CHAPITRE XLÏI
Etat du monde barbare. Établissement des Lombards sur le Daçube. Tribus et incursions des Esclavons. Origine , empira et ambassades des Turcs. Fuite des Avares. Chosroës ler ou Nushirwan, roi de Perse. Prospérité de son règne, et ses guerres avec le^s Romains. Guerre Colchique ou Lazyque. Les Ethiopiens.
JN OT RE évaluation du mérite personnel se calcule F.iiLiesaede d après les facultés ordinaires des hommes. Les plus juTtînien. a^ ambitieux efforts du génie et de la vertu , soit dans ^' ^^' ^^^' la vie active ou dans la vie spéculative , se mesurent moins sur leur grandeur réelle que sur la hauteur où ils parviennent au-dessus du niveau de leur siècle et de leur pays ; et la stature , à laquelle on ne ferait point attention chez un peuple de géans, doit paraître ti^èsremarquable dans une race depygmées. Léonidas et ses trois cents guerriers se sacrifièrent aux Thermopyles; mais l'éducation de leur enfance , de leur ado lescence et de leur virilité, avait préparé et presque assuré ce mémorable sacrifice ; et chaque Spartiate dut approuve! plutôt qu'admirer un acte de devoir viii. î
2 niSTOlRK DE LA^ DKCVDEjyCE
dont huit mille de ses concitoyens et lui-même auraient ete également capables (i ). Le grand Pompée put inscriresursestrophées qu'il avait vaincu deux millions d'ennemis en bataille rangée, et réduit quinze cents villes, depuis le lac Méotis jusqu'à la mer Rouge (i) ; mais la fortune de Rome volait devant ses aigles; les nations étaient subjuguées par leur propre frayeur ; et les invincibles légions qu'il commandait s'étaient formées par des conquêtes habituelles et par une discipline de plusieurs siècles. Sous ce rapport, on peut avec raison mettre Bélisaire au-dessus des héros des anciennes républiques. La contagion de son temps produisit ses imperfections; ses vertus lui appartenaient; il ne les dut qu'a la nature ou à la réflexion. Il s'éleva sans maîtres ou sans rivaux ; et les forces qu'on lui confia avaient si peu de proportion avec les victoires qu'on lui demandait , que l'orgueil et la présomption de ses adversaires firent les seuls avantages
(1) Ce sera un plaisir et non une tâche pour les lecteurs, de recourir , en cette occasion , à Hérodote ( 1. vu , c. i o4 ,
i34, p. 55o, 6i5 ). La conversation de Xerxès et de Démarate auprès des Thermopyles est une des scènes les plus intéressantes et les plus morales de l'histoire. La punition de Démarate , prince du sang- royal de Lacédémone , qui servait dans l'armée du grand Roi , était de voir avec douleur et avec remords les vertus de son pays.
(2) Voyez cette inscription orgueilleuse dans Pline ( Hisf. nat. , VII , 27 ). Peu d'hommes ont mieux goûté les plaisirs de la gloire et les amertumes de la honte ; et Juvénal [Sat, x) ne pouvait offrir un exemple plus remarquable des vicissitudes de la fortune et de la vanité des désirs humains.
DE l'eivipire romain, chap. xlii. 3
de sa situation a leur égard. Sous ses ordres , les sujets derempereurméritèrent souvent le nom de Romains; toutefois les orgueilleux Gotlis , qui affectaient de rougir d'avoir à disputer le royaume d'Italie a une troupe de tragédiens, de pantomimes et de pirates(i), les appelaient des Grecs , terme de mépris qui annonçait des qualités peu guerrières. Il est vrai que le climat de l'Asie a toujours été moins favorable que celui de l'Europe à l'esprit militaire ; le luxe , le despotisme et la superstition énervaient les populeuses provinces de TOrient , et les moines y coûtaient plus alors et y étaient en plus grand nombre que les soldats. Les forces régulières de l'empire s'étaient élevées autrefoisjusqu'àsixcentquarante-cinqmille hommes ; et , sous le règne de Justinien , elles n'étaient plus que de cent cinquante mille ; et ces troupes , quelque nombreuses qu'elles puissent paraître , se trouvaient clairsemées en Espagne , en Italie , en Afrique , en Egypte, sur les bords du Danube , sur la côte de l'Euxin et sur les frontières de la Perse. Les citoyens étaient épuisés, et cependant le soldat ne recevait point sa solde ; sa misère n'était adoucie que par de pernicieux privilèges de rapine et d'oisiveté ; et la fraude de ces
97 1 f^vj rpetyaè^aç^ KUi vcturet; Xcotto^otuç. Le terme de pirates rend d'une manière trop noble cette dernière épithète de Procopc. Écumeurs de mer est le mot propre ; il signifie des gens qui dépouillent , soit pour voler , soit pour insulter. ( Démosthènes, contra Conon, in Reiske , orator. grœCj t. II, p. 1264. )
agens qui, sans courage et sans danger, usurpent les ëmolumens de la guerre , retenait ou interceptait son tardif payement. Dans cette position, la misère publique et particulière fournissait des recrues aux troupes de Fëtat ; mais en campagne , et surtout eu présence de l'ennemi , leur nombre diminuait considérablement. Pour suppléer à ce qui manquait de courage national , on avait recours à la fîde'lité précaire et à la valeur indisciplinée des Barbares mercenaires. L'bonneur militaire même , qui s'est maintenu souvent après la perte de la vertu et de la liberté , était presque anéanti. Les généraux , multipliés a un point dont on n'avait pas eu d'exemple dans les anciens temps , ne travaillaient qu'à prévenir les succès ou à ternir la réputation de leurs collègues ; et l'expérience leur avait appris que le mérite pouvait exciter la jalousie de l'empereur, et que l'erreur ou même le crime avait droit de compter sur sa bienveillante indulgence (i). Dans ce siècle avili , les triomphes de Bélisaire, et ensuite ceux de Narsès, brillent d'un éclat auquel on ne peut rien comparer; mais autour de ces triomphes, la honte et les calamités se présentent de toutes parts sous leurs plus sombres couleurs. Tandis que le lieutenant de Justinien subjuguait les royaumes des Goths et des Vandales , l'empereur, timide (2) malgré son ambition , cherchait
(1) Voyez les troisième et quatrième livres de la guerre des Goths. Tels étaient ces abus que l'auteur des Anecdotes ne peut exagérer.
(?) Agalhias, 1. v,p. 167, i58. Il borne cette faiblesst;
DE l'oIPUIE R03I/VT1V. CITAI». XLII. 5
à balancer les forces des Barbares les unes par les autres : pour fomenter leur division , il mettait en usage la flatterie et la fausseté; et sa patience et sa libéralité les excitaient à de nouvelles offenses (i). On apportait à ses généraux les clefs de Carthage , de Rome et de Ravenne , au moment où les Perses détruisaient Antioche , et où Justinien tremblait pour la sûreté de Constantinople.
Les succès de Bélisaire contre les Gotbs nuisirent État des
X 1 / • VI ^ IV Barbares
eux-mêmes a letat , puisqu ils renversèrent i importante barrière du Haut-Danube , que Théodoric et sa fdle avaient gardée si fidèlement. Pour défendre ritalie , les Gotbs évacuèrent la Pannonie et la Norique, qu'ils laissèrent dans une situation paisible et florissante. L'empereur d'Orient réclamait la souveraineté de ces deux provinces; mais leur possession fut abandonnée à quiconque voudrait les envabir. Les rives opposées du Danube , les plaines de la Haute-Hongrie et les collines de la Transylvanie étaient occupées, depuis la mort d'Attila, par des tribus des Gépides , qui craignaient les armes des Tes Gépides, Gotbs et méprisaient, non pas , à la vérité , Tordes Romains , mais les secrets motifs auxquels ils devaient
de l'empereur et de l'enipire à la vieillesse de Justinien ; mais, hélas! Justinien ne fut jamais jeune.
(i) Cette funeste politique que Procope attribue à l'empereur [jinecdot. , c. 19 ) , se trouve en "effet dans une lettre de Justinien à un prince scytbe , qui était en état de la comprendre. Ayctv îrj}<5|t«j;9>j kui eiy)(^tvifçxToy, dit Agathias , I. v , p. 170, 171.
leurs subsides annuels. Ces Barbares s'emparèrent aussitôt des fortifications qui gardaient le fleuve et qui se trouvaient désertes depuis le départ des Goths; ils plantèrent leurs drapeaux sur les mursde Sirmium et de Belgrade ; et le ton ironique de leur apologie aggravait cette insulte faite a la majesté de l'empire. « Vos domaines sont si étendus , ô César ! disaient-ils à l'empereur , vos villes sont en si grand nombre , que vous cherchez continuellement des nations auxquelles vous puissiez , dans la paix ou dans la guerre, abandonner ces inutiles possessions. Les braves Gépides sont vos fidèles alliés ; et s'ils ont anticipé vos dons , ils ont montré une juste confiance en vos bontés. » Le moyen de vengeance qu'adopta Justinien justifia leur présomption. Au lieu de soutenir les droits du souverain chargé de protéger ses sujets, l'empereur engagea un peuple étranger à envahir les provinces romaines situées entre le Danube et les Alpes , et l'ambition des Gépides fut réprimée par les Lombards (i) , dont la puissance et la réputation
(i) Gens Germanâ feritate ferocior f dit Velleius Paterculus , en parlant des Lombards , li , 1 06. Langobardos pau* citas nohilitat. Plurimis ac valentissimis nationlhus cincti , non per obsequium y sed prœliis et pericUtando tuti sunt. (Tacite, De morihus gennan., c. l^o, T^oyez aussi Strabon 1. VII, p. 44^') Les meilleurs géographe? les placent audelà de l'Elbe, dans l'évéché de Magdebourg et la moyenne Marche de Brandebourg ; celte position s'accorde avec la remarque patriotique de M. le comte de Herîzberg , qui observe que la plupart des conqucrans barbares s<H'tirent des pays qui recrutent aujourd'hui les armées de la Pruise.
DE lVimpirr homain. chap. xlii. 7
augmentaient chaque jour. La dénomination cor- LesLomrompue de Lombards a été propagée au treizième siècle par des marchands et des banquiers italiens , issus de ces guerriers sauvages appelés dans l'origine Langobards , à cause de la longueur et de la forme particulière de leurs barbes. Je ne veux ni révoquer en doute ni prouver leur descendance des Scandinaves (i) ; je ne veux pas non plus les suivre dans leurs migrations à travers des pays inconnus et une foule d'aventures merveilleuses. A peu près dans le temps d'Auguste et de Trajan , on aperçoit un rayon de lumière au milieu des ténèbres de leur histoire , et on les trouve pour la première fois entre FElbe et 1 Oder. Plus farouches encore que les Germains , ils se plaisaient à répandre l'effroi en laissant croire que leurs têtes avaient la forme de celle des chiens , et qu'après une bataille ils buvaient le sang de leurs ennemis vaincus. Pour recruter leur faible population , ils adoptaient les plus vaillans d'entre leurs esclaves ; et leur bravoure , sans secours étranger maintenait leur indépendance au milieu de leurs puissans voisins. Parmi les tempêtes du nord qui submergèrent tant de noms et tant de peuples , la
(i) Paul Warnefrid , surnommé ie Diacre , fait descendre les Goths et les Lombards des Scandinaves; il est attaqué sur cet article par Clavier, originaire de Prusse ( German. ontiq.,]. m , c. 26, p. i 02, etc. ), et défendu par Grotius, qui avait été ambassadeur de Suède en France. ( Pro/r^orn, ad hist, Goth. , p. 08 , etc.)
O HiSTOIfiE DE LA DÉCADENCE
petite barque des Lombards se tint à flot ; ils descendirent peu à peu vers le midi et vers le Danube ; et quatre siècles après , on les voit reparaître avec leur ancienne valeur et leur ancienne célébrité'. Leurs mœurs conservaient leur férocité première. Malgré les lois de l'hospitalité , un prince des Hérules fut égorgé SORS les yeux et par l'ordre de la fille du roi, blessée de quelques paroles insultantes qu'il s'était permises contre elle , et dont les espérances avaient été trompées par ses proportions peu héroïques. Le roi des Hérules , frère de ce malheureux prince , imposa un tribut aux Lombards pour venger cet assassinat. L'adversité ranima chez eux le sentiment de la modération et delà justice ; et l'insolence avec laquelle les Hérules , établis dans le midi de la Pologne , usèrent de leur victoire , fut bientôt punie par leur défaite et leur dispervsion (i). Les victoires des Lombards leur valurent l'amitié des empereurs ; et , à la sollicitation de Justinien , ils passèrent le Danube , afin de réduire, suivant leur traité, les villes de la Norique et les forteresses de laPannonie. Mais l'amour du pillage les porta bientôt au-delà des vastes limites de ces provinces ; ils errèrent sur la côte de la mer Adriatique jusqu'à Dyrrachium ; et leur brutale fami-
(i) Deux faits du récit de Paul-Diacre ( 1. i c. 20 ) ont rapport aux mœurs de cette nation : i**. Dum ad tabulam luderct ^ tandis qu'il jouait aux dames ; 2°. Cawporum viri^ dantia lina. La culture du iin suppose une division des propriétés, du commerce, de l'agriculture et de l'industrie^, .
T)E l'empire romain, ciiap. xlii. 9
liarité alla jusqu'à entrer dans les villes et les maisons des Romains leurs allies , pour y saisir les captifs qui s'étaient échappés de leurs mains. La nation désavoua et l'empereur excusa ces actes d'hostilité qu'on voulut attribuer à la fougue de quelques aventuriers; mais les Lombards se trouvèrent bientôt engag^és plus sérieusement dans une guerre de trente années , qui ne se termina que par l'anéantissement des Gépides. Ges deux peuples plaidèrent souvent leut* cause devant le trône de Constantinople ; et l'artificieux Justinien , qui haïssait presque également tous les Barbares , prononçait une sentence partiale etéquivoque, et 'par des secours tardifs et inefficaces prolongeait adroitement la guerre. Leurs forces étaient redoutables , puisque les Lombards , qui envoyaient au combat plusieurs myriades de soldats , se disaient les plus faibles , et réclamaient a ce titre la protection des Romains. Les Lombards et les Gépides montraient une égale intrépidité; mais telle est l'incertitude du courage , que les deux armées furent soudain saisies d'une terreur panique, qu'elles s'enfuirent l'une et l'autre , et que les princes rivaux demeurèrent avec leurs gardes au milieu de la plaine vide. On convint d'une trêve de peu de durée ; maivS bientôt la fureur se ranima des deux côtés ; et le souvenir de leur honteuse fuite rendit le premier combat plus désespéré et plus meurtrier. Quarante mille Barbares périrent dans la bataille décisive qui anéantit la puissance des Gépides, fit changer d'objet aux craintes et aux vœux de Justinien , et développa les
▼ODS.
lO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
talens d'Alboin , jeune prince des Lombards , qui devint ensuite vainqueur de l'Italie (i).
Les Escla- On peut réduire aux deux grandes familles des Bulgares (2) et des Esclavons, les sauvages établis ou errans au temps de Justinien dans les plaines de la Russie , de la Litbuanie et de la Pologne. Selon les écrivains grecs , les premiers qui touchaient à TEuxin et au lac Méotis , tiraient des Huns leur origine et leur nom (3); et il serait inutile de répe'ter
(1) J'ai employé, mais sans essayer de les concilier , les faits qu'on trouve dans Procope ( Goth. , 1. 11 , c. i4 » ï- m» c. 33 , 34 ; 1. IV , c. 18 , 25) , dans Paul-Diacre ( De gestls Langobardorum , 1. i , c. i-23 ; in Muratori, Script, rerum italicarum , 1. 1, p. 4o5— 419 ) ; et dans Jornandès ( De suc~ cess, regnorum , p. 242 ). Le lecteur doué de patience pourra tirer quelques lumières de Mascou (^/.y?. des Germ. et Annot, aS ), et de M. du Buat ( Hist. des Peuples, etc. , t. ix , x , xi ).
(2) J'adopte la dénomination de Bulgares , d'après Ennodius [in Panegyr. Theodor, Opp. Sirmond. , tom. 1 , p. i 698, i5g9 ) ; d'après Zovn2inàks[De rehus getic. , c. 5, p. \g^/^ ^ et De reg. success. , p. 242 ) ; d'après Théophane (p. i85 ), et les Chroniques de Cassiodore et de Marcellin. Le nom de Huns est trop vague. Les tribus des Cutturguriens et des Utturguriens forment de trop pelites divisions , et offrent des noms trop désagréables à l'oreille.
(3) « Les Bulgares , qui , selon les auteurs byzantins , seraient une branche des Ougres (Thunmann , Histoire des Peuples de test de l'Europe , p. 36 ) , mais qui offrent bien plus de traits de ressemblance avec les Turcs ( Engel. , Hist, univers. Jllem. xnx^ 202, 298), tiraient sans doute leur nom du fleuve sur lequel ils habitaient ordinairement. Leur premier p£fys ou la Grande-Bulgarie, était arrosé par le