‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 44 sur 62 · HISTOIKE DE LA DÉCADE?S"CT · texte numérisé non relu

HISTOIKE DE LA DÉCADE?S"CT

n'avait pas avili sa sagesse et son honnêteté par les vaines pre'dictions de l'astrologie (i) ; mais les Arabes ont obtenu de justes éloges dans la science de la médecine. Mesua et Geber, Razis et Avicène se sont élevés à la hauteur des Grecs : il y avait dans la ville de Bagdad huit cent soixante médecins autorisés , riches de l'exercice de leur profession (2). En Espagne on confiait la vie des princes catholiques au savoir des Sarrasins (3) , et l'école de Salerne , fruit des lumières qu'ils avaient apportées , fit revivre les préceptes de l'art de guérir en Italie et dans le reste de l'Europe (4). Les succès particuliers de chacun de ces médecins durent être soumis à l'influence de plusieurs causes personnelles et accidentelles ; mais on

(1) Albumazar et les meilleurs astronomes arabes con- "venaient de la vérité de l'astrologie ; ils tiraient leurs prédictions les plus certaines, non pas de Vénus et de Mercure, mais de Jupiter et du Soleil ( Abulpharage , Dynast. , p. i6i-i63 ). Voyez sur l'état et les progrès de l'astronomie en Perse, Chardin ( Voyages , t. m , p. 162-283 ).

(2) Btbl. arab-hisp., t. i , p. 438. L'auteur original raconte une histoire plaisante d'un praticien ignorant , mais sans malice.

(3) En 966, Sanche-le-Gras , roi de Léon, fut guéri par les médecins de Cordoue (Mariana, 1. viii, c. 7 ; 1. 1, p. 3 1 8).

(4) Muratori discute d'une manière savante et judicieuse (^Antiquit. Ital. med. œvi,X. m , p. 932-940) ce qui a rapport à l'école de Salerne et à l'introduction en Italie des connaissances des Arabes. ( Voy, aussi Giannone, Istoria civile di Napoli , t. Il, p 119-127).

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peut se former une idée plus positive de ce qu'ils savaient en général sur Tanatomie ( i ),labotanique (2) et la chimie (3), les trois bases de leur théorie et de leur pratique. Un respect superstitieux pour les morts bornait les Grecs et les Arabes a la dissection des singes et autres quadrupèdes. Les parties les plus solides et les plus visibles du corps humain étaient connues du temps de Galien ; mais la connaissance plus approfondie de sa construction était réservée au microscope et aux injections des artistes modernes. La botanique exige des recherches fatigantes , et les découvertes de la zone torride purent enrichir de deux mille plantes l'herbier de Dioscoride. Par rap-

(i) Voyez un tableau bien fait des progrès de l'anatoraie , dans Wotton ( Refiections on ancient and modem learning^ p, 2o8-256). Les beaux esprits ont indignement attaqué sa réputation dans la Controverse de Boyle et de Bentley.

(2) Bihliot. arab.-hispan. , t. i , p. 275. Al-Beilliar de Malaga , leur plus grand botaniste , avait voyagé en Afrique , dans la Perse et dans l'Inde.

(3) Le docteur Watson {^Eléments qf chemistry , vol. i, p. 17, etc.) convient que les succès des Arabes en chimie leur appartenaient en propre : il cite toutefois le modeste aveu du fameux Geber, écrivain du neuvième siècle ( d'Herbelot, p. 387) , qui disait avoir tiré des anciens sages la plus grande partie de ses lumières, peut-être sur la transmutation des métaux. Quelles que fussent l'origine ou l'étendue de leurs connaissances, il paraît que les arts de la chimie et de Talchimie étaient répandus en Egypte au moins trois siècles avant Mahomet [PVottons Refiections ^ p. 12 1-1 33 ; Paw, Recherches sur les Égyptiens et sur les Chinois , t. i , p. 376-429).

port à la chimie , les temples et les monastères cle rÉg-ypte pouvaient conserver la tradition de quelques lumières ; la pratique des arts et des manufactures avait appris un grand nombre de procèdes utiles ; mais la science doit son origine et ses progrès au travail des Sarrasins. Les premiers, ils se servirent de Falambicpour la distillation , et c'est d'eux que nous en est venu le nom ; ils analysèrent les substances des trois règnes ; ils observèrent les distinctions et les affinités des alkalis et des acides, et tirèrent des remèdes doux et salutaires des minéraux les plus dangereux. Cependant la transmutation des métaux et l'ellxir d'immortalité furent les recherches dont la chimie arabe s'occupa le plus. Des milliers de savans virent disparaître leur fortune et leur raison dans les creusets de l'alchimie ; le mystère , la fable et la superstition s'unirent, dignes associés pour travailler à l'accomplissement du grand œuvre.

Défaut d'é- Cependant les musulmans s'étaient privés des plus goùVet' de grands avantages que donne la lecture des auteurs liberté. ^^ j^ Grècc et de Rome ; je veux dire de la connaissance de l'antiquité, de la pureté de goût, et de la liberté de penser. Les Arabes , enorgueillis des richesses de leur langue , dédaignaient l'étude d'un idiome étranger. Ils choisissaient les interprètes grecs parmi les chrétiens qui leur étaient soumis ; ces interprètes faisaient leurs traductions quelquefois sur le texte original , plus souvent peut-être sur une version syriaque; et les Sarrasins, après avoir publié dans leur langue un si grand nombre d'ouvrages suc

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l'astronomie, la physique et la médecine , ne paraissent pas avoir traduit un seul poète , un seul orateur , ou même un seul historien (i). La mythologie d'Homère aurait révolté la sévérité de leur fanatisme; ils gouvernaient dans une paresseuse ignorance les colonies des Macédoniens et les provinces de Carthage et de Rome : on ne se souvenait plus des héros de Plutarque et de Tite-Live , et l'histoire du monde , avant Mahomet, était réduite à une courte légende sur les patriarches , les prophètes et les rois de la Perse. Les auteurs grecs et latins qui remplissent notre éducation ont peut-être pu nous inspirer un goût trop exclusif: je ne me presse pas de condamner la littérature et le jugement des nations dont j'ignore la langue. Je sais toutefois que les auteurs classiques peuvent enseigner beaucoup de choses, et je crois que les Orientaux en ont beaucoup à apprendre; ils manquent en particulier d'une sorte de dignité tempérée dans le style, de nos belles proportions de l'art, des formes de la beauté visible et intellectuelle, du talent de tracer avec justesse les caractères et les passions, d'embellir un récit ou un argument, et de dresser d'une manière régulière lar fabrique de l'épo-

(i) Abulpliarage ( Dynast. , p. 26-148 ) cite une version syriaque des deux poèmes d'Homère , par Théophile , maronite chrétien du mont Liban , qui professait l'astronomie à Roha ou Edesse vers la fin du huitième siècle : son ouvrasre serait une curiosité littéraire. J'ai lu quelque part, mais sans le croire, que les Vies de Plutarque furent traduites en langue turque pour Mahomet 11.

pee OU du drame (1). L'empire de la vérité et de la raison est toujours à peu près le même. Les philosophes d'Athènes et de Rome jouissaient de la liberté civile et de la liberté relig^ieuse ; ils en soutenaient les droits avec courage. Leurs écrits sur la morale et la politique auraient relâché peu à peu les fers du despotisme oriental ; ils auraient répandu un esprit général de discussion et de tolérance : en les lisant , les sages Arabes auraient pensé que leur calife pouvait bien être un tyran , et leur prophète un imposteur (2). L'instinct de la superstition futalarmé même des sciences abstraites , et les docteurs de la loi les plus sévères condamnèrent l'imprudente et pernicieuse curiosité d'Almamon (3). Il faut attribuer à la soif du martyre, aux visions sur le paradis, et au dogme de la prédestination , l'indomptable enthousiasme du prince et du peuple. L'épée des Sarrasins

(i) J'ai lu avec beaucoup de plaisir le Commentaire latin de sir Williams Jones sur la poésie asiatique ( Londres , 1774» in-%^)y que cet homme merveilleux, par ses connaissances sur les langues , publia dans sa jeunesse. Aujourd'hui que son goût et sa raison sont parvenus à toute leur maturité, il diminuerait j^eut-étre quelque chose des éloges si chauds et même si exagérés qu'il donne à la littérature des Orientaux.

(2) On a accusé Averroès , un des philosophes arabes , de mépriser les religions des juifs, des chrétiens et des musulmans (^ Voyez son article dans le Dictionnaire de Bayle): chacune de ces religions conviendrait que son mépris fut raisonnable , excepté en ce qui la concerne.

(3) D'Ikibclot, Biblioth. orient. ^ p. 646.

»E l'empire romain, chap. lu. 399 devint moins redoutable lorsque leur jeunesse passa des camps dans les collèges , lorsque les armées des fidèles osèrent se permettre de lire et de re'fléchir. Cependant la puérile vanité des Grecs s'alarma de ces études , et ce ne fut qu'avec répugnance qu'ils communiquèrent le feu sacré aux Barbares de l'Orient (i).

Durant la sanglante lutte des Ommiades et des cuerresde Abbassides, les Grecs avaient saisi une occasion de ji^Hl^^ êonvenpfer leurs injures et d'étendre leurs limites. Mais ^^^. '^^ . ^*

o J mains. A. D,

ils payèrent chèrement cette satisfaction sous Mo- 781-805. liadi , troisième calife de la dynastie, qui profita à son tour des avantages que lui offrait la faiblesse de la cour de Byzance, gouvernée par une femme et un enfant, Irène et Constantin. Une armée de quatrevingt-quinze mille Persans et Arabes arriva des rives du Tigre au Bosphore de Thrace , sous les ordres de Haroun (2) ou Aaron , second fils du calife; et l'im- ■ ' — ■■' ' — ^.— -.^ — "

(1) Ç>io(piXoç uroTTov xp<vee? it njv raiv ovrav yvcotriv ^ J\t jjv ra Ta/tceii&>v yevoç èotvf^etZ^irtct tx-S'orov TTonjcru ttoiç tBviTt ^ etc. Ce— drenus (p. 648) expose les vils motifs d'un empereur qui refusa noblement un mathématicien aux instances et aux offres du calife Almamon. Ce sot scrupule est rapporté presque dans les mêmes termes par le continuateur de Théopliane ( Scriptores post Theophanem , p. 118).

(2) Vojez le règne et le caractère de Haroun— al— Rashid dans la Bihlotliéque orientale , p. 43 1—4^3, à l'article de ce calife , et dans les différens articles auxquels renvoie d'Her-

belot : ce savant compilateur a choisi avec beaucoup de goût, «

dans les Chroniques d'Orient , les anecdotes instructives et ii;r "isantes.

4oO HISTOIRE DE LA DECADENCE •

pératrice, qui le vit bientôt campé en face de son palais, sur les hauteurs de Chrysopolis ou Scutari, apprit par là qu'elle avait perdu une grande partie de ses troupes et de ses provinces. Ses ministres, autorisés et avoués par elle, souscrivirent une paix ignominieuse , et les présens mutuels des deux cours ne purent déguiser la honte d'un tribut annuel de soixante-dix mille dinars d'or, auquel l'empire romain fut obligé de se soumettre. Les Sarrasins ne s'étaient pas avancés avec assez de précaution dans une terre ennemie et éloignée de leur empire ; pour les engager à se retirer, on leur promit des guides fidèles et des vivres en abondance; et il ne se trouva pas un seul Grec qui eût le courage d'insinuer qu'on pouvait environner et détruire leurs troupes fatiguées , lorsqu'elles passeraient entre une montagne d'un accès très-difficile et la rivière du Sangarius. Cinq années après cette expédition , Haroun monta sur le trône de son père : c'est de tous les monarques de sa famille celui qui a déployé le plus de puissance et d'énergie; son alliance avec Charlemagne l'a rendu célèbre en Occident, et nous le connaissons dès notre enfance par le rôle qu'il joue sans cesse dans les Contes arabes II a souillé son surnom de Rashid (le Juste), par la mort des généreux Barmecides , peut-être innocens; ce qui, au reste, n'empêchait pas qu'il ne pût rendre justice à une pauvre veuve qui, pillée par ses troupes, osa citer au despote négligent un passage du Koran qui le menaçait du jugement de Dieu et de la postérité.

DK l'kmpire Ro.\rArN. cii\p. Lir. ^or Sa cour s'embellit de l'éclat du luxe et des sciences ; durant les vingt-trois années de son règne, il par^ courut à diverses reprises les provinces de son empire depuis le Khorasan jusqu'à FÉgypte; il fit cinq pèlerinages à la Mecque; il envahit à huit époques différentes le territoire des Romains ; et toutes les fois que ceux-ci refusèrent de payer le tribut , ils apprirent qu'un mois de ravages leur était plus fu* neste qu'une année de soumission. Après la déposition et l'exil de la mère dénaturée de Constantin, son successeur Nicéphore résolut d'anéantir cette marque de servitude et de déshonneur. Sa lettre au calife faisait allusion au jeu des échecs qui s'était déjà répandu de la Perse dans la Grèce. « La reine (disait-il en parlant dlrène) vous regardait comme une tour, et elle se croyait un pion. Cette femme pusillanime avait consenti à vous payer un tribut , le double de celui qu'elle aurait du exiger d'un peuple barbare. Restituez donc les fruits de votre injustice , ou disposez-vous à vider cette querelle par les armes. » En prononçant ces paroles, ses ambassadeurs jetèrent au pied du trône un faisceau d'épées. Le calife sourit de la menace, et tirant son redoutable sansamah , ce cimeterre si célèbre dans les annales de l'histoire et dans celles de la fable, il coupa les faibles armes des Grecs sans émousser la sienne. Il dicta ensuite cette lettre d'un laconisme effrayant : « Au nom du Dieu miséricordieux, Haroun-al-Raslîid, commandeur des fidèles, à Nicéphore, chien de Romain. Fils d'une mère infidèle , j'ai lu ta lettre. X. 26

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Tu n'entendras pas ma réponse, tu la verras. » Il IVcrivit en caractères de sang et de feu dans les plaines de la Phry§"ie; et pour arrêter la célérité guerrière des Arabes , les Grec^ furent contraints de recourir à la dissimulation et à une apparence de repentir. Le calife victorieux se retira, après les fatigues de la campagne, à Racca sur l'Euphrale (^i), celui de ses palais qu'il aimait le plus. Mais ses ennemis le vovant a cinq cents milles , encouragés d'ailleurs par rinclémence de la saison, se hasardèrent à violer la paix. Ils furent étonnés de la hardiesse et de la rapidité du calife, qui, air milieu de l'hiver, repassa les neiges du mont Taurus ; Nicéphore avait épuisé ses stratagèmes de négociation et de guerre, et ce Grec perfide ne sortit qu'avec trois blessures d'une bataille qui coûta la vie à quarante mille de ses sujets. Cependant il s*indigna encore une fois de la soumission , et le calife se montra également décidé à la victoire. Haroun avait à sa solde cent trentecuiq mille soldats de troupes régulières; et plus de trois cent mille personnes de toutes sort^ entrèrent en campagne sous le drapeau noir des Abbassi<Ies. Cette armée balava l'Asie Mineure jusque par-delà

i^i) Sur la siluatiott de Racca, l'ancien ^iicéphorium » vo/esd' A n\ille i^tEuphrate et le Tigre y p. 24~â7)» D*a*Wi Neiits arabes , Harouri-al-RasIiid est représenté comiar «e sortant presque jaiuAis de Ba^rdad. Il respectait la résidence royale des Abbassides ; mai:» les vices des habitans l araient chassé de la ville ^ A.bulteda » AmuU, , p. 167. )

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/j04 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

life se disputèrent son héritage, et celui qui l'emporta, le noble Almamon , trouva assez d'occupation dans le rétablissement de la paix domestique et l'introduction des sciences.

Les Arabes Tandis cfu'Almamon reenait à Bagdad et Michel-

snbj liguent ^ o o

riie de Crète. le-Bèe^uc à Constantinoplc , les Arabes subiug-uèrent A. D. 823. ^ ^ , • •! ...

les îles de Crète (r) et de Sicile. Leurs écrivains, qui

ignoraient la réputation de Jupiter et de Minos ,

ont dédaigne la première de ces conquêtes , mais elle

n'a pas été négligée par les historiens de Byzance ,

qui commencent ici à jeter un peu plus de lumière

sur les affaires de leur temps (2). Une troupe de

p. i36 , i5i-i52) , Abulpharage ( Dynast. , p. 147 , »5i ) , et Abulféda ( i 56 , 166-168), parlent des guerres de Haroun-al-Rasliid contre l'Empire romain.

(1) Les auteurs qui m'ont le plus instruit de l'état ancien et moderne de la Crète, sont Belon ( Observ. , etc. , c. 3-20, Paris, 1 555) , Tournefort (^Voyage du Levant , t. i , lettres 11 et III ) et Meursius ( Creta , dans le Recueil de ses (Euvres t. III, p. 343-544 )• Quoique la Crète soit appelée par Homère Uieipoij et par Denys Xi-va^yi re kxi t (ioroç ^ je ne puis croire que cette île mon tueuse surpassât ou même égalât la fertilité de la plus grande partie des cantons de l'Espagne.

(2) Les détails les plus authentiques et les plus circonstanciés se trouvent dans les quatre livres de la conlinualioii de Théopliane , que Constantin Por[>]iyrogenète a faite luimême , ou qu'on a faite par ses ordres, et qu'on a publiée avec la vie de son père Basile-le-Macédonien (^ Scr/ptorrs post Thcophan., p. 1-163, par Franc. Combesis,Prtr/.ç, i 685). La perte de la Crète et de la Sicile y est racontée ( l. 11 , page 46-52). On peut y ajouter comme témoignages secondaires

DT- l'empire romain, ciiap/lii- /|o5 volontaires andalous, mecontens du climat et du gouvernement d'Espagne , s'en alla par mer chercher des aventures; comme ils n'avaient que dix ou vingt galères, leurs entreprises furent nommées pirateries. En qualité de sujets et de défenseurs du parti des blancs, ils se croyaient en droit d'envahir les domaines des califes noirs. Une faction rebelle les introduisit à Alexandrie (i); ils taillèrent en pièces amis et ennemis, pillèrent les églises et les mosquées, vendirent plus de six mille chrétiens, et se soutinrent dans la capitale de l'Egypte jusqu'à l'époque où Almamon vint tomber sur eux à la tête de son armée. Depuis Pembouchure du Nil jusqu'à l'Kellespont, les îles et les côtes appartenant, soit aux Grecs, soit aux musulmans, furent exposées à leurs ravages. Frappés et séduits parla fertilité de la Crète, et pleins du désir de se l'approprier, ils y revinrent bientôt avec quarante galères. Les Andalous parcoururent cette île sans crainte et sans obstacle; mais lorsqu'ils arrivèrent au rivage pour y embarquer

ceux de Jos. Genesius (1. ii, p. 21, Venise 3 lySS) ,de George Cedrenus ( Compend., p. 5o6-5o8) , et de Jean Scylitzes Curopalata («/?wr?Baronius, Ann. eccl., A. D. 827, n° 24 > etc.). Mais les Grecs modernes pillent si ouvertement, que parmi eux on pourrait citer une foule d'autres auteurs.

(i) Ilenaudot i^Hist. patrîar. Alex. , p. 26 1-266 , 268-270) a décrit les ravages que firent en Egypte les Arabes de r Andalousie ; mais il a oublié de les lier à la conquête de la Crète.

4o6 HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

leur butin, ils virent leurs navires en proie aux flammes, et Abu Caab, leur ebef, s'avoua Fauteur de l'incendie. Leurs clameurs l'accusèrent d'extravagance ou de perfidie. « De quoi vous plaignez-vous? leur repondit l'adroit ëmir. Je vous ai amenés dans une terre où coulent le lait et le miel. C'est ici votre patrie. Reposez-vous de vos fatigues, et oubliez les déserts qui vous ont donne le jour. — Et nos femmes et nos enfans ? s'écrièrent les pirates. — Vos belles captives remplaceront vos femmes , ajouta Abu Caab : dans leurs bras vous deviendrez bientôt les pères d'une nouvelle famille. » Ils n'eurent d'abord pour habitation que leur camp plaée dans îa baie de Suda, et environné d'un fossé et d'un rempart; mais un moine apostat leur fît connaître dans la partie orientale une position plus avantageuse, et le nom de Candax^ qu'ils donnèrent à leur forteresse et à leur colonie est devenu celui de l'île entière, que par corruption on a appelée Candie. Il ne restait plus que trente de ces cent villes qu'on y voyait au temps de Minos ; et une seule, à ce qu'on croit, Cydonia, eut le courage de maintenir sa liberté et de ne pas abjurer le christianisme. Les Sarrasins de la Crète ne tardèrent pas à reconstruire des vaisseaux ; et les bois du mont Ida fendirent bientôt le sein des mers. Durant cent trente-huit ans d'une guerre continuelle contre ces audacieux corsaires , les princes de Constantinople ne cessèrent de les attaquer et de les poursuivre sans aucun fruit.

DE l'empire BOMAIN. CHAP. LU. 4^7

Un acte de sévérité superstitieuse pecasionna la EtdeSîdie. perte de la Sicile (i). Un jeune homme qui avait s^'s. ' ^'' enlevé une religieuse fut condamne', par l'empereur, à perdre la langue. Euphemius, c'était le nom du jeune homme, eut recours à la raison et à la politique des Sarrasins d'Afrique, et bientôt il revint dans son pays , revêtu de la pourpre impériale , accompagné de cent navires, de sept cents cavaliers et de dix mille fantassins. Ces troupes débarquèrent à Mazara, près des ruines de l'ancienne Selinune ; mais après quelques victoires partielles , les Grecs délivrèrent Syracuse (2) ; l'apostat fut tué durant le siège, et les Arabes se virent réduits a manger leurs chevaux. Ils furent secourus à leur tour par un puissant renfort des musulmans de l'Andalousie ; la partie occidentale , la plus considérable de l'île , fut soumise peu à peu; et les Sarrasins firent du port commode de Palerme le siège de leur puissance navale et militaire. Syracuse garda environ cinquante ans la

(1) AffXtt (dit le conlinuateur de Théophane , 1. 11 , p. 5i) tf^e ruuTci (TcKpifotru, k»i 7r>^ccTiKCi)repov jj rort yftuÇeicrût &ioyveùça} Kctt iiç x^iftciç iXBuff-et tii^ccùv. Celte histoire de la perte de la Sicile n'existe plus. Muratori ( Annall cVltalia , t. vu , p. 7- J9-21 , etc.) a ajouté quelques détails qu'il a tirés des Chroniques d'ttalie.

(2) La pompeuse et intéressante tragédie de Tancrède conviendrait mieux à cette époque qu'à l'année ioo5 qu'a choisie Voltaire. Je ferai un léger reproche à l'auteur d'avoir donné à des Grecs , esclaves de l'empereur de Byzance, le courage de la chevalerie moderne et celui des anciennes • l'épubliques.

4o8 HISTOIRE DE LA DECADENCE

foi qu'elle avait jurée a Jésus-Christ et a l'empereur. Lorsqu'elle fut assiégée pour la dernière fois, ses citoyens montrèrent un reste de ce courage qui avait autrefois résisté aux armes d'Athènes et de Carthage. l!s tinrent plus de vingt jours contre les béliers et les catapultes , les mines et les tortues des assiégeans ; et la place aurait pu être secourue , si les matelots de la flotte impériale n'avaient pas été employés a Constantinople à la construction d'une église en l'honneur de la vierge Marie. Le diacre Théodose , ainsi que l'évéque et tout le clergé, furent arrachés des autels , chargés de fers , amenés à Palerme, jetés dans un cachot, et sans cesse exposés au danger d'avoir à choisir entre la mort et l'apostasie. Théodose a écrit sur sa situation un morceau pathétique et qui n'est pas dénué d'élégance : on peut le regarder comme l'épitaphe de son pays (i). Depuis l'époque où les Romains avaient subjugué la Sicile, jusqu'à la conquête des Sarrasins , Syracuse , maintenant réduite a l'île d'Ortygie, qui forma d'abord sa première enceinte , ay^it insensiblement vu disparaître son éclat. Cependant elle contenait encore de grandes richesses ; les vases d'argent qu'on trouva dans la cathédrale pesaient cinq mille livres; le butin fut évalué à un million de pièces d'or, c'est-adire à environ quatre cent mille livres sterling , et

(i) Pagi a rapporté et éclairci le rôcit ou les lamentations de Théodose ( Critica , t. m , p. 7 ig, etc.). Constantin Porpliyrogenète ( in vit ^asil. , c. 69, 70 , p. 190-T92 ) fait Tnention de la perte de Syracuse et du iriomplie des démons.

DE L'EMPinF ROMAIN. CHAP. LU. I09

le nombre des captifs dut être plus considérable qu'à Tauromenium , d'où dix-sept mille cbretiens furent transportes en Afrique pour y \ivre dans l'esclavage. Les vainqueurs anéantirent en Sicile la religion et la langue des Grecs ; et telle fut la docilité de la génération nouvelle, que quinze mille jeunes garçons reçurent la circoncision le même jour que le fils du calife Fatimite. Les forces maritimes des Arabes sortirent des ports de Palerme, de Biserte et de Tunis; ils attaquèrent et pillèrent cent cinquante villes de la Calabre et de la Campanie; le nom des Césars ni celui des apôtres ne put défendre les faubourgs de Rome. Si Tunion eût régné parmi les musulmans , ils auraient eu sans peine la gloire de soumettre l'Italie à Tempire du propbètc ; mais les califes de Bagdad avaient perdu leur autorité en Occident; les Aglabites et les Fatimites avaient usurpé les provinces d'Afrique; leurs émirs en Sicile aspiraient à l'indépendance, et leurs projets de conquêtes et d'agrandissement se bornèrent à quelques incursions de pirates (i).

Au milieu des humiliations et des souffrances qui invasîoa

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