‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 43 sur 62 · HISTOIRE BE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE BE LA DECADENCE

donnait à Damas : ils furent massacres indistinctement en dëpit des lois de l'hospitalité : on dressa la table sur leurs corps , et les gémissemens de leur agonie augmentèrent la bonne humeur des convives. L'issue de la guerre civile e'tablit solidement la dynastie des Abbassides ; mais les chrétiens furent les seuls qui dussent triompher du résultat de ces haines et des pertes qu'avaient éprouvées les disciples de Mahomet (i).

Révolte de Cependant si les suites de cette révolution n'eus- D. ^nss!^^' ^^^^ P^^ porté atteinte à la force et à l'unité de l'empire des Sarrasins , une génération aurait suffi pour remplacer tous les musulmans qu'avait moissonnés la guerre civile. Dans la proscription des Ommiades, Abdalrahman, jeune Arabe du sang royal, avait échappé seul à la fureur de ses ennemis : on le poursuivit des rives de l'Euphrate aux vallées du mont Atlas. Son arrivée dans le voisinage de l'Espagne ranima le zèle de la faction des Blancs. Jusqu'ici les Persans s'étaient mêlés seuls de la cause des Abbassides ; l'Occident n'avait point eu de part à la guerre civile , et les serviteurs de la famille détrônée

(i) Foyez Abulféda {Jnnal. moslem., p. i36-i45 ), Eutychius {^AnnaL, t. ii , p. 892 , vers. Pococke), Elmacin ( Hist. Saracen., p. 109-121), Abulpharage (^wf. dynast., p. i34- 3 4o)> Roderic de Tolède ( Hlstoria Ârabum, c. 18, p. 33 ) , Théophane ( Chronographie , p. 356 , 367 , qui parle des Abbassides sous les noms de XapuTuvirai et de Muv^oÇo^ot') et la Biblioth, d'Herbelot , articles Ommiades j Abbassides ^ Mœrwan , Ibrahim , Saffah , Abou-^Moslein»

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y possédaient encore , mais d'une manière précaire , leurs terres et les emplois du gouvernement. Fortement excites par la reconnaissance, l'indignation et la crainte , ils engagèrent le petit-fils du calife Hashem à monter sur le trône de ses ancêtres. Dans la situation de'sespere'e où il se trouvait, l'extrême téme'rité et l'extrême prudence n'avaient guère adonner qu'un même conseil. Les acclamations du peuple saluèrent son arrivée sur la côte d'Andalousie; et après des efforts couronnes par le succès , Abdalraliman e'tablit le trône de Cordoue et fut la tige des Ommiades d'Espagne , qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l'Atlantique aux montagnes des Pyrénées (i). Il tua dans un combat un lieutenant des Abbassides, qui était venu attaquer ses possessions avec une escadre et une armée. Un audacieux émissaire alla suspendre devant le palais de la Mecque la tête d'Ala , conservée dans du sel et du camphre; et le calife Almansor se félicita, pour sa sûreté , d'être séparé d'un si formidai)le adversaire par les mers et une vaste étendue de pays. Leurs nouveaux projets et leurs déclarations de guerre n'eurent aucun effet : l'Espagne, au lieu d'ouvrir une porte à la conquête de l'Europe , fut détachée du tronc de la monarchie et, engagée dans des

(i) Consultez sur la révolulion d'Espagne , Pioderic de Tolède (c. 18 , p. 34 ? etc.) , la Blhliothcca arahico-hispana ( t. II, p. 3o-i 98 ) et Cardonne {HLst, de VA/riq. et de VEsp. , 1. 1, p. 180-197, 2o5, 272, 323 , etc.).

guerres continuelles avec l'Orient, elle se montra disposée à maintenir la paix et des liaisons d'amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de Tnpie di- France. L'exemple des Ommiades fut suivi par les liiat. clescendans vrais ou supposes d Ali , les Edrissites

de Mauritanie et les Fatimites de l'Egypte et de l'Afrique , les plus puissans de tous. Au dixième siècle, trois califes ou commandeurs des fidèles qui régnaient a Bagdad, à Gairoan et a Cordoue, se disputaient le le trône de Mahomet ; ils s'excommuniaient les uns les autres , et n'étaient d'accord que sur ce principe de discorde, qu'un sectaire est plus odieux et plus coupable qu'un infidèle (i).

Magnîfi- La Mecque était le patrimoine de la ligne de lifeir A.^ d!^^^^^^*" ' ™^^^ ^^^ Abbassides ne songèrent jamais à 750-960. habiter la ville du prophète. Ils prirent en aversion Damas , qui avait été la résidence des Ommiades souillée par leur sang ; et Almansor, frère et successeur de Saffah , jeta les fondemens de Bagdad (2) ,

(i) Je ne réfuterai pas le» erreurs bizarres et les chimères de sir William Temple (ses (Sucres, vol. jii , p. 871-374, édil. i/z-8**) et de Voltaire {^Hist. générale , c. 28 , tom. 11 ,^ p. 1 24 j 125 , édit. de Lausanne ) sur la division de l'empire des Sarrasins. Les erreurs de Voltaire viennent d'un défaut de connaissances et de réflexion ; mais sir "William fut trompé par un imposteur espagnol qui a fabriqué une histoire apocryphe de la conquête de l'Espagne par les Arabes.

(2) Le géographe d'Anville {^tEuplirate et le Tigre ^ p. 121-123) et d'Herbelot ( ^/^>//o/^. orient., p. 167, 168) suffisent pour faire connaître Bagdad. Nos voyageurs, Pietro délia Valle (t. i , p. 688-698), ïavernier (t. i , p. 23o-238),

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où residèrent pendant cinq cents ans les califes ses successeurs (i). On plaça la nouvelle capitale sur la rive orientale du Tigre , environ quinze milles audessus des ruines de Modain; on l'environna d'un double mur de forme circulaire ; et tel fut le rapide accroissement de cette cité , qui n'est plus aujourd'hui qu'une ville de province , que huit cent mille hommes et soixante mille femmes de Bagdad et des villages voisins assistèrent aux funérailles d'un saint chéri du peuple. Dans cette cité de paix (2), au miheu des richesses de l'Orient , les Abbassides dédaignèrent bientôt la modération et la simplicité des premiers califes , et voulurent égaler la magnificence

Thevenot (part. 11 , p. 209-212 ), Otter (t. i, p. 162-168), et Niebuhr {^Voyage en Arabie , t. 11, p. 239-27 1 ) , ne l'ont vue que dans sa décadence*, et, à ma connaissance, le géographe de Nubie (p. 204) et le juif Benjamin de Tudele {Itinerarlum ^ p. 11 2-1 23, par Const. l'empereur, apud Elzevir i633 ) , sont les seuls écrivains qui aient vu Bagdad sous le règne des Abbassides.

(i) On posa les fondemens de Bagdad, A. H. i45 ( A. D« 762 ). Mostasem , le dernier des Abbassides , tomba au pouvoir des Tartares, qui le mirent à mort , A. H. 656 (AD. 1268, le 20 février).

(2) Medinat al Salem , Dar al Salam. Urbs pacis ou 'EiftjvoTToXtç ( Irenopolis), selon la dénomination encore plus élégante que lui ont donnée les écrivains de Byzance. Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'étymologie de Bagdad , mais ils conviennent que la première syllabe signifie un jardin en langue persane ; le jardin de Dad, ermite chrétien, dont la cellule était la seule habitation qui se trouvât à l'endroit oii l'on bâlit la ville.

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des rois de Perse. Almansor^ après avoir fait tant de guerres et élevé un si grand nombre d'édifices , laissa à peu près trente millions sterling en or et en argent (i); et ses fils, soit par leurs vices, soit par leurs vertus , dissipèrent ce trésor en peu d'années. Mahadi , l'un d'entre eux , dépensa six raillions de dinars d'or en un seul pèlerinage à la Mecque. Ce put être par des motifs de charité et de dévotion qu'il établit des citernes et des caravanserais sur une route de sept cents milles ; mais cette troupe de chameaux chargés de neige qui marchaient à sa suite ^ ne pouvait servir qu'à étonner les Arabes et à rafraîchir les liqueurs et les fruits qu'on servait sur la table du prince (2). Les courtisans ne manquèrent pas sans doute de combler d'éloges la libéralité d'Almamon son petit- fils, qui, avant de descendre de cheval, distribua les quatre cinquièmes du revenu d'une province , deux millions quatre cent mille dinars d'or. Aux noces du même prince , on sema sur la tête de l'épousée mille perles de la première grosseur (3) ; et une loterie de terres et de maisons ,

(i) Reliquit in œrario sexcenties millies mille stateres ^ et quater et vicies millies mille aureos aureos, ( Elmaciri , Hist, Saracen.^ p. 126.) J'ai évalué les pièces d'or à huitschellings, et j'ai supposé que la proportion de l'or à l'argent était de douze à un ; mais je ne garantis pas les quantités numériques d'Erpenius; et les Latins ne sont guère au-dessus des Sauvages dans les calculs d'arithmétique.

(2) D'Herbelot , p. 53o; Abulféda, p. i54, nivem Meccam. apportavit , rem, ihi aut nunquam aut rarissime visam.

(3) Abulféda (p. 184-189) décrit la magnificence et la

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dispensa aux courtisans les capricieuses faveurs de la fortune. Au déclin de l'empire , l'éclat de la cour s'accrut au lieu de diminuer , et un ambassadeur grec eut occasion d'admirer ou de regarder en pitié la magnificence du faible Moctader. <( Toute l'armée du calife , tant cavalerie qu'infanterie , était sous les armes , dit l'historien Abulféda , et composait un corps de cent soixante mille hommes; les grandsofficiers, ses esclaves favoris, se tenaient près de lui , vêtus de la manière la plus brillante , avec des baudriers éclatans d'or et de pierreries. On voyait ensuite sept mille eunuques , parmi lesquels on en comptait quatre mille blancs et le reste noir; il y avait sept cents portiers ou gardes d'appartemens. On voyait voguer sur le Tigre des chaloupes et des gondoles décorées de la manière la plus riche. La somptuosité n'était pas moindre dans l'intérieur du palais , orné de trente-huit mille pièces de tapisserie , parmi lesquelles douze mille cinq cents étaient de soie brodées en or ; on y trouvait vingt-deux mille tapis de pied. Le calife entretenait cent lions avec

libéralité d'Almamon. Milton a fait allusion à cet usage de l'Orient :

« Ou bien aux lieux où l'Orient pompeux répand sur ses rois, de sa main opulente , l'or et les perles de la Barbarie, v

Je me suis servi de l'expression moderne de loterie pour rendre les missilia des empereurs romains , lesquels accordaient un prix ou un lot à celui qui le saisissait lorsqu'on ie jetait au milieu de la foule.

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un garde pour chacun d'eux (i). Entre autres raffîiiemens d'un luxe merveilleux , il ne faut pas oublier un arbre d'or et d'argent qui portait dix-huit grosses branches , sur lesquelles , ainsi que sur les plus petits rameaux, on apercevait des oiseaux de toute espèce, faits , ainsi que les feuilles de l'arbre , des mêmes métaux précieux. Cet arbre se balançait comme les arbres de nos bois , et alors on entendait le ramage des différens oiseaux. C'est au milieu de tout cet appareil que l'ambassadeur grec fut conduit par le visir au pied du trône du calife (2). » En Occident, les Ommiades d'Espagne soutenaient avec la même pompe le titre de commandeur des fidèles. Le troisième et le plus grand des Abdalrahman éleva à trois milles de Cordoue, en l'honneur de sa sultane favorite, la ville , le palais et les jardins de Zehra. Il y employa vingt-cinq années de travail et plus de neuf millions sterling; il lit venir de Constantinople les sculpteurs et les architectes les plus habiles de son siècle ; douze cents colonnes de marbre d'Espagne et d'Afrique ,

(i) Lorsque Bell d'Antermony {Travels ^ vol. i, p. 99) accompagna l'ambassadeur russe à l'audience de l'infortuné Shah Hussein de Perse, on amena deux lions dans la salle d'assemblée, afin de montrer le pouvoir du monarque sur les animaux les plus farouches.

(2) Abulféda , p. 287 ; d'Herbelot , p. 690. Cet ambassadeur grec arriva à Bagdad A. H. 3o5, A. D. 917. Dans le passage d Abulféda , je me suis servi, avec quelques changemcns , de la traduction anglaise du savant et aimable M. lïarrisde Salisbury [Philologicaî Enquiries ^ 363, 364).

DE l'empire romain, ciiap. LU. 383 de Grèce et d'Italie , soutenaient ou décoraient ces édifices. La salle d'audience était incrustée d'or et de perles; et des figures d'oiseaux et de quadrupèdes d'un prix infini environnaient un grand bassin placé au centre. Dans un pavillon élevé, situé au milieu des jardins , se trouvait un de ces bassins ou fontaines si délicieuses dans les climats chauds; mais qui, au lieu d'eau , était remplie du vif-argent le plus pur. Le sérail d'Abdalrahman , en comptant ses femmes, ses concubines et ses eunuques noirs, était composé de six mille trois cents personnes; et lorsqu'il allait à l'armée, il était suivi de douze mille gardes à cheval portant des baudriers et des cimeterres garnis en

or(i).

Dans une condition privée , la pauvreté et la su- Effets de

, T ^. , . ^ w . . cette raagni-

bordmation répriment sans cesse nos désirs; mais ficencesurie un despote dont les volontés sont aveuglément sui- ^^^ ^°[ ^"J vies , dispose de la vie et du travail de millions d'hom- î^^!*.^^"'^ ^^*

' * individus.

mes toujours prêts à satisfaire sur-le-champ ses fantaisies. Une si brillante position nous éblouit, et quels que soient les conseils de la froide raison, il en est peu parmi nous qui se refusassent opiniâtrement à essayer des plaisirs et des soins de la royauté. Il peut donc être de quelque utilité d'indiquer sur

( I ) Cardonne, Hist. de V Afr. et de VEsp., 1. 1 , p. 33o-336. La description et les gravures de i'Alhambra, qui se trouvent dans les Voyages de Swinhurne ( p. 1 7 1 - 1 88 , en angl.) , donnent une juste idée du goût et de l'architecture des Arabes,

cet objet ropinion de ce même Abdalrahman, dont la magnificence a peut-être excité notre admiration et notre envie, et de rapporter un écrit de sa main, trouvé dans son cabinet après sa mort. « J'ai maintenant régné plus de cinquante ans , toujours victorieux ou en paix ; j'étais chéri de mes sujets , redouté de mes ennemis , et respecté de mes alliés. J'ai obtenu au gré de mes désirs la richesse et les honneurs, la puissance et le plaisir, et il semble que rien sur la terre n'a dû manquer à ma félicité. Dans cette situation, j'ai compté avec soin les jours de bonheur véritable qui ont été mon partage ; ils se montent à quU' torze... O homme! ne place pas ta confiance dans ce monde (i). )) Le luxe des califes, si inutile à leur bonheur privé, affaiblit la vigueur et mit des bornes à l'agrandissement de l'empire des Arabes. Les premiers califes ne s'étaient occupés que de conquêtes

(i) Cardonne, 1. 1, p. 829 , 33o. Les détracteurs de la -vie humaine citeront d'un air triomphant cet aveu , les complaintes de Salomon sur les vanités de ce monde ( voyez le poème verbeux mais éloquent de Prior) et les dix jours heureux de l'empereur Seghed ( Rambler , n"* 204 , 2o5 ) ; leurs projets sont d'ordinaire immodérés , et leur évaluation rarement impartiale. Si je puis parler de moi (le soûl homme dont je puisse parler avec certitude ) , mes journées de bonheur ont excédé de beaucoup le petit nombre que nous indique le calife d'Espagne , et elles continuent encore; et je ne craindrai pas d'ajouter que le plaisir que je trouve à la composition de cet Ouvrage, joue un grand rôle daus le calcul de mes journées heureuses.

i)E l'empire romain, chap. lu. 385 temporelles et spirituelles; et après avoir pourvu à leur dépense personnelle , qui se bornait aux nécessites de la vie, ils employaient scrupuleusement tout leur revenu à ces pieux desseins. La multitude des besoins et le défaut d'économie appauvrirent les Abbassides; au lieu de se livrer aux grands objets de l'ambition , ils dévouaient à la rechercbe du faste et du plaisir leur temps , leurs sentimens et les forces de leur esprit. Des femmes et des eunuques usurpaient les récompenses dues à la valeur, et le camp royal se trouvait encombré par le luxe du palais. Les sujets du calife prenaient les mêmes mœurs. Le temps et la prospérité avaient calmé leur sévère enthousiasme ; ils cherchaient la fortune dans les travaux de l'industrie, la gloire dans la culture des lettres, et le bonheur dans la tranquillité de la vie domestique. La guerre n'était plus la passion des Sarrasins , et l'augmentation de la solde ^ des largesses souvent renouvelées , ne suffisaient plus pour séduire les descendans de ces braves guerriers , qui arrivaient en foule sous le drapeau d'Abubeker et d'Omar, attirés par l'espoir du butin et celui du paradis.

Sous le règne des Ommiades, les musulmans bor- introJucnaient leurs études à l'interprétation du Koran et à *'''°/*^ '^ '^^'

1 terature par-

la culture de l'éloquence et de la poésie dans leur !"^ ^^* ^'^"

^ , '- bes. A. D.

langue naturelle. Un peuple toujours exposé aux 7^4, stc.8i3, dangers de la guerre , doit estimer l'art de la médecine , ou plutôt l'art de la chirurgie ; mais les médecins arabes se plaignaient tout bas de voir l'exercice et la tempérance réduire a peu de chose le nombre

(les "malades (i). Les sujets des Abbassides, après leurs guerres civiles et leurs guerres domestiques, sortaient de la léthargie où s'étaient endormis les esprits. Ils employèrent le loisir qu'ils avaient acquis à satisfaire la curiosité que commençait a leur inspirer l'étude des sciences profanes. Cette étude fut d'abord encouragée par le calife Almansor , qui , outre ses connaissances sur la loi musulmane , s'était adonné avec succès à l'astronomie. Mais lorsque Almamon , le septième des Abbassides, monta sur le trône , il accomplit les desseins de son grand-père , et appela de toutes parts les muses à sa cour. Ses ambassadeurs à Constantinople , ses agens dans l'Arménie , la Syrie et l'Egypte , rassemblèrent les écrits delà Grèce; il les fit traduire en arabe par d'habiles interprèles, il exhorta ses sujets à les lire assidûment, et le successeur de Mahomet assista avec plaisir et avec modestie aux assemblées et aux disputes dessavans. (C II n'ignorait pas , dit Abulpharage , que ceux dont la vie est dévouée au perfectionnement de leurs facultés raisonnables , sont les élus de Dieu , ses meilleurs et ses plus utiles serviteurs. L'ignoble ambition des Chinois et des Turcs peut s'enorgueillir de l'industrie de leurs mains ou de leurs jouissances

(i) Le Gulistan (p. aBg) raconte la conversation de Mahomet et d'un médecin ( EpistoL Renaudot , in Fabricius , Bihl. grœc, 1. 1, p. 8i4). Le prophète lui-même était versé dans l'art de la médecine ; et Gagnier ( Vie de Mahomet ^ t, 111, p. 894-4^5 ) a donné un extrait des aphorismes qui subsistent sous son nom.

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sensuelles ; cependant ces habiles ouvriers ne doivent considérer qu'avec une jalousie sans espoir les hexagones et les pyramides des cellules d'une ruche d'abeilles (i). La férocité des lions et des tigres doit épouvanter ces hommes braves, et dans les plaisirs de l'amour leur vigueur est bien au-dessous de celle des plus vils quadrupèdes. Les maîtres de la sagesse sont les véritables flambeaux et les législateurs du monde , qui , sans eux , retomberait dans l'ignorance et la barbarie (2). » Les princes de la maison d'Abbas qui succédèrent à Almamon eurent la même curiosité et le même zèle; leurs rivaux, les Fatimites

(1) Voyez les détails de celte curieuse architecture dans Réaumur (Hist. des Insectes, t. v, Mémoire 8). Ces hexa— gones sont terminés par une pyramide. Un mathématicien a cherché quels angles des trois côtés d'une semblable pyramide rempliraient l'objet donné avec la moindre quantité de matière possible, et il a fixé le plus grand à cent neuf degrés vingt- six minutes , et le plus petit à soixante-dix degrés trente -quatre minutes. La mesure que suivent les abeilles est de cent neuf degrés vingt-huit minutes , et de soixante - dix degrés trente - deux minutes. Cette parfaite concordance ne fait cependant honneur à l'ouvrage qu'aux dépens de l'artiste, car les abeilles ne sont pas instruites dans la géométrie transcendante.

(2) Saed-Ebn-Ahmed , cadi de Tolède , qui mourut A. H. 462 , A. D. 1069 , a fourni à Abulpharage ( Dynast., p. 160) ce passage curieux , ainsi que le texte du Spécimen Historiœ Arahum de Pococke. Des anecdotes littéraires sur les phi-p losophes et les médecins, etc., qui ont vécu sous chaque calife , forment le principal mérite des Dynasties d'Abulpharage.

d'Afrique et les Ommiades d'Espagne , ég-aîement commandeurs des fidèles , furent aussi, comme eux , les protecteurs des sciences : on vit dans les provinces les e'mirs indépendans accorder au savoir cette protection qu'ils regardaient comme un des apanages de la royauté , et leur émulation répandit de Samarcande et de Bochara à Fez et à Cordoue le goût des sciences et les récompenses qu'elles méritent. Le visir de l'un de ces sultans donna deux cent mille pièces d'or pour bâtir a Bagdad un collège qu il dota d'un revenu de quinze mille dinars. Il en sortit peutêtre, dans différens temps, six mille disciples de toutes les classes , depuis le fils du noble jusqu'à celui de l'artisan : les pauvres élèves recevaient une somme qui suffisait à leurs besoins ; et les professeurs recevaient des salaires proportionnés à leur mérite ou à leur talent. Dans toutes les villes, la curiosité des amateurs et la vanité des riches multipliaient les copies des productions de la littérature arabe. Un simple docteur se refusa aux invitations du sultan de Bochara, parce que le transport de ses livres aurait exigé quatre cents chameaux. La bibliothèque des Fatimites contenait cent mille manuscrits , d'une trèsbelle écriture et d'une reliure magnifique, qu'on prêtait sans crainte et sans difficulté aux étudians du Caire. Cependant ce nombre paraîtra encore bien modéré , si on veut croire que les Ommiades d'Espagne avaient formé une bibliothèque de six cent mille volumes , parmi lesquels on en comptait quarante-quatje pour le catalogue. Cordoue leur capi-

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taie , et les villes de Malaga , d'Almeria et de Miircie donnèrent le jour à plus de trois cents auteurs; et il y avait au moins soixante-dix bibliotht'ques publiques dans les villes seules du royaume d'Andalousie. Le règne de la littérature arabe s'est prolongé l'espace d'environ cinq siècles, jusqu'à la grande irruption des Mongoux , et il fut contemporain de la période la plus ténébreuse et la plus oisive des annales européennes ; mais il paraît que la littérature orientale a décliné depuis que les lumières ont paru en Occident (i).

Dans les bibliothèques des Arabes , ainsi que dans Leur vécelles de l'Europe , la plus grande partie de cette grès aanfie» énorme masse de volumes n'offrait qu'une valeur lo- *'^'^"^^^cale et un mérite imaginaire (2). On y voyait entassés une multitude d'orateurs et de poètes , dont le style était analogue au goût et aux mœurs du pays ; d'histoires générales et particulières auxquelles chaque génération nouvelle apportait son tribut de héros et

(1) Ces anecdotes littéraires sont tirées de la Blhliotheca arahico-hispana (t. 11 , p. 38, 71, 201 , 202) , de Léon l'Africain (Z>e Jrab, medicis et philosophis , in Fabricius , Bihl. grœc. y t. XIII, p. ^59-298, et en particulier p. 274), de Renaudot {Hist. patriar, Alex, , p. 274, o,j5 , 536 , 537), ^'• des Remarques chronologiques d'Abulpliarage.

(2) Le catalogue arabe de l'Escuiial donnera une juste idée de la proportion des classes. Dans la Bibliothèque du Caire, les manuscrits d'astronomie et de médecine montaient à six mille cinq cents, avec deux beaux globes , l'un d'airain et l'autre d'argent ( J5/W. arab.-hisp. , t. i , p. 417 ).

SqO histoire de la DiCADENCE

d'evenemens ; de recueils et de commentaires sur la jurisprudence, qui tiraient leur autorite de la loi du prophète ; d'interprètes du Koran et de traditions orthodoxes ; enfin toute l'armée de ces théologiens polémiques, mystiques, scolastiques et moralistes, regardés comme les derniers ou les premiers des écrivains, selon qu'on les considère de Toeil du scepticisme ou de celui de la foi. Les livres de science ou de spéculation pouvaient être partagés en quatre classes, la philosophie, les mathématiques , l'astronomie et la médecine. Les écrits des sages de la Grèce furent traduits et développés en langue arabe , et on a retrouvé dans ces versions quelques traités dont l'original est aujourd'hui perdu (i) : les Orientaux traduisirent et ils étudièrent, entre autres, les écrits d'Aristote et de Platon , d'Euclide et d'Apollonius , de Ptolémée , d'Hippocrate et de Galien (2). Parmi les

(i) On y a retrouvé , par exemple , les cinquième , sixième et septième livres (le huitième manque toujours) des sections coniques d'Apollonius Pergaeus , qui ont été imprimés en 1661 , d'après le manuscrit de Florence ( Fabr. , Bibl. grœc. , t. 11 , p. 550 ). Au reste , les savans jouissaient déjà du cinquième livre, deviné et rétabli par Viviani, {Voy, son éloge d.ins Fonlenelle, t. v, p. 69, etc.).

(2) Reuaudot ( Fabricius , Bihl. grœc. , 1. 1, p. 812,816) discute d'une manière très-philosophique le mérite de ces versions arabes , pieusement défendues par Casiri ( Bihliot, arah.-hisp., 1. 1, p. 238-24o). La plupart des traductions de Platon, d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, etc., sont attribuées à Honain , médecin de la secte de Nestorius , qui vivait à la cour des califes de Bagdad , et qui mourut A. B.

DE l'empire romaiin. ciiap. LU. 39 r systèmes d'idées qui ont \arie a\ec le goût de chaque siècle, les Arabes adoptèrent la philosophie d'Aristole , également intelligible ou également obscure pour les lecteurs de tous les temps. Platon avait écrit pour les Athéniens; et l'esprit de ses allégories est uni d'une manière trop intime à la langue et à la religion de la Grèce. Après la chute de cette rehgion, les pe'ripateticiens, sortant de leur obscurité, triomphèrent dans les controverses des sectes orientales , et leur fondateur fut rendu long-temps après par les musulmans d'Espagne aux écoles latines (1). En physique , les progrès des véritables connaissances avaient été retardés par les enseignemens de l'académie et du lycée , qui avaient mis dans cette science le raisonnement a la place de l'observation. La superstition a fait trop d'usage de la métaphysique de l'esprit infini et de l'esprit fini ; mais la théorie et la pratique de la dialectique fortifient nos facultés intellectuelles ; les dix catégories d'Aristote généralisent et mettent en ordre nos idées (2} , et son syllo-

876. Il était à la tête d'une école ou d'un atelier de traducteurs , et les ouvrages de ses disciples ont été publiés sous son nom. Fq;^e2 Abulpharage [Dynast., p. 88, 1 15, 171-174, et apiid Assemani, BibL orient. , t. 11 , p. 4^8) , d'Hcrbelot {Bibl. orient., p. 4^6), K.s,sem2^n\{Bihl. orient., t. m , p. 164), et Casiri {BibL arabico-hispana^ t. i, p. 288, etc., aSi , 286- 290, 3o2-3o4 , etc. ).

(1) VojezWoù\ç\m^ Tnstit. Hist. ecclés., p. 181, 214, ii36 , 257, 3i5, 338 , 3()6, 438 , eic

(2) Le Commentaire le plus élégant sur les catégories ou

gisme est Parme la plus tranchante de la dispute. Les écoles des Sarrasins l'employaient avec habileté ; mais comme il sert plus à découvrir l'erreur que la vérité, il ne faut pas s'étonner de voir dans la succession des temps les maîtres et les disciples tourner sans cesse dans le même cercle d'argumens. Les mathématiques ont un avantage particulier; c'est que dans le cours des siècles elles peu vent toujours faire des progrès^ sans jamais avoir de mouvement rétrograde ; mais, si je ne me trompe , les Italiens du quinzième siècle prirent la géométrie au point où elle se trouvait chez les anciens ; et quelle que soit l'étymologie du mot algèbre , les Arabes eux-mêmes attribuent modestement cette science à Diophante , l'un des géomètres de la Grèce (i). Ils cultivèrent avec plus de succès l'astronomie, qui élève l'esprit de l'homme, et qui lui apprend a dédaigner la petite planète qu'il habite , et son existence passagère. Le calife Almamon fournit les instrumens dispendieux nécessaires

prédicamens d'Aristote , est celui qu'on trouve dans les Philosophical arrangements de M. Jacques Harris {^Londres 1775,, ///-8^) , qui s'efforce de ranimer l'étude de la littérature et de la philosophie des Grecs.

(i) Abulpharage , Dynast. ^ p. 8 r "2252; Bihl. arahico^ hispana ^ t. i,p. Syo, 871. 7/2 r^wew (dit le primat des jacobites ) si immiserit se lector , oceanum hoc in génère {algebrœ) inveniet. On ignore en quel temps Diophante d'Alexandrie a vécu; mais ses six livres existent encore, et ils ont été expliqués par le Grec Planude cl le Français Meziriac ( Fabricius , Bibl. grœc. , t. iv, p. 1 2-î 5 ).

DE l'empire romain. CHAP. LIT. 393

aux observateurs : le pays des Chaldeens offrait pourtant un terrain également uni, et un même horizon toujours sans nuage : les mathématiciens mesurèrent avec exactitude dans les plaines de Sennaar , et une seconde fois dans celles de Cufa , un degré du grand cercle de la terre, et ils trouvèrent que la circonférence entière du globe est de vingt-quatre mille milles (i ). Depuis le règne des Abbassides jusqu'à celui des petits-fîls de Ta merlan, on observa les étoiles avec zèle , mais sans le secours des lunettes : et les tables astronomiques de Bagdad , d'Espagne et de Samarcande (2) corrigent quelques erreurs de détail , sans oser renoncer à l'hypothèse de Ptolémée , et sans faire un pas vers la découverte du système solaire. Les vérités de la science ne pouvaient réussir dans les cours de l'Orient que par le secours de l'ignorance et de la sottise : on aurait dédaigné l'astronome , s'il

(1) Abulféda { Annal, moslem., p. 210, 211, vers. Reiske) décrit cette opération d'après Ibn-Challecan et les meilleurs historiens. Ce degré ^ exactement mesuré y était de deux cent mille coudées royales ou hashémites*, mesure que les Arabes avaient empruntée des livres divins et des usages de la Palestine et de l'Egypte ; cette ancienne coudée se trouve quatre cent fois sur chaque côté de la base de la grande pyramide, et elle paraît indiquer les mesures primitives et universelles de l'Orient. ( Voyez la Métrologie du laborieux M. Paucton, p. 1 01-195. )

(2) Voyez les Tables astronomiques d'Ulugh-Begh, avec la Préface du docteur Hyde , dans le premier volume de hOn Syntagma dissertationum , 0\fov(!i-, 1767.

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