‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 31 sur 62 · IO HISTOIRE DE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

IO HISTOIRE DE LA DECADENCE

un regard sur tes serviteurs , et ne les livre pas aux mains de leurs ennemis. » La présence de Xépée de Dieu arrêta la valeur et le triomphe de Thomas : à peine les musulmans eurent-ils reconnu le péril, qu'ils reprirent leurs rangs, et chargèrent les assaillans en flanc et par-derrière. Après avoir perdu des milliers de soldats, le géne'ral chrétien se retira avec un soupir de désespoir, et les machines de guerre établies sur le rempart réprimèrent la poursuite des Sarrasins.

Damas est Après uu sie'gc de soixante-dix jours (i)lecourage

prised'assant , , , . i f-k ai

après lavoir dcs habitans de Damas , et peut-être leurs munitions,

tulimm!^^ a' se trouvaient épuisés; les plus braves d'entre leurs

•^^^' chefs se soumirent aux lois de la nécessité. Dans les

diverses conjonctures de la paix et de la guerre, ils

avaient appris à redouter la férocité de Caled et à

respecter la douceur et le(S vertus d'Abu-Obeidah.

(i) Abulféda ne compte que soixante-dix jours pour le siège de Damas {^Annal. Moslem., p. 67 , vers. Reiske) ; mais Elmacin, qui rapporte cette opinion, prolonge jusqu'à six mois la durée du siège , el dit que les Sarrasins employèrent des batistes {Hist. Saracen. , p. 25-32 }. Ce dernier calcul ne suffit pas même pour remplir rintervalie qui se trouve erilie la bataille d'Aiznadin ( juillet , A. D. 633) el l'avènement d'Omar (24 juillet, A. D. 634) , sous le règne duquel les auteurs s'accordent tous à placer la |)ri>e de Damas ( A!- Wakidi , ap. Ockley, vol. i . p. 1 1 5 ; Abulpharage , Djnnst.y p. 112, vers. Pococke ). Les opérations du siège furent peutêtre interrompues, ainsi qu'à la guerre de Troie, par des excursions et des délachemens jusqu'aux derniers soixantedix jours du siège.

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Cent députés du cierge et du peuple arrivèrent, vers le milieu de la nuit, dans la tente de ce respectable chef, qui les reçut et les renvoya avec politesse. Ils reportèrent à la ville une convention par écrit, où, sur la foi de l'un des compagnons du prophète , il était stipulé que toutes les hostilités cesseraient; que les habitans de Damas auraient la liberté de se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter de leurs effets; que les sujets tributaires du calife jouiraient de leurs terres et de leurs maisons, et qu'on les laisserait en possession de sept églises. D'après ces conditions, on livra à Abu-Obeidah les otages les plus considérables, et la porte qui se trouvait le plus près de son camp ; ses soldats imitèrent sa modération , et il jouit de l'humble reconnaissance du peuple qu'il venait d'arracher à la destruction ; mais le succès de la négociation avait diminué la vigilance de la ville , et au même instant le quartier opposé à celui par où entrait Obeidah, venait d'être livré et pris d'assaut Un parti de cent Arabes avait ouvert la porte orientale à un ennemi plus inflexible : « Point de quartier ! s'écria l'avide et sanguinaire Caled , point de quartier aux ennemis du Seigneur! » Ses trompettes sonnèrent, et le sang des chrétiens inonda les rues de Damas. Lorsqu'il arriva à l'église de Sainte-Marie, il fut étonné d'y voir ses camarades, et indigné de leur attitude pacifique; leurs glaives pendaient à leur côté, et une multitude de prêtres et de moines les environnait. Abu-Obeidah salua le général : « Dieu , lui ditil , a remis la ville entre mes mains par capitulation ,

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et a épargne aux fidèles la peine de combattre. — » Et moi , lui repondit Caled indigné , ne suis-je pas le lieutenant du commandeur des fidèles ? n*ai-je pas pris la ville d'assaut ? Les infidèles périront par le glaive; tombez sur eux! )) Les Arabes inhumains, et altérés de sang, allaient obéir a cet ordre désiré, et Damas était perdue si la bonté de cœur d'Obeidali n'eût pas été soutenue par l'autorité de son rang et sa noble fermeté; il se jeta entre les citoyens épouvantés et les plus impatiens des Barbares; il leur enjoignit , par le saint nom de Dieu , de respecter sa promesse , de suspendre leur fureur et d'attendre la résolution du conseil. Les chefs se retirèrent dans l'église de Sainte-Marie, et après une discussion véhémente, Caled se soumit , a quelques égards, à la raison et à l'autorité de son collègue, qui fit voir que la capitulation devait être sacrée , qu'il serait utile et honorable pour les musulmans de tenir exactement leur parole ; que si on inspirait la défiance et le désespoir au reste des villes de la Syrie , elles se défendraient avec une obstination qu'on surmonterait avec peine. Il fut convenu que l'épée serait remise dans le fourreau ; que la partie de Damas qui s'était rendue à Obeidah jouirait dès le moment même des avantages de la capitulation (i) ; et qu'en-

(i) Il paraît, d'après Abulféda (p. 125) et Elmacin (p. 32 ) , que les souverains mahométans distingnèrenl longtemps ces deux parties de la ville de Damas , quoiqu'ils ne respectassent pas toujours la capitulation. {^J^oj'ez aussi Eutychius f AnnaL , t. ii , p. 879 , 3bo-383. )

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fin on renverrait à la sagesse et à la justice du calife la décision de cette affaire. La plus grande partie des habitans accepta la promesse qui leur fut faite de tolérer leur religion , et la charge de payer un tribut. Il y a encore vingt mille chrétiens à Damas : mais le valeureux Thomas et les braves patriotes qui avaient combattu sous sa bannière , préférèrent la pauvreté et l'exil. Des prêtres et des laïques, des soldats et des citoyens, des femmes et des enfans, formèrent im camp nombreux dans une prairie voisine de la ville : ils y portèrent à la hâte , et remplis de terreur , leurs effets les plus précieux , et abandonnèrent avec de douloureuses lamentations, ou avec le silence du désespoir, leur terre natale et les agréables rives du Pharphar. Le spectacle de leur détresse n'émut point l'impitoyable Caled ; il disputa aux habitans de Damas la propriété d'un magasin de blé ; il s'efforça de priver la garnison des avantages du traité ; il ne permit qu'avec répugnance à chacun des fugitifs de s'armer d'une épée, d'une lance ou d'un arc, et déclara durement qu'au bout de trois jours ses soldats pourraient les poursuivre, et les traiter en ennemis des musulmans.

La passion d'un jeune Syrien acheva la ruine des Pohrsuite exilés de Damas. Un noble citoyen de cette ville , deDamasf"^ appelé Jonas (i), avait été fiancé à une jeune fille

( I ) La destinée de ces deux amans a fourni à M. Hughes , qui les nomme Phocyas et Eudoxie , le sujet d'une de nos tragédies anglaises les plus généralement goûtées ; elle a le rare mérite de présenter les sentimens de la nature et les

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d'une famille opulente, nommée Eûdoxie ; lesparens de celle-ci différant la noce, elle se laissa persuader de fuir avec l'homme qu'elle avait choisi. Les deux amans corrompirent les soldats qui , pendant la nuit, gardaient la porte de Keisan. Jonas , qui marchait le premier, fut environné par une troupe d'Arabes; il s'écria en langue grecque : « L'oiseau est pris, » et de cette manière il avertit sa maîtresse de rentrer dans la ville de Damas. Le rpalheureux Jonas, amené devant Caled et menacé de la mort, déclara qu'il croyait en un seul Dieu et en Mahomet son apôtre , et jusqu'à l'époque de son martyre il remplit les devoirs d'un brave et sincère musulman. La ville prise, il se rendit au monastère où s'était réfugiée Eudoxie: mais elle avait oublié son amant , pour ne plus voir en lui qu'un apostat qu'elle reçut avec mépris ; elle préféra sa religion à sa terre natale ; et Caled, sourd à la pitié, mais conduit en cette occasion par la justice , se refusa à retenir de force un homme ou une femme de Damas : un article du traité et les soins

faits de l'histoire, les mœurs du siècle où se passe l'action , el l€s mouvemens du cœur humain. La sotte délicatesse des acteurs a obligé l'auteur à adoucir le crime du héros et le désespoir de l'héroïne. Phocyas n'est plus un -vil renégat, et il sert les Arabes à titre d'allié : au lieu de déterminer Caled à poursuivre les chrétiens, il vole au secours de ses compatriotes; après avoir tué Caled et Derar , il est blessé mortellement , el expire sous les yeux d'Eudoxie , qui déclare sa résolution de prendre le voile à Constantinople j dénoùment tout-à-fait froid.

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qu'exigeait cette nouvelle conquête, retinrent Caled a Damas pendant quatre jours. Le calcul du temps et de la distance aurait éteint en celte occasion son goût pour le carnage et la rapine; mais il se rendit aux importunités de Jonas, qui l'assurait qu'on pouvait encore atteindre les fuyards épuisés par la fatigue. Caled les poursuivit en effet à la teie de quatre mille cavaliers déguises en Arabes chrétiens. Il ne s'arrêtait que pour les momens de la prière , et ses guides connaissaient très bien le pays. Les traces des habitans de Damas furent sensibles pendant un long espace de chemin; elles disparurent tout à coup; mais les Sarrasins furent encouragés dans leur poursuite par l'assurance qui leur fut donnée que les fuyards s'étaient détournés dans les montagnes , et qu'ils les atteindraient bientôt. Ils souffrirent des maux extrêmes durant le passage des chaînes du Liban , et findomptable ardeur d'un amant soutint et égaya le courage de ces vieux fanatiques. Un paysan du canton leur apprit que l'empereur avait envoyé aux exilés un ordre de suivre , sans perdre de temps , la côte de la mer sur la route qui menait à Constantinople , dans la crainte peut-être que le spectacle et le récit de leurs souffrances ne portassent le découragement dans le cœur des soldats et du peuple d'Antioche. Les Sarrasins furent conduits à travers le territoire de Gabala (i) et de Laodicée , évitant toujours de

(i) Les villes de Gabala et de Laodicée, que dépassèrent les A.rabes , existent toujours , mais à moitié ruinées ( Maun-

5l6 HISTOIRE DE LA DECADENCE

s'approcher des villes : la pluie était continuelle, la nuit très-obscure; ils n'étaient plus sépares des fugitifs que par une montagne, et Caled, toujours inquiet pour la sûreté de ses guerriers, confiait à son compagnon les fâcheux présages qu'il avait reçus en songe; mais les premiers rayons du jour dissipèrent toutes ses craintes. Il aperçut devant lui, dans une agréable vallée , les tentes des chrétiens échappés de Damas. Après quelques momens consacrés au repos et à la prière , il divisa sa cavalerie en quatre corps : il confia le prenaier à son fidèle Derar, et se réserva le dernier; ces quatre corps tombèrent l'un après l'autre sur une multitude en désordre, mal pourvue d'armes, et déjà vaincue par le chagrin et la fatigue. Excepté un captif qui obtint son pardon et qui fut renvoyé, les musulmans eurent la satisfaction de penser que pas un seul chrétien de l'un ou de l'autre sexe n'avait échappé au tranchant de leurs cimeterres. L'or et l'argent de Damas étaient répandus dans le camp ; les musulmans y trouvèrent plus de trois cents charges de vêtemens de soie , suffîsans pour habiller une armée de Barbares. Jonas chercha et

drell , p. 1 1 , 1 2 ; Pococke , vol. ii , p. 1 3 ). Si Caled n'eût pas atteint les chrétiens , ils auraient traversé l'Oronle sur un pont qu'ils n'auraient pas manqué de rencontrera quelque point des seize milles qui forment la dislance d'Antioche et de la mer, et ils auraient pu rejoindre à Alexandrie le grand chemin de Conslantinople. Les Itinéraires indiquent la direction des routes et les distances (p. 146-148^ 58i-582, cdit. de Wesseling ).

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découvrit au milieu du carnage l'objet de sa constante poursuite ; mais ce dernier acte de sa perfidie avait mis le comble au ressentiment d'Eudoxie : s'efforçant de se débarrasser de ses odieuses caresses, elle se ,

plongea un poignard dans le cœur. Une autre femme, la veuve de Tbomas, qu'on a prétendu , je ne sais si c'est à tort ou à raison, être la fille d'He'raclius , fut épargnée aussi et renvoyée sans rançon; mais ce fut par mépris que Caled se montra si généreux , et un insultant message porta jusqu'au trône des Césars les défis de cet orgueilleux Sarrasin. Après avoir fait plus de cent cinquante milles dans la province romaine , il retourna a Damas avec la même rapidité et le même secret. Omar, en montant sur le trône , lui ôta le commandement ; mais si le calife blâma la témérité de son entreprise, il donna des éloges à la vigueur et à la sagesse de son exécution.

Une autre expédition des vainqueurs de Damas Foire d'A-

f . I • T / 1 f ' byla.

montra également leur avidité et leur mépris pour les richesses de ce monde. Ils apprirent que la foire d'Abyla (i) qui se tenait à environ trente milles de la ville , réunissait chaque année les productions naturelles et les produits de l'industrie de toute la Syrie , qu'une multitude de pèlerins allait, à cette

(1) Dair Jbil Kodos. Après avoir retranché le dernier mot , qui est une épithète, et qui signifie saint, je découvre l'Abyla de Lysanias, située entre Damas et Héliopolis. Le nom {Abu signifie une vigne) concourt avec la situation a justifier ma conjecture (Reland, Palest.y t. i,p. 817; t. 11 , p. 525-527).

ai8 HISTOIRE BE LA. DÉCADENCE

époque, visiter la cellule d'un saint ermite, et que la noce de la fille du gouverneur de Tripoli devait embellir cette fête du commerce et de la superstition. Abdallah, fils de Jaafar, saint et glorieux martyr, se chargea, à la tête de cinq cents chevaux, de l'utile et pieuse mission de dépouiller les infidèles. En approchant de la foire d'Abyla, il apprit avec inquie'tude que les Juifs et les chrétiens, les Grecs et les Arme'niens, les naturels de la Syrie et les habitans de lÉgypte, y formaient une troupe de dix mille hommes, et que la jeune mariée avait une escorte de cinq mille cavaliers. Les Sarrasins s'arrêtèrent. « Quant à moi, dit Abdallah ,ye n'ose pas retourner en arrière; nos ennemis sont nombreux, nous courons de grands dangers; mais le prix que nous obtiendi ons , soit en ce monde, soit dans l'autre, est éclatant et hûr; (ji*e chacun, selon son inclination, avance ou se relire. » Aucun des musulmans ne se retira. « Conduisez-nous, dit Abdallah au chrétien qui lui servait de guide , et vous verrez ce que peuvent faire les compagnons du prophète. » Ses soldatschargèrent en cinq pelotons; mais après les premiers momens du succès que lein- donna cette attaque imprévue , ils furent environnés et presque accablés par les ennemis supérieurs en nombre; et on a comparé leur brave troupe au point blanc qu'on aperçoit sur la peau d'un chameau noir (i).

(i) Je suis plus hardi que Ockley (vol. i, p. 164), qui li ose pas insôrer cette comparaison dans le texte , quoiqu'il

DE l'empire romain. CHAP. LI. ÎIIQ

Vers le coucher du soleil, la fatigue faisait tomber les armes de leurs mains; ils allaient être précipites dans l'éternité,^ lorsqu'ils aperc^urent un nuage de poussièrequi venaità eux; Tagréable son du tecbir{{) frappa leurs oreilles , et bientôt ils découvrirent l'étendard de Caled qui arrivait à leur secours de toute la vitesse des chevaux de sa troupe. Il renversa les bataillons chrétiens, et les poursuivit, sans cesser le carnage, jusqu'à la rivière de Tripoli. Ils abandonnèrent les richesses étalées a la foire , l'argent qu'ils avaient apporté pour leurs emplettes , le brillant appareil de la noce, la fille du gouverneur et quarante femmes de sa suite. Les fruits, les vivres , les meubles , l'argent , la vaisselle et les bijoux , furent promptement entassés sur le dos des chevaux, des ânes et des mulets , et les pieux brigands revinrent triomphans à Damas. L'ermite, après une courte et violente discussion qu'il eut avec Caled sur leurs religions respectives, refusa la couronne du martyre , et fut laissé en vie et seul sur ce théâtre de meurtre et de désolation.

observe, dans une noie, que Tulile chameau sert souvent de comparaison aux Arabes. Il y a lieu de croire que le renne n'est pas moins fameux dans les poésies des Lapons.

(i) « Nous entendîmes le tecbir ^ nom que donnent le» Arabes à leur cri de guerre, lorsqu'au moment de combattre leur voix éclatante en appelle au ciel, et semble réclamer la victoire. -» Ce mot si formidable dans leurs guerres sacrées, est un verbe actif (dit Ockley dans son index) de la seconde conjugais^^n^ de hahbara , qui a la m^me signification que Alla acbar , Dieu est tout-puissant.

sié{»ed'Hé- La Syrie (i) est un des pays les plus anciennement d'Emèife. A. cultives : elle mérite cette pre'fërence (2). La proxi- D. 6;i5. mite de la mer et des montagnes, l'abondance du bois et de l'eau, y tempèrent la chaleur du climat ; et la fertilité du sol y donne une quantité si considérable de subsistances, qu'elle encourage la propagation des hommes et des animaux. Depuis le siècle de David jusqu'à celui d'Héraclius, le pays a été

(i) La description de la Syrie est la partie la plus intéressante et la plus authentique de la géographie d'Abulféda , syrien de naissance. Elle a été publiée en arabe et en latin {Leipzig y 1 766 , /72-4°)> avec de savantes notes de Kochler et de Reiske , et quelques extraits de géographie et d'histoire naturelle tirés d'Ibu-Ol-Wardii. De tous les Voyages modernes, celui de Pococke , intitulé Description de VOrient (de la Syrie et de la Mésopotamie , vol. 11 , p. 88- 20g ) , est celui qui offre le plus de connaissances et de mérite ; mais l'auteur confond trop souvent les choses dont il a été le témoin avec celles qu'il a lues.

(2) L'éloge que Denys fait de la Syrie est juste et plein de feu, Ko£; Ti^v jtciv (la Syrie) ^oAAo/ m xut «A/3<o/ uvi^f>ts t^c^anv {^in Perieges. , v. 902, in t. iv, Geograph. minor. Hudson). Dans un autre endroit, il dit, en parlant de ce pays, TToAuTToAiv u,ia,v (v. 8g8) ; il continue ainsi :

Ce poète géographe vivait au siècle d'Auguste, et sa Description du monde a été éclairée par le commentaire grec d'Eustathius, qui a montré les mêmes égards pour Homère et pour Denys. ( Fabricius , Biblioth. grœc, 1. iv, c. 2, t. m , p. 21 , etc. )

DE l'empire EOMAIJV. CHAP. LI. 03I

couvert de villes florissantes, les habitans y étaient riches et en grand nombre ; et après avoir été lentement dévastée par le despotisme et la superstition, après les calamités récentes de la guerre de Perse , la Syrie pouvait encore exciter la rapacité des avides tribus du désert. Une plaine de dix journées, qui se prolonge de Damas à Alep et Antioche , est arrosée , du côté de l'occident, par le tortueux Oronte. Les hauteurs du Liban et de l'anti-Liban régnent du nord au sud, entre l'Oronte et la Méditerranée; et on donna autrefois Tépithète de creuse (Gœlesyrie) à une longue et fertile vallée que deux chaînes de montagnes, toujours revêtues de neige (i), bornent dans la même direction. Parmi les villes désignées dans la géographie et l'histoire de la conquête de Syrie, par leurs noms grecs et leurs noms orientaux, on remarque Émèse ou Hems, Héliopolis ou Baalbek : la première , métropole de la plaine , et la seconde , capitale de la vallée. Sous le dernier des Césars, elles étaient bien fortifiées et remplies d'habitans ; leurs tours brillaient au loin ; des édifices publics et particuliers y couvraient un vaste terrain, et les citoyens en étaient célèbres par leur courage ou du moins par leur orgueil , par leurs richesses ou du moins par leur luxe. Sous le règne du paganisme, Emèse et Héliopolis adoraient Baal ou le Soleil ;

(i) Le savant et judicieux Reland (Pfl/<?.f^ , t. i, p. 3ii- 326) a très -bien décrit la topographie du Liban et de l'anli- Libaa.

222 HISTOIRE DÉ Lk DECADENCE

mais dans la chute de leur superstition et de leur grandeur, elles ont éprouve une destinée bien différente. Il ne reste aucun vestige du temple d'Émèse, qui , si on en croit les poètes , égalait en hauteur le sommet du mont Liban (i), tandis que les ruines de Baalbek, inconnues aux écrivains de l'antiquité, excitent la curiosité et l'étonnement des voyageurs européens (2). Le temple a deux cents pieds de longueur sur cent de large; un double portique de huit colonnes en décore la façade ; on en compte quatorze de chaque côté, et chacune de ces colonnes, formée de trois blocs de pierre ou de marbre , a quaranle-

(i) — Emesœ fastîgia celia renident

Nam diffusa solo lattis expUcat ; ac subit auras Turribus in cœîum nitentlbits : incola clarîs

Cor sttidiis acnit

Deniq ne flammicomo dcvoti pectora soli

P^itam agitant. Libanus frondosa cacnmina tiirget ,

Et tamen his certant celsifastigia templi.

Ces vers de la version latine de Rufus Avienus ne se trouvent pas dans Toriginal grec de Denys ; et puisque Eustathe n'en a pas fait mention , je dois avec Fabricius {^Bibl, latin.^ t. III 5 p. i53, édit. d'Ernesti) , et contre l'opinion de Saumaise {^ad Vopiscum , p. 366, 867, in Hist. August.), les attribuer à Timagination d'Avienurs , plutôt qu'au manuscrit sur lequel il a traduit,

(2) Je suis beaucoup plus content du petit Voyage m-S". de Mauiidrell ( Journej , p. 1 34-139) , que du pompeux infolio du docteur Pococke {^Description de C Orient , vol. 11 , p. 106-1 13); mais la magnifique description et les belles gravures de IMM Davekins et Wood, qui ont transporté en Angleterre les ruines de Paimyre et de Baalbek, effacent toute» les descriptions antérieure».

DE l'oIPIRE romain. CIIAP. TJ, 22^

cinq pieds d'élévation. L'ordre corinthien observé dans les proportions et les ornemens , annonce l'architecture des Grecs; mais Baalbek n'ayant jamais été la résidence d'un monarque , on a peine à concevoir que la libéralité des citoyens ou celle du corps de ville aient pu fournir à la dépense de ces magnifiques constructions ( i ). Après la conquête de Damas, les Sarrasins marchèrent vers Héliopolis et Émèse ; mais je ne reviendrai pas sur des détails de sorties et de combats dont j'ai déjà présenté le tableau sur un plus g-rand théâtre. Dans la suite de cette guerre, ils n'obtinrent pas moins de succès par leur politique que parleurs armes; ils divisèrent leurs ennemis par des trêves particulières et de peu de durée ; ils habituèrent le peuple de Syrie à comparer les avantages de leur all.aiice et les dangers de leur inimitié; ils^ le familiarisèrent avec leur langue, leur religion et leurs mœurs, et épuisèrent par de secrets achats les magasins et les arsenaux des vdies qu'ils voulaient assiéger. Ils exigèrent une rançon plus forte des plus riches et des plus obstinées; Chalcis seule fut

(i) Les Orientaux expliquent ce fait miraculeux au moyen d'un expédient qui ne leur manque jamais ; il* disent que les édifices de Baalbek furent construits par des fées ou des génies ( Hi.st. de Timur Bec, t. m , 1. v, c. 23 , p. 3 1 1 , '^ 1 2 ; f^oya^re d'Otler , t. i , p. 83 ). Abulféda et Ibn- Chaukel suivent une opinion qui n'est pas moins absurde, et qui suppose la même ignorance : ils les attribuent aux sabeens ou a ad i tes. Non sunt in omni Syrid œdijicia ma^ni^ ficentlora his ( Tabula Sjnœ , p. io3j.

a 2 4 HISTOIRE DE LA DECA.DEIVCE

taxée à cinq mille onces d'or, cinq raille onces d'argent , deux mille robes de soie , et à la quantité de figues et d'olives que pourraient porter cinq mille ânes. Au reste, ils observèrent fidèlement les articles des trêves ou des capitulations, et le lieutenant du calife, qui avait promis de ne pas entrer dans les murs de Baalbek , que ses armes tenaient comme en captivité , demeura tranquille dans sa tente jusqu'à l'époque où les factions qui déchiraient la ville sollicitèrent l'interposition d'un maître étranger. La conquête de la plaine et de la vallée de Syrie fut terminée en moins de deux ans. Le calife néanmoins se plaignit de la lenteur de ces succès; et les Sarrasins, expiant leurs fautes par des larmes de repentir et de rage, demandèrent hautement que leurs chefs les menassent aux combats du Seigneur. Dans une action qui avait eu lieu peu de temps auparavant sous les murs d'Émèse, on avait entendu un jeune Arabe, cousin de Caled, s'écrier; « Je crois voir les houris aux yeux noirs jeter des regards sur moi : si Tune d'entre elles se montrait sur la terre, tous les hommes expireraient d'amour. J'en aperçois une qui tient un mouchoir de soie verte et un chapeau de pierres précieuses ; elle me fait des signes , elle m'appelle. Viens promptement , me dit-elle, car je t'aime, w A ces mots; chargeant les chrétiens avec fureur, il portait le carnage de tous côtés, lorsque le gouverneur de Hems, qui le remarqua, le perça d'une javeline.

Bataille de Les Sarrasins avaient besoin de toute leur valeur

J>E l'empire romain. CHAP. LT. 22 5

et de tout leur enthousiasme pour résister aux forces Ypvmak. A.

dl) ^ • j . W 1* ' r • • D. 636. Nov.

e 1 empereur ^ a qui des pertes multipliées faisaient

assez connaître que les pirates du désert voulaient conquérir régulièrement et garder la Syrie , et qu'en peu de temps ils viendraient à bout de leur projet. Quatre-vingt mille soldats des provinces de l'Europe et de l'Asie furent conduits par mer et par terre à Antioche et à Gésarée : soixante mille Arabes chrétiens de la tribu de Gassan formaient les troupes légères de cette armée : ils marchaient en avant sous le drapeau de Jabalah, le dernier de leurs princes ; et les Grecs avaient pour maxime : que c'était ait moyen du diamant quon parvenait le mieux a couper le diamant. Héraclius n'exposa point sa per- i

sonne aux* dangers de cette guerre ; mais dans sa présomption ou peut-être par un effet de découragement , il ordonna expressément qu'on décidât dans une seule bataille le sort de la province et celui de la guerre. Les habitans de la Syrie défendaient la cause de Rome et celle du Christ ; le noble , le citoyen et le paysan , furent également irrités de l'injustice et de la cruauté d'une armée licencieuse qui les opprimait comme des sujets et les méprisait comme des étrangers (i). Les Sarrasins campaient sous les murs d'Emèse lorsqu'ils furent instruits de

(i) J'ai lu dans Tacite ou dans Grotius ce passage : Suh" jectos hahent tanquam suos , viles tanquam alienos. Quelques officiers grecs enlevèrent la femme et assassinèrent l'enfant du Syrien qui les logeait ; et lorsqu'il osa porter se» plaintes, Manuel ne fit que sourire

'2l6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

ces grands préparatifs , et quoique les chefs fussent bien dëcide's à combattre, ils assemblèrent un conseil de guerre : le pieux Abu-Obeidah voulait recevoir au lieu où il se trouvait la couronne du martyre : Caled fut sagement d'avis de faire une retraite honorable sur la frontière de la Palestine et de l'Arabie, où l'armée pourrait attendre le secours de ses amis et l'attaque des infidèles. Un courrier envoyé à Médine revint promptement avec les bénédictions d'Omar et d'Ali, les prières des veuves du prophète , et un renfort de huit mille musulmans. Ce petit corps battit sur sa route un détachement de Grecs , et en arrivant à Yermuk, où était le camp des Sarrasins, ils apprirent avec joie que Caled avait déjà mis en déroute et dispersé les Arabes chrétiens de la tribu de Gassan. Aux environs de Bosra , les sources de la montagne de Hermon se versent en torrent sur la plaine de Dècapolis ou des dix villes , et l'Hieromax , dont le nom s'est changé par corruption en celui de Yermuk j se perd après un cours de peu de durée dans le lac de Tibériade (i). Ses bords inconnus furent alors illustrés par une longue et sanglante ba-

( I ) Voyez Reland, Palestine, 1. 1, p. 272-283 ; 1. 11, p. 773- 775. Ce savant professeur était bien en état de décrire la Terre-Sainte, puisqu'il connaissait également la littérature grecque et latine , la littérature hébraïque et arabe. Cellarius ( Géogr. antiq., t. 11 , p. 892) et d'Anvillc ( Géogr. anc.y 1. 11 , p. i85) parlent de l'Yerniuk ou de l'Hieromax. Les Arabes, et Abulféda lui-même , ne paraissent pas reconnaître le théâtre de leur victoire.

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