LE SIEUR BALLON ET LA DEMOISELLE PRÉVOST DANSANT
(D'après une gravure de la Bibliothèque de l'Opéra.)
Blasis complète, de la façon suivante, les renseignements laissés par Rameau : « Les danseurs français devinrent à leur tour le modèle des artistes des autres pays. Paris établit la vraie manière de danser avec grâce et noblesse et l'école française fut réputée la meilleure des écoles, de même que ce fut celle de la musique italienne à l'égard des autres écoles de l'Eu-
rope... Sodi, qui se fit remarquer par son talent dans la pantomime, Lamy, bon danseur de demi-caractère, de Hesse et le danseur comique Walter furent regardés comme les meilleurs compositeurs (de ballets) de leur temps. Pitrot leur succéda et se sentant des dispositions pour réussir dans le genre héroïque et l'améliorer, il composa son ballet de Télémaque qui obtint un grand succès. Létang, Pic, Gaspard, Angiolini, de Canziani, ses contemporains, se distinguèrent par des compositions tragiques où la pantomime était traitée d'une manière plus importante que dans les ouvrages de leurs devanciers. Le premier fut regardé comme l'un des meilleurs danseurs de l'époque. »
Mlle Lafontaine, la première femme qui dansa sur la scène, et fut appelée la Reine de la Danse, se vit dépasser par M1,e Roland, M,le Desmatins, qui fut surtout chanteuse, M,,es Florence, d'Uzée, Mazé, Emilie Dupré et Quinault-Dufresne, qui se partagèrent les faveurs du Régent, Mlle Guyot, qui se fit religieuse, M,le Prévost (fig. 96), qui régna en triomphatrice et dont la suprématie cessa tout à coup à l'apparition de Mlle de Gamargo et de sa rivale Mlle Salle.
Rameau parle ainsi de M,le Prévost : « Dans une seule de ses danses sont renfermées toutes les règles qu'après de longues méditations nous pourrions donner sur notre art, et elle les met en pratique, avec tant de grâce, tant de justesse, tant de légèreté, tant de précision qu'elle peut être regardée comme un prodige dans ce genre. » Le brave maître à danser continue son dithyrambe en comparant l'illustre dan-
aoo HISTOIRE DE LA DANSE.
seuse à Terpsichore et à Protée : « Elle prend à son gré toutes sortes de formes, avec cette différence que Protée les employait souvent pour effrayer les mortels curieux qui venaient le consulter, et elle ne s'en sert que pour
FI G. 96. — MUe PRÉVOST EN COSTUME DE BACCHANTE.
(D'après le portrait original de Raoux. — Musée de Tours}.
enchanter les yeux avides qui la regardent et pour attirer les suffrages de tous les cœurs. »
Noverre, dans ses Lettres sur la danse, a laissé d^xcellentes appréciations sur quelques-uns de ces artistes; nous ne pouvons mieux faire que de les citer ici, doutant plus qu^il explique la routine des anciens
LE BALLET
LA PANTOMIME
compositeurs qui s'obstinaient à conserver au théâtre certaines danses dont la présence devenait le plus souvent un grossier anachronisme : « La plupart des compositeurs, dit] Noverre, suivent les vieilles rubri-
FIG# gy. — Mne DE CAMARGO (17IO-I77O.)
(D'après la peinture de Lancret, gravée par L. Cars.
ques de Popéra. Ils font des passe-pieds parce que Mlle Prévost les courait avec élégance, des musettes parce que Mlle Salle et M. Dumoulin les dansaient avec autant de grâce que de volupté, des tambourins parce quec'étaitle genre où Mlle de Camargo(rig. 97) excellait,
apa HISTOIRE DE LA DANSE.
des chacones et des passacailles parce que le célèbre Dupré s'était fixé à ces mouvements qui s'ajustaient à son goût, à son génie, à la noblesse de sa taille. Mais tous ces excellents sujets n'y sont plus ; ils ont été remplacés et au delà dans ces parties et ne le seront peut-être jamais dans les autres... On n'a point oublié l'expression naïve de Mlle Salle (fig. 98); ses grâces sont toujours présentes et la minauderie des danseuses de ce genre n'a pu éclipser cette noblesse et cette simplicité harmonique des mouvements tendres, voluptueux, mais toujours décents de cette aimable danseuse. Personne n'a encore succédé à M. Dumoulin; il dansait les pas de deux avec une supériorité qu'on aura de la peine à atteindre. » Blasis dit de Dumoulin : « Il réussit mieux que tous les autres dans l'exécution des pas de deux et la manière d'accompagner et de suivre sa danseuse dans les groupes et les tableaux. Fossan rivalisait avec lui dans le comique et le villageois. »
Tels furent les danseurs et danseuses célèbres de la première période. Nous avons préféré donner la parole à ceux qui les ont connus : l'art du danseur est forcément un de ceux qui laisse le moins de traces !
Le ballet va maintenant entrer dans une nouvelle phase. Aux danses graves et compassées va succéder une chorégraphie plus animée et plus gracieuse.
On sait que, un soir, le danseur Dumoulin ayant manqué son entrée, Mlle de Camargo, qui n'était alors que simple figurante, prise d'une inspiration soudaine s'élança sur le théâtre, et aux applaudissements des spectateurs que l'absence du danseur avait indis-
posés, improvisa de verve un pas rempli de fantaisie, de grâce et d'audace. M1Ie de Camargo (1710-1751) fut la première qui battit les entrechats à quatre; plus tard
FI G. 98. — MUo MARIE SALLE, LA TERPSICHORE FRANÇAISE.
(D'après la peinture de Fenouil, gravée par Petit.) *
Mlle Lany (1750) les battit à six. Mlle de Camargo fut aussi la première qui, étant données la nouveauté et l'élasticité de ses exercices, eut la précaution de revêtir un caleçon, Quelque temps après, une ordonnance
de police enjoignit à toute actrice de se munir de ce vêtement intime, précaution rendue utile après l'aventure arrivée à Mlle Mariette dont un châssis facétieux avait, en pleine scène, relevé les robes et les paniers de la façon la plus rabelaisienne du monde. Le caleçon de MUe de Camargo, qui fut l'origine du maillot, apporta une réforme dans le costume des danseuses, aussi bien que dans la danse. Mais ce fut Mlle Salle qui eut la gloire d'entreprendre cette réforme. Lorsque Mlle Salle dansa à Londres en 1734 le ballet de Pygmalion, dont elle avait elle-même composé la partie chorégraphique, elle osa paraître « sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée et sans aucun ornement sur la tête », dit le Mercure de France. « Elle n'était vêtue, avec son corset et un jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie ajustée sur le modèle d'une statue grecque ».
Mlle Salle avait d'abord présenté son innovation à l'Académie royale de musique. Mais la routine intransigeante avait fermé les portes de l'Opéra devant la nouveauté; et ce fut environ vingt ans plus tard que, grâce à la persévérance de Noverre, la réforme commença lentement à s'opérer. Lorsque Noverre publia en 1760 les Lettres sur la danse, dans lesquelles il défendait ses idées, « on cria à l'anathème, on regarda l'auteur comme un homme d'autant plus dangereux qu'il attaquait les anciennes rubriques du théâtre ».
La réforme de la danse et celle du costume ont eu l'une sur l'autre une grande influence. Avec les paniers, les tonnelets, les robes longues, la chorégraphie prenait un tout autre caractère qu'avec les jupes courtes et le
maillot. Ce dernier surtout permettait les entrechats, les pirouettes, les jetés, les ballonnés, etc., que la décence interdisait avant sa vulgarisation et que la lourdeur des robes à paniers devait rendre très difficiles,
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