‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 54 sur 62 · X. Sa · texte numérisé non relu

X. Sa

défense de son pays , qu'on faisait envahir par une tribu plus éloignée ( i ). Les successeurs de Constantin prétendirent toujours à l'empire de la Méditerranée , depuis l'emboucliure du Tanaïs jusqu'aux colonnes d'Hercule , et le possédèrent souvent. Leur capitale était pleine de munitions navales et d'habiles ouvriers ; la position de la Grèce et de l'Asie , les longues côtes , les golfes profonds et les nombreuses îles qui faisaient partie de l'empire , habituaient leurs sujets à la navigation, et le commerce de Venise et d'Amalfî était une pépinière de matelots pour la flotte impériale (2). Depuis la guerre du Péloponnèse et les guerres puniques , les armées de mer n'avaient pas augmenté de force, et la science de la construction des bâtimens avait rétrogradé. Les charpentiers de Constantinople ignoraient , ainsi que les mécaniciens de nos jours , l'art de construire ces édifices merveilleux qui déployaient trois , six ou dix rangs de rames élevés les uns au-dessus des autres ou agissant

(1 ) Nec ipsa capiet eum ( l'empereur Othon ) in quâ ortus est pauper et pelllcea Saxonia : pecunid quâ pollemus ornnes nationes super eum invilahlmus ; et quasi Keramicum confringemus ( Luitprand , in Légat. , p. 487 ). Les deux livres , De adniinistrando imperio , répètent partout les mêmes principes politiques.

(2) Le dix-neuvième chapitre de la Tactique de Léon ( Meurs, opéra , t. vi, p. 825-848 ) , qui a été publiée d'une manière plus correcte, d'après un manuscrit de Gudius, par le laborieux Fabricius [Bibloth. grœc. , t. vi , p. 872- 379), traite de la naumachia ou guerre navale.

DE l'empire romain. CHAT*. LUI. 499

les uns derrière les autres (i). Les dromones (2) ou galères légères de l'empire de Byzance ne portaient que deux rangs composés chacun de vingt-cinq bancs ; un banc portait deux rameurs qui travaillaient de l'un et de l'autre côté du navire. Au moment du combat , le capitaine ou le centurion se tenait sur la poupe avec celui qui portait son armure ; deux pilotes étaient chargés du gouvernail , et deux officiers se trouvaient à la proue, l'un pour pointer et l'autre pour faire jouer contre l'ennemi les machines qui lançaient le feu grégeois. Les hommes de l'équipage, ainsi qu'on le voit dans l'enfance de l'art, remplissaient à la fois les fonctions de matelots et celles de soldats ; ils étaient munis d'armes défensives et offensives, d'arcs et de traits dont ils se servaient du haut du pont , et de longues piques qui sortaient par les sabords du rang de rames inférieur. Il est vrai qu'on

(i) La flotte de Démétrius-Poliorcète as'ait même des navires de quinze et seize rangs de rames, dont on se servait dans les combats. Quant au navire à quarante rangs de rames de Ptolomée-Philadelphe, c'était un petit palais flottant, dont le port, comparé à celui d'un vaisseau anglais de cent canons, était, selon le docteur Arbuthnot ( Tables of ancient Coins , etc. , p. 23 1-236), dans le rapport de quatre et demi à un.

(2) Les auteurs disent si clairement que les dromones de Léon , etc., avaient deux rangs de rames, que je dois critiquer la version de Meursius et de Fabricius, qui pervertissent le sens d'après un aveugle attacliement à la dénomination classique de trirèmes. Les historiens de Byzance se rendent quelquefois coupables de la même inexactitude.

5oO HISTOIRE DE LX DECA^DENCE

donnait quelquefois aux navires de guerre plus d'étendue et de solidité ; le soin de combattre et de manœuvrer se divisait alors d'une manière plus régulière entre soixante-dix soldats et deux cent trente matelots. Mais en général ils étaient d'une forme légère et facile à mouvoir; comme le cap Malée , situé sur la côte du Péloponnèse , conservait toujours son effrayante renommée , une flotte impériale fut transportée par terre l'espace de cinq milles , c'est-a-dire dans toute la largeur de l'isthme de Corinthe ([). Les principes de la tactique navale n'avaient éprouvé aucun changement depuis Thucydide : une escadre de galères, au moment du combat, s'avançait sous la forme d'un croissant et s'efforçait d'enfoncer ses éperons aigus dans les bordages les plus faibles des navires ennemis. On voyait au-dessus du pont une machine composée de fortes pièces de bois et destinée a lancer des pierres et des dards ; l'abordage se faisait au moyen d'une grue qui élevait et abaissait des paniers remplis d'hommes armés : les diverses positions et le changement des couleurs du pavillon amiral composaient toute la langue des signaux si clairs et si abondans parmi les modernes. Les fanaux de la galère de tête annonçaient au milieu de la nuit les ordres de chasser, de combattre , de s'arrêter, de

(i) Constantin-Porphyrogenète , in vit. Basil., c. 6i , p. i85 : il loue modérément ce stratagème comme un /iaXiiv vvvîTf^v xcii a-ocptjv •} mais, troublé par son imagination , il présente la navigation autour du cap du Péloponnèse comme un trajet de mille milles.

DE L EMPIRE ROMAIN. CUAV. LUT, DOl

foire rompre ou de former la ligne. Sur terre , les signaux de feu se répétaient d'une montagne à l'autre; une chaîne de huit postes avertissait une étendue de pays de cinq cents milles, et Constantinople était instruite en peu d'heures des mouvemens hostiles des Sarrasins de Tarse (i). On peut juger de la force navale des empereurs grecs par le détail de l'armement qu'ils préparèrent pour la réduction de la Crète. On équipa dans la capitale, dans les îles de la mer IF.gc.e et les ports de l'Asie , de la Macédoine et de la Grèce , cent douze galères et soixante-quinze navires construits sur le modèle de ceux de la Pamphilie. Cette escadre portait trente-quatre mille matelots , sept mille trois cents quarante soldats, sept cents Russes et cinq mille quatre-vingt-sept Mardaïtes qui descendaient d'une peuplade venue des montagnes du Liban. Leur solde , probablement pour un mois, fut évaluée à trente-quatre centenaires d'or, c'est à-dire a environ cent trente-six mille livres sterling. Notre imagination se perd dans la liste des armes

( i) Le continuateur de Théophane ( I. iv , p. 122, 1 23 ) nomme les emplacemens de ces signaux qui se répondaient les uns les autres : le château de Lulum près de Tarse, le mont Argée , le mont Isaraus , le mont jEgilns , la colline de IVIamas , le Cyrisns , le Mocilns , la colline d'Auxentius , le cadran du phare du grand palais I! dit que les nouvelles se transmettaient tv ukccùh , dans un instant : misérable exagération qui ne dit rien parce qu'elle dit trop. Il eût été bien plus instructif s'il avait indiqué un intervalle de trois , de six ou de douze lieues.

5oi HISTOIRE DE LA DECADENCE

el des machines , des étoffes et des toiles , des vivres et des fourrages, des munitions et des ustensiles de toute espèce, employés sans succès à la conquête d'une île de peu d'étendue, et qui aurait suffi pour établir une colonie florissante (i).

Tactique L'invcntion du feu grég^eois ne produisit pas ,

et caractère ii i i i v ^ i •

des Grecs, commc cclle de la poudre a canon , une révolution totale dans l'art de la guerre. La ville et l'empire de Constantinople durent leur délivrance à ce feu liquide. Il causait de grands ravages dans les sièges et les combats de mer; mais on chercha peu à perfectionner cet art nouveau, ou peut-être etait-il moins susceptible de progrès. Dans l'attaque et la défense des fortifications , on continua de se servir davantage, et avec plus de succès , des machines de l'antiquité, des catapultes, des balistes et des béliers. Le sort des combats n'était point remis au feu prompt et terrible d'une ligne d'infanterie qu'on tenterait inutilement de défendre par des armures contre le feu semblable de la ligne ennemie. Le fer et Facier étaient toujours les instrumens ordinaires de carnage

' (i) y oyez le Cérémonial de Coiistantin-Porphyrogenète

(1. II, c. 44 > P' J^7^~'9^)* U^ lecteur attentif apercevra quelques contradictions en différentes parties de ce calcul ; mais elles ne sont pas plus obscures ou plus difficiles à expliquer que les états au complet , et ceux des hommes effectifs 5 des soldats présens et de ceux qui sont en état de servir, des contrôles de revues et des congés, objets que dans nos armées modernes on a soin de couvrir d'un voile mystérieux et profitable.

BE L*EMPïT\E ROMAIN. CHAP. LUI. 5o3

et (le défense; les casques , les cuirasses et les boucliers du dixième siècle différaient peu , pour la forme ou la matière , de ceux dont s'e'taient revêtus les compagnons d'Alexandre ou d'Achille (i); mais au lieu d'accoutumer les Grecs modernes à marcher constamment , et par conséquent sans peine, chargés de ce salutaire fardeau , ainsi que le portaient les soldats des anciennes légions , on faisait porter les armes d'une troupe sur des chariots légers qui suivaient la marche ; et à l'approche de l'ennemi , les soldats reprenaient à la hâte , et contre leur gré, un attirail que le défaut d'habitude leur rendait embarrassant. Les armes offensives étaient des épées, des haches de bataille et des piques ; mais la pique macédonienne avait été diminuée d'un quart et réduite à la mesure plus commode de douze coudées ou douze pieds. Les Grecs avaient cruellement senti la force des traits des Scythes et des Arabes; les empereurs déploraient à cette époque la décadence de l'art des archers comme une des causes des malheurs publics; et ils recommandèrent , ou plutôt ils ordonnèrent que tous les hommes destinés au service militaire s'adonnassent assidûment jusqu'à l'âge de quarante ans à l'exercice de l'arc (2). Les bandes ou régimens

(1) Voyez les cinquième , sixième et septième chapitres, ;r£ç; cTvXm , ^ept oTcXio-tccç , et Tcifi yv/t^vuctuç, dans la Tactique de Léon , avec les passages qui leur correspondent dans celle de Constantin.

(2) Ils observent rtjç yxp ro^tictç TTunrtXaç uf>ttX>jht(ri/]Ç

tv Totç Tco/uuiOfç TU TToXXu vvv g/ftiôt rÇcch/KUTt4 yiytT^ett (Léon,

5#4 HISTOrEE DE LA DECADENCE

étaient pour l'ordinaire de trois cents soldats; et , comme un terme moyen entre les lignes sur quatre, et les lignes sur seize hommes de profondeur, l'infanterie de Léon et de Constantin se formait sur une profondeur de huit soldats ; mais la cavalerie chargeait sur quatre de profondeur, d'après cette considériition très-juste , que la pression des chevaux de derrière n'augmente pas le poids du choc qui se fait au front. Si quelquefois on augmentait du double l'épaisseur des rangs de l'infanterie ou de la cavaîerie , cette disposition annonçait une secrète défiance du courage des troupes , destinées seulement alors a épouvanter par leur nombre , et disposées à laisser à une bande choisie l'honneur d'affronter les piques et les épées des Barbares. L'ordre de bataille variait sans doute selon la nature du terrain , selon l'objet qu'on avait en vue, et selon l'ennemi ; mais en général l'armée formait deux lignes et une réserve; et de cette manière elle offrait une succession d'espérances et de ressources analogues au caractère et à l'esprit judicieux des Grecs (i). Si la première ligne était repoussée, elle se repliait dans les intervalles de la seconde ; et la réserve , se partageant en deux divisions, tournait les flancs, afin de profî-

Tacdque j p. 58i; Constantin, p. 1216). Cependant , ce n'étaient pas les maximes des Grecs et dei» Romains , qui méprisaient l'art des archers , parce qu'ils combattaient de loin et en désordre.

(1) Comparez les passages de la Tactique , p. 669 et «y 21 , et le douzième a-vec le dix-liuilième chapitre.

DE l'empire ROM\m. CflAP. LUT. f)o5

ter de la victoire , ou de couvrir la retraite. La régularité des camps et des marches , des exercices et des évolutions , les édits et les livres du monarque de Byzance faisaient , du moins en théorie, tout ce que peut faire l'autorité (i). Telle était la richesse du prince et l'habileté de ses nombreux ouvriers, que les armées avaient en abondance tout ce qu'elles pouvaient désirer en ustensiles et en munitions. Mais l'autorité du prince et l'adresse de ses ouvriers ne pouvaient former la machine la plus importante , c'est-a-dire le soldat ; et si le cérémonial de Constantin suppose toujours que l'empereur reviendra triomphant (9.), sa tactique ne s'élève guère au-dessus des moyens d'échapper à une défaite et de prolonger une guerre (3).

(i) Léon, dans la préface de sa Tactique , déplore sans déguisement la perte de la discipline et les malheurs du temps ; il répète sans scrupule ( Froërn. , p. 587 ) les reproclies de ctf^iXncty urei^ict^ ayvf^vuTtXy e^itXtût^ etc. ; et il paraît que sous la génération suivante les élèves de Constantin méritaient la même censure.

(2) f^oj. dans le Cérémonial^ 1. 11 ,c. 1 9 , p. 353) l'étiquette observée lorsque Tempereur foulait à ses pieds les Sarrasins

captifs , tandis qu'on chantait : « Tu as fait de mes enneïnis un marche-pied » , et le peuple répétait le Kyrie eleison quarante fois de suite.

(3) Léon observe (^7\iclique , p. 668) qu'une bataille rangée contre une nation quelconque , est iTricrcpoiMç et fxiKtv^wûv, Les mots sont énergiques et la remarque est juste : cependant si les premiers Romains avaient eu la même opinion , Léon n'aurait jamais donné de lois aux rivages du Bosphore de Thrace.

5o6 HISTOIRE DE LA DECADENCE

Malgré quelques succès passagers , les Grecs e'taient de'chus dans leur propre opinion et dans celle de leurs voisins. La main lente et la langue active , tel était le proverbe populaire dont on se servait pour indiquer le caractère de la nation. L'auteur de la Tactique fut assiégé dans sa capitale , et les plus faibles des Barbares, qui tremblaient au seul nom des Sarrasins ou des Francs , purent s'enorgueillir de ces médailles d'or et d'argent qu'ils avaient arrachées au faible souverain de Constantinople. La religion aurait pu leur inspirer, à bien des égards , le courage dont ils manquaient par un effet de leur gouvernement et de leur caractère; mais la religion des Grecs n'enseignait qu'à souffrir et à céder. Nicéphore, qui rétablit un moment la discipline et la gloire du nom romain , voulut accorder les honneurs du martyre aux chrétiens qui perdraient la vie dans une sainte guerre contre les infidèles ; mais le patriarche , les évêques et les principaux sénateurs , arrêtèrent cette loi dictée par la politique ; ils soutinrent avec obstination, d'après les canons de saint Basile, que tous ceux qui s'étaient souillés par l'exercice sanguinaire du métier des armes , devaient être séparés trois ans de la communion des fidèles (i).

Caractère On a rapproché ces scrupules des Grecs des lar-

et tacticiue 1 1 'M

des Sarra- mcs quc vcrsaicnt les premiers musulmans lorsqu ils

$iu$.

(i) Zonare (tom. ii , 1. xvi , p. 202, 2o3 j et Tedrenus ( Compend., p. 668 ) qui rendent compte de ce projet de IVicéphore, appliquent bien mal à propos l'épithète de yivvuicûç à ropposition du patriarche.

DE l'oiptre romain, ciiap. LUI. Soy ne pouvaient se trouver à une bataille , et ce contraste d'une lâche superstition et ô\\n fanatisme courageux explique aux yeux du philosroplie Thistoire des deux nations rivales. Les sujets des derniers califes (i) n'avaient plus sans doute le zèle et la foi des compagnons du prophète; mais leurs dogmes guerriers regardaient toujours la Divinité comme le mobile de la guerre (2). L'étincelle du fanatisme brûlait toujours dans le sein de leur religion , et allumait souvent la flamme la plus active parmi les Sarrasins e'tablls sur les frontières des chrétiens. Leurs troupes régulières étaient composées de ces vaillans esclaves élevés à garder la personne et a suivre le drapeau de leur maître ; mais aux premiers sons de la trompette qui annonçait une sainte guerre contre les infidèles , on voyait s'éveiller le peuple musulman de la Syrie et de la Cilicie , de l'Afrique et de l'Espagne. Les riches désiraient de vaincre ou de mourir dans la cause de Dieu ; l'espoir du butin attirait les pauvres ; et les vieillards, les infirmes et

(i) Le dix-huitième chapitre, qui traite de la tactique des différentes nations , est le plus historique et le plus utile de tout l'ouvrage de Léon. L'empereur romain n'avait que trop d'occasions d'étudier les mœurs et les armes des Sarrasins ( Tactique, p. 809-817 , et un fragment d'un manuscrit de la Bibliothèque des Médicis , qui se trouve dans la préface du sixième volume de Meursius ).

(2) Uuvroç cf[i x,»i KecKH ipya tov Qeov utricv vzro riêtvTut x.ui yroXtf^ots x^^t^éiv Myao-i rov &iov rav cltua-Kopzn^ûyToi iêvi] ru rtfç TFoMf^as ^tXovTct,. ^ Léon , Tact/que, p. 809. )

v^03 HISTOIRE DE lA DÉCADENCE

les femmes, pour prendre part à cette entreprise méritoire , envoyaient à leur place un soldat avec ses armes et son cheval. Leurs armes offensives et défensives étaient, par leur force et leur trempe , égales à celles des Romains : mais ils se montraient bien supérieurs dans l'art de conduire un cheval ou de lancer des traits. Les plaques d'argent qui couvraient les baudriers, les épées et même l'équipage du cheval, étalaient la magnificence d'une nation fortunée; et, si l'on en excepte quelques archers noirs venus du Midi , les Arabes faisaient peu de cas de la valeur indigente et désarmée de leurs ancêtres. Au lieu de chariots, ils avaient à leur suite une longue file de chameaux , d'ânes et de mulets ; la multitude de ces animaux , qu'ils ornaient de pavillons et de banderolles , grossissait en apparence leur nombre , et augmentait la pompe de leur armée ; et la figure difforme, ainsi que la détestable odeur de leurs chameaux , portaient souvent le désordre parmi les chevaux de l'ennemi. Ils souffraient la chaleur et la soif avec une patience qui les rendait invincibles ; mais le froid de l'hiver glaçait leurs esprits : on connaissait leur disposition au sommeil, et il fallait recourir aux précautions les plus rigoureuses pour ne pas se laisser surprendre au milieu des ténèbres. Leur ordre de bataille était un parallélogramme de deux lignes profondes et solides, l'une d'archers et l'autre de cavalerie. Dans leurs combats sur mer et sur terre, ils soutenaient avec intrépidité l'attaque la plus furieuse, et en général ils ne s'avançaient pour

DE l'e3IPIRE KOMAIN. CilAP. LUI. 5oC)

charger que lorsqu'ils avaient aperçu la lassitude des assaillans ; mais s'ils étaient repousse's ou enfoncés , ils ne savaient ni se rallier ni renouveler le combat , et, ce qui aug^mentait leur épouvante , ils croyaient alors que Dieu se déclarait en faveur de l'ennemi, La décadence et la chute de l'empire des califes autorisaient alors cette effrayante opinion, et, parmi les musulmans et les chrétiens, on ne manquait pas d'obscures prophéties (ï) qui annonçaient tour à tour la défaite de l'une ou de l'autre armée. L'unité de l'empire des Arabes n'existait plus ; mais ses débris formaient des états indépendans qui égalaient de grands royaumes ; et un émir d'Alep ou de Tunis trouvait dans ses trésors , dans l'industrie et les talens de ses sujets, de quoi faire redouter ses forces maritimes. Les princes de Constantinople ne sentirent que trop souvent que ces Barbares n'avaient dans leur discipline aucune trace de barbarie , et que s'ils manquaient de l'esprit d'invention, ils savaient rechercher et imiter promptement les découvertes des autres. Le modèle, il est vrai, surpassait la copie ; leurs navires , leurs machines et leurs fortifîcatioîis étaient d'une construction moins savante ; et ils avouaient sans honte que Dieu , qui a donné la lan-

(i) Luitprand (p. 4^41 4^^^) rapporte et explique les oracles des Grecs et des Sarrasins , où , selon l'usage des prophéties, le passé est clair et historique , et ravenir obscur,, énigraatique et inexact. D'après cette ligne de démarcation de la lumière et de l'ombre, on peut communément fixer l'époque de chacun de ces oracles.

5io histoirî: de la décadence

gue aux Arabes, a façonné avec plus de délicatesse la main des Chinois et la tête des Grecs (i). Les Francs j^^ ^^^^^ j^ quelques tribus de la Germanie éta-

OQ les Latins. i *

blies entre le Rhin et le Weser , était devenu celui de la plus grande partie de la Gaule , de l'Allemagne et de l'Italie, et les Grecs ainsi que les Arabes appliquèrent la dénomination de Francs (2) aux chrétiens de l'Eglise latine , et aux nations de l'Occident qui s'étendaient sur les bords inconnus de l'océan Atlantique. Le génie de Charlemagne avait réuni et vivifié le grand corps de la nation des Francs ; mais la discorde et l'abâtardissement de ses successeurs anéantirent bientôt son empire, qui aurait rivalisé avec l'empire de Byzance , et aurait vengé les outrages faits aux chrétiens. Les ressources qu'on pouvait tirer du revenu public, des travaux du commerce et des manufactures , employés jadis à l'avantage du service militaire, lessecours mutuels que se prêtaient les provinces et les armées , enfin ces escadres sta-

(i) On trouve le fond de celte remarque dans Abulpharage ( Djnast. , p. 2 , G2 , j 01 ) ; mais je ne me rappelle pas en quel endroit je l'ai trouvée sous la forme de ce piquant apophlhegme.

(2) JEx Francis , ^uo noinine tarn Latinos quam Teutones comprekendit y luduin hahuit ( Luilprand , in Légat, ad imp. Nicephor. , p. 4^3 , 4^4)' L'étendue qu'acquit cette dénomination est confirmée par Constantin ( De administr. imp. , 1. 11 , c. 27, 28), et par Eutychius {^Annal. , 1. 1, p. 55, 56), qui vécurent tous les deux avant les Croisades. Les témoignages d' Abul pli a ra ge (7)J/^., p. 69 ) et d'Abulféda {Prœfat. ad Geogr. ) sont plus récens.

DE l'empire romain. CHAP. LUI. 5iC

tionnées autrefois depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à celle du Tibre , ne remplissaient plus les ennemis de terreur et les sujets de confiance : au commencement du dixième siècle , la famille de Charlemagne avait presque disparu; des états ennemis et inde'pendans s'étaient formés sur les ruines de sa monarchie; les chefs les plus ambitieux prenaient le titre de roi : au-dessous d'eux l'anarchie et la discorde également répandues dans tous les rangs reproduisaient partout l'exemple de leur révoUe ; et les nobles de toutes les provinces désobéissaient à leur souverain , accablaient leurs vassaux , et se tenaient dans un état de guerre perpétuel contre leurs égaux et leurs voisins. Ces guerres privées , qui bouleversaient la machine du gouvernement , maintenaient l'esprit martial de la nation. Dans le système actuel de l'Europe, cinq ou six grands potentats jouissent , au moins dans le fait, de la puissance du glaive. Une classe d'hommes qui se dévouent à la théorie et à la pratique de l'art militaire , exécutent sur une frontière lointaine les opérations imaginées dans le secret des cours ; le reste du pays jouit alors , au milieu de la guerre , de la tranquillité de la paix , et ne s'aperçoit des changemens qui surviennent à cet égard que par l'accroissement ou la diminution des impôts. Dans les désordres du dixième et du onzième siècles, chaque paysan était soldat, et chaque village était fortifié; tous les bois et toutes les vallées offraient des scènes de meurtre et de rapine , et les propriétaires de tous les châteaux se

5ia HISTOIRE DE LA DECADENCE

voyaient contraints de revêtir le caractère de princes et de guerriers. Ils se fiaient hardiment à leur courage et à leur politique pour défendre leur famille , protéger leurs terres et venger leurs injures ; et semblables aux. conquérans d'un ordre supérieur, ils n'avaient que trop de disposition à outrepasser les droits de la défense personnelle. La présence du danger et l'indispensable nécessité du courage endurcissaient leur esprit et leur corps ; c'était par une suite du même caractère qu'ils refusaient d'abandonner un ami et de pardonner à un ennemi ; au lieu de dormir sous la garde du magistrat, ils récusaient fièrement l'autorité des lois. A celle époque de l'anarchie féodale, les outils de la culture et des arts furent convertis en instrumens de mort ; les paisibles travaux de la société civile et de la société ecclésiastique s'anéantirent ou se dépravèrent ; et l'évêque , en changeant sa mitre contre un casque, était plus entraîné par les mœurs de son siècle que par le^ devoirs que lui imposait son fief (i j. Learcarac- Les Francs s'enorgueillissaient de leur amour pour

(i) On peut consulter utilement sur ce point de discipline ecclésiastique et bénéficiaire, le père Thomassin [t. m, 1. I, c. 40 , 4^.' 4^ ■> 47 )• Une loi de Charlemagne affranchissait les évêques du service personnel j mais l'usage contraire, qui a prévalu du neuvième au quinzième siècle, est confirmé par l'exemple ouïe silence des saints et des docteurs «Vous justifiez voire lâcheté par les saints canons,

disait Rallierius de Vérone ; mais les canons vous défendent aussi l'inconlinence , et cependant »

DE l'empire romain. CIIAP. LIU . 5r3

îa liberté et la guerre ; et les Grecs parlent de cette tère et leur disposition avec une sorte d'étonnement et de frayeur. ^*^ ^^^^' <c Les Francs , dit l'empereur Constantin , sont audacieux et braves presque jusqu'à la témérité; et leur valeur intrépide est soutenue par le mépris du danger et de la mort. Sur un champ de bataille et dans la mêlée, ils attaquent de front et se précipitent sur l'ennemi sans daigner calculer leur propre nombre. Leurs rangs sont resserrés par les liens solides de la parenté et de l'amitié; et le désir de sauver et de venger leurs plus chers compagnons est la source de leurs exploits. Ils regardent la retraite comme une fuite honteuse , et la fuite est à leurs yeux une infamie que rien ne peut laver (i). » Une nation si valeureuse et si intrépide aurait été sûre de la victoire, si de grands défauts n'avalent contre -balancé ces avantages. Le dépérissement de sa marine laissa aux Grecs et aux Sarrasins fempire de la mer , soit qu'ils voulussent s'en servir pour porter du secours à leurs alliés ou le dégât chez leurs ennemis. Au siècle qui précéda l'institution de la chevalerie , les Français étaient mal habiles dans le service de la cavalerie (2) ;

(i) L'empereur Léon a exposé d'une manière impartiale, dans le dix-huitième chapitre de sa Tactique y les vices et les qualités militaires des Francs (que Meursius traduit d'une manière ridicule par le mol de Galle) , et des Lombards ou Langobards. Voyez aussi la vingt-sixième dissertation de Muratori , De antiquitatlhus Itallœ mediicevi.

(2) Domini lui milites ( disait l'orgueilleux Nicéphore ) equitandi ignari y pedestris pugnœ s uni inscii : scuîormn

5l4 HISTOIRE DE LA DÉCAT>ENCE

et dans les momens de péril leurs guerriers sentaient si bien leur ignorance , qu'ils aimaient mieux descendre de cheval et combattre a pied. N'ayant point l'usage des piques ou des armes de trait, ils s'embarrassaient de longues épées, de pesantes armures, d'énormes boucliers , et , si je puis répéter le reproche que leur faisaient les maigres habitans de la Grèce, un embonpoint, suite de leur intempérance, ajoutait a la gêne de leurs mouvemens. Leur caractère indiscipliné dédaignait le joug de la subordination, et ils abandonnaient l'étendard de leur chef, s'il voulait les tenir en campagne au-delà de l'époque fixée pour leur service. Ils étaient ouverts de tous les côtés aux pièges de l'ennemi , moins brave , mais plus astucieux. On pouvait les corrompre avec de l'argent , car ils avaient une âme vénale ; on pouvait les surprendre la nuit, car ils négligeaient de fermer leur camp, et ils faisaient mal leurs gardes. Les fatigues d'une campagne d'été épuisaient leur force et leur patience, et ils tombaient dans le désespoir s'ils ne pouvaient satisfaire leur appétit vorace par une grande quantité de vin et de nourriture. Au milieu de ces traits généraux de la nation des Francs , on remarquait des nuances locales, que j'attribuerais au hasard plutôt qu'au climat , mais qui frappaient les naturels et les étrangers. Un ambassadeur d'O-

magnltudo , ensium longttudo , galearumque pondus neutrâ parte pugnare eos sinit ; ac subridens , impedit , inquit, et eos gastrimargia , hoc est venins rngluvieSj etc. (Luitprand , in Légat. , p. A8o , 481 )•

DE l'empire romain. CHAP. LUT. Bï5

thon déclara dans le palais de Constantinople, que les Saxons savaient mieux se battre avec l'épee qu'avec la plume , et qu'ils préferaient la mort à la honte de tourner le dos a l'ennemi (i). Les nobles de la France se glorifiaient de n'avoir, dans leurs modestes habitations, d'autre plaisir que la guerre et la rapine, unique occupation de toute leur vie. Ils affectaient de tourner en ridicule les palais , les banquets et les mœurs polies des Italiens, qui, dans l'opinion des Grecs eux-mêmes , avaient dégénéré de l'amour de la liberté et de la valeur des anciens Lombards (2).

(i) In Sa.rfonid certe scio decentius ensihus pugnare

quam calarnis , et prias mortem ohire quam hostibus terga dare ( Luitprand , p. 482 ).

(2) ^^uYjotTotuv KUt Aoyt<^eiç^ûi Xoyûv tXtvêtpixç Treçt TroXXis TToiifvTUi , uXX Cl fiiv Aoyihoi^ê'ûi TO ttXsûv Tf]ç roiot.vryiç uptryjÇ vuv etzs-aXîG-civ. (Léon, Tactiq^ , c i8, p. 8o5. ) L'empereur Léon mourut , A. D. 911. Un poème historique qui finit en 916 , et qui semble avoif été coAposé en 940 , par un Vénitien , parle ainsi des mœurs de Tllalie et de celles d« la France :

— Quid inertia hello Pectora ( XJbertus ait ) duris prœtenditîs armis O Itali ? Potius vobîs sacra pocula cordi ; Sœpiiis et stomachiim nitidis laxare saginis Elatasque domos rudlo fulcire métallo.

Non eadern Gallds similis 'vel cura remordet ; . Ficinas quibus est stndium devincere terras Depressumque lare m spoliis hinc inde coactis Sustentare.

( Anonyin, carmen Panegyricuni de Laudihus Berengara Augustiy 1. II, in Muratori , Script, rerurn italic. y t. ir , pars i , p. 393, )

5l6 HISTOIRE DE LA DÉCADEIVCE

Perte de la Le fanieux edit de Caracalla accorda à ses suiets .

langue la- . • î\ i ' J '

tine. depuis Ja Bretagne jusqua l'Egypte, le nom et les

privilèges de Romains; et dès lors leur souverain, toujours au milieu de ses compatriotes, put à son choix lixei ou établir momentanément sa résidence dans l'une ou l'autre des provinces de la patrie commune. Lors de la division de l'Orient et de l'Occident , on conserva scrupuleusement l'unité idéale de lempire ; dans leurs titres, leurs lois et leurs statuts, les successeurs d'Arcadius et d'Honorlus s'annoncèrent toujours co? rme collègues inséparables dans les mêmes fonctions , comme associés à la souveraineté de l'empire et de la cité de Rome , renfermés dans les mêmes limites. Après la chute de la monarchie d'Occident, la dignité de la pourpre romaine se concentra tout entière sur les princes de Constantinople ; Justinien fut le premier qui réunit à l'empire les domaines de l'ancienne Rome, qui en étaient séparés depuis soixante années , et qui soutint par le droit de conquête l'auguste titre d'empereur des Romains (i). Un motif de vanité ou de mécontentement détermina un de ses successeurs , Constantin ii , à abandonner le Bosphore de Thrace et à rendre au Tibre ses anciens honneurs; projet

(i) Justinien, dit l'historien Agathias ( 1. v , jd. 167),

les empereurs de Byzance ne prirent le titre formel d'em— pereur des Romains qu'après l'époque où les empereurs français et allemands de l'ancienne Rome voulurent le réclamer.

DE l'empire romain. CIIA.P. LUI. 617

insensé ! s'écrie le malveillant e'crivain de l'histoire Byzantine , de dépouiller une vierge dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, pour orner ou plutôt pour faire ressortir la difformité d'une vieille couverte de rides (i). Mais le glaive des Lombards Tempêcha de s'établir en Italie ; il entra dans Rome , non comme un vainqueur, mais comme un fugitif; et après y avoir passé douze jours, il pilla l'ancienne capitale du monde, puis s'en éloigna pour jamais (2). L'entière séparation de l'Italie et de l'empire de Byzance eut lieu environ deux siècles après les conquêtes de Justinien ; et c'est sous son règne que la langue latine commença a tomber en désuétude. Ce législateur avait publié ses Institutes , son Code et ses Pandectes, dans un langage qu'il vante comme le style public du gouvernement romain , l'idiome du palais et du sénat de Constantinople, des armées

(1) Constantin Manassès a fait contre ce projet des vers barbares :

Thv ttomv tkv /ioLTiXituy ci7ro)c(iarfji.tia-eti BiKcev > fîç îiTjç aCçocrloXis-lov aTroKOcr/nmiTit vu/u^uvy

Et il est confirmé par Thcophane , Zonare , Cedrenus et VHistoria Miscella : voluii in urbem Romam irnperlum transferre (I. XIX , p. 167 ) , in i. I , part. 1, des Script, rerum ital. de Muratori.

(2) Paul-diacre, 1. v, c. 11, p. 480 ; Anaslase , in vitis Pontificum , dans la Collection de Muratori , t. m , part, i, page 141.

5l8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

et des tribunaux de l'Orient (i). Mais le peuple et les soldats des provinces de l'Asie ignoraient cette langue étrangère ; la plupart des interprètes des lois et des ministres d'état ne la savaient qu'imparfaitement. Après une lutte de peu de durée, la nature et l'habitude triomphèrent des institutions de la puissance humaine : Justinien, pour l'avantage de ses sujets, promulgua ses Novelles dans les deux langues; les diverses parties de sa volumineuse jurisprudence furent successivement traduites : (2) on oublia l'original , on n'étudia que la version; et la langue , qui en elle-même méritait la préférence , devint, dans l'empire grec, l'idiome de la loi ainsi que celui de la nation. Les successeurs de Justinien devinrent par leur

(i) Consultez la préface de Ducange (^ad Glosx. grœc. medii œvi) , et les Novelles de Justinien ( vir , lxvj ). L'empereur disait que la langue grecque était xotvoç y la langue latine irur^ioç pour lui , et enfin qu'elle était x.v^taru'jûç pour le Tcoy^intùtç <rx,*if^<A , pour le système du gouvernement.

(2) Ou fictv etXXet KUt AetrtviKt) M%iç kui <p^ctTiç nç itfi rnç vof^nç

( Matth. Blastares , Hist. j'ur. , apud. Fabric. , Bihl. grœc. , t. XII , p. 369 ). Le Code et les Pandectes furent traduits au temps de Justinien (p. 358-366). C'est Thalelaeus qui publia la version des Pandectes. Théophile , un des trois premiers jurisconsultes chargés par Justinien de ce travail , a laissé une paraphrase élégante , mais diffuse des Instilutes. D'un autre côté , Julien , antécesseur de Constantinople (A. D. 570) cxx NGicllas grœcas elcganti latl/iitaie donavit (Heineccius , Hist. J. i?., p. 3g6) , à l'usage de l'Italie et de l'Afrique.

DE l'empire romain. ciiAP. LUI. .^19 extraction et l'usage du pays qu'ils habitaient, étrangers à la langue romaine. Tibère, selon les Arabes (1), et Maurice, selon les Italiens (2), furent les premiers Césars grecs, et les fondateurs d'une nouvelle dynastie et d'un nouvel empire : cette sourde révolution fut achevée avant la mort d'Héraclius , et quelques restes obscurs de la langue latine se conservèrent dans les termes de jurisprudence et dans les acclamations du palais. Lorsque Charlemagne et les Othon eurent rétabli l'empire d'Occident, les noms de Francs et de Latins acquirent la même acception et la même étendue , et ces Barbares hautains soutinrent avec une sorte de justice leurs droits au langage comme à la domination de Rome. Ils insultèrent aux peuples de l'Orient qui avaient renoncé à l'habit et à l'idiome des Romains , et s'autorisèrent de ces raisonnables habitudes pour les dési-

(i) Abulpliarage dit que la septième dynastie fut celle des Francs ou des Romains ; la huitième, celle des Grecs, et la neuvième, celle des Arabes. A tempore Augusti Cœ saris ^ donec imperaret Tiberius Cœsar , spatio circiter anfloruin 600 fuerunt imperatores C. P. patricil , et prœcipua pars exercitûs romani : extra quod , consiliarii , scrihœ et popu-lus , omnes Grœci fuerunt : deindc regnurn etiam grœcanicuTnfactum est (p. 96, vers. Pocockc). Abulpbarage avaife étudié la religion chrétienne et les matières ecclésiastiques , et il avait quelque avantage sur les musulmans plus ignorans.

(2) Primus ex Grœcorum génère in imperio confirmatus est; ou, suivant un autre manuscrit de Paul-diacre (1. iir, c. i5 , p. 443 ) ; ^Vi Grœcorum imperio.

5 10 HISTOIJ^E t)E LA. DECAOENCE

gner souvent par le nom de Grecs (i). Mais le prince

et les peuples de l'empire de Byzance rejetèrent avec

Les empe- indignation cette dénomination méprisante. Mal-

reurs grecs et , . ,

leurs sujets grc Ics cliangcmens introduits par le laps des siècles,

veulent coa- •!/••• 1 • • t

server le nom l'S faisaient valoir uuc succcssion directe et non mcle Romams. ^ej^^Qj^pue dcpuis Augustc et Constantin; et au dernier degré de la faiblesse et de l'abaissement , les fragmens de l'empire de Constantinople conservèrent encore le nom de Romains (2).

Période Tandis qu'en Orient les actes du gouvernement

diguorance. . ^ i • i r • i i i i

se passaient en latin, le grec était la langue de la littérature et de la philosophie ; avec cet idiome si riche et si parfait , les hommes éclairés ne pouvaient envier le savoir emprunté et le goût imitateur dès Romains leurs disciples. Après la destruction du paganisme , la perte de la Syrie et de l'Egypte et

(i) Qui Unguani ^ mores, vestesque rnutasùs, putavlt sanctlssimus papa (ironie bien audacieuse), ita vos (^vobls) displicère Romanorum noinen. Hls iiuncios ^ rogabant Nicephorum irnperalorem Giœcorum ^ utcum Otkone imperntore Romanorum amicitiam faceret ( Luitprand , in Legationc ,

(2) Laonicus Chalcocondyles, qui survécut au dernier siège de Constantinople, raconte (livre i , page 3) que Constantin transplanta les Latins de l'Italie dans une ville grecque de la Tlirace ; qu'ils adoptèrent la langue et les mœurs des naturels du pays , et qu'on confondit les naturels du pays et les Latins de Byzance sous le nom de Grecs. Les rois de Constantinople , ajouté l'historien , izrt ro (r(pcx,ç eturaç o-ifAvvvisôoit Tcof^cciiuv I^ut-iMis ri kxi uuroKpXTO^uç m-st^-

BE l'empire romain. CHAP. LUI. 52 r

l'abolition des écoles d'Alexandrie et d'Athènes, les connaissances de la Grèce se réfugièrent peu a peu dans les monastères et surtout au collège royal de Constantinopie , qui fut incendié sous le règne de Léon l'Isaurien (i). Dans le style emphatique de l'époque dont nous parlons , le président de ce collège était appelé l'astre de la science ; les douze professeurs des différentes sciences et facultés étaient les douze signes du zodiaque; ils avaient à leur disposition une bibliothèque de trente-six mille cinq cents volumes, et ils montraient un ancien manuscrit d'Homère sur un rouleau de parchemin de cent vingt pieds de longueur, qui avait été, disait-on, l'un des intestins d'un serpent d'une grandeur monstrueuse (2). Mais le septième et le huitième siècle furent une période de discorde et d'ignorance ; le feu consuma la Bibliothèque ; le collège fut supprimé ; les auteurs peignent les iconoclastes comme

( 1 ) Voyez Ducange ( C, P. Christiana , 1. 11 , p. 1 5o , 1 5 1 ), qui a recueilli les témoignages, non pas de Théophane, mais du moins de Zonare (t. n, 1. xv, p 104) ; de Cedrenus p. 454) j de Michel Glycas (p. 281 ); de Constantin Manassès (p. 87). Après avoir réfuté l'absurde accusation qu'on répandit sur le compte de l'empereur, Spanheim {^Hist, imaginum ^ p. 99-1 1 i ) parle comme un véritable avocat, et tend à révoquer en doute ou à contester l'existence du feu , et presque de la bibliothèque.

(2) Selon Malchus , ce manuscrit d'Homère fut consume par les flammes au temps de Basiliscus. Il peut avoir été renouvelé , mais sur un boyau de serpent ! voilà qui paraît étrange et incroyable.

les ennemis de l'antiquité, et les princes de la famille d'Héraclius et ceux de la dynastie isauriennese déshonorèrent par leur ignorance et leur mépris sauvage pour les lettres (i).

Kenaissan- Q^^ apercoit , au neuvième siècle, l'aurore du réta-

ce de la litte- r ^ ' '

rature grec- blisscmcnt dcs scienccs (2). Lorsque le fanatisme des

que. ^ ^ , *

Arabes se fut calme, les califes cherchèrent a conquérir les arts plutôt que les provinces de l'empire ; le soin qu'ils se donnèrent pour acquérir des lumières ranima l'émulation des Grecs : ils secouèrent la poussière de leurs anciennes bibliothèques , et apprirent à connaître et à récompenser les philosophes , qui jusque alors n'avaient eu pour dédommagement de leurs travaux que le plaisir de l'étude et la découverte de la vérité. Le César Bardas , oncle de Michel III , mérita d'être regardé comme le généreux protecteur des lettres , titre qui seul a servi de sauvegarde à sa mémoire et fait excuser son ambition ; il déroba du moins au vice et à la folie quelques parties des trésors de son neveu ; il ouvrit , dans le pa-

(i ) UuXoyiet de Zonare, et Yeiyçicc kui u/^etôiet de Cedrenus , sont des expressions énergiques qui peut-être convenaient assez bien à ces deux dynasties.

(2) yojez Zonare (1. xvi , p. 160 et 161 ) et Cedrenus (p. 549? 55o). Ainsi que le moine Bacon, le philosophe Léon fut traité de sorcier par son siècle ignorant : l'injustice fut moins grande s'il est l'auteur des oracles qu'on attribue plus communément à l'empereur du même nom. Les ouvrages de Léon sur les sciences physiques sont en manuscrit dans la Bibliothèque de Vienne (Fabricius, Biblloth, grœc, t. VI, p. 366; t. XII, p. 781 ). Qiilescant !

DE l'empire romain. CHx'^.P. LUI. ^2^

lais de Magnaure, une e'cole où, par sa présence, il excitait l'émulation des maîtres et des élèves. A leur tête était le philosophe Léon, archevêque de Thessalonique; les peuples étrangers de l'Orient admiraient son profond savoir sur l'astronomie et les mathématiques; et l'opinion de son savoir était augmentée dans l'esprit du vulgaire par cette modeste disposition qui le porte a voir, dans toute connaissance qui surpasse les siennes , l'effet de l'inspiration et de la magie. Ce fut sur les pressantes instances du César que son ami, le célèbre Photius (i), renc^ça à l'indépendance d'une vie studieuse , et accepta la dignité de patriarche , où il fut tour à tour excommunié et absous par les synodes de l'Orient et de l'Occident; de Taveu même des prêtres ses ennemis, aucun art ou aucune science n'était étranger à cet homme universel : profond dans ses idées, infatigable dans ses études et éloquent dans son style. Photius exerçait les fonctions de protospathaire , ou de capitaine des gardes, lorsqu'il fut envoyé en ambassade auprès du calife de Bagdad (2). Pour adoucir

(1) Hanckius [De Scrtptorib. Byzant. , p. 269-396) et Fabricius discutent en grand détail ce qui a rapport au caractère ecclésiastique et au caractère littéraire de Photius.

(2) E/5- ua-Tv^iisç ne peut signifier que Bagdad, résidence du calife. La relation de son ambassade aurait été curieuse et instructive. Mais comment se procura-t-il tous ces livres ? il ne dut pas trouver à Bagdad une bibliothèque si nombreuse ; il ne put la transporter avec ses équipages , et il est impossible de croire qu'il la portât dans sa tête. Cette

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