AGITATION DE L’ASSEMBLÉE
de poursuivre les trois coquins qui ne veulent que troubles et désordres. Vous avez fermé les Jacobins parce qu’on y prêchait la révolte, mais vous n'avez pas sévi contre les prêcheurs, il n’y a pas en France d’autres partis, d’autre factieux qu’eux et leurs satellites; ces hommes ne cesseront jamais de semer la discorde , vous en avez la preuve dans le discours qu’ils ont soufflé à un homme dont les intentions sont pures. »
Collot d’Herbois demandait la parole; une foule de Montagnards poussaient des cris de fureur. Gaston voulait s’expliquer. La Convention rejeta l’impression et continua à voter la loi sur le commerce des grains. Le maximum fut aboli , mais les administrations locales conservaient le droit de requérir les marchands, propriétaires ou cultivateurs de porter au marché public les grains nécessaires pour l’approvisionnement. L’exportation à l’étranger était interdite.
Le tumulte de cette séance, le ton menaçant que prenaient les Jacobins, les informations que donnaient, sur l’état des départements du midi, les représentants qui en revenaient, ramenèrent la majorité dans la disposition de combattre énergiquement le parti terroriste. En effet, il ne suffisait pas aux Montagnards de prévenir et d’arrêter la réaction': sur ce point, ils se seraient trouvés d’accord avec les comités et la plupart des thermidoriens ; mais ils voulaient régner, peser sur le gouvernement et maintenir dans les provinces la domination de leur parti. On ne pouvait espérer d’eux aucune résignation ; évidemment ils songeaient à recouvrer leur puissance en suscitant quelque forte rébellion.
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Maintenant la question qui devenait le gage du combat était , comme l’avait montré Legendre , la poursuite contre les anciens membres du comité de salut public. Dès le lendemain , une députation de la section de la Fontaine de Grenelle vint féliciter la Convention du rappel des soixante-treize, et lui demanda de ne pas cesser de déployer son énergie contre la faction vaincue au 9 thermidor , dont les menaces inquiétaient encore la patrie. Ce fut une occasion pour se plaindre de la lenteur des comités qui n'avaient pas encore renouvelé le tribunal révolutionnaire, ainsi qu’un décret l’avait prescrit, ni fait leur rapport sur la dénonciation de Lecointre. Les comités s’excusèrent sur la multitude de leurs occupations.
Deux jours après, Clauzel attaqua plus vivement la faction terroriste. Il raconta qu’un représentant nommé Armonville, celui qui au 2 septembre avait dirigé les massacres de Reims, et qui portait encore, seul dans la Convention, un bonnet rouge, avait dit hautement au milieu d’un groupe dans le jardin des Tuileries, qu’il fallait abattre un million de têtes. Le peuple avait voulu le maltraiter, mais en montrant sa carte de représentant, il s’était retiré.
Clauzel dénonça des réunions où l’on prêchait la révolte aux ouvriers, et d’autres provocations essayées pour exciter des troubles, en répandant l’alarme sur les subsistances.
— « Monstres, disait-il, votre domination est passée. Nos armées vous connaissent, vous êtes en exécration à la France entière, moins une poignée de fripons. Quelle est la famille dont vous n’ayez pas aspiré le sang? D’Antibes à Cherbourg, de Strasbourg à
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Bayonne , tout demande pourquoi les maîtres de Carrier n’ont pas encore subi leur peine. Que vos comités fassent imprimer les lettres qu’ils écrivaient à Lebon pour lui ordonner le carnage ; qu’on nous distribue les arrêtés qu’ils avaient pris contre les infortunés habitants de Bédouin et d’Orange ; qu’on nous dise enfin si toute l’armée des satellites de Robespierre ne lève pas l’étendard de la révolte. »
L’orateur discutait d’avance, comme si la procédure était déjà commencée, la défense que pourraient faire ceux qu’il accusait. — « Ces hommes ne se corrigeront pas. Ouvrez l’histoire, vous verrez qu’une fois que les usurpateurs sont parvenus à la tyrannie, ils ne peuvent la quitter que pour descendre au tombeau. »
Clauzel demanda que le rapport des comités fût présenté le lendemain, et que le tribunal révolutionnaire fût renouvelé sans délai. Sa proposition fut adoptée sur-le-champ au milieu des plus vifs applaudissements.
La Montagne était en fureur; Duhem traita Clauzel d’infâme calomniateur. — « Il a eu l’audace de me dire que j’avais des correspondances en Suisse; s’il ne me prouve pas ce fait, je déclare que je l’assassinerai moirmême.
— « A l’ordre ! à l’Abbaye ! » criait-on.
Duhem , appuyé et encouragé par ses amis , ne se troublait point « Vous n’assassinerez pas impuné-
ment le peuple, » disait-il. On proposa formellement de l’envoyer à l’Abbaye.
— « Lorsqu’on est moralement assassiné; lorsqu’un cœur indigné ne peut obtenir justice , il a le droit d’assassiner, » continuait Duhem; et il criait encore
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à Clauzel qui niait le fait. — « Tu me l’as dit, infâme calomniateur. » Legendre et Clauzel lui-même demandèrent qu’on ne fît nulle attention aux clameurs de Duhem. L-’ Assemblée, impatiente de mettre fin à cette honteuse scène, passa à l’ordre du jour.
Le lendemain, Merlin présenta le rapport tant demandé et attendu. Les comités estimaient qu’il n’y avait pas lieu à donner suite à la dénonciation de Lecointre en ce qui concernait Ainar, Voulland et David, mais que la Convention devait procéder à l’examen des faits relatifs à Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, Barère et Vadier. Le projet de décret fut adopté.
Barère et Collot ne se plaignirent point des conclusions du rapporteur: « poursuivis par la calomnie, eux-mêmes demandaient le solennel examen que les comités proposaient ; mais ils réclamaient contre le refus que leur avait opposé l’imprimeur de la Convention lorsqu’ils avaient voulu faire imprimer leur mémoire justificatif. » L’Assemblée décréta que cette impression aurait lieu, ainsi que les inculpés le demandaient. La commission de vingt et un membres fut tirée au sort; plusieurs représentants dont les noms étaient connus du public, et qui avaient de l'importance dans l’Assemblée, se trouvèrent sur la liste : Bernard de Saintes, Chénier, Saladin, Siéyès, Courtois.
Lorsque la Convention avait donné quelque témoignage éclatant de sa mauvaise volonté contre le parti terroriste; lorsqu’elle avait cédé à l’opinion publique, irritée et alarmée des fureurs et des projets de la Montagne, on pouvait tenir pour certain qu’à la première v. 14
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occasion elle ferait une démonstration de sentiments républicains et révolutionnaires.
Un écrivain nommé Delacroix, qui avait déjà publié quelques ouvrages de droit politique, venait de faire paraître un livre intitulé : « Le Spectateur français pendant le gouvernement révolutionnaire. » L’opinion qui l’avait inspiré était évidemment libérale, mais aucunement démocratique , ni même républicaine. Considérant la situation actuelle comme provisoire , il recherchait quelle forme de gouvernement pouvait convenir à la France, et supposait que le peuple devrait être appelé à se prononcer. En même temps il donnait du peuple une définition très-différente du suffrage universel. « La nation, selon lui, ne pouvait admettre comme citoyens des individus qui ne lui tiennent point par leur industrie, leur propriété, leurs emplois, les services qu’ils ont rendus à l’État, les récompenses qu’ils ont méritées. » La classe d’hommes qui ne présentent pas ces titres au droit de cité, quelque nombreuse qu’elle puisse être, n’était pas, aux yeux de l’auteur, le peuple français. « Son opinion, disait-il, est nulle pour moi; que lui importe notre gouvernement, l’état de nos finances, nos relations extérieures, le gage de la dette publique? »
Toutes ces idées étaient exposées d’une façon trèsabsolue et avec quelque exagération de langage. En outre , Delacroix indiquait presque expressément sa préférence pour la constitution de 1791 .
Il est facile de présumer quelle indignation un tel écrit, publié en toute liberté, pouvait exciter parmi la faction jacobine. Duliem le dénonça à la tribune, en lut beaucoup de passages. La Convention se raon-