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SITUATION NOUVELLE DE LA CONVENTION

avaient consommé la défaite du parti terroriste. La situation de l’Assemblée était complètement changée. Maintenant elle marchait sans obstacle, et presque sans contradiction, dans une voie de justice et de réparation. La Plaine et les thermidoriens s’accordaient une mutuelle confiance et se concertaient pour les votes et les nominations. La présidence de l’Assemblée, les places de secrétaires, les vacances mensuelles dans les comités, étaient devenues accessibles aux modérés, si longtemps exclus de toute participation au gouvernement. Boissy d’Anglas et André Dumont étaient entrés au comité de salut public. Les séances avaient retrouvé le calme qui suit toujours les luttes de deux partis, lorsque l’un des deux est pleinement vainqueur.

De toutes parts arrivaient des adresses de félicitation, des témoignages de reconnaissance pour la victoire que venaient de remporter la justice et l’humanité; les sections de Paris n’étaient pas moins vives et moins empressées que les départements. Souvent ces adresses renfermaient des réclamations contre le reste d’autorité que conservaient encore les autorités locales établies pendant la Terreur, ou des plaintes sur les cruautés tyranniques et les exactions qui avaient désolé les provinces. L’Assemblée accueillait toujours avec bienveillance les pétitionnaires ; le président les encourageait par ses réponses.

Ainsi Clauzel répondait à une députation de la Nièvre: — « La tête de l’hydre étant abattue, la queue ne remuera pas longtemps. SL les disciples de Chaumette , si les correspondants et les continuateurs de Robespierre se montrent encore , ils auront le même sort. »

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Même sans y être provoquée par des adresses ou des pétitions , la Convention manifestait le désir de faire justice des représentants dont la conduite avait attiré la haine publique ; elle semblait s’associer au désir de vengeance qui se manifestait de toutes parts; elle ne se ressouvenait pas d’avoir approuvé et loué tout ce qu’elle trouvait maintenant criminel; elle ne remarquait plus combien de représentants pourraient être atteints , si l’on revenait sur le passé.

Comme dans toutes les époques révolutionnaires , le sentiment public s’attaquait de préférence à certains noms, à certains actes, en oubliant d’autres crimes, en amnistiant d’autres coupables. La Convention était disposée en ce moment à accorder le sacrifice de quelques boucs émissaires. C'est ainsi qu’elle avait ordonné au tribunal révolutionnaire de juger Fouquier- Tinville ; puis elle chargea le comité de faire un prompt rapport sur la mise en accusation de Joseph Lebon et de David. Elle refusa même d’établir une différence entre l’un et l’autre. David avait été le courtisan dévoué et enthousiaste de Marat et de Robespierre. Au comité de sûreté générale, il s’était montré féroce ; son langage avait toujours exprimé une sorte d’ardeur pour l’effusion du sang , mais il n’avait pas eu de mission, il n’avait exercé aucun pouvoir. Chénier essaya d’obtenir grâce pour le grand artiste et ne fut pas écouté. Le rapport fut différé , et les circonstances sauvèrent David.

Elles préservèrent aussi l’homme qui aurait pu être le plus justement assimilé à Carrier. Maignet avait montré dans sa mission le même caractère de brutalité féroce, d.’obéissance aveugle à la tyrannie révolu-

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tionnaire, la même absence de tont sentiment humain. Comme Carrier, il avait informé la Convention des mesures qu’il avait prises, et elle les avait entendues sans les blâmer. 11 avait même été plus spécialement encouragé par Couthon, par Robespierre et par le comité de salut public. Lorsque aussitôt après le 9 thermidor, des dénonciations arrivèrent contre lui, elles étaient prématurées, la Montagne était encore en état de le défendre; il avait toute la faveur des Jacobins. La discussion fut étouffée, on cessa de parler de lui.

Après quatre mois de silence, une lettre écrite par Goupilleau, commissaire de la Convention, attira de nouveau l’attention sur Maignet.

Les comités avaient chargé leurs commissaires de s’enquérir de la vérité des faits; on aurait pu ouvrir les cartons du comité de salut public ou se ressouvenir des lettres adressées à l’Assemblée, mais chacun paraissait avoir oublié et tenir pour non avenu tout ce que la Convention avait su ou ordonné.

La lettre de Goupilleau était datée des ruines de bédouin. C’était le récit détaillé de l’incendie de cette ville : elle se composait de cinq cents maisons habitées par deux mille personnes; elle comptait deux cent soixante soldats sous les drapeaux de la République. Un arbre de la liberté avait été coupé pendant la nuit : c’était pour venger ce forfait que Maignet avait ordonné la destruction de Bédouin et le massacre de ses habitants.

Mais cette action très-criminelle, comme parlait encore Goupilleau, ne supposait point la complicité des habitants. Il parut même qu’ils avaient ignoré quels étaient les coupables. — « Rien ne fut épargné : ni les

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édifices publics, ni l’hôpital et son mobilier, ni l’hôtel de ville, les moulins à huile, les fabriques et les magasins de soie.

« Une commission composée des hommes les plus féroces et les plus sanguinaires fit d’abord exécuter ou fusiller soixante-six habitants. Les autres, après avoir été forcés à assister au supplice de leurs parents ou concitoyens, furent répartis dans les diverses prisons du département.

« Il fut défendu à tout individu de mettre le pied à Bédouin, et de cultiver son territoire.

« Tous les habitants n’avaient pas été arrêtés. Le3 fugitifs errent encore dans les montagnes, n’osant pas retourner dans leur pays. Quelques-uns et treize femmes restaient dans les prisons. Après le 9 thermidor, les ordres du comité de sûreté générale les en ont tirés. Depuis lors, ils vivent dans des cavernes, nourris par la pitié publique; ils n’ont pas même la permission de relever les ruines de leurs maisons brûlées.

« Si les seuls arrêtés de Maignet s’opposaient aux mesures de justice et d’humanité que je propose, elles seraient déjà prises. Mais vous avez confirmé ces arrêtés par un décret, et je ne puis agir que provisoirement. »

Un mois après, lorsque Goupilleau revint de sa mission , le comité de sûreté générale n’avait pas encore présenté le rapport que la Convention lui avait demandé. Une députation des citoyens de Bédouin vint réclamer justice. Goupilleau appuya cette lamentable supplique, il ajouta d’affreux détails à la lettre qu’il avait écrite.

— « Une jeune fille, âgée de dix-huit ans, vint chez

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Maignet pour réclamer en faveur de son père. — <f D’où es-tu? demanda-t-il. — De Bédouin, » dit-elle. 11 la fit arrêter, et deux jours après elle monta sur l’échafaud avec son père. » Des cris d’horreur s’élevèrent dans l’Assemblée.

Goupilleau continua: — « Si comme moi vous alliez à Bédouin, vous ne pourriez jamais effacer de votre souvenir les impressions que vous ferait éprouver le spectacle de celte désolation.

« A Orange, j’ai fait combler une fosse pleine de cinquante cadavres. On en avait creusé six autres, destinées à recevoir douze mille victimes. Dans cette même ville, on a guillotiné un vieillard de quatrevingt-sept ans, en enfance depuis nombre d’années. On a fait périr aussi des enfants de moins de dix-huit ans, et même de dix ans. >»

Le témoignage de Goupilleau n’était pas suspect; républicain zélé , il craignait la réaction , et il était très-disposé à la combattre.

Un député se leva et s’écria ; — « Je déclare à mes contemporains et à la postérité que je n’ai jamais trempé dans ces atrocités. »

Toute la Convention, par un mouvement spontané, se leva aussi, s’associant à cette déclaration.

— « Je demande, dit André Dumont, que les trois comités se réunissent à l’instant, pour recevoir les déclarations de Goupilleau. 11 ne faut pas que l’homme qui a commis tant de crimes, jouisse plus Jongtemps de la liberté; il est temps que la Convention prenne les mesures que l’humanité et la nature outragée commandent. Je ne propose point l’arrestation. Les comités viendront nous déclarer, comme ils l’ont fait pour le monstre qui est maintenant devant

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