DE L'IIMPIRE ROMAIN. CHAP. XXV
fussent conduits par le devoir ou Tintérêt , avaient abandonné un parti coupable , s'étaient retirés du tiMiiulte de la révolte, ou épiaient le moment de trahir l'usurpateur. Lupicinus accourait a marches forcées avec les légions de Syrie au secours de Valens. Arinthseus qui, pour la force, la valeur et la beauté , surpassait tous les héros de son temps , attaqua , avec une troupe peu nombreuse , un corps de rebelles supérieur en forces. Quand il reconnut parmi eux les soldats qui avaient servi sous ses drapeaux , il leur commanda, d'une voix forte, de saisir et de lui livrer leur prétendu commandant; et tel était l'ascendant de son caractère , qu'ils obéirent sans hésiter a cet extraordinaire commandement (i). Arbetio , respectable vétéran du grand Constantin , qui avait été décoré des honneurs du consulat, se laissa gag"ner, quitta sa retraite et accepta le commandement d'une armée. Dans le fort du combat, il ôta son casque d'un air calme, et découvrant sa figure vénérable et ses cheveux
(^f) £t dedignatus hominem snperare certamine despicabilein , autoritatis et celsi fiducid corporis , ipsis hostibus j usait f suuni vincire rectorem : alque ita turinaruin antexignaniis umbratilis comprensus siiorum manibus. Saint Basile célèbre la force et la beauté d'Arinthaeus , nouvel Hercule, et il suppose que Dieu l'avait créé comme un modèle inimitable de la perfection humaine. Les peintres ni les sculpteurs ne parvinrent point à attraper sa ressemblance, et les historiens paraissaient fabuleux lorsqu'ils racontaient ses exploits. ( Ammien , xxvi , et Valois , ad focum,')
aS HISTOIRE DE LA DECADENCE
blancs , salua avec tendresse les soldats de Procope, en les appelant ses enfans et ses compagnons; il les exhorta à ne pas partager plus long-temps le crime d un usurpateur me'prisable ; et a se reunir au vieux général qui les avait si souvent conduits à Thonneur et à la victoire. Les troupes du malheureux Procope, séduites par les conseils et par l'exemple de leurs perfides officiers , l'ahandonnèrent dans les deux combats de Thyatire (i) et de Nacosie. Après avoir erré quelque temps dans les bois et les montagnes de Phrygie , il fut trahi par ses compagnons découragés, qui le traînèrent dans le camp impérial, où on lui abattit sur-le-champ la tête. Procope partagea le sort ordinaire des usurpateurs vaincus; mais les horribles cruautés que son vainqueur exerça sous les formes de la justice firent naître dans tous les cœurs l'indignation et la pitié (2).
Reclierclies Telles sout à la vérité les suites naturelles et or-
(1) Ainmicn place le champ de bataille en Lycie , et Zosime à Thyatire , ce qui fait une différence de cent cinquante milles. Mais Thyatire allidtur Lyco ; Pline, Hist. nat. , V, 3i ; Cellarius, Géogr. antiq. , tom. 11 , p. 79, et les copistes ont pu convertir une petite rivière en une grande province.
(2) Les aventures, l'usurpation et la chute de Procope, sont racontées en ordre par Ammien ( xxvi ,6,7,8,9,10); et par Zosirae (1. iv, p. 2o3— 210). Ils servent à s'éclaireir mutueileinent, et se trouvent rarement en contradiction. Themistius ( o/•a^ 7, p. 91, 92) ajoute quelques louanges serviles, et Eunape quelques satires malignes (p. 83 , 84).
DE LEMPIRl- ROMAIN. CHAP. XXY. SQ
tîinaires du despotisme et de la révolte. Mais on sévères du regarda comme le symptôme funeste de la colère du gif ;i Rome et ciel ou delà dépravation des hommes (i), les reclier-^ j]^3"3 ç,ç^ ches rigoureuses que Yalcns et Valentinien firent durant leur règne sur le crime de la magie (2); ne craignons pas de nous laisser aller à un noble orgueil en voyant tous les pays éclairés de l'Europe rejeter aujourd'hui un préjugé odieux et cruel, adopté autrefois dans toutes les parties du monde et dans tous les systèmes d'opinions religieuses (3). Toutes les nations et toutes les sectes de l'Empire Romain admettaient avec la même crédulité et la même horreur la réalité de cet art infernal (4), ca-
(1) Libanius , De ulcisc. Julian. nece > c. c) , p. 1 58 , i5g. Le philosophe déploie la frénésie publique; mais il n'atlaque point après leur mort la justice des empereurs.
(2) Les jurisconsultes anglais et français de notre siècle croient à la théorie , mais nient \a pratique de la magie. (Denisart, Recueil des Décisions de jurisprudence ^ au mot sorcier, t. IV, p. 553 ; Comment, de Blackslone, vol. iv, p. Go.) Comme la saine raison devance ou surpasse toujours la sagesse publique, le président de Montesquieu ( Esprit des Lois y 1. XII, c. 5-6) rejeUe tout -à-fait l'exislencc do la magie.
(3) Voyez\es, (Euvres de Bayle , t. m , p, 667 - SSy. Le sceptique de Rotterdam déploie à ce sujet, selon son ordinaire, un singulier mélange de vivacité, d'esprit et de connaissances mal liées.
(4) Les païens distinguaient la bonne et la mauvaise magie par les dénominations de Théurgique et de Gœtique i^Hist. de VAcad. , elc. ^ t. vu, p. ::'5). Mais ils n'auraient
3o HISTOIRE DE LA DECADENCE
pable de suspendre le cours éternel des planètes et la liberté des opérations de l'esprit humain. Tous les peuples redoutaient la puissance mystérieuse des mots magiques et des enchantemens , des herbes puissantes et des cére'monies exe'crables qui pouvaient ôter ou rendre la vie, enflammer les passions de l'âme , anéantir les œuvres de la création, et arracher à la résistance des démons les secrets de l'avenir. Ils étaient assez inconséquens pour supposer que cette suprême puissance sur le ciel , la terre et les enfers pouvait être exercée par de misérables sorciers ambulans qui , l'employant seulement pour satisfaire aux plus vils motifs d'intérêt ou de méchanceté, passaient leur vie obscure dans la misère et le mépris (i). Les lois de Rome et l'opinion publique condamnaient également la magie ; mais comme cet art
pu défendre cette distinction obscure contre la logique serrée de Bayle. Dans le système des juifs et des chrétiens , tous les démons sont des esprits infernaux , et tput commerce avec eux est un crime digne de mort et de damnation éternelle.
(i) La Canidia d'Horace [Carm. , 1. v, Od. 5, avec les notes de Dacier , et les explications de Sanadon) est une magicienne connue. L'Érictho de Lucain {^Pharsal. vi, 43o- 83o) est ennuyeuse et même dégoûtante, mais quelquefois sublime. Elle reproche aux Furies leur délai, et les menace , avec des expressions effrayantes par leur obscurité , de les appeler par leurs véritables noms, de faire connaître sous ses traits véritables l'infernale et mystérieuse Hécate , et d'invoquer les puissances secrètes qui habitent au-dessous des enfers.
DE LOIPIRE ROMAIJV. CHAI'. XXV,
tendait à satisfaire les plus impétueuses passions du cœur humain , continuellement proscrit , il ne cessait point d'être pratiqué (i). Une cause imaginaire peut produire des effets sérieux et funestes. D'obscures prédictions sur la mort d'un empereur ou le succès d'une conspiration ne pouvaient avoir d'autre objet et d'autre effet que d'animer l'espoir de l'ambition et de rompre les liens de la fidélité; et le crime d'intention que poursuivaient les lois contre la magie se trouvait aggravé par les crimes réels de sacrilège et de lèse-majesté (2). Ces vaines terreurs troublaient la paix de la société et le bonheur des citoyens. La flamme qui fondait naturellement une figure de cire pouvait devenir très-dangereuse en effrayant l'imagination de celui que , pour servir les projets de la haine , cette figure était destinée à re-
(i) Genus horninum potcntihus injidurn , sperantibus fallax , quocl in civitate nosird et rielahitur seinper etretinebitur. ( Tacit, , Hlst. I , 22. ) f^ojez saint Augustin , De civit. Dei , 1. VIII , c. 19 ; et le Cod. de Théod. , 1. ix , til. xvi , avec les Commentaires de Godefroy.
(2) Une consultation criminelle causa la persécution d'Autioclie. On rangea les vingt-quatre lettres de l'alphabet autour d'un trépied magique , et un grand anneau placé dans le centre désigna , en balançant , les quatre lettres ©. E. O. A. Théodore fut exécuté ( ainsi que beaucoup d'autres à qui pouvaient appartenir les syllabes fatales). Théodose réussit. Lardner ( reV/zo.'^. des païens , v. iv , p. '^53-372) a examiné très - minutieusement ce fait obscur du règne de Valens.
présenter (i). De l'infusion des herbes auxquelles on supposait une influence surnaturelle , on pouvait aisément passer à l'usage d'un poison plus réel , et rimbécillitédeshommesservit quelquefois de masque et d'instrument aux crimes les plus atroces. Dès que les ministres de Valens et Valentinien eurent encouragé le zèle des délateurs , ils se trouvèrent forcés de recevoir l'accusation d'un crime trop souvent mêlé aux événemens de la vie domestique , d'un crime d'une nature moins cruelle et moins odieuse, mais auquel cependant la pieuse et excessive rigueur de Constantin avait infligé la peine de mort (2). Ces dangereuses et incohérentes complications du crime de lèse-majesté avec celui de magie ^ de l'empoisonnement et de l'adultère , présentaient des gradations infinies de culpabilité ou d'innocence, et une foule de circonstances atténuantes et aggravantes que la violence et la corruption des juges semblent avoir confondues. Ils découvrirent aisément que la cour
(1) Limus ut hic dure scie, et hœc utcera Uqitescit
Vno eodemquc igni. Virg. , Bacolic. viii, So. Dtvovit absentes , simulacraque cerea figic.
OviD., Epist. Hypsib ad Jasoa 91.
Ces enchantemens ridicules peuvent avoir affecté Timagination et augmenté la maladie de Gerraanicus. ( Tacite, Ann., 1 1 , 69.
(2) Voyez Heineccius , Antiq. jur. rorn. , t. 11 , p. 353 ; et Cod. de Théodos. , 1. ix , tit. 7 , et les Commentaires de Go— defrov.