‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 37 sur 44 · DE LOIPIHK ROMAIN. CHAP. XXX · texte numérisé non relu

DE LOIPIHK ROMAIN. CHAP. XXX

Florence. Tel fut eftVctivement le sort de Raclagaié.e, de ses braves et fidèles compagnons , et de plus d'un tiers de la multitude de Suèves, d'Alains , de Vandales et de Bourguignons qui suivaient les drapeaux de ce gênerai (i). La réunion d'une pareille armée pourrait nous surprendre ; mais les causes qui la séparèrent sont claires et frappantes. On les trouve dans l'orgueil de la naissance , la fierté de la valeur, la jalousie du commandement, fimpatience de la subordination et le conflit opiniâtre des opinions, des intérêts et des passions, parmi tant de princes et de guerriers aussi peu disposés à céder qu'à obéir. Après la défaite de Radagaise, les deux tiers des Germains, qui devaient composer plus de cent mille combattans , étaient encore sous les armes entre les Alpes et 1 Apennin, ou entre les Alpes et le Danube. On ne sait point s'ils cherchèrent à venger la mort de leur général; mais la prudence et la fermeté de Slilichon, en arijêtant leur marche et favorisant leur retraite, détourna sur un autre point leur impétuosité désordonnée. Principalement occupé de sauver Rome et l'Italie, Stilichou sacrifiait avec trop d'indifférence les richesses et la tranquillité des provinces éloignées (2). Les Barbares acquirent de auel-

(i) Un passage lumineux des Chroniques de Prosper, » In trc.s partes , per dlversos principes , (lnùsus cxercitus , » réduit un peu le miracle , et lie ensemble l'histoire de l'Italie , de la Gaule et de la Germanie.

(2) Orose et saint Jérôme raccusenl d'avoir suscité l'invasion, « Excilatœ à Slillcho ne ge rites , etc. » Leur intention

48o histoirt; de la décadeîvce

ques déserteurs pannoniens la connaissance du pays et des routes ; et l'invasion de la Gaule projetée par Alaric, fut exécutée par les restes de l'armée de Radag-aise (i).

Cependant , s'ils avaient conçu l'espérance d'obtenir le secours des Germains qui habitaient les bords du Rhin, cette espérance fut déçue. Les Allemands conservèrent strictement la neutralité, et les Francs firent briller leur valeur et leur zèle pour la défense de Tempire. Dans cette rapide expédition sur le Rhin, qui avait signalé les premiers instans de son gouvernement, Stilichon s'était attaché avec une attention particulière aux moyens de s'assurer l'alliance de cette nation guerrière, et d'en éloigner les ennemis irréconciliables de la paix et de la république. Marcomir, un de leurs rois, ayant été publiquement convaincu devant le tribunal du magistrat romain, d'avoir violé la foi des traités, fut banni de son pays par un exij peu rigoureux

était sans doute d'ajouter indirectement. Il sauva l'Italie en sacrifiaiit la Gaule.

(i) Le comte du Buat assure que l'invasion delà Gaule se fit par les deux tiers restant de l'armée de Radagaise Voyez V Histoire ancienne des peuples de r Europe , t. vu , p. 87-121. Paris, 1772; ouvrage savant que je n'ai eu l'avantage de lire que dans l'aniice 1777. ^^^ ^77^ J^^ trouvé la même idée dans une ébauche de la présente histoire , et depuis dans Mascou (viii, i5); un pareil concert de sentiment sans communication peut donner quelque poids à noire commune opinion.

T>E l'fmpire romain, chap. XXX. 481 dans la province de Toscane ; et cette de'gradatlon de la royauté excita si peu le ressentiment de ses sujets , qu'ils punirent de mort le turbulent Sunno, qui voulait entreprendre de venger son frère, et obéirent avec fidélité au prince placé sur le trône par le choix de Stiliclion ([), Lorsque l'émigration septentrionale vint tomber sur les confins de la Gaule et de la Germanie, les Francs attaquèrent avec impétuosité les Vandales, qui, oubliant les leçons de l'adversité , s'étaient encore séparés de leurs alliés. Ils payèrent cher leur impr dence, Godigisclus leur roi et vingt mille guerriers furent tués sur le champ de bataille. Toute la nation aurait probablement été détruite si les escadrons des Alains, accourant à leur secours, n'eussent passé sur le corps de l'infanterie des Francs. Ceux-ci , après une lionorable résistance , furent contraints d'abandonner un combat inégal. Les alliés victorieux continuèrent leur route; et le dernier jour de l'année, dans une saison où les eaux du Rhin étaient probablement glacées, ils entrèrent sans opposition dans les pro-

(i) Provincia rnissos

Expellet citius fasces , yiiàin Francia reges Quos dederis.

Claudien ( 1 cons. Stilich. , 1. i , 2-35 , etc. ) est clair et satisfaisant. Ces rois des Francs sont inconnus à saint Grégoire de Tours ; mais l'auteur des Ge.vfa Fz-rt/^corwm parle de Sunno et de Marcomir, et nomme le dernier comme le ])èrp de Pharamond (t. 11, p. 543). Il semble avoir écrit d'après de bons guides qu'il ne comprenait pas.

vinces désarmées de la Gaule. Ce passage mémorable des Suèves, des Vandales, des Alains et des Bourguignons, qui ne se retirèrent plus, peut être conside're' comme la chute de lEmpire romain dans les pays au-delà des Alpes ; et dès ce moment, les barrières qui avaient séparé si long-temps les peuples sauvages des nations civilisées, furent anéanties pour toujours (r).

Désolation Tandis que la fidélité des Francs et la neutralité

de la Gaule. mi ii- i -ii

A.D.407,etc. dcs Allemands semblaient assurer la paix de la Germanie , les sujets de Rome , ignorant le danger qui les menaçait, jouissaient d'une douce sécurité , à laquelle les frontières de la Gaule étaient peu accoutumées. Leurs troupeaux paissaient librement sur le terrain des Barbares , et les chasseurs s'enfonçaient sans crainte et sans danger dans l'obscurité de la forêt Hercynienne (2). Les bords du Rhin étaient , comme ceux du Tibre , couverts de maisons élégantes et de fermes bien cultivées ; et le poète qui descendit cette rivière , put demander lequel des deux

(1) Voyez Zosime (1. ti , p. SyS), Orose ( 1. vu , c. 40, p. 676) et les Chroniques. Saint Grégoire de Tours (1. 11 , c. q,p. 1 65 , dans le second volume des historiens de France) a conservé un fragment précieux de Renatus Profuturus Frigeridus , dont les trois noms annoncent un chrétien , un sujet romain et un demi-Baibare.

(3} Claudien ( i cons. SUlich. , 1. i, 2i2i ; et 1. 11 , 1 86 ) fait le tableau de la paix et du bonheur des frontières de la Gaule. L'abbé Dubos [Hist. crit. , etc., t. i, p. 17'i) voudrait substituer Alba (un ruisseau inconnu des Ardennes) au lieu

DE l'empire romain. CHAP. XXX. 483

côtes appartenait aux Romains (i). Cette scène de paix et d'abondance se changea tout à coup en un désert , et l'affreux aspect des ruines fumantes distinguait seul les pays de'soles par les hommes, de ceux que la nature avaif rendus solitaires. La florissante ville de Mayence l'ut surprise et détruite , et des milliers de chrétiens furent inhumainement égorges dans l'église. Worms succomba après un siège long et opiniâtre; Strasbourg, Spire, Reims, Tournai , Arras , Amiens , subirent , en gémissant , le joug des cruels Germains; et le feu dévorant de la guerre s'étendit des bords du Rhin dans la plus grande partie de dix-sept provinces de la Gaule. Les Rarbares se répandirent dans cette vaste et opulente contrée jusqu'à l'Océan , aux Alpes et aux Pyrénées , chassant devant eux la multitude confuse des évêques, des sénateurs, des femmes, des fdles , tous chargés des dépouilles de leurs maisons et de leurs autels (2). Les ecclésiastiques qui nous ont laissé la

d'Jlbis ; et appuie sur les dangers que les troupeaux de la Gaule auraient couru en paissant au-delà de l'Elbe. La remarque est passablement ridicule. En style poétique , l'Elbe ou la forêt Hercynienne signifient tous les bois ou rivières de la Germanie. Claudien n'est pas de force à supporter le rigoureux examen de nos antiquaires.

(i) Geminasq lie viator

Ciim v'idcat ripas , quœ sic roinana reqiiirat.

(2) Saint Jérôme, t. 1 , p. g3. Voyez le premier volunie des historiens de France , p. 777-7^?. ; les extraits exacts du poëme De Piovidentiâ dUnnâ ; et Salvien. Le poète anonyme était lui-même captif avec son évêque et ses concitoyens.

description \'ague des calamite's publiques , saisirent cette occasion pour exhorter les chrétiens à se repentir des pe'che's qui attiraient la vengeance du Tout-Puissant, et à renoncer aux jouissances pre'caires d'un inonde trompeur et corrompu; mais comme la controverse de Pelage (i), qui pre'tend sonder le mystère de la grâce et de la prédestination , devint bientôt la plus sérieuse affaire du clergé latin, la Providence, qui avait ordonné, prévu ou permis cette suite de maux physiques et moraux , fut audacieusement citée au tribunal d'une raison imparfaite et trompeuse. Les peuples, aigris parle malheur, comparaient leurs maux et leurs crimes à ceux de leurs ancêtres, et blâmaient la justice divine, qui souffrait que la destruction générale s'étendît sur la faiblesse et sur l'innocence , et qui n'en préservait pas même les enfans. Ces raisonneurs aveugles oubhaient que les lois invariables de la nature ont attaché la paix à l'innocence, l'abondance a l'industrie, et la sûreté à la valeur. La politique timide et égoïste de la cour de Ravenne pouvait rappeler les troupes palatines pour la défense de l'Italie. Le reste des troupes stalionnaires aurait été sans doute insuffisant pour la défendre , et les auxiliaires barbares

(i) La doctrine de Pelage, qui fut disculée pour la première fois ( A. D. 4o5 ) , fut aussi condamnée , dans l'espace de dix ans, à Rome et à Cartilage. Saint Augustin combattit et triompha ; mais l'Église grecque favorisa son adversaire ; et , ce qui est assez particulier , le peuple ne prit aucune part à une dispute qu'il ne comprenait pas.

DE l'eMPTRE romain. CHVP. XXX- 4^^

pouvaient préférer la licence illimitée du brigandage , aux béne'fices modestes d'une paye régulière; mais les provinces de la Gaule étaient remplies d'une race nombreuse d'hommes jeunes , robustes et vigoureux , qui , s'ils avaient osé braver la mort pour défendre leurs maisons , leurs familles et leurs autels, auraient mérité d'obtenir la victoire. La connaissance du pays leur aurait constamment fourni des obstacles insurmontables à opposer aux progrès des usurpateurs; et les Barbares , manquant également d'armes et de discipline , étaient aux Gaulois le seul prétexte qui puisse excuser la soumission d'une contrée populeuse à une armée inférieure en nombre. Lorsque Charles-Quint fit une invasion en France , il demanda d'un ton présomptueux à un prisonnier , combien on comptait de journées de la frontière à Paris : « Douze au moins, lui répondit fièrement le soldat, si votre majesté les compte par les batailles (i). » Telle fut la réponse hardie qui rabattit l'orgueil de ce monarque ambitieux. Les sujets d'Honorius et ceux de François i**" étaient animés d'un esprit bien différent. En moins de deux ans, les bandes séparées des sauvages de la mer Baltique , dont le nombre, en l'examinant de bonne foi, ne paraîtrait pas digne de la moindre crainte, pénétrèrent sans combattre jusqu'au pied des Pyrénées. ^

Dans les premières années du règne d'Honorius , Révolte de

CO foyez les Mémoires de Guillaume du Bellay , 1, vi.

l'armée Lre- la \igilance de Stllichon avait défendu avec succès T.D. 407. 1 île de la Bretagne contre les ennemis que lui envoyaient sans cesse roce'an , les montagnes et la côte d'Irlande (1) ; mais ces Barbares inquiets ne négligèrent pas Toccasion de la guerre des Golhs , qui dégarnit de troupes les murailles et les postes défendus par les Romains. Lorsque quelque légionnaire obtenait la liberté de revenir de l'expédition d'Italie , ce qu'il racontait de la cour et du caractère d'Honorius devait naturellement affaiblir le sentiment du respect et de la soumission , et enflammer le caractère séditieux de l'armée bretonne. La violence capricieuse des soldats ranima 1 esprit de révolte qui avait troublé le règne de Gallien , et les candidats infortunés et peut-être ambitieux qu'ils bonoraient de leur choix fatal , devenaient tour à tour les instrumens et ensuite les victimes de leurs fureurs (2).

(i) Claudien , 1 cons. Stilich. , 1. 11 , aSo. On suppose que les Ecossais , alors fixés en Irlande , firent une invasion par mer, et occupèrent toute la côte occidentale de l'île de la Bretagne; on peut accorder quelque confiance même à Nennius et aux traditions irlandaises. {Histoire d'Angleterre ^ par Carte, vol. i , p. 169 ; Histoire des Bretons , par \Vliitaker,p. 199.) L<?s soixante-six Vies de saint Patrice, qui existaient dans le neuvième siècle, devaient contenir autant de milliers de mensonges. Cependant nous pouvons croire que , dans une de ces excursions des Irlandais , le futtir apôtre fut emmené captif. (Ushcr, Jntiq. eccles. Brilan.^ p. Z|3 1 ; et Tillemont, Mém. eccles. , t. xvi , p. 456-782 , etc.)

(2) Les usurpateurs bretons sont cités par Zosirae(I. vi, p. 371-376) ; Orose (1. vii, c. /^o , p. 676 , 677); Olympio-

DE l'empire ROMAIN". CHAP. XXX. 4^7

Marcus fut le premier qu'ils placèrent sur le trône comme légitime empereur de la Bretagne et de TOccident. Les soldats violèrent bientôt , en lui donnant la mort, le serment de fide'lité qu'ils s'étaient imposé volontairement, et la censure qu'ils ont faite de ses mœurs semblerait attacher à sa mémoire un témoignage qui l'honore. Gratien fut le second qu'ils décorèrent de la pourpre et du diadème ; et quatre mois après , Gratien éprouva le sort de son prédécesseur. Le souvenir du grand Constantin , que les légions de la Bretagne avaient donné à TÉglise et à l'empire, leur suggéra le bizarre motif de la troisième élection. Elles découvrirent dans leurs rangs un sim- Constantin

, , , . . • 1 y". • 1 •■*' reconnu

pie soldat qui portait le nom de Constantin , et leur en r„etagne impatiente légèreté l'avait placé sur le trône avant caniJ!"* d'apercevoir son incapacité à soutenir la gloire d'un -A-'D- 407. gi beau nom (i). Cependant Constantin eut une autorité moins précaire et plus de succès que ses deux prédécesseurs. Les exemples récens de l'élévation et de la chute de Marcus et de Gratien , lui firent sentir le danger de laisser ses soldats dans linaction d'un camp deux fois souillé de sang et troublé par la sé-

dore {^apnd Photium , p. i8o, 181 ); les historiens ecclésiastiques et les Chroniques. Les Latins ne parlent point de Marcus.

(l) Cùm in Constantino inconstantiam execrarentur.

(Sidonius Apollinaris , 1. \ , epist. 9, p. iSg, edit. sccund. Sirmond. ) Cependant Sidonius a pu être tenté de saisir 1*00casion de ce jeu de mots pour noircir un prince qui avait dégradé son grand-père.

dition, et il résolut d'entreprendre la conquête des provinces de l'Occident. Constantin prit terre à Boulogne, suivi d'un petit nombre de troupes; après s'être reposé quelques jours , il somma celles des villes de la Gaule qui avaient échappé au jong des Barbares , de reconnaître leur souverain légitime ; et elles obéirent sans résistance. L'abandon où les laissait la cour de Ravenne , relevait suffisamment du serment de fidélité des peuples oubliés par leur souverain. Leur triste situation les disposait à accepter tous les changemens sans crainte , et peut-être avec quelques mouvemens d'espérance ; on pouvait se flatter que les troupes , l'autorité ou même le nom d'un empereur romain qui fixait sa résidence dans la Gaule, défendraient ce malheureux pays de la fureur des Barbares. Les premiers succès de Constantin contre quelques partis de Germains prirent , en passant par la bouche des flatteurs , l'importance de victoires brillantes et décisives ; mais l'audace des ennemis , réunis enfin en corps d'armées, les réduisit bientôt à leur juste valeur. A force de négociations, il obtint une trêve courte et précaire ; et si quelques tribus de Barbares, séduites par ses dons et ses promesses, consentirent à entreprendre la défense du Rhin , ces traités incertains et ruineux , au lieu de rendre la sûreté aux frontières de la Gaule, ne servirent qu'à avilir la majesté du souverain et à épuiser les restes du trésor public. Enorgueilli toutefois par ce triomphe imaginaire, le soi-disant libérateur de la Gaule s'avança dans les provinces méridionales pour parer

DE LEMPIRE KOI\TAIN. CHAP. XXX. //S^

à un danger plus pressant et plus personnel. Saru& le Goth avait reçu l'ordre d'apporter la tête de Constantin aux pieds de l'empereur Honorius ; et cette querelle intestine consuma sans gloire les forces de la Bretagne et de l'Italie. Après la mort de ses deux plus braves ge'neraux , Justinien et Nevigastes, dont le premier perdit la vie sur le champ de bataille , et l'autre par trahison dans une entrevue, le nouveau monarque d'Occident se retira dans les fortifications de Vienne. L'arme'e impe'riale l'attaqua sept jours de suite sans succès , et forcc'e de se retirer avec précipitation , fut honteusement oblige'e de payer aux brigands et aux aventuriers des Alpes la sûreté de son passage (i). Ces montagnes séparaient alors les e'tats des deux monarques rivaux ; et les fortifications de cette double frontière e'taient garde'es par les troupes de l'empire, qui auraient été plus utilement employées à chasser de ses provinces les Scythes et les Germains.

Du côté des Pyrénées , la proximité du danger Constamia

. . soiiinct l'F.s-

pouvait justifier l'ambition de Constantm; mais sa pagne.

. i ■ '^ rc ■ 1 N A.D. 408.

puissance se trouva bientôt anermie par la conquête ou plutôt par la soumission de l'Espagne , qui suivit l'influence d'une subordination habituelle et reçut les lois et les magistrats de la préfecture de la Gaule.

(1) Baffaiulœ es,t\e nom que Zosiine leur donne ; peut-être en mériiaieiit-ils un moins odieux. Voyez Dubos [Histoire critique^ t. i , p. 2o3 ), et cette Histoire; nous aurons cucor© occasion d'en parler.

Le seul obstacle quVprouva son autorité ne vint ni de la force du gouvernement , ni du courage des peuples , mais du zèle et de l'inte'rêt personnel de la famille de The'odose (i). Quatre frères, parens de l'empereur défunt , avaient obtenu , par sa faveur , un rang honorable et d'amples possessions dans leur pays natal ; et cette jeunesse reconnaissante était déterminée à employer ses bienfaits au service de son fils. Après des efforts inutiles pour repousser l'usurpateur avec le secours des troupes stationnées en Lusitanie , ils se retirèrent dans leurs domaines , où ils levèrent et armèrent à leurs dépens un corps considérable de paysans et d'esclaves , avec lesquels ils s'emparèrent hardiment des passages et des postes fortifiés des Pyrénées. Le souverain de la Gaule et de la Bretagne , alarmé de cette révolte , soudoya une armée de Barbares auxiliaires pour achever la conquête de l'Espagne. On les distinguait par la dénomination Ôl' Hofioriens , qui semblait devoir leur rappeler la fidélité due au souverain légitime (2) ;

(1) Verinianus , Didyme , Théodose et Lagodius, qui dans nos cours modernes seraient décorés du titre de princes du sang, n'étaient distingués ni par le rang ni par les privilèges au-dessus de leurs concitoyens.

(3) Ces Honorianiovi ^o«orirt« consistaient en deux bandes d'Écossais ou Attacotli , deux de Mores, deux de Marcomans, les \ ictores , les Ascarii et les Gallicani. ( Notit. impcrii ,sect. 38 , édit. Lab.) Ils faisaient partie des cinquante— cinq Juaà— lia Palatiiia , et sont proprement dénommés ev tj «w>|i tx^hc par Zosime (1. vi, p. 374).

m-. l'k3ipire romain, chap. XXX. 491 et si l'on peut supposer que les Écossais furent entraîne's par un sentiment de partialité pour un prince breton , les JMores et les Marcomans n'avaient pas cette excuse ; mais ils cédèrent aux profusions de l'usurpateur , qui distribuait aux Barbares les honneurs militaires et même les emplois civils de l'Espagne. Les neuf bandes d'Honoriens , dont il est aisé de trouver la place dans l'état militaire de l'empire d'Occident, n'excédaient pas le nombre de cinq mille hommes , et cependant cette force peu redoutable suffît pour terminer une guerre qui avait menacé la puissance et lasûreté de Constantin. L'armée rustique des parens de ïhéodose fut environnée et détruite dans les montagnes des Pyrénées. Deux des frères eurent le bonheur de se réfugier par mer en Italie et en Orient : les deux autres , après quelques délais , furent exécutés à Arles. Si Honorius demeurait insensible aux calamités du public, il dut peut-être au moins déplorer le malheiu' particulier de ses généreux parens. Tels furent les faibles moyens cpii décidèrent à qui resterait la possession des provuiccs occidentales de l'Europe, depuis le mur d'Antoniii jusqu'aux colonnes d'Hercule. Les événemens de la guerre et de la paix ont sans doute été rapetisses par les écrivains de ces temps , dont les vues étroites et imparfaites ne s'étendaient point sur les causes ni sur les effets des plus importantes révolutions; mais l'anéantissement des forces nationales avait détruit jusqu'à la dernière ressource du despotisme; etle revenu des provinces épuisées ne pouvait plus acheter le

service militaire d'un peuple mécontent et pusillanime. Négociatîon Le poètc adulateur qui a attribue' les victoires de

d Alaric et de . ^ ^

Stiiichon. Pollentia et de Vérone à l'intrépidité des Romains, lioii. * précipite sur l'armée d' Alaric , fuyant hors de l'Italie, une horrii)le troupe de spectres enfantés par son imagination , et placés en effet avec beaucoup de vraisemblance à la suite d'une multitude de Barbares exténués parles fatigues, la famine et les maladies (i). Dans le cours de cette expédition malheureuse, le roi des Gotbs doit avoir souffert une perte considérable ; il lui fallut du temps pour recruter ses soldats harassés et pour ranimer leur confiance. L'adversité avait donné au génie d' Alaric autant d'éclat que d'exercice , et la renommée de sa valeur amenait sous ses drapeaux les plus braves guerriers des Barbares, qui, depuis les bords de l'Euxin jusqu'à ceux du Rhin, étaient enflammés de l'amour des conquêtes et du brigandage. Alaric avait mérité l'estime de Stilichon, et accepta bientôt son amitié. Renonçant au service d'Arcadius , il conclut avec la cour de Ravenne un traité de paix et d'alliance par lequel l'empereur le déclarait maître général des armées romaines dans toute la préfecture d'illyrie, telle que le ministre d'Honorius la réclamait selon les limites anciennes et véritables (2). L'irruption de Radagaise semble avoir

(i) Comitatur enntein

Pallor, (C atra famés ; et saucia lividus ora Luctus ; et inferni stridentes agmine morbi.

Claud. iu VI cons. Honor. 32i , etc.

(2) Le comte du Buat a examiné ces obscures transactions

DE l'empire romain. CHAP. XXX. ^9^

suspendu rexccution de ce dessein ambitieux , stipule ou au moins inséré dans les articles du traité; et Ton pourrait comparer la neutralité du roi des Goths à Tindifférence de César, qui , daiis la conjuration de Catilina , refusa son secours et pour et contre l'ennemi de la république. Après la défaite des Vandales , Stilichon renouvela ses prétentions sur les provinces de l'Orient , nomma des magistrats civils pour l'administration de la justice et des finances , et déclara qu'il lui tardait de conduire Tarmée des Romains et des Goths réunis aux portes de Constantinople. Cependant la prudence de Stilichon, son aversion pour les guerres civiles et sa parfaite connaissance de la faiblesse de l'état , portent à croire que sa politique avait plus en vue de conserver la paix intérieure que de faire des conquêtes , et que son but principal était d'éloigner les forces d Alaric de l'Italie. Ce dessein n'échappa pas long-temps à la pénétration du roi des Goths , qui , continuant d'entretenir une correspondance suspecte ou peut-être perfide, avec les deux cours rivales, prolongea comme un mercenaire mécontent ses opérations languisantes en Épire et dans la Thessalie , et revint promptement demander des récompenses extravagantes pour des services imaginaires. De son camp

( Hist. des Peuples de t Europe , t. vu , c. 3-8 , p. 6g- 206) , et sa laborieuse exactitude peut fatiguer quelquefois un lecteur superficiel.

494 HISTOIRE DE LA. nÉCADENCK

près d'Œmone, sur les frontières de l'Italie (i), il fît passer h l'empereur de l'Occident une longue liste de promesses , de de'penses et de demandes , exigea une prompte satisfaction sur ces objets, et ne dissimula point le danger du refus. Cependant , si sa conduite e'tait celle d'un ennemi , ses expressions e'taient décentes et respectueuses. Alaric se de'clarait modestement l'ami de Stilichon, le soldat d'Honorius ; offrait de marcher sans délai , à la tête de toutes ses troupes , contre l'usurpateur de la Gaule , et sollicitait, pour y établir à demeure sa nation , quelque canton vacant dans les provinces de l'Occident. Débats da Lcs négociations de deux habiles politiques qui Rome. cherchaient à se tromper réciproquement et à en A. D, 4oc. imposer au monde, seraient peut-être restées enveloppées d'un voile impénétrable et enterrées dans le secret du cabinet , si les débats d'une assemblée populaire n'avaientjeté quelques rayons de lumière sur la correspondance d'Alaric et de Stilichon. La nécessité de soutenir par quelque expédient artificiel un gouvernement qui , à raison non pas de sa modération , mais de sa faiblesse , se trouvait réduit à traiter

(i) Voyez Zosime , 1. v , p. 334 1 2^'^- ^^ suspend son récit peu satisfaisant, pour raconter la fable d'(Einone et du vaisseau Argo , qui fut traîné sur terre depuis le lieu où est situéecette\ille, jusqu'à la raer Adriatique. Sozomène ( I. VIII, c. 25 ; 1. IX , c. 4 ) et Socrate ( 1. vu , c. lo ) jettent une faible lumière ; et Orose (1. vu , c. 38 , p. S^i ) est liorriblemenl partial.

DE l'empire romain, chap. XXX. 495 avec ses propres sujets, avait ranimé insensiblement Tautorité du sénat de Rome ; et le ministre d'Honorius consulta respectueusement le conseil législatif de la république. Stilichon assembla les sénateurs dans le palais des Césars, représenta, dans un discours étudié, l'état actuel des affaires, exposa les propositions du roi des Goths , et soumit a leur décision le choix de la paix ou de la guerre. Les pères conscrits , comme s'ils se fussent réveillés d'une létargie de quatre cents ans, parurent inspirés , dans cette importante occasion, plutôt par le courage que par la sagesse de leurs prédécesseurs ; ils déclarèrent hautement, soit par des discours prononcés avec calme , soit par des acclamations tumultueuses, qu'il était indigne de la majesté de Rome d'acheter une trêve honteuse d'un roi barbare, et qu'un peuple magnanime devait toujours préférer le hasard de sa destruction à la certitude du déshonneur. Le ministre , dont les intentions pacifiques n'étaient approuvées que par quelques-unes de ses vénales et serviles créatures, essaya de calmer la fermentation générale par l'apologie suivante de sa propre conduite et même des demandes d'Alaric. « Le payement du subside , qui semble exciter l'indignation des Romains , ne devait pas être considéré, disait-il, sous le jour odieux d'un tribut ou d'une rançon arrachée par les menaces d'un ennemi barbare. Alaric avait fidèlement soutenu les justes prétentions de la république sur les provinces usurpées par les Grecs de Constantinople; il ne demandait qu'à stipuler une récom-

^qG histoire de L\ DÉCIDEIVCE

pense de ses services , et il s'e'tait de'siste' de poursuivre son entreprise ; sa retraite e'tait une nouvelle preuve de son obéissance aux ordres particuliers de l'empereur lui-même ; sans chercher à dissimuler les erreurs de ce qui lui e'tait cher , Stilichon avouait que ces ordres contradictoires avaient e'te' obtenus par l'intercession de Se'rène. La discorde des deux aug-ustes frères , les fils de son père adoptif , avait affecté trop vivement peut-être la sensibilité de sa femme , et les sentimens de la nature l'avaient emporté, trop facilement sans doute , sur la loi sévère de l'intérêt public. » L'autorité de Stilichon appuya des raisons spécieuses qui déguisaient faiblement les intrigues obscures de la cour de Ravenne ; et , après un long^ débat , il obtint du sénat une sanction accordée avec répugnance. La voix du courage et de la liberté garda le silence , et l'on vota , sous le nom de subside , une somme de quatre mille livres d'or, pour assurer -la paix de Tltalie et conserver l'alliance du roi des Goths. Le seul Lampadius , un des plus illustres membres de l'assemblée , persista dans son refus; et après s'être écrié avec véhémence: « Ceci n'est point un traité de paix , mais un pacte d'esclavage (i), » il évita le danger d'une si audacieuse opposition par une retraite précipitée dans le sanctuaire d'une église chrétienne.

(i) Zosime, 1. v , p. 338 , 33g. Il répète les expressions de Lampadius dans la langue où elles lurent prononcées : « Non est ista pax , sed pactio scrvitutis ; » et ensuite il les traduit en grec , pour la commodité de ses lecteurs.

DE l'empire romain, chap. XXX. 497 Mais le règne de Stiliclion tirait à sa fin , et l'or- Intrignes

... . . . . , .du palais.

gueilleux ministre pouvait apercevoir les premiers a. d. 408. symptômes de sa disgrâce prochaine. On avait applaudi à la re'sistance courageuse de Lampadius; et le sénat qui s'e'tait depuis long-temps résigné si patiemment à la servitude , rejetait avec dédain Toffie d'une liberté honteuse et imaginaire. Les troupes qui, sous le nom de légions romaines, en possédaient encore les privilèges , voyaient avec colère la prédilection de Stilichon pour les Barbares ; et le peuple dégénéré imputait à la pernicieuse politique du ministre, des malheurs, suite naturelle de sa propre lâcheté. Cependant Stilichon aurait pu braver encore les clameurs du peuple , et môme des soldats, s'il eût pu conserver son empire sur l'esprit de son faible pupile ; mais le respectueux attachement d'Honorius s'était changé en crainte , en soupçons et en haine. Le perfide Olympius (1), qui cachait ses vices sous le masque de la piété chrétienne , avait sourdement déchiré le bienfaiteur dont il tenait la place honorable qu'il occupait dans le palais impérial. L'indolent

(i) Il venait de la côte de l'Euxin , et exerçait un emploi distingué , yM^TS^w; «Te ÇfXTttaç tv toiç (ixiriXiioiç ct^nsy^tyoç. Ses aclictns justifient le caractère que prend plaisir a lui attribuer Zosime (1. v. , 340). Saint Augustin révérait la piété d'Olympius, qu'il appelle un vrai fils de l'Eglise. (Baron., Annal, ecclés.., A. D. 408, n° 19, elc. ; Tiliemont, Mém, ecclés. , t. XIII , p. 467, 4*^8' ) Mais les louanges que le saint d'Afrique prostitue si mal a propos^ venaient peut-être autant de son ijjiiorance que de son adiilalion.

Honorius , qui accomplissait sa vingt-cinquième année , apprit d'Olympius avec etonnement, qu'avec le nom d'empereur il n'en possédait ni l'autorité' ni la conside'ration. Le rusé courtisan alarma adroitement la timidité de son maître par une peinture animée des desseins de Stilichon , qui méditait , disait-il , la mort de son souverain, dans l'espérance déplacer le diadème sur la tête de son fils Euchérius. Le nouveau favori eng^agea l'empereur à prendre le ton de l'indépendance et de la dignité; et le ministre vit avec surprise la cour et le conseil former en secret des desseins opposés à ses intérêts ou à ses intentions. Au lieu de fixer sa résidence dans le palais de Rome , Honorius déclara qu'il voulait retourner dans l'asile plus sûr de la forteresse de Ravenne. Dès qu'il apprit la mort de son frère Arcadius , il résolut de partir pour Constantinople, et d'administrer, en qualité de tuteur, les provinces de Théodose encore dans l'enfance (i). Des représentations sur les dépenses et sur la difficulté de cette expédition lointaine ré% primèrent cette étrange saillie d'activité ; mais il demeura inébranlable dans le périlleux projet de se montrer aux troupes du camp de Pavie , entièrement composées de légions romaines , ennemies de Stilichon et de ses auxiliaires barbares. L'habile et péné-

(i) Zosime ,1. v , p. 338, SSg; Sozomène, 1. ix, c. l\. Stilichon, pour détourner Honorius de cette vaine entreprise, offrit de faire lui-même le voyage de Constantinople. L'empire d'Orient n'aurait point obéi , et il n'était pas en état d'en faire la conquête.

DE l'eMPIRK KOMAIN. CHAP. XXX. /j^f)

trant Justinien, célèbre avocat de Rome et confident du ministre, pressa son protecteur d'empêcher un voyage si dangereux pour sa gloire et pour sa sûreté; mais les inutiles efforts de Stilichon ne servirent qu'à confirmer le triomphe d'Olympius , et le prudent jurisconsulte abandonna son patron , dont la ruine hii paraissait ine'vitable.

Dans le passaire de l'empereur à Boloo^ne, Stili- Disgrâce

. , . . O ' et mort de

chon apaisa une sédition des gardes, que sa poli- siilichon.

tique 1 avait engage a exciter sourdement. Il annonça Août 23.

aux soldats la sentence qui les condamnait à être décime's , et se fit un mérite vis-à-vis deux d'en avoir obtenu la révocation. Lorsque ce tumulte eut cessé , Honorius embrassa pour la dernière fois le ministre, qu'il ne considérait plus que comme un tyran , et poursuivit sa route vers Pavie, où il fut reçu aux acclamations de toutes les troupes rassemblées pour secourir la Gaule. Le quatrième jour, le monarque prononça , en présence des soldats , une harangue militaire , composée par Olympius , qui, par ses charitables visites et ses discours artificieux , avait dû les engager dans une odieuse et sanglante conspiration. Au premier signal, ils massacrèrent les amis de Stilichon , les officiers les plus distingués de l'empire , les deux préfets du prétoire de l'Italie et de la Gaule , deux maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie , le maître des offices , le questeur, le trésorier et le comte dos domestiques. Un grand nombre de citoyens perdirent la vie, beaucoup de maisons furent pillées , et le tumulte dura jusqu'à la

nuit. Le monarque épouvante , qu'on avait vu dans les rues der Pavie sans diadème et dépouillé de la pourpre impériale, céda aux conseils de son favori , condamna la mémoire des victimes, et reconnut publiquement l'innocence et la fidélité des assassins. La nouvelle du massacre de Pavie remplit l'âme de Stilichon des plus justes et des plus sinistres appréhensions. Il assembla sur-le-champ dans le camp de Bologne , un conseil des chefs confédérés, attachés à sa personne et qui devaient craindre de se trouver enveloppés dans sa ruine. Aux armes ! à la vengeance ! furent les premiers cris que fît entendre cette impétueuse assemblée ; ils voulaient marcher sans délai sous les étendards d'un héros qui les avait si souvent conduits à la victoire ; surprendre , saisir et exterminer le perfide Olympius et ses méprisables Romains , et peut-être assurer le diadème sur la tête de leur général outragé. Au lieu d'exécuter une résolution qui pouvait être justifiée par le succès , Stilichon hésita jusqu'au moment où sa perte devint inévitable. Il ignorait encore le sort de l'empereur, se méfiait de son propre parti, et considérait avec horreur le danger d'armer une multitude de Barbares indisciplinables contre les soldats et les peuples de l'Italie. Les chefs , irrités de ses doutes et de ses délais , se retirèrent frappés de crainte et enflammés d'indignation. A minuit, Sarus, guerrier de la nation des Goths , et renommé, même parmi eux, pour sa force et son intrépidité, entra tout à coup à main année dans le camp de son bienfaiteur , pilla le ba-

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gage , tailla en pièces les fidèles Huns qui lui servaient de gardes , et penélra jusque dans la tente où le ministre Inquiet et pensif réfléchissait aux dangei's de sa situation. Stillchon échappa avec difficulté à la fureur des assassins , et après avoir fait publier un généreux et dernier avis à toutes les 'villes d'Italie de fermer leurs portes aux Barbares , sa confiance ou son désespoir le conduisit à Ravenne , déjà occupée par ses ennemis. Olympius , qui exerçait déjà toute l'autorité de l'empereur, apprit bientôt que son rival s'était réfugié dans l'église de Ravenne. Bas et cruel , l'hypocrite Olympius était également incapable de remords et de compassion; mais, voulant conserver une apparence de piété, il tâcha d'éluder les privilèges d'un asile qu'il feignait dt^ respecter. Le comte Héraclien , suivi d'une troupe de soldats , parut au point du jour devant les portes de l'église de Ravenne; et un serment solennel persuada à l'évêque que l'empereur avait seulement ordonné de s'assurer de la personne deStilichon; mais dès que l'infortuné ministre eut passé le seuil consacré , le commandant perfide montra la sentence qui le condamnait à mourir sur-le-champ. Stillchon souffrit avec tranquillité les noms injurieux de traître et âÊ parricide , réprima le zèle inutile de sa suite prête à mourir pour le sauver , et tendit le cou au glaive avec une fermeté digne du dernier général des Romains (i).

(i) Zosime (1. v, p. 336-345) a très-lopguement, mais

50r2 HISTOIRE UE LA. DECADENCE

Sa mémoire La foule scrvile du palais , nul avait si lonff-temps

cit diffamée. i •[• .. v

adore la fortune de Stilichon , affecta d insulter à son malheur; et la liaison la plus éloignée avec le grandmaître de l'Occident, considérée peu de jours avant comme un moyen de parvenir aux honneurs et aux. richesses, fut désormais désavouée avec soin et punie avec rigueur. Sa famille , unie par une triple alliance à celle de Théodose , se voyait réduite à envier le sort des derniers habitans des campagnes. Son fils Euchérius fut arrêté dans sa fuite , et la mort de ce jeune homme innocent suivit de près le divorce de Thermentia, qui avait pris la place de sa sœur Marie ,et avait conservé , comme elle, sa virginité dans le lit impérial (i). L'implacable Olympius persécuta tous ceux des amis de Stilichon qui avaient échappé au massacre de Pavie , et employa les plus cruelles tortures pour leur arracher l'aveu d'une conspiration sacrilège. Ils moururent en silence. Leur fermeté justifie le choix (2) de leur protecteur,

très-obscurément raconté la disgrâce et la mort de Stilichon. Olynipiodore ( opud Photitnn , p. 177), Orose ( 1. vu , c. 38, p. 571 , 672 ) , Sozomène ( 1. ix , c. 4 ) et Philostorgius (1. xi, c. 3 ; 1. XII, c. 2) y isuppléent un peu dans leurs différens passages.

(i) Zosime , 1. v , p. 333. Le mariage d'un prince cheétien avec deux sœurs scandalise Tillemont (.tf/.v/. des emper.,i. v, p. 557 ) , qui prétend que le pape Innocent i*' aurait dû faire quelque démarche relative à une dispense ou à une opposition.

(2) Zosime parle honorablement de deux de ses amis ( 1. v, p. 346), Pierre, chef de l'école des notaires, et le grand

DE l'empire romain. CIIAP. XXX. 5o3

et prouve peut-être son innocence ; le despotisme qui, après lui avoir ôté la vie sans examen , a flétri sa mémoire sans preuves , n'a aucun pouvoir sur le suffrage impartial de la postérité (i). Les services de Stiliclîon sont grands et manifestes ; ses crimes, vaguement énoncés parla voix de la haine ou de l'adulation , sont pour le moins douteux et invraisemblables. Quatre mois environ après sa mort, un édit publié au nom d'Honorius , rétajjlit entre les deux empires la communication si long-temps interrompue par V ennemi public (2). On accusait le ministre, dont la gloire et la fortune étaient liées avec la prospérité publique, d'avoir livré l'Italie aux Barbares qu'il avait vaincus successivement à Pollentia, à Vérone et sous les murs de Florence. Son prétendu dessein de placer le diadème sur la tête de son fils Euchérius, ne pouvait avoir été conduit sans complice et sans préparations. Stilichon, avec de semblables vues , n'aurait pas laissé le futur empereur jusqu'à la vingtième année de sa vie dans le poste

chambellan Deuterius. Stilichon s'était assuré un appui dans la chambre à coucher de l'empereur ; et il est étonnant que sous un prince faible cet appui ne l'ait point sauvé.

(1) Orose (1. -vu, c. 38, p. 671, 572) semble copier les manifestes faux et \iolens que la nouvelle administration répandait dans les provinces.

(2) Voyez Cod. Thëod. , 1. vu , tit 16 , leg. l ; 1. ix , tit. 43, leg. 22. Stilichon est désigné par le nom àa prœdo publicus, qui employait ses richesses a(^ omnem ditandam, inquiétant dainque Barharicm.

50f HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

obscur de tribun des notaires, La haine d'Olympius attaqua jusqu'aux sentimens religieux de son rival; et le clergé , en célébrant dévotement le jour heureux qui en avait délivré presque miraculeusement l'Église , assura que si Euchérius eût régné, le premier acte de sa puissance aurait été de rétablir le culte des idoles et de renouveler les persécutions contre les chrétiens. Le fils de Stilichon avait cependant été élevé dans le sein du christianisme, que son père avait toujours professé et soutenu avec zèle(i). Le magnifique collier de Sérène venait de la déesse "Vesta(9.), et les païens abhorraient la mémoire d'un ministre sacrilège , qui avait livré aux flammes les livres prophétiques de la sibylle, regardés comme les oracles de Rome (3). La puissance et l'orgueil

(i) Saint Augustin lui-même est satisfait des lois promulguées par Stilichon contre les hérétiques et les idolâtres, lesquelles existent encore dans le Code. Il s'adresse à Olynipius , seulement pour en obtenir la confirmation. ( Baronius, Annal, ecclés. , A. D. 408 , n° 19- )

(2) Zosime , 1. v, p. 35 1. Nous pouvons observer, comme une preuve du mauvais goiit de ce siècle, la bizarre magnificence avec laquelle on décorait alors les statues.

(3) Voyez Rulilius Numatianus ( Itiner. , 1. 11 , p. ^i -60 ), à qui l'enthousiasme religieux avait dicté quelques vers élégans et expressifs. Stilichon dépouilla aussi les portes du Capitole des lames d'or dont elles étaient ornées, et lut une sentence prophétique gravée à la place qu'elles recouvraient (Zosime ,1. v , p. 352). Ces histoires sont ridicules; cependant l'accusation d'impiété, portée par Zosime , donne du poids à l'éloge qu'il accorde ensuite à regret aux vertus de ce' ministre.

DE l/lMPIRF, ROMAIN. CHYP. XXX. 5o5

<]€ StUichon firent tout son crime. Sa ge'ne'rcLise réj3Ug"nance à verser le sang de ses concitoyens paraît avoir contribué au succès de son indigne rival; et la postérité, pour dernière preuve du mépris que mérila t le caiactère d'Honorius, n'a pas daigné lui reprocher sa liasse ingratitude envers le protecteur de sa jeunesse et le soutien de son empiie.

Parmi ceux de ses protégés dont le rang et la Le poète lorlune ont mente 1 attention de leur siècle, notre curiosité se porte sur le célèbre poète Claudien, qui , après avoir joui de la faveur de Stilichon, fut entraîné dans la chute de son bienfaiteur. Les titres de tribun et de notaire lui donnaient un rang à la cour impériale. Par la puissante intervention de Sérène , il épousa une héritière opulente d'une province d'Afrique (i); et la statue de Claudien , élevée dans le Forum de Trajan , atteste le goût et la libéralité du sénat de Rome Ç'i). Lorsque l'éloge de Stilichon

(i)Aux noces d'Orphée (la comparaison est modeste), toutes les parties de la nature animée contribuèrent de quelques dons ; et les dieux eux-mêmes enrichirent leur favori. Claudien n'avait ni troupeaux , ni vignes , ni oliviers; l'opulente héritière possédait tous ces biens ; mais il porta en Afrique une lettre de recommandation de la part de Sérène , sa Junon , et il devint heureux. {^Epixt. 3 , ad Serenarn. )

(2) Claudien a pour cet honneur la sensibilité d'un homme qui le mérhc (^in prœfat. hcll. gct."). L'inscription sur marbre fut trouvée à Rome dans le quinzième siècle , et dans la maison de Pomponins-Laetus. La statue d'un poète infiniment supérieur à Claudien a dû être élevée diu'ant sa vie

5o6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

devint un crime, Claudien se trouva expose' à la vengeance d'un courtisan puissant, qui ne pardonnait pas à l'esprit du poète de s'être exerce à ses dépens. Il avait comparé, dans une épigramme, les caractères opposés de deux préfets du prétoire de l'Italie , et fait contraster le repos innocent du philosophe qui donne quelquefois au sommeil, ou peut-être à l'étude, des heures destinées aux affaires publiques , avec l'activité funeste d'un ministre avide et infatigable dans l'exercice de sa rapacité, « Peuples de Tltalie, dit Claudien , faites des vœux pour que Mallius veille sans cesse, et qu'Adrien dorme toujours (i)! » Ce reproche doux et amical ne troubla point le repos de Mallius; mais la cruelle vigilance d'Adrien épia l'occasion de se venger; et obtint sans peine, des ennemis de Stilichon , le (aible sacrifice d'un poète indiscret. Claudien se tint caché durant le tumulle de la révolution ; et , consultant plus les règles de la prudence que les lois de l'honneur, il envoya au

par des hommes de lettres , ses compatriotes et ses contemporains ; c'était un noble projet, (i) Voyez Épigramme 3o.

Mallius indiilget somno noctesquc dlesquc :

Insomiiis Phariiis sacra, profana , rapit. Omnibus, hoc, Italœ gentes , exposcite -vous,

Mallius ut Digilet , dormiat ut Pharius.

Adrien était un Pliarlen (d'Alexandrie). Voyez sa ^'ic dans Godefroy {^Cod. Thcod. , t. vi , p. 364). Mallius ne dormait pas toujours ; il a composé des dialogues écrits avec élégance, sur les systèmes grecs de la philosophie naturelle. ( Claudien , in Malt. Theod. consul. , 6 1 - 1 1 2. )

DE l'empire romain. CIIAP. XXX. 5o7

préfet ofTense' un humble et suppliant de'saveu en forme d'e'pître. Claudien déplore tristement l'imprudence où l'entraîna une colère insense'e; et, après avoir pre'sente à son adversaire les g-éne'reux exemples de la clémence des dieux , des héros et des lions, il ose espérer que le niag-nanime Adrien dédaignera d'écraser un infortuné obscur, suffisamment puni par la disgrâce et la pauvreté , et profondément affligé de l'exil, des tortures et de la mort de ses amis les plus intimes (i). Quels qu'aient été le succès de cette prière et la destinée du reste de sa vie, il est constant que, sous peu d'années, la mort réduisit le ministre et le poète à l'état d'égalité; mais le nom d'Adrien est presque inconnu , et on lit encore Claudien avec plaisir dans tous les pays qui ont conserve ou acquis laconnaissance de l'idiome latin. Après avoir balancé avec impartialité son mérite et ses défauts, nous devons avouer que Claudien ne satisfait ni ne subjugue la raison. Il serait difiicile de trouver dans ses œuvres un de ces passages cjui méritent l'épithète de sublime ou de pathétique. On n'y rencontre point de ces vers qui pénètrent l'àme ou agrandissent l'imagination. Nous chercherions en vain dans ses poëmes l'invention heureuse , ou la conduite ingénieuse d'une fable intéressante, ou la peinture juste et frappante des caractères et des situations de la vie réelle.

(i) Voyez la ])remière épître de Claudien. Elle trahit cependant la répugnance qnil voudiait caclier. L'ironie v\ l'indignation semblent percer dans quehiucs passages.

5o8 HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

Il publia en faveur de Stiliclion beaucoup de panégyriques et de satires, et le but de ces compositions servi les se trouva d'accord avec le penchant cju'il avait à sortir des bornes de la vérité et de la nature. Ces imperfections sont toutefois compensées , à quelques égards, par le mérite poétique de Claudien. Il avait le rare et précieux talent d'ennoblir le sujet le plus ignoble, d'orner le plus sec , et de varier le plus monotone. Son coloris, surtout dans les descriptions, est brillant et doux; et il manque rarement l'occasion de déployer, souvent même jusqu'à l'abus , les avantages d'un esprit orné , d'une imagination féconde , d'une expression facile et quelquefois énergique , enfin d'une versification toujours abondante et harmonieuse. A cet éloge indépendant des accidens de temps et de lieu , nous devons ajouter le mérite particulier qui sut vaincre les circonstances défavorables de sa naissance. Claudien était né en Egypte (i) , dans le déclin des arts et de l'empire. Après avoir reçu une éducation grecque , il acquit, dans la maturité de son âge, la connaissance et l'usage de la langue latine (2), s'éleva au-dessus de

(1) La vanité nalionaleen a fait un Florentin ou un Espagnol ; mais la première épître de Claudien atteste qu'il est ne à Alexandrie. (Fabricius, Bibl. lat. , t. m, p. 192-202, édil. Ernest. )

(2) Ses premiers vers latins furent composés sous le consulat de Probinus (A. D. SyS).

Romanos bibimiis primiim , te constdc , fontes Et /acier cessit ^raia Thaha togcc.

Outre ces épigrammes qui existent encore , le poète latia

DE l'empirk romain, chap. XXX. 609

ses faibles conleniporalns, et se plaça, après un intervalle de trois cents ans, au nombre des poètes de l'ancienne Rome (j).

a composé en grec les antiquités de Tarse, d'Anazarbe , de Beryte et de Nicée , etc. Il est plus aisé de remplacer la perte d'une belle poésie que celle d'une histoire authentique.

(1) Sfrada {^Prolusion , v , vi ) le place en concurrence avec Lucrèce, Virgile, Ovide, Lucain et Stace. Balthasar Castiglione est son grand admirateur. Ses partisans sont très-nombreux et fort passionnés; cependant les critiques sévères lui reprochent une profusion de fleurs exotiques et trop abondantes pour le dialecte latin.

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