HISTOIRE DE LA DÉCADETCCË
se terminaient, ainsi qu'à présent, par un sacrifice de brebis et de chameaux , dont on enterrait la laine et les ongles dans le terrain sacre'. Les diverses tribus trouvaient ou introduisaient dans la Caaba les objets de leur culte particulier. Ce temple était orné ou déshonoré par trois cent soixante idoles représentant des hommes , des aigles, des lions et des gazelles ; celle qu'on remarquait le plus était la statue d'Hebal , d'agate rouge , qui ternit en sa main sept flèches sans têtes ou plumes, instrumenset symboles \ d'une profane divination; mais cette statue était un
monument de l'art des Syriens. La dévotion des temps plus grossiers s'était contentée d'une colonne ou d'une tablette , et les rochers du désert furent taillés en forme de dieux ou d'autels, à l'imitation de la pierre noire de la Mecque (i), fortement soupçonnée d'avoir été originairement l'objet d'un culte idolâtre. Sacrifices Du Japon au Pérou on a adopté l'usage des sacrifices,
etcéréiuouies . .
religieuses, et pour exprimer sa reconnaissance ou sa crainte, le dévot a détruit ou consumé en l'honneur des dieux
(i) Maxime de Tyr , qui vivait au second siècle, attribue aux Arabes le culte d'une pierre. Afici/5ioi (n,Qov(ri f*iv , cvnvoi eJ[i ax ot^ct^ rù J[i uyeiXf4,(& s/J'ov; Xoèoç v^v rtr^uycovoç [Dissert, 8, t. I, p. 142, édit. Reiske) ; et les chrétiens ont répété ce reproche avec une grande véhémence (Clément d'Alex, in Protrcptico , p. 4^ > Arnobe , Contra gente s , liv. vi , p. 246). Cependant ces pierres n'étaient que les BcctrvXu de la Syrie €t de la Grèce , si renommés dans l'antiquité sacrée et profane (Eusèb., Prap, Evangel,, 1. 1 ;p. Sy j Marsham , Canon, chron.j p. 54-56).
DE l'eMPTRE ROj\ÎAI]>r. CHAP. L. 'dj
les dons du ciel les plus chers et les plus précieux. La vie d'un homme (i) a paru l'offrande la plus précieuse à faire pour écarter une calamité publique, et le sang humain a souille les autels de laPhénicie et de 1 Egypte, de Rome et de Carthage : cette cruelle coutume s'est long-temps maintenue parmi les Arabes : dans le troisième siècle, la tribu des dumatiens sacrifiait tous les ans un jeune garçon (2), et un roi captif fut religieusement égorge par le prince des Sarrasins, qui servait sous les drapeaux de l'empereur Justinien son allie (3). Un père traînant son fils au pied des autels , présente le plus sublime et le plus pénible effort du fanatisme. L'exemple des saints et des héros a sanctifié l'acte ou l'inten-
(1) Le savant sir John Marsliam ( Canon, chron, , p. 76- 78,3oi-3o4) discute avec exactitude les deux horribles sujets de Avtf/[po9y<r;<e et de Truiê'o^tja-ici.. Sanchoniaton tire de l'exemple de Chronus l'origine des sacrifices phéniciens ; mais nous ignorons si Chronus vivait avant ou après Abraham , ou même s'il a jamais existé.
(2) KuT troc tKUTTov TTa-ic^oi iBuov ; tel est le reproche de Porphyre ; mais il impute aussi aux Romains cette coutume barbare, qui avait été définitivement abolie, A. U. C. 657.PtoIémée ( TabuL, p. 87, Jrabia, p. 9-29) et Abulféda ( p. 57 ) font mention de Dumaelha , Daumat-al-Gendal ; et les Cartes de d'Anville placent ce lieu au milieu du désort, entre Chaibar et Tadmor.
(3) Procope {De bcll. peis., 1. 1, c. 28), Evagrius (1. vi , c. 21 ) et Pococke ( Spécimen ^ p. 72-86) attestent les sacrifices humains des Arabes du sixième siècle. Le danger et la délivrance d'Abdallah sont une tradition plutôt qu'un fait constant (Gagnier, Fie de Mahomel ^ t. i, p. 82-84)»
38 HISTOIRE i)£ LA DECADENCE
tion de ce dévouement. Le père de Mahomet luimême fut ainsi dévoué à la mort par un vœu téméraire , et on eut beaucoup de peine à faire accepter cent chameaux pour sa rançon. Dans ces temps d'ignorance , les Arabes, comme les Juifs et les Égyptiens, s'abstenaient de la viande de porc (i) ; ils faisaient circoncire (i) leurs enfans à l'âge de puberté, et ces coutumes , qui n'ont été ni improuvées ni ordonnées par le Koran , se sont transmises en silence à leur postérité et à leurs prosélytes. On a conjecturé, avec beaucoup d'esprit, que l'adroit législateur s'était conformé aux opiniâtres préventions de ses compatriotes : il est plus simple de croire qu'il avait suivi les habitudes et les opinions de sa jeunesse , sans prévoir qu'un usage analogue au climat de la Mecque deviendrait inutile ou incommode sur les rives du Danube ou du Volga.
{\)Sulllls carnibus abstinent, dit Solin {Polyhist., c. 33), qui copie cette étrange supposition de Pline (1. viir , c68), que les cochons ne peuvent vivre en Arabie. Les Egyptiens avaient une aversion naturelle et superstitieuse pour cette bêle malpropre ( Marsham , Canon. , p. 2o5 ). Les anciens Arabes pratiquaient aussi , post coituin , la cérémonie de l'ablution (Hérodote, 1. i , c. 8o), que la loi des musulmans a consacrée (Reland, p. 76 , etc. ; Chardin , ou plutôt îe Mollah de Shah Abbas, tom. iv, p. 71 , etc.).
(2) Les docteurs musulmans n'aiment pas à traiter cette matière ; ils regardent cependant la circoncision comme nécessaire au salut ; ils prétendent même , que par une sorte de miracle , Mahomet naquit sans prépuce (Pococke , Spcc, p. 319, 320 j Sale, Disc, préllin. p p. loG , 107).
DE l'empire ROMA.IN. GH^P. L. Sg
L'Arabie était libre ; la conquête et la tyrannie introeînrayant bouleversé les royaumes d'alentour, les sectes béens. ** persécutées se réfugièrent sur cette terre fortunée , où elles pouvaient professer librement leur opinion, et régler leur conduite sur leur croyance. Les religions des sabéens , des mages , des juifs et des chrétiens, se trouvaient répandues depuis le golfe Persique jusqu'à la mer Rouge. A une époque trèsreculée de l'antiquité, la science des Chaldéens (i) et les armes des Assyriens avaient propagé le sabéisme en Asie : c'était sur des observations de deux mille ans que les prêtres et les astronomes de Babylone (2) avaient fondé l'idée qu'ils se formèrent des éternelles lois de la nature et de la Providence. Ils adoraient les sept dieux ou anges qui dirigeaient le cours des sept planètes et répandaient sur la terre leur irrésistible influence. Des images et des talismans représentaient les attributs des sept planètes,
(1) Dioclore de Sicile ( t. i, 1. 11 , p. i42-j45) a jeté sur leur religion le coup d'oeil curieux mais superficiel d'un Grec. On doit estimer davantage leur astronomie ; car enfin ils s'étaient servis de leur raison , puisqu'ils doutaient que le soleil fût au nombre des planètes et des étoiles fixes.
(?.) Simplicius (qui cite Porphyre), De cœlo , 1. 11 , com. 46 , p. 1 23 ; l. xviii , ap. Marsliam , Canon, chron. , p. 474 > qui doute du fait parce qu'il est contraire à ses systèmes. \,a date la plus ancienne des observations des Chaldéens , est de l'année 22^4 avant Jésus-Christ. Après la conquéle de Babylone par Alexandre, ces observations furent, à la prière d'Aristote , communiquées à l'astronome Hipparque. Ç^\i?\ beau monument dans l'histoire des sciences î
4o HrSTOTRE DK LA DÉCADENCE
les douze signes du zodiaque et les vingt-quatre constellations de riiëmisphère septentrional et de l'hémisphère austral. Les sept jours de la semaine étaient dédies a leurs divinités respectives ; les sabeehs faisaient la prière trois fois par jour, et le temple de la Lune , situé à Haran , était le terme de leur pèlerinage (i) ; mais la flexibilité de leur foi les disposait à donner et à recevoir sans cesse des opinions nouvelles. Leurs idées sur la création du monde , sur le déluge et les patriarches, avaient un rapport singulier avec celles des Juifs leurs captifs ; ils en appelaient aux livres secrets d'Adam , de Seth et d'Enoch ; et une légère teinture de l'Evangile a fait de ce reste de polythéistes les chrétiens de saint Jean qu'on Les mages, trouve dans le territoire de Bassora (2). Les autels de Babylone furent renversés par les mages ; mais le glaive d'Alexandre vengea les injures des sabéens ; la Perse gémit plus de cinq siècles sous un joug étranger; quelques-uns des disciples de Zoroastre
( i) Pococke {Specim., p. 1 38-i46), Hottinger [Hist. orient., p. 1 62-2o3) , Hy de ( De relig. vet. Persar. , p. 1 24-1 28, etc.) d'Herbelot ( Sahi p. 726 , 726) et Sale ( Discours prélimin.') , excitent notre curiosité , plutôt qu'ils ne la satisfont , et le dernier de ces écrivains confond le sabéisme avec la religion primitive des Arabes.
(2) D'Anville {y Euphrate et le Tigre, p. i3o-i47) détermine la situation de ces chrétiens équivoques. Assemani [Bihl. orient., t. iv, p. 607-614) peut avoir exposé leurs véritables dogmes ; mais c'est un travail hasardeux que de chercher à fixer la croyance d'un peuple ignorant , qui craint et qui rougit de dévoiler ses traditions secrètes.
DE l'e:?.ip]I\e romain, chap. t.. 4i
échappèrent a la contagion de l'idolâtrie , et respirèrent avec leurs antagonistesl'airlibre dudésert(ij. Les Juifs e'taient établis en Arabie sept siècles avant Les Juifs. la mort de Mahomet, et les guerres de Titus et d'Adrien en chassèrent un plus grand nombre de la terre sainte. Ces industrieux exile's aspirèrent à la libertt' et'au pouvoir ; ils formèrent des synagogues dans les villes et des châteaux dans le désert , et les gentils qu'ils convertirent à la religion de Moïse furent confondus avec les enfans d'Israël, auxquels ils ressemblaient par le signe extérieur de la circoncision. Les ^es chié missionnaires chrétiens furent encore plus actifs et*'^^^plus heureux : les catholiques soutinrent leurs prétentions à l'empire universel ; les sectes opprimées par eux se retirèrent successivement au-delà des limites de l'Empire romain : les marcionites et les manichéens répandirent leurs opinions fantastiques et leurs évangiles apocryphes ; les évêques jacobites et nestoriens (2) firent adopter aux Eglises de l'Yémen et aux princes de Hira et de Gassan des maximes plus orthodoxes. Les tribus avaient la liberté du
(i) Les mages étaient établis daus la province de Baljreia ( Gagnier , Vie de Mahomet , t. m , p. 1 14) et mêlés aux anciens Arabes (Pococke, Spécimen, p. t46-i5o).
(2) Pococke , d'après Sharestani , etc. {Spécimen , p. 60j34i etc.), Hotlinger [Hist. orient., y*. 212-238), d'Herbelot [Bibl, orient. , p. 474-4/6) , Basnage ( Hist. des Juifs, t. VII , pag. i85 ; t. VIII , pag. 280 ) et Sale ( Disc, préà'm., p. 22, etc. , 33 , etc. ) décrivent l'état des Juifs et des chré . tiens en Arabie.
4 2 IirSïOini DE LA DÉCADENCE
choix, chaque Arahe était le maître de se composer une rehgion, et il joignait quelquefois à la superstition grossière établie dans sa maison la théologie sublime des saints et des philosophes. Ils devaient à l'accord gênerai des peuples éclaires le dogme fondamental de l'existence d'un Dieu suprême qui est audessus de toutes les puissances de la terre et du ciel , mais qui s'est souvent révélé aux hommes par le ministère de ses anges et de ses prophètes , et dont la faveur ou la justice a interrompu par des miracles le cours ordinaire de la nature. Les plus raisonnables d'entre les Arabes reconnaissaient son pouvoir, quoiqu'ils négligeassent de l'adorer (i). L'habitude plutôt que la conviction les tenait attachés aux restes de l'idolâtrie. Les juifs et les chrétiens étaient le peuple du saint livre; la Bible se trouvait déjà traduite en arabe (2), et ces implaca-
(1) Dans leurs offrandes ils avaient pour maxime de îromper Dieu au profit de l'idole , qui était moins puissante , mais plus irritable (Pococke, Spécimen , p. 108-109).
(2) Les versions, juives ou chrétiennes que nous avons de la Bible, paraissent plus modernes que le Koran • mais on peut croire qu'il y a eu des traductions antérieures ; 1°. d'après l'usage perpétuel de la synagogue, qui expliquait la leçon hébraïque par une paraphrase en langue vulgaire du pays ; 2". d'après l'analogie des versions arménienne , persane et éthiopienne, expressément citées par les pères du cinquième siècle, qui assurent que les écritures avaient été traduites dans toutes les langues des Barbares. (Walton, ProU'goinaia f ad Biblla Polyglot., p. 34, 93 , 97 ; Simon,
j)E l'kmpii^k romain. rjT\p. T.. 45
blés ennemis recevaient avec une foi égale l'ancien Testament. Les Arabes aimaient à découvrir dans l'histoire des patriarches hébreux des traces de leur origine. Ils célébraient la naissance d'Ismaël et les promesses qui lui avaient été faites ; ils révéraient la foi et les vertus d'Abraham ; ils faisaient remonter sa généalogie et la leur jusqu'à la création du premier homme, et adoptèrent avec la même crédulité les prodiges du texte sacré et les songes et les traditions des rabbins juifs.
L'origine basse et vulgaire qu'on a donnée à Ma- Naissance homet est une calomnie maladroite des chrétiens (i), de Mahomet" qui relèvent ainsi le mérite de leur adversaire , au ^^ ^' ^^''^' lieu de l'abaisser. Sa descendance d'Ismaël était un privilège ou une fable commune à toute la nation (a) ;
Hi.st. crû. du vieux et du nouveau Testament , t. i, p. 180, 1 8 r , 282 , 286 , 293 , 3o5 , 3o6 ; t. iv , p. 206. )
{\) In eo conveniunt ornnes , ut plebeio vilique génère orturn ^ etc. (HoUinger, Hist. orient., -p. i36. ) Cependant Théophane, le plus ancien des historiens grecs modernes, et le père de plus d'un mensonge , avoue que Mahomet était de la race d'Ismaël , £« iu.iuç yivuceorurtjç ÇvXtjç ( Chron. , p. 277).
(2) Abulféda (m Vit. Mohammed. , c. 1 , 2) et Gagnier ( J^ie de Mahomet, p. 25-97) exposent la généalogie du prophète , telle qu'elle est reçue parmi ses compatriotes. A la Mecque , je ne voudrais pas contester son authenticité ; mais à Lausanne, je me permettrai d'observer, 1 °. que depuis Ismaèl jusqu'à Mahomet l'intervalle est de deux mille cinq cents ans, et que les musulmans ne comptent que trente générations au lieu de soixante-quinze j 2"" que les Bédouins
mais si les premiers chaînons de sa généalogie e'taient obscurs ou douteux , il prouvait plusieurs générations d'une noblesse tres-pure ; il sortait de la tribu de Koreish et de la famille des Hashémites , les plus illustres d'entre les Arabes , princes de la Mecque , et gardiens héréditaires de la Caaba. Abdol-Motalleb, son grand-père , était fils de Hashem , citoyen riche et généreux, qui , dans un temps de famine , avait i70urri ses concitoyens des produits de son commerce. La Mecque , substantée par la libéralité du père , fut sauvée par le courage du fils. Le royaume d'Yémen obéissait aux princes chrétiens de l'Abyssinie ; une insulte que reçut Abrahah, leur vassal , le détermina a venger l'honneur de la croix ; une troupe d'éléphans et une armée d'Africains investirent la sainte cité. On proposa un arrangement; dès la première conférence, le grand-père de Mahomet demanda la restitution de ses troupeaux, u Et pourquoi , lui dit Abrahah, n'implorez-vous pas plutôt ma clémence en faveur de votre temple que j'ai menacé? » « C'est , répondit Tintrépide chef, que les troupeaux sont à moi , et que la Caaba appartient aux dieux , qui sauront la défendre contre Tin jure et le sacri- Délivrancelége. » Lc défaut de vivres ou la valeur des Koreis-
dela Mecque. , . r s . i ai • ^ i i ^ l
hites forcèrent les Abyssms a une honteuse retraite. On a embelli le récit de leur déroute de l'apparition miraculeuse d'une troupe d'oiseaux qui firent pieumodernes ignorent leur histoire , et ne s'embarrassent pas de leur généalogie ( P^oya^e de Darvieux , p. ioo-io3 ).
DE l'empire norvTAi^. en A p. l. 45
voir une grêle de pierres sur la tête des infidèles ; et le souvenir de cette délivrance a long-temps été célébré sous le nom de l'ère de l'éléphant (i). La gloire d'Abdol-Motalleb fut embellie par la félicité domestique; il vécut jusqu'à cent dix ans, et il donna le jour à six filles et treize fils. Abdallah , celui qu'il aimait le plus , était le jeune homme de l'Arabie le plus beau et le plus modeste : on dit que la première nuit de son mariage avec la belle Amina, de la noble famille de Zahrites , deux cents jeunes filles moururent de jalousie et de désespoir. Mahomet, ou pour être plus exact , Mohammed , le seul fils d'Addallah et d'Amina , naquit à la Mecque quatre ans après la mort de Justinien , et deux mois après la défaite des Abyssins (2), dont la victoire aurait in-
(1) Les premiers germes de cette fable ou de cette histoire se trouventdans le cent cinquièmechapitre du Koran ; et Gagnier {^Préface delà Vie de Mahomet^ P« 18, etc.) a traduit le récit d'Abulféda , sur lequel ou peut chercher des éclaircissemens dans d'Herbelot [Bibl. orient. , p. 12) et Pococke {Spécimen, p. 64}. Prideaux ( Vie de Mahomet) dit que c'est un mensonge de l'invention de ce prophète ; mais Sale {^lioran, p. 5oi-5o3), à moitié musulman, attaque l'inconséquence de cet écrivain , qui croyait aux miracles de l'Apollon de Delphes. Maracci {Alcoran, t. i, part. II , p. 1 4 ; t. II , p. 823 ) attribue le prodige au diable , et force les musulmans d'avouer que Dieu n'aurait pas défendu contre les chrétiens les idoles de la Caaba.
(2) Les époques les plus sûres , celles d'Abulféda ( in Vit., c. 1 , p. 2) , d'Alexandre ou des Grecs 882 , de Bocht Naser ou Nabonasser i3i6; nous donnent l'année 569 pour celle
troduit dans la Caaba la religion des chrétiens. Il était encore enfant lorsqu'il perdit son père, sa mère et son aïeul. Ses oncles avaient du crédit , ils étaient en grand nombre ; et dans le partage de la succession , il n'eut pour son lot que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Abu-Taleb , le plus respectable de ses oncles, le guida au dedans et au dehors, durant la paix et durant la guerre (i). A Tâge de vingt-cinq ans , Mahomet entra au service de Cadijah , riche et noble veuve de la Mecque, qui, pour le récompenser de sa fidélité , lui donna bientôt sa main
de la naissance de Mahomet. Les bénédictins ont U'ouvé le vieux calendrier arabe trop obscur et trop incertain pour y ajouter foi ( Art de vérifier les dates , p. i5 ) ; d'après le jour du mois ou celui de la semaine , ils établissent un nouveau calcul , et reculent la naissance de Mahomet jusqu'au 10 novembre Syo. Cette date s'accorderait avec l'année S82 des Grecs , que donnent Elmacin ( Hist. Saracen. , p. 5) et Abulpharage ( Dynast. , p. 101 , et Y Errata de la version de Pococke). Nous travaillons aujourd'hui avec beaucoup de soin à connaître l'époque précise de la naissance de Mahomet, que peut-être cet ignorant prophète ne savait pas lui-même (*).
(i) Selon d'autres , Abu-Taleb s'empara de l'héritage paternel de Mahomet , et chercha même à faire périr l'orphelin , qui fut obligé d'avoir recours à la protection de ses autres parens, de s'échapper et de suivre les caravanes, ( Mohammeds religion aus dem Koran dargelegt , etc. von Cludius , p. 2 r . ) ( Note de l'Éditeur. )
(*) Quelques savans plus modernes fixent la naissance de Mahomet à l'an 571 de l'ère chviùtnne. (^Mohammeds religion, etc. 'von Cludius , p. 21, ) ( Note de l'Editeur. )
DE l'empire R0M\IN. ClIAP. L. f\J
et sa fortune. Le contrat de mariage énonce , selon la simplicité de ces temps , l'amour réciproque de Mahomet et de Gadijah , et le représente comme riiomme le plus accompli de la tribu de Koreisli. L'époux assigna à sa femme un douaire de douze onces d'or et de vingt chameaux , qui furent fournis par son oncle (i). Cette alliance replaça le fils d'Abdallah au rang de ses ancêtres, et la judicieuse matrone se contenta de ses vertus domestiques, jusqu'à ce que , parvenu a l'âge de quarante ans (2) , il prit le titre de prophète et prêcha la religion du Koran.
Selon la tradition de ses compatriotes, Maho- Qualités da
prophète.
(1) Voici le témoignage flatteur qu'Abu-Taleb rendit à sa famille et à son neveu. Laus Dei , qui nos à stirpe Ahraharni et semine Ismaells constltuit , et nohis reglonem sacram dédit, et nos judices hominibiis statuit. Porro Mohammed filius Ahdollahi nepotis mei ( nepos meus ) quo cum. ex œquo librahitur e Koraishidis quispiam oui non prœponderaturus est , honitate et excellentiâ , et intellectu et gloiid et acumine etsi opum inops fuerit ( et certe opes umbra transiens sunt et depositum quod reddi débet) , desiderio Chadijue filiœ Chowailedi tenetur , et illa vicissim ipsius , quicquid autem dotis vice petieritis ^ ego in me susciplam ( Pococke , Spécimen , à septiinâ parte libriEhu Hamduni ).
(2) L'histoire de la Vie privée de Mahomet , depuis sa naissance jusqu'à sa mission, se trouve dans Abulféda (^in P^it. , c. 3-7 ) et dans les écrivains arabes , authentiques ou supposés , que cite Hottinger ( Hist. orient. , p. 204-21 1 ) , dans Maracci ( t. i, p. 10-14) et dans Gagnier ( Fie de Mahomet , t. 1 , p. 97-134 )•
met (i) se distinguait par sa beauté , avantage extérieur qui n'est guère méprisé que de ceux auxquels il a été refusé. Avant de parler, soit en public, soit en particulier, il disposait en sa faveur. On applaudissait à son maintien qui annonçait l'autorité, à son air majesteux , à son œil perçant, à son agréable sourire , à sa longue barbe , à sa physionomie qui exprimait tous les sentimens de l'âme , et à ses gestes qui donnaient de la force à toutes ses paroles. Dans la familiarité de sa vie privée, il ne s'écartait jamais de la politesse grave et cérémonieuse de son pays; ses attentions respectueuses pour les riches et les hommes puissans , s'ennoblissaient par sa condescendance et son affabilité envers les citoyens les plus pauvres de la Mecque. La franchise de ses manières cachait l'artifice de ses vues , et son urbanité prenait l'apparence de l'affection pour celui auquel il s'adressait, ou celle d'une bienveillance générale. Sa mémoire était vaste et sûre , son esprit facile et fait pour la société, son imagination sublime et son jugement net , rapide et décisif. Il avait le courage de pensées comme celui d'action ; et , bien qu'il soit vraisemblable que ses desseins s'agrandirent par degrés avec ses succès, la première idée qu'il conçut sur
(i) Abulféda ( in Vit. , c. 65 , 66 ) , Gagnier ( Vie de Mahomet , t. m , p. 272-289 ). Les traditions les plus vraisemblables sur la personne et les conversations du prophète, viennent d'Ayeslia , d'Ali et d'Abu Horaira , surnommé le père d'un chat ( Gagnier, t. 11 , p. 267 ; Ockley, Hist. of the Saracens, t. iï , p. 149), et qui mourut l'an de l'hégyre 59,
DE l'empire ROMAFJV. CHAP. L. 4(1
sa mission prophétique porte l'empreinte d'un génie supérieur. Élevé au sein de la plus noble famille du pays , il y avait pris l'usage du dialecte le plus pur des Arabes; il savait contenir la facilité et l'abondance de ses discours , et leur donner du prix par un silence gardé à propos. Avec tous ces dons de l'éloquence , Mahomet n'était qu'un Barbare igno* rant : on ne lui avait appris dans sa jeunesse ni à lire ni à écrire (i); l'ignorance générale mettait la sienne à l'abri de la honte et du reproche ; mais des bornes étroites emprisonnaient son esprit , et il se trouvait
(i) Ceux qui croient que Mahomet savait lire et écrire, n'ont donc pas examiné ce qui est écrit d'une autre main que la sienne , dans les suras ou chap. du Koran 7 , 29 et qS. Abulféda [in vit. , c. 7) , Gagnier ( Not. ^J Abulféda , p. 1 5), Pococke (Spécimen, p, i5 1 ) , Reland ( De religione Mohammed,, p. 236) et Sale (^Disc. prelim. p. /|3) admettent sans contestation ces textes et la tradition delà Sonna. M. While est presque le seul qui nie l'ignorance du prophète, afin d'accuser son imposture. Ses raisons sont loin d'être satisfaisantes. Deux voyages de peu de durée aux foires de Syrie ne suffisaient sûrement pas pour acquérir des connaissances si rares parmi les citoyens de la Mecque ; et ce n'était pas à la signature d'un traité qui se fait toujours de sang-froid , que Mahomet aurait laissé tomber le masque. On ne peut tirer aucune conséquence de ce qu'on dit sur sa maladie et son délire. Avant qu'il songeât à se donner pour un prophète , il aurait du montrer souvent dans la vie privée qu'il savait lire et écrire ; et ses premiers prosélytes , les membres de sa famille , auraient été les premiers à reconnaître et à accuser son hyprocrisie scandaleuse. ( White , Sermons , p. 2o3, 204 ; Nott'v , p. 36-38,)
5o HISTOIRE DE LA DECADENCE
privé de ces fidèles miroirs qui réfléchissent pour nous les pensées des sages et des héros. Le livre de la nature et de Thomine était , a k vérité , ouvert devant ses yeux ; cependant c'est à l'imagination des auteurs de la vie de Mahomet qu'il faut attribuer les observations politiques et philosophiques qu'ils lui prêtent dans ses voyages ( i ). On l'y voit comparer les nations et les religions de la terre , découvrir la faiblesse de la monarchie de Perse et de celle de Rome, observer avec indignation et avec pitié l'abâtardissement de son siècle , et former le projet d'unir sous un même roi et sous un même Dieu l'invincible valeur et les anciennes vertus des Arabes. Des recherches plus exactes nous apprennent que Mahomet n'avait point vu les cours , les armées et les temples de l'Orient , que ses voyages se bornèrent à ce qu'il traversa de la Syrie en se rendant deux fois aux foires de Bostra et de Damas; qu'il n'avait que treize ans lorsqu'il accompagna la caravane de son oncle , et qu'il fut obligé de retourner chez Cadijah dès qu'il eut disposé des marchandises qu'elle lui avait confiées. Dans ses courses précipitées et superficielles ,
(i)LecomtedeBoulainvilliers( Vie de Mahomet, p. 201 - 228) fait voyager Mahomet comme le Télémaque de Fénelon et le Cyrus de Ramsay. Son voyage à la cour de Perse est vraisemblablement une fable, et je ne puis m'expliquer d'où vient cette exclamation : « Les Grecs sont pourtant des hommes ! »> Presque tous les écrivains arabes , musulmans et clirétiens , parlent des deux Voyages de Syrie ( Gagnier, ad Abulféda, p. 10).
T)E l'j:mpire romain, chap. l, St
l'œil du génie put Féclairer sur des objets invisibles à ses grossiers compagnons ; son esprit fécond put recevoir les germes de quelques connaissances; mais son ignorance de l'idiome syriaque dut réprimer beaucoup sa curiosité , et je ne remarque pas dans la vie et les écrits de Mahomet que ses vues se soient jamais étendues au-delà des bornes de l'Arabie. La dévotion et le commerce amenaient toutes les années à la Mecque des pèlerins de chaque canton de cette partie solitaire du globe. Les libres communications établies parmi cette multitude d'individus, pouvaient fournir à un simple citoyen les moyens d'étudier dans sa propre langue l'état politique et le caractère des diverses tribus , la théorie et la pratique des Juifs et des chrétiens. Les Arabes pouvaient avoir eu l'occasion d'exercer l'hospitalité envers quelques étrangers utiles, conduits chez eux par le goût ou la nécessité; et les ennemis de Mahomet ont nommé un Juif, un Persan et un moine syrien , qu'ils accusent d'avoir travaillé en secret à la composition du Koran (j). La conversation enrichit l'entendement , mais la solitude est récole du génie , et l'uniformité d'un ou-
(i) Je n'ai pas le temps d'examiner les fables et les conjectures qui ont été mises en avant sur le nom de ces étrangers, qu'accusent ou soupçonnent les infidèles de la Mecque. ( Koran, c. 1 6 , p. 223 ; c. 35 , p. 297 , avec les remarques de Sale; Prideaux, Fie de Mahomet y p. 22-27; Gagnier, Not. ad Abulféda , p. 1 1-74 ; Maracci , t. 11 , p. 400 ). Prideaux lui-même a observé que ces arrangemens durent être secrets , et que la scène se passa au centre de l'Arabie.
Dieu.
5a HISTOIRE I>E LA. DECADENCE
vrage annonce la main d'un seul artiste. Dès sa pre^ mière jeunesse , Mahomet s'était livré à la contemplation religieuse : chaque année , il s'éloignait du monde et des hras de Cadijah durant le mois de Ramadan; il se retirait au fond de la caverne de Héra^ située a trois milles de la Mecque (i); il y consultait l'esprit de fraude ou celui de fanatisme , dont le séjour n'est pas dans les cieux, mais dans l'esprit du prophète. // n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est V apôtre de Dieu ; telle est la foi que , sous le nom à' Islam y il prêcha à sar famille et sa nation, et qui contient ainsi une vérité éternelle et une fable évidente.
Utt seul Les apologistes de la religion juive peuvent s'enorgueillir de ce qu'a l'époque où les fables du polythéisme trompaient les nations savantes de l'antiquité, leurs simples ancêtres conservaient dans la Palestine la connaissance et le culte du vrai Dieu. Il n'est pas aisé de concilier les attributs moraux de Jehovah avec la règle des vertus humaines ^ ses qualités métaphysiques sont énoncées d'une manière très-obscure; mais chaque page du Pentateuque et des prophètes atteste son pouvoir; l'unité de son nom est gravée sur la première table de la loi, et
(i) Abulféda (m 2^/^. j c. 7, p. i5 ; Gagnier, t. I, p. i33l35 ). AbuHéda ( Gêogr. arah, , p. 4 ) intiique la position du mont Héra. Cependant Mahomet n'avait jamais entendu parler de la caverne d'Egérie , ubi nocturnœ Numa consti^ tuehat amicœ , du mont Ida, où Minos conversait avec Jupiter , etc.
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aucune image visible de l'invisible essence ne souilla jamais son sanctuaire. Après la destruction du temple de Jérusalem , la dévotion spirituelle de la synagogue épura, fixa et éclaira la foi des Hébreux proscrits ; et l'autorité de Mahomet ne suffit pas pour justifier le reproche qu'il a toujours fait aux Juifs de la Mecque ou de Médine d'adorer Ezra en qualité de fils de Dieu (i). Mais les enfans d'Israël ne formaient plus un peuple , et toutes les religions du monde avaient le tort très-réel, aux yeux de ce prophète , de donner des fils , des filles ou des collègues au Dieu suprême. Dans la grossière idolâtrie des Arabes, cette pluralité se montre sans voile et sans subterfuge; les sabéens n'échappaient que bien imparfaitement à ce reproche par la prééminence que , dans leur hiérarchie céleste , ils donnaient à la première planète ou intelligence; et dans le système des mages, la lutte des deux principes trahit l'imperfection du vainqueur. Les chrétiens du septième siècle paraissaient être insensiblement retombés dans l'idolâtrie ; ils adressaient leurs vœux en public et en secret aux reliques et aux images qui déshonoraient les temples de l'Orient ; une foule de martyrs, de saints et d'anges, objets de la vénération populaire, obscurcissaient le trône du Tout- Puissant ; et les collyridiens, hérétiques qui floris-
(i) Koran , c. 9, p. i53. Al-Beidawi et les autres commentaleurs cités par Sale , admettent celte accusation ; je ne vois pas que les traditions obscures ou absurdes des talmudistes puissent lui donner de la vraisemblance.
salent dans le sol fertile de l'Arabie, accordaient à la vierge Marie le nom et les honneurs d'une de'esse (i). Les mystères de la Trinité et de l'Incarnation semblent contredire le principe de l'unité divine. L'idée qu'ils présentent naturellement est celle de trois divinités égales et delà tiansformation de l'homme Jésus en la substance du fils de Dieu i'i). L'explication des orthodoxes ne satisfait qu'un croyant; une curiosité et un zèle immodérés avaient déchiré le voile du sanctuaire, et chacune des sectes de l'Opient s'empressait d'avouer que toutes les autres méritaient le reproche d'idolâtrie et de polythéisme. Le symbole de Mahomet n'offre sur cette
(i) Hottinger , Hlst. orient., p. 225-228. L'hérésie des collyridiens fut apportée de Tlirace en Arabie par quelques femmes , et leur nom vient du Koààv^is ou gâteau qu'elles offraient à la déesse. Cet exemple, celui de Berylle , évêque de Bostra (Eusèbe, Hist. ecclés.,\. vi, c. 33), et plusieurs autres, peuvent excuser ce reproche, Arahia hœreseon ferax.
(2,) Lorsque le Koran parle de trois dieux (c. 4î p- 8i ; c. 5, p. 92) , il est clair que Mahomet faisait allusion à notre mystère de la Trinité ; mais les commentateurs arabes ne voient dans ces passages que le père, le fils et la vierge Marie, Trinité hérétique que quelques Barbares soutinrent , dil-on , au concile de Nicée (Éutych. , Annal. , 1. 1 , p.- 44o)' Mais l'existence des marianites est contestée par le sincère Beausobre ( Hlst. du Manichéisme ., t. i , p. 552 ) : et pour expliquer la méprise , il dit qu'elle vient du mot rouah ( le Saint-Esprit), qui est du genre féminin dans quelques idiomes de l'Orient , et qui est au figuré la mère de Jésus- Christ dans l'Évangile des nazaréens»
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matière ni soupçon ni équivoque. Le prophète de la Mecque rejeta le culte des idoles et des hommes, des étoiles et des planètes, sur ce principe raisonnable que tout ce qui se lève doit se coucher, que tout ce qui reçoit le jour doit mourir, et que tout ce qui est corruptible doit se gâter et se dissoudre (i). Son enthousiasme, dirige' par la raison, adorait dans le Créateur de l'univers un Etre éternel et infini qui n'a point de forme et qui n'occupe point d'espace; qui n'a rien engendré et auquel rien ne ressemble ; qui assiste à nos pensées les plus secrètes, qui existe par la nécessité de sa nature, et qui tire de lui-même toutes ses perfections morales et intellectuelles. Les disciples du prophète adhèrent avec constance à ces grandes vérités (2) , et les interpètes du Koran les expliquent avec toute la précision des métaphysiciens. Un philosophe théiste pourrait signer le symbole populaire des musulmans (5), symbole trop sublime peut-être pour les
(1) Ce système d'idées se développe philosophiquement dans l'exemple d'Abraham , qui dans la Chaldée s'opposa à la première introduction de l'idolâtrie {^Koran, c. 6, p. 106; d'Herbelot, Bibl. orient., p. i3).
(2) Voyez le Koran, et surtout les chapitres 3 (p. 3o ) , 67 (p. 4^7) ^^ (p* 440* *ï^^ annoncent la toute-puissance du Créateur.
(3) Vocockt [Spécimen , p. 274, 284-292), Ockley [Hist. of the Saracens , v. 2 , p. 82-<:)5 ) , Reland {De relig. Mohamm., 1. I , p. 7-1 3 ) et Chardin ( Voyages en Perse , t. iv, p. 4-28 ) traduisent les symboles les plus orthodoxes de l'islamisme. A cette grande vérité, qu'il n'existe rien de semblable à