‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 47 sur 168 · CLÔTURE DES JACOBINS · texte numérisé non relu

CLÔTURE DES JACOBINS

munication des pièces originales les plus importantes. »

Merlin de Douai traita en jurisconsulte la proposition d'exiger qu’il y eût une dénonciation signée, et démontra l’absurdité de subordonner la poursuite d’un délit à une telle formalité.

L’arrestation provisoire fut mise aux vtix et votée par une majorité évidente. Les spectateurs applaudissaient, s’écriant : «Vive la république, vive 'a Convention ! »

Carrier demanda à être détenu à son domicile , ce qui ne lui fut pas refusé; il devait être gardé par des gendarmes.

La séance suivante fut eignalée par un nouveau succès du parti opposé aux terroristes. Les comités de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre, vinrent communiquer à l’Assemblée l’arrêté qu'ils avaient pris pour assurer la tranquillité publique.

— « Les séances de la société des Jacobins sont suspendues. »

A ces paroles, la salle retentit d’applaudissements prolongés et bruyants.

— « La salle sera fermée à l’instant, et les clefs déposées au comité de sûreté générale. »

De même que la commission des vingt et un avait pris Romme pour rapporteur, les comités avaient imposé l'office de présenter cet arrêté à Laignelot, un des plus violents jacobins, un des commissaires de la Convention, dont la correspondance avait témoigné le plus de zèle à pratiquer et même à aggraver le régime de la Terreur. Son rapport rendait hommage aux ser-

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vices que les anciens Jacobins avaient rendus à la Révolution, et déclarait que les comités voulaient conserver les sociétés populaires, comme inhérentes au gouvernement républicain. — « Mais nous n’avons pas vu dans les Jacobins une société vraiment ni purement populaire. Nous avons pensé qu’il était fatal pour la France, déshonorant pour la Convention, qu’une r oignée d’hommes sans mœurs, qui n’aiment point leur pays, qui n’ont embrassé la cause du peuple que pour le trahir, rivalisât de puissance avec l’autorité légitime. Dans quel gouvernement bien ordonné a-t-on vu s’élever une autorité capricieuse, qui n’est avouée par qui que ce soit? Au 9 thermidor, les Jacobins étaient en pleine révolte. Depuis , abusant de l impunité, croyant que la représentation nationale n’avait ni courage ni caractère , se regardant comme l’arche sainte, à laquelle on n’oserait toucher, ils ont persisté dans leur système de rébellion. Les Jacobins sont une faction, et toute faction est punissable. Le peuple applaudira à la mesure sublime que les comités viennent de prendre. L’opinion publique s’était prononcée fortement, comme on a pu le remarquer hier. Notre devoir était de lui obéir, notre devoir était d’empêcher que le sang ne fût versé. »

En effet, la veille, un nouveau rassemblement s’était montré devant la porte des Jacobins; il s’était dispersé, lorsque plusieurs représentants avaient annoncé la résolution qu’allaient prendre les comités.

11 n’y eut aucune discussion ; le rapport de Laignelot avait été interrompu plus d’une fois par de vives apostrophes. Quelques Montagnards demandèrent l’appel nominal; mais un de leurs orateurs les plus

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ardents , Duquesnoy, annonça leur résignation. — « L’arrêté est irapolilique, leur dit-il, mais s’il est nécessaire au salut du peuple, je l’appuie. » — Le vote fut presque unanime, et la séance fut Levée au milieu des applaudissements et des cris de joie. C’était la proclamation do la défaite déjà accomplie des Jacobins, plutôt qu’une victoire de la Convention. Encore une fois, elle obéissait à une opinion du dehors exprimée par voie d’émeute; seulement à la grande surprise des révolutionnaires, un peuple, qui n'était plus le leur, se levait contre eux.

Quelques tentatives pour rétablir sous un autre nom la société des Jacobins au faubourg Saint-Antoine, furent d’abord réprimées. Les meneurs avaient à ce moment perdu toute influence sur les habitants de ce quartier. Ce n’était plus en leur parlant d’opinions politiques qu’on pouvait les émouvoir; mais un motif bien plus puissant allait bientôt rendre les esprits susceptibles d’entraînement au désordre ; la disette devenait une famine : c’était le vrai danger qui menaçait la paix publique.

La Convention avait donné à Carrier un délai pour préparer sa défense et prendre communication des pièces; une semaine était déjà passée et il demandait encore dix jours. L’ordre du jour repoussa cette réclamation. L’opinion publique était plus empressée que la Convention de voir commencer ce procès toujours différé. Ce n’était pas à Paris seulement que les esprits s’animaient. Toute la France s’associait à cette impatience. Une longue pétition fut présentée au nom de la société populaire et des habitants de Nantes; elle était souscrite par trois mille signatures. Elle eon-

sistait dans le triste récit des quatre mois de l’horrible tyrannie de Carrier, de cette longue série d’actes de férocité. Elle faisait aussi la peinture des ruines et de la désolation dont il avait couvert les rives de la Loire. Les pétitionnaires demandaient justice et disaient le vrai motif qui en retardait le cours.

— «Vous ne pouvez vous le dissimuler, Carrier n’est que le lieutenant d’une faction pour qui le bonheur du peuple semble être un malheur. Cette faction voulait ensevelir la liberté sous un monceau de cadavres, assassiner la vertu, insulter au génie, détruire les monuments des arts, dégrader l’espèce humaine, outrager la nature. Cette faction implacable déteste tout ce qui est grand ou beau. Pour elle, l’humanité est un crime ; elle emploie tout pour suspendre le procès de Carrier , pour soustraire à un jugement le criminel dont elle craint les révélations. Vous avez frémi de ce qui vous a été raconté : que serait-ce si vous aviez été témoins de ses forfaits? Mais vous nous avez entendus, nos maux sont déjà adoucis, le crime sera puni. »

Le 21 novembre , Carrier fut amené à la Convention. 11 n’était pas encore accusé. On lui permit de parler à la tribune; il demanda que les spectateurs observassent le plus grand silence , afin de ne le point troubler. 11 ne fit point de discours; sa défense consista dans la discussion des pièces; il répondit successivement aux chefs d’accusation; c’était, avec plus de détail, le môme système de défense qu’il avait déjà suivi. — « Les témoignages portés contre lui émanaient de contre-révolutionnaires ou d’individus qui ne méritaient nulle confiance. Les mesures qu’il avait prises étaient nécessitées par les circonstances;

elles étaient conformes aux décrets ou aux intentions de la Convention. Ses collègues ne se comportaient pas autrement que lui; il citait surtout Francastel; et réellement les choses s’étaient passées à Angers à peu près comme à Nantes. 11 répétait que le comité révolutionnaire n’avait pas été choisi par lui et ne pouvait produire aucun ordre signé de lui. Dans un ordre portant sa signature, on lisait: — « 11 entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention , d’enlever toutes les subsistances , les denrées , les fourrages, tout en un mot dans ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments, d'en exterminer tous les habitants. » — 11 répondait : — « Si je me suis servi du mot habitants, c’est une mauvaise expression. Je ne pouvais entendre que les brigands pris les armes à la main. » — On remarqua que la voix de Carrier s'affaiblissait. On ne l’entendait plus ; il était déjà sept heures et demie du soir, la séance fut remise au lendemain.

La défense de Carrier consistait encore à alléguer les décrets de la Convention et l’exemple de ses collègues. C’était Bourbotle, disait-il, qui avait voulu que les enfants ne fussent épargnés que jusqu'à l'âge de seize ans, tandis que lui, Carrier, proposait dixhuit ans. Ils avaient en effet pris un arrêté pour l’ordonner ainsi, mais il n’en avait pas été tenu compte et les enfants de tout âge avaient été massacrés en grand nombre. C’était un des faits qu’il mettait à la charge du comité révolutionnaire.

Puis il rappelait que Lequinio avait ordonné de fusiller sans jugement cinq cents prisonniers détenus à Fontenay, et en avait tué un de sa main. Lequinio répondit qu’il y avait eu une insurrection dans la pri-

son, et qu’il lui avait fallu la réprimer. L’ordre de fusiller tous les prisonniers était conditionnel et comminatoire. Il devait être exécuté, seulement si les Vendéens étaient venus attaquer la ville; d’ailleurs la Convention avait approuvé et loué l’énergie de sa. conduite.

Les Montagnards avaient donc raison de dire que mettre Carrier en accusation, c’était commencer un procès contre la Convention , contre le gouvernement révolutionnaire et contre tous les représentants en mission. Ils tentèrent encore un effort pour empêcher cette poursuite ou du moins pour retarder la délibération de l'assemblée. Une discussion s’engagea sur la question que Homme avait élevée. Était-il juste et régulier de prononcer sur le vu de pièces qui n’étaient point produites en original? la copie collationnée pouvait-elle être admise comme preuve par écrit? Il s’agissait spécialement d’une liste de vingt-quatre noms , suivie d’un ordre signé Carrier, « de faire exécuter les vingt-quatre brigands ci-dessus , sur-le-champ, sans jugement. » Cette pièce était reproduite deux fois dans les imprimés distribués à la Convention , tantôt avec les mots (r sans jugement, » tantôt avec le mot « surle-champ. »

Parmi les conventionnels qui essayèrent de défendre Carrier, il s’en trouva quelques -uus qui justifiaient la pièce même dans sa première version.

— « Les brigands, disaient-ils, étaient hors la loi. En ce cas un tribunal n’avait qu’à reconnaître l’identité : donc le mot « sans jugement » était conforme à la loi. »

— Lorsqu’on répondait que cette liste renfermait « des femmes et des enfants au-dessous de quatorze ans, qui ne pouvaient être hors la loi, » les Montagnards

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répliquaient que « le fanatisme est de tout âge et que des femmes et des enfants pouvaient avoir pris les armes et mérité la vengeance nationale. » — Mais ce fut particulièrement sur l’authenticité des pièces que s’établit la controverse. Bourdon de l’Oise n’entreprit point de défendre un collègue qui avait commis de si grandes atrocités; il rappela même que quant à lui, le comité de salut public avait fait cesser sa mission parce que sa conduite était opposée à celle de Carrier; mais il remontra avec chaleur, qu’après ce qu’on avait vu, on ne saurait entourer la mise en jugement d’un représentant de trop de garanties et de formalités. II demanda qu’un courrier fût chargé d’aller à Nantes chercher les pièces originales.

11 fut objecté que la Convention n’était point jury de jugement mais d’accusation; qu’ainsi elle prononçait non pas d’après des preuves, mais sur des probabilités.

La proposition de Bourdon fut décrétée, mais la discussion continua sans attendre les pièces.

Ces retards inquiétaient ceux des conventionnels qui se sentaient pressés par l’opinion du dehors et par l’agitation de la population de Paris. Cambacérès disait: — « Le peuple veut qu’on examine la conduite de Carrier. Sans doute, il n’entre dans l’intention d’aucun de nous d’étouffer cette affaire ou de sauver Carrier, s’il est coupable. » — « Non ! non ! » criaiton. 11 proposa que la Convention s’occupât pendant trois heures chaque jour de celte discussion. — « Lorsqu’elle sera terminée, si les pièces ne sont pas arrivées, vous déciderez si, nonobstant, vous passerez au vote. »

Bentabolle avait moins de réserve et de gravité. — « Toutes les difficultés qu’on oppose ne sont que

des moyens dilatoires, des échappatoires. Si vous vous y arrêtez, on voudra expertiser les écritures, entendre les témoins. 11 n’y aura point de raison pour ne pas faire apporter les instruments de torture et les bateaux à soupape. »

La question fut vivement débattue : un décret conforme à l’opinion de Cambacérès fut voté; Clauzel, membre du comité de sûreté générale, l’avait appuyé de manière à en assurer l’adoption.

— « 11 importe, avait-il dit, que la discussion se termine promptement. Je ne dissimulerai point que nous avons des inquiétudes sur le maintien de la tranquillité publique. Nous avons dû augmenter la force armée. Des malveillants , des aristocrates sans doute, répandent que vous voulez faire traîner cette affaire en longueur. On a tenté de soulever une partie de la capitale en faveur de Carrier. Je demande que demain à onze heures précises, Carrier continue sa défense. »

A la séance suivante, quelques réclamations furent présentées contre « la manière légère dont on prononçait sur le sort d’un député. » — « Ce que vous faites aujourd’hui pour Carrier sera peut-être fait dans un autre temps pour vous, » disaient les Montagnards.

Legendre présidait. — « Carrier, dit-il, est d’accord avec ceux qui veulent prolonger cette affaire, car il me fait dire qu’il est malade. » — Des murmures avertirent le président de l’inconvenance de son langage , mais personne ne combattit les représentants qui demandaient que Carrier fût amené.

— « Il est malade, sans doute, disait l’un; sa maladie, c'est la conviction de ses crimes. » — D’au-

très voulaient que la Convention se déclarât suffisamment instruite et passât au vote.

Legendre quitta le fauteuil. — « Je n’accuse personne, dit-il, mais ceux qui, aux Jacobins, parlaient de faire un rempart de leur corps à Carrier, sont encore ici pour le sauver ; la discussion qui s’est élevée depuis hier est partie de là-liaut; » et il montrait la Montagne. « Vous demandez des preuves matérielles. Eh bien! faites relluer la Loire à Paris; faites amener les bateaux à soupape; faites apporter les cadavres des malheureuses victimes, et alors il ne restera plus dans cette salle de place pour les vivants. Le peuple a les yeux ouverts; ou ne pourra point le tromper. Dans un sentiment de justice, afin que l’Assemblée n’encourût aucun reproche, nous avons tout cédé hier; mais il ne faut pas que la Convention se laisse mener. Si on ne réclamait qu’au nom de la justice et de l’humanité, je n’aurais pas pris la parole; j’aurais respecté ce penchant des gens de bien qui cherchent à croire que tous les hommes leur ressemblent. Mais je ne souffrirai pas qu’on trompe la Convention et le peuple ; moi , je n’ai d’amis que les amis de mon pays, et je dénoncerai tous les meneurs; la prétendue maladie de Carrier n’empêchera point de le jugeh Comptez les jours qu'il a passés à Nantes, et vous aurez compté le nombre de ses crimes. »

C est ainsi que le président et la Convention ne pratiquaient jamais d’autre justice que la justice révolutionnaire. La déclamation, l'emportement et la vengeance semblaient toujours dicter les arrêts.

Carrier se rendit à la Convention et continua la discussion des témoignages et des pièces. Il opposait des

dénégations et quelquefois relevait les inexactitudes . ou les exagérations des dénonciateurs et des témoins.

Il entreprit de se justifier des noyades. — « S’il y avait eu de semblables exécutions, disait-il, c’était à son insu, et pas un seul Nantais ne l’en avait prévenu, » 11 disait qu’à Saumur on avait aussi noyé.

Son impudence irrita quelques-uns des représentants, à qui il semblait imputer une conduite semblable à la sienne, mais aucun ne voulut déposer formellement sur les noyades de Nantes. Leur témoignage était embarrassé; ils ne pouvaient nier et ils ne voulaient pas conv enir qu’ils en avaient connaissance. Toutefois Laignelot affirma qu’à son passage à Nantes, Carrier lui avait parlé de ses noyades et lui avait dit : — (f Tu vas à Brest; tu es plus heureux que moi; tu auras un plus grand bassin et des bâtiments à ton service. »

Carrier répondait aux divers témoignages, mais on l’apostrophait sans cesse en lui disant : — « C’est à Laignelot qu’il faut répondre. » — « Je ne me rappelle pas avoir tenu les propos qu’il me prête. » 11 ne trouva point autre chose à dire.

Dumont du Calvados raconta que lorsque la proposition de déporter tous les détenus fut faite à la Convention, Carrier avait dit devant lui ; — « Oui, déportés à ma manière, la déportation verticale. »

Ces témoignages portés par des représentants sous forme de conversation, étaient contraires à la dignité de la justice. Merlin de Douai y trouva un autre inconvénient. — « La discussion, dit-il, se prolonge plus que l’intérêt public ne l’exige. Je demande pour les principes, que la parole reste à l’accusé tant qu’il voudra, et qu’on aille tout de suite aux voix- »

Carrier était fatigué et demanda quelque repos. Deux heures après, à six heures du soir, la séance fut reprise. La Convention voulait en finir.

Lorsque les chefs d’accusation furent épuisés, Carrier lut un long discours ; c’était une répétition de ce que l’Assemblée avait déjà entendu contre les dénonciateurs et contre la fausseté de leur témoignage. 11 insistait avec plus de détails sur les grands services qu’il avait rendus à la République ; — a les mesures qu’il avait prises à Nantes étaient nécessaires; elles avaient terminé la guerre civile, qui n’avait recommencé qu’après son départ. » Il accusait l'incivisme des Nantais; la haine qu’ils lui portaient n’avait pas une autre cause. « — On parle d’humanité et je n’entends que des voix barbares qui demandent mon sang. Eh bien ! venez le boire jusqu’à la dernière goutte. » — Des murmures l’interrompirent. — « On m’insulte; je ne suis pas écouté , on m’interrompt. Quand un accusé parle, on ne doit pas perdre une seule de ses paroles. » 11 répéta, qu’après son départ, personne n’avait porté plainte contre lui à ses collègues Iîô et Bourbotte lorsqu’ils étaient venus à Nantes. Ils l’attestèrent. — « D’où sont donc venues les calomnies qui me poursuivent? des pamphlets, des journaux de Fréron, de Tallien que j’avais fait expulser des Jacobins. La persécution n’a commencé que lorsqu'ils ont vomi des horreurs contre moi et les membres les plus estimables. »

Cambon s’écria : — « Contre toute la Convention. » — Et il s’agitait, demandant la parole ; ses voisins et ses amis le retenaient et s’efforcaient de calmer l’accès de colère où il était livré.

Carrier continua et voulut attribuer tous les pre-

<76 CAR lîl EU SUS ES accusation.

miers désastres de la guerre civile à Tallien , qui avait été un des commissaires envoyés d'abord par la Convention. Cambon élevait de nouveau la voix , on ne pouvait l’apaiser. Le président avait peine à obtenir le silence. Des voix de la Montagne encourageaient Carrier dans son accusation contre Tallien. Il lui imputait le massacre de trente mille républicains à la bataille de Vflners; puis il portait le nombre à deux cent mille, et célébrait la victoire de Santerre.

Toute cette défense était si déraisonnable et mensongère que la Convention était près de perdre patience. Dubois Crancé et d’autres demandaient l’appel nominal. Tallien réclama toute latitude pour la défense de Carrier.

11 continua:- — « Oui, quoi qu’on aitdit, onacommis à Angers , à Saumur, à Laval, les mêmes horreurs qu’à Nantes. Je ne dis pas que mes collègues en soient coupables; ils ne le sont pas plus que moi; mais pourquoi me donne-t-on la préférence? c’est que nos ennemis n’ont pas cru réussir en nous attaquant en masse, ils veulent nous prendre un à un. La Convention commence un procès contre elle-même. Si je suis coupable, tous le sont ici; jusqu’à la sonnette du président, tout doit être accusé; c’est le procès du royalisme contre le patriotisme, du fanatisme contre la philosophie. »

Il s’animait et se troublait de plus en plus. Tantôt il se comparait à Calas envoyé à l’échafaud par les fanatiques; à Cicéron, qui avait fait mourir sans jugement les complices de Catilina; à Horace, qui^tua sa sœur parce qu’elle pleurait un ennemi de la patrie; il parlait de sa probité, de l’exiguïté de sa fortune, qui n’était pas de plus de dix mille livres.

11 avait parlé pendant plus de deux heures et demanda quelques moments de repos, qui lui furent accordés, puis il termina après sa défense. — « Des mesures sévères étaient devenues nécessaires à cause des barbaries des brigands. » 11 en fit une peinture affreuse et fort exagérée, rappelant les massacres de Machecoul qui n’étaient que trop vrais, et les massacres de Saumur dont on ne retrouve aucun indice dans les documents contemporains.

— « L’air semblait retentir encore des chants civiques de cent vingt mille martyrs de la liberté, qui avaient répété : « Vive la République! » au milieu des tortures. Comment l’humanité, morte dans ces crises terribles, eût-elle pu faire entendre sa voix? La froide raison pouvait-elle compasser exactement ses mesures? Ceux qui s’élèvent contre moi, qu’eussent-ils fait à ma place ? Était-il au pouvoir de l'homme d’arrêter le torrent de la Révolution? La Convention a-t-elle pu prévenir les excès commis dans les autres missions? J’ai terminé une guerre terrible; j’avais juré, la main tendue sur l’autel de la patrie , de sauver mon pays : j’ai tenu mon serment. J’envisage le brasier de Scévola, la ciguë de Socrate , la mort de Cicéron , l’épée de Caton, l’échafaud de Sidney. J'endurerai tous les tourments si le salut du peuple l’exige. Je n’ai vécu que pour ma patrie, je saurais mourir pour elle. »

Carrier s’était progressivement exalté; son agitation était convulsive. 11 semblait, non pas un coupable cherchant à sauver sa vie par le mensonge et l’impudence, mais un fanatique féroce enivré de phrases révolutionnaires et que le souvenir de ses crimes troublait, sans lui donner un instant de remords. On eût dit qu’il était prêt à les recommencer.

La Convention procéda immédiatement à l’appel nominal; Carrier demanda à y assister. — « J’ai, disaitil, le calme d’une bonne conscience et le courage d’un républicain ; Marat fut présent à l’appel nominal. » Cette permission lui fut refusée.

Il y avait cihq cents membres présents; quatre cent quatre-vingt-dix-huit votèrent l’accusation; deux la votèrent aussi, mais avec une clause conditionnelle.

Le parti jacobin n’osa point braver l’opinion publique et protester contre une majorité certaine. Beaucoup d’entre eux crurent montrer du courage en motivant leur vote; les uns y ajoutaient quelques paroles injurieuses contre Tallien et Fréron; d’autres disaient qu’il ne s’agissait pas de prononcer un jugement, mais une accusation. Un assez grand nombre s’attacha à un de ces prétextes, que cherchent, en de telles occasions, les hommes faibles quand ils veulent montrer que , par conscience , ils votent contre leur opinion. Parmi les chefs d’accusation s’en trouvait un , auquel le public ne prêtait pas grande attention: Carrier avait envoyé dans le département du Morbihan une colonne révolutionnaire, vraie bande de féroces malfaiteurs; elle y commit d’horribles ravages. Il n’avait aucun pouvoir sur ce département; un autre conventionnel y était en mission. Appuyés de son autorité, les administrateurs s’opposèrent ouvertement aux brigandages des soldats de Carrier. Il prit alors un arrêté pour défendre aux fonctionnaires civils et militaires du Morbihan d’obéir à son collègue : — « C’était, selon quelques Montagnards, un attentat à la souveraineté du peuple, une atteinte portée à la représentation nationale. Aucune

PROCÈS DE CARRIER

des accusations portées contre Carrier n’était aussi grave. » — « Ce ne sont point, disait un des votants, les fusillades, les noyades, les soupapes attribuées à Carrier, qui fixent mon opinion; carie mode de destruction des ennemis de la République et des brigands ne peut être jugé criminel que selon l’intention. »

L’appel nominal avait fini à deux heures du matin; le lendemain l’acte d’accusation fut rédigé et, le 27 novembre , Carrier fut amené devant le tribunal révolutionnaire. 11 déclara qu’il récusait le président, l’accusateur public et la liste des jurés qui avaient siégé dans la procédure intentée contre le comité révolutionnaire de Nantes. Sa récusation ne fut pas admise.

Le procès fut continué pendant dix -neuf audiences. La défense de l’accusé était plus difficile devant le tribunal que devant la Convention. Lorsque, pour constater chaque fait, pour raconter d’infâmes conversations et d’exécrables paroles, comparaissaient les témoins, la dénégation ne pouvait plus être aussi hardie; Carrier n’osait pas les démentir avec la même assurance. Lorsque les membres du comité révolutionnaire et tous les agents qu’il avait employés pour noyer, fusiller ou sabrer les malheureuses victimes, se présentaient en face de lui, rapportant les ordres qu’ils avaient reçus et tous les détails de l’exécution, comment pouvait-il leur opposer une dénégation vraisemblable? L’auditoire, sans cesse ému et indigné de ce qu’il entendait, ne conservait pas plus de calme que les tribunes de la Convention; les frémissements et les exclamations d’horreur n’étaient point contenus par les réprimandes du président.

PROCÈS DE CARRIER

L’ordre signé de Carrier, qui prescrivait que, surle-champ et sans jugement, vingt-quatre personnes seraient fusillées, avait, conformément au décret de la Convention , été apporté de Nantes en original ; on en trouva un second conçu dans les mêmes termes pour vingt-neuf autres personnes.

Réal, défenseur d’un des membres du comité, produisit une lettre adressée à la Convention. — « La défaite des brigands est si complète que nos postes les tuent ou les amènent à Nantes par centaines. La guillotine ne peut plus suffire; j'ai pris le parti de les faire fusiller. J’invite mon collègue Francastel à ne pas s’écarter de cette salutaire et expéditive méthode. C’est par principe d’humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. »

Carrier répondit que la Convention avait fort applaudi cette lettre et en avait ordonné l’insertion au procès-verbal : cela était vrai. Le ministère public donna connaissance d’un relevé qui avait été envoyé de Nantes; cinq mille cent trois individus avaient été envoyés dans la prison de l’Entrepôt; on avait délivré deux cent trente-neuf enfants ; quatre mille huit cent cinquante-quatre prisonniers avaient péri.

Un négociant des plus considérables de la ville raconta qu’à un dîner où il assistait, Carrier avait dit que le sol de la France ne pouvait nourrir tous ses habitants ; qu’il fallait se défaire de l’excédant de la population , sans quoi il ne pourrait exister de République; qu’il fallait commencer par les prêtres, les nobles, les banquiers, les négociants et les marchands. Parlant ainsi Carrier s’était échauffé et criait : « Tue ! tue ! »

Une lettre écrite par lui à un commissaire qu’il

PROCÈS DE CARRIER

avait envoyé sur le théâtre de la guerre, contenait comme instruction les mots « Brûle ! brûle ! » Il fut obligé d’avouer qu’il avait, de sa main, mis le feu à l’église d’un village qui fut entièrement incendié.

Julien, le commissaire envoyé par Robespierre; d’Aubigny, l’ami de Ronsin et de Saint-Just, témoignèrent contre l'accusé.

Le général. Turreau déposa que Carrier n'avait point d'ordres à lui donner quant à la conduite de la guerre, mais qu’il l’avait toujours regardé comme chargé de révolutionner le pays. Il ne se défendit point d’avoir , en exécution des décrets de la Convention, ordonné de brûler des villages; « mais, ajoutat-il, d’autres que moi ont incendié et ont brûlé plus que je ne voulais. Je n’ai jamais donné l’ordre de tuer les femmes et les enfants. »

Un témoin dépeignait la ligure que faisait Carrier à la société populaire. Il semblait à la fois un charlatan et un tigre altéré de sang; il accompagnait chaque parole de jurements. — « Vous, mes bons sansculottes, disait-il, vous êtes dans l’indigence, tandis que d’autres sont dans l’abondance. Ne savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient? 11 est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations; le témoignage de deux braves sans-culottes me suffira pour faire tomber la tête des négociants. »

Les témoins à décharge cités par Carrier ne nièrent aucun des faits; ils protestaient seulement qu’ils n’en avaient point connaissance. Un assez grand nombre de représentants, Fayau, Hentz , Francastel, Bô, Milhaud se bornèrent à attester le patriotisme et la probité de Carrier; ils répétèrent qu’aucune plainte

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ne les avait jamais informés des mesures et des actes imputés à l’accusé. Les membres du comité révolutionnaire affirmèrent que Bô et Barbotte avaient eu connaissance des noyades. C’étaient ces deux représentants qui les avaient destitués et fait emprisonner, mais sans leur imputer d’autres délits que leurs pillages et leurs concussions. Jusqu’au 9 thermidor, personne n’aurait osé reprocher à aucun représentant en mission les mesures de massacres et d’extermination ; on ne se risquait pas même à en parler. Sans leur correspondance avec la Convention, toutes ces horreurs eussent été complètement ignorées partout ailleurs que dans les lieux où elles étaient commises. Ainsi s’explique combien le procès de Carrier fut un grand événement; quel intérêt il excitait dans la France entière; avec quelle avide curiosité on en voulait connaître tous les détails. Les séances de la Convention n’attiraient plus, en ce moment, l’attention des lecteurs de journaux. L’esprit de réaction et de vengeance se répandait partout ; il allait devenir de plus en plus exigeant.

' La défense de Carrier fut confiée d’office par le tribunal à un avocat peu connu, sur le refus de deux de ses confrères qui avaient été d’abord désignés. Avant qu’il fût mis en cause, les membres du comité révolutionnaire avaient choisi des défenseurs considérables par leur réputation et leur talent. Pour sauver leurs clients, ils n’avaient pas à nier ni atténuer les cruautés abominables qui avaient ensanglanté la ville de Nantes; leur tâche était de les imputer à Carrier et de représenter les agents qu’il avait employés ou les autorités locales comme des instruments passifs, subissant eux-mêmes la terreur, et ainsi excusables

PROCÈS DE CARRIER

de crimes qui n’étaient point les leurs. D’ailleurs en un tel procès , l'opinion publique pèse sur les juges et surtout sur les jurés; de 6orte qu’il ne fallait point l’irriter. Au contraire, il importait de se mettre en harmonie avec elle. Tronçon Ducoudray fit une éloquente peinture de ce qu’avait été la tyrannie révolutionnaire et le pouvoir absolu de Carrier; mais sa plaidoirie eut moins d’effet que le discours de Ville— nave, un des cent trente-deux Nantais, naguère accusé devant le môme tribunal et maintenant défenseur de trois des nouveaux accusés, témoin et victime du régime de la Terreur à Nantes. 11 raconta l’histoire de cette malheureuse ville depuis deux ans; son plaidoyer est le document le plus complet, le résumé le plus véridique.

Réal défendit ses clients avec adresse et habileté. 11 était souvent intervenu dans le débat. Mêlé intimement à la juridiction révolutionnaire, substitut de l’accusateur public au tribunal du 1 0 août , en relation avec presque tous les juges et les jurés, son expérience de la justice politique en faisait un avocat utile dans ce genre de causes. 11 parla moins de la contrainte exercée par Carrier sur ses clients que de leur exaltation révolutionnaire, inspirée par les dangers de la République, par un enivrement général, par l'universelle perturbation des esprits. Les accusés dont il avait embrassé la cause étaient, selon sa plaidoirie, dignes encore de l'eBtime de leurs concitoyens. En parlant du plus odieux membre du comité, du principal agent des noyades, il disait : — « Sa tête fut exaltée; son cœur est celui d’un patriote pur, d’un homme de bien. » — S’adressant au tribunal, il en « appelait à sa sensibilité, à son humanité; car

PROCÈS DE CARRIER

maintenant nous sommes sous le règne de l’humanité. » Alors les accusés se précipitèrent dans les bras les uns des autres en pleurant; il y en avait qui se jetaient à genoux, conjurant le tribunal de ne point flétrir leur mémoire, et Réal s’écriait en les montrant: « Jurés, sont-ce là des hommes féroces ? »

La parole fut accordée encore à Carrier; il répéta à peu près ce qu’il avait dit tant de fois et termina ainsi : — « Fatigué, exténué , je m’en rapporte à la justice des jurés. Je demande tout ce qui peut être accordé à mes coaccusés. Si la justice nationale doit peser sur quelqu’un, qu’elle pèse sur moi seul. »

Le 6 décembre l’arrêt fut prononcé. Carrier fut reconnu par le jury coupable sur tous les chefs de l’accusation, hormis d’avoir armé les citoyens les uns contre les autres. Avec lui furent condamnés deux de ses coaccusés, Pinard et Grandmaison; ils étaient les plus grossiers et les plus ignobles bourreaux qu’il eût employés. L’un d’entre eux , autrefois condamné comme assassin, avait obtenu sa grâce par protection avant 1789.

Vingt-huit autres accusés furent déclarés par le jury coupables de tous les crimes qui leur étaient imputés ; l’arrêt du tribunal les énumérait formellement, puis était ajoutée la formule: « Mais ne l’ayant pas fait avec des intentions criminelles et contrerévolutionnaires, le tribunal les acquitte et ordonne leur mise en liberté. »

Carrier, entendant son arrêt , dit : « Je meurs victime et innocent. Mon dernier vœu est pour la République et pour le salut de mes concitoyens. »

Il fut accompagné jusqu’à l’échafaud par les impré-

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cations de la foule, sans témoigner aucun trouble, aucune émotion, et mourut sans effroi.

Ainsi se termina ce long et horrible procès; il était nécessaire de le rapporter avec détail, non pas seulement parce qu’il fut le sujet de la préoccupation publique, mais parce qu’il présenta dans toute son horreur le régime révolutionnaire et la conséquence pratique des opinions, des maximes et des lois qu’avait sanctionnées la Convention. Carrier fut peut-être * de tous les représentants en mission celui qui était de la plus brutale nature, de la plus stupide exaltation; mais il n’était ni plus pervers, ni plus féroce que plusieurs autres commissaires envoyés par la Convention pendant l’époque de la Terreur. Il ne faut pas voir seulement en lui un enfantement des principes et des passions révolutionnaires, mais un exemple de ce que pouvaient devenir les hommes que le bouleversement de la société et les hasards de la souveraineté populaire avaient soulevés des régions inférieures jusqu’à l’exercice d’un pouvoir absolu, dans un moment où uulle institution, nul lien entre les citoyens ne laissait plus aucun moyen de résistance, ni même d’opposition.

L'arrêt du tribunal révolutionnaire, et l’acquittement des vingt-huit accusés convaincus, au dire des jurés, des plus abominables forfaits, avaient provoqué l’indignation de l’auditoire. Lorsque la nouvelle se répandit dans Paris, l’effet en fut universel. Le texte en semblait étrange, inouï; comment pouvaiton lire de sang-froid un jugement ainsi conçu ?

» Le jury est convaincu que Goulin est auteur ou complice desdites manœuvres et intelligences, en donnant et signant l’ordre de faire fusiller cent trenle-

PROCÈS DE CARRIER

deux prisonniers, en signant et donnant l’ordre de construire des bateaux à soupape, qui ont servi aux différentes noyades, en signant un ordre de déportation de cent cinquante-cinq individus qui ont été noyés; en assistant à l’extraction des prisonniers, et en les conduisant au bateau; en imprimant la terreur par des actes arbitraires; en faisant incarcérer sans examen des citoyens paisibles ; en levant des taxes arbitraires; en traitant avec dérision les malheureux qu’il faisait incarcérer, etc. » «

Tout cela cessait-il d’être des crimes, parce que l’intention n’avait pas été contre-révolutionnaire ? Telle était la réflexion que chacun faisait. N’était-ce point proclamer que tout était permis, et qu’il y avait indulgence plénière pour tout criminel qui prouvait son amour pour la Révolution?

Des rassemblements se formèrent; plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire furent reconnus au Palais-Royal et insultés. L’agitation qui avait décidé l’Assemblée à ordonner le procès et les Montagnards à voter l’accusation, menaçait de se manifester avec plus de danger.

Ce mouvement de l’opinion publique donna lieu à une proposition de Lecointre; il dénonça cette singulière déclaration du jury, d’où résultait l’acquittement d’accusés, reconnus en même temps coupables d’horribles crimes. Sans parler des rassemblements de la veille, il paraissait les justifier, en racontant comment les membres du comité de Nantes parcouraient les lieux publics, et se faisaient gloire des assassinats que le tribunal avait déclarés innocents. Pour ne pas revenir sur la chose jugée, Lecointre fit une distinction plus subtile que légale. Les accusés

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