‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 21 sur 62 · HISTOIRE DE LA DECADEJVCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DECADEJVCE

sacré Médine, et les innombrables pèlerins de la Mecque se détournent souvent pour honorer, par une dévotion (i) volontaire, le modeste tombeau du prophète (2).

Son carac- Le lecteur s'attend peut-être qu'a la fin de la vie de Mahomet , je vais examiner ses fautes et ses vertus, et décider si cet homme extraordinaire a mérité davantage le titre d'enthousiaste ou celui d'imposteur.

turcicîs , 1. III , p. 66). Voyez le Dictionnaire de Bayle , art. Mahomet, Rem. EE. FF. Sans faire usage de la philosophie , il suffit d'observer, 1°, que le prophète n'a pas été enterré à la Mecque -, a**, que son tombeau, qui est à Médine , a été vu par des millions de pèlerins, et qu'il se trouve placé à terre ( Reland, De religione mohammed., 1. 11 , c. 1 9, p. 209-21 1 ; Gagnier, J^ie de Mahomet^ t. m , p. 263-268 ).

( i) Al Jannabi fait l'énumération {Vie de Mahomet y t. m, p. 372-391) des devoirs très- variés du pèlerin qui va visiter le tombeau du prophète et celui de ses compagnons; et le savant casuisfe décide que cet acte de dévotion est presque de rigueur comme l'accomplissement d'un précepte divin , et qu'il a presque le même mérite. Les docteurs disputent entre eux pour savoir laquelle des deux villes de la Mecque ou de Médine doit obtenir la prééminence (p. 391-394).

(2) Abulféda ( Vit, Moham., p. i33- 142) et Gagnier (^Vie de Mahomet ^ t. m, p. 220-27 i ) décrivent la dernière maladie, la mort et l'enterrement de Mahomet. Les détails les plus secrets et les plus intéressans ont été donnés dans le principe par Ayesha, par Ali, par les fils d'Abbas , etc. ; et comme ils habitaient Médine , et qu'ils survécurent au prophète plusieurs années , ils purent répéter ces pieux récits à une seconde et à une troisième génération de pèlerins.

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Quand j'aurais vécu dansl'intimité du fils d'Abdallah, la tâche serait difficile et le succès incertain; mais après douze siècles , les traits de ce prophète s'offrent confusément à moi a travers un religieux nuage d'encens ; et si je venais à bout de les saisir pour un moment, cette ressemblance incertaine ne conviendrait pas également au solitaire du mont Hera, au prédicateur de la Mecque et au vainqueur de l'Arabie. Cet homme destiné à devenir l'auteur d'une si grande révolution, était né , a ce qu'il paraît, avec un penchant à la piété et à la contemplation : du moment où son mariage l'eut mis au-dessus du besoin , il évita la route de l'ambition et de l'avarice ; il vécut dans l'innocence jusqu'à l'âge de quarante ans , et s'il fût mort à cette époque de sa vie , il n'aurait eu aucune célébrité. L'unité de Dieu est une idée très-conforme à la nature et à la raison , et une seule conversation avec des Juifs et des chrétiens put lui apprendre à mépriser et à détester l'idolâtrie de la Mecque. Il était du devoir et d'un homme et d'un citoyen de publiei la doctrine du salut et d'arracher son pays au péché et à l'erreur. Il est aisé de concevoir qu'un esprit fortement occupé sans cesse d'un même objet , put convertir une obligation générale en une mission particulière, et regarder comme des inspirations du ciel les ardentes conceptions de son imagination; que le travail de la pensée ait pu le conduiie à une espèce de ravissement et de vision , et qu'ensuite il ait représenté ses sensations intérieures et son guide invisible sous la forme et les attributs d'un ange de

Dieu (i). Du fanatisme à l'imposture le pas est périlleux et glissant. Le Dëmon de Sociate (2) nous apprend assez jusqua quel point un sage peut se tromper lui-même , comment un homme vertueux peut tromper les autres , et de quelle manière la conscience peut s'endormir dans un état mixte entre l'illusion personnelle et la fraude volontaire. La cha-

(1) Les chrétiens se sont avisés assez imprudemment de donner à Mahomet un pigeon privé qui semblait descendre du ciel et lui parler à l'oreille ; comme Grotius appuie sur cette supposition de miracle ( De veritate religionis chris-tianœ^ , son traducteur arabe, le savant Pococke , lui a demandé le nom de ses auteurs ; Grotius a avoué que le fait était inconnu aux musulmans. On a supprimé ce pieux mensonge dans la version arabe, de peur qu'il n'excitât l'indignation et le rire des sectateurs de Mahomet ; mais on l'a conservé, pour l'édification des fidèles, dans les nombreuses éditions du texte latin. (Pococke, Spécimen HisU Arahum , p. 186- i 87 ; Reland y De rcligione moham., 1. 11 , c. 39 , p. 269-262.)

(2) Ef4.ot c^t raro tçtv ix.-xûi,iJ[oç cc^^cAfiivov (^cùvii ris yf/yûfttvtj 9 dretv yivijrut ccnw^eor^iTCtifAi tsth ôuv/^iXXTr^ctTTttVyV^ûTpt^ti a^g az-ûTi. (Platon , in Jpolog. Socrat. ,c. 19, p. 121,123, édit. Fischer.) Les exemples familiers que Socrate fait valoir dans son Dialogue avec Théages ( Platonis opéra , 1. 1 , 1 28 , 1 29 , édit, H. Etienne ) sont au-dessus de la prévoyance humaine, et l'inspiration divine ( le Auif4.ùviov ) du philosophe se trouve clairement énoncée dans les Meniorahilia de Xénophon. Cicéron ( Z)e divinat., 1. Liv)et les quatorzième et quinzième Dissertations de Maxime de Tyr (p. i53 — 172, édit, Davis ) exposent les idées des platoniciens les plus raisonnables.

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rite peut nous porter à croire que Mahomet fut d'abord anime par les motifs les plus purs d'une bienveillance naturelle; mais l'apôtre , qui n'est pas un dieu, est incapable de chérir les incrédules obstinés à rejeter ses prétentions, mépriser ses argumens et persécuter sa vie. Si Mahomet pardonna quelquefois à ses adversaires personnels , il croyait sans doute qu'il lui était permis de détester les ennemis de Dieu ; alors les passions inflexibles de l'orgueil et de la vengeance s'allumèrent dans son sein , et ainsi que le prophète de Ninive, il forma des vœux pour la destruction des rebelles qu'il avait condamnés. L'injustice de la Mecque et le choix de Médine transformèrent le simple citoyen en prince , et l'humble prédicateur en général d'armée. Mais son glaive était consacré par l'exemple des saints, et le même Dieu qui châtie un monde coupable, par la peste et les tremblemens de terre , pouvait employer la valeur de ses serviteurs à la conversion et au châtiment des hommes. Dans l'exercice du gouvernement politique, il fut contraint d'adoucir l'inflexible sévérité du fanatisme , de se prêter à quelques égards aux préj ugés et aux passions de ses sectaires , et d'employer les vices mêmes du genre humain pour son salut. Le mensonge et la perfidie, la cruauté et l'injustice ont servi souvent à la propagation de la foi , et Mahomet ordonna ou approuva l'assassinat des Juifs et des idolâtres qui s'étaient échappés du champ de bataille. De pareils actes répétés durent corrompre peu à peu son caractère, et la pratique de quelques vertus per-

sonnelles et sociales , nécessaires pour maintenir îa réputation du prophète dans sa secte et parmi ses amis, compensèrent faiblement la funeste influence de ces pernicieuses habitudes. L'ambition fut la passion dominante de ses dernières années, et un politique pourra soupçonner qu'après ses victoires l'imposteur souriait en secret du fanatisme de sa jeunesse et de la crédulité de ses prosélytes ( i ). De son côté , un philosophe observera que ses succès et leur crédulité devaient fortifier en lui l'idée d'une mission divine, que ses intérêts et sa religion se trouvaient unis d'une manière inséparable, et qu'il pouvait se délivrer des reproches de sa conscience, en se persuadant que la Divinité le dispensait lui seul des lois positives et morales. Pour peu qu'on lui suppose quelques restes de droiture naturelle , ses crimes peuvent être regardés comme un témoignage de sa bonne foi. Les artifices du mensonge et de la supercherie peuvent paraître moins criminels lorsqu'on les fait servir au triomphe de la vérité , et il eût frémi d'employer de semblables moyens, s'il n'avait pas été convaincu de l'importance et de la justice des desseins auxquels il les faisait concourir. Au reste , on peut , même dans un conquérant et dans un prêtre, surprendre un mot ou une action d'une véritable humanité; et ce décret qui, dans la vente des cap-

(i) Vollaire, dans un de ses nombreux écrits , compare Mahomet dans sa vieillesse à un fakir « qui détache la cliaîne de son cou pour en donner sur les oreilles à ses confrères, »

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