‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 53 sur 62 · S HISTOIRE DE LA. DECADENCE · texte numérisé non relu

S HISTOIRE DE LA. DECADENCE

Césars qui Les princcs des nations du Nord, peuples, dit

ont épousé . . , , . .

des femmes Constantin , sans foi et sans réputation , ambitionnaient l'honneur de se lier par des mariages à la famille des Césars, soit en obtenant la main d'une princesse du sang impérial , ou en unissant leurs filles a des princes romains (i). Le vieux monarque dévoile dans ses instructions à son fils les secrètes maximes imaginées par la politique et l'orgueil ; il indique ce qu'on peut répondre de plus décent, pour éluder ces insolentes et déraisonnables propositions. La nature , dit le prudent empereur, porte chaque animal à se chercher une compagne parmi les animaux de son espèce , et la langue , la religion et les mœurs partagent le genre humain en diverses tribus. C'est par une attention prudente à maintenir la pureté des races que se conserve l'harmonie de la vie publique et celle de la vie privée ; mais leur mélange produit le désordre et la division. Tels ont été l'opinion et les principes d'après lesquels se sont dirigés les sages Romains : leurs lois proscrivaient le mariage d'un citoyen et d'une étrangère. Au temps de la liberté et des vertus , un sénateur aurait dédaigné la main d'un roi pour sa fiile ; Marc-Antoine ternit sa réputation en épousant une Égyptienne (2) ;

(i) Les Familiœ hyzcmdnœ de Ducange expliquent et rectifient le treizième chapitre De adininistratione imperli.

(2) Sequiturque néfas j^gyptia conjux ( Virgile, ^neid. , Tiii , 688 ).' Cette Égyptienne cependant était issue d'un grand nombre de rois. Quid te mutavit (dit Antoine à Auguste dans une lettre particulière ) , an quod reginmn

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et la censure publique força Titus à renvoyer Bérénice malgré lui et malgré elle (i). Afin de perpétuer l'autorité de cette maxime , on supposa qu'elle avait été confirmée par Constantin-le-Grand. Les ambassadeurs des nations étrangères, et surtout des nations qui n'avaient pas embrassé le christianisme, furent avertis d'une manière solennelle que ces alliances avaient été proscrites par le fondateur de la capitale et de la religion de l'empire. On inscrivit la préten- l^oi imagîdue loi sur l'autel de Sainte - Sophie , et on déclara stantin. déchu de la communion civile et religieuse des Romains l'impie qui oserait souiller la majesté de la pourpre. Si les ambassadeurs avaient été instruits par quelques faux frères de Thistoire de la cour de Byzance, ils auraient pu citer trois infractions mémorables a cette loi imaginaire , le mariage de Léon ou plutôt de son père Constantin iv, avec la fille du roi des Chozares, celui d'une petite-fille de Romanus avec un prince bulgare, et enfin celui de Berthe, princesse de France ou d'Italie, avec le jeune Romanus, fils de Constantin Porphyrogenète lui-même. Mais on avait pour ces trois objections trois réponses

ineo? U.xor mea e^Z^ (Sueton., in August. , c. 69 ). Cependant je ne sais, et je n'ai pas le temps de rechercher si le triumvir a jamais osé célébrer son mariage avec Çiéopâtre , selon les rites de Rome ou selon ceux de l'Egypte.

(i) Berenicem invitus invitam di/nisit (Sueion. , in Tito, c. 7 ). Je ne sais si j'ai observé ailleurs que celle beauté juive avait alors plus de cinquante ans. Le judicieux Racine s'est bien gardé de parler de son âge et de son pays.

4gO HISTOIRE BE LA DECADENCE

Première qui levaient la difficulté et établissaient la loi. i**. te

«>xception.A.

D. 733. mariage de Constantin Copronyme était reconnu pour criminel; ce prince, né dans Flsaurie , et qu'on traitait d'hérétique , qui avait souillé la pureté baptismale et déclaré la guerre aux images, avait en effet épousé une Barbare. Cette alliance impie avait comblé la mesure de ses crimes et l'avait dévoué a Seconde la censure de l'Église et de la postérité. 2°. Romanus

exception. A. > ^ r

D, 941. ne pouvait être regarde comme un empereur légitime; issu d'une famille plébéienne , il avait usurpé * le trône ; il ignorait les lois , et ne s'occupait pas de

l'honneur de la monarchie. Christophe son fils , père de la jeune femme qui épousa le roi bulgare , n'avait que le troisième rang dans le collège des princes , et était d'ailleurs à la fois le sujet et le complice de son coupable père. Les Bulgares étaient de sincères et zélés chrétiens ; et la sûreté de l'empire , la liberté de plusieurs milliers de captifs , dépendaient de cette monstrueuse alliance. Cependant, comme nul motif ne pouvait affranchir de la loi de Constantin, le clergé, le sénat et le peuple désapprouvèrent sa conduite ; et durant sa vie et à sa mort on lui reprocha Troisième la hontc de l'état. 3°. Le sage Porphyrogenète avait

D. 943. trouvé une apologie plus honorable pour le mariage de son fils avec la fille de Hugon , roi d'Italie. Le grand Constantin , ce prince remarquable par sa sainteté, estimait la fidélité et la valeur des Francs (i);

(l) On supposait que Constantin avait donné des éloges à Vtvyuti» et à la TrifK^etvtt» des Francs , avec lesquels il

DE l'empire romain, chap. LUI. 491 l'esprit prophétique qui était en lui l'avait instruit de leur grandeur. Ils furent seuls exceptés de la prohibition générale : Hugon, roi de France, descendait de Charlemagne en ligne directe (i) , et Berthe sa fille avait hérité des prérogatives de sa famille et de sa nation. La voix de la vérité et celle de la malveillance découvrirent insensiblement la fraude ou l'erreur de la cour impériale ; les possessions de Hugon, au lieu du royaume de France, se réduisirent au simple comté d'Arles ; mais on convenait qu'au milieu des troubles de son temps , il avait usurpé la souveraineté de la Provence et envahi le royaume d'Italie. Son père n'était qu'un simple gentilhomme, et si Berthe descendait des Carlovingiens , la bâtardise ainsi que la débauche avaient souillé chaque degré de cette extraction. Hugon avait eu pour grand'mère la fameuse Valdrade , qui fut la concubine plutôt que la femme de Lothaire 11 , dont l'adultère avec elle , le divorce et les secondes noces , avaient provoqué les foudres du Vatican. Sa mère , qu'on nommait la grande Berthe , fut successivement épouse du comte d'Arles et du marquis de Toscane; ses ga-

avait établi des alliances publiques et privées. Les auteurs français (Isaac Casaubon, in Dedicat, Polybii) sont charincà de ces complimens.

(i) Constantin Porphyrogenète [De adndnlst. imperii , c. 26) donne la généalogie et la vie de l'illustre roi Hugou wép<CAê^tk ^vi'^ùç Ouyoïaç. On se formera des idées ])lns exactes dans la critique de Pagi, les Annales de Muratori et l'Abrégé de Saint-Marc, A. D. 925-946).

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laiiteiies scandalisèrent l'Italie et la France , et jusqu'à l'époque où elle atteignit sa soixantième année, ses amans de toutes les classes furent les zélés instrumens de son ambition. Le roi d'Italie imita l'incontinence de sa mère et de sa grand'mère , et on décora ses trois concubines favorites des noms classiques de Vénus , de Junon et de Semèle (i), La fille de Vénus fut accordée aux sollicitations de la cour de Byzance ; elle quitta son nom de Berthe pour prendre celui d'Eudoxie, et elle fut mariée ou plutôt fiancée au jeune Romanus , héritier présomptif de Tempire d'Orient. La grande jeunesse des deux époux suspendit la consommation du mariage ; cette unioix n'eut pas lieu , Eudoxie étant morte cinq ans après. L'empereur Romanus épousa en seconde noces une plébéienne , mais issue du sang romain ; il en eut deux filles, Théophane et Anne , mariées toutes deux Oihond'Al-à des princes. L'aînée fut donnée pour gage de la

lemagne. A, . ^^ ,, , i /-^ i • • ii* • '

D. 972. paix , au iils cl Othon-le-Grand , qui avait sollicite cette alliance les armes à la main et par la voie des négociations. On pouvait douter qu'un Saxon eût des droits aux privilèges de la nation française ; mais

(1) Luitprand , après avoir parlé des trois déesses , ajoute naturellement , et quoniam non rex solus lis ahutehatur , earum nati ex incertis patribus originem ducunt ( Hist. , ]. IV, c. 6). Voyez sur le mariage de la seconde Berlhe, Hist., 1. v, c. 5 ; sur l'incontinence de la première, Dulcis exercitia hymenœi y 1. 11 , c. i5 j sur les vertus et les vices de Hugon , 1. III, c. 5. Au reste, il ne faut pas oublier que l'cvcque de Crémone aimait les Chroniques scandaleuses.

i)E l'empire romain, ciiap. lui. 49^ la réputation et la piété d'un héros qui avait rétabli l'empire d'Occident , firent taire tous les scrupules. Théophane, après la mort de son beau-père et de son mari , gouverna Rome , l'Italie et l'Allemagne durant la minorité de son fils Othon m, et les Latins ont loué les vertus d'une impératrice qui sacrifia le souvenir de son pays à des devoirs d'un ordre supérieur (i). Lors du mariage de sa sœur Anne , la voix impérieuse de la nécessité ou de la crainte imposa silence à tous les préjugés , écarta toutes les considérations relatives à la dignité impériale. Un idolâtre Wolodimir, des contrées du Nord, Wolodimir, duc de Russie , Russie. A. D. aspira à la main de la fille des empereurs ; il soutint ^ * sa demande d'une menace de guerre, de la promesse de se convertir et d'une offre de secours contre un rebelle qui troublait l'empire. La princesse grecque, victime de sa religion et de son pays , fut arrachée du palais de ses aïeux et condamnée à aller chercher une couronne sauvage et un exil sans espoir sur les rives du Boiysthène ou dans le voisinage du cercle polaire (2). Au reste, ce mariage fut heureux et fé-

(i) Licet illa impératrice grœca sihi et aliis fuisset satis utllis et optima , etc. Tel est le préambule d'un auteur ennemi (^apud Pagi , t. iv, A. D. 989 , n° 3 ). Muratori , Pagi et Saint-Marc parlent de son mariage et des principales actions de sa vie , à la date de chacun de ces événemens.

(2) Cedrenus (t. 11, p. 699), Zonare (t. n,p. 221 ), Elmacin ( Ilîst. Saracen. , 1. m, c. 6), Nestor («/?M<i?Lévesque, t. II , p. 112), Pagi ( Crltica , A, D. 987 , n° 6 ) ; singulier concours I Wolodimir et Anne sont au nombre des saints

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cond; la fille de Jeroslas, petit-fils d'Anne , illustre'e par le sang dont elle sortait , épousa un roi de France, Henri i^"" , qui alla chercher une femme sur les confins de l'Europe et de la chrétienté (i). Antorîté des- Dans SOU palais de Byzance , l'empereur était le

potiqne des . , j ' ' • 1 vi • ,. ^

empereurs, premier csclave du cérémonial qu il imposait a ses sujets, et de ces formes rigides qui réglaient chaque parole et chaque geste ; l'étiquette l'assiégeait dans son palais et troublait le loisir de ses retraites a la campagne. Mais il disposait arbitrairement de la vie et de la fortune de plusieurs millions d'hommes , et les esprits les plus nobles , supérieurs aux vains plaisirs de la pompe et du luxe, peuvent être séduits par le plaisir plus entraînant de commander a leurs égaux. Le monarque réunissait le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif: et Léon-le-Philosophe avait anéanti les derniers restes de l'autorité du sénat (2).

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de l'Église russe. Cependant nous connaissons les vices du premier , et nous ignorons les vertus de la seconde.

(1) Henricus primus du.rit uxorem scythicam , russam , jUiam régis Jeroslai. Des évêques grecs furent envoyés en

ambassade en Russie , et le père gratanter fillam cum multis donis misit. Ce mariage eut lieu en io5i. Voj. les passages des Chroniques originales dans les historiens de France de Bouquet (t. xi,p. 29-159-161-319-384-481 ). Voltaire a pu s'étonner de cette alliance \ mais il n'aurait pas dû avouer son ignorance sur le pays, la religion, etc., de Jeroslas , nom si connu dans les Annales de la Russie.

(2) Une des constitutions de Léon-le-Philosophe ( 78 ) , JS'e Senatiisconsidta ampUus fiant , parle le langage du despotisme le plus déclaré : t^ a rc /ttovet^^ov k^cctoç tkv Turut

DE l'empire R03IAIN. CIIAP. LUI. /[QS

La servitude avait frappé d'engourdissement l'esprit des Grecs; au milieu des actes de rébellion les plus audacieux , ils ne s'élevèrent jamais à l'idée d'une constitution libre , et le bonheur public n'avait d'autre appui et d'autre règle que le caractère particulier du monarque. La superstition renforçait encore les chaînes. Lorsque l'empereur était couronné dans l'église de Sainte-Sophie par le patriarche , les peuples juraient au pied des autels une soumission passive et absolue à son gouvernement et a sa famille. Le prince , de son côté , promettait de s'abstenir autant qu'il serait possible des peines capitales et des mutilations ; il signait une profession de foi orthodoxe , et il s'engag^it à obéir aux décrets des sept synodes et aux canons de la sainte Eglise (i). Mais ses protestations de clémence étaient vagues et indéterminées ; il faisait ce serment non pas à son peuple, mais à un juge invisible; et si l'on en excepte les cas d'hérésie , sur lesquels le clergé se montrait toujours inexorable, les ministres du ciel étaient prêts à soutenir le droit incontestable du prince et à absoudre les fautes légères du souverain. Ils étaient eux-mêmes soumis au magistrat civil ; un signe du

(i) Codinus ( De o/Jlcus , c. 17, p. 120, 121 ) donne une idée de ce serinent si fort envers l'Eglise ttiçoç kxi yvttçtoç «i^sAoj^ Kdi oiaç ri]ç uyiuç iKKX*içtcc,ç , et si faible lorsqu'il s'agit des intérêts du peuple , kui UTiFîp^îçQect ôoyuv K«ti ecK^anj^tccç^a»

«.etl CfCOtCÛV TitTOtÇ KCtTDi TO C^VVCiTOV,

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despote créait , transférait , déposait les évêqaes ou les punissait d'une mort ignominieuse : quelle que fût leur richesse ou leur crédit, ils n'ont jamais pu, comme ceux de l'Eglise latine, réussir à former une république indépendante , et le patriarche de Constantinople condamnait la grandeur temporelle de l'évêque de Rome , objet de sa secrète envie. Cependant l'exercice du desposlisme est heureusement borné par les lois de la nature et celles de la nécessité. Le degré de sagesse et de vertu accordé à celui qui gouverne un empire , est la mesure de son attachement à la règle sacrée de ses laborieux devoirs ; le degré de vice ou de nullité dont ii est atteint détermine sa disposition à laisse» tomber le sceptre trop lourd pour sa main : c'est un ministre ou un favori qui avec un fd imperceptible fait mouvoir le fantôme royal , et qui pour son intérêt particulier se charge du soin de l'oppression publique. Il est des momens où le monarque le plus absolu doit craindre la raison ou le caprice d'une nation d'esclaves , et l'expérience a prouvé que l'autorité royale perd du côté de la sûreté et de la solidité, ce qu'elle gagne en étendue.

Force mi- Un dcspotc usurpc vainement les titres les plus

litaire des 1 / 1 t 1 • 11 1

Grecs , des pompcux , il établit en vain ses droits , il n a en der-

Sarrasins et-v 1 // ii'ri >.

des Francs, nieic analyse que son epee pour les derendre contre les ennemis étrangers et domestiques. Depuis le siècle de Charlemagne jusqu'à celui des Croisades , les trois grands empires ou nations des Grecs , des Sarrasins et des Francs, possédaient et se disputaient la terre

DE l'empire romain. CHAP. LIIÏ. f\()J

telle qu'on la connaissait alors, car je ne parle pas ici de la Chine , qui , par sa position à l'extrémité de l'Asie, n'avait point de rapport à ces mouvemens. Pour juger de leurs forces militaires, il faut comparer leur valeur, les arts qu'elles connaissaient et les richesses qu'elles posse'daient, et enfin leur soumission au chef suprême qui pouvait mouvoir tous les ressorts de l'état. Les Grecs, bien inférieurs à leurs rivaux sur le premier point , étaient sur ce même point supérieurs aux Francs, et ils égalaient au moins les musulmans sur le second et le troisième.

La richesse des Grecs leur permettait de prendre Marine de» à leur solde des nations plus pauvres , et d'entretenir une marine pour défendre leurs côtes et porter le ravage sur les terres ennemies (i). Un commerce également avantageux aux deux parties échangeait l'or de Gonstantinople contre le sang des Esclavons et des Turcs, des Bulgares et des Russes ; leur valeur contribua aux victoires deNicéphore et de Zimiscès; et si une peuplade ennemie serrait trop la frontière , on l'obligeait à désirer la paix pour retourner à la

(i) Voici les menaces de Nicéphore à l'ambassadeur d'Ofhon : Nec est in mari domino tuo classium numerus. Nnvigantium Jortitudo mihi soli inest , qui cum classibua aggrediar , hcllo mariiinuis ejus civitates demoliar ; et qucs fluminibus sunt vicina redigam in famllam ( Liii'prand, in légat, ad Niccphorum Phocnm , in Muraiori Scriptorcs rerum iialicniuni , I. ii , parr. i, page 4^1 ). Il dit dans un autre endroit : <iui cœCeris proestant Fenetici sunt et Amalphitani,

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