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CHAPITRE XXV

Gouvernement et morl de Jovien. Election de Valentinien. II associe son frère Valens au trône. Division définitive des empires d'Orient et d'Occident. Révolte de Procope. Adininistration civile et militaire. L'Allemagne, la Bretagne ( aujourd'hui l'Angleterre) , l'Afrique, l'Orient, le Danube. Mort de Valentinien. Ses deux fils , Gratien et Valentinien , succèdent à l'empire d'Occident.

J-JES affaires publiques de l'empire se trouvèrent , à la mort de Julien , dans une situation précaire et dangereuse. Jovien sauva Tarmee romaine au moyen d'un traité honteux , mais peut-être nécessaire (i), et sa piété consacra les premiers i» stans de la paix à Étatdel'Erétablir la tranquillité dans l'Église et dans l'état. ^^^ d. 363. L'imprudence de son prédécesseur n'avait fait que fomenter les discordes religieuses qu'il feignait de vouloir apaiser, et la balance exacte qu'il affectait de tenir entre les partis ne servit qu'à perpétuer leurs

(i) Les médailles de Jovien sont ornées de victoires, de couronnes de laurier et d'ennemis captifs. ( Du Cange , Fa- Dcil. h) zantin. , p. 52. ) La flatterie ressemble au suicide extravagant qui se déchire de ses propres mains.

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débats par des alternatives de crainte et d'espoir, et par la rivalité des pre'tentions qui se fondaient d'un côté sur une longue possession , de l'autre sur la faveur d'un souverain. Les chrétiens oubliaient toutà-fait le véritable esprit de l'Evangile , et l'esprit de l'Eglise avait passé chez les païens. La fureur aveugle du zèle et de la vengeance avait éteint dans les familles tous les sentimens delà nature. On corrompait , on violait les lois; le sang coulait dans les provinces d'Orient, et l'empire n'avait pas de plus redoutables ennemis que ses propres citoyens, Jovien , élevé dans les principes et dans l'exercice de la foi chrétienne , fit déployer l'étendard de la croix à la tête des légions dans sa marche de Nisibis à Antioche, et le lahanim de Constantin annonça aux peuples les sentimens religieux du nouvel empereur. Dès qu'il eut pris possession du trône, il fit passer aux gouverneurs de toutes les provinces une lettre circulaire dans laquelle il confessait les vérités de l'Evangile , et assurait l'établissement légal de la religion chrétienne. Les insidieux édits de Julien furent abolis , les immunités ecclésiastiques furent rétablies et étendues (i), et Jovien voulut bien exprimer ses regrets

(i) Jovien rendit à l'Eglise rov tt^xaiai Ko<ry,<iv , expression ferle et intelligible. (Pbilostorgius, 1. vin, c. 5. Dissertât, de Godefroy , p. 829 ; Sozomène , 1. vi , c. 3. ) La nouvelle loi, qui condamnait le rapt ou le mariage des religieuses (Coll. T/icod.,\. IX , lit. XXV, Icg. 2 ), est exagérée par Sozomène , qui suppose qu'un regard amoureux, ladultère du cœur , était puni de mort par le législateur évangélique.

DE l'empire ROMVTN. CHAP. XXV. 3

(le ce que le malheur des circonstances l'obligeait à retrancher une partie des aumônes publiques. Les chrétiens chantaient unanimement les louanges du pieux successeur de Julien; mais ils ignoraient encore quel symbole ou quel concile le souverain choisirait pour règle fondamentale de la foi orthodoxe ; et les querelles religieuses,suspenduespar la persécution, se rallumèrent avec une nouvelle fureur aussitôt que l'Église se vit à l'abri du danger. Les évoques des partis opposés se hâtèrent d'arriver à lacourd'Edesse ou d'Antioche, convaincus par l'expérience qu'un soldat ignorant se déterminait par les premières impressions, et que leur sort dépendait de leur activité. Les chemins des provinces orientales étaient couverts de prélats homoousiens , ariens ou sémi-ariens et eunomiens, qui tâchaient réciproquement de se devancer dans leur course pieuse : ils remplissaient de leurs clameurs les appartemens du palais , et fatiguaient et étonnaient peut-être l'oreille de l'empereur d'un singulier mél^ge d'argumens métaphysiques et de violentes invectives (i). Jovien leur recommandait l'union et la charité, et les renvoyait à la décision d'un futur concile. Sa modération était regardée comme une preuve de son indifférence ; mais il fit bientôt connaître son attachement à la foi de Nicée par le profond respect qu'il montra pour les vertus

(i) Comparez Socrate, 1. m, c. 25 , et Philostorg. ,1. viii, c. 6 , avec les Disscriadons de Godefroy ;, p. 33o.

célestes {^\^ àw grand saint Athanase. Cet intrépide ve'te'ran do la foi e'tait sorti de sa retraite à l'âge de soixante-dix ans , aussitôt qu'il avait appris la mort de son persécuteur. Il était remonté sur son trône archiépiscopal aux acclamations du peuple , et avait sagement accepté ou prévenu l'invitation de Jovien. La figure vénérable de saint Athanase , son courage tranquille et son éloquence persuasive , soutinrent la réputation qu'il avait successivement acquise a la cour de quatre souverains (2), Après s'être assuré de la confiance et de la foi de l'empereur chrétien , il retourna glorieusement dans son diocèse d'Alexandrie, qu'il gouverna pendant dix ans avec une sagesse mûrie par l'expérience , et une fermeté dont l'âge

(1) Le mot céleste exprime faiblement l'iidulaliori impie et extravagante de Jovien vis-à-vis d' Athanase ^ t/jç tt^oç'Jov Giov ruy oXav o^oiamaç. (^F'oyezla. lettre originale dans saint Athanase. t. 11, p. 33. ) Saint Grégoire de Nazianze (orat. XXI , p. 392 ) célèbre l'amitié mutuelle de Jovien et de saint Athanase. Ce furent les moines d'Egypte quî^conseillèrent au primat de faire le voyage. ( Tillemont , Mém. ecclés. , t. viii, p. 221.)

(2) Saint Athanase est peint avec esprit par La Bléterie , à l'occasion de son séjour à la cour d'Antioche. ( Histoire de Jovien, t. 1 , p. 121-148.) Cet historien traduit les conférences singulières et authentiques de l'empereur avec le primat d'Egypte et les députés des ariens. L'abbé n'est pas satisfait des plaisanteries grossières de Jovien ; mais il regarde comme une justice sa partialité pour saint Athanase.

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n'avait rien diminué (i). Avant de quitter Antioche, il assura Jovien qu'un règne long et tranquille serait la récompense de sa dévotion orthodoxe. Le prélat était persuadé, sans doute, que dans le cas où des événemens contraires lui ôteraient le mérite de la prédiction, il lui resterait toujours celui d'un vœu dicté par la reconnaissance (2).

Dans la marche des événemens, le mouvement le Jovien pn-

11/ l'VT- ^ /-• !• blienfietoié-

plus léger employé a diriger ou a précipiter un objet rancennirerdans le sens de la pente sur laquelle il est naturellement entraîné , acquiert bientôt un poids et une force irrésistible. Jovien eut le bonheur ou la prudence d'embrasser les opinions religieuses les plus conformes à l'esprit du temps, et celles que soutenaient de leur zèle les nombreux adhérensde la secte la plus puissante (3). Le christianisme obtint, sous

(1) La date de sa mort est incertaine. (Tillemont, Mém. ecclés. , t. VIII , p. 719-723. ) Mais la date A. D. 378 ,mai 2, celle qui s'accorde le mieux avec la raison et avec l'histoire, est constatée par l'histoire authentique de sa vie. (Maffei, Osservazioni letterarie , t. m , p.8i.)

(2) Voyez les Observations de Valois et de Jortin ( Remarques sur l'Hist. ecclés. , v. 4 > p. 3B) sur la lettre originale de saint Alhanase, conservée par Théodoret (I. ïv , c. 3). Dans quelques-uns des manuscrits, celte promesse indiscrète est supprimée , peut-être par des catholiques jaloux de la réputation prophétique de leur chef.

(3) Saint Athanase ( apud Théodoret ^ 1. iv , c. 3 ) exagère le nombre des orthodoxes qui composaient , dit - il , le monde entier : cette assertion s'est trouvée véritable trente ou quarante ans après.

son règne , une victoire facile et de'cisive, et le paganisme , relevé et soutenu avec tant de soin et de tendresse par l'adresse de Julien , prive désormais de la faveur dont l'environnait le sourire du maître , tomba dans la poussière pour ne s'en relever jamais. On ferma ou on de'serta les temples de la plupart des villes, et les philosophes qui avaient abusé d'une faveur passagère , crurent qu'il était prudent de raser leur longue barbe et de déguiser leur profession. Les chrétiens se virent avec joie maîtres de pardonner ou de venger les insultes qu'ils avaient souffertes sous le règne précédent (i). Mais Jovien dissipa les terreurs des païens par un édit sage et bienveillant, qui , en proscrivant avec sévérité l'art sacrilège de la magie, accordait à tous ses sujets l'exercice libre et tranquille du culte et des cérémonies de l'ancienne religion. L'orateur Thémistius , envoyé par le sénat de Constantinople pour porter au nouvel empereur Thommage de son fidèle dévouement , nous a conservé le souvenir de cette loi de tolérance. Il représente la clémence comme un des attributs de la nature divine, et l'erreur comme inséparable de l'humanité. Il appuie sur l'indépendance des sentimens , la liberté de la conscience , et expose assez éloquemment les principes d'une tolérance philosophique , dont la

(i) Socrate , 1. m , c. 24. S. Grég. de Nazianze (^orat. iv, p. i3i ) et Libanius [orat. parental. , c. 148 , p. 369) expriment les sentimens qu'éprouvaient alors leurs factions respectives.

DE l'empire nOMAIiV. CHAP. XXV. "J

superstition elle-même , clans ses momens de détresse, ne dédaigne point d'invoquer le secours. Il observe, avec raison, que dans leurs derniers changeinens de fortune , les deux religions ont été également déshonorées par d'indignes prosélytes , par de vils adorateurs de la puissance , qui passaient avec indifférence et sans rougir , de l'Église dans le temple , et des autels de Jupiter à la communion des chrétiens Ti).

s. J cl'

Les troupes romaines qui arrivaient à Antioche , ij.^^l".^^^!^^^'^ en marche depuis sept mois , avaient , dans cet es- Q^.,^JjJg ^' pace de temps , fait une route d'environ quinze cents milles , et souffert tous les maux que peuvent faire éprouver la guerre, la famine et un climat brûlant. Malgré leurs services , leurs fatigues et l'approche de l'hiver, l'impatient et timide Jovien n'accorda aux hommes et aux chevaux que six semaines pour se reposer. L'empereur ne pouvait supporter les railleries mordantes et indiscrètes des habitans d'Antioche (2). Impatient de se trouver en possession du

(i) Themistius , oral, v, p. GS-yi , édit. Hardouiii, Paris, 1684. L'abbc de La Bléterie remarque judicieusement [Hist. de Jovien., t. i , p. 199} que Sozomène a omis de parler de la tolérance générale, et que Themistius a passé sous silence l'établissement de la religion catholique. Chacun d'eux a rejeté ce qui lui était désagréable , et supprimé la partie de l'édit qu'il regardait comme moins honorable pour l'empereur Jovien.

( Fatnosis lihcUis. ) Jean d'Anlioche, in er.cerpta Vales. ,

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palais de Constantinople , il sentait la nécessite de prévenir l'ambition des compétiteurs qui auraient pu s'emparer avant lui , en Europe , de la souveraineté encore vacante. Mais il eut bientôt la satisfaction d'apprendre que l'on reconnaissait unanimement son autorité depuis le Bosphore de Thrace jusqu'à l'océan Atlantique. Par ses premières lettres expédiées de son camp de Mésopotamie , il avait confié le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie à Malarick , brave et fidèle officier de la nation des Francs , et à son beau-père , le comte Lucilien , qui s'était distingué par le courage et les talens qu'il avait déployés à la défense de Nisibis. Malarick refusa une commission qu'il jugeait au-dessus de ses talens , et Lucilien fut massacré à Reims dans une révolte imprévue des cohortes bataves (i). Mais Jovin , maître général de la cavalerie , oubliant l'intention que l'empereur avait eue de le disgracier , apaisa le tumulte par sa modération , et rassura la fidélité chancelante des soldats. Le serment de fidélité fut prêté avec des acclamations sincères , et les députés des armées d'Occident (2) saluèrent leur nouveau souverain au moment où il descendait du mont Tau-

p. 845. Les libelles d'Antioche peuvent être admis sur le moindre témoignage.

(1) Comparez Ammien (xxv, 10), qui omet le nom des Baiaves , avec Zosime (1. m , p. 197 ) , qui transporte la révolte de Reims à Sirmium.

(2) Quos copita scholarum ordo castrensis appellat. (Amm., 5XV , 10 j et Valois , ad lociiin. )

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rus dans la ville de Tyane en Cappadoce. De Tyane il se rendit a Ancyre, capitale de la province de Galatie , où Jovien prit et donna à son fils , encore enfant , le titre de consul et les ornemens du consulat (i). Ce fut à Dadastana (2) , petite ville obscure, à une A. D 3G4.

' ' Janvier i.

e'gale distance de Nice'e et d'Ancyre , que l'empereur trouva le terme fatal de son voyage et de son existence. Il alla se coucher après un souper, peut-être trop copieux . et on le trouva le lendemain matin mort dans son lit. Il y eut différentes opinions sur la Mort de cause de cette mort. Les uns Tattribuèrent à une in- ^'^v^r^ênj. digestion occasionnée par la quantité de vin qu'd avait bu , ou par la qualité des champignons q-u'il avait mangés le soir précédent ; d'autres prétendirent qu'il avait été suffoqué durant son sommeil par la vapeur du charbon et par les exhalaisons malsaines qui sortirent des plâtres neufs dont étaient couverts les murs de l'appartement (3). Les soupçons

( 1 ) Ciijus vagitus , pertinnciter reluctantis , ne in curuli sella veherelur ex more , id quod mo.r. accidit, protendebat> Auguste et ses successeurs sollicitèrent respeclueusement une dispense d'âge pour les fils ou les neveux qu'ils élevèrent au consulat ; mais la chaire curule du premier Brutus n'avait jamais été profanée par un enfant.

(2) L'Itinéraire d'Antonin place Dadastana à cent vingtcinq milles romains de Nicée , et à cent dix-sept d'Ancyre. ( Itinéraire de Wesseling , p. 142.) Le Pèlerin de Bordeaux, en omettant quelques postes , réduit la distance entière de deux cent quarante- deux à cent quatre-vingt-un milles. (Wesseling, p. 674.)

(3) Voyez Ammien (xxv , 10); Eutrope (x, 18), qui

lO HISTOIRE T)E LA. DÉCADEl^fCE

<le poison (i) et d'assassinat n'eurent d'autre motif que le peu de recherches qui furent faites sur la mort d'un prince dont le règne et la personne furent bientôt oublie's. On transporta le corps de Jovien à Constantinople , dans les tombeaux de ses prédécesseurs. Chariton , son épouse, et fille du comte Lucilien, rencontra sur sa route cette lugubre procession. Elle pleurait encore la mort violente de son père , et se flattait de sécher ses larmes dans les embrassemens d'un époux revêtu de la pourpre. Les angoisses de la tendresse maternelle vinrent ajouter encore à sa douleur et à ses regrets. Six semaines avant la mort de l'empereur , son fils avait été placé , quoique enfant, dans la chaire curule , honoré du nobilissime et des vaines décorations du consulat. Il avait reçu de son grand-père le nom de Varronien. Trop jeune pour connaître la fortune , ce fut seulement aux soupçons inquiets du gouvernement , qu'il put se rappeler qu'il était fils d'un empereur. A l'âge

pouvait être aussi présent ; saint Jérôme ( tom. i , p. 26 , ad Heliodoruin) ; Orose (viii, 3i); Sozomène(l. yi , c. 6); Zosime ( 1. m , p. 1 97-198 ) ; et Zonare ( 1. 11 , 1. xiii ^ p. 28- 29). Nous ne pouvons nous attendre à ce qu'ils s'accordent parfaitement sur tous les points , et nous ne nous arrêterons pas à discuter les différences légères qui peuvent se trouver entre eux.

(i) Animien , dérogeant à sa candeur et à son bon sens ordinaires , compare la mort du débonnaire Jovien à celle ilu second Africain, qui excita la crainte et le ressentiment de la faction populaire.

DF. l'eMPIUE ROWAIJÎ. CIÎIP. XXV. II

de seize ans il vivaitfencore , mais on lui avait déjà fait perdre un œil, et sa malheureuse mère tremblait à tout moment qu'on ne vînt arracher de ses bras cette victime innocente, pour tranquilliser, par sa mort, la méfiance du prince re'g-nant (i).

Après la mort de Jovien , le trône du monde romain demeura (2) dix jours sans maître. Les ministres et les généraux tenaient toujours les conseils et exerçaient les fonctions dont ils étaient spe'cialement charge's.Ils maintinrent l'ordre public et conduisirent paisiblement l'arme'e à Nice'e en Bithynic , où se devait faire l'e'lection (3). Dans une assemble'e solen-

(1) Saint Clirysostoine , t, 1, p. 336-344, édit. Montfaticon. L'orateur chrétien essaie de consoler une veuve par l'exemple des illnstres infortunés. Il observe que neuf empereurs qui avaient régné de son temps, en y comprenant Gallus, Constantin et Constance, étaient les seuls qui eussent terminé leur vie par une mort natui'elle. De telles consolations n'ont jamais eu le pouvoir de sécher une seule larme.

(2) Dix jours paraissent à peine suffisans pour la marche et pour l'élection ; mais on peut observer , 1°. que les ^énéranx avaient le droit de se servir des postes publiques pour eux , pour leur suite et pour leurs commissions ; 2°. que les troupes , pour le soulagement des villes , marchaient en })lusieurs divisions , et que l'avant-garde pouvait être arrivée à Nicée , tandis que l'arrière-garde était encore à Ancyre.

(3) Animien , XXVI, 1 ; Zosime , 1. m ,p. iy8 ; Philostorg., 1. vin, c. 8 ; et Godefr,, Dissent. , p. 334. Philostorgius, qui semble avoir rassemblé des détails curieux et authentiques, attribue le choix de Yalentinieu au préfet Sailusle , au maître

î2 HISTOrBE DE LA DECADENCE

nelle , les officiers civils et militaires de l'empireoffrirent unanimement, pour la seconde fois, le diadème à Salluste, qui eut encore la gloire de le refuser ; et lorsque , pour rendre hommage aux vertus du père, on proposa de nommer son fils , le préfet déclara aux électeurs, avec la fermeté d'un citoyen zélé , que le grand âge de l'un et la jeunesse sans expérience de l'autre étaient également incapables des travaux pénibles du gouvernement. On proposa plusieurs prétendans que firent rejeter successivement différentes objections tirées de leur caractère et de Election et leur situation. Mais à peine eut-on prononcé le nom

caractère de ^ *■

Vjiientinieu. de Valcntinicn , que le mérite reconnu de cet officier réunit en sa faveur tous les suffrages que confirma la sincère approbation de Salluste lui-même. Valentinien (i) était fils du comte Gratien , né à Cibalis en Pannonie, qui, par sa force extraordinaire et par son adresse , était parvenu d'un état obscur au commandement militaire de l'Afrique et de la Bretagne , d'où il s'était retiré avec une immense fortune et une probité fort suspecte. Le rang et les services de Gratien avaient contribué cependant à faciliter à son fils \es premiers pas vers la fortune , et lui avaient progénéral Arinthîeus, à Dagalaiphus , comte des domestiques, et au patricien Datianus , dont les pressantes recommandations eurent , de la ville d'Ancyre où ils étaient , une grande influence sur réleclion.

(0 Ammien , xxx, 7-9, et Victor le jeune, ont donné le portrait de Valentinien , qui précède naturellement et éclaircit l'histoire de son l'ègne.

DE l'empire RorMAîN. CirVP. XXV. i3

cure l'occasion de déployer les utiles et solides qualités qui le firent distinguer de tous ses compagnons d'armes. Yalentinien avait la taille haute ; sa personne était pleine de grâce et de majesté; sa noble contenance , animée de l'expression du courage et de l'intelligence , frappait ses ennemis de crainte et ses amis de respect. L'invincible courage de Valentinien était secondé par une force de corps et de constitution qu'il avait héritée de son père. Par cette habitude de tempérance et de chasteté qui dompte les passions et augmente la vigueur des facultés de l'esprit et du corps, Valentinien avait conservé sa propre estime et celle du public. Elevé dans les camps, au milieu du tumulte des armes, ayant eu peu de loisir pour se livrer à la littérature , il ignorait la langue grecque ■et les règles de l'éloquence ; mais incapable de crainte et d'embarras, il savait, toutes les fois que l'occasion \e demandait , exprimer avec autant de facilité que d'assurance des sentimens toujours fermement arrêtés. Valentinien n'avait étudié que les lois de la discipline militaire, et il se fit bientôt distinguer par son infatigable activité et par la sévérité inflexible avec laquelle il exigeait des soldats l'exactitude dont il donnait l'exemple. Sous le règne de Julien , il s'était audacieusement exposé à sa colère par le mépris qu'il montrait publiquement pour la religion de cet empereur (i). L'examen de sa conduite pos-

(i) A Antioche , ayant été obligé d'accompagner Julien au temple , il frappa un prêtre qui voulut le purifier avec

î4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCT;

terieure donne lieu de penser que son indiscrétion fut plutôt l'effet de l'esprit militaire que d'un ^rand zèle pour le christianisme. Julien lui pardonna et continua d'employer un homme dont il estimait le mérite (i). La réputation que Valentinien avait acquise sur les bords du Rhin prit un nouvel éclat dans les événemens variés de la guerre de Perse. La célérité et le succès avec lesquels il exécuta une commission importante , lui valurent la faveur de Jovien et le commandement honorable de la seconde école ou compagnie de ses gardes du palais. Parti d'Antioche avec l'armée , Valentinien était arrivé dans ses quartiers d'Ancyre , lorsque , sans l'avoir prévu ,sans crime et sans intrigue , il fut appelé , dans la quarante-troisième année de son âge , au gouvernement absolu de l'Empire romain.

Valentinien Le vœu dcs ministres et des généraux aurait eu

est reconna , i '-i ■ ■>.. 'i ' o ' i' i

en.pereaipar p^u de valcur , S il n cut cte contimie par 1 approba- ^A'r)%64 '^'^" ^^ l'armée. Le vieux Salluste , instruit par une aôFëvrier. longue expérience des caprices inattendus qui peuvent déterminer une assemblée populaire , proposa

l'eau lustrale. (Sozomène, 1. vi, c. 6 ; Théodoret, 1. m, c. i5.) Cette es})èce de défi public pouvait convenir à Valentinien ; mais elle ôte toute vraisemblance à ce qu'on a dit de l'indigne délation du philosophe Maxime , qui supposerait un délit plus secret. ( Zosime , 1. iv , p. 200-20 1 . )

(i) Socrate (1. iv), Sozomène (1. vi, c. 6) et Philostorg. (1. VIII , c. 7 , ayec les Dissertations de Godefroy, ]). 3g3) disent que ce pardon fut précédé d'un exil à Mélitène ou en Thébaïde : le premier est possible.

T)E LEMPUii: ROM VIN. CH Vl>. MXV. l5

de défendre, sous peine de mort, îi tous ceux dont le rang militaire pouvait former un parti , de se présenter à la cérémonie de la prochaine inauguration. Telle était cependant encore l'influence de l'ancienne superstition , qu'on augmenta d'un jour le dangereux intervalle qui devait s'écouler jusqu'à cette cérémonie, parce que celui qu'on avait choisi tombait sur l'intercalaire de Tannée bissextile (i). Quand le moment fut jugé favorable, Valentinien se montra sur un tribunal élevé. L'assemblée applaudit à un choix si judicieux, et l'empereur se revêtit solennellement de la pourpre et du diadème aux acclamations de toute l'armée rangée en ordre autour du tribunal ; mais au moment où il étendait la main pour haranguer les j oldats , un murmure inquiet sembla s'élever par hasard dans les rangs; 11 augmenta, et d'impérieuses clameurs se firent bientôt entendre et pressèrent le nouveau monarque de se nommer sur-Iechanjp un collègue. Le calme Intrépide de Valentinien ayant ramené la multitude au silence et au respect , il lui adressa le discours suivant : « Camarades ,

(l) Ammien, dans une digression longue, parce qu'elle est déplacée ( xxvi , i ) , et Valois ( ad locurn ) , supposent assez légèrement qu'il comprend une question astronomique à laquelle ses lecteurs n'entendent rien. Censorin (^Dc die natale, c. 2o) et Macrob. [SaturnaL , 1. i , c. ii2-i6) traitent ce sujet avec plus de sens et de jugement. La dénomination de bissextile , qui marque l'année funeste, est dérivée de la répétition du sixième jour des calendes de mars. (Saint August. , adjanuarium, epist. 119.)

l6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

VOUS étiez encore les maîtres, il y a peu d'instaiis , de ne point m'élever à Tempire ; jugeant , par l'examen de ma vie , que j'étais digne de régner , vous m'avez placé sur le trône, et c'est à moi dorénavant à m'occuper de l'intérêt et de la sûreté de la république. Le gouvernement de l'univers est sans contredit un fardeau trop pesant pour les mains d'un faible mortel. Je connais les bornes de mon intelligence; je sais que ma vie est incertaine, et, loin de refuser les secours d'un digne collègue , je les solliciterai avec empressement ; mais quand la discorde peut être funeste, on ne doit se déterminer dans le choix d'un ami sincère, qu'après de mûres délibérations , et c'est à moi seul à les faire. Pour vous , soyez soumis et raisonnables ; allez vous reposer et vous tranquilliser dans vos quartiers. Vous pouvez compter sur la gratification d'usage à l'avènement d'un nouvel empereur (i). « Fiers de leur choix, satisfaits à la fois et tremblans , les soldats étonnés reconnurent la voix d'un maître ; la violence de leurs clameurs fit place à un respectueux silence , et Valentinien , environné des aigles des légions et des différentes bannières de la cavalerie et de l'infanterie, fut conduit, par un cortège militaire , au palais impérial deNicée. Le nouvel empereur , sentant combien JLl était important d'empêcher que les soldats n'en

(l) Le premier discours de Yalenlinien est abondant dans Ammien (xxvi, 2), concis et sentencieux dans Pliilostorg- (l.viii,c.8).

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