 avait d’abord été partisan zélé de la Révolution, successivement dans l’état-major de la garde nationale de Paris, attaché à M. de Bouillé et compromis dans la fuite de Varennes, puis dans la garde constitutionnelle du roi, enfin émigré. Le comte de Puisaye qui s’était mis, par ses projets plus que par son action, à la tête de toute la chouannerie, et qui, tantôt en Angleterre, tantôt en France, croyait et semblait conduire et diriger la guerre civile de Bretagne, avait accordé toute sa confiance à Cormatin; il l’avait laissé comme son lieutenant pour combiner les mouvements des bandes de cette région et les rattacher à un centre. L’un et l'autre pensaient, que pour la cause royale et pour le service des princes qui commençaient à être en relation avec les chefs des diverses rébellions, il y avait tout avantage à conclure une trêve sous le titre de pacification. Ainsi, on aurait le temps de donner
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une meilleure organisation aux armées insurgées, de les fournir de munitions. Au moyen de ce délai , on verrait à profiter des crises probables de la politique intérieure, des discordes qui divisaient la Convention, du progrès de l’opinion publique. Puisaye, ainsi que Charette et beaucoup de royalistes comptaient même sur la défection de quelques généraux. Dans cette confiance , il écrivit une longue lettre à M. de Canclaux, s'imaginant qu’étant gentilhomme et fort honnête homme, d’opinion modérée, ennemi des excès révolutionnaires, il pourrait être tenté de contribuer à la restauration de la monarchie. La lettre fut interceptée. Canclaux était si loyal et d’un caractère si honorable, qu’à peine s éleva-t-il un soupçon contre lui dans l’esprit méfiant des commissaires conventionnels.
Si les Chouans étaient disposés à traiter avec la République de concert avec Charette, il n’en était pas de même de Stofflet.
Depuis quelques mois les deux chefs vendéens vivaient déjà en mauvaise intelligence et ne combinaient plus leurs opérations. Stofflet, malgré ses qualités militaires, avait l’esprit faible et borné; il savait se battre et commander ses soldats, mais il n’avait pas l’esprit de conduite et s’était donné entièrement à l’abbé Bernier qui déjà, et dès le commencement de la guerre de la Vendée, y avait eu un rôle important. Pendant la campagne d’outre-Loire, il avait pris plus d’influence encore, mais n'avait pu acquérir auprès des Chouans l’espèce d’autorité qu’il exerçait sur les paysans angevins. Il revint sur la rive gauche et s’empara entièrement de l’esprit de Stofflet.
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La région située au nord du Bocage était cernée par les républicains moins étroitement que la rive gauche de la Sèvre et le pays de marais où Charette faisait la guerre; il était plus facile d'y entretenir une rébellion armée.
L’abbé Bernier devint l’administrateur et l’homme politique de l’insurrection d'Anjou. Dès le mois de juin 1794, il s’occupa à donner une organisation régulière à l'armée de Stofflet. Le conseil général militaire décréta un règlement tel que sous un gouvernent puissant et bien obéi , un ministre de la guerre aurait pu l’établir; le recrutement devint obligatoire pour les paroisses; une troupe soldée et permanente fut formée de déserteurs, d’étrangers et d’hommes de bonne volonté; l'habillement et l’armement furent prescrits uniformément pour chaque corps.
Afin de solder toutes ces dépenses, l'abbé Bernier créa un papier-monnaie. Stofflet eut donc une armée toute différente de celle de Charette.< Étant serré de moins près, il n’entreprenait aucune expédition contre les républicains, qui de leur côté avaient cessé la guerre offensive. Comme il n’exécutait point la promesse faite par lui de combiner ses opérations avec les Vendéens du bas Poitou, il pouvait mettre jusqu’à un certain point les règlements de Bernier à exécution. Ils vivaieut l'un et l’autre assez tranquillement dans le château de Maulevrier.
Au milieu de l’asile impénétrable de la forêt de Vezins étaient établis dans des cabanes de branchages, des hôpitaux pour les blessés, des ateliers, une fabrique de poudre, une imprimerie et une presse à assignats.
Cette façon de faire la guerre civile et le peu de
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fidélité de Stofflet à tenir ses engagements, offensèrent gravement Charette. 11 l’engagea à se trouver à un conseil de guerre où devaient être traités les intérêts communs de toute l’insurrection. En ce moment la Vendée était divisée en quatre commandements distincts : les paroisses où se recrutaient les rassemblements de Marigny aux environs de Bressuire obéissaient maintenant à un chef nommé Richard, qui n’agissait guère hors de son canton; sur la rive gauche de la haute Sèvre, M. de Sapinaud était à la tête d’une troupe beaucoup plus nombreuse ; il était parent et ami de Charette et recevait ses directions.
Stofflet refusa de se rendre à la réunion de Beaurepaire et le conseil prit un arrêté par lequel la constitution militaire, œuvre de l’abbé Bernier, fut déclarée non avenue, comme donnée en infraction des articles par lesquels tous les chefs s’étaient précédemment promis qu’aucune chose concernant le bien public ne serait admise sans leurs concours et consentement. Les motifs de cet acte étaient sévèrement présentés : l’émission des assignats et la solde donnée à la troupe permanente étaient le principal grief; puis il était dit : « Considérant l’aveu sincère et publiquement émis par vous que vous ne faites la guerre que pour vous, l’infraction de votre parole d’honneur et de vos engagements, enfin le mépris de tout principe d’honneur et de tout ordre. »
L’arrêté fut envoyé sous une enveloppe qui portait pour toute suseription : « à Stofflet; » le titre de général lui était refusé.
Un tel procédé entraînait une rupture complète; l’abbé Bernier écrivit une longue réponse : elle expliquait, d’une manière convenable et dans un langage
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mesuré, comment et pourquoi les mesures tant blâmées avaient pu et dû être prises. En effet, si le règlement de Stofflet paraissait peu applicable à des bandes d'insurgés, il était vrai de dire aussi que dans une guerre civile, chaque chef est par la force des choses à peu près maître des moyens qu’il croit devoir employer.
Mais sous une forme moins insultante , la réponse de Stofflet n’était pas moins blessante que l’arrêté des chefs du bas Poitou. — « Vous m’imputez, disait-il, d’avoir puni arbitrairement des chefs de division : Marigny seul a succombé, mais vous savez d’après quel témoignage et par quel avis. ><
11 finissait par dire, et avec raison, combien ces divisions intestines pouvaient porter de préjudice à la cause royaliste; combien leurs ennemis s’en réjouiraient; il demandait qu'une explication franche et réciproque dissipât tou s les nuages. — t« Élevé par la confiance des peuples à la dignité de général, je soutiendrai ce titre par le même moyen, je repousserai mes ennemis, je punirai les traîtres, j’accablerai du plus profond mépris les délateurs et les envieux, je procurerai le bien public par tous les moyens qui sont en mon pouvoir et je volerai à votre secours quand vous l’exigerez. »
Cette discorde entre les deux principaux chefs de la guerre civile était pour Charette un motif de plus pour traiter avec le gouvernement de la République : c’était se donner un délai pendant lequel on pourrait parvenir à une réconciliation ou se ranger sous l’autorité suprême des princes émigrés qui commençaient à faire connaître leurs intentions aux généraux vendéens.
S’il n’y avait pas intelligence entre Charette et