DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXV
vinssent à quelque déclaration un peu trop hardie, assembla les chefs pour lesconsulter; et Dagalaipluis, avec une noble franchise, lui exprima en peu de mots leurs véritables sentimens : « Très-excellent empereur, lui dit-il, si vous songez seulement à votre famille , vous avez un frère ; si vous aimez la république, cherchez autour de vous le plus digne d'entre les Romains (i). » L'empereur, dissimulant son me'contentement sans rien changer à ses projets , se rendit, à petites journe'es, de Nice'e a. Nicomédie, et enfin à Constantinople. Dans un des faubourgs de cette capitale (2), trente jours après son éle'vation , il donna le titre d'Auguste à son frère Yalens. Les patriotes les plus hardis se soumirent en n ass
•I \ li.'i l • ■> ■> son frère
silence a sa volonté absolue , convamcus qu en syig,,^ ^ i opposant, ils se sacrifieraient eux-mêmes sans être ï*""^* . . de la moindre utilité à leurs concitoyens. Valens ^'•'^^ ^^■ e'tait dans la trente-sixième année de son âge ; mais ses talens ne s'étaient fait connaître dans aucun emploi civil ou militaire , et son caractère personnel ne donnait pas au monde de grandes espérances. Il avait cependant une qualité qui le rendit cher à Valenti-
(i) Si tuos amas y imperator optime , liahes fratrem. Si rempuhlicam , quœre quem vestias (Ammien , xxvi, 4)« Dans le partage de l'empire , Valentinien conserva pour lui ce sincère conseiller , c. 6.
(2)7« suhurhano ^ Ammien, xxvi , l\. Le fameux Hebdomon ou champ de Mars était à sept stades ou à sept milles de Constantinople. Voyez Valois et son frère ad loc. , et Ducange , Tortj^ j 1. ji, p. 140, 141, 172, i^S.
ssocie
i__ son frère Va -
eni-
j8 histoire de la décadence
nlen , et conserva la paix intérieure de l'empire : sa reconnaissance et son attachement pour son bienfaiteur furent toujours invariables. Valens reconnut docilement, dans toutes les circonstances de sa vie, la supériorité du ge'nie et de l'autorité' de son frère (i).
Partage tië- Avant de partager les provinces , Valentinien vou-
finitifdesein- , ,„ ,, , . . . i 11 • ti • •
pires d'O- 'Ut rciormcr 1 admmistration de 1 empire. Il invita cillent. '^s sujets qui avaient été ou opprimés ou molestés
A. D, 064, ^Q^g j^ règne de Julien , de quelque classe qu'ils fussent, à présenter publiquement leurs accusations. Un silence général attesta l'intégrité sans tache du préfet, le respectable Salluste (2), et, malgré ses pressantes sollicitations pour qu'il lui fût permis de se retirer des affaires. Valentinien le retint à la cour avec les plus honorables protestations d'estime et d'amitié. Mais parmi les favoris de lavant-dernier empereur , plusieurs avaient abusé de sa crédulité ou de sa superstition, et ils ne pouvaient plus espérer ni le secours de la faveur , ni même celui de la justice (3). On destitua la plus grande partie des
(^i) Participem quidem legitimum potestatis ; sed moduin apparitoris morigerum , ut progrediens aperiet textus. Ammien , xxvi , 4.
(2) Malgré l'autorité de Zonare, de Suidas , et de la Chronique dePaschal, M. de Tillemont {Hist. des empereurs, t. V , p. 67 1 ) a bien envie de révoquer en doute des histoires si avantageuses pour un païen,
(3) Eunape célèbre et exagère les souffrances de Maxime , p. 82 , 83. Cependant il convient que ce sophiste ou magi-
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ministres du palais et des gouverneurs de provinces; mais Valentinien sut séparer de la foule coupable les officiers qui s'étaient distingués par leur mérite; et il paraît que, malgré les clameurs du zèle et du ressentiment , cette réforme fut conduite avec sagesse et modération ( 1 ). Les réjouissances du nouveau règne éprouvèrent une interruption passagère par l'indisposition soudaine et suspecte des deux empereurs. Dès que leur santé fut rétablie , ils quittèrent Constantinople au commencement du printemps , et terminèrent solennellement le partage de l'empire dans le cbâteau ou palais de Médiana , à trois milles de Naissus (2). Valentinien céda à son frère la riche préfecture de l'Orient, depuis le Bas-Danube jusques aux confins de la Perse, et se réserva les préfectures guerrières de l'Illyrie, de l'Italie et de la Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart de la Calédonie , et depuis le rempart de la Calédonie jusqu'au pied du mont Atlas. L'administration des provinces continua à se diriger d'après les mêmes bases , mais deux cours et deux conseils obligèrent de doubler le nombre des généraux et des magistrats ; on eut égard dans la répartition des emplois au mérite et à la situation particulière de chacun , et l'on
cien , favori coupable de Julien et ennemi personnel de Valentinien , en fut quitte pour le paiement d'une légère amende.
(1) L'accusation vague d'une réformé générale (Zosime , 1. IV, p. 201 ) est réfutée par Tillemont , t. v, p. 21 .
( 2) Ammien , xxvi , 5.
créa sept maîtres géne'raux tant de cavalerie que d'infanterie. Après avoir paisiblement termine' cette affaire importante , Yalentinien et Valens s'embrassèrent pour la dernière fois. L'empereur de l'Occident établit à Milan sa re'sidence momentane'e , et le souverain de l'Orient partit pour Constantinople, chargé du g^ouvernement de cinquante provinces dont il ignorait absolument la langue (i).
Révolte (le La tranquillité de l'Orient ne tarda pas à être
Fiocope. *• ■"■
A. D. 365. troublée par une révolte , et la puissance de Valens
Sepfeinl)re. , / i i • • n
tut menacée par les audacieuses entreprises d un rival dont sa parenté avec Julien (2) faisait tout le mérite , comme elle avait été tout son crime, Procope s'était rapidement élevé du poste obscur de tribun au commandement de l'armée de Mésopotamie , et l'opinion publique le désignait déjà comme le successeur d'un prince qui n'avait point d'héritiers. Ses amis, ou ses ennemis, répandaient, sans aucun fondement , que Juben l'avait secrètement
(i) Ammien dit en termes vagues : Subagî-estis ingenii , nec helllcis, nec liberalibus studiis eruditiis (Amm., xxvi, 1 4). L'orateur Themistius , avec l'impertinente vanité d'un Grec, désiie , dit-il, pour la première fois, de pouvoir parler la langue latine , parce qu'elle est l'idiome de son souverain , T>!v ^letMKTov K^xr\i<roi]i. Orat. 6, p. 71.
(2) Le degré incertain d'alliance ou de consanguinité est exprimé par «v£4'"'f 1 cognatus , consobrinus. ^oje:; Valois, ad Amm. , xxiii , 3. La mère de Procope pouvait être sœur de Basilina et du comte Julien , la mère et l'oncle de l'apostat ' Ducangc , Fam. byzant. , p. 49).
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revêtu de la pourpre à Carrhes dans le temple de la Lune (i). Il tâcha de désarmer les soupçons de Jovien par une conduite soumise et respectueuse, et après avoir quitté, sans résistance , son commandement militaire , il alla , suivi de sa mère et de sa famille , cultiver l'ample patrimoine qu'il possédait dans la province de Cappadoce. L'apparition d'un officier et d'une troupe de soldats vint le troubler cruellement dans ses innocentes occupations. Ils étaient chargés par Valens et Valentinien d'arracher l'infortuné Procope des bras de ses parens , et de le conduire soit à une prison perpétuelle , soit K une mort ignominieuse. Sa présence d'esprit lui procura quelque délai et une mort plus éclatante. Sans faire la moindre résistance à l'ordre des empereurs , il demanda quelques momens pour embrasser sa famille en larmes ; et tandis qu'il endormait la vigilance de ses gardes par un repas splendide , il eut l'adresse de gagner la côte de la mer Noire , d'où il passa dans la province du Bosphore. Procope resta plusieurs mois caché dans cette triste région , exposé à tous les maux de l'exil , de la solitude et du besoin , aigrissant ses peines par les réflexions d'un caractère naturellement mélancolique , et sans cesse agité de la crainte , trop bien fondée , que les Barba-
(i) Amraicn, xxiii , 3; xx\i, 6. II raconte ce fait en hésitant : Susurravit ohscurior fama ; ncmo enirn dicti auctor e.Tstititverus. C'est au moins une preuve que Procope était païen. Cependant sa religion ne semble avoir eu aucune influence ou favorable ou contraire à ses prétentions.
Si 2 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
res , venant par hasard à découvrir son nom , ne violassent à son égard , sans beaucoup de scrupule , les lois de Thospitalité. Dans un moment d'impatience et de désespoir , il s'embarqua sur un vaisseau marchand qui cinglait pour Gonstantinople , et forma l'audacieux projet de s'élever au rang de souverain puisqu'on ne voulait pas le laisser jouir de la paix et de la sécurité attachées à la condition de sujet. Après avoir rôdé furtivement dans les villages de la Bithynie , changeant souvent de nom , d'habits et de retraite (i), il se hasarda enfin à entrer dans la capitale, et à confier son sort et sa vie a la fidélité de deux amis, un sénateur et un eunuque, qui lui donnèrent quelques espérances fondées sur la situation des affaires publiques. Un esprit général de mécontentement s'était répandu dans la masse des citoyens. On regrettait l'intelligence et l'équité de Salluste, à qui Valens avait imprudemment ôté la préfecture de l'Orient , et l'empereur se faisait généralement mépriser par une brutalité sans vigueur , et par une faiblesse dépourvue d'humanité. Les peuples craignaient l'influence de son beau-père le patricien Pétronius, ministre avide et cruel , qui exigeait rigoureusement tous les arrérages des tri-
(i) II prit pour retraite la maison de campagne d'Eunomius l'hérétique , dans l'absence et sans le consentement du maître , qui n'en fut pas même instruit, et qui échappa cependant avec peine à une sentence de mort. Il fut banni dans la partie la plus reculée de la Mauritanie. ( Philoslorg.. i . IX , c. 5'S ; et Godefroy , Dessert. , p. SGg-SyS. )
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buts dus depuis le règne de rempereur Aurélien. Toutes les circonstances favorisaient les desseins d'un usurpateur. Valens avait e'té appelé en Syrie par les dispositions hostiles des Persans. Du Danube à TEuphrate les soldats marchaient de tous côtés , et la capitale était sans cesse remplie de troupes qui passaient ou repassaient le Bosphore. Deux èohortes de Gaulois prêtèrent l'oreille en secret à des propositions que les conspirateurs avaient eu soin d'appuyer de la promesse d'une forte gratification ; et leur vénération pour la mémoire de Julien les fit aisément consentir à défendre les droits de son parent opprimé. Au point du jour, ils se rangèrent en bataille près des bains d'Anastasie ; et Procope , vêtu d'un habit de pourpre , plus convenable à un histrion qu'à un souverain, parut tout à coup, comme ^ s'il se fût élevé du fond du tombeau , au milieu de Constantinople. Les soldats, préparés à le recevoir, saluèrent leur prince tremblant par des cris de joie et des sermens de fidélité. Leur nombre s'accrut d'une bande de vigoureux et grossiers paysans rasî^emblés dans les villages des environs, et Procope fut successivement conduit, sous leur protection, au tribunal , au sénat et au palais impérial. Durant les premiers instans de ce règne tumultueux, le morne silence des ciloyens surprit et effraya l'usurpateur. Ils ignoraient la cause du tumulte, ou ils en craignaient l'événement. Mais la force militaire (le Procope était supérieure à tout ce qu'on pouvait lui opposer dans le moment. Les mécontens accou-
■i'j. HISTOIRE DE LA DECADENCE
raient en foule sous les drapeaux d'un rebelle; les pauvres e'taient attire's par l'espoir d'un pillage général dont la crainte soumettait les riches , et l'incorrigible crédulité de la multitude se laissait encore abuser par la promesse des avantages qu'elle devait retirer d'une re'volution. On saisit les magistrats, on enfonça les prisons et les arsenaux , on s'empara du port et des portes de la ville, et dans peu d'heures Procope se trouva , du moins pour le moment , maître absolu dans la capitale de l'empire. Il profita avec assez d'adresse et de courage d'un succès qu'il avait si peu espe're'. Il fit re'pandre les bruits les plus favorables à ses inte'rêts , et tandis qu'il trompait la populace par de fréquentes audiences données aux ambassadeurs imaginaires des nations les plus éloignées , les corps d'armée postés dans les villes de la Thrace et dans les forteresses du Bas-Danube , se laissaient insensiblement entraîner dans la révolte. Les princes des Goths fournirent au souverain de Constantinople le secours formidable de plusieurs milliers d'auxiliaires. Ses généraux passèrent le Bosphore , et soumirent, sans effort, les provinces riches et désarmées de l'Asie et de la Bithynie. Après une défense honorable , la ville et l'île de Cyzique se rendirent à ses armes. Les légions renommées des Joviens et des Herculiens embrassèrent la cause de lusurpateur, qu'elles devaient anéantir ; et comme les vétérans étaient sans cesse recrutés par des levées nouvelles , Procope parut bientôt à la tête d'une armée dont la force et la valeur n'étaient point au-
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dessous de son entreprise. Le fils d'Honnisdas (i), jemie prince plein de valeur et d'habileté' consentit à se déclarer contre le souverain légitime de TOrient» et l'usurpateur le revêtit sur-le-champ des pouvoirs extraordinaires accordés aux anciens proconsuls romains. Faustine , veuve de l'empereur Constance , épousa Procope, et lui confia sa personne et celle de sa fille : cette auguste alliance illustra le parti des rebelles , et le rendit plus respectable aux yeux du peuple. La princesse Constantia , âgée d'environ cinq ans , suivait dans une litière la marche de l'armée ; son père adoptif parcourait les rangs en la portant dans ses bras, et à sa vue les soldats attendris sentaient redoubler leur fureur guerrière (2). Ils se retraçaient la gloire de la maison de Constantin, et juraient de défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le tendre rejeton de cette race royale (3).
(i) Hormisdœ maturojuveni , Hormisdœ rcgalls illiusfdio, potestatein proconsulis detnllt ; et civilia , more veterum , et hella , recturo. ( Ammien , xxvi , 8. ) Le prince de Perse s'en tira honorablement , et fut rétabli ( A. D. 38o ) dans le même office de proconsul de la Bithynie. (Tillemont , Histoire des empereurs, t. v, p. 204. ) J'ignore si la race de Sassan se perpétua. Je trouve (A. D. 614) un pape du nom d'Hormisdas ; mais il était né à Frusino , en Italie. ( Pagi , Brev. pontifie. , t. 1 , p. 247. )
(2) La jeune rebelle fut ensuite mariée à l'empereur Gratien ; mais elle mourut peu de temps après , sans laisser d'enfans. /^oyrs Ducange , Fant. hyzant. , p. 4B-59.
(3) Sequimini culininis summ: prosnpiam , dit Procope ,
2b HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
Sa (léhute Cependant des avis incertains de la re'volte d'O-
pt sii mort, '■
A. D. 16G, rient e'taient venus alarmer et troubler Valentinien. Lne guerre contre les Germains le forçait a s occu- Y>ev principalement de la sûreté de ses propres états , et des bruits vagues augmentaient son anxiété. Les ennemis s'étaient emparés de toutes les communications , et faisaient adroitement répandre que la défaite et la mort de Yalens avaient rendu Procope paisible possesseur de toutes les provinces de l'Orient. Valens n'était pas mort ; mais en apprenant à Gésarée la première nouvelle de la révolte , il désespéra lâchement de sa fortune et de sa vie , proposa de traiter avec l'usurpateur, et n'eut pas honte d*avouer le dessein d'abdiquer la pourpre et l'empire. Ses ministres , par leur fermeté , sauvèrent leur timide monarque de la ruine et du déshonneur, et leur habileté tourna bientôt en sa faveur les événemens de la guerre. Dans un temps de paix, Salluste avait quitté son emploi sans murmure; mais dès que la sûreté publique fut attaquée , sa noble ambition redemanda la première part dans les travaux et les dangers; et le rétablissement de ce vertueux ministre dans la préfecture d'Orient fut, pour le peuple satisfait , le premier indice du repentir de Valens. Procope semblait commander à des provinces soumises et à de puissantes armées ; mais la plupart des principaux officiers civils et militaires, soit qu'ils
qui affectait de mépriser la naissance obscure et rélévalion fortuite du Pannonien parvenu. ''Aramien , xxvi , 7.)