ROUSSELET
« Véritables pantomimes, légendes religieuses ou profanes dont la tradition se conserve ainsi chez les peuples naïfs et de psychologie peu compliquée. »
Les mythes de la Grèce et de Rome se retrouvent dans l'Inde. C'est, en effet, de la grande péninsule indianique qu'ils étaient venus se répandre en Europe, et si leurs traces se sont perdues dans la traversée de l'Asie, ils demeurent encore très vigoureux dans les vieux récits que la langue sanscrite a conservés en sa littérature : témoin la légende des bayadères.
On sait qu'aux Indes, encore de nos jours, les nautchs ou danses de bayadères sont un des divertissements obligés de toutes les fêtes. M. Rousselet parle souvent
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de la présence des bayadères aux réceptions données par les princes. « De nombreuses jeunes filles, couvertes de bijoux et vêtues de sarris, se mêlent à la foule qui emplit le palais. Ce sont les bayadères, et elles ont liberté entière de pénétrer où il leur plaît; elles arrivent jusqu'au roi, s'assoient par terre, causent avec le plus grand sans-gêne. Ce curieux privilège accordé aux bayadères est des plus utiles : leur présence supplée un peu à l'absence des dames enfermées au Zénanah. »
A l'époque des grandes chasses offertes par les rajahs aux personnages de marque, les bayadères, par une aimable attention, reçoivent l'ordre de camper auprès des tentes des Sahibs (titre attribué aux Européens des classes supérieures). Quand les princes donnent leurs audiences publiques, des bayadères placées à l'extrémité de la salle ne cessent de chanter : « La présence de ces charmantes nautchniy, avec leurs beaux yeux et leurs éclatants costumes, donne un certain cachet à la cérémonie », dit M. Rousselet. « Profitant de la gaieté des maîtres, elles se mêlent hardiment à la conversation et entremêlent leur danse de plaisanteries fort goûtées des gens de la cour. » Certaines, principalement celles des grands temples, ont reçu une excellente instruction : « Je cause un instant avec ces bayadères, dit le même auteur, et je suis surpris de les entendre me répondre avec une pureté d'accent et des termes choisis qui sont toujours, dans ces pays, l'indice d'une éducation supérieure; on leur apprend tout ce qui peut charmer, la poésie, la musique, les manières agréables. »
Les bayadères font, pour ainsi dire, partie delà cour des rajahs : dans les grandes circonstances, elles pré-
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cèdent les cortèges royaux en chantant des hymnes. A la fin des Naurâtri, fêtes religieuses qui se terminent par des réjouissances profanes, les bayadères de la ville se réunissent dans les palais du roi et des nobles pour danser.
« Cette dernière coutume provient, selon la tradition, d'une ancienne promesse de Vichnou, que tous les rajahs sont tenus d'observer. Ce dieu, d'après la légende, descendit un jour sur la terre sous la forme d'un beau jeune homme. Il faisait nuit, et, se trouvant près d'un village, il y entra pour obtenir l'hospitalité. Il frappa à la porte d'un prêtre brahmane, se disant que celui-là sûrement devait bien accueillir un pauvre voyageur; mais le brahmane le repoussa durement. Il s'adressa ainsi chez tous; partout il reçut un refus, et quelquefois des insultes. Pleurant sur la dureté des hommes, il sortait du village et allait quitter la terre sans doute pour l'anéantir, quand, sous un groupe d'arbres, il aperçut une lumière : elle venait d'une pauvre petite hutte de paille d'où sortaient des chants harmonieux. Voulant faire un dernier essai, il implora du dehors la compassion de l'habitant de la cabane. Une jeune bayadère apparut à la porte, fit entrer le voyageur, lui donna une place à son foyer et se mit à lui préparer un repas. Lorsque le jeune homme eut mangé, elle voulut le distraire par ses chants, et enfin lui offrit sa couche. L'hospitalité de la pauvre fille sauva le monde de sa perte, et en la quittant, au matin, le dieu promit qu'à partir de ce jour elle serait respectée de tous et protégée par ses descendants. Les rajahs, qui prétendent tous tirer leur origine de Râma, incarnation de Vichnou, se
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croient obligés de tenir la promesse de leur divin ancêtre. »
Telle est la légende des bayadères. Elle fait comprendre la faveur dont jouissent les nautchniy. C'est encore à M. Rousselet que nous allons emprunter la description d'une de leurs danses.
« Dans une petite cour formant le fond de la salle, les bayadères au teint pâle, aux grands yeux noirs, couvertes de diamants et d'étoffes précieuses, étaient accroupies près de leurs musiciens, attendant le signal de la danse, a Le prince fait un geste. « Alors les danseuses se levèrent, et déployant leurs écharpes, secouant leurs jupes plissées, firent vibrer les bracelets de grelots attachés à leurs chevilles et qui servent à marquer le pas. Après un chœur préliminaire accompagné de violes et de tamtams, elles formèrent un demi-cercle et Tune d'elles s'avança jusqu'à nous. Les bras arrondis, le voile flottant, elle tournait doucement sur elle-même avec un léger frémissement du corps, qui faisait résonner ses grelots; la musique douce et langoureuse semblait la bercer, ses yeux étaient à demi fermés. Elles se succédèrent ainsi à tour de rôle, l'une simulant un charmeur de serpents ou un lutteur, l'autre tourbillonnant avec rapidité; une autre, parée d'une gracieuse toque brodée de perles, suivait la musique avec un coquet mouvement de corps tout particulier. Elles finirent par une ronde animée accompagnée de chants et de battements de mains...
« Dans tout cela rien de cette grossière immoralité que l'on s'attend communément à trouver dans la danse des bayadères; le maintien des danseuses est toujours
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modeste, avec une pointe de coquetterie, et leur costume est plus strict que celui des femmes, ordinaires. Il ne faut pas non plus chercher là une danse dans toute l'acception du terme : des poses, des attitudes, des chants, voilà ce qui constitue le naatch officiel des Hindous. Je dis officiel, parce que j'eus depuis l'occasion
FIG. 3o. — BAYADÈRES.
(Statuettes en bronze rapportées du Népal.)
de voir des danses d'un tout autre caractère auxquelles les étrangers sont rarement admis : celles-là sont de vrais ballets, un peu comme ceux de nos opéras, mais tout pleins du caractère ardent de l'Orient. »
On est loin, en effet, de ces danses malsaines dont se „' régale la curiosité des voyageurs et des touristes dans
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les grandes villes maritimes de cet Orient ensorceleur. Rappelons que ces exercices auxquels se livrent, dans les bouges, de malheureuses filles sans éducation, sont d'affreuses parodies n'ayant de la danse que le nom.
Pendant les fêtes du Holi, les bayadères ont des danses spéciales, mais rarement les étrangers sont admis à ces sortes de spectacles, et l'on doit se défier, en général, de l'imagination par trop exubérante des voyageurs.
Il faut avoir assisté aux danses des bayadères dans rinde pour se rendre un compte exact de leur cachet de mystérieuse poésie, soit sous les vérandas de marbre incrusté de pierres précieuses, tendues de draperies merveilleuses, ornées de glaces qui réfléchissent les scintillements des lumières, et les chatoiements des étoffes soyeuses, ou bien encore dans les jardins des rajahs, le soir, aux flambeaux. « Les grands arbres dont les rafales de feu viennent sonder les profondeurs forment un décor qu'envierait l'Académie de musique », le seul qui convienne « à ces danses au rythme antique, à ces danseuses bronzées, resplendissantes de joyaux ».
Le nom de bayadères par lequel on désigne communément les devadassi, est d'origine portugaise. Bailadeira signifie danseuse, et ce mot, employé dans les importantes colonies du Portugal, continue en Europe à qualifier les nautchniy de l'Inde; il est même plus répandu que le véritable nom des chorégraphies et des ballerines sacrées ou profanes (fig. 3o).
Bien des auteurs ont parlé des danses de l'Inde. Mentionnons celles de Ceylan qui ont les mêmes caractères, mais sont exécutées par des hommes aux costumes bizarres (fig. 3 i ). Nous renvoyons les lecteurs curieux de
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les étudier moins succinctement à la Promenade autour du monde d'Arago, au Voyage au pays des Bayadères de L. Jacolliot, en les engageant, principalement pour ce dernier, à faire la part de l'imagination toujours trop prompte à enjoliver les choses.
FIG. 3l. — DANSEURS CYNGALAIS.
(D'après une photographie prise à Ceylan en 1886.
La musique pure n'existe pas au Japon, dans les religions que le mystique Fousi-Yama couvre de son ombre hiératique. Elle sert d^accompagnement aux jeux et aux danses qui sont considérés comme obligatoires dans certains festins. Entre chaque service, les danseuses se lèvent, généralement deux à la fois, et tandis que les
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musiciennes chantent en s'accompagnant sur leurs instruments, les gueshas en des gestes gracieux miment la chanson (fig. 3 2). Quelquefois, mais très rarement, elles mêlent leurs voix à celles des chanteuses : alors elles récitent une espèce de mélopée aiguë et criarde.