DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. L
tifs, défendit de séparer jamais les mères des enfans, peut suspendre ou adoucir la censure de l'historien (i).
Le bon sens de Mahomet méprisait la pompe de vie privée
^ ^ . de Mahomet.
la royauté (2) : l'apôtre de Dieu se soumettait aux occupations les moins relevées de la vie domestique; il allumait le feu , il balayait le plancher, il tirait le lait des brebis , il raccommodait lui-même ses souliers et ses vêtemens. S'il dédaignait les mortifications et les vertus d'un ermite, il observait sans effort ou sans vanité le régime frugal d'un Arabe et d'un soldat. Dans les grandes occasions , il recevait ses compagnons à sa table , servie alors avec une abondance rustique et hospitalière; mais dans sa vie habituelle, plusieurs semaines s'écoulaient sans qu'on
(1) Gagnier expose avec la même impartialité cette loi humaine de Mahomet, et les meurtres de Caab et de Sopliian, que le prophète excita et approuva. {^Fie de Mahomet, t. II, p. 69,97, 308.)
(2) Consultez , sur la vie domestique de Mahomet , Gagnier et les chapiltes correspondans d'Abulféda ; sur son régime diététique (t. m, p. 285-288) ; sur ses enfans (p. 189- 289); sur ses femmes (p. 290-3o3); sur son mariage avec Zeineb (t. 11, p. i52-i6o); sur ses amours avec Marie (p. 3o3-3o9); sur la fausse accusation d'Ayesba (p. 186- 19g). Sur ces trois derniers faits, le témoignage le moins récusable 3e trouve dans les vingt-quatrième, trente-troisième et soixante-sixième chapitres du Koran , avec le Commentaire de Sale. Prideaux ( Vie de Mahomet ^ p. 80-90 ) et Maracci {^Prodrom. Alcoran.^ part, iv, p. 49-09) ont malignement exagéré les faiblesses de Mahomet.
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vît le moindre feu sur son âtre. Il confirmait par son exemple l'interdiction du vin ; il apaisait sa faim avec une modique portion de pain d'orge ; il aimait beaucoup le lait et le miel , mais il se nourrissait ordinairement de dattes et d'eau. Les parfums et les femmes étaient les deux sensualités qu'exigeait son tempérament : sa religion ne les défendait pas , et il assurait que ces innocens plaisirs augmentaient la ferveur de sa dévotion. La chaleur du climat enflamme le sang des Arabes , et les écrivains de l'antiquité ont remarqué leur penchant au libertinage (i). Les lois civiles et religieuses du Koran réglèrent leur incontinence ; elles blâmèrent leurs alliances incestueuses; et une polygamie sans bornes fut réduite a quatre femmes ou concubines; elles fixèrent d'une manière équitable les droits de couche et de douaire des femmes; elles découragèrent la liberté du divorce ; elles firent de l'adultère un crime capital , et elles punirent de cent coups de fouet la fornication de Fun ou de l'autre sexe (a). Tels furent les préceptes que donna le législateur dans le calme de sa raison ; mais dans sa vie privée , Mamomet se livra sans contrainte aux penchans de l'homme , et il abusa des droits du prophète. Une révélation particulière le dispensa des
(i) Incredibîle est]quo ardore apud eos in Vcnerem iiterque solvitnr seaus. Ammien-Marcelliri , 1. xiv, c. 4.
(2) Sale [Discours prëlïminave y p. 1 33- 137) fa if une récapitulation des lois sur le mariage, le divorce, elc.j et celui qui aura lu ï Uaror hehraica de Selden y reconnaîtra plusieurs ordonnances des Juifs.
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lois qu'il avait imposées à son peuple; toutes les femmes , sans réserve , furent abandonnées a ses désirs; cette singulière prérogative excita l'envie plutôt que le scandale, et la vénération plutôt que l'envie des dévots musulmans. En nous rappelant les sept Sesfemmes. cents femmes et les irois cents concubines du sage Salomon , nous louerons la modération du prophète arabe , qui n'épousa que quinze ou dix-sept femmes: ou en compte onze qui avaient chacune leur appartement séparé autour de la maison de l'apôtre , et qui obtenaient à leur tour la faveur de sa société conjugale. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elles étaient toutes veuves, si l'on excepte Ayesha, fille d'Abubeker. Celle-ci était vierge, sans doute lorsqu'il l'épousa ; car telle est la propriété du climat pour avancer l'âge de puberté, qu'elle n'avait que neuf ans lorsqu'il consomma son mariage : la jeunesse , la beauté, le courage d' Ayesha lui assurèrent bientôt la supériorité sur ses compagnes : le prophète lui accorda son amour et sa confiance ; et après la mort de son mari , la fille d'Abubeker fut long-temps révérée comme la mère des fidèles. Sa conduite fut équivoque et imprudente; dans une marche de nuit, elle fut par hasard laissée en arrière , et le matin elle rentra au camp accompagnée d'un homme. Mahomet était disposé à la jalousie; mais une révélation l'assura de l'innocence de sa femme ; il châtia ses accusateurs , et publia cette loi si favorable à la paix des ménages, qu'aucune femme ne serait condamnée si quatre hommes ne l'avaient vue dans l'acte d'adul-
l3o UrSTOIRE DE LA DÉCADENCE
tère (r). Le prophète amoureux oublia les intérêts de sa réputation dans ses intrigues avec Zeineb, épouse de Zeid, et avec Marie , captive égyptienne. Se trouvant un jour chez Zeid, son affranchi et son fils adoptif, il aperçut la belle Zeineb à demi nue, et laissa échapper une exclamation de désir et de dévotion. Le servile ou reconnaissant affranchi comprit ce que voulait l'apôtre , et il se prêta sans hésiter à Tamourde son bienfaiteur; mais les relations filiales qui se trouvaient entre eux ayant excité une espèce de scandale, l'ange Gabriel qui descendit du ciel ratifia ce qui s'était passé ; il annulla l'adoption et reprocha au prophète , avec douceur, de se défier de l'indulgence de Dieu. Hafna, fille d'Omar, l'une des femmes de Mahomet , le surprit sur son propre lit dans les bras de la captive égyptienne ; elle promit de lui pardonner et de garder le secret ; il jura de son côté qu'il renoncerait à Marie. Ils oublièrent tous les deux leurs engagemens, et l'ange Gabriel descendit encore une fois du ciel avec un chapitre du Koran qui absolvait Mahomet de son serment et l'exhortait à jouir en liberté de ses captives et de ses concubines, sans s'occuper des clameurs de ses femmes. Durant une retraite de trente jours qu'il fit avec Marie, il remplit de son mieux les ordres de l'envoyé de Dieu.
(i) Le calife Omar décida , dans un cas mémorable , que tous les témoignages de présomption ne compteraient point, et que les quatre témoins devaient avoir vu stylum in pixide, ( Abulfedse Annales Moslemici , pag. 71 , vers. Reiske. )
T)E l'empire romain, chap. l. i3i
Lorsqu'il eut rassasié son amour et sa vengeance, il manda ses onze femmes devant lui , leur reprocha leur désobéissance et leur indiscrétion, et les menaça du divorce dans ce monde et dans l'autre : menaces terribles, puisque celles qui avaient partagé le lit du prophète se trouvaient exclues pour jamais de l'espoir d'un second mariage. Ce qu'on a rapporté des avantages naturels ou surnaturels que Mahomet avait reçus en partage (i) , pourrait servir peut-être d'excuse a son incontinence : il réunissait, dit-on, en lui la force de trente des enfans d'Adam , et aurait pu égaler le treizième des travaux (2) de l'Hercule des Grecs (3). Sa fidélité pour Cadijah pourrait four-
(1) Slbi robur ad generationem , quantum triginta viri habent , inesse jactaret : ita ut unicâ kord posset undecirn
fœminis satisfacere , ut ex Arabum libris referî sanctus Petrus PaschasiuSj c. 2. (Maracci , Prodr. Alcoran. ,part. iv, p. 55. Voyez aussi les Observ. de Belon , 1. m , c. 10, fol. 1 «yQ recto. ) Al-Jannabi (Gagnier, t. m, p. 287) cite Mahomet lui-même , qui se vantait de surpasser tous les hommes en vigueur conjugale; et Abulféda rapporte cette exclamation d'Ali , qui lavait le corps du prophète après sa mort : O propheta certe pénis tuus cœlurn versus erectus est. ( In Vit. Mohammed, p. 140. )
(2) J'emprunte ici le style d'un père de l'Église , ev<KÔA£Wû;» 'H|}«xA»?ff rp<crxet/tf/[6x«fT<3v csâAov (saint Grégoire de Nazianze, Orat. 3 , p. 108 }.
(3) Selon la version la plus commune et la plus glorieuse , Hercule remporta en une seule nuit cinquante victoires sur les filles vierges des ïhestius (Diod., Sicui.^ t. i, 1. iv, p. 274 ; Pausanias, 1. ix, p. 763 ; Stace , Sylv.y 1. 1 , eleg. 3 , v. 42 ) ; mais Athénée lui accorde sept nuits pour ces exploils
l32 ïirSTOIRE DE LA DÉCADEIYCE
iiirun moyen de défense plus sérieux et plus décent; durant les vingt-quatre années de leur mariage , il ne fît, malgré sa jeunesse , aucun usage de son droit de polygamie , et l'orgueil ou la tendresse de la respectable matrone n'eut jamais à souffrir l'association d'une rivale. Après sa mort , il la plaça au rang des quatre femmes parfaites , dont les trois autres étaient la sœur de Moïse , la mère de Jésus , et Fatime , la plus chérie de ses filles. « N'était-elle pas vieille ? lui dit un jour Ayesha, avec l'insolence d'une beauté brillante de jeunesse ? et Dieu ne l'a-t-il pas remplacée
• par une autre qui vaut mieux ? — Non de par Dieu ,
répondit Mahomet avec l'effusion d'une vertueuse reconnaissance , aucune femme ne peut être préférable à Cadijah ; elle a cru en moi lorsque les hommes me méprisaient ; elle a pourvu a mes besoins lorsque j'étais pauvre et persécuté par les hommes (i). »
Et ses en- En multipliant ainsi ses femmes , le fondateur d'une
fans. 11 ï- • ^•) 1
nouvelle rehgion et d un nouvel empire avait peutêtre pour objet de multiplier les chances d'une postérité nombreuse et d'une succession directe. Les espérances de Mahomet furent trompées. Ayesha , vierge lorsqu'il l'épousa, et ses dix autres femmes,
( Deipnosophist. , 1. xiii, p. 556) ; et Apollodore dit qu'Hercule , qui n'avait alors que dix-huit ans , rendit mères les cinquante filles de Thestius en cinquante nuits {^BlhL, I. n , c. 4 , p. III, cum nous Heyne , part, i , p. 332 ).
(i) Abulféda, in vit. Moham. , p. 12, i3, l6, 17, cum notis Gagnier.
DE l'empire jkomain. ciiap. l. i33
toutes veuves, d'un âge mûr et d'une fécondité éprouvée , demeurèrent stériles entre ses bras puissans. Quatre fds de Gadijah étaient morts dans leur enfance. Marie , sa concubine égyptienne ', lui devint plus chère par la naissance d'Ibrahim ; mais au bout de quinze mois , le prophète eut à pleurer la mort de cet enfant; il soutint avec fermeté les railleries de ses ennemis , et il réprima l'adulation ou la crédulité des musulmans , en les assurant qu'une éclipse de soleil arrivée à cette époque n'avait point eu pour cause la mort d'Ibrahim. Il avait eu aussi de Gadijah quatre filles qui épousèrent les plus fidèles de ses disciples ; les trois premières moururent avant leur père : mais Fatime , qui possédait toute sa confiance et son affection, devint la femme d'Ali son cousin, et la tige d'une race illustre. Le mérite et les malheurs d'Ali et de ses descendans me déterminent à placer ici par anticipation la suite des califes sarrasins , titre qui désigne les commandeurs des croyans en qualité de vicaires et de successeurs de l'apôtre de Dieu (i).
(i) Cette esquisse de l'Histoire arabe est tirée de la Bibliothèque orientale de d'IIerbelot (articles ^èow^e^Té?, Omar y Oihman^ AU^ etc.), des Annales d'Abulféda, d'Abulpharage et d'Elmacin , et surtout de l'Histoire des Sarrasins d'Ockley (vol. i , p. i-io, ii 5-122, 229-249, 363-372, 378-391 , et le second Yolume presque en entier). Au reste , on doit adopter avec précaution les traditions des sectes ennemies; c'est une rivière qui devient plus vaseuse à mesure qu'elle s'éloigne do sa source. Chardin a copié trop
l34 HISTOFRE DE LA DECADENCE
Caractère La naissance d'Ali , son mariae^e et sa réputation , d'Ali. , , 11 ^ .
en Je plaçant au-dessus de tous ses compatriotes ,
pouvaient justifier ses prétentions au trône de l'Arabie. Le fils d'Abu-Taleb était , par ce titre seul, chef de la famille de Hasliem , et prince héréditaire ou gardien de la ville et du temple de la Mecque. La lumière des prophètes avait disparu; mais le mari de Fatime pouvait espérer l'héritage et la bénédiction du père de sa femme : on avait vu quelquefois les Arabes obéir à une femme , et le prophète prenant tendrement ses deux petits-fils dans son sein , du haut de sa chaire , les avait quelquefois montrés au peuple comme l'espoir de sa vieillesse et les chefs de la jeunesse du paradis. Le premier des vrais croyans pouvait espérer de marcher devant eux en ce monde et dans l'autre ; et si quelques - uns se montraient plus graves et plus sévères, du moins parmi les nouveaux convertis , aucun ne pouvait surpasser le zèle et la vertu d'Ali. Il réunissait les qualités d'un poète, d'un soldat et d'un saint; sa sagesse respire encore dans un recueil de sentences morales et religieuses (i), et lorsqu'il s'agissait de
fidèlement les fables et les erreurs des Persans modernes ( f^ojages, t. II , p. 235-25o , etc. ).
(i) Ockley a donné à la fin de son second volume une version anglaise des cent soixante-neuf maximes qu'il attribue en hésitant à Ali, fils d'Abu-Taleb. On trouve dans sa préface tout l'entliousiasme d'un traducteur. Au reste, ces maximes offrent un tableau vrai , mais sombre^ de la vie humaine.
DE l'empire romain, chap. l. ï35
disputer ou de combattre, son éloquence et sa valeur subjuguaient tous ses adversaires. Depuis le premier moment de sa mission jusqua la dernière cérémonie de ses funérailles , l'apôtre ne fut jamais abandonné par cet ami généreux , qu'il se plaisait à nommer son frère, son vice -gèrent, et le fidèle Aaron d'un second Mo se. On reprocha par la suite au fils d'Abu-Taleb d'avoir négligé ses intérêts , en ne se faisant pas déclarer d'une manière solennelle successeur au trône, ce qui aurait écarté toute concurrence , et donné à ses droits la sanction d'un arrêt du ciel ; mais le héros , sans défiance , comptait sur lui-même : la jalousie du pouvoir et peut - être la crainte de quelque opposition purent suspendre les résolutions de Mahomet; et lors de sa dernière maladie, son lit fut assiégé par l'artificieuse Ayesha, fille d'Abubeker et ennemi d'Ali.
La nation recouvra ses droits parla mort et le Rèf^nedAsilence de Mahomet, et on convoqua une assemblée d. 632. 7 pour délibérer sur le choix de son successeur. Les titres de naissance et la fierté de courage d'Ali blessaient l'espritaristocratique desanciens, qui voulaient avoir à disposer souvent du sceptre par des élections libres et fréquentes. Les koreishites ne pouvaient souffrir l'orgueilleuse prééminence de la ligne de Hashem ; l'ancienne discorde des tribus se ralluma ; les fugitifs de la Mecque et les auxiliaires de Médine firent valoir leurs droits respectifs , et on proposa imprudemment de choisir deux califes indépendans , ce qui aurait étouffé dès son berceau la
l36 HISTOIRE DE LA DECADENCE
religion et l'empire des Sarrasins. Le tumulte fut apaise par la généreuse résolution d'Omar , qui , renonçant à ses prétentions, éleva tout à coup la main, et se déclara le premier sujet du doux et respectable Abubeker. La conjoncture qui était pressante, et l'assentiment du peuple , purent excuser cette mesure illégale et précipitée; mais Omar lui-même annonça en chaire que , si désormais un musulman osait devancer le suffrage de ses frères , l'électeur et l'élu seraient dignes de mort (i). Abubeker fut installé sans appareil ; Médine , la Mecque et les provinces d'Arabie lui obéirent. Les Hashemites seuls lui refusèrent le serment de fidélité, et leur chef obstiné se tint enfermé chez lui plus de six mois sans vouloir le reconnaître , et sans faire aucune attention aux menaces d'Omar , qui essaya de brûler la maison de la fille de l'apôtre. La mort de Fatime et l'affaiblissement du parti d'Ali triomphèrent de son indignation : il reconnut enfin le général des fidèles ; il approuva l'excuse de celui-ci , qui fit valoir la nécessité où il s'était trouvé de prévenir leurs ennemis communs, et il refusa sagement la proposition que lui faisait Abubeker , d'abdiquer le gouvernement des Arabes.
(i) Ockley [Hist. ofthe Saracens , vol. i, p. 6 , 6) suppose , d'après un manuscrit arabe , qu'Ayeslia n'approuvait point que son père remplaçât l'apôtre. Ce fait , si peu vraisemblable en lui-même , ne se trouve ni dans Abuiféda , ni dans Al-Jannabi , ni dans Al-Bochari ; ce dernier cite cependant — une tradition sur Ayesha venue d'elle-même ( in r>it. Mohammed, p. i36 j Vie de Mahomet , t. m , p. 236).
DE l'empiue romain, chap. l. i37
Après un règne de deux ans, le vieux calife entendit la voix de l'ange de la mort. Dans son testament , et de l'aveu lacite de ses compagnons, il confia le sceptre à l'inébranlable et intre'pide vertu d'Omar. (( Je n'ai pas besoin de cette dignité », dit le modeste musulman. «Mais la dignité a besoin de vous, » lui répondit Abubeker, qui mourut en priant avec ferveur que le Dieu de Mahomet voulût bien ratifier son choix , et inspirer aux musulmans la concorde et la soumission. Sa prière fut exaucée, car Ali se consa- , p'OmarJ
cra à la solitude et à la prière , et il fît profession de Juillet 24. respecter le mérite et la dignité de son rival , qui le consola de la perte de l'empire par les marques les plus flatteuses de confiance et d'estime. Omar fut assassiné la douzième année de son règne. Craignant de charger sa conscience des péchés de son successeur, il ne voulut nommer au trône ni son fils ni Ali , et laissa à six de ses plus respectables compagnons le soin difficile de choisir un commandeur des croyans. Ali fut encore blâmé par ses amis (1) d'avoir permis que ses droits fussent soumis au jugement des hommes, et d'avoir reconnu leur juridiction en acceptant une place parmi les six électeurs.
(i) Particulièrement par son ami et son cousin Abdallah , fils d'Abbas , qui mourut (A. D. 687 ) avec le titre de grand docteur des musulmans. Selon Abulféda , il récapitule ces occasions importantes où Ali avait négligé ses salutaires avis (p. 76, vers. IVeiske ) ; et il conclut ainsi (p.- 85 ) : O princeps fldelium ^ absque controversia tu quidem vere/ortis es , at inops boni concilii , et rerum gercndaruin paruni callens.
l38 HISTOir.E DE LA DÉCADENCE
Il aurait pu obtenir leur suffrage s'il eût daigné
promettre de se conformer d'une manière rigoureuse
et servile , non-seulement au Koran et à la tradition ,
D'Othman. j^j^js aux résolutions des deux anciens f ilOthman,
Nov. 6. qui avait été secrétaire de Mahomet, accepta le gouvernement a ces conditions , et ce ne fut qu'après le troisième calife , c'est-à-dire vingt-quatre ans après la mort du prophète , qu'Ali fut revêtu, par le choix du peuple, de la qualité de roi et de grand pontife. Les mœurs des Arabes n'avaient rien perdu de leur simplicité primitive, et le fils d'Abu-Taleb méprisa la pompe et les vanités de ce monde. A l'heure de || prière il se rendit à la mosquée de Médine , vêtu d'une légère étoffe de coton , la tête couverte d'un turban grossier , portant ses pantoufles d'une main , et de l'autre s'appuyant sur son arc qui lui tenait lieu de bâton. Les compagnons du prophète et les chefs des tribus saluèrent leur nouveau souverain , et lui présentèrent la main droite en signe de fidélité.
Discorde Lcs maux qu'cntraîncnt les disputes de l'ambition
des Tnrcs et , ht- !•
des Persans, se bomcnt , pour 1 ordmairc , aux temps et aux lieux où s'élevèrent ces disputes ; mais la discorde religieuse des amis et des ennemis d'Ali , renouvelée à tous les siècles de l'hégyre , alimente encore aujour-
(ï) Je présume que les deux anciens dont parlent Abulpliarage (p. ii5) et Ockley (t. i, p. 871 ) ne signifient pas deux conseillers en exercice, mais Abubeker et Omar , les deux prédécesseurs d'Othman.
DE l'empire romain. CUAV. L. l'^Q
d'hui la haine immortelle desTurcs et des Persans (i). Les derniers, flétris du nom de shiiles ou sectaires , ont ajouté au symbole musulman cet article de foi : que si Mahomet est l'apôtre de Dieu, son compagnon Ali en est le vicaire. Dans le commerce habituel de la vie et dans leur culte public , ils chargent d'imprécations les trois usurpateurs dont l'élévation successive l'a si long-temps, en dépit de ses droits, éloigné de la dignité d'iman et de calife; et le nom d'Omar exprime dans leur langue le comble de la scélératesse et de l'impiété (2). Les sonnites , dont la doctrine est avouée généralement et fondée sur la tradition orthodoxe des musulmans , suivent une opinion plus impartiale , ou du moins plus décente. Ils respectent la mémoire d'Abubeker , d'Omar , d'Othman et d'Ali , tous saints et légitimes successeurs du prophète ; mais persuadés que le degré de
(i) Le schisme des Persans est développé dans tous les voyageurs du dernier siècle, et surtout dans le second et le quatrième volume de Chardin leur maître. Niebuhr , inférieur à Chardin , a toutefois l'avantage d'avoir écrit en J764, époque très-récente ( Voyages en Arabie ^ etc., t. 11, p. 208-233 ) , et postérieure à la tentative infructueuse qu'a faite Nadir - Shah pour changer la religion de sa nation ( Voyez son Histoire de la Perse , traduite par sir William Jones , t. II , p. 5 6 , 47-48 , 144-155 ).
(2) Omar pour eux signifie le diable. Son meurtrier e»t un saint. Lorsque les Persans lancent une flèche , ils s'écrient souvent : « Puisse cette flèche percer le cœur d'Omar ! » ( Voyages de Chardin^ t. 11 , p. 239, 240, 269, etc. ).
l4o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
sainteté a déterminé l'ordre de la succession (i), ils donnent la dernière place à l'époux de Fatime. L'historien , qui d'une main inaccessible aux monumens de la superstition , pèsera le mérite des quatre califes , prononcera que leurs mœurs furent également pures et exemplaires; que leur zèle fut ardent, et, selon toute apparence, sincère ; et qu'au milieu de leurs richesses et de leur puissance , ils consacrèrent leur vie à la pratique des devoirs de la morale et de la religion ; mais les vertus publiques d'Abubeker et d'Omar ,1a sagesse du premier et la sévérité du second maintinrent leur état en paix et en prospérité. Le caractère faible et la vieillesse d'Othman le rendirent incapable d'augmenter l'empire par des conquêtes ou de soutenir le fardeau du gouvernement. Il déléguait son autorité , et on le trompait ; il donnait sa confiance , et on le trahissait. Les plus sages d'entre les fidèles lui furent inutiles ou devinrent ses ennemis, et ses prodigues largesses ne firent que des ingrats et des mécontens. L'esprit de discorde se répandit dans les provinces ; leurs députés s'assemblèrent à Médine, et l'on confondit avec les
(i) Cette gradation de mérite est marquée d'une manière distincte dans un symbole qu'explique Reland ( De relig. moham., 1. 1 , p. 87 ) , et par un argument des sonnites que rapporte Ockley ( Hist. ofilie Sarac, t. 11 , p. 23o ). L'usage de maudire la mémoire d'Ali fut aboli quarante ans après par les Ommiades eux-mêmes (d'Herbelot. p. 690); et il y a peu de Turcs qui osent l'insulter comme infidèle. ( Voyages de Chardin , t. xv, p. 46. )
DE l'empire romain, chap. l. i4i
Charegites, fanatiques désespères, qui rejetaient le joug de la subordination et celui de la raison , les Arabes qui , nés libres , demandaient qu'on réformât les abus dont ils se plaignaient , et qu'on punît les oppresseurs. Cufa, Bassora, l'Egypte et les tribus du désert armèrent leurs guerriers ; ils vinrent camper a environ une lieue de Médine , et déclarèrent impérieusement à leur souverain qu'il devait leur faire justice ou descendre du trône. Son repentir commençait à désarmer et a disperser les insurgens; mais l'artifice de ses ennemis ralluma leur fureur ; et un perfide secrétaire se laissa engager à un faux qui perdit Othmande réputation, et précipita sa chute. Le calife avait perdu l'estime et la confiance des musulmans, seule garde de ses prédécesseurs : un blocus de six semaines le réduisit à manquer d'eau et de vivres , et les faibles portes du palais ne se trouvèrent défendues que par les scrupules de quelques rebelles plus timorés que les autres. Abandonné de ceux qui avaient abusé de sa facilité, le vénérable calife, laissé sans défense, n'eut plus qu'à attendre la mort: le frère d'Ayeshase présenta à la tête des assassins ; ils trouvèrent Othman le Koran placé sur sa poitrine , et le percèrent de mille coups. Après cinq jours d'anarchie , l'inaugu- Mortd'Orhration d'Ali apaisa le tumulte ; le refus de la cou- essl'juin is. ronne aurait produit un massacre général. Dans cette position critique , il soutint la fierté qui convenait au chef des Hashémites , il déclara qu'il aurait mieux aimé servir que régner; il s'éleva contre la présomp-
ll\1 HISTOIRE DE LA DECADENCE
tion des soldats étrangers, et exigea le consentement, sinon volontaire , du moins formel des chefs de la nation. On ne Ta jamais accusé d'avoir eu part à l'assassinat d'Omar , quoique la Perse célèbre indiscrètement la fête du meurtrier de ce calife. Ali avait d'abord employé sa médiation a accommoder la querelle d'Otliman et de ses sujets, et Hassan, l'aîné de ses fils, fut insulté et blessé en défendant le calife. Au reste, il est douteux qu'Ali ait été bien ferme et bien sincère dans son opposition aux rebelles, et il est sûr qu'il profita de leur crime. Un tel appât était capable d'ébranler et de corrompre la vertu la mieux affermie. Ce n'était pas seulement sur la stérile Arabie que s'étendait le sceptre des successeurs de Mahomet; les Sarrasins avaient été vainqueurs en Orient et en Occident; les riches contrées de la Perse , de la Syrie et de l'Egypte, étaient le patrimoine du commandeur des fidèles. Règne Une vic passée dans la prière et la contemplation 655-660* "'avait point refroidi la guerrière activité d'Ali: parvenu à un âge mûr, avec une longue expérience de la vie , il laissait voir dans sa conduite la témérité et l'imprudence de la jeunesse. Les premiers jours de son administration , il négligea de s'assurer, par des bienfaits ou par des fers , la fidélité douteuse de Telha et de Zobeir, deux des chefs arabes les plus puissans. Ils se réfugièrent à la Mecque et ensuite à Bassora; ils arborèrent l'étendard de la révolte, et s'emparèrent de la province d'Irak et de l'Assyrie , qu'ils avaient demandées en vain pour récompense
DE l'empire romain. CHAP. L. 1 4^
de leurs services : le masque du patriotisme sert à couvrir les inconséquences les plus sensibles; et les ennemis d'Othman, peut-être ses assassins, demandèrent à cette époque qu'on vengeât sa mort. Ils furent accompagnés , dans leur fuite, d'Ayesha, veuve de Mahomet, qui garda jusqu'au dernier moment de sa vie une haine implacable pour le mari et la postérité de Fatime. Les plus raisonnables des musulmans furent scandalisés de voir la mère des fidèles exposer dans un camp sa personne et sa dignité; mais la multitude superstitieuse crut que sa présence consacrait la justice et assurait le succès de la cause qu'elle avait embrassée. Le calife, a la tête de vingt mille de ses fidèles Arabes et de neuf mille vaillans auxiliaires de Gufa , livra bataille , sous les murs de Bassora, aux rebelles supérieurs en nombre , et remporta la victoire. Telha et Zobeir, chefs de l'armée ennemie , furent tués dans ce combat , qui est le premier où les armes des musulmans se soient teintes du sang de leurs concitoyens. Ayesha , après avoir parcouru les rangs pour exciter les troupes, s'était placée au milieu du danger. Soixante-dix hommes , qui tenaient la bride de son chameau , furent tués ou blessés , et la cage ou litière où elle était renfermée, se trouva à la fin de l'action hérissée de javelines et de dards. L'auguste captive soutint avec fermeté his reproches du vainqueur, qui, avec les égards et l'affection qu'il devait toujours a la veuve de l'apôtre, la renvoya promptement au seul lieu où elle pût se trouver convenablement placée, au tombeau de Ma-
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homet. Après cette victoire, qu'on appela la journée du chameau , Ali se porta vers un adversaire plus redoutable , vers Moawiyah , fils d'Abu-Sophian , qui avait pris le titre de calife, et e'tait soutenu parles forces de la Syrie et le crédit de la maison d'Ommiyah. Depuis le passage de Thapsacus, la plaine de Siffin (i) se prolonge sur la rive occidentale de l'Euphrate. Sur ce terrain vaste et uni , les deux compétiteurs se livrèrent pendant cent dix jours une guerre d'escarmouches. La perte d'Ali dans les quatre-vingtdix petits combats qui eurent lieu dans cet espace de temps, fut évaluée à vingt-cinq mille hommes, et celle de Moawiyah à quarante-cinq mille ; on compta parmi les morts vingt-cinq vétérans qui avaient combattu à Beder, sous le drapeau de Mahomet. Dans cette sanglante contestation, le calife légitime se montra supérieur a son rival pour la valeur et l'humanité. Il ordonna à ses troupes , sous des peines sévères , d'attendre le premier choc de l'ennemi, de faire grâce aux fuyards, et de respecter les cadavres des morts et l'honneur des captives. Il proposa généreiisement d'épargner le sang des musulmans par un combat singulier; mais son rival, effrayé, refusa un cartel qui lui paraissait un arrêt de mort. Ali , monté sur un cheval pie , chargea à la tête des siens , et rompit les rangs des Syriens, effrayés de la force irrésistible de sa pesante épée à deux tranchans.
(i) D'Anville (V Euphrate et le Tigre , p. 29) fait voir que la plaine de Siffin est le campus barbaricus de Procope.
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Toutes les fois qu'il couchait par terre un rebelle , il s'écriait, Allah Achar , « Dieu est vainqueur : » et au milieu d'une bataille de nuit, on l'entendit répéter quatre cents fois cette formidable exclamation. Le prince de Damas méditait déjà son évasion ; mais la désobéissance et le fanatisme des troupes d'Ali arrachèrent à celui-ci la victoire , qui paraissait déclarée en sa faveur. Moawiyah troubla leur conscience en déclarant, avec solennité, qu'il en appelait au Koran , qu'il leur montrait exposé sur les piques de la première ligne des soldats ; et Ali fut réduit à souscrire une trêve honteuse et un compromis insidieux. Il se relira a Cufa, plein de douleur et d'indignation : son parti était découragé ; son adroit rival subjugua ou séduisit la Perse , FYémen et l'Egypte ; et le poignard du fanatisme , dirigé contre les trois chefs de la nation , n'atteignit que le compagnon de Mahomet. Trois charégites ou enthousiastes s'eiitretenant un jour dans le temple de la Mecque , des désordres de l'Église et de l'état, décidèrent que la mort d'Ali , de Moawiyah et d'Amrou , ami de celuici, et vice-roi de l'Egypte, rétablirait la paix et l'unité de la religion. Chacun des assassins choisit sa victime, empoisonna son glaive , se dévoua à la mort , et tous trois se rendirent secrètement au lieu où ils devaient exécuter leur crime. Ils étaient tous trois également déterminés ; mais le premier , trompé par une méprise , poignarda au lieu d'Amrou , le député qui siégeait à sa place ; le prince de Damas fut blessé dangereusement par le second, et le troisième porta,
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dans la mosquée de Cufa^ un coup mortel au calife légitime, qui mourut dans la soixante-troisième année de son âge > en recommandant généreusement à ses enfans de terminer d'un seul coup le supplice de l'assassin. On eut soin de soustraire son sépulcre (i) à la connaissance des tyrans de la maison d'Ommiyah (2); mais dans le quatrième siècle de l'hégyre ,on éleva , près des ruines de Cufa , un tombeau , un temple et une ville (3). Des milliers de Shiites reposent dans cette terre sacrée aux pieds du vicaire de Dieu ; et le désert est animé par le concours des Persans , qui s'y rendent chaque année en foule , et qui croient leur pèlerinage aussi méritoire que celui de la Mecque.
(i) Abulféda, sonnite modéré, expose les diverses opinions sur l'enterrement d'Ali ; mais il adopte le sépulcre de Cufa ,famâ rmmeroque religiosefrequentantium celehratum. Niebuhr compte qu'on enterre aux environs deux mille personnes chaque année , et que le nombre de pèlerins qui vont le visiter est de cinq mille ( 1. 11 , p. 208 , 209).
(2) Tous les tyrans de la Perse, depuis Adhad-el-Dowlat (A. D.977 ; d'Herbelot , p. 58, 69, 96), jusqu'à Nadir-Shah ( A. D. 1 743 , Ulst. de Nadir-Shah , 1. 11 , p. 1 55 ) , ont orné le tombeau d'Ali des dépouilles du peuple. Le dôme est de cuivre magnifiquement doré , que le soleil fait briller à la distance de plusieurs milles.
(3) La ville de Meshed-Ali , située à cinq ou six milles des ruines de Cufa , et à cent vingt au sud de Bagdad , a l'étendue et la forme de la moderne Jérusalem. Meshed- Hosein, plus grande et plus peuplée, est éloignée de trente milles.
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Les persécuteurs de Mahomet usurpèrent riiérl- Règne dt tage de ses enfans, et les deTenseurs de l'idolâtrie a. D.^'iT oc devinrent les chefs suprêmes de sa religion et de son ^^^•^^'^• empire. L'opposition d'Abu-Sophian avait été violente et opiniâtre; sa conversion fut tardive et forcée ; mais l'ambition et l'intérêt l'affermirent dans la foi qu'il venait d'embrasser; il servit, il combattit, peut-être crut-il, et les nouveaux mérites de la famille d'Ommiyah firent oublier les torts de son ancienne ignorance. Moawiyah, fils d'Abu-Sophian et de la cruelle Henda, avait été honoré, dès sa première jeunesse , des fonctions ou du titre de secrétaire du prophète. Le judicieux Omar lui ayant donné le gouvernement de la Syrie , il administra plus de quarante ans cette importante province, soit en qualité d'agent subordonné ou de chef suprême , sans renoncer à la réputation d'homme vaillant et libéral ; il rechercha surtout celle d'homme humain et modéré. La reconnaissance attacha le peuple à son bienfaiteur, et les musulmans victorieux s'enrichirent des dépouilles de Chypre et de Rhodes; le devoir sacré de poursuivre les assassins d'Othman fut le mobile et le prétexte de son ambition. Il exposa dans la mosquée de Damas la chemise ensanglantée du martyr : l'émir déplora le sort de son allié, et soixante mille Syriens jurèrent de lui demeurer fidèles et de venger Othman. Amrou , vainqueur de TÉgypte , qui lui seul valait une armée, fut le premier à saluer le nouveau monarque, et il divulgua ce dangereux secret, qu'on pouvait créer les cahfes arabes ailleurs
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que dans la ville du prophète (i). L'adroit Moawiyah éluda la valeur de son rival, et après la mort d'Ali négocia l'abdication de son fils Hassan , dont l'âme était au-dessus ou au-dessous d'un empire de ce monde, et qui quitta sans regret le palais de Cufa pour se retirer dans une humble cellule près du tombeau de son grand-père. Le changement d'un empire électif en une monarchie héréditaire combla enfin les ambitieux désirs du calife. Quelques murmures de liberté ou de fanatisme attestèrent la répugnance des Arabes , et quatre citoyens de Médine refusèrent le serment de fidélité; mais Moawiyah conduisit ses projets avec vigueur et avec adresse ; et Yezid son fils, d'un caractère faible et de mœurs dissolues, fut proclamé commandeur des croyans et successeur de l'apôtre de Dieu.
Mortd'Ho- On raconte le trait suivant de la bienfaisance de 680. Oct. 10. ^^^^ ^6S fils d'Ali. Un esclave qui , en servant a table, avait laissé tomber sur son maître une écuelle remplie de bouillon brûlant, se jeta à ses pieds , et pour échapper au châtiment , il répéta ce passage du Koran ; « Le paradis est pour ceux qui commandent à leur colère. — Je ne suis point en colère. — Et pour ceux qui pardonnent les offenses. — Je pardonne votre offense. — Et pour ceux qui rendent le bien pour le mal. — Je vous donne votre liberté et quatre
(1) J'emprunte l'énergique pensée et l'expression de Tacite ( Hist. 1. 1 , c. 4 ) : Evulgato imperil arcano posse impera^ torem alibi auam Romœfieri.
torem alibi quam Romœfieri.
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cents pièces d'argent. » Hosein , frère cadet de Hassan , avec toute la piété de celui-ci , avait reçu en héritage une partie du courage de son père ; il servit avec 4îonneur j contre les clirétiens, au siège de Constantinople. Il réunissait la primogéniture de la race d'Hashem, et le sacré caractère de petit-fds de l'apôtre ; il pouvait suivre ses prétentions contre Yesid , tyran de Damas , dont il méprisait les vices , et dont il n'avait jamais daigné reconnaître les titres. On transmit secrètement , de Cufa à Médine , une liste de cent quarante mille musulmans , qui se déclaraient en faveur de sa cause , et qui promettaient de s'armer de leur glaive dès qu'il se montrerait sur les bords de l'Euphrate. Malgré les conseils des plus sages de ses amis, il résolut de mettre sa personne et sa famille entre les mains d'un peuple perfide. Il traversa le désert de l'Arabie avec une nombreuse suite de femmes et d'enfans effrayés ; mais lorsqu'il approcha des frontières de l'Irak , la solitude du pays, et les apparences d'inimitié qu'il remarqua, lui inspirèrent des alarmes , et lui firent craindre la défection ou la ruine de son parti. Ses craintes étaient fondées ; Obeidollah , gouverneur de Cufa , avait amorti les premières étincelles d'une insurrection , et Hosein fut environné , dans la plaine de Kerbela , par cinq mille chevaux , qui interceptèrent sa communication avec la ville et le fleuve. Il pouvait encore se réfugier dans une forteresse du désert , qui avait bravé les forces de César et de Chosroès , et compter sur la fidélité de la tribu de Tai , qui aurait
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armé dix mille guerriers pour sa défense. Dans une conférence avec le chef de la troupe ennemie , il demanda , ou qu'on lui permît de retourner a Médine, ou qu'on le plaçât dans une des garnisons de frontières qu'on entretenait contre les Turcs, ou enfin qu'on le conduisît sain et sauf devant Yesid ; mais les ordres du calife , ou ceux de son lieutenant , étaient rigoureux et absolus , et Ton répondit à Hosein qu'il devait se soumettre , en qualité de captif et de criminel , au commandeur des fidèles , ou s'attendre à porter la peine de sa rébellion. « Comptez - vous m' effrayer 5 répliqua- t- il , en me menaçant de la mort? i> Il passa la nuit suivante à se préparer à son sort avec une résignation calme et solennelle. Il consola sa sœur Fatime , qui déplorait la ruine de sa maison, a Nous ne devons avoir confiance qu'en Dieu , lui dit-il ; au ciel et sur la terre tout doit périr et retourner vers son créateur : mon frère , mon père, ma mère , valaient mieux que moi , et la mort du prophète doit nous servir d'exemple à tous. » Il pressa ses amis de pourvoir à leur sûreté par une prompte fuite ; d'une voix unanime ils refusèrent d'abandonner leur maître chéri ou de lui survivre ; il fortifia leur courage par une prière fervente et la promesse du paradis. Le matin de ce jour fatal , Hosein monta à cheval; il prit son épée d'une main et le Koran de l'autre ; les généreux martyrs de sa cause étaientau nombre seulement de trente-deux cavaHers et de quarante fantassins ; mais ils avaient barricadé leurs flancs et leurs derrières avec les cordes de leurs
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tentes, et s'étaient fortifies par un fossé profond rempli de fagots allumes, selon l'usage des Arabes. Les ennemis s'avancèrent à regret, et un de leurs chefs , qui déserta suivi de trente guerriers , vint partager avec Hosein l'attente d'une mort inévitable. Dans les attaques corps à corps , ou dans les combats singuliers, le désespoir des Fatimites les rendit invincibles; mais la multitude dont ils étaient environnés les accabla de loin d'un nuage de traits ; les chevaux et les hommes furent tués successivement : les deux partis consentirent à une trêve d'un moment pour l'heure de la prière ; et la bataille cessa enfin par la mort du dernier des compagnons d'Hosein. Seul alors, épuisé de fatigues et blessé, il s'assit à la porte de sa tente. Comme il buvait quelques gouttes d'eau pour se rafraîchir, un dard vint lui percer la bouche; son fils et son neveu, deux jeunes gens de la plus grande beauté , furent tués dans ses bras. Il éleva alors vers le ciel ses mains couvertes de sang , et pria pour les vivans et pour les morts. Sa sœur sortit de la tente dans un accès de désespoir , conjurant le général des Cufiens de ne pas laisser égorger Hosein devant ses yeux ; une larme coula sur le visage vénérable du vieux général , et les plus hardis d'entre ses soldats reculèrent de tous côtés à l'approche du héros mourant qui s'offrait à leur glaive. L'impitoyable Shamer, nom détesté des fidèles, leur reprocha cette lâcheté, et le petit-fils de Mahomet mourut percé de trente-trois coups de lance ou de sabre. Les barbares foulèrent son corps à leurs pieds;