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taille. En cette grande occasion , la voix publique et la modestie d'Abu-Obeidah rendirent le commandement au plus digne des musulmans. Galed se plaça îi la tête de l'armée ; il mit son collègue sur les derrières, afin que les musulmans, s'ils pouvaient être tentes de fuir , fussent arrêtés par sou aspect vénérable et par la vue de la bannière jaune que Mabomet avait déployée devant les murs de Chaibar. On voyait sur la dernière ligne la sœur de Derar et les femmes arabes qui s'étaient enrôlées pour cette guerre sainte, qui savaient manier l'arc et la lance, et qui , dans un moment de captivité, avaient défendu contre les incirconcis leur pudeur et leur religion (i). La harangue des généraux fut courte, mais énergique. « Le paradis est devant vous, le diable et le feu de l'enfer se trouvent derrière. » Cependant la cavalerie des Romains chargea avec tant d'impétuosité , que l'aile droite des Arabes fut enfoncée et séparée du centre. Ils se retirèrent trois fois en désordre, et trois fois les reproches et les coups des femmes les ramenèrent a la charge. Dans les intervalles de l'action, Abu-Obeidah visitait les tentes de ses frères , il prolongeait leur repos en récitant à la fois deux des cinq prières de chaque jour; il pansait leurs blessures de ses propres mains , et les consolait par cette réflexion , que les infidèles qui partageaient
(i) Ces femmes étaient de la tribu des Hamyarites , qui descendaient des anciens Amalécites. Leurs épouses étaient habituées à monter à cheval et à combattre, ainsi que les Amazones de l'antiquité. (Ockley , vol. i, p. 67. )
2 28 HISTOIRTs DK Li DÊCA.I>FNCE
îeurs maux ne partageraient pas leur récompense Quatre mille et trente musulmans firent enterres sur le champ de bataille , et l'adresse des archers Arméniens procura à sept cents d'entre les Arabes la gloire de perdre un œil dans l'exercice de ce pieux devoir. Les vétérans de la guerre de la Syrie avouèrent qu'ils n'avaient jamais vu d'action si terrible et dont l'issue eût été si long-temps douteuse. Mais aussi n'y en eut-il aucune de plus décisive ; des milliers de Grecs et de Syriens tombèrent sous le glaive des Arabes; un grand nombre des fuyards furent massacrés après la victoire dans les bois et les montagnes. Beaucoup d'autres qui manquèrent le gué, se noyèrent dans les eaux de l'Yermuk; et quelle que soitl'exagération des musulmans (i), les auteurs chrétiens avouent que le ciel les punit de leurs péchés d'une manière bien sanglante (2). Manuel , qui com-
(1) Nous en avons tué cent cinquante mille , et nous avons fait quarante mille prisonniers, disait Abu-Obeidah au calife ( Ockley , vol. i, p. 241 ). Comme je ne puis ni douter de sa véracité ni croire à ses calculs , je présume que les historiens arabes ont composé des harangues et des lettres, qu'ils ont prêtées à leurs héros, ainsi que tant d'autres historiens.
(2) Théophane , après avoir déploré les péchés des chrétiens, ajoute ( Chronogr. , p. 276 ) : uvi^tj à efuj/atKoç A/uu?^t)K
TU Vcûf^uiAH ^^cATis VI Kurci To Toi/itêuv Mya. (Veul-il parler d'Aiznadin ? ) Kai li^fiHKctVy ku.i rfjv uêto-fcov uiuetrô^va-iuv. Sa relation est courte et obscure , mais il attribue le succès des musulmans à la supériorité du nombre, au vent contraire
DE l'eMpirt: VxOMMy. fiHAp. tr. 5.19
mandait les Romains, fut tue a Damas , où il se réfugia dans le monastère du mont Sinaï. Jabalah, exilé à la cour de Byzance , y regretta les mœurs de l'Arabie et le malheur qu'il avait eu de donner la préférence à la cause des chrétiens (1). Il avait autrefois penché vers l'islamisme , mais durant un pèlerinage a la Mecque, s'étant laissé emporter à frapper un de ses compatriotes , il avait pris la fuite afin d'échapper à l'impartiale et sévère justice du calife. Les Sarrasins victorieux passèrent un mois à Damas dans le repos et les plaisirs ; le partage du butin fut commis a la prudence d'Abu-Obeidah. Chaque soldat obtint une part pour lui et une pour son cheval , et une double portion fut réservée aux nobles coursiers de race arabe.
Après la bataille d'Yermuk, on ne vit plus paraître Conquête
1' ' • ..le • r ..1 A^ t^e Jéiusa-
1 armée romaine , et les Sarrasms turent les maîtres jem. a. d. de choisir celle des villes fortifiées de la Syrie qu'ils ^* voudraient attaquer la première. Ils demandèrent au calife s'ils devaient marcher vers Césarée ou vers Jérusalem ; et d'après la réponse d'Ali , on mit aussitôt le siège devant cette dernière ville. Aux yeux
et à des nuages de poussière : ju-y; e/lwtjhvreç ( les Romains ) UMTVj'X^OTcùTryiTU.t i^ô^oiç el[ia. rov Kovioprov tjrrcûv'^cii , kui (ctura? /ietXXovTtç iiç reiç (rrivofflaç ïîp/tcçx^is Troru/'^.ii ix-n U7ra>^ovro cîptf^^;;v. (1) Fuyez Abulféda [Amiat. Mosletn, , p. 70, 71 ), qui rapporte les lamenlations poétiques de Jabalah lui-même , et les éloges d'un poète arabe , à qui le clief de la tribu de Gassan envoya par un ambassadeur d'Omar cinq cents pièces d"or.
î^3o HISTOIRE DE I,A DECADliNCE
d'un profane , Jérusalem était la première ou la seconde capitale de la Palestine ; mais considérée comme le temple de la Terre Sainte , consacrée parles révélations de Moïse, de Jésus et de Mahomet luimême , elle était, après la Mecque et Médine, l'objet de la vénération et des pèlerinages des dévots musulmans. Le fils d'Abu-Sophian fut envoyé à la tête de cinq mille Arabes pour essayer d'abord de s'emparerd e la place par surprise ou par un traité; mais le onzième jour, elle fut investie par toute l'armée d'Abu-Obeidah ; il fît au commandant et au peuple d'^Elia (i) la sommation accoutumée. « Santé et bonheur, leur dit-il , à ceux qui suivent la droite voie ! Nous vous l'ordonnons ; déclarez qu'il n'y a qu'un Dieu , et que Mahomet est son apôtre. Si vous ne le faites pas, consentez à payer un tribut et a être nos sujets, sinon je mènerai contre vous des hommes qui mettent plus de prix à la mort que vous n'en mettez à boire du vin et à manger de la viande de porc ; et je ne vous quitterai, s'il plaît à Dieu , qu'après avoir exterminé ceux qui combattront pour
(j) L^usage des profanes l'avait emporté relativement au nom de la ville : elle était connue des dévots chrétiens sous celui de Jérusalem ( Euseb. , De martyr. Palest. , c. il); mais la dénomination légale et populaire d'^lia (la colonie d'jtîllius Adrianus) avait passé des Romains parmi les Arabes ( Pveland, Palest., t. i , p. 207 ; t. 11 , p. 835 ; d'Herbelut BibL orient., article Cods , p. 269; 7/m , p. 420 ). L'épilliète Al-Cods y la sainte, est le nom que les Arabes donnent proprement à Jérusalem.
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VOUS , et réduit vos enfans en servitude. » Des vallées profondes et des hauteurs escarpées défendaient la ville de toutes parts : depuis l'invasion de la Syrie, on en avait soigneusement réparé les murs et les tours; les plus braves des guerriers échappés au carnage d'Yermuk s'étaient arrêtés dans cette place, qui se trouvait peu éloignée , et la défense du saint sépulcre devait allumer dans l'âme de tous ceux qui remplissaient la ville quelques étincelles de cet enthousiasme qui embrasait l'âme des Sarrasins. Le siège de Jérusalem dura quatre mois; chaque jour fut marqué par quelque sortie ou quelque assaut; les machines des assiégés jouèrent constamment du haut de leurs remparts, et l'inclémence de Thiver fit encore plus de mal aux Arabes. Les chrétiens cédèrent enfin à la persévérance des musulmans. Le patriarche Sophronius se montra sur les murs, et se servant de l'organe d'un interprète , il demanda une conférence. Après avoir essayé en vain de détourner le lieutenant du calife de son entreprise impie, il demanda au nom du peuple une capitulation avantageuse , dont il proposa les articles avec cette clause ^extraordinaire , que l'exécution en serait garantie par l'autorité et la présence d'Omar. La question fut discutée dans le conseil de Médine ; la sainteté du lieu et l'opinion d'Ali déterminèrent le calife à remplir sur ce point les vœux de ses soldats et de ses ennemis , et la simplicité qu'il fit paraître dans ce voyage est plus remarquable que ne le fut jamais toute la pompe de l'orgueil et de la tyrannie. Le
^3l HISTOIRE DE LA DÉCAHENCE
vainqueur de la Perse et de la Syrie montait un chameau de poil roux, sur lequel on avait placé aussi un sac de blé , un second sac plein de dattes , un plat de bois , et une bouteille de cuir remplie d'eau. Dès qu'il s'arrêtait, tous ceux qui se trouvaient autour de lui étaient invités , sans aucune distinction , à partager son frugal repas , qu il consacrait par des prières et une exhortation (r). En même temps, dans tout le cours de cette expédition ou de ce pèlerinage, il usait de son pouvoir en administrant la justice : il mettait des bornes a la polygamie licencieuse des Arabes; il réprimait les extorsions et les cruautés qu'on se permettait envers les tributaires; et pour punir les Sarrasins de leur luxe , il les dépouillait de leurs riches robes de soie, et leur traînait le visage dans la boue. Du moment où il aperçut Jérusalem, il s'écria à haute voix : (( Dieu est victorieux ! Seigneur, rends-nous cette conquête facile; » et après avoir dressé sa tente d'étoffe grossière, il s'assit tranquillement sur la terre. Dès qu'il eut signé la capitulation , il entra dans la ville sans précaution et sans crainte, et s'entretint poliment avec le patriarche sur les antiquités religieu'ses de son église (2).
(i) Ockley (vol. i, p. 256) et Murtadi [ Merveilles de VEgjptc^ p. 200-202) nous font connaître ce singulier voyage et l'équipage d'Omar.
(2) Les Arabes citent avec orgueil une ancienne prophélie conservée à Jérusalem, qui désignait Omar par soa nom, sa religion el la description de sa personne, comme étant deslin'c à conquérir celte >ille. On dit que les Juifs
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Sophronlus se prosterna devant son nouveau maître , se disant en secret, selon les expressions de Daniel : « L'abomination de la désolation est dans le saint lieu (i). » Ils se trouvèrent ensemble dans l'église de la Résurrection à Theure de la prière ; mais le calife refusa d'y faire ses dévotions , et se contenta de prier sur les marches de l'église de Constantin. Il instruisit le patriarche du sage motif qui l'avait déterminé. (( Si je m'étais rendu a vos instances, lui dit-il , sous prétexte d'tmiter mon exemple , les musulmans auraient un jour enfreint les articles du traité. » Il ordonna de bâtir une mosquée (2) sur le
employèrent le même artifice pour tenter l'orgueil de Cyrus et d'Alexandre qui venaient les subjuguer ( Josèphe. , Antiq. jud. , I. XI, c. 1-8 , p. 547, 579 582).
tçaç ev roTTCù uytcà. (Théopli. , Chronogr. y p. 281.) Sophronius, l'un des théologiens qui montrèrent le plus de profondeur dans la controverse des monothélites, fit reservir dans la circonstance présente cette prédiction qui avait déjà été appliquée à Antiochus et aux Romains.
(2) D'après les calculs exacts de d'Anville {Dissert, sur V ancienne Jérusalem ^ p. 42-64) ? la mosquée d'Omar, qui fut agrandie et embellie par les califes ses successeurs , occupait sur le terrain de l'ancien temple de Salomon ( TruXuiov rit f«.iyu,X>i vua ê^uTreê^ôv, dit Phocas) , un espace en longueur de deux cent quinze, et en largeur de cent soixante- douze toises. Le géographe de Nubie assure que cette magnifique construction n'était surpassée en étendue et en beauté que par la grande mosquée de Cordoue (p. 1 1 3) , que M. Swinburne a représentée avec tant d'élégance dans son état actuel [Travels into Sjjain, p. :»96-3o2}.
terrain qu'avait autrefois occupe' le temple de Salomon ; et durant les dix journées qu'il passa à Jérusalem , il régla pour le moment et pour l'avenir ce qui avait rapport à l'administration de la Syrie. Médine pouvait craindre que le calife ne fût retenu par la sainteté de Jérusalem ou la beauté de Damas ; il dissipa bientôt ses inquiétudes en retournant de luimême auprès du tombeau de l'apôtre, (i) Conquête Le calife forma deux corps d'armée pour achever
«VAlef» et Al 11- r
a'Aîifiociie. la conquête du reste de la Syrie; un détachement choisi fut laissé dans le camp de la Palestine sous les ordres d'Amrou et d'Yezid, tandis qu'Abu-Obeidah et Caled , à la tête de la division la plus considérable , marchaient de nouveau vers le nord pour s'emparer d'Antioche et d'Alep ; cette dernière ville , la Bérée des Grecs , n'avait pas encore la célébrité d'une capitale ; la soumission volontaire des habitans et leur pauvreté leur valurent l'avantage de racheter à des conditions modérées leur vie et la liberté de leur religion. Le château d'Alep (2) , séparé de la place ,
(1) Ockley a trouvé dans les manuscrits de Pococke , conservés à Oxford (vol. i , p. 267) , une des nombreuses tarikhs arabes ou chroniques de Jérusalem ( d'Herbelot, p. 867 ) , dont il s'est servi pour suppléer à la narration défectueuse de Al-Wakidi.
(2) L'histoire persane de Timur ( t. m , 1. v^ c. 2 1 , p. 3oo) décrit le château d'Alep comme une forteresse établie sur un rocher de cent coudées de hauteur , preuve, dit le traducteur français , que l'auteur ne l'avait pas vu. Il est maintenant au milieu de la ville j il n'a point de forces, il u'offre
]^E l'i'Mpire romain. CIIAP. LT. 235
se trouvait sur une haute colline élevée par la main des hommes ; les flancs de cette hauteur presque perpendiculaire étaient garnis de pierres de taille, et l'on pouvait entièrement remplir le fossé de l'eau des sources voisines. La garnison , après avoir perdu trois mille hommes , était encore en état de se défendre ; et le chef héréditaire , le brave Youkinna , avait tué son frère, un saint moine, pour avoir osé prononcer le nom de paix. Un grand nombre de Sarrasins furent tués ou blessés durant ce siège , qui dura quatre ou cinq mois , et qui fut le plus pénible de tous les sièges de la guerre de Syrie : ils se retirèrent à un mille de la place , mais sans pouvoir tromper la vigilance de Youkinna; ils ne réussirent pas davantage a épouvanter les chrétiens par l'exécution de trois cents captifs qu'ils décapitèrent sous les murs du château. Le calife connut d'abord par le silence et ensuite par les lettres d'Abu-Obeidah, que la patience de ses troupes était épuisée et qu'elles avaient perdu tout espoir de réduire cette forteresse, a Je partage par mes sentimens , lui répondit Omar, toutes les vicissitudes de votre fortune ; mais je ne puis en aucune manière vous permettre de lever le siège du château. Votre retraite diminuerait la réputation de nos armes , et exciterait les infidèles à foa-
qu'une seule porte , sa circonférence est de cinq ou six cents pas, et des eaux croupissantes remplissent à moitié le fossé {Voyages de Tavernier, 1. 1, p. i49 j Pococke, vol. ii, part, i, p. i5o). Les forteresses de l'Orient sont bien peu de chose aux yeux d'un Européen.
236 nrSTOIRE de la D£C1DE?CCE
dre sur vous de tous côtés : demeurez devant Alep jusqu'à ce que Dieu décide l'événement, et que votre cavalerie fourrage les environs. « Des volontaires de toutes les tribus de l'Arabie , qui arrivèrent au camp montés sur des chevaux ou des chameaux, donnèrent un nouveau poids aux exhortations du calife. Parmi eux se trouvait Dames , guerrier d'une extraction servile , mais d'une taille gigantesque et d'un courage intrépide. Le quarante -septième jour de son service, il demanda trente hommes avec lesquels il se proposait de surprendre le château. Caled, qui le connaissait, appuya ce projet , et Abu-Obeidah avertit ses frères de ne pas mépriser la naissance de Damés ; il déclara que s'il pouvait abandonner les affaires publiques , il servirait de bon cœur sous les ordres de l'esclave. Afin de couvrir l'entreprise, les Sarrasins feignant de se retirer portèrent leur camp à environ une lieue d'Alep. Les trente aventuriers étaient en embuscade au pied de la colline, et Dames se procura enfin les éclaircissemens qu'il désirait ; mais ce ne fut pas sans s'emporter contre l'ignorance de ses captifs grecs. « Qiie Dieu maudisse ces chiens! s'écriait l'ignorant Arabe : quel étrange et barbare langage viennent-ils nous parler! » A l'heure la plus obscure de la nuit, il escalada la hauteur qu'il avait reconnue avec soin par un côté qui se trouvait plus accessible que les autres, soit que dans cette partie les pierres fussent plus dégradées, la pente plus inclinée ou la garde moins vigilante. Sept des plus robustes de ses camarades montèrent sur les épaules
DE l'eMPIBE romain. CIÎAP. ÎT. "à^^
les uns des autres , et sur sou dos large et nerveux Tesclave gigantesque soutenait le poids de toute la colonne. Les plus élevés pouvaient s'attacher à la partie inférieure des bâtimens. Ils parvinrent a y grimper, poignardèrent sans bruit les sentinelles qu'ils jetèrent au bas de la forteresse; et les trente guerriers répétant cette pieuse éjaculation : « Apôtre de Dieu , aide-nous et sauve-nous , » furent successivement amenés sur le mur, à l'aide des longs plis de leurs turbans. Dames alla reconnaître avec précaution le palais du gouverneur, qui célébrait par de bruyantes réjouissances la retraite de l'ennemi. De retour auprès de ses camarades, il attaqua par l'intérieur l'entrée du château. Sa petite troupe renversa la garde, débarrassa la porte , laissa tomber le pont-levis , et défendit cet étroit passage jusqu'à l'arrivée de Caled, qui, à la pointe du jour, vint la tirer de péril et assurer sa conquête. L'actif Youkinna , qui s'était montré un ennemi si redoutable , devint un prosélyte utile et zélé ; et le général des Sarrasins , fit connaître ses égards pour le mérite , en quelque rang qu'il se trouvât , en demeurant avec son armée dans Alep jusqu'à ce que Damés fût guéri de ses honorables blessures. Le château de Aazaz et le pont de fer de l'Oronte couvraient encore la capitale de la Syrie. Mais après la perte de ces postes importans, et la défaite de la dernière des armées romaines , Anlioche ( I ) , amollie par le luxe , trembla et se soumit.
( i) La date de la conquête d'Antioche par les Arabes est
238 HISTOIRE DE LA DÉCAnFlVCE
Une rançon de trois cent mille pièces d'or la sauva de sa destruction ; mais cette ville , séjour des successeurs d'Alexandre , siège de l'administration romaine en Orient , que César avait décorée des titres de cité libre, sainte et vierge, ne fut plus, sous le joug des califes, qu'une ville de province du second rang (i).
Fuited'Hé- Daus la vic d'Héraclius, la honte et la faiblesse
radius. A. D, , .^ i i -> ' i i •
^38. des premières et des dernières années de son admi-
nistration obscurcissent l'éclat du triomphe de la guerre des Persans. Lorsque les successeurs de Mahomet s'armèrent contre lui pour la gloire de leur religion , il se sentit étonné de la perspective des fatigues et des dangers sans nombre qui allaient Ten-
de quelque importance : en comparant les époques de la Chronologie de Théophane avec les années de l'hégyre qu'offre l'Histoire d'Elmacin , on verra que cette ville fut prise entre le 2.3 janvier et le i^*" septembre de l'année de la naissance de Jésus-Christ 638 (Pagi Critica , in Baron. , Jnnal., t. ii, p. 8i2, 8i3). Al-Wakidi (Ockley,v. i,p. 3i4) fixe cet événement au mardi 21 août ; date impossible, puisque Pâques ayant été cette année le 5 avril , le 21 août doit avoir été un vendredi. ( Voj. les Tables de VArt de vérifier les dates, )
(1) L'édit favorable de César qui détermina la ville reconnaissante à compter depuis la victoire de Pharsale , fut donné gv Avr/o;t;£/tfîT;j/n>?Tpo7roAÊ/, it pcocui ct(ru>iSi)y kui civrovofico Kctt x p^^açyi KU$ 7rfOKci6ijix,tvvi rtjç etvuroXtjç. ( Jean Malala , in Chron. , p. 91 , édit. de Venise. ) Il faut distinguer dans ses écrits les faits relatifs à son pays , qu'il connaît bien , des faits de l'Histoire générale , sur lesffuels il est d'une ignorance grossière.
DE l'empire romain, ghap. II. o^g vironner : naturellement indolent, il ne trouvait plus dans une vieillesse infirme de quoi l'exciter à un second effort. Un sentiment de honte et les sollicitations des Syriens l'empêchèrent de s'éloigner dès le premier moment du théâtre de la guerre ; mais le héros n'existait plus , et on peut attribuer en quelque sorte à l'absence ou à la mauvaise conduite du souverain la perte de Damas et de Jérusalem , et les sanglantes journées d'Aiznadin et de Yermuk. Au lieu de défendre le tombeau de Jésus-Christ , il occupa l'Eglise et l'état d'une controverse métaphysi-s que sur l'unité de la volonté ; et tandis qu'il couronnait le fils qu'il avait eu de sa seconde femme, il se laissait tranquillement dépouiller de la portion la plus précieuse de l'héritage qu'il destinait à ses enfans. Prosterné dans la cathédrale d'Antioche , en présence des évêques et aux pieds du crucifix , il pleura ses péchés et ceux de son peuple ; il apprit au monde qu'il était inutile et peut-être impie de s'opposer au jugement de Dieu. Les Sarrasins étaient réellement invincibles puisqu'on les regardait comme tels ; et la désertion de Youkinna , son faux repentir , ses per-fidies multipliées , pouvaient justifier les soupçons de l'empereur , qui se croyait entouré de traîtres et d'apostats cherchant à livrer sa personne et son empire aux ennemis de Jésus-Christ. Troublé par l'adversité et la superstition , il se laissa effrayer par des songes et des présages où il crut voir une annonce de la chute de sa couronne ; et après avoir dit à la Syrie un éternel adieu, il s'embarqua avec une suite
2i4o HISTOIRE DE LA DECADENCE
peu nombreuse, déliant ses sujets de leur serment de fidélité (i). Constantin , son fils aîné, se trouvait a la tête de quarante mille hommes dans Gésarée , siège de l'administration civile des trois provinces de la Palestine. Mais ses intérêts particuliers l'appelaient à la cour de Byzance ; et après Pévasion de son père , il sentit qu'il ne pouvait résister aux forces réunies du calife. Son avant -garde fut attaquée avec intrépidité par trois cents Arabes et mille esclaves noirs qui , au milieu de l'hiver, avaient escaladé les neiges du Liban , et qui furent bientôt suivis des escadrons de Caled. Les Sarrasins postés à Antioche et à Jérusalem arrivèrent du nord et du midi , le long de la côte de la mer et se réunirent sous les murs des Fin de la villcs de la Pliéuicie. Tripoli et Tyr furent livrées par guerre e J' ^^^ traîtres, et une flotte de cinquante navires de transport qui entrèrent sans défiance dans les ports alors au pouvoir de l'ennemi , procurèrent aux musulmans un utile renfort d'armes et de munitions: leurs travaux furent bientôt terminés par la reddition inattendue de Gésarée. Le fils d'Héraclius s'était embarqué pendant la nuit (2); et les citoyens se
(1) Voyez Ockley (vol. i , p. 3o8-3l2) , qui tourne en ridicule la crédulité de son auteur. Lorsque Héraclius fît ces adieux à la Syrie : Vale^ Syrla , et ultlmum vale , il prophétisa que les Romains ne rentreraient dans cette province qu'après la naissance d'un funeste rejeton , qui serait le fléau de l'empire ( AbuUeda , p. 68 ). Je ne connais point du tout le sens mystique de cette prédiction , qui peut - être n'en avait aucun.
(2) Au milieu de la chronologie obscure et peu exacte
DE l'empire romain. CHAP. Lf. 24 1
voyant abandonnés , achetèrent leur pardon du prix de deux cent mille pièces d'or. Les autres villes de la province, Ramlah, Ptolëmais ou Acre, Sichem ou Néapolis , Gaza , Ascalon , Be'ryte , Sidon , Gabala , Laodicée , Apaniée et Hiérapolis , n'osèrent s'opposer plus long'-temps aux volontés du conquérant; et la Syrie se soumit au sceptre des califes sept siècles après que Pompée en eut dépouillé le dernier des rois macédoniens (i).
Les sièges et les actions de six campagnes avaient Les vaincoûté la vie a des milliers de musulmans. Ils mou- Syrie. a. d. raient comme des martyrs, pleins de gloire et de " ^' joie, et ces paroles d'un jeune Arabe, qui embrassait pour la dernière fois sa mère et sa sœur, peuvent donner une idée de la simplicité de leur croyance. « Ce ne sont pas, leur dit-il, les délicatesses de la Syrie et les joies passagères de ce monde
de ces temps, j'ai pour guide un monument authentique (qui se trouve dans le livre des Cérémonies de Constantin Porphyrogenète ) , et qui atteste que le 4 juin , A. D. 638 , l'empereur couronna dans le palais de Constantinople Héraclius son fils cadet , en présence de Constantin son fils aine, et que le i^*^ janvier, A. D. 63g, les trois princes se rendirent à la grande église , et le 4 à l'Hippodrome.
(i) Soixante-cinq ans avant Jésus-Christ, Syria Fontusque monumenta sunt Cn. Pompeii virtuds ( VelL Paterculus , ]i , 38 ) , ou plutôt de son bonheur et de sa puissance : il déclara la Syrie province romaine ; et les derniers des princes Séleucides furent hors d'état d'armer un seul bras pour la défense de leur patrimoine. ( Voyez les textes originaux recueillis par Usher, Annal. ^ p. 420. )