‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 40 sur 62 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Les deux sièges de Constaiitinople par les Arabes. Leur invasion en France, et leur défaite par Charles-Martel. Guerre civile des Ommiades et des Abassides. Littératui e des Arabes. Luxe des califes. Entreprises navales sur l'île de Crèl e , sur la Sicile et sur Rome. Décadence et division de reinpire des califes. Défaites et victoires des empereurs grecs.

Bornps Ijorsque les Arabcs sortirent de leur désert pour la

des conque- .^ -iia •, > ^ \ n '\' '

tes des Ara- première fois, lis durent s étonner de la facilite et de la rapidité de leurs succès; mais lorsque dans leur carrière triomphante ils arrivèrent aux bords de l'Indus et au sommet des Pyre'nées ; lorsque après une foule d'épreuves ils eurent reconnu toute la force de leurs cimeterres et toute l'énergie de leur foi, ils durent s'étonner également de trouver quelque nation capable de résister à leurs invincibles armes, et quelques limites capables de borner l'empire des successeurs du prophète. On peut pardonner cette confiance à des fanatiques et à des soldats , quand on songe que Ihistorien qui suit aujourd'hui avec calme les triomphes des Sarrasins, a besoin d'un assez grand travail pour s'expliquer comment la religion et les peuples de l'Europe, l'EspLigne exceptée, ont pu échapper à ce danger imminent et en apparence pres(jue inévitable. Les déserts des Scythes et des Sarmates étaient gardés par leur étendue, par leur pauvreté et le courage des pasteurs du Nord ; la Chine était

DE l'empire romain. CHAP. LU. 34 ï

tiès-cloignee et inaccessible ; mais les musulmans avaient asservi la plus grande partie de la zone tempérée; les Grecs se trouvaient épuisés par les calamités de la guerre , par la perte de leurs plus belles provinces, et la cbute précipitée de la monarchie des Goths pouvait faire trembler les Barbares de l'Europe. Je vais développer les causes qui préservèrent la Bretagne et la Gaule du joug civil et religieux du Koran, qui protégèrent la majesté de Rome et différèrent la servitude de Conslantinople; qui donnèrent de la vigueur à la défense des chrétiens, et jetèrent parmi les mahométans des semences de division et de faiblesse.

Quarante-six ans après la fuite de Mahomet, ses Premier

... 1 ^ 1 1 ,^ siège de (.on

disciples parurent en armes sous les murs de Con- s<antinopie stantinople (i); ils étaient animés parle mot véri- Hl ""^ '^[ table ou supposé du prophète , que la première ar- ^^^-^75. mée qui assiégerait la ville des Césars obtiendrait le pardon de ses péchés : les Arabes voyaient d'ailleurs la gloire de cette longue suite de triomphes des pre-

(i) Théopharie place les sept années du siège de Constanlinople à l'année 678 de l'ère chrétienne ( premier septembre 665 de l'ère d'Alexandrie) , et la paix des Sarrasins quatre années après ; et c'est une contradiction manifeste que Petau , Goar et Pagi ( Critica , t. iv , p. 63 , 64 ) se sont efforcés de faire disparaître. Parmi les Arabes , Elmacin place le siège de Conslantinople à l'an ^2 de l'hégire (A. D. 672 , janvier 8)^ et Abulféda , dont je regarde les calculs comme les plus exacts, et le témoignage comme le plus digne de foi , à l'année 48 (A. D. 668 , le 20 février).

mlers Romains justement transférée aux vainqueurs de la nouvelle Rome , et la richesse des nations déposée dans cette ville si favorablement située pour ètie à la fois le centre du commerce et le siège du gouvernement. Le calife Moawiyah , après avoir étouffé ses rivaux et affermi son trône, voulut expier, par le succès et la gloire de cette sainte expédition , le sang des citoyens versé dans les guerres civiles (i). Ses préparatifs sur mer et sur terre égalèrent l'importance de l'objet; le commandement fut confié à Sophian, vieux guerrier; mais les troupes furent animées par la présence et l'exemple d'Yezid, fils du commandeur des fidèles. Les Grecs avaient peu de chose à espérer, et leurs ennemis peu de chose a craindre du courage et de la vigilance de l'empereur, qui déshonorait le nom de Constantin , et n'imitait d'Héraclius son grand - père que les années qui avaient terni sa gloire. Les forces navales des Sarrasins traversèrent, sans être arrêtées et sans rencontrer de résistance , le canal de THellespont , qu'aujourd'hui même les Turcs regardent comme le boulevart naturel de la capitale (sj. La flotte arabe jeta l'ancre.

(i) f^ojez sur le premier siège de Constantinople, Nicépliore {Breciar. , p. 21 , 2,2) ; Théophane (Chronogrûp/i. , p. 294 ) ; Cedrenns ( Compend. , p. 437 ) ; Zonare ( Hist. , t. II , 1. xïv , p- 89 ) ; Elmacin {Hist. Suf ace/2 , p. 56, 67 ); Abtilféda {^ Annal. Moslem. ^ p. 107, 108, vers. Reiske) ; d'Herbelot { Biblloth. orient. , Constantinah) ; Ockley {Hist, 0/ ihe Saraccns , vol. 11, p. i 27 , i 28).

(2) On trouvera l'état et la défense des Dardanelles dans

DE l'empire romain. CHAP. LU. 343

et les troupes débarquèrent près du palais d'Hebdomon , à sept milles de la place. Durant plusieurs jours elles livrèrent, depuis l'aurore jusqu'à la nuit, des assauts qui se prolongeaient de la porte dorée au promontoire oriental; et le poids et l'effort des colonnes placées sur les derrières, précipitaient en avant les guerriers de la première ligne ; mais les assiégeans avaient mal jugé de la force et des ressources de Constantinople. Ses murs solides et élevés étaient défendus par une garnison nombreuse et disciplinée. Le courage romain fut réveillé par l'excès du danger qui menaçait la religion et l'empire : les babitans fugitifs des provinces conquises, qui s'y étaient réfugiés, renouvelèrent avec plus de succès les moyens de défense employés à Damas et à Alexandrie, et les Sarrasins furent épouvantés de l'effet extraordinaire et prodigieux du feu grégeois. Cette opiniâtre résistance les détermina a se tourner vers des entreprises plus aisées ; ils pillèrent les côtes d'Europe et d'Asie qui bordent la Propontide; et après avoir tenu la mer depuis le mois d'avril jusqu'à celui de septembre , ils se retirèrent à quatre-vingts milles de la ca-

les Mémoires du Baron de Tott (t. m , p. 89-97 ) , qui avait été envoyé pour les fortifier contre les Russes. J'aurais attendu des détails plus exacts d'un acteur principal ; mais il parait écrire pour ramusement plutôt que pour l'instruction de ses lecteurs. Peut-être , à l'approche des Arabes , le ministre de Constantin s'occupait-il, comme celui de Mustapha, à trouver deux serins qui chantassent précisément la même note.

piîale 5 dans l'île de Cyzique , où ils avaient établi leurs magasins et déposé leur butin. Ils furent si pa- * tiens dans leur persévérance, ou si faibles dans leurs opérations, que les six étés suivans on les vit former le même plan d'attaque terminé par la même retraite; chaque entreprise manqué^ diminuait leur vigueur et leurs espérances de succès jusqu'à ce qu'enfin les naufrages et les maladies , le glaive et le feu de l'ennemi , les contraignirent d'abandonner leur inutile projet. Ils eurent a regretter la perte ou à célébrer le martyre de trente mille musulmans qui perdirent la vie au siège de Gonstantinople ; et les pompeuses funérailles d'Abu-Ayub ou Job excitèrent la curiosité des chrétiens eux-mêmes. Ce vénérable Arabe, l'un des derniers compagnons de Mahomet , était au nombre des ansars ou auxiliaires de Médine , qui accueillirent le prophète lors de son évasion de la Mecque. Dans sa jeunesse il s'était trouvé aux combats de Bcder et d'Ohud; parvenu à la maturité de l'âge, il avait été l'ami et le camarade d'Ali, et il venait d'épuiser le reste de ses forces loin de sa patrie , dans une guerre contre les ennemis du Koran. Sa mémoire fut toujours respectée ; mais on négligea , on ignora même le lieu de sa sépulture durant près de huit siècles, jusqu'à la prise de Gonstantinople par Mahomet ii. Une de ces visions , moyens ordinaires de toutes les religions du monde, apprit aux musulmans qu'Ayub était enterré au pied des murs et au fond du port; on y éleva une mosquée qu'on a choisie avec raison pour le lieu

DE l'kmpirt: romain, chap. Lit. 345 de l'inauguration simple et martiale des sultans turcs (i).

L'issue du sieste rétablit dans l'Orient et l'Occi- Paix et

, . , . tribut. A. D.

dent la gloire des armes romames et obscurcit pour 677. un moment celle des Sarrasins. L'envoyé de l'empereur à Damas fut bien reçu dans un conseil général des émirs ou koreisbites; les deux empires signèrent une paix ou une trêve de trente ans, et le commandeur des croyans abaissa sa dignité jusqu'à promettre un tribut annuel de cinquante chevaux de bonne race , de cinquante esclaves et de trois mille pièces d'or (2). Ce calife était avancé en âge; il voulait jouir de son pouvoir et terminer sa carrière dans la tranquillité et le repos : tandis que son nom faisait trembler les Maures et les Indiens, son palais et la ville de Damas étaient insultés par les Mardaïtes ou Maronites du mont Liban, qui ont été la meilleure barrière de l'empire , jusqu'à l'époque où la politique soupçonneuse des Grecs les désarma et les relégua dans une autre contrée (3). Après la révolte

(1) Démétrius Canleniir, Hist, de C empire ottom. , p. io5 , 106 ; Ricaut , État de l'empire ottoman , p. 10 , 1 1 j Voyages de Thevenot , part i , p. 189. Les chrétiens qui supposent que les musulmans confondent pour l'ordinaire le martyr Abu-Ayub et le patriarche Job, prouvent leur ignorance au lieu de celle des Turcs.

(2) Thcophane, malgré sa qualité de Grec , est digne de confiance sur ces tributs {^Chronogr. , p. 295, 296, 3oo, 3oi), confirmés avec quelque différence par l'hisloire arabe d'Abulpharage ( Dj/iast., p. 128, i^en. de Pococlie).

(3) La critique de Théophane est juste et exprimée avec

de l'Arabie et de la Perse, la maison d'Ommiyali(i) ne possédait plus que les royaumes de la Syrie et de l'Egypte ; son embarras et sa frayeur la déterminèrent à céder toujours davantage aux pressantes demandes des chrétiens, et l'on convint du tribut d'un esclave, d'un cheval et de mille pièces d'or pour chacun des trois cent soixante-cinq jours de l'année solaire ; mais dès qu'Abdalmalek eut , par ses armes et par sa politique, rétabli l'intégrité de l'empire, il se refusa à une marque de servitude qui blessait sa conscience non moins que sa fierté ; il cessa de payer le tribut ; et les Grecs, affaiblis par la tyrannie extravagante de Justinien ii , par la légitime rébellion du peuple etle fréquent renouvellement de ses adversaires et de ses successeurs, ne purent le demander les armesà la main. Jusqu'au règne d'Abdalmalek, les Sarrasins s'étaient contentés de jouir des trésors de la Perse et de ceux de Rome , sous l'empreinte de Chosroès ou de l'empereur deConstantinople; ce calife fit fabriquer des monnaies

énergie, tjjv Vcofcunctiv J[vveLçiiuv UKpan^fttua-xç Truve/liivu

KUKU -TciTeovhv f] Vaf^uviot vtto rav A^u/3ay fit^pi tu vuv ( Chronog, p. 3o2 , 3o3). On peut recueillir la suite de ces événemens dans les Annales de Tliéophane et dans l'Abrégé du patriarche Nicéphore, p. 22-24.

(1) Ces révolutions sont exposées d'un style clair et naturel dans le second volume de Thistoire des Sarrasins , par Ockley (p. 233 870). Outre les auteurs imprimés, il a tiré des matériaux des manuscrits arabes d'Oxford , qu'il aurait fouillés avec encore plus de soin , s'il eût été enfermé dans la Bibliothèque Bodléienne , au lieu de l'être dans la prison delà ville, sort bien indigne d'un tel homme et de son pays.

DE l'empire romain. CHAP. LU. 347

d'or et d'argent, et l'inscription de ces monnaies appelées dinars , bien qu'elle pût être censurée par quelque sévère casuiste , annonçait l'unité du dieu de Mahomet (i). Sous le règne du calife Walid, on cessa d'employer la langue et les caractères grecs dans les comptes du revenu public (2). Si ce changement a produit l'invention ou établi l'usage des chiffres qu'on appelle communément arabes ou indiens, un règlement de bureau imaginé par les musulmans a donné lieu aux découvertes les plus im-

(i) Elmacin , qui indique la fabrication des monnaies arabes (A. H. 76 , A. D. 696) cinq ou six ans plus tard que les historiens grecs, a comparé le poids du dinar d'or le plus fort ou le plus commun , à la drachme ou dirhera d'Egypte (p. 7 7), qui équivaut à environ deux pennies {^^ gr.) de notre poids ( Hooper's Jnquiry into ancient measures , p. 24-36), ou a environ huit schellings de la monnaie d'Angleterre. On peut conclure d'Elmacin et des médecins arabes, qu'il y avait des dinars qui valaient jusqu'à deux dirhems , et d'autres qui ne valaient qu'un demi-dirhem. La pièce d'argent était le dirliem en poids et en valeur ; mais une pièce très-belle , malgré son ancienneté , fabriquée à Waset ( A. H. 88) , et conservée dans la Bibliothèque Bodléienne, est de quatre grains au-dessous de l'étalon du Caire. ( Foy. V Histoire uni\>€rselle modeine , t. i , p. 548 de la traduction française. )

(2) Kû£/ iKaXna-t y^et(picrêctt f?^X)jy(çt mç ^t^f^oTiisç rav Xoyt- BtTiav KaaiKccs y ecXX A^cc(iiotç uuree, TCUfCcrifAUivia-bui x^Ç'^ '"*"' Y'>;^<i)v, iTTiVi^*] ua/lv¥uroy t>? tKttvov yXoicrç-tj fiovcca^oi, >} ^vucfla y 1) rpiae/let y} ûktù> t}/u.i<rv tj rfttx, yfiuÇttrêui. ( Théophane , ChrOno^raph. , p. 3 14.) Ce défaut^ s'il existait réellement , dut exciter les Arabes à inventer ou emprunter un autre moyen=

portantes de rarithmetique , de l'alg^èbre et des sciences mathëniatiques (i).

Second TandJs que le calife Walid sommeillait sur le

siège de Con- ^

stantinopie. tronc de Damas , et que ses lieutenans achevaient la 7i8. * conquête de la Transoxiane et de l'Espagne, une

troisième armée de Sarrasins inondait les provinces de l'Asie Mineure et s'approchait de Byzance. Mais la tentative et le mauvais succès d'un second siège étaient réserves à son frère Soliman, animé, à ce qu'il paraît, d'une ambition plus active et d'un courage plus martial. Dans les révolutions de l'empire grec, après que le tyran Justinien eut été puni et vengé , un humble secrétaire, Anastase ou Artemius, fut élevé a la pourpre par le hasard ou par son mérite. Des bruits de guerre vinrent bientôt 1 alarmer, et l'ambassadeur qu'il avait envoyé à Damas lui rapporta la terrible nouvelle des préparatifs que faisaient les Sarrasins sur mer et sur terre pour un armement bien supérieur à tous ceux qu'on avait vus jusque alors ou a tout ce qu'on pouvait imaginer. Les précautions d'Anastase ne furent indignes ni de son rang ni du danger qui le menaçait. Il ordonna de

(i) Selon un nouveau système probable que soutient M. de Villoison ( Anecdota Grœca , t. il , p. i 52-167 ) , nos chiffres n'ont été inventés ni par les Indiens ni par les Arabes; les arithméticiens grecs et latins les employaient , long-temps avant le siècle de Boè'cc. Lorsque les lumières disparurent en Occident, les Arabes qui traduisaient les manuscrits originaux , les adoptèrent , et les Latins en reprirent l'usage vers le onzième siècle.

DE l'empire ROMATIV. CHAP. LTI. S/JQ

faire sortir de la ville toute personne qui n'aurait pas des vivres pour un siège de trois années; il remplit les magasins et les arsenaux; il fît réparer et fortifier les murs; et on plaça sur les remparts ou sur des brigantins dont on augmenta le nombre à la hâte, les machines qui lançaient des pierres, des dards ou du feu. Il est à la fois plus sûr et plus honorable de prévenir une attaque que de la repousser; les Grecs conçurent un projet au-dqssus de leur courage ordinaire , celui de brûler les munitions navales de Tennemi, les bois de cyprès qu'on avait tirés du Liban et amenés sur les côtes de Phénicie pour le service de la flotte égyptienne. La lâcheté ou la perfidie des troupes qu'on appelait, d'après une nouvelle dénomination, les soldats du Thème Obseqiiien (i) firent échouer cette généreuse entreprise. Elles assassinèrent leur chef, abandonnèrent leur drapeau dans l'île de Rhodes, se dispersèrent sur le continent voisin, et obtinrent ensuite leur pardon, ou peut-être une récompense, en choisissant pour empereur un simple officier des finances. Il s'appelait Thépdose, et son nom pouvait être

(i) Selon la division des Thèmes ou provinces que décrit Constantin Porphyrogenète ( De thcmatibus , 1. 1 , p. 9 , i o ) , V Obsequiutn j dénomination latine de l'année ou du palais , était le quatrième dans l'ordre public. Nicée en était la métropole , et sa juridiction s'étendait de l'Hellespont sur les parties adjacentes de la Bithynie et de la Phrygie. (^Vovcz les Cartes placées par Delisle à la tête de Vlmperium orienuHc de Banduri. )

35o HISTOIRE DE LA. DECADENCE

agrpable au sénat et au peuple; mais après un règne de quelques mois, il tomba du trône dans un cloître, et remit à la main plus vigoureuse de Léon l'Isaurien la défense de la capitale et de l'empire. Le plus redoutable des Sarrasins, Moslemah, frère du calife, approchait à la tête de cent vingt mille Arabes et Persans , dont le plus grand nombre était monté sur des chevaux ou des chameaux : et les siège de Tyane , d'Amorium et dePergame, places qu'ils emportèrent, furent assez longs pour exercer leur savoir et augmenter leurs espérances. C'est au passage très-connu d'AbydosSurTHellespont, que les musulmans passèrent pour la première fois d'Asie en Europe. De là , tournant les villes de laThrace situées sur la Propontide, Moslemah investit Constantinople du côté de la terre : il environna son camp d'un fossé et d'un rempart; il établit ses machines de siège , et annonça par ses paroles et ses actions que si l'obstination des assiégés se montrait égale à la sienne , il attendrait patiemment dans cette position le retour des semailles et de la récolte. Les Grecs de la capitale offrirent de racheter leur religion et leur empire, en payant une amende ou une contribution d'une pièce d'or par tête dhabitant. Mais cette offre magnifique fut rejetée avec dédain, et l'arrivée des navires de l'Egypte et de la Syrie augmenta la présomption de Moslemah. On a porte ces navires au nombre de dix-huit cents, par ou l'on peut juger de leur petitesse : ils étaient accompagnés de vingt vaisseaux dont la grandeur nuisait à leur légèreté , et qui toutefois ne contenaient que

DE L EMPIRE ROMAIN. OHA.P. IJÏ. 35 1

cent soldats pesamment armés. Cette nombreuse escadre s'avançait vers le Bosphore sur une mer tranquille, par un bon vent, et, pour me servir ici des expressions des Grecs , une forêt mouvante ombrageait la surface du détroit ; le général sarrasin avait fixé la nuit fatale destinée à un assaut général par mer et par terre. Afin d'augmenter la confiance de l'ennemi , l'empereur avait fait abattre la chaîne qui gardait l'entrée du port; mais tandis que les musulmans examinaient s'ils profiteraient de l'occasion ou s'ils n'avaient pas à craindre quelque piège, la mort les enveloppa. Les Grecs lancèrent leurs brûlots; les Arabes, leurs armes et leurs navires devinrent la proie des flammes; ceux des vaisseaux qui voulurent prendre la fuite , se brisèrent les uns contre les autres ou furent engloutis par les vagues, et on ne trouve dans les historiens aucun vestige de cette escadre qui menaçait d'anéantir l'empire. Les musulmans firent une perte encore plus irréparable ; le calife Soliman mourut d'une indigestion (i) dans son camp , près de Kinnisrin ou Chalcis en Syrie , lorsqu'il se préparait a marcher à Gonstantinople

(i) Le calife avait mangé deux paniers d'œufs et de figues, qu'il avalait alternativement , et il avait terminé son repas par un composé de moelle et de sucre. Dans un de ses pèlerinages à la Mecque, Soliman mangea en une seule fois dix-sept grenades , un chevreau , six volailles et un grand nombre de raisins de Tayef. Si le menu du diner du souverain de l'Asie est exact , il faut admirer son appétit plutôt que son luxe. ( Abulféda , Annal modem. , p. 126. )

352 HISTOIRE DE LA I>ÊCADEi\GE

avec le reste des forces de l'Orient. Un parent et un ennemi de Moslemah remplaça Soliman , et les inutiles et funestes vertus d'un bigot déshonorèrent le trône d'un prince rempli d'activité et de talens. Tandis qu'Omar, le nouveau calife, s'occupait a calmer et a satisfaire les scrupules de son aveugle conscience , sa ne'gligence plutôt que sa résolution laissait continuer le siège pendant l'hiver (i). Cet hiver fut extraordinairement rigoureux. Une neige profonde couvrit la terre durant plus de cent jours, et les naturels des climats brûlans de l'Egypte et de l'Arabie demeurèrent engourdis et presque sans vie dans leur camp glace'. Ils se ranimèrent au retour du printemps; on avait fait pour eux un second effort ; ils reçurent deux flottes nombreuses chargées de blé, d'armes et de soldats ; la première , de quatre cents transports et galères, venait d'Alexandrie; et la seconde, de trois cent soixante navires , venait des ports de l'Afrique. Mais les terribles feux des Grecs se rallumèrent de nouveau, et si la destruction fut moins complète, ce fut parce que l'expérience

(i) Voyez, l'article d'Omar Ben-Abdalaziz , dans la Bihliothëque orientale (p. 689 , 690 } ; prœferens y dit Elmacin ( p, ûi ), religlonem suarn rchus suis mundanis. Il désirait si fort de se rendre auprès de la divinité, qu'on l'entendit un jour assurer qu'il ne se donnerait pas la peine de frotter d'huile son oreille pour guérir de sa dernière maladie. Il n'avait qu'une chemise, et à une époque où le luxe s'était introduit parmi les Arabes , il Tie dépensait pas plus de deux drachmes par année ( Abulpharage , p. i3i ) ; liaud diu gavisus co principe fuit orhis Moslcmus ( Abulf. , p. 1 27 ).

DE l'empire romain. CflAP. TJT. 353

avait appris aux musulmans à se tenir loin du danger, ou par la trahison des Egyptiens qui servaient sur la flotte et qui passèrent avec leurs vaisseaux du côte de Tempereur des chrétiens. Le commerce eî. la navigation de la capitale se rétablirent, et les pêcheries fournirent aux besoins et même au luxe des habitans. Mais les troupes de Moslemah se virent bientôt en proie à la famine, et aux maladies qui s'augmentèrent bientôt d'une manière effrayante par la ne'cessité où se trouvèrent ces malheureux de recourir aux nourritures les plus dégoûtantes et les plus révoltantes pour la nature. L'esprit de conquête et même de fanatisme avait disparu : les Sarrasins ne pouvaient plus sortir de leurs lignes seuls ou en petits detacliemens, sans s'exposer aux impitoyables vengeances des paysans de la Thrace. Les dons et les promesses de Léon lui procurèrent une armée de Bulgares qui arriva des bords du Danube ; ces sauvages auxiliaires expièrent en quelque sorte les maux qu'ils avaient faits a l'empire par la défaite et le massacre de vingt-deux mille Asiatiques. On repandit avec adresse le bruit que les Francs , peuplades inconnues du monde latin, armaient sur mer et sur terre en faveur des chrétiens; et ce formidable secours, qui remplit de joie les assièges, épouvanta les assiegeans. Enfin, après un siège de treize mois (i), IVlosiemah, privé d'espoir, reçut avec joie

(i) Nicéphore et Théophaiie conviennent que le siège de Constantinople fut levé le i5 août (A. D. 718). Mais le

Page 1