vengeance , i éloquence de 1 historien ou le mente
des victimes nous font éprouver vivement les sentimens de la pitié, de la terreur et de l'admiration. Ammien , écrivain sans goût et sans délicatesse , a dessiné ses tableaux sanglans avec une exactitude fastidieuse et rebutante ; et notre attention n'étant plus soutenue par le contraste de la servitude et de la liberté, de la grandeur récente et de la misère du moment, nous détournerons les yeux avec horreur de la multitude d'exécutions qui déshonorèrent à Romeetà Antiochelesrègnesdesdeuxempereurs(2). "Valens était très-timide (3), et Vaientinien empor-
(1) Ammien ( xxviii , 1 , xxix , 1 , 2 ) et Zosime (1. iv , p. 216-218) décrivent et exagèrent probablement la cruelle persécution de Rome et d'Antiocbe. On accusa de magie le philosophe Maxime avec une apparence de justice. (Eunape, in vit. Sophist. , p. 88 , 8g ) ; et le jeune Chrysoslôme se crut perdu pour avoir trouvé par hasard un de ces livres proscrits. ( Tillemont , Hi.st. des empereurs , t. v , p. 340. )
(2) Consultez les six derniers livres d' Ammien , et plus particulièrement les portraits des deux frères ( xxx ,8,9; XXXI , i4)' Tillemont a recueilli, dans tous les écrivains de l'antiquité, ce qui s'est dit de leurs venus et de leurs vices (t. V , p. 12-18 , 127-1 33).
(3) Victor le jeune assure qu'il é\.a\\.valtlè timidus. Cependant à la tête des armées il se comporta comme presque tout
DE l'empire romaitit. ciiap. Xxv. 35
té (i). Valens avait pour premier principe d'administration de tout sacrifier au soin de sa sûreté personnelle. Confondu parmi les sujets, il eût baisé en tremblant la main d'un oppresseur. Placé sur le trône, ildut penser que les mêmes craintes qui eussent sub-' jugué son àme étaient propres à lui assurer la patiente soumission de son peuple. Les favoris de Valens obtenaient , par ce qu'il leur permettait de rapines et de confiscations , des richesses que leur aurait refusées son économie (2). Ils employaient leur éloquence à lui persuader que dans les cas de crime et de lèsemajesté , les soupçons équivalaient à une preuve , que la faculté de se rendre criminel en supposait l'inten* tion, que l'intention était aussi punissable que l'action, et que tout citoyen méritait la mort dès que sa vie menaçait la sûreté ou troublait le repos de son souverain. On trompait souvent Valentinien , on abusait de sa confiance; mais le sourire du mépris aurait
homme l'aurait fait, d'une manière honorable. Le même historien ajoute que sa colère n'était point dangereuse ; mais Ammien observe , avec plus de bonne foi et de jugement^ incidentla criinina ad contemptain vel lœsam priacipis anipliludinem trahens , in sanguinem sœviehat.
(i) Cnm esset ad acerhitatcin naturœ calofe propensior... Pœnas per ignés augehat et gladios. ( Ammien , xxx , 8 ; xxvii , 7.)
(2) J'ai rejeté sur les ministres de Valens le reproche d'avarice qu'on lui fait personnellement; cette passion semble plus naturelle aux ministres qu'aux souverains, eu qui l'avarice doit s'éteindre par la possession de tout.
36 HISTOIRE DU LA UÉCADEA'Oi;
imposé silence aux de'Iateurs s'ils avaient entrepris d'effrayer son courage par le bruit d'un danger. Ils vantaient son inflexible amour pour la justice; mais dans sa passion pour la justice , Yalentinien étaitsouvent tente' de regarder la clémence comme une faiblesse , et la colère comme une vertu. Dans le temps où il luttait avec ses égaux dans la périlleuse carrière d'une vie active et ambitieuse , il avait rarement souffert une injustice sans la punir, jamais une insulte. On blâmait son imprudence, mais on applaudissait à son courage , et les généraux les plus fiers et les plus absolus craignaient d'allumer le ressentiment d'un soldat inaccessible à la crainte. Il oublia malheureusement sur le trône du monde que le courage n'a pas d'emploi là où l'on n'a point de résistance à craindre. Au lieu d'écouter la voix de la raison et de la générosité, il se livrait à des violences désormais déshonorantes pour lui , et fatales aux impuissans objets de ses ressentimens. Dans l'administration de sa maison et dans celle de son empire, une faute légère, une offense imaginaire, une réponse vive ,. une omission accidentelle ou un délai involontaire , étaient immédiatement punis par une sentence de mort; et les expressions les plus promptes à sortir de la bouche de l'empereur d'Occident étaient cellesci : « Qu'on lui tranche la tête, qu'on le brûle vif , qu'il expire sous le bâton » (i). Ses plus intimes
(i) Il prononçait quelquefois une sentence de morl ilu ton de la plaisanterie : Abi , Cornes , et muta ei capiit , iiui
T1E l'empire ROMAfN. CHAP. XXV. 3^
favoris s'aperçurent bientôt qu'en hasardant d'éluder ou même de suspendre l'exécution de ses ordres sanguinaires, ils couraient risque de partager le crime et le châtiment de la désobéissance. A force de satisfaire sa féroce justice, Valentinien endurcit son âme contre les remords et contre la pitié ; et l'habitude de la cruauté vint rendre plus implacables les emportemens de sa colère : il pouvait contempler avec une tranquille satisfaction les agonies convulsives de la torture et de la mort; et son amitié était le prix réservé à la fidélité de ceux de ses serviteurs dont le caractère lui semblait analogue au sien. Maximin répandit à Rome le sang des plus illustres citoyens ; honoré de l'approbation de l'empereur , il obtint encore, pour récompense , la préfecture de la Gaule. Deux ours féroces et énormes , connus l'un sous le nom A' Innocence ^ l'autre sous le nom de Mica aurea , inéritaient seuls de partager , dans le cœur du monarque, la faveur de Maximin ( i ),
sibi mutari provinciam cupit. Un enfant qui avait lâché trop tôt un lévrier , un armurier qui avait poli une cuirasse , et lavait rendue trop légère de quelques grains, relativement au poids convenu , etc. . furent les victimes de sa cruauté.
{i) Les innocens de Milan étaient un agent et trois appariteurs, que Valentinien fit exécuter pour avoir signifié des sommations légales. C'est une étrange idée que de supposer, ainsi que le fait Ammien ( xxvii , 7 ) , que les chrétiens honoraient comme martyrs tous ceux qui étaient condamnés injustement. Son silence impartial ne nous laisse point présumer que le chambellan Rhodanus ait été brûlé vif pour des acleb de tyrannie. {^Chron. Paschal. , p. 3o2.)
Valentinien avait fait placer les cages de ces gardes fidèles auprès de sa chambre à coucher , et il se plaisait à leur voir déchirer et dévorer les membres palpitans des malfaiteurs qu'on abandonnait à leur rage. L'empereur des Romains présidait à leur re'gime et à leurs exercices, et lorsque , par un long cours de services dignes de récompense , Innocence eut mérité sa retraite , on rendit ce fidèle animal à la liberté des forêts où il avait pris naissance (i). Lenrs lois Mais lorsquc les terreurs de Valens et les fureurs Ternement. de Valentinien faisaient place à des sentimens plus calmes , les tyrans de l'empire devenaient les pères de la patrie. L'empereur d'Occident était alors capable d'apercevoir d'un coup d'œil ce qui convenait à ses intérêts ou à ceux du public, et d'y travailler diligemment. Le souverain d Orient , qui imitait docilement la bonne et la mauvaise conduite de son frère , se laissait quelquefois guider par le sage et vertueux Salluste. Ces deux princes conservaient sous la pourpre la chaste et frugale simplicité de leur vie privée , et , sous leur règne , les citoyens n'eurent ni à gémir ni à rougir des plaisirs de la cour. Ils réformèrent peu à peu un grand nombre des abus du règne de Constance.; ils adoptèrent et perfectionnèrent les projets de Julien et de son successeur ; et l'esprit général ainsi que le ton de leurs lois pourraient donner à la postérité la plus avantageuse opinion de leur carac-
(i) JJt bene ineritam in sjlvas jusslt abire Innoxiam. f Ammicii , XXIX , 3 ; et Valois , ad locum.)
DE l'empire romain, ciiàp. XXV. 39
tere et de leur gouvernement. Ce n'est pas du maître à' Innocence que nous aurions dû espe'rer un tendre intérêt pour le bien-être de ses sujets. Cependant Valentinien condamna l'exposition des enfans nouvellement ne's (i) , et plaça dans quatorze quartiers de Rome quatorze médecins savans auxquels il accorda un revenu et des privilèges. Un soldat ignorant eut le bon sens de pourvoir , par d'utiles et généreuses fondations, à l'éducation de la jeunesse , et de prêter ainsi un appui aux sciences alors sur leur déclin (2). Il voulut qu'on enseignât les règles de la grammaire et de l'éloquence , en grec et en latin , dans les capitales de toutes les provinces ; et comme on accordait aux différentes écoles un local et des privilèges en proportion de la grandeur des villes où elles étaient situées , les académies de Rome et de Constantinople réclamèrent une juste prééminence. Les frâgmens
(i) Voyez le Code de Justin. , 1. viii, tit. Sa , leg. 2. Unusquisque sobolem suam nutriat. Qubd si exponendam puta— verit , anlmadversioni qitœ conslituta est subjacebit. Je n'entreprendrai point ici de décider entre Nood et Binkershoek , de})uis quand et jusqu'à quel point cette odieuse pratique était condamnée ou abolie par les lois , la philosophie et les progrès de la société civilisée.
(2) Le Code de Théodose explique ces institutions salutaires, 1. XIII , tit. 3 , De professoribui et rnedicis ; 1. xxiv , lit. t), De studiis liberalibus urbis Romce. Outre Godefroy, notre guide ordinaire, nous pouvons consulter Giannone ( Isioria di Napoll, t. i , p. ïo5-i 11), qui a traité ce sujet intéressant avec le zèle et l'attention d'un homme de lettres qui étudie l'histoire de son pays.
des édits de Valentinien peuvent nous donner une ide'e de l'e'cole de Constantinople, qui fut perfectionnée peu à peu par de nouveaux règlemens. Cette école consistait en trente-un professeurs destinés à des instructions différentes ; un pour la philosopliie , deux pour la jurisprudence , cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque; trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine , outre sept scribes ou antiquaires, comme on les appelait alors , dont les plumes actives fournissaient aux bibliothèques publiques des copies nettes et exactes de tous les auteurs classiques. Les règles de conduite prescrites aux étudians sont curieuses, en ce qu'elles présentent l'esquisse de la première discipline de nos imiversités modernes. On exigeait de chaque étudiant iHie attestation du magistrat de sa province natale. Son nom, sa profession, sa demeure étaient inscrits exactement sur le registre public. On prenait grand soin que la jeunesse destinée à l'étude ne perdît pas son temps dans les fêtes et les spectacles ; et le terme final de l'éducation était fixé à Fâge de vingt ans. Le préfet de la ville exerçait son autorité sur les étudians; il avait le droit de punir les indociles et les paresseux par des châtimens corporels ou par l'expulsion, et il faisait tous les ans , au grand- maître des offices , un rapport sur l'exactitude et les talens des écoliers , afin que l'on pût les employer utilement au service public. Les institutions de Valentinien contribuèrent à faire jouir les citoyens de tous les bienfaits de Tabondance et de la tranquillité. Les
DE l'empire JlOMAIiV. Cil A P. XXV. l\l
villes se virent prote'g^ëes par des défenseurs (i) e'ius par le peuple pour lui servir de tribuns ou d avocats , pour défendre ses droits , pour porter ses plaintes devant les tribunaux et jusqu'au pied du trône. Accoutume's pendant une grande partie de leur vie à l'économie sévère qu'exige une fortune médiocre, les deux empereurs suivaient avec soin l'administration des finances; mais en examinant avec attention le gouvernement des deux empires, on apercevait entre eux une différence dans la recette et dans la dépense des revenus. Valens était persuadé que la libéralité d'un monarque entraîne inévitablement l'oppression de seséujets, et il ne fut jamais tenté de sacrifier leur bonheur présent à leur grandeur et à leur prospérité future. Loin d'augmenter le poids des taxes qu'on avait insensiblement doublées dans l'espace de quarante ans , il supprima , dès les premières années de son règne, un quart des tributs de l'Orient ('2). Vaientinien paraît avoir été moins sensible aux peines de ses peuples et moins attentif à les soulager. Il put réformer les abus de l'administration fiscale ; mais il
(1) Cod. de Théod. , !. i , tit. ir , et le Parotitlon de Gode- ^'■'^y > <ï"i recueille soigneusemenl tout ce qui se trouve d'important dans le reste du Code.
(2) Trois lifjnes d'Ainmien ( xxxi , 14) viennent à l'apjiui d'un discours entier de Themistius ( viii , p. 1 01-1 20) , rempli d'adulalion , de pédaritisme et de lieux communs de moralité. L'éluqnent M. Thomas (tom. 1 , ]). 366- 396) s'est amusé à célébrer les vertus et le génie de Theraislius , qui était bien digne du siècle dans lequel il a vécu.
l\l HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
• exigea toujours sans scrupule une forte partie de la proprie'té publique , convaincu que cette partie des revenus , destine'e à entretenir le luxe des particuliers, serait employe'e plus avantageusement à la défense de l état et à l'amélioration de ses diverses parties. Les sujets de Valens applaudissaient à une indulgence dont ils reliraient tout l'avantage , et le mérite plus solide et moins brillant de Valentinien ne fut senti et avoué que par la génération suivante, (i). Valentinien Msis c'cst principalement par sa constante impar-
assare la to- i i r r
lérance reli- tialilé daus uu sièclc dc controvcrses et de factions
gieu.se. . ^ . , .
A.D.364- religieuses, que le caractère de Valentinien mérite des louanges. Son jugement sain n'était ni éclairé ni corrompu par l'étude, et il écarta toujours, avec une respectueuse indifférence , les questions subtiles des débats tbéologiques. Le gouvernement de la terre demandait tous ses soins et satisfaisait son ambition. En se rappelant qu'il était un disciple de TÉglise , il n'oublia jamais qu'il était le souverain du clergé. Son zèle pour le cbristianisme avait éclaté sous le règne dun apostat ; il accorda à tous ses sujets le droit qu'il avait réclamé pour lui-même , et ses peuples reconnaissans purent jouir sans inquiétude d'une tolérance générale accordée par un prince violent, mais inca-
(i) Zosime, 1. iv , p. 5202 ; Amniien, xxx , 9. En réformant les abus dispendieux , il a pu mériler le titre de in provinciales adinodum parcus , tributorum idnque moUiens sarcinas. Sa frugalité a été taxée quelquefois d'avarice. (Saint Jcrôjne , Chron.^ p. 186.)
i>E l'oipihe romain, cîiap. XXV. 43
pable de crainte et de dissimulation (i). La protection des lois mettait e'galement à l'abri du pouvoir arbitraire et des insultes du peuple, les juifs, les païens et toutes les différentes sectes comprises sous la de'nomination de chrétiens. Valentinien permettait tous les cultes et ne défendait que ces pratiques secrètes et criminelles qui cachent des vices et des de'sordres sous le masque de la religion. L'art de Ja magie e'tait poursuivi rigoureusement et puni avec sévérité. Mais par une distinction particulière , l'empereur admettait l'ancienne méthode de divination approuvée par le sénat et exercée par les aruspices de Toscane. Du consentement des hommes les plus raisonnables d'entre les païens , il avait proscrit la licence des sacrifices nocturnes ; mais il se rendit , sans la moindre difficulté , aux représentations de Prœtextatus , proconsul de l'Achaïe , qui l'assura que priver les Grecs de l'inappréciable jouissance des mystères d'Eleusis, serait leur ôter toutes les joies et les consolations de la vie. La philosophie peut seule prétendre ( et peut-être encore n'est-ce qu'une des vaines prétentions de la philosophie ) à détruire de
(i) Testes sunt leges aine in erordio imper ii met flatœ i^ quihus unicuique qiiod aninio imhihisset , coleiuli Ubtrafacultas tributa est.[Coà. Theod. , l.ix , \\\. 16, leg. 9.) Nous pouvons ajouter à celle déclaralion de V'alenlinien les dif~ férens témoignages d'Ammien (^xxx, g), de Zosiiiie , (1. iv, p. ^04 ) , et de Sozomène ( 1. vi , c. 7,21). Baronius devait naturellement blâmer cette prudente tolérance. ( Jnn. eccl., A.D. 370, n" i;^9-i32; A. D. 376, n"' 3, 4.)
sa main bienfaisante les funestes principes du fanatisme , si profondément enracinés dans le cœur humain ; cependant cette trêve de douze ans, soutenue par le gouvernement sage et ferme de Valentinien , adoucit les habitudes et diminua les préjugés des factions religieuses , en les forçant à suspendre la répétition de leurs insultes réciproques.
Vaienspro- Lc ppotectcur dc la tolérance était malheureuse-
ffsse l'aria- ,. . ' i i ^ \ i
nisnieeiper- ment trop cloigue de la scène ou la controverse
sécute les ca- •. r 1 1 i • I t-v^
thoiiques. cxerçait ses rureurs avec le plus de violence. Des 378 ^^^ ^^^ chrétiens de l'Occident eurent échappé aux
embûclies du concile de Rimini , ils retombèrent heureux et tranquilles dans le paisible sommeil de l'orthodoxie ; et les faibles restes du parti d'Arius qui existaient encore à Milan ou à Sirmium , excitaient moins de ressenti mens que de mépris. Mais dans les provinces de l'Orient, depuis l'Euxin jusqu'à l'extrémité de la Thébaïde , la force et le nombre de leurs adhérens étaient plus également balancés ; et cette égalité, au lieu de les porter à la paix , ne servait qu'à perpétuer les horreurs de la guerre religieuse. Les moines et les évêques soutenaient leurs argumens par des invectives ; et des invectives ils passaient souvent à la violence. Athanase gouvernait toujours Alexandrie; des éveques ariens occupaient les sièges d'Antioche et de Constantinople , et chaque vacance épiscopale elail l'occasion d'une émeute populaire. La réconciliation de cinquante-neuf éveques macédoniens ou semi-ariens, avait fortifié le parti des homoousiens; mais leur
DE l'empire romain. CHAP. XXV. /j5
secrète répugnance à confesser la divinité du Saint- Esprit , obscurcissait la gloire de ce triomphe; et la déclaration de Valens , qui, dans les premières années de son règne, avait imité la conduite impartiale de son frère , fut une victoire importante en faveur de l'arianisme. Les deux empereurs s'étaient contentés, avant leur élévation, de la qualité de cathécumènes ; mais la piété de Valens lui fit désirer de recevoir le sacrement de baptême avant d'exposer sa personne aux dangers d'une guerre contre les Goths. Il s'adressa naturellement à Eudoxe (i), évêque de la ville impériale; et si le prélat arien instruisit le monarque ignorant dans les principes d'une théologie hétérodoxe, c'est aux suites inévitables de ce choix erroné qu'il faut attribuer le crime ou plutôt le malheur de son disciple. Mais quelque choix qu'eût pu faire Valens, il offensait nécessairement une portion nombreuse de ses sujets, les chefs de homoousiens et des ariens , étant également persuadés qu'on leur faisait une violenle injure et une injustice cruelle en les empêchant de faire la loi. Après cette démarche décisive , il lui fut très-difficile de conserver ou la vertu ou la réputation d'impartialité. Il n'aspirait pas, comme Con-
(i) Eudoxe était d'un caractère doux et timide. Il devait être fort \ieux lorsqu'il baptisa Valens (A. D. 867 ) , puisqu'il avait fait sa théologie cinquante-cinq ans avant , sous Lucien, pieux et savant niariyr. ( Philoslorg. , 1. 11, c. 14- 16; l. i\ , c. 4 ; Godefroy , p. 82-20G; Tiileaionl , Mé/n. ecdés., t. V , p, 474-480 , etc.)
staiice , à passer pour un profond thëolog-ien ; mais ayant reçu les dogmes d'Eudoxe avec une docilité respectueuse , il soumit aveugle'ment sa conscience à ses guides eccle'siastiques, et employa l'influence de son autorite' à réunir les hérétiques athanasiens au corps de l'Eglise catholique. L'empereur déplora d'abord leur aveuglement; leur obstination enflamma peu à peu sa colère, et il finit par haïr des sectaires dont il était détesté (i). Le faible Valens se laissait toujours gouverner par ceux qui conversaient familièrement avec lui; et dans une cour despotique, l'exil ou l'emprisonnement d'un citoyen sont les faveurs les plus faciles a obtenir. Les chefs du parti liomoousien en furent souvent les victimes; l'opinion publique accusa la cruauté préméditée de l'empereur et de ses ministres ariens du désastre de quatre-vingts ecclésiastiques de Constantinople , qui périrent, peut-être accidentellement, dans l'in» cendie du vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Dans toutes les contestations , les catholiques ( si nous pouvons d'avance nous servir de ce nom ) payaient pour leurs fautes et pour celles de leurs adversaires. Des candidats ariens obtenaient la préférence dans toutes les élections , et quand la majorité du peuple s'y opposait, le magistrat civil venait à leur secours et se servait, au besoin, de la
(i) Sainl Grégoire de Nazianze( oral. 25 , p. 482 ) déclame contre les ariens , et leur reproche le zèle funeste de la persécution comme une preuve infaillible d'erreur et d'hérésie.
DF i/f-Mpire romatn. châp. XXV. fy
force militaire. Les ennemis de saint Athanase essayèrent de verser de Tamertume sur les dernières années d'un vieillard respectable , et l'on a célébré, comme un cinquième exil , sa retraite passagère au sépulcre de son père. Mais le zèle ardent d'un peuple nombreux qui prit précipitamment les armes, intimida le préfet , et l'archevêque eut la liberté de terminer tranquillement et glorieusement sa vie, après un règne de quarante-sept ans. La mort de saint Athanase fut le signal de la persécution d'Egypte, Le ministre païen de Valens plaça, par la force , Vindigne Lucius sur le siège archiépiscopal d'Alexandrie, et acheta la faveur de la faction dominante par la persécution et par le sang des autres chrétiens. L'entière tolérance qu'on accordait au culte des juifs et des païens, amèrement déplorée par les catholiques opprimés , leur semblait ajouter encore à leurs misères et aggraver le crime du tyran impie de l'Orient (i).
La victoire du parti orthodoxe a flétri la mémoire Juste idée
de
de Valens du titre de persécuteur, et le caractère cation d'un prince dont les vices et les vertus tiraient également leur source d'un esprit faible et d'un naturel pusillanime, mérite peu qu'on cherche à l'excuser.
(l) CeUe esquisse du gouvernement ecclésiastique de Valens est tirée de Socrate , 1. iv ; de Sozomène , 1. vi ; de Théodoret , 1. iv; et des immenses compilations de Tillemont , particulièrement des tomes vi , vni et ix.
la perse-
Cependant un examen fait de bonne foi peut donner lieu de présumer que ses ministres eccle'siastiques allèrent souvent au-delà des ordres et même de l'intention de leur maître, et que les faits ont été fort exag-érés par les de'clamations véhémentes et par la docile crédulité de ses antagonistes (i), i°. Le silence de Valentinien doit faire présumer que les actes partiels de sévérité qu'on exerça au nom et dans les provinces de son collègue , se bornèrent à quelques déviations obscures et peu considérables du svstème de tolérance généralement établi ; et le judicieux historien qui a donné des louanges à la constante impartialité du frère aîné, ne parle point de la persécution de l'Orient, dont il aurait naturellement formé un contraste avec la tranquillité des états de Valeutinien (2). 1°. Quand les rapports vagues d'un temps éloigné mériteraient une plus entière confiance, on peut juger sainement du caractère ou du moins de la conduite de \ alens par sa transaction particulière avec l'éloquent Basile , ar-
(i) Joitin , dans ses Remarques sur l'Histoire ecclésiastique ( vol. IV , p. 78 ) , a di'jà conçu et fait sentir ce soupçon.
(2) Cette réflexion est si forte et si claire, qu'Orose (I. vu, c. 32, 33) relarde la persécution jusqueaprès lu mort de Valentinien. D'un autre côié, Socrate suppose (1. ui.c.Sa) qu'elle fut apaisée par un discours philosopliique que Themistius prononça dans l'année 374 {orat. xii, p. i5A , en latin seulement). Toutes ces contradictions affaiblissent les preuves , et réduisent la durée de la persécution de Vaiens.
DE l'empire romain, chap. XXV, 49
cheveque de Cesaree , que les trinitaires choisirent pour leur chef après la mort de saint Athanase (1). L'histoire de'taillëe de cette négociation a e'ié composée par les amis et les admirateurs de saint Basile; cependant, après avoir élague' les ornemens de rhétorique et les miracles, on demeure tout étonné de l'indulgence inattendue du tyran arien qui admira la fermeté de l'archevêque. En employant la violence , on craignit de faire révolter toute la province de Cappadoce (2). L'archevêque qui soutenait la dignité de son rang et la vérité de ses opinions avec un orgueil inflexible , conserva paisiblement sa liberté de conscience et la possession de son archevêché. L'empereur assista dévotement au service divin dans la cathédrale , et au lieu d'une sentence de bannissement , souscrivit une donation considérable en faveur d'un hôpital que saint Basile avait
(1) Tillemont, que je transcris et que j'abrège, a extrait {^Mérn. ecclés., t. viii, p. 163-167) les circonstances les plus authentiques des panégyriques des deux Grégoire , le frère et l'ami de saint Basile. Les lettres de saint Basile luimême ne présentent point le tableau d'une persécution violente. ( Dupin , Bihlioth. ecclés., 1. 11 , p. 1 55- 180. )
(2) Basilius , Cœsariensis episcopus , Cappadociœ clarus habetur.... Qui muUa continentiee et ingenii hona uno stiperhiœ malo perdidit. Ce passage peu respectueux est tout-àfait dans le style et dans le caractère de saint Jérôme; on ne le trouve point dans l'édition que Scaliger a faite de sa Chronique ; mais Vossius l'a trouvé dans quelque manuscrit ancien que les moines n'ont pas corrigé.
5o HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE
fondé récemment dans les environs de Ce'sare'e (i). 3''. Je n'ai pas pu de'couvrir que Valens ait publié contre les disciples de saintAthanase de loi équivalente
>, à celle que Théodose promulgua depuis contre 4es
ariens ; et l'édit qui excita les plus violentes clameurs ne paraît pas fort repréhensible. L'empereur avait observé qu'un grand nombre de ses sujets, autorisant leur paresse du prétexte de la dévotion, s'associaient aux moines d'Egypte ; il chargea le comte de l'Orient d'aller les tirer de leur désert , et de forcer ces déserteurs de la société à renoncer à leurs possessions temporelles ou à remplir les devoirs d'hommes et de citoyens (2). Les ministres de Valens paraissent avoir étendu le sens de cette loi pénale, puisqu'ils se permirent d'enrôler les moines jeunes et
Valeminien. vigourcux dans l'armée impériale. Un détachement de trois mille hommes , composé de cavalerie et d'infanterie , marcha d'Alexandrie dans le désert
(1) Cette noble et charitable fondation , qui formait presque une seconde ville, surpassait , sinon en grandeur , du moins en mérite , les vaines pyramides et les raurs de Babylone; elle fut destinée particulièrement à servir d'hospice aux lépreux. (Saint Grégoire de Nazianze, oi-at. 20, p. 439. )
(2) Cod. (le Théod. , 1. xii, tit. i , leg. 63. Godefroy ( t. iv, p. 409-41 3) fait en même temps le métier de commentateur et celui d'avocat. Tillemont ( il/«?w. ecclés. , t. viii , p. 808) suppose une seconde loi , afin d'excuser ses amis orthodoxes qui avaient défiguré ledit de Valens et supprimé la liberté du chois.
DE l'empire romain. CHAP. XXV. 5l
voisin deNitrie (i), qu'habitaient cinq mille moines. Des prêtres ariens servirent de guides aux solflats, et l'histoire rapporte qu'il fut fait un grand carnage dans les monastères qui voulurent résister aux ordres de leur souverain (2).
L'empereur Valentinien donna le premier exem- Vaientinien
1 j \ 1 /s 111 répriine Ta-
pie des reglemens sévères au moyen desquels la x;,,jce da
sagesse des le'gislateurs modernes a mis des bornes "^ ^°'^^^o a l'opulence et à l'avarice du cierge'. On lut publiquement dans les églises de la ville un ëdit adressé a Damase , e'vêque de Rome (3), par lequel le monarque recommandait aux moines et aux ecclésiastiques de ne point fréquenter la demeure des veuves et des vierges , et chargeait les magistrats civils de la punition de leur désobéissance. Il ne fut plus permis au directeur de recevoir aucun don, legs ou héritage
(1) P^oj. d'Anville , Description de V Egypte , p. 74. J'examinerai dans la suite les institutions monastiques.
(2) Socrate, 1. iv , p. 24, 25 ; Orose , 1. "vii , c. 33 ; saint Jérôme , in Chron. , p. 189 ; et tom. 11 , p. 212. Les moines d'Egypte opérèrent un grand nombre de miracles , qui démontrent la sincérité de leur foi. Cela est vrai , dit Jortin dans ses Remarques ; mais quelle preuve avons-nous de la vérité de ces miracles ?
(3) Code Théodosien , 1. xvi , tit. 2 , leg. 20. Godefroy (t. VI, p. 49) rassemble impartialement, à l'exemple de Baronius , tout ce que les pères ont dit au sujet de cette loi importante , dont l'esprit a été ranimé long-temps après par l'empereur Frédéric 11, Edouard i*', roi d'Angleterre , et d'autres princes chrétiens qui ont régné depuis le douzième siècle.
de sa fille spirituelle. Tout testament contraire à cet edit était déclaré nul ; on confisquait la donation illégale au profit du trésor. Un règlement postéiieur semble comprendre les religieuses et les évêques ; toute personne attachée à l'ordre ecclésiastique devint inhabile à recevoir des dons testamentaires et fut bornée aux droits d'une succession légitime. Comme chargé de maintenir parmi ses sujets le bonheur et les vertus domestiques , Valentinien crut devoir appliquer ce remède sévère au désordre qui commençait à se faire sentir. Dans la capitale de l'empire , les filles des familles nobles et opulentes héritaient d'une propriété considérable et indépendante. Un grand nombre de ces dévotes prosélytes avaient embrassé la doctrine chrétienne, non pas avec la conviction tranquille du discernement, mais avec la chaleur d'une passion , et peut-être avec la vivacité de la mode. Elles sacrifiaient les plaisirs du luxe et de la parure, et le désir de passer pour chastes les faisait renoncer aux douceurs de la vie conjugale. Elles choisissaient quelque ecclésiastique d'une sainteté réelle ou apparente pour diriger leur conscience timorée et amuser la tendre inquiétude d'un cœur désœuvré; et la confiance illimitée qu'elles accordaient trop légèrement , les exposait à l'abus qu'en faisaient trop souvent des enthousiastes ou des hvpocrites qui accouraient de l'extrémité de l'Orient pour jouir, sur un théâtre plus brillant, des privilèges de la profession monastique. En renonçant aux plaisirs du monde , ils en obtenaient insen-
DE l'empire ROMAITV. CHA-P. XXV. 'ÏS
siMement les plus précieux avantages : le vif attachement peut-être d'une femme jeune et belle , l'abondance recherchée d'une maison opulente , et riiommage respectueux des esclaves , des affranchis et des cliens d'une famille de sénateurs. Les dames romaines dissipaient insensiblement leurs immenses fortunes en aumônes inconsidérées et en pèlerinages dispendieux; et le moine rusé qui s'assurait, dans le testament de sa fille spirituelle , une partie et quelquefois la totalité de sa fortune , osait encore déclarer , avec la fausse douceur de l'hypocrisie , qu'il n'était que l'instrument de la charité et l'intendant des pauvres. Le métier (i) lucratif et honteux que les ecclésiastiques exerçaient pour dépouiller les héritiers naturels , enflamma l'indignation , même d'un siècle superstitieux. Deux des plus respectables pères de l'Eglise latine avouèrent que l'ignominieux édit de Valentinien était juste et nécessaire, et que les prêtres chrétiens avaient mérité de perdre un privilège conservé aux comédiens et
(i) Les expressions dont je me suis servi sont faiblev^et très-modérées , en comparaison des violentes invectives de saint Jérôme (t. i , p. 1 3 , 45 , 1 44 ? etc. ). On lui reproche les fautes qu'il avait reprochées lui-même aux moine*, ses confrères, et le sceleratus ^ le versipellis fut accusé publi— ciuement d'être l'amant de la veuve Paule , autrement sainte Paule (t. II, p. 363). Il était, à la vérité, tendrement aimé tle la mère et de la fille ; mais il affirme qu'il n'a jamais fait servir son influence à satisfaire aucun intérêt personnel ou aucun désir sensuel.
aux prêtres des idoles. Mais la sagesse et l'autorité du législateur remportent rarement la victoire sur la "vigilente adresse de l'intérêt personnel, et saint Jérôme et saint Ambroise pouvaient acquiescer patiemment à l'équité d'une loi ou impuissante ou salutaire: Si les ecclésiastiques se trouvaient arrêtés dans la poursuite de leurs avantages particuliers, il était probable que leur louable industrie se tournerait alors à augmenter le patrimoine de l'Église, et à cacher ainsi leur avidité sous le manteau du patriotisme et de la piété (i).
Ambition Damasc , évêque de Rome , ayant été forcé de
et luxe de ,. i i • i ii -rr i • • i a • • n
Dair);ise,évè- publier la loi par laquelle Valentuiien châtiait 1 a- ^a! d 366- vidité du clergé , eut l'adresse ou le bonheur d'at- ^^^' tirer dans son parti le savant et zélé saint Jérôme ,
dont la reconnaissance a célébré le mérite et le caractère très-suspect du prélat romain (2). Mais les ■vices fastueux de l'Église de Rome, au temps de Valentinien et de Damase , sont détaillés d'une manière curieuse par Ammien , dont les observations
( I ) Pudet dicere , sacerdotes idolorum , miml et aurigœ , et scoria , hœreditales captant : soies clericis ac monachis hac lege prohihetur. Et non prohibetiir à persecutoribus , sed à principibiis cfiristianis. Nec de lege queror / sed doleo cur meruerimus hanc legcm. Saint Jérôme (t. i , p. i3 ) insinue discrètement la politique secrète de son patron Damase.
(2) Trois mots de saint Jérôme , sanctœ memoriœ Damasus {^t. II, p. Î09), le justifient de toutes les inculpations , et en imposent au pieux Tillemont. (Mém. ecclés., t. viii . p. 386-424.)
DE l'empire romain. CHAP. XXV, 55
impartiales se trouvent fortement exprimées dans le passage suivant : « Le préfet Juventius faisait jouir ses provinces de l'abondance et de la paix ; mais la tranquillité de son gouvernement fut bientôt troublée par la sédition sanglante d'une multitude égarée. L'ardeur avec laquelle Damase et Ursin se disputaient le siège épiscopal , surpassait la mesure ordinaire de l'ambition humaine ; ils s'attaquaient avec la fureur attachée aux partis , et ne se soutenaient qu'au prix du sang et de la \ie de leurs adliérens. Le préfet ne pouvant ni réprimer ni apaiser le tumulte, fut contraint par la force de se réfugier dans les faubourgs. Après un combat opiniâtre , la faction de Damase obtint une victoire complète. On trouva le lendemain cent trenlc-sept corps morts (i) dans la basilique de Sicinius (2), où les chrétien.'»
(r) Saint Jérôme lui-mèrae est forcé d'avouer , crudelissiince interfectiones cliver si sexûs pcrpetratœ ( in Chron. , p. 186). Mais l'original d'un libelle y ou une requête de deux prêtres du parti adverse , a échappé , on ne sait comment , à la proscription. Us assurent que les portes de la basilique furent brûlées , et que la voûte fat découverte ; que Damase fit son entrée à la tête de son clergé , des fossoyeurs , des conducteurs de chars et d'un nombre de gladiateurs qu'il avait loués ; qu'aucun de son parti ne perdit la vie, et qu'on trouva cent soixante corps morts. Le père Sirmond a publié cette requête dans le premier volume de s,ç:% ouvrages.
(2) La basilique de Sicinius ou Liberius est probablement l'église de Saiute-Maric majeure, sur le mont Esquilin. ( Ba-
tenaient leurs assemble'es religieuses, et la fermentation des esprits tarda long^-temps à se calmer. Quand je considère l'e'clat de la capitale , je ne suis point surpris qu'une acquisition si pre'cieuse enflamme le de'sir des hommes ambitieux , et produise les débats les plus violens et les plus opiniâtres : le candidat qui réussit est sûr d'être enrichi par la libéralité des matrones (i) ; il sait qu'après avoir orné sa personne d'une parure élégante, il pourra parcourir les rues de Rome dans son char , et que la table des empereurs n'égalera pas en délicatesse et en profusion ce que prodiguera sur la sienne le goût et la magnificence d'un pontife romain (2). Combien ces pontifes , par des moyens plus raisonnables , ne s'assureraient-ils pas un bonheur plus vrai , ajoute l'honnête païen, si, au lieu d'alléguer la grandeur de la ville pour excuse de leurs mœurs, ils imitaient la vie exemplaire de quelques évêques des provinces , dont la tempérance et la sobriété, l'humble extérieur et les regards baissés , rendent les vertus pures et
ronius , A. D. 867 , n° 3 ; et Donat , Roma antiqua et nova, 1. IV, c. 3, p. 462.)
(1) Les ennemis de Damase l'appelaient Auriscalpius matronarum , cure-oreille des femmes.
(2) Saint Grégoire de Nazianze [orat. 82, p. 626) peint le luxe et l'orgueil des prélats des villes impériales , leurs chars dorés , leurs chevaux fougueux et leur suite nombreuse , etc. La foule s'écartait devant eux comme elle l'aurait pu faire devant des bêtes féroces.
DE l'eMPIRK romain. CHAP. XXV. S"]
modestes agréables aux regards de la Divinité et de ses véritables adorateurs (i) î » Le scbisme d'Ursin et de Dainase fut éteint par l'exil du premier , et la sagesse du préfet Prœtextatus rétablit la tranquillité (2). Prœtextatus était un philosoplie païen , plein d'érudition , de goût et de politesse. Ce fut un reproche caché sous la forme d'une plaisanterie, que la promesse qu'il fit à Damase de se faire chrétien sur-le-champ si on voulait lui donner l'évêché de Rome (3). Ce tableau de l'opulence et du luxe des papes , dans le quatrième siècle , et d'autant plus digne d'attention , qu'il représente le degré intermé-
(i) Ammien , xxvii , 3. Perpétua Numini , -verisque ej'us ciilloribus. Admirable complaisance d'un polythéiste !
(2) Ammien , qui fait un tableau brillant de sa préfecture, l'appelle />»rcecZ«r«? indoUs gravitatisque senator (xxn, 7, et Valois, ad loc). Une inscription curieuse ( Gruter MCII, n° 2 ) relate sur deux colonnes les dignités religieuses et civiles dont il fut successivement i-evêtu. Sur l'une on trouve qu'il fut grand-prêtre du Soleil et de Vesta , augure , quindecemvir , hiérophante , etc. , etc. Sur l'autre sont les titres 1°. de questeur candidat, probablement titulaire, 2°. préteur, 3°. correcteur de la Toscane et de l'Ombrie, 4°. consulaire de Lusitanie, 5°. proconsul d'Achaïe, 6°. préfet de Rome, 7°. préfet du prétoire d'Italie, 8°. de l'Illyrie, 9°. consul élu ; mais il mourut avant le commencement de l'année 385. Voy. Tillemont , Hist. des emper. , t. v , p. 241-736.
{V) Facile me Romance urhis epùcopum. , et ero protinùs christianus. (Saint Jérôme , t. 11 , p. i65. ) On peut présumer que Damase n'aurait pas voulu acheter sa conversion à ce prix.
dialre entre l'humble pauvreté du pêcheur apostolique et la puissance royale d'un prince temporel dont les e'tats s'étendent depuis les confins de Naples jusqu'aux rives du Pô.
Guerres LoFsque le suffrae^c des généraux et de l'armée
étrangères. . ° "
A. u. 364- avait confié le sceptre de l'empire à Valentinien, ils avaient eu pour motif de ce choix judicieux sa réputation à la guerre, sa science militaire, son expérience et son attachement sévère pour les formes et pour l'esprit de l'ancienne discipline. La situation des affaires publiques justifiait la demande que les troupes firent d'un second empereur. Valentinien sentait lui-même que l'homme le plus habile et le plus actif ne pouvait suffire à défendre des invasions des frontières si éloignées les unes des autres. Aussitôt que la mort de Julien eut délivré les Barbares de la terreur de son nom, les plus brillantes espérances de pillage et de conquête soulevèrent contre l'empire les nations de l'Orient , du Nord et du Midi. Leurs incursions., souvent fâcheuses, étaient quelquefois formidables ; mais durant les douze années du règne de Valentinien, sa vigilante fermeté défendit ses propres états, et l'influence de son génie sembla diriger la conduite du faible Valens. Peut-être la méthode chronologique ferait -elle ressortir plus vivement les embarras pressans de chacun des deux empereurs ; mais l'attention du lecteur serait trop fréquemment distraite par le changement d'objets et par des récits sans liaison. Un tableau sépare des cinq grands théâtres de la guerre, i°, l'Allemagne,
DE l'eMPIKE romain. CHAP. XXV. 5<)
2°. la Bretagne ou Angleferrc, S". l'Afrique, 4°. TOrient, et 5°. le Danube, donnera une idée plus juste de l'e'tat militaire de l'empire sous les règne> de Valens et de Valentinien.
I. Ursace, grand-maître des offices (i), avait of- Allemagne. fense les ambassadeurs des Allemands par une con- mauds en-
d..i .1.- . T" i valiissent la
uite dure et hautame , et en dmimuar^ par une Caaie.
e'conomie mal placée, la valeur et la ; lantité des a. d. 363.
pre'sens qu'ils se croyaient autorise's à reclamer, soit
a titre d'usage ou de convention, à l'avènement d'un
nouvel empereur. Ils ne dissimulèrent point leur
profond ressentiment d'une insulte qu'ils regardaient
comme nationale , et le communiquèrent à leurs
compatriotes. Le soupçon du mcpris enflamma l'âme
irascible des chefs, et la jeunesse guerrière courut
aux armes. Avant que Valontinien eût pu traverser
les Alpes , les villages de la Gaule e'taient en feu ; et
les Allemands avaient mis les captifs et les dépouilles A. n. 366.
s , t , TA i''i Janvier.
eu surete dans leurs forets, avant que le gênerai Dagalaiphus pût parvenir à les joindre. Au commencement de l'anne'e suivante, les forces militaires de toute la nation s'assemblèrent en colonnes profondes et solides, et forcèrent le passage du Rhin pendant le froid rigoureux d'un hiver des pays septentrionaux. Deux comtes romains furent de'faits et. mortellement blesses; et l'étendard des He'rules et des Bataves resta entre les mains des Allemands,
(i) Ammien, xxvi, 5. Valois ajoute une note longue et intéressante sur le maîtx'e des offices.
6o HISTOIRE DE LA DECADENCE
qui , avec des menaces et des cris d'insulte, en firent un trophée de leur victoire. On reprit l'étendard ; mais les Bafaves, aux yeux de leur juge sévère , n'avaient pas encore réparé la honte de leur fuite. Valentinien était persuadé que ses soldats , avant de parvenir à mépriser leurs ennemis , devaient apprendre à redouter leur commandement. Il fît assemhler solennellement ses troupes, et les Bataves se virent avec effroi environnés de toute l'armée impériale. L'empereur monta sur son tribunal, et, dédaignant de punir des lâches par la mort, il imprima une tache d'ignominie indélébile sur les officiers dont î'inconduite et la pusillanimité avait été la première cause de cette défaite honteuse. On dégrada les Bataves de leur rang , on leur ôta leurs armes , et ils furent condamnés à être vendus comme esclaves au dernier enchérisseur. A cette épouvantable sentence, les coupables se prosternèrent, tachèrent de fléchir l'indignation dç leur souverain, et promirent , si on daignait leur accorder encore une épreuve, de se montrer dignes du nom de Romains et de ses soldats. Valentinien feignit d'y consentir avec répugnance; les Bataves reprirent leurs armes et en même temps l'inébranlable résolution de laver leur honte dans le sang des Allemands (i). Dagalaiphus refusa de
(i) Ammieii , xxvii, i , Zosime, 1. iv , p. 208. Le soldat contemporain passe sous silence la honte des Bataves , par égard pour TLonneur militaire , qui ne pouvait intéresser un rhéteur erec du siècle suivant.
r»E l'empire romain. CHAP. XXV. 6l
commander en chef; et cet habile officier , qui avait représente , peut-être avec trop de prudence, la difficulté de l'entreprise , eut , avant la fin de la campagne , la mortification de voir surmonter toutes ces difficultés par son rival Jovin , dans une victoire décisive qu'il remporta sur les forces dispersées des Barbares. A la tête d'une armée bien disciplinée , Lear décomposée d'infanterie, de cavalerie et de troupes légères, Jovin avança rapidement, mais avec précaution, sur Scarponna (i), dans le territoire de Metz, où il surprit une forte division des Allemands avant qu'ils eussent le temps de courir aux armes , et anima ses soldats par l'espoir de vaincre sans peine et sans danger. Une autre division , ou plutôt une autre armée , après avoir inutilement et cruellement dévasté tous les pays d'alentour , se reposait sur les bords ombragés de la Moselle. Jovin . qui avait observé le terrain avec le coup d'œil d'un général , s'avança en silence, à travers une vallée profonde et couverte de bois , jusqu'à ce qu'il pût distinctement s'assurer par ses propres yeux de l'indolente sécurité des Germains. Les uns baignaient leurs grands corps dans la rivière, d'autres peignaient leurs longs cheveux blonds , ou avalaient de copieuses rasades de vins rares et délicieux. Tout à coup la trompette romaine se fit entendre , et les légions
(i) Voyez d'An ville, Notice de l'ancienne Gaule , p. 587. Miincou [Histoire des anciens Germains , t. vu, 2) désigne clairement la Moselle, quAinmien ne nomme pas.
Gl HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
s'élancèrent dans leur camp. La surprise produisit le desordre , le desordre fut suivi de la de'route et de l'épouvante , et celte multitude confuse des plus braves guerriers tomba sans défense sous les épées et les traits des soldats romains et des auxiliaires. Ceux qui prirent la fuite se réfugièrent à la troisième et principale armée , dans les plaines Catalauniennes, près la ville de Châlons en Champagne : on fît précipitamment rentrer les détachemens dispersés, et les chefs des Barbares, alarmés et avertis par le désastre de leurs compagnons, se préparèrent à combattre, dans une batadle générale et décisive, les forces victorieuses du lieutenant de Valentinien. Ce combat sanglant et opiniâtre se soutint, durant toute une journée d'été, avec une vaiCur égale et des succès alternatifs. Les Romains, vainqueurs à la fin , perdirent environ douze cents hommes. Les Allemands laissèrent six mille morts sur le champ de bataille, et quatre mille furent blessés. Le brave Jovin , après avoir chassé jusque sur les bords du Rhin les restes de leur armée en déroute, revint à Paris jouir des applaudissemens de son souverain, et recevoir la dignité de consul pour l'année suivante (ï). Les Romains déshonorèrent leur triomphe par le traitement indigne qu'il firent essuyer à un roi captif. Ils le pendirent à un gibet, à l'insu de
(l) On trouve la description de ces batailles dans Ainmien (xxvii , 2) , et dans Zosime (1. iv , p. 209). Ce dernier suppose que Valentinien y était en personne.