‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 36 sur 44 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Révolte des Goths. Ils pillent la Grèce. Deux grandes invasions de l'Italie par Alaric et Radagaise. Ils sont repoussés par Stilichon. Les Germains s'emparent de la Gaule. Usurpation de Constantin en Occident. Disgrâce et mort de Stilichon.

Bévolte (les ^3i les sujcts de Romc avaient pu ignorer ce qu'ils A. B. 3j)5. devaient au grand Thëodose , la mort de cet empereur leur aurait bientôt appris avec combien de peines, de courage et d'intelligence, il était parvenu à soutenir l'édifice chancelant de la république. Il cessa de vivre au mois de janvier; et avant la fin de l'hiver de la même année, toute la nation des Goths avait pris les armes (i). Les auxiliaires barbares déployèrent leur étendard indépendant , et avouèrent hautement les hostiles desseins nourris depuis long-temps dans ces esprits féroces. Au premier bruit de la trompette , leurs compatriotes, que le dernier traité condamnait à vivre en paix de leurs travaux rustiques , abandonnèrent leurs ( ultures , et reprirent leur épée qu'ils avaient posée avec répugnance. Les barrières du Danube furent forcées, les sauvages guerriers de la Scythie sortirent de leuis forêts , et 1 extrême rigueur de llnver donna occà-

(i) Claudien parle clairemeiil de la révolte des Goths et du blorus de Constanlinople (;'« Rufin. , 1. il , 7-100); Zosime (I. V, p. 292); et Jornaiidès {De rch. getic, c. 29).

DE lViMpire Ronr\m. ciiap. xxx. 4^9 sion au poète de dire : « Qu'ils traînaient leurs enoimes chariots sur le vaste sein glace du fleuve indigné (i). » Les habitans infortunés des provinces au sud du Danube se soumirent à des calamités avec lesquelles vingt années d'habitude les avaient presque familiarisés. Des troupes de Bajbares, qui toutes se glorifiaient du nom de Goths, se répandirent irréguhèrement depuis les côtes de la Dalmatie jusqu'aux portes de Constantinople (2), L'interruption, ou du moins la diminution du subside accordé aux Goths par la prudente libéralité de Théodose, servit de prétexte a leur révolte. Cet affront les irrita d'autant plus, qu'ils méprisaient les timides fds de cet empereur; et leur ressentiment fut encore enveniuiç par la faiblesse ou par la trahison du ministre d'Arcadius. Les fréquentes vi;sites que Rufin faisait au camp des Barbares, son affectation à imiter leur appareil de guerre , parurent une preuve suffisante de

(l) • Al'd per tergaferocis

Danubli soUiiatii riiiint ; cxpertaque remis Pragunt stagna rôtis.

Claudiea et Ovide amusent souvent leur imagination à varier , par une opposition continuelle , les métaphores tirées lies propriétés de Veau liquide et de la glace solide. Ils ont dépensé beaucoup de faux bel esprit dans ce facile exercice.

(2) Saint Jérôme , t. i ,p. 26. Il tâche de consoler son ami Héliodore , évèque d'Altinum , de la perte de son neveu Népolien , par une récapitulation curieuse de tous les malheurs publics et particuliers de ces temps. ( ïiilemorit , Métn. eccL, t. XII , p. 200^ etc.)

43o HISTOIRE DE LA DECADENCE

sa correspondance criminelle ; et les ennemis de la nation , soit par reconnaissance ou par politique , exceptaient avec attention de la de'vastation ge'nérale les domaines de ce ministre détesté. Les Goîhs , au lieu d'obéir aveug^lément aux passions violentes de leurs différens chefs, se laissaient diriger par le génie adroit et profond d'Alaric. Ce général célèbre descendait de la noble race des Balti (i) , qui ne le cédait qu'à l'illustration royale des Amali. Il avait sollicité le commandement des armées romaines ; irrité du refus de la cour impériale, il résolut de lui faire sentir son imprudence et la perte qu'elle avait faite. Quelque espérance qu'eût pu concevoir Alaric de se rendre maître de Consfantinople , ce judicieux général abandonna bientôt une entreprise impraticable. Au milieu d'une cour divisée et d'un peuple mécontent , l'empereur Arcadius tremblait à la vue d'une armée de Goths ; mais les fortifications de la ville suppléaient au manque de valeur et de génie. Du côté de la terre et de la mer , la capitale pouvait

(i) Ballha ou Bold , Origo inirifica , dit Jornandès , c. ag. Celte race illustre fut long-temps célèbre en France , dans la province gothique de Septimanie ou Languedoc , sous la dénomination corrompue de Baux ; et une branche de celte famille forma depuis un établissement dans le royaume de Naples. (Grolius , in Prolegoin. ad Hist. Gothic. , p. 53.) Les seigneurs de Baux, près d'Arles, et de soixante -dix terres qui eu relevaient , étaient iidépendans des comtes de Provence. (Longuerue , Description de la France , t. i , p. 357.)

DE l'kmpire romain, ciiap. XXX. 43 1 aisément braver les traits impuissans et mal diriges d'une arme'e de Barbares. Alaric dédaigna d'opprimer plus long^-temps les peuples soumis et ruinés de la Thrace et de la Dacie, et il alla cbercher la gloire et la richesse dans une province échappée jusqu'alors aux ravages de la guerre (i).

Le caractère des officiers civils et militaires aux- Aimic

, , . marche ea

quels Rufin avait confie le gouvernement de la Grèce. Grèce, confirma les soupçons du public; et l'on ne " ' douta plus qu'il n'eût le dessein de livrer au chef des Goths l'ancienne patrie des sciences et de la liberté. Le proconsul Antiochus était le fils indigne d'un père respectable , et Gerontius, qui commandait les troupes provinciales, semblait plus propre à exécuter les ordres tyranniques d'un despote, qu'à défendre avec courage et intelligence un pays singulièrement fortifié par les mains de la nature. Alaric avait traversé sans résistance les plaines de Macédoine et de Thessalie jusqu'au pied du mont (Eta, dont les colhnes, escarpées et couvertes de bois, formaient une chaîne presque impénétrable à la cavalerie. Elles s'étendaient d'Orient en Occident jusqu'aux bords de la mer , et ne laissaient entre le précipice qu'elles formaient et le golfe Malien qu'un intervalle de trois cents pieds, qui se réduisait dans

(1) Zosime (1. v, p. 2q3 - Qgô ) esl le meilleur guide pour la conquête de la Grèce ; mais les passages et les al-; lusions de Ciaudien sont autant de traits de lumière pour l'histoire.

quelques endroits à une route e'troite où il ne pou* Yait passer qu'une seule voiture (i). Un général habile aurait facilement arrêté et peut-être détruit l'armée des Goths dans cette gorge desThermopyles, où Léonidas et ses trois cents Spartiates avaient glorieusement dévoué leur vie; et peut-être la vue de ce passage aurait-elle ranimé quelques étincelles d'ardeur militaire dans le cœur des Grecs dégénérés. Les troupes qui occupaient le détroit des Thermopyles se retirèrent , conformément à l'ordre qu'on leur avait donné, sans entreprendre d'arrêter Alaric ou de retarder son passage (2). Les plaines fertiles de la Phocide et de la Béotie furent bientôt couvertes d'une multitude de Barbares qui massacraient tous les hommes d'âge à porter les armes , et entraînaient avec eux les femmes, les troupeaux et le butin enlevé aux villages qu'ils incendiaient. Les voyageurs qui visitèrent la Grèce plusieurs années après, distinguèrent encore les traces durables et sanglantes de la marche des Goths; et la ville de Thèbes dut moins sa conservation à ses sept portes qu'à l'empressement qu'Alaric avait de s'emparer d'Athènes

(1) Comparez Hérodote ( vii , c. 176) et ïite-Live(xxxvT, i5). Ce passage étroit , qui défendait la Grèce, a probablement été élargi successivement par chacun des conquérans qui l'ont envahi.

(2) Il passa , dit Euuape {in Vit. Philosoph. , p. gS, édit. Commelin , iSgG), à travers le détroit des Terraopyles ; A<« rm TTwPkfti» ar«Ç!;A^jr ua-STi(^ ê'itt çu^in Kdt iTr^onfioTis sriaift

DE l'emPIKE ROIVÎAIN. CTIIP. XXX. l^'M)

el (lu port du Pirce. La même Impatience l'cngagi a k s'épargner, en offrant une capitulation, les longueurs et les dangers d'un siège; et dès que les Athéniens entendirent la voix de son héraut, ils consentirent à hvrer la plus grande partie de leurs richesses, pour racheter la ville de Minerve et ses hahitans. Le traité fut ratifié par des scrmens solennels , et ohservé réciproquement avec fidélité. Le prince des Goths entra dcins la ville , accompagné d'un petit nombre de troupes choisies. Il y prit le rafraîchissement du bain , accepta un repas magnifique cbez le magistrat, el affecta de montrer qu'il n'était point étranger aux usages des nations civilisées (i); mais tout le territoire de TAftique , depuis le promontoire de Sunium jusqu'i:! la ville de Mégare, fut la proie des flammes et de la destruction; et, si nous pouvons nous servir de la comparaison d'un philosophe conten^.porain, Athènes elle-même ressemblait à la peau vide et sanglante d'une victime offerte en sacrifice. La distance de Mégare à Corinllie n'excédait guère trente milles ; mais la mauvaise toute ^ dénomination expressive qu'elle porte encore chez les Grecs ,

(i) Pour me conformer à saint Jcrôme et à Claudien, j'ai tliaigii un peu le récit de Zosime, qui cherche à adoucir les calamités de la Grèce.

Nec fera Ceciopias tiaxissent vincula maties.

Synèse [fpist. J 56 , p. 27a, édil. de Petau) observe qu'Athènes, dotil il iiiiputt; u^s innilicurs à l'avarite du j)r()consul , était plus fameuse alors par son toniiiiercc de miel que jjar ses écoles de philosophie.

aurait été facilement rendue impraticable pour une arme'e d'ennemis. Les bois épais et obscurs du mont Cithéron couvraient l'intérieur du pays. Les rochers Scironiens qui bordaient le rivage semblaient suspendus sur le sentier étroit et tortueux, resserré dans une longueur de plus de six milles, le long des côtes de la mer (i). L'isthme de Corinthe terminait le passage de ces rochers si détestés dans tous les siècles ; et un petit nombre de braves soldats auraient facilement défendu un retranchement de cinq ou six milles , établi momentanément entre la mer d'Ionie et la mer Egée. Les villes du Péloponnèse, se fiant à leur rempart naturel, avaient négligé le soin de leurs murs antiques , et l'avarice des gouverneurs romains trahit cette malheureuse province après l'avoir épuisée (2). Argos , Sparte, Corinthe, cédèrent sans résistance aux armes des Goths, et les plus heureux des habitans furent ceux qui , premières victimes de leur fureur, évitèrent par la mort le spectacle affreux de leurs maisons en cendres et de

(1) Vallata mari Scironia rupes ,

Et duo continua connecteiis ocquora mura Isthmes, Claudien, De hell. getico , l88. Pausanias a décrit les rochers Scironiens (1. I , c. 44,p. 107, édit. Kuhn,), et nos voyageurs modernes , Wheeler ( p. 43G ) et Chandler ( p. 298 ) en ont aussi donné une description. Adrien rendit la route praticable pour deux voilures de front.

(2) Claudien {in Rufin. , 1. 11, 186, et De hell. geti'c. , 611, etc. ) peint vaguement , mais avec force , celte scène de dévastation.

TE l'empire romain, chap. XXX. 435 leurs familles dans les fers (1). Dans le partage des vases et des statues, les Barbares considérèrent plus la valeur de la matière que le prix de la main d'œuvre. Les femmes captives subirent les lois de la guerre, la possession de la beauté servit de récompense à la valeur, et les Grecs ne pouvaient raisonnablement se plaindre d'un abus justifié par l'exemple des temps héroïques (■à). Les descendans de ce peuple extraordinaire, qui avait considéré la valeur et la discipline comme les meilleures fortifications de Sparte , ne se rappelaient plus la réponse courageuse d'un de leurs ancêtres à un guerrier plus redoutable qu'Alaric : « Si tu es un dieu , tu n'opprimeras point ceux qui ne t'ont pas offensé; si tu n'es qu'un homme, avance, et tu trouveras des hommes qui ne te cèdent ni en force ni en cou-

(i) Tfis /nctKXftç Auvaot kx) rt7p««<f , etc. Ces superbes vers d'Homère ( Odyssée , I. v , 3o6 ) furent transcrits par un des jeunes captifs de Corinthe ; et les larmes de Mummius peuvent servir à prouver que si le grossier conquérant ignorait la valeur d'une peinture originale , il n'en possédait pas moins la véritable source du bon goût , un cœur bienv<;illant. (Plularque , Syrnposiac. , 1. ix, t. n^ p. 787 , édit. Wechel.)

(2) Homère parle sans cesse de la patience exemplaire des femmes captives , qui livrèrent leurs charmes et donnèrent même leurs cœurs aux meurtriers de leurs frères, de leurs pères , etc. Racine a représenté avec une délicatesse admirable une passion semblable daus le caractère d'Ériphile éprise d'Achille.

436 HISTOIRE DE LA. DÊCA.DENCE

rage (i). » Depuis les Thermopyles jusqu'à Sparte, le chef des Gotlis continua sa marche victorieuse sans rencontrer un seul ennemi de nature mortelle ; mais un des prosélytes du paganisme expirant assure avec confiance que la de'esse IMinerve, armée de sa redoutable égide, et Tombre menaçante d'Achille (2), défendirent les murs d'Athènes, et que l'apparition des divinités de la Grèce épouvanta le hardi conquérant. Dans un siècle fécond en miracles, il serait peut-être injuste de priver Zosime de celte ressource conin>une; cependant on ne peut se dissimuler que l'imagination d'Alaric était mal préparée à recevoir, soit éveillé, soit en songe, les visions de la superstition grecque. L'ignorant Barbare n'avait probablement jamais entendu parler ni des chants d'Homère , ni de la renommée d'Achille: et la foi chrétienne qu'il professait dévotement , lui enseignait à mépriser les divinités imaginaires de Rome et d'Athènes. L'invasion des Gollis , loin de venger l'honneur du paganisme, contribua, au moins accidentellement , à en anéantir les dernières traces , et les mystères de Gérés , qui subsistaient depuis dix-huit

(i) Plutarque {in Pyrrho , t. 11 ^ p. 47^ 5 édition Brian. ) donne la réponse littérale dans l'idiome laconique. Pyrrhus attaqua Sparte avec vingt-cinq mille hommes d^infanterie , deux mille chevaux et vingt-quatre éléphans; et la défense de celte ville sans fortifications fait un bel éloge des lois de Lycurgue , même au dernier période de leur décadence.

(2) Tel peut-être qu'Homère la si noblement représenté ( JUade , XX , 164).

DE l'empire romain. CIIAP. XXX. /{?)']

cents ans , ne survécurent point à la destruction d'P'Ieusis ni aux calamités de la Grèce (i).

Un peuple cjui n'attendait plus rien de ses armes, Alaric est

-, ••. . , ... . attaqué par

de ses dieux ni de son souverain , plaçait son unique stiiichon. et dernier espoir dans la puissance et la valeur du ' ^'"

géne'ral de l'Occident; Stiiichon, h qui Ton n'avait pas permis de repousser les destructeurs de la Grèce , s'avança pour les cliàtier (■?.). Il équipa une flotte nombreuse dans les ports de l'Italie , et ses troupes, après une heureuse navigation sur la mer dionie, déharquèient sur listhme auprès des ruines deCorinthe. Les bois et les montagnes de l'Arcadie devinrent le théâtre d'un grand nombre de combats douteux entre deux généraux dignes l'un de l'autre. La persévérance et le génie du Romain finirent par remporter; les Goths fort diminués par les maladies et par la désertion, se retirèrent lentement sur la haute montagne de Pholoé, près des sources du Pénée et des frontières de l'Élide , pays sacré et jadis exempt des calamités de la guerre (.'^>). Stiiichon assiégea le

(i)Euriape {in fit. Pldlosoph. , p. go-g 3 ) donne à entendre qu'une troupe de moines trahit la Grèce et suivit l'armée des Gollis.

(2) Pour la guerre de Stiiichon en Grèce, comparez le récit fidèle de Zosiiue (I. v , ]). 2i)5 , 296) avec le récit adulateur , mais curieux et détaillé , de Claudien ( i con<i. Su— lich. , 1. 1 , 172-1S6; IV cons\ Jlonor. , 459-487). Comme l'événement ne fut pas glorieux , il est habilement laissé dans l'ombre.

(3) Les troupes qui traversaient l'Élide quillaient leurs

camp des Barbares, de'tourna le cours de la rivière (i); tandis qu'ils souffraient les maux insuportables de la soif et de la faim , le gëne'ral romain , pour prévenir leur fuite , fit entourer leur camp d'une forte ligne de circonvallation ; mais , comptant trop sur la victoire , après avoir pris ses pre'cautions , il alla se délasser de ses fatigues en assistant aux jeux des théâtres grecs et à leurs danses lascives : ses soldats quittèrent leurs drapeaux , se répandirent dans le pays de leurs alliés et les dépouillèrent de ce qui avait échappé à l'avidité des Barbares. Il paraît qu'Alaric saisit ce moment favorable pour exécuter une de ces entreprises hardies , où le véritable génie d'un général se déploie avec plus d'avantage que dans le tumulte d'un jour de bataille. Pour se tirer de sa prison du Péloponnèse , il fallait passer à travers les retranchemens dont son

armes. Celte sécurité enrichit les Éléens , qui s'adonnaient à l'agriculture. Les richesses amenèrent l'orgueil ; ils dédaignèrent leurs privilèges et en furent punis. Polybe leur conseille de retourner dans leur cercle magique. Voyez an discours savant et judicieux que M. West a mis en tête de sa traduction de Pindare.

(i) Claudien [in iv cons. Honor., 480) fait allusion à ce fait sans nommer l'Alphée. ( 1 cons. Stilich, ,1.1, 1 85. )

Et Alpheus geticis augustus acerv'is

Tardior ad siculos eCiamnitm pergit amores.

Je supposerais cependant plutôt le Pénée , dont le cours faible roule dans un lit vaste et profond à travers l'Élide , et se jette dans la mer au-dessous de Cylléne. Il avait été joint à l'Alphée pour nettoyer les étables d'Augias. (Cellarius , t. 1 , p. 760 j Voyages de Chandler , p. 386. )

DE l'empire romain. CIIAP. XXX. 4^9

camp était environné, exécuter une marche difficile et dangereuse de trente mille jusqu'au golfe de Corinthe, et transporter ses troupes , ses captifs et son butin de l'autre côté d'un bras de mer, qui, dans l'endroit le plus étroit, entreRhium et la côte oppo- Aiaric se sée, est large d'environ un demi-mille (i). Ces opé- so^armée'e» rations furent sans doute secrètes, prudentes et ra-^'P"^®* pides , puisque le général romain apprit avec la plus grande surprise que les Gof lis, après avoir éludé tous ses efforts, étaient en pleine et paisible possession de l'importante province d'Epire. Ce malheureux délai donna le temps à Aiaric de conclure le traité qu'il négociait secrètement avec les ministres de Constantinople. La lettre hautaine de ses rivaux , et la crainte d'une guerre civile, forcèrent Stilichon à se retirer des états d'Arcadius, et à respecter dans l'ennemi de la république , le caractère honorable d'allié et de serviteur de l'empereur d'Orient.

Un philosophe grec, Synèse(2), qui visita Con- Alanc est stantinople peu de temps après la mort de Théodose, JJ^ ""^é^rl'i

(i) Strabon, 1. -vu , p. 617 ; Pline, Hist. natiir. , iv , 3 ; Wheeler , p. 3o8 ; Chandler , p. 276. Us mesurèrent de dif— férens points l'intervalle des deux côtes.

(2) Synèse passa trois ans (A. D. 397-400) à Constantinople , comme député de Cyrène à l'empereur Arcadius. II lui présenta une couronne d'or, et prononça devant lui ce discours instructif. {^Deregno, p. i-32, édit. dcPclau, 1612.) Le philosophe fut fait évtque de Ptolémaïs (A.D. 4lo),et mourut à peu près en /^So. Voyez ïillemont, Mém. ecclés., t. xn , p. 499-554 , G83-685.

44o nrSTOIRE DE LA DECADENCE

de l'illyrie a piibîi({i!eiiie!it énoiice des opinions libérales sur

orientale. ii'i ■ t ii'^iii'

A.D. 3o8. ^^^ devoirs des souverains et sur 1 état de la republique romaine, Il observe et déplore l'abus funeste que l'imprudente bonté du dernier empeieur avait introduit dans le service militaire. Les citoyens et les sujets acbetaient pour une somme d'arg^ent fixe, l'exemption du devoir indispensable de défendre la patrie , dont la sûreté se trouvait confiée à des Barbares mercenaires. Des fugitifs de la Scytbie possédaient et désbonoraient une partie des plus illustres dignités de l'empire. Leur jeunesse féroce dédaignait le joug" salutaire des lois , s'occupait plutôt des moyens d'envabir les ricbesses , que d'acquérir les arts d'un peuple qu'elle baissait et méprisait également ; et la puissance des Gotbs , semblable a la pierre de Pblégyas perpétuellement suspendue, menaçait toujours la paix et la sûreté de l'état qu'elle devait écraser un jour. Les moyens recommandés par Synt'se annoncent les sentimens d'un patriote liardi et zélé. Il exhorte l'empereur à ranimer la valeur de ses sujets par l'exemple de ses vertus et de sa fermeté, à bannir le luxe de la cour et des camps, à substituer à la place des Barbares mercenaires une armée d'hommes intéressés à défendre leurs lois et leurs propriétés ; il lui conseille d'arracher , dans ce moment de crise générale, l'ouvrier de sa boutique, et le philosophe de son école, de réveiller le citoyen indolent du songe de ses plaisirs, et d'armer, pour protéger l'agriculture , les mains rustiques des robustes laboureurs. Il excite le fils de Théodose à se

DE l'kRÎPIRE romain. CHAP. XXX. 44'

mettre ù la tête d'une telle arme'e qui mériterait le nom de romaine et en déploierait le courage; à attaquer la race des Barbares qui n'a d'autre valeur qu'une impétuosité peu durable , et à ne point quitter les armes qu'il ne les ait repoussés dans les déserts de la Scytlîie, ou réduits dans l'état de servitude où les Lacédémoniens tenaient précédemment les Ilotes (i). La cour d'Arcadius souffrit le zèle, applaudit à l'éloquence et négligea l'avis de Synèse. Peut-être le pbilosophe , en adressant à l'empereur d'Orient un discours vertueux et sensé qui aurait pu convenir au roi de Sparte , n'avait-il pas daigné songer à rendre son projet praticable dans les circonstances où se trouvait un peuple dégénéré ; peutêtre la vanité des ministres à qui les affaires laissent rarement le temps de la réflexion, rejeta- 1- elle connne ridicule et insensé tout ce qui excédait la mesure de leur intelligence , ou s'éloignait des formes et des préjugés établis. Tandis que le discours de Synèse et la destruction des Barbares faisaient le sujet général de la conversation , un édit publié à Constantinople déclara la promotion d'Alaric au rang de maître général de l'illyrie orientale. Les babifans des provinces romaines , et les alliés qui avaient respecté la foi des traités, virent avec une juste indignation récompenser si libéralement le destructeur de la Grèce et de l'Epire, Le Barbare victorieux fut reçu en qualité de magistrat légitime dans les villes

(i) Synèse, De rcgno , p. 21-26.

442 HISTOIRE DE LA DÉCA.DEWCE

qu'il assiégeait si peu de temps auparavant. Les pères dont il avait massacré les fils , les maris dtfnt il avait violé les femmes , furent soumis à son autorité , et le succès de sa révolte encouragea l'ambition de tous les chefs des étrangers mercenaires. L'usage qu'Alaric fit de son nouveau commandement annonce l'esprit ferme et judicieux de sa politique. Il envoya immédiatement aux quatre magasins ou manufactures d'armes offensives et défensives , Margus, Ratiaria , Naissus et Thessalonique , l'ordre de fournir à ses troupes une provision extraordinaire de boucliers , de casques, de lances et d'épées. Les infortunés habitans de la province furent contraints de forger les instrumens de leur propre destruction , et les Barbares virent disparaître l'obstacle qui avait quelquefois rendu inutiles les efforts de leur courage (i). La naissance d'Alaric , la renommée de ses premiers exploits et les espérances que l'on pouvait fonder sur son ambition , réunirent insensiblement sous ses étendards victorieux tout le corps de la nation des Et roi des Goths. Du Consentement unanime de tous les chefs barbares , le maître général de TlUyrie fut élevé sur

(i) Qui fondera rumpit

Ditatur : qui serval, eget : vastator Achivœ Gentis , et Epirum nuper populatus inukam Prœsidet Illyrico : j'am , quos obsedit, amicos Ingredicur inuros ; illis responsa datnrus Quorum conjugibus potitur, natosque peremit.

Claudlen , in Eutrop., 1. ii , 212. Alaric applaudit à sa propre politique ( Z>e bell. g'e^ , 533-543 ) dans l'usage qu'il fit de son autorité eu lUyrie.

DE l'empire romain, ciiap. XXX. 443 im bouclier, selon l'ancienne coutume, et proclame solennellement roi des Visigoths (i). Armé de cette double autorité , et posté sur les limites des deux empires, il faisait alternativement payer ses trompeuses promesses aux cours des deux souverains (2); mais enfin, il déclara et exécuta l'audacieuse résolution d'envabir l'empire d'Occident. Les provinces d'Europe , qui appartenaient à l'empire d'Orient , étaient épuisées ; celles de l'Asie étaient inaccessibles, et Constantinople avait bravé tous ses efforts. La gloire, la beauté , la richesse de l'Italie, qu'il avait visitée deux fois, lui firent ambitionner cette conquête; il se sentit flatté en secret de l'idée d'arborer l'étendard des Goths sur les murs de Rome , et d'enrichir son armée des dépouilles que trois cents triomphes y avaient rassemblées (3).

( I ) Jornandès , c. 29 , p. 65 1 . L'historien des Goths ajoute, avec une énergie qui lui est peu ordinaire : Cum suis delihcrans , suasit suo labore quœrere régna , quàrn alienis per olium subjacere.

(2) , . . Discors odiisque anceps civilibus orbts

Non sua vis tutata diu , dum fœdera fallax Liidit, et alterna perjuria 'venditat aulœ.

Ci.AUD. , de bell. getic. 565.

(3) Alpihus Italiœ ruptis penelrahis ad urbem. Celte prédiction authentique fut annoncée par Alaric ou au moins par Claudien (Z)e bell. getico , 547 ) sept ans avant l'événement; mais comme elle ne fut pas accomplie à l'époque qu'on avait imprudemment fixée , les traducteurs se sont sauvés à l'aide d'un sens ambigu.

ilfaitnne Le petit iioiTibre des faits (i) constates et l'incer-

ÎQvasioa en . ' .

Italie. titude des dates (a) ne nous permettent point de

donner des détails de la première invasion d'Alaric en Italie. La marche qu'il eut à faire, probablement depuis Tliessalonique jusqu'au pied des Alpes Juliennes , dans les provinces ennemies et belliqueuses de la Pannon'ie , son passage à travers ces montagnes fortifîe'es par des troupes et des retrancliemens , le sie'ge d'Aquilée et la conquête de l'Istrie et de la Vénétie, semblent lui avoir coulé beaucoup de temps. A moins que ses opérations n'aient été conduites avec beaucoup de lenteur et de circonspection , la longueur de l'intervalle donnerait a penser qu'avant de pénétrer dans le cœur de l'Italie , le roi des Gotlis se retira vers les bords du Danube et recruta son armée d'un nouvel essaim de Barbares. Puisque les principaux événemens publics échappentaux recherches de l'bistorien , on lui permettra de contempler

(i) Nos meilleurs matériaux sont neuf cent soixante-dix vers de Claudien , dans le poème De bell. getico , et au commencement de celui qui célèbre le sixième consulat d'Honorius. Zosinie garde le plus profond silence , et nous sommes l'éduils aux parcelles que nous pouvons tirer d'Orose et des Chroniques.

(2) Malgré les fortes erreurs de Jornandès , qui confond les différentes guerres d'Alaric en Italie (c. 29), sa date du consulat de Slilichon et d'Aurélien mérite confiance. Il est certain d'après Claudien {f'oy. Tillemont, Hist. des einper., t. V, p. 804) , que la bataille de PoUentia se donna A. D. 408 ; mais nous ne pouvons pas aisément remplir l'intervalle.

DE l'empire EOMAIN. CHAP. XXX. 44 5

un moment l'influence des armes d'Alaric sur la fortune de deux particuliers obscurs, un prêtre d'Aquilée et un laboureur des environs de Vérone. Le savant Rufin ayant été sommé par ses ennemis de comparaître devant un synode romain (i), préféra sagement les dangers d'une ville assiégée, dans l'espérance qu'il éviterait parmi les Barbares la sentence exécutée sur un autre hérétique, qui, à la requête des mêmes évêques , venait d'être cruellement fouetté et condamné à un exil perpétuel dans une île déserte (2). Quant au vieillard (3), qui avait coulé des jours simples et innocens dans les environs de Vérone , il n'avait pas la moindre notion des querelles des rois ni des évêques. Ses désirs , son savoir et ses plaisirs étaient renfermés dans le cercle

(1) Tantum Romonœ urbis jucUcluinfugis , ut magis ohsidionem barbaricam , quàin pacatœ urbis judiciui/i velis sustinere. Saint Jérôme, t. 11, p. aSg. llufin sentit son danger personnel. La \ille paisible où on voulait l'attirer était échauffée par la furieuse Marcella et le reste de la faction de saint Jérôme.

(2) Jovinien , l'ennemi des jeûnes et du célibat, qui fut persécuté et insulté par le violent saint Jérôme. Remarques , de Jortin , vol. iv , p, lo/j , etc. Voyez l'Édit original de son bannissement danslefOïft'(/<^' Théodnse , 1. xvi , tit. 5, leg, 43.

(3) Cette épigramme Ule Sene Kcronensi , qui suburbiuin nusquam egressus est) est une des premières et des plus agréables compositions de Claudien. L'imilalion de Cowley ( édit. de Hurd, vol. 11, p. 2/(1 ) présente quelques traits heureux et naturels; mais elle est fort inférieure au tableau original, qui est évidciumenl fait d'après nature.

étroit de la petite ferme qu'il tenait de son père; et

un bâton soutenait alors ses pas chancelans sur le sol témoin des jeux de son enfance. Mais son humble et rustique félicité , que Claudien décrit avec autant de naïveté que de sentiment , n'était point à l'abri des calamités de la guerre. Ses arbres, ses vieux contemporains (i), risquaient de se trouver enveloppés dans l'incendie général du canton. Un détachement de cavalerie barbare pouvait anéantir d'un moment à l'autre sa famille et sa chaumière; et Alaric avait la puissance de détruire un bonheur dont il ne savait pas jouir et qu'il ne pouvait pas procurer. « La Renommée, dit le poète, déployant ses ailes avec terreur , annonça au loin la marche de l'armée barbare et remplit l'Italie de consternation. » Les frayeurs de chaque individu augmentaient en proportion de sa fortune; et les plus timides, embarquant d'avance leurs effets, méditaient de se retiter en Sicile ou sur la côte d'Afrique. Les craintes et les reproches de la superstition ajoutaient à la détresse publique (2).

(i) Ingentem ineminit parvo qui'germine qnercum yEquœvumque •vidée cortsenuisse nemus.

A neighbonrinp wood born witli himself he sees. And loves his old couteniporary trees.

COWLKT.

« Il voit près de sa demeure un bois né en même temps que lui , et en chérit les vieux arbres , ses contemporains. »

Dans ce passage, Cowley est peut-être supérieur à son original ; et le poète anglais , qui était un bon botaniste , a déguisé les chênes sous une dénomination plus générale.

(2} Claudien , De hell. , getic. , 199 266. Il peut paraître

l^E l'empire romain. CHAP. XXX. 44?

chaque Instant donnait naissance à des contes absurdes et horribles , à d'étranges récits d'armemens tenant du prodige: les païens déploraient qu'on eût négligé les augures et supprimé les sacrifices; mais les chre'tiens mettaient leur espoir dans la puissante intercession des saints et des martyrs (i).

L'empereur ne se distinguait pas moins de ses sujets par l'excès de sa frayeur que parla supériorité de son rang. Élevé dans l'orgueil et le faste de la royauté , il avait toujours été loin de soupçonner qu'un mortel fut assez audacieux pour troubler le repos du successeur d'Auguste. Ses flatteurs lui dis- Honorins

,v ,1 . , V Al • abandonne

Simulèrent le danger jusqu au moment ou Alaric ap- Milan. proclia du palais de Milan; mais lorsque le bruit de la guerre parvint aux oreilles du jeune monarque , au lieu de courir aux armes avec le courage ou du moins l'impétuosité de son âge, il montra le plus grand empressement à suivre l'avis des courtisans timides qui lui proposaient de se retirer avec ses fidèles serviteurs dans une des villes du fond de la Gaule. Stilichon (2) eut seul le courage et l'autorité

prolixe ; mais la terreur et la superstition occupaient une place considérable dans l'iniaginalion des Italiens.

(i) D'après le passage de S.Paulin, produit par Baronius ( Annal, eccl. , A. D. 4o3, n°. 5i ) , il paraît évident que l'alarme s'était répandue dans toute l'Italie, jusqu'à Noie en Cainpagnie, où ce célèbre pénitent avait fixé sa résidence.

(2) Solux erat Stilichon., etc. Tel est l'éloge exclusif qu'en fait Claudien, sans daigner excepter l'empereur. De belL

4/|8 HISTOIRE Di: LA DECADENCE

de s'opposer à une démarche honteuse qui aurait abandonne Rome et l'Italie aux Barbares ; mais comme les troupes du palais avaient e'té de'tache'es récemment sur la frontière de Rhétie , comme la ressource des nouvelles levées n'offrait qu'un secours tardif et précaire , le général de l'Occident ne put faire d'autre promesse que celle de reparaître dans très-peu de temps, si la cour de Milan consentait à tenir ferme durant son absence , avec une armée suffisante pour repousser Alaric. Sans perdre un seul moment dans une circonstance où ils étaient tons si intéressans pour la sûreté publique, le brave Stilichon s'embarqua sur le lac Laurien, gravit au milieu de l'hiver, tel qu'il se fait sentir dans les Alpes, les montagnes couvertes de neige et de glace, et réprima, par son apparition inattendue, les ennemis qui troublaient la tranquillité de la Rhétie (i). Les Barbares, peut-être quelques tribus des Allemands, respectaient la fermeté d'un chef qui leur parlait encore du ton d'un commandant , et regardèrent comme une preuve d'estime et de confiance le choix qu'il fit d'un nombre de guerriers parmi leur plus brave jeunesse. Les cohortes délivrées du voisinage de l'ennemi joignirent sur-le-champ l'étendard impérial ; et Stilichon fit passer des ordres dans tous

gel. , 267. Combien ne fallait-il pas qu'Honorius fût méprise, même dans sa propre cour !

(i) L'aspect du pays et la hardiesse de Stilichon sont supérieurement décrits , De bcll, gctic. , 3 j,o- 363.

DE l'empire romain, cuap. XXX. 449 les pays de l'Occident pour que les troupes les plus éloignées accourussent à grandes journées défendre Honorius et l'Italie. Les forts du Rhin furent abandonnés , et la Gaule n'eut pour garant de sa sûreté que la bonne foi des Germains et la terreur du nom romain : on rappela même la légion statiotmée dans la Grande-Bretagne pour défendre le mur qui la séparait des Calédoniens du nord (i); et un corps nombreux delà cavalerie des Alains consentit à s'engag^er au service de l'empereur, qui attendait avec anxiété le retour de son général. La prudence et rénergie de Stiliclion brillèrent dans cette occasion qui fit paraître en même temps la faiblesse de l'empire alors sur le penchant de sa ruine. Les légions romaines , dégénérées peu à peu de la discipline et de la valeur de leurs ancêtres, avaient été exterminées dans les guerres civiles et dans celles des Golhs ; et il parut impossible de rassembler une armée pour la défense de l'Italie sans épuiser et exposer les provinces.

En abandonnant son souverain sans défense dans Hononas

est poursnivi

son palais de Milan , Stiliclion avait sans doute cal- etassiégép»r

I ' I 1 1 11- ^ lesGoths.

cuie le terme de son absence, la distance ou se trou-

(i) Kenit et extremis legio prœtenta Britannis , Quœ Scoto datfrena truci.

De bail. get. 416.

Cependant la marche la plus rapide d'Edimbourg ou de Newcastle à Milan, aurait demandé plus de temps que Claudien ne semble en accorder pour toirte la durée de la guerre des Golhs.

45o HISTOIRE DE LA DÉCADE5CE

vait encore l'ennemi, elles obstacles qui devaient retarder sa marche. Il comptait principalement sur la difficulté' du passage des rivières d'Italie , l'Adige , le Mincio, l'Oglio et l'Adda , qui enflent prodigieusement en hiver par la fonte des neiges et par les pluies dans le printemps (i), et deviennent des torrens impétueux ; mais le hasard voulut que la saison fût très-sèche , et les Goths traversèrent sans obstacle des lits vastes et pierreux au milieu desquels se faisait remarquer à peine un faible filet d'eau. Un fort détachement de leur armée s'empara du pont et assura le passage de l'Adda ; et lorsque Alaric approcha des murs ou plutôt des faubourgs de Milan , il put jouir de l'orgueilleuse satisfaction de voir fuir devant lui l'empereur des Romains. Honorius, accompagné d'une faible suite de ses ministres et de ses eunuques , traversa rapidement les Alpes avec le dessein de se réfugier dans la ville d'Arles , dont ses prédécesseurs avaient souvent fait leur résidence; mais il avait à peine passé le Pô (2), qu'il fut atteint

(1) Tout voyageur doit se rappeler l'aspect de la Lombardie ( Voyez Fontenelle , t. v , p. 279 ) , qui est si souvent tourmentée par les crues abondantes et irrégulières des eaux. Les Autrichiens devant Gènes campèrent dans le lit de la Polcevera qui était à sec. « Ne sarebhe ^ dit Muratori, mai passato permente aqiié' buoni Alleinanni , che quel picciolo

torrente potesse , per cosi dire in un instante cangiarsi in un terribil gigante. » Annal. cVltal. , t. xvi , p. Zl 43. Milan^ 1 753, édit. in- 8°.

(2) Claudien n'éclaircit pas bien cette question, où était

DE l'empire romain. CHAP. XXX. 4^5

par la cavalerie des Barbares (i). Un danger si pressant l'obligea de cbercber une retraite dans les fortifications d'Asti, ville de la Ligurie ou du Piémont, situe'e sur les bords du Tanaro (a). Le roi des Gotbs forma immédiatement et pressa sans relâche le siège d'une petite place qui contenait une si riche capture et qui ne semblait pas capable de faire une longue résistance. Lorsque l'empereur assura depuis qu'il n'avait jamais éprouvé l'impression de la peur, cette fanfaronnade n'obtint probablement pas la confiance même de ses courtisans (3). Réduit à la dernière extrémité , presque sans espérance et ayant déjà reçu des offres insultantes de capitulation , Honorius fut délivré de ses craintes et de sa captivité par l'approche et bientôt parla présence du héros si long-temps attendu. A la tête d'une avant-garde choisie , Stilichon

Honorius lui-même ? Cependant la fuite est prouvée par la poursuite ; et mes opinions sur la guerre des Goths sont justifiées par les critiques italiens , Sigonius , ( t. i , part. 2, p. 369 , De imper, occid. , 1. x ) et Muratori ( Annali d'Italia., t. IV, p. 45).

(i) On peut trouver une des routes dans les Itinéraires , p. 98-228-294 , avec les notes de Wesseling. Asti était située à quelques milles sur la droite.

(2) Asta ou Asti, colonie romaine , est à présent la capitale d'un très-beau comté , qui passa dans le seizième siècle aux ducs de Savoie. ( Leandro Alberti, Z)e^mz/o«e d'Italia , p. 3b2.)

(3) Nec me timor impulit ullus. Il pouvait tenir ce langage orgueilleux à Rome l'année suivante , lorsqu'il était a cinq cents milles de la scène du danger (vi cons. Honor. 449)

passa l'z^dda à la nage , pour économiser le temps qu'il aurait perdu à l'attaque du pont. Le passage du Pô présentait moins de difficultés et de danger; et l'heureuse audace avec laquelle il se fit route à travers le camp des ennemis pour s'introduire dans Asti , ranimèrent l'espoir et rétablirent l'honneur des Romains. Au moment de saisir le fruit de ses victoires , le général des Barbares se vit peu à peu investi de tous côtés par les troupes de l'Occident qui débouchaient successivement par tous les passages des Alpes. Ses quartiers furent resserrés et ses convois enlevés, et les Romains commencèrent avec activité à former une ligne de fortifications dans lesquelles l'assiégeant se trouvait lui-même assiégé. On assembla un conseil mihtaire composé des chefs à la longue chevelure , des vieux guerriers enveloppés de fourrures, et dont l'aspect était rendu plus imposant par d'honorables cicatrices ;après avoir pesé la gloire de persister dans leur eut reprise et l'avantage de mettre leurs dépouilles en sûreté, tous opinèrent prudemment de se retirer tandis qu'il en était encore temps. Dans cet important débat , Alaric déploya le courage et le génie du conquérant de Rome. Apres avoir rappelé à ses compagnons leurs exploits et leurs desseins, il termina son discours énergique par une protestation solennelle et positive de trouver en italie un trône ou un tombeau (i).

( i) Hanc ego vel victor regno , vel morte tencbo

Victus , hnmum.

Les harangues {De heïl. get. , 479-549) du Nestor et de

DE l'empire romain. CHAP. XXX. 4^^

L'indiscipline des Golhs les exposait continuelle- Bataille de

, , . . !• 1 1 • • 1 Pollenlia.

nient a des surprises ; mais au lieu de choisir le mo- a. d. 4o3. ment où ils se livraient aux excès de Tintempérance, ^9™^"- Stiliclion résolut d'attaquer les dévots barbares tandis qu'ils ce'lébraient pieusement la fête de Pâques ( i). L'exécution de ce stratagème, que le clergé traita de sacrilège, l'ut confiée à Saul, barbare et païen, qui avait cependant servi avec distinction parmi les généraux vétérans de Théodose. La charge impétueuse de la cavalerie impériale jeta le désordre et la confusion dans le camp des Goths (ju'Alaric avait assis dans les environs de Pollentia (2) ; mais le génie de leur intrép'ide général rendit en un instant à ses soldats un ordre et un champ de bataille ; et après le premier instant de la surprise,, les Barbares, persua-

l'Achille des Goths sont énergiques, parfaitement adaptées à leurs caractères et aux circonstances , et non moins fidèles peut-être que celles de Tite-Live.

(i) Orose (1. VII, c. 3/) est irrité de l'impiété des Romains, qui attaquèrent de si pieux chrétiens le dimanche de Pâques. On offi-ait cependant alors des prières à la châsse de saint Thomas d'Édesse , pour obtenir la destruction du brigand arien. F0jezTiUem.ont[HisLdesemper., t. v, p. 629), qui cite une homélie attribuée mal à propos à saint Chrysostôrae.

(2) Les vestiges de Pollentia se trouvent à vingt -cinq milles au sud-est de Turin. Urbs , dans les mêmes environs, était une maison de chasse des rois de Loinbardie , où se trouvait une rivière du même nom , qui justifia la prédiction : « Penctrabis ad Urbciii. « (Cluv., Italia antiqua ^ t. \,

des que le Dieu des chrétiens combattrait pour eux, se sentirent aniine's d'une force qui ajoutait à leur valeur ordinaire. Dans ce combat , long-temps soutenu avec un courage et un succès e'gal , le chef des Alains , dont la petite taille et l'air sauvage recelaient une âme magnanime , prouva l'injustice des soupçons forme's contre sa fide'lité par le courage avec lequel il combattit et mourut pour les Romains, Claudien a conservé imparfaitement dans ses vers la mémoire de ce vaillant barbare dont il célèbre la gloire sans nous apprendre son nom. En le voyant tomber , les escadrons qu'il commandait perdirent courage et prirent la fuite , et la défaite de l'aile de cavalerie aurait pu décider la victoire en faveur d'Alaric , si Stilichon ne fût pas promptement arrivé à la tête de toute Tinfanterie romaine et barbare. Le génie du général et la valeur des soldats surmontèrent tous les obstacles; et sur le soir de cette sanglante journée , les Goths se retirèrent du champ de bataille; leurs retranchemens furent forcés; le pillage du camp et le massacre des Barbares payèrent quelques-uns des maux dont ils avaient accablé les sujets de l'empire (i). Les vétérans de l'Occident s'enrichirent des dépouilles magnifiques de Coryn-

(i) Orose cherche , par des expressions ambiguës, à faire entendre que les Romains furent vaincus : « Pugnantes vtcimus , victores vicd siimus . » Prosper (//z C/iron.) en fait une bataille sanglante et douteuse ; mais les (crivains des Colhs, Cassiodore {in Chrnn. ) et Jornandès ( De rcbiis gct. , c. 29}, prétendent à une victoire décisive.

DE l'empire romain, chap. XXX. 455 the et d'Argos; et Tepouse d'Alaric, qui attendait impatiemment les bijoux précieux et les esclaves patriciennes que lui avait promis son mari (i ), réduite en captivité , se vit forcée d'implorer la clémence d'un insolent vainqueur. Des milliers de prisonniers échappés des chaînes des Barbares, allèrent porter dans toutes les villes de l'Italie les louanges de leur libérateur. Le poète Claudien, qui n'était peut-être que l'écho du public, compara le triomphe de Stilichon (2) à celui de JMarius qui , dans le même canton de l'Italie, avait attaqué et détruit une armée des Barbares du Nord. La postérité pouvait aisément confondre les ossemens gigantesques et les casques vides des Gothsavec ceux des Cimbres, et élever sur la même place un trophée commun aux deux illustres vainqueurs des deux plus formidables ennemis de Rome (3).

( i) Démens Ausonidum gemmata monilia matrum, Romanasque allâfamulas cervice petebat.

Debell. get. 627.

(2) Claudien {De hell. getic. , 580-647) et Prudence {in Symmach. , 1. 11 , 694"? 19) célèbrent sans ambiguïté la victoire des Romains à Pollentia. Ils sont poètes et parties ; cependant les témoins les plus suspects méritent quelque confiance quand ils sont retenus par la notoriété récente des faits.

(3) La péroraison de Claudien est énergique et élégante ; mais il faut entendre l'identité du champ de bataille des Cimbres et celui des Golhs (de même que le PhilippL de Virgile , Géorgie. 1 , 4.90 ) , selon la géographie vague et peu certaine des poètes. Verceil et Pollentia sont à soixante mille»

/j56 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Retraite Claudieii (i) a prodigué son éloquente adinira-

hardiedA- . , . . .

laric. tion à la victoire de Pollentia , qu'il célèbre comme

le jour le plus glorieux de la vie de son patron ; mais sa muse partiale accorde à regret des éloges moins commandés au caractère d'Alaric. Quoiqu'il charge son nom des injurieuses épithètes de pirate et de brigand , auxquelles purent si bien prétendre les conquérans de tous les siècles, le chantre de Stilichon est forcé d'avouer qu'Alaric possédait cette invincible force d'âme qui, toujours supérieure à la fortune, tire de nouvelles ressources du sein de l'adversité. Après la défaite totale de son infanterie, il s'échappa , ou plutôt se retira du champ de bataille avec la plus grande partie de sa cavalerie encore en bon ordre et peu endommagée. Sans perdre le temps à déplorer la perte irréparable de tant de braves compagnons, il laissa aux ennemis victorieux la liberté d'enchaîner les images captives d'un roi des Goths (2), et résolut de traverser les passages

l'une de l'autre, et la distance est encoi'e \)\us grande si les Cirabres furent vaincus dans la vaste et stérile plaine de Vérone. (Mafffti, Verona illustrât a , part, i , p, 5.4-62. )

(i) 11 est indispensable de suivre Claudien et Prudence avec circonspection, pour réduire l'exagération et extraire de ces poètes le sens historique.

(2) Et gravant en airain ses frêles avantages. De mes états conquis enchaîner les images.

Cet usage d'exposer en triomphe les images des rois et des provinces , était très-«familier aux Romains. Le buste de Mithridate , haut de douze pieds , était d'or massif. (Freinshera, Supplément de Tite-Livc , cm 5 47- )

DE l'jiMPIRK romain. CfIA.P. XXX. 4^7

abandonnes des Apennins , de ravager la fertile Toscane et de vaincre ou de mourir aux port^ de Rome. L'infatigable activité' de Stilichon sauva la capitale ; mais il respecta le désespoir de son ennemi ; et au lieu d'exposer le salut de Tétat au liasard d'une seconde bataille , il proposa de payer la retraite des Barbares. Le généreux et intrépide Alaric aurait rejeté avec mépris et indignation la permission de se retirer et l'offre d'une pension, mais il n'exerçait qu'une autorité limitée et précan^e sur des cbefs indépendans , qui l'avaient élevé, pour leur propre intérêt, au-dessus de ses égaux. Ces cbefs n'étaient plus disposés à suivre un général malbeureux ; et plusieurs d'entre eux inclinaient à traiter personnellement avec le ministre dHonoriife. Le monarque se rendit au vœu de ses peuples, ratifia le traité avec l'empire d'Occident, et repassa le Pô avec les restes de l'armée florissante qu'il avait conduite en Italie. Une partie considérable de troupes romaines veilla sur ses mouvemens , etStilicbon, qui entretenait une correspondance secrète avec quelques cbefs des Barbares, fut ponctuellement instruit des desseins formés dans le camp et dans les conseils d'Alaric. Le roi des Gotbs , jaloux de signaler sa retraite par quelque coup de main bardi.et avantageux , résolut de s'emparer, de la ville de Vérone , qui sert de clef au principal passage des Alpes rbétiennes; et , dirigeant sa marcbe à travers le territoire des tribus germaines, dont l'alliance pouvait réparer les pertes de son armée , d'attaquer la Gaule du côté du Rbin

et d'envahir ses riches provinces sans défiance. Ne se doLUant point de la trahison qui avait déjà déconcerté ce sage et hardi projet', Alaric s'avança vers les passages des montagnes , qu'il trouva occupés par les troupes impériales; et dans le même instant son armée fut attaquée de front, sur ses flancs et sur ses derrières. Dans cette action sanglante , à une très-petite distance des murs de Vérone, les Goths firent une perte égale à celle de la défaite de Pollentia , et leur intrépide commandant , qui dut son salut à la vitesse de son cheval , aurait inévitablement été pris mort ou vif, si l'impétuosité indisciplinable des Alains n'eût pas déconcerté les précautions du général romain. Alaric sauva les débris de son armée sifr les rochers voisins , et se prépara courageusement à soutenir un siège contre un ennemi supérieur en nombre , qui l'environnait de toutes parts ; mais il ne put parer au besoin impérieux de subsistances, ni éviter la désertion continuelle de ses impatiens et capricieux Barbares. En celte extrémité , il trouva encore des ressources dans son courage ou dans la modération de son ennemi , et sa retraite fut regardée comme la délivrance de l'Italie (r). Cependant le peuple et même le clergé , également incapables de juger de la nécessité de la paix ou de la guerre , blàmè-

(i ) La guerre gothique et le sixième consulat d'Honorins lient ensemble ^assez obscurément les défaites et la retraite d' Alaric.

DE l'empire romain. CHAP. XXX. 4^9

rent hautement la politique de Stiliclion qui lais- .sait continuellement échapper un ennemi dangereux qu'il avait vaincu si souvent et tant de fois environné. Le premier moment après la délivrance est consacré à la joie et à la reconnaissance; l'ingratitude et la calomnie s'emparent promptement du second (i).

L'approche d'Alaric avait effrayé les citovens de ^ Triompbe

,, . . , , Il ' •! -in V trUoDorius à

Rome, et 1 activité avec laquelle ils travaillèrent a Rome. réparer les murs de la capitale , annonça leurs craintes et le déclin de l'empire. Après la retraite des Barhares , on prescrivit à Honorius d'accepter l'invitation respectueuse du sénat , et de céléhrer dans la ville impériale l'époque heureuse de la défaite des Goths et de son sixième consulat (2). Depuis le pont Milvius jusqu'au mont Palatin, les rues et les faubourgs étaient remplis par la foule du peuple romain qui, depuis cent ans, n'avait joui que trois fois de l'honneur de contempler son souverain. En fixant leurs regards sur le char dans lecjuel Stilichon accompagnait son auguste pupille , les citovens applaudissaient sincèrement à la magnificence d'un triomphe

(l) Taceo de Alarico sœpe victo , sœpe concluso , sein-

perque diinisso. Orose , 1. vu, c. 87 , p.Çôy. Claudien (\'i cons. Honor. 32o) tire le rideau en présentant une fort belle image.

(a) Le reste du poëine de Claudien , sur le sixième consulat d'Honorius , donne la description du voyage , du triomphe et des jeux , 33o-6Bo.

46o HISTOIRE DE LA DÉCADEIS'CE

qui n'était point souille de sang romain comme celui de Constantin ou de Théodose. Le cortège passa sous un arc fort e'ievé , et construit exprès pour celte cérémonie ; mais moins de sept ans après , les Goths , vainqueurs de Rome , ont pu lire la fastueuse inscription de ce monument , qui attestait la défaite et la destruction totale de leur nation (i). L'empereur résida plusieurs mois dans la capitale , et sa conduite fut dirigée avec le plus grand soin , de manière à lui concilier l'affection du clergé , du sénat et du peuple romain. Le clergé fut édifié de ses fréquentes visites , et de la libéralité de ses dons aux châsses des saints apôtres. î.e sénat, qui avait été dispensé de Thumiliante obligation de précéder à pied , selon l'usage, le char de l'empereur durant la marche triomphale , fut traité avec le respect décent que Stilichon affecta toujours pour cette assemblée. Le peuple parut flatté de l'affabilité dHonorius , et de la complaisance avec laquelle il assista plusieurs fois aux jeux du cirque , célébrés dans cette occasion avec une magnificence qui pouvait les rendre dignes d'un tel spectateur. Dès que le nombre fixe de courses de chars était accompli, la décoration changeait; une chasse d'animaux sauvages offrait un spectacle

(i) Voyez l'inscription dans l'iiistoire îles anciens Germains par Mascoii (viii ,12). Les expressions sont positives et imprudentes : Getarum nationem in oinne œvuui dovutam , etc. ^

DE l'empire romain. CHAP. XXX. 4^1

brillant et varie, et se terminait par une danse militaire , qui , d'après la description de Claudien, paraît ressembler aux tournois modernes.

Dans ces jeux célèbres par Honorius , le sang des Les giadia-

, ,. .,, 1 1 ••> r • 1^ 7 • 1 /^ ^^°''* abolis.

gladiateurs souilla pour la dernière lois 1 amphithéâtre de Rome (i). Le premier des empereurs chre'tiens avait eu la gloire de publier le premier e'dit qui condamna ces jeux où Ton avait fait un art et un amusement de Teffusion du sang humain (2) ; mais cette loi bienfaisante , en annonçant les vœux du prince, ne réforma pas «n si antique abus qui dégradait une nation civilisée au-dessous d'une borde de cannibales. Plusieurs centaines, peut-être des milliers de victimes périssaient tous les ans dans le's grande^ villes, et le mois de décembre, plus particulièrement consacré aux combats des gladiateurs, offrait régulièrement aux yeux des Romains enchantés ces barbares et sanglans -spectacles. Tandis que la victoire de Pollentia excitait les transports de la joie publique, un poète chrétien exhorta l'empereur à détruire de son autorité un usage barbare qui s'était perpétué malgré les cris de la religion et de l'humanité (3). Les repré-

(1) Sur l'horiible mais curieux sujet des gladiateurs , consultez les deux livres des Saturnales de Lipse , qui , en qualité d'antiquaire , est disposé à excuser les usages de Tanliquité , t. m , p. 483-545.

(2) Codex Theodos. , 1. xv , tit. 12 , Icg. i . Le Commentaire de Godefroy offre une grande abondance de matériaux ( t. v, p. 396) pour l'histoire des Gladiateurs.

(3) Voyez la Péroraison de Prudence [in Sjin/nac/i., 1. ji,

/l6l HISTOIRE DE LA DECADENCE

senlations pathétiques de Prudence furent moins effi-caces que la ge'ne'reuse audace de saint Te'lémaque , moine asiatique , dont la mort fut plus utile au genre bf humain que ne l'avait été sa vie (i). Les Romains

s'irritèrent de voir interrompre leurs plaisirs , et e'crasèrent sous une grêle de pierres le moine imprudent qui était descendu dans l'arène pour séparer les gla diateurs : mais la fureur du peuple s'éteignit promptement ; il respecta la mémoire de saint Télémaque qui avait mérité les honneurs du martyre , et seso mit sans murmure à la loi par laquelle Honorius abolissait pour toujours les sacrifices humains des amphithéâtres. Les citoyens, qui chérissaient les usages de leurs ancêtres , alléguaient peut-être que les derniers restes de l'ardeur martiale se conservaient dans cette école d'intrépidité, qui accoutumait les Romains à la vue du sang et au mépris de la mort. Vain et cruel préjugé si honorablement réfuté par la valeur de l'ancienne Grèce et de l'Europe moderne (2) !

1 1 2 1- 1 1 3 1 ) , qui avait sans doute lu la satire éloquente de Lactance (Z)^'. instit. , 1. vi , c. 20). Les apologistes chrétiens n'ont pas épargné les jeux sanglans qui faisaient partie de» fêles religieuses du paganisme.

(1) Théodoret , 1. v , c. 26. J'aurais grand plaisir à croire l'histoire de saint Télémaque ; cependant on n'a point élevé d'autel au seul moine qui soit mort martyr de la cause de l'humanité.

{2) Crudele gladiatorum spectaculum et inhumanum nonnuUis videri solet : et haud scio an ita sil , utnunc fit. Cic. , Tuscidan.y il, 17. Il blâme légèrement l'abus, et défend

nE l'empire romain. CHAP. XXX. 4^3

Le danger re'cent que l'empereur avait couru dans Honorins son palais de Milan , le de'cida à choisir pour retraite dence^à'^Raquelque forteresse inaccessible de l'Italie où il pût^T'"^' résider sans craindre les entreprises d'une foule de Barbares qui battaient la campagne. Sur la côte de la mer Adriatique , environ à dix ou douze milles de la plus méridionale des sept embouchures du Pô , les Thessaliens avaient fondé l'ancienne colonie de Ravenne (i), qu'ils cédèrent depuis aux natifs de rOmbrie. Auguste, qui avait remarqué les avantages de cette situation, fit construire, à trois milles de l'ancienne ville , un vaste port capable de contenir deux cent cinquante vaisseaux de guerre. Cet établissement naval, qui comprenait des arsenaux, des magasins , des baraques pour les troupes et les logemens des ouvriers , tire son origine et son nom de la station permanente de la flotte romaine. Les places vides se remplirent bientôt de bàtimens et d'habitans ; et les trois quartiers vastes et peuplés de Ravenne

chaudement l'usage de ces speclacles : Oculi^ nulla poterat esse for tior contra dolorem et morte m disciplina. Sénèque ( epist. vu) montre Ijfsensibilité d'un homme.

(i) Cette description de Ravenne est tirée de Strabon (I. V, p. 327), Pline (m, 20), Etienne de Byzance {sub voce Tufiivvec, p. 65i , édit. Berkel. ) , Claudien (in \i cons. Honor. 494, , etc. ) , Sidonius Apollinaris ( 1. i , epist. 5,8), Jornandès (Z>e rébus getic. , c. 2C| ) , Procope ( De bell. goth., 1. 1 , c. I , p. 3og, édit. Louvre) et Clavier [Ital. antiq. y t. 1 , p. 301-807). Il me manque cependant encore un antiquaire local et une bonne carte topographique.

contribuèrent insensiblement à former une des plus importantes villes de l'Italie. Le principal canal d'Auguste conduisait à travers la ville une partie des eaux du Pô jusqu'à l'entrée du port ; ces mêmes eaux se répandaient dans des fossés profonds qui environ-, liaient les murs : elles se distribuaient, par le moyen d'un grand nombie de petits canaux, dans tous les quartiers de la ville , qu'ils divisaient en autant dîles séparées , et qui n'avaient de communication que par des ponts ou des bateaux. Les maisons de Ravenne étaient bâties sur pilotis, et l'aspect de cette ville pouvait être comparé à celui qu'offre aujourd'hui Venise. Le pays des environs , jusqu'à plusieurs milles, était rempli de marais inabordables, et l'on pouvait aisément défendre ou détruire , à l'approche d'une armée ennemie, la chaussée qui joignait Ravenne au continent. L'intervalle des marais était cependant parsemé de vignes ; et , le sol épuisé même par quatre ou cinq récoltes , le vin était encore dans le port de Raveime en beaucoup plus grande abondance que l'eau douce (i). L'air , au lieu d'être imprégné des vapeurs malignes et presque pestiien-

(i) Martial {^epig. m ,56, 67 ) plaisante sur le tour que lui joua un fripon, en lui vendant du vin pour de l'eau ; mais il assure très- sérieusement qu'une bonne citerne est plus préciense à Ravenne qu'une bonne vigne. Sidonius se plaint de ce que la ville manque de fontaines et d'aquéducs, et comple au nombre de ses incommodités locales le défaut d'eau douce, le coassement des grenouilles et les piqûres des insectes , etc.

r>F. l'empire BOMAIN. CHAP. XXX. l\65

tielles qui s'exhalent ordinairement des terres basses et marécageuses, avait, comme celui des environs d'Alexandrie , la réputation d'eti'e pur et salubre ; on attribuait ce singulier avantage aux marées régulières de la mer Adriatique , qui bala3'aient les canaux , empêchaient la pernicieuse stagnation des eaux , et amenaient tous les jours les vaisseaux des pays voisins jusqu'au milieu de Ravenne. J^a mer s'est retirée insensiblement à quatre milles de la ville moderne. Dès le cinquième ou sixième siècle de l'ère chrétienne , le port d'Auguste se trouvait converti en vergers agréables , et une plantation de pins occupait l'endroit où les vaisseaux des Romains avaient jadis jeté l'ancre (i). Cette révolution contribuait encore à rendre l'accès plus difficile , et le peu de profondeur des eaux suffisait pour arrêter les grands vaisseaux des ennemis. Ces fortifications naturelles étaient perfectionnées parles travaux de l'art; et dans la vingtième année de son âge , l'empereur d'Occident , uniquement occupé de sa sûreté personnelle , se confina pour toujours entre les murs et les marais de Ravenne. L'exemple d'Honorius fut imité par ses faibles successeurs , par les rois goths et les exarques qui occupèrent depuis le trône et le palais des empereurs;

(i) La fable de Théodore et d'Honoria , queDrydena lirée de Boccace et traitée si supérieurement (Giornata Jii , iVoc. 8), se passait dans le bois de Ckiassi , corruption du mot classer , (jui désignait la station navale ou le port , qui, avec la route on le faubourg intermédiaire , la Via Cœsaris , composait la triple cité de Ravenne.

jusqu'au milieu du huitième siècle , Ravenne fut consiclerc'e comme le siège du gouveriiement et la capitale de l'Italie (i).

Révolutions Les craintes d'Honorius étaient fondées et ses pré- A d!^4'oo!^ cautions ne furent pas inutiles. Tandis que Tltalie se réjouissait d'être délivrée des Goths, il s'élevait une tempête violente parmi les nations de la Germanie, Elles cédaient ix 1 imj^ulsion irrésistible qui paraît s'être communiquée successivement depuis l'extrémité orientale du continent de l'Asie. Les annales de la Chine, dont nous a donné connaissance 1 industrieuse érudition de notre siècle, peuvent aider utilement à découvrir les causes secrètes et éloignées qui entraînèrent la chute de l'Empire romain. Après la fuite des Huns, les Sienpi victorieux occupèrent leur vaste territoire au nord du grand mur. Tantôt ils se répandaient en tribus indépendantes , tantôt ils se rassemblaient sous un seul chef, jusqu'à l'époque où , sous le nom de Topa ou de maîtres de la terre, qu'ils s'étaient donné eux-mêmes, ils acquirent une consistance plus solide et une puissance plus formidable. Les Topa forcèrent bientôt les nations pastorales du désert oriental à reconnaître la supériorité de leurs armes. Ils envahirent la Chine dans un moment de faiblesse et de discorde intestine de ce grand empire; et ces heureux Tartarcs , adoptant les lois

(i) Depuis l'année 4o4 , les dates du Code Tliéodosien sont toujours de Constanlinople ou de Ravenne. ^oycrGodefroy, Chronologie (les Lois ^ t. i , p. 148, etc.

DE l'f.MPIBE ROMAIIV. CHAP. XXX. 4^7

et les mœurs du peuple vaincu, fondèrent une dvnastie impériale qui rogna près de cent soixante ans sur les provinces septentrionales de cette monarcliie. Quelques gene'ratioiis avant qu'ils se fussent emparés du trône de la Chine , im des princes Topa avait enrôlé dans sa cavalerie un esclave nonnné Moko , vcnommépar sa valeur, mais qui , pour éviter quelque punition, déserta ses drapeaux et s'enfonça clans le désert, suivi d'une centaine de ses compagnons. Cette troupe de brigands et de proscrits , journellement recrutée par d'autres , forma d'abord un camp, ensuite une tribu , et enfin un peuple nombreux connu sous le nom de Geoiigen ; et leurs chefs héréditaires, descendans de l'esclave Moko , prirent rangparmi les monarques de la Scythie. La jeunesse de Toulun , le pluscélèbre de ses successeurs, fut formée à l'école de l'adversité, qui est celle des héros. Il sut résister courageusement à l'infortune , détruisit la puissance orgueilleuse des Topa , devint le législateur desanation,et le conquérant de la Ta rtarie. Ses troupes étaient distribuées en bandes de cent et de mille efuerriers. Les lâches périssaient par le supplice de la lapidation , et la valeur obtenait pour récompense les honneurs les plus magnifiques. Toulun, assez éclairé pour mépriser l'érudition chinoise, n'adopta que les arts et les institutions favorables à l'esprit militaire de son gouvernement. Il campait durant l'été dans les plaines fertiles qui bordent le Sélinga, et se retirait à l'approche de Ihiver dans des contrées plus méridionales. Ses conquêtes s'étendaient depuis la

46h HISTOIRE DE LA DF.CADEJfCE

Corée jusque fort au-delà de l'Irtish. Il vainquit au nord de la mer Caspienne la nation des Huns (i); et le surnom de Kan ou Cagan annonça l'e'clat et la puissance qu'il tira de cette victoire mémorable. Émigration En passaiit des bords du Volga à ceux de la Vistule ,

«lesGerinaip.s , , ^ , , ,

sepientrio- la cliaine des evenemens se trouve interrompue , ou A. D. 4o5. du moins cachée dans l'intervalle obscur qui sépare les dernières limites de la Chine de celles de la géographie romaine. Cependant le caractère de ces Barbares, et l'expérience des émigrations précédentes , autorisent à croire que les Hinis , après avoir été vaincus par les Geougen , quittèrent bientôt le voisinage d'un vainqueur insolent. Des tribus de leurs compatriotes occupaient déjà les environs de l'Euxin, et leur fuite , qu'ils changèrent bientôt en une attaque hardie , dut naturellement se diriger vers les plaines fertiles à travers lesquelles la Vistule coule paisiblement jusque dans la mer Baltique. L'invasion des Huns doit avoir alarmé de nouveau et agité le Nord; et les nations qu'ils chassaient devant eux sont venues sans doute éciaser de leur poids les frontières de la Germanie (2). Les habitansdes régions où les anciens placent les Suèves , les Vandales et les Bourguignons , purent prendre la résolution d'abandon-

(i) ployez M. de Guignes, Hist. des Huns , t. 1 , p. 179- 189; t. II, p. 295, 334-338.

(2) Procope {De bell. Vandal. ,1. 1 , c. 3 , p. 182 ) a fait mention d'une émigration des Palus-Méolides, qu'il aiuibue à une famine; mais ses idées sur l'histoire ancienne sont étrangement obscurcies par l'erreur et par l'ignorance.

DE l'empire romain, chap. XXX. /i^>9 ner aux Sarmates fugitifs leurs bois et leurs marais, ou du moins rejeter le superflu de leur population sur les provinces de l'Empire Romain (i). Environ quatre ans après que le victorieux Toulun eut pris le titre de kan des Geougen, un autre Barbare, le fier Rhodogaste ou Radagaise (2), marcha de l'extrémité septentrionale de la Germanie, presque jusqu'aux portes de Rome , et laissa en mourant les restes de son armée pour achever hi destruction de 1 empire d'Occident. Les Suèves , les Vandales et les Bourguignons composaient la principale force de cette armée redoutable ; mais les Alains , qui s'étaient vus reçus avec hospitalité dans la contrée où ils étaient descendus, joignirent leur active cavalerie K la pesante infanterie des Germains ; et les aventuriers Goths accoururent en si grand nombre sous les drapeaux de Radagaise , que quelques historiens lui ont donné le titre de roi des Goths. Un corps de douze mille guerriers , distingués par leur naissance et par leurs exploits , composaient la première avant-garde

(1] Zosime (l. v , p. 33i ") se sei't de la qualification générale de nations au-delà du Danube et du Rliin. Leurs situations géographiques , et par conséquent leurs noms, sont faciles à deviner , même par les diverses épithètes que leur donne dans l'occasion chaque auteur ancien.

(2) Le nom de Rhadagaste était celui d'une divinité locale des Obolriles (dans le Mecklcnbourg). Un héros pouvait prendre le nom de sa divinité tutélaire j mais il n'est pas probable que les Barbares adorassent un héros malheureux. Voyez Mascou , llist.dcs Germains, viii , l/|.

470 HISTOIRE DE LA. DÉCA.DE?fCE

de son armée (1); et l'armée entière, forte de deux cent mille comhattans , peut s'évaluer , en y ajoutant les femmes, les enfans et les esclaves, à quatre cent mille personnes. Cette effrayante émigration descendait de cette même côte de la mer Baltique ,d'oii des myriades de Cimbres et de Teutons avaient fondu sur Rome et sur l'Italie dans les temps glorieux de la république. Après le départ de ces Barbares, leur pays natal, où ils laissaient des vestiges de leur grandeur, de vastes remparts et des moles gigantesques (2), ne fut, durant plusieurs siècles, qu'une immense et effrayante solitude. Le genre bumain s'y multiplia peu à peu par la génération , et une nouvelle inondation d'babitans vint remplir les vides du désert. Les nations qui occupent aujourd'hui une étendue de terrain qu'cllesne peuvent cultiver, trouveraient bientôt du secours dans la pauvreté industrieuse de leurs voisins, si les gouvernemensde l'Europe ne défendaient pas les droits du souverain et la propriété des particuliers.

Radagaise La Correspondance entre les nations était dans ce sion en Italie, sièclc si imparfaite ct si précaire , que la cour de Ra- A. D. 40 • Ygj^jj^. pu( ignorer les révolutions du Nord jusqu'au moment où la tempête qui s'était formée sur la côte

( I ) Olympiodore ( tipucl Phoùuin , p. 1 80 ) se sert du mot grec OTrrif^uTCi , qui ne donne ])as une idée claire. J'imagine que ceUe iroupe était composée de {)iinces , de nobles et de leurs fidèles compagnons, des cîie\aliers et de leurs écuyers, comme on aurait pu les dénommer quelques siècles plus tard.

(2) Tacit., De Morlbus Gerinanoruui , c. 37.

DE l'empire romain, chap. XXX. 471 de la mer Baltique, vint éclater" avec violence sur les bords du Haut-Danube. Le monarque de l'Occident , si ses ministres jugèrent à propos d'interrompre ses arausemens par la nouvelle du danger qui le menaçait, se contenta d'être l'objet et le spectateur de la guerre (i). La sûreté de Rome fut confiée h la valeur et à la sagesse de Stilichon ; mais tels étaient la l'aiblesse et l'épuisement de l'empire, qu'il fut impossible de réparer les fortifications du Danube ou de prévenir, par un effort vigoureux, l'invasion des Germains (2). Toutes les espérances du vigilant ministre dHonorius se bornèrent à la défense de l'Italie. Il abandonna une seconde fois les provinces, rappela les troupes , pressa les nouvelles levées exigées à la rigueur et éludées avec pusillanimité, employa les moyens les plus efficaces pour arrêter ou ramener les déserteurs, et offiit la liberté et deux pièces d'or à chaque esclave qui consentait à s'enrô-

(ï) Cujus agendi

Spectator vel causa fui,

Claudien , vi cons. Uonor. 439. Tel est le modeste langage d'Honorius en pariant de la guerre des Goths , qu'il avait \ue d'un peu plus près.

(2) Zosiiiic (1, V , p. 33i ) transporte la guerre et la vie toire de Stilichon au-delà du Danube; étrange erreur qu'on répare d'une manière bien bizarre et bien imparfaite en lisan t Açv«y pour Is-çav. ( Tillemont , Hisl. des empcr. , t. v , p. 807.) Nous sommes forcés , en bonne politique , de nous servir de Zosime , quoique nous ne lui accordions ni estime ni confiance.

1er (i). Ce fut à l'aide de ces ressources queStilicIion parvint à lassembler avec peine, parmi les sujets d'un grand empire, une arme'e de trente ou quarante mille hommes, que, dans le temps de Scipion ou de Camille, eussent fournie sur-le-champ les citoyens libres du territoire de Rome (2). A ces trente légions, le général romain ajouta un corps nombreux d'auxiliaires. Les fidèles Alains lui étaient personnellement affectionnés ; les Goths et les Huns qui servaient sous la conduite de leurs princes légitimes, Iluldin et Sarus, étaient excités par leurs intérêts et leurs ressentimens personnels , à s'opposer aux entreprises et aux succès de Radagaise. Le roi des Gerniains confédérés passa sans résistance les Alpes, le Pô et l'Apennin , laissant d'un côté le palais inaccessible d'Honorius , enseveli à l'abri de tout danger dans les marais de Ravenne, et de l'autre le camp deStilichon, qui avait pris ses quartiers à Ticinum ou Pavie , et qui évitait probablement une bataille

(1) Cod. Theod. , 1. vu, tit. i3 , leg. i6. La date de cette loi ( A. D. 4f>6 > Tnai i 8 ) m'apprend, comme à Godefroy ( t. ii, p. 387 ) , la véritable époque de l'invasion de Radagaise. Tillemont , Pagi et Muratori préfèrent l'année précédente ; mais il f'anl considérer ce qu'ils doivent de respect et de civilité à saint Paulin de Noie,

(2) Peu de temps après que les Gaulois se furent emparés de Rome , le sénat leva dix légions , trois mille hommes de cavalerie , et quarante mille hommes d'infanterie , effort que la capitale n'aurait pu faire du temps d'Auguste. ( Tile - Live , vu .25 ) Ce fait peut étonner un antiquaire ; mais Montesquieu eu explique clairement la raison.

DE l'empire romain. r.HAP. xxx. 47^ décisive, jusqu'à ce qu'il eût rassemblé les forces éloignées qu'il attendait. Un grand nombre de villes n assiège

1 1 ' I • r t ' -Il / I • ' Florence.

de l'Italie furent détruites ou pillées; et le siège de Florence (i), par Radagaise , est un des premiers événemens rapportés dans l'histoire de celte fameuse république , dont la fermeté arrêta quelque temps l'impétuosité de ces Barbares sans art et sans discipline. Quoiqu'ils fussent encore à cent quatre-vingts milles de Rome, le peuple et le sénat se livraient à la terreur et comparaient en tremblant le danger dont ils venaient d'être délivrés, avec celui qui les menaçait. Alaric était chrétien, et animé des sentimens d'un guerrier; il conduisait une armée disciplinée, connaissait les lois de la guerre et lespectait la foi des traités ; il s'était souvent trouvé familièrement avec les sujets«de l'empire dans leurs camps Et menace et dans leurs églises; mais le sauvage Radagaise n'avait pas la moindre notion des mœurs , de la religion , ni même du langage des nations civilisées du Midi ; une superstition barbare ajoutait à sa férocité naturelle ; et on croyait généralement qu'il s'était engagé , par un vœu solennel, à réduire la ville en

(i) Macliiavel a expliqué , au moins en philosophe, Torigine de Florence, que les bénéfices du commerce firent insensiblement descendre des rochers de Faesule aux bords de TArno. ( Ht'st. Florent. , t, i , I. ii , p. 36. Lonclr. inf^rj,^ Les triumvirs envoyèrent une colonie à Florence, qui, sous le règne de Tibère (Tacit, , Annal, i , 79 ) , méritait le nom et la rcpulaiion d'une \'\\\<t florissante, /^qrrs Cluvier , liai. anUq. , t. 1 , p. 5o7 , etc.

l\']L[ PirSTOIRE I)E LA. DÉCADEIVCE

cendres et à sacrifier les plus illustres sénateurs sur l'autel do ses dieux, que le sang humain pouvait bcul apaiser. Le danger pressant qui aurait dû éteindre toutes les animosités intestines, développa au contraire l'incurable folie des factions religieuses. Les adorateurs de Jupiter et de Mars , opprimés par leurs concitoyens, respectaient dans l'implacable ennemi de Rome, le caractère d'un païen zélé; ils déclaraient hautement que les sacrifices de Radagaise leur parai.ssaient beaucoup plus à craindre que ses armes , et ils se réjouissaient secrètement d'une calamité qui devait convaincre de fausseté la religion des chrétiens (i).

Son arniée f loreucc fut réduite à la dernière extrémité , et

est vaincue , / • i

et détruite le courage épuisé de ses citoyens n'était plus soutenu A. d' '406^" que par l'autorité de saint Ambroise,qui était apparu en songe pour leur annoncer une prompte délivrance (2). Peu de jours après, ils aperçurent, du haut de leurs murs , les étendards de Stilichon, qui avançait à la tête de toutes ses forces réunies , au

(1) CependaiU le Jupiter de Radagaise , qui adorait Thor eX Wodin , était fort différent des Jupiter Olympique ou Capitolin. Le caractère conciliant du polythéisme pouvait s'accommoder de toutes ces divinités différentes ; mais les vériîables Romains abhorraient les sacrifices humains de la Gaule ( ■ de la Germanie.

(2) Paulin [in Vitâ Ambrosii , c, 5o ) raconte celte histoire, (lu il tient de Pansophia , pieuse matrone de Florence. Cej>endant l'archevêque cessa bientôt de se mêler des affaires de cf' monde, et ne devint jamais nn saint populaire.

nr. l'kmimrk romain, chap. xxx. 4?^ secours de cette ville ficIMe, et ([iii fit bientôt cle ses enviions le tombeau cle l'armée barbare. On peut, sans faire beaucoup cle violence à leurs opinions respectives , concilier aisément les contradictions apparentes des écrivains f{ul ont raconté différemment la défaite de Radagaise. Orose et saint Augustin , intimenent liés par l'amitié et par la dévotion , attribuent cette victoire miraculeuse a la protection du ciel, plut()t qu'à la valeur des bommcs (r). Ils affirment positivement cjuil n'v eut ni combat , ni sang répandu; que les Romains, oisifs dans leur camp, où ils jouissaient de l'abondance, virent les Barbares affamés expirer lentement sur les rocbers de Ffcsule qui dominent la ville de Florence : que l'armée chrétienne n'ait pas perdu un seul soldat , qu'elle n'en ait pas même eu un seul de blessé de la main des Barbares, c'est une assertion dont le ridicule ne permet pas c[u'on s'arrête à la repousseï'; mais le reste du récit d'Orose et de saint Augustin s'accorde avec les circonstances et avec le caractère de Slilicbon. Il sentait trop bien qu'il commandait la dernière armée de la république, pour l'exposer imprudemment en bataille rangée à l'impétueuse furie des Germains ; se servant avec habileté, sur

■ (i) Saint Augustin [Deciv. Dei, v, 28); Orose (1. vu, c. 87 , p. 587-671 ). Les deux amis écrivaient eu Afrique dix ou douze ans après la victoire, et leur autorité est iriipiicitemeut suivie jiar Isidore de Séville {in Chron. , p. 718, éd. Grot. ). Combien de faits inféressans Orose aurait pu inscier dans l'espace qu'il remplit de pieuses absurdités !

4"jC) HISTOIRE DK LA DECADENCE

un terrain plus étendu et dans une occasion plus décisive, du moyen qu'il avait déjà employé deux fois avec succès contre le roi des Goths , le général enferma ses ennemis dans une forte ligne de circonvallation. Le moins instruit des guerriers romains ne pouvait ignorer l'exemple de César et les fortifications de Dyrrachium , qui , liant ensemble vingtquatre forts par un fossé et un rempart non interrompus dans une étendue de quinze milles, présentaient le modèle d'un retranchement capable de contenir et d'affamer la plus nombreuse armée ( r). Les ti'oupes romaines n'avaient pas autant perdu de l'industrie que de la valeur de leurs ancêtres ; et si les travaux serviles et pénibles blessaient la vanité des soldats, la Toscane pouvait fournir des milliers de paysans plus disposés à travailler qu'à combattre pour le salut de leur patrie. Le manque de subsistances servit sans doute plus que l'épée des Romains à détruire une midtitude d'hommes et de chevaux renfermés comme dans une étroite prison (2) ; mais pendant

(i) Franguntiir montes , planumque per ardiia Cœsar Ducit opus : pandit fossas , titnitaquc suinmis Disponit castella jugis , magnoque recessii Amphxus fines : saltiis nemorosnquc tesqua Et sylvas , vastûque feras indagine claudit.

Cependant le simple récit de la vérité (César, Debell. civ., m, 44) est fort au-dessus des amplifications de Lucain. [Pharsal. , 1. vi , 29-63. )

(2) Les expressions d'Orose « In arido et aspcro /nantis jiigo ,■» «-In umiin et pannnn vcrticeu) , » ne conviennent guère au camp d'un cfrande armée ; mais le quartier général

1>F, I.'l-.MPIRF, ROMAIN. Cil A P. XXX. 4??

toute la durée d'un travail si considérable, les Romains furent exposes aux fréquentes attaques d'un ennemi impatient. Le désespoir et la fliim durent souvent pousser les Barbares à de violens efforts contre les remparts dont on cberchait à les environner. Stilichon céda peut-être queUjnefois à l'ardeur de ses braves auxiliaires, qui demandaient à grands cris l'assaut du camp des Germains; et ces entreprises réciproques ont pu donner lieu aux combats sanglans et opiniâtres qui ornent le récit de Zosime et les chroniques de Prosper et de Marcellin (i). Un utile secours d'hommes et de provisions avait été introduit dans les murs de Florence ; l'armée affamée de Radagaisese trouvait à son tour assiégée; et le chef orgueilleux de tant de nations belliqueuses, après avoir vu périr ses plus braves guerriers, n'eut bientôt plus d'autre ressouice que de se rendre sur la foi d'une capitulation ou de la clémence de son vainqueur (2) ; mais la mort de cet illustre captif, ignominieusement décapité, déshonora le triomphe

de Radagaise pouvait être placé à Faesule ou Fiesole, à trois milles (le Florence^ et devait être environné par les fortifications des Romains comme le reste de rarmée.

(1) P'ojez Zosime (^ï. v,p.33i ) et les C/ironiques deVrosper et de Marcellin.

(2) Olympiodore {^opud Photium , p. 180) emploie l'expression de 7r^i<r)jr»i^t<rtiTo , qui semble annoncer une alliance solide et amicale , et rendrait Stilichon encore plus coupable, he /juulisper deteiiliis , dcinde iiiterfectus d'Orose, est déjà suffisamment odieux.

de Rome et du christianisme ; et le court délai de son execuliou suffit pour inculper !e gone'ral victorieux du reproche de cruauté' réfléchie (i).Ceux des Germains affamés qui échappèrent à la fureur des auxiliaires, furent vendus comme esclaves, au vil prix d'une pièce dor par tête; mais la différence de climat et de nourriture fit périr le plusgrand nomhre de ces malheureux étrangers; et, comme on Ta observé alors, les mhumains qui les avaient achetés, au lieu de profiter du fruit de leurs travaux , eurent hientôt à payer les frais de leurs funérailles. Stilichon informa l'empereur et le sénat de ses nouveaux succès , et mérita une seconde fois le titre glorieux de libérateur de l'Italie (2).

Le reste Le bruit de cette victoire , et surtout du miracle

lies Germains , ii -i i ' \- \ ■ ■

euvaiiit la auquel on 1 attribue, a donne heu a cette opmion

À. D. 406. sans fondement, que l'armée entière , ou plutôt toute

Decemb. 3i. j^ jj^ition dcs Germains , descendue des côtes de la

mer Baltique , avait été anéantie sous les murs de

(i) Orose , (lévotemcnl barbare , sacrifie le roi et le peuple , Agaa; et les Amalécites , sans le moindre mouvement de compassion. Le sanguinaire auteur du crime me parait moins odieux que l'écrivain qui l'approuve dans le calme de la réflexion.

(2) Et la muse de Claudien , qu'éfait-elle devenue ? dormait-elle ou avait-elle été mal récompensée ? 11 me semble que le septième consulat d'Honorius ( A. D. 407 ) aurait pu fournir le sujet d'un beau poème. Avatit qu'on eût découvert qu'il n'était plus possible de sauver l'état, Stilichon, après Romulus , Camille et Marins , aurait ])u être justement surnomme le quatrième fondateur de Rome.

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