‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 11 sur 62 · O HISTOIRE DE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

O HISTOIRE DE LA DECADENCE

la côte du Pont et de la Bithynie, de gêner et peut-être d'attaquer Constantinople, et d'engager les Barbares de FEuiope à seconder ses armes et ses vues contre l'ennemi commun du genre humain. Sous le pre'texte d'une guerre a\ec les Scythes, il conduisit secrètement ses troupes sur les frontières de l'iberie ; des habitans de la Colchide les attendaient pour les guider au milieu des bois et le long des précipices du Caucase ; et à force de travail , un sentier étroit devint un grand chemin spacieux pour la cavalerie et même les élephans. Gubazes mit sa personne et son sceptre aux pieds du roi de Perse : les habitans de la Colchide imitèrent la soumission de leur prince; et lors(|ue la garnison romaine vit les murs de Pétra ébraidés, elle prévint par une capitulation la fureur du dernier assaut; mais les Lazi jues découvrirent bieniôt que leur impatience les avait entraînés dans des maux plus insupportables que les calamités auxquelles ils cherchaient à se soustraire. S'ils s'affranchirent au monopole du sel et du blé , ce fut par la perte de ces deux articles précieux. L'autorité d'un législateur romain fît place à l'orgueil d'un despote oriental, qui voyait avec le même dédain les esclaves qu'il avait élevés et les rois qu'il avait humiliés devant les marches de son trône. Le zèle des mages introduisit dans la Colchide l'adoration du feu; leur intolérance provoqua la ferveur d'un peuple chrétien ; et les préjugés de la nature ou de l'éducation lui rendirent odieux l'usage d'exposer les morts au sommet d'une tour élevée pour en faire la pâture

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des corbeaux et des vautours (i). Instruit de cette haine qui s'accroissait chaque jour^ et qui retardait l'exécution de ses grands desseins , Nushirwan-le- Juste avait donné l'ordre secret d'assassiner le roi des Laziques, de transplanter ses sujets dans une terre éloignée , et d'étabHr sur les bords du Phase uile colonie guerrière et affectionnée; avertis par leur vigilante inquiétude , les habitans de la Colchide prévirent et prévinrent leur ruine. La prudence plutôt que la bonté de Justinien agréa leur repentir : et il ordonna à Dagisteus d'aller, à la tête de sept mille Romains et de mille guerriers Zaniens , chasser les Perses de la côte de l'Euxin.

Le siège de Pétra que le général Romain entreprit siége de

,j. ^ , , . Pétra. A. D.

immédiatement après, avec le secours des Laziques, 54y-55i. est un des exploits les plus remarquables de ce siècle. La ville était située sur une roche escarpée, au bord de la mer, et communiquait avec la terre par un chemin très-difficile et très-étroit. La difficulté de l'approche rendait l'attaque presque impossible. Le roi de Perse avait ajouté de nouveaux ouvrages aux fortifications de Justinien , et des retranchemens

(1) Voyez Hérodote ( 1. 1, c. 140 , p. 69) , qui parle avec défiance ; Larclier ( t, i, p. 899-401 ), Notes sur Hérodote ; Procope i^Persicy l.i, c. 11 ), et Agalhias (1. 11, p. 61 , 62). Cet usage , conforme au Zendavesta (Hyde, De relig. Pers.y c. 34, p- 4ï4"42i ) •) démontre que la sépulture des rois do Perse ( Xénophon , Cjroped. , 1. viii, p. 658, n y«jp ruTH /^otKdfiartfov m nj yjj fii^^K^oti^y est uue fiction grecque, et que leurs tombeaux n'étaient que des cénotaphes.

couvraient les endroits les plus accessibles. Le vigilant Chosroès avait dépose dans cette forteresse un magasin d'armes offensives et défensives, suffisant pour armer cinq fois plus de monde que n'en contenait la garnison, et que n'en offrait même Tarmée des assie'gearrs. Elle contenait de la farine et des provisions salées pour cinq ans; elle manquait de viA , mais elle y suppléait par le vinaigre et par une liqueur forte qu'on tirait du grain; et un triple aqueduc avait échappé aux recherches de l'ennemi, qui ne soupçonna pas même son existence ; mais la plus ferme défense du fort de Pétra consistait dans la valeur de quinze cents Perses , qui ré>istèrent aux assauts des Romains : ceux-ci ayant trouvé une partie du sol moins dure, y creusèrent une mine, et bientôt les murs de la forteresse, suspendus et vacillans, ne reposèrent plus que sur le faible appui des étais placés par les assiégeans. Dagisteus toutefois retardait la dernière attaque jusqu'à ce qu'il eût fait spécifier d'une manière assurée la récompense qu'il pouvait attendre ; et la ville fut secourue avant le retour du messager envoyé à Conslantinople. La garnison était réduite à quatre cents hommes , et on n'en comptait pas plus de cinquante qui fussent sans maladie ou sans blessures ; mais leur inflexible constance avait caché leurs pertes à l'ennemi, et souffert sans murmurer la vue et l'odeur des cadavres de leurs onze cents compagnons. Après leur délivrance, ils bouchèrent à la hâte avec des sacs de sable, les brèches faites par l'ennemi ; ils remplirent de terre

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la mine , ils élevèrent un nouveau mur soutenu par une forte charpente , et les trois mille hommes nouvellement arrivés se pre'parèrent à soutenir un second siège. L'attaque et la défense furent conduites avec habileté et avec obstination ; et chaque parti tira d'utiles leçons du souvenir de ses fautes passées. On inventa un bélier d'une construction légère et de beaucoup d'effet ; quarante soldats le transportaient et le faisaient agir ; et à mesure que les coups multipliés de cette machine ébranlaient les pierres du rempart , les assiégeans les enlevaient avec de longs crochets de fer. Les assiégés faisaient tomber une grêle de dards sur la tête des assaillans • mais ce qui nuisit surtout a ceux-ci, fut une composition de soufre et de bitume, que le peuple de la Colchide pouvait nommer avec quelque raison huile de Meclèe. Des six mille Romains qui montèrent à l'escalade , le premier fut Bessas, leur général, brave vétéran, âgé de soixante-dix ans. Le courage de ce chef, sa chute et le péril imminent dans lequel il se trouvait, les animèrent d'une ardeur irrésistible: et la supériorité de leur nombre accabla la garnison persane, sans vaincre son intrépidité. Le sort de ces braves gens mérite quelques détails de plus. Sept cents avaient été tués durant le siège , et il n'en restait que deux mille trois cents pour défendre la brèche. Mille soixante-dix périrent par le fer et par le feu dans le dernier assaut ; des sept cent trente qu'on fit prisonniers, on n'en trouva que dix-huit qui ne portassent pas les marques d'honorables blessures.

74 HISTOIRE DE I A DhCADE^CE

Les cinq cents autres se réfugièrent dans la citadelle, qu'ils défendirent sans espérer d'être secourus ; et ils aimèrent mieux expirer au milieu des flammes, que de souscrire à la plus honorable capitulation qu on leur offrait, sous la condition de servir dans les troupes romaines. Ils moururent en obéissant aux ordres de leur prince ; tant d'actions de bravoure et de fidélité durent exciter leurs compatriotes a montrer le même désespoir, et leur faire espérer de plus heureux succès. L'ordre qui fut donné sur-lechamp de démolir les ouvrages de Pétra, fit connaître la surprise et les appréhensions qu'avait inspirées au vainqueur une semblable défense.

La ^neire Un Spartiate aurait loué et contemplé avec attende Colchos, ^ ^ ^ ^

oa la ?tierTe drisse ment la vertu de ces héroïques esclaves; mais

LiziqQe. A., i -i- ' i ^ 1 r J

D. 549056. les ennuyeuses hostilités et ies succès alternatits des Romains et des Persans ne peuvent retenir longtemps l'attention de la postérité au pied des montagnes du Caucase. Les soldats de Justinien obtenaient des avantages plus éclatans et plus multipliés, mais l'armée du grand Roi recevait de continuels renforts; et enfin 1 on v compta huit éléphans et soixante-dix mille hommes , en v comprenant douze mille Scythes alliés et plus de trois mille Dilémites, descendus volontairement des montagnes de l'Hyrc^nie, et redoutables soit dans les combats a distance ou corps a corps. Cette armée leva avec quelque précipitation et quelque perte le siège d'Archéopolis , ville dont le> Grecs avaient inventé ou altéré le nom ; mais elle occupa les défilés de Tibérie : elle asservit laColchi.d#

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par ses forts et ses garnisons; elle de'vora le peu de subsistances qui restait au peuple, et le prince des Laziques s'enfuit dans les montagnes. Les troupes romaines ne connaissaient ni foi ni discipline; leurs chefs, inde'pendans les uns des autres, revêtus d'un pouvoir égal, se disputaient la prééminence du vice et de la corruption. Les Persans suivaient sans murmurer les ordres d'un seul chef, qui obéissait implicitement aux instructions de son maître. Mermeroès, leur gênerai, se distinguait entre les héros de l'Orient par sa sagesse dans les conseils , et sa valeur dans les combats; sa vieillesse et l'infirmité qui le privait de l'usage de ses jambes , ne pouvaient diminuer l'activité de son esprit, ni même celle de son corps : porté dans une litière au front des lignes, il inspirait la terreur à lennemi et une juste confiance à ses troupes, toujours victorieuses sous ses drapeaux. Après sa mort, le commandement passa a Nacoragan, orgueilleux satrape , qui dans une conférence avec les généraux de lempereur , avait osé déclarer qu'il disposait de la victoire d'une manière aussi absolue que de l'anneau de son doigt. Une telle présomption annonçait et devait naturellement amener une honteuse défaite. Les Romains , repoussés peu à peu jusqu'au bord de la mer, campaient alors sur les ruines de la colonie grecque du Phase ; et d^ forts retranchemens , la rivière , l'Euxin et une flotte de galères, les défendaient de tous côtés. Le désespoir réunit tous les esprits et anima tous les courages ; ils résistèrent à l'assaut des Persans, et la fuite

de Nacoragan fut précédée ou suivie du massacre de dix mille de ses plus braves soldats. Échappe a son vainqueur, il tomba dans les mains d'un maître inexorable, qui punit sévèrement l'erreur de son choix : l'infortuné général fut écorché vif; et sa peau rembourrée fut exposée sur une montagne ; avertissement terrible pour ceux à qui on confierait par la suite la gloire et la fortune de la Perse (1). Toutefois le prudent Chosroès abandonna peu à peu la guerre de Colchos , persuadé avec raison qu'il ne pouvait réduire ou du moins garder un pays éloigné, contre les vœux et les efforts de ses habitans. La fidélité de Gubazes eut à soutenir les plus rudes épreuves. Il souffrit patiemment toutes les rigueurs de la vie sauvage, et rejeta avec dédain les offres spécieuses de la cour de Perse. Le roi des Laziques avait été élevé dans la religion chrétienne; sa mère était la fille d'un sénateur : durant sa jeunesse il avait rempli dix ans les fonctions de silentiaire du palais de Byzance (2); on lui redevait une partie de son

(1) Le supplice de récorchemenl n'a pu être introduit en Perse par Sapor. ( Brisson , De regn. Persic. , l. 11 . p. 578. ) On n'a pu l'adopter d'après le conte ridicule de Marsyas, le joueur de flûte Phrygien , plus ridiculement cité comme exemple par Agatliias (1. iv, p. 182, j33 ).

(2) II y avait dans le palais de Constantinople trente silentiaires , qu'on nommait hastati ante fores cuhiculi , Tfjç Tiytjç iTTiÇeiTut, titre honorable, qui donnait le rang de sénateur sans en imposer les devoirs, ( Cod. Theod, ^ 1. vi, tit. 23 j Godefroy , Comment.^ t. 11, p. 129.)

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salaire; et ces arrérages qu'il avait à reclamer, étaient pour lui un motif de fidélité en même temps que de plainte. Cependant la longue durée de ses maux lui arracha l'aveu de la vérité; et la vérité était une accusation contre les lieutenans de Justinien, qui, au milieu des lenteurs d'une guerre ruineuse , avaient éparg^né ses ennemis et foulé aux pieds ses alliés. Leurs rapports mensongers persuadèrent a l'empereur que son infidèle vassal méditait une seconde défection; on surprit un ordre de l'envoyer prisonnier a Constantinople : on y inséra une clause perfide , qui autorisait a le tuer en cas de résistance ; et Gubazes, sans armes et sans soupçonner le danger qui le menaçait, fut poignardé au milieu d'une entrevue qu'il croyait amicale. Dans les premiers momens de sa fureur et de son désespoir, le peuple de la Colclîide aurait sacrifié au désir de la vengeance l'intérêt de son pays et celui de sa religion ; mais l'autorité et l'éloquence de quelques hommes sages obtinrent un délai salutaire. La victoire du Phase répandit de nouveau la terreur des armes romaines ; et l'empereur eut soin de laver au moins son nom d'un meurtre si odieux. Un juge du rang" de sénateur, fut chargé de faire une enquête sur la conduite et sur la mort du roi des Laziques; il parut sur un tribunal élevé , environné des ministres et des exécuteurs de la justice. Cette cause extraordinaire se plaida en présence des deux nations , selon les formes de lajurisprudence civile , et un peuple offensé reçut

quelque satisfaction par la condamnation et la mort des moindres coupables (r).

Négocia- Durant la paix, le roi de Perse cherchait toujours

tions et trai- , / ' | . ^

tés entre Jus- des prctcxtcs de rccommcncer la guerre; mais dès Chosroès. A. qu'l avait pris les armes, il montrait le de'sir de si- . d4o- I. g^^j, yj^ traité honorable et sûr pour lui. Les deux monarques entretenaient une négociation trompeuse au milieu des plus violentes hostilités; et telle était la supériorité de Chosroès, que tandis qu'il traitait les ministres romains avec insolence et avec mépris, il obtenait les honneurs les plus inouis pour ses ambassadeurs à la cour impériale. Le successeur de Cyrus s'attribuait la majesté du soleil d'Orient ; et suivant la même métaphore , il permettait à son jeune frère Justinien de régner sur TOccident, avec l'éclat pâle et réfléchi de la lune. La pompe et l'éloquence d'Isdigune, un des chambellans du roi, répondaient à ce style gigantesque. Sa femme et ses filles l'accompagnaient avec une nombreuse suite d'eunuques et de chameaux. Deux satrapes portant des diadèmes d'or faisaient partie de son cortège ; cinq cents cavaliers, les plus valeureux de la Perse, composaient sa garde; et le Romain qui commandait a Dara eut ( la sagesse de ne pas admettre dans sa place plus de

(i) Agalhias ( 1. m, p. 81 89; l. iv, p. 108-1 19) fait dixhuit ou vingt pages de fausse rhétorique sur Jes détails de ce jugement. Telle est son ignorance ou sa légèreté , qu'il néglige la raison la plus forte contre le roi des Laziques , son ancienne révolte.

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vingt personnes de cette caravane guerrière et ennemie. Isdigune, après avoir salue l'empereur et remis ses presens, passa dix mois à Constantinople sans discuter aucune affaire sérieuse. Au lieu de l'enfermer dans son palais et de l'y faire servir par des gens affides , on lui laissa parcourir la capitale , sans mettre autour de lui ni espions ni soldats ; et la liberté de conversation et de commerce qu'on permit à ses domestiques blessa les préjugés d'un siècle qui observait à la rigueur le droit des gens , sans confiance et sans courtoisie (i). Par une faveur sans exemple , son interprète, qui était dans la classe des serviteurs auxquels un magistrat romain ne donnait aucune attention , s'assit à la table de Justinien à côté de son maître ; et on assigna environ mille livres d'or pour la dépense du voyage et le séjour de cet ambassadeur à Constantinople. Cependant les efforts d'Isdigune , répétés à différentes reprises , ne purent établir qu'une trêve imparfaite , toujours payée et renouvelée au prix des trésors de la cour de Byzance. Des hostilités infructueuses désolèrent les sujets des deux nations durant plusieurs années , jusqu'à l'époque où Justinien et Chosroès, fatigués

(i) Procope indique à ce sujet l'usage de la cour des Goths, établie alors à Ravenne [Goth., 1. i, c. 7). Les ambassadeurs étrangers ont été traités avec la même méfiance et la même rigueur en Turquie ( Busbequius , ëpist. 3 , p. 1 49 5 242 , etc. ) , en Russie ( Voyages d'Olearius ) et à la Chine. Récit de M. de Lange dans les Voyages de Bell. , vol. 2 , p. 189 3i I,

8o HISTOIRE DE LA. DÉCIDEINCE

de la guerre l'un et l'autre, s'occupèrent du repos de leurvieilIesse.Dans une conférence tenue sur la frontière , les deux partis firent valoir, sans espérer aucune confiance, la grandeur, la justice et les intentions pacifiques de leurs souverains respectifs; mais la nécessité et l'inteVêt dictèrent un traité qui stipula une paix de cinquante ans; il fut écrit en langue grecque et en tangue persane, et douze interprètes attestèrent son exactitude. Un des articles fixait jusqu'où devait s'étendre la liberté du commerce et celle de la religion : les alliés de Tempereur et ceux du grand R.oi furent ég^alement compris dans les avantages qu'il accordait et les devoirs qui en étaient la suite. On prit les précautions les plus scrupuleuses afin de prévenir et de terminer les disputes qui pouvaient s'élever sur les confins des deux empires. Après vingt ans d'une guerre désastreuse, quoique poussée avec peu de vigueur , les limites demeurèrent les mêmes, et on persuada a Chosroès de renoncer à ses dangereuses prétentions sur la souveraineté deColchos et les états qui en dépendaient. Riche des trésors accumulés de l'Orient , il arracha cependant aux Romains une somme annuelle de trente mille pièces d'or ; et la petitesse de la somme ne permit pas d'y voir autre chose qu'un tribut sous la forme la plus honteuse. Dans un débat antérieur, un des ministres de Justinien , rappelant le char de Sésostris et la roue de la Fortune , observa que la vanité et l'ambition du roi barbare avaient été exaltées outre mesure par la rédaction d'Antioche et de

DE l'empire romain, chap. xlii. 8r

quelques villes de la Syrie. «Vous vous trompez , répliqua le modeste Persan , le roi des rois, le maître du monde , regarde avec mépris de si misérables acquisitions; et des dix nations subjuguées par ses armées invincibles , les Romains lui paraissent les moins formidables (i). » Selon les Orientaux, Tempire de Nushirwan s'étendait de Ferganah dans la Transoxiane , à l'Yémen ou Arabie Heureuse. Il subjug^ua les rebelles de l'Hyrcanie; réduisit les provinces de Cabul et de Zablestan, situées sur les bords de l'indus ; détruisit la puissance des Euthalites; termina par un traité honorable la guerre contre les Turcs , et admit la fdle du grand khan au nombre de ses épouses légitimes. Victorieux et respecté de tous les princes de l'Asie, il donna audience dans son palais de Madain ou Ctésiphon aux ambassadeurs du monde. Ils déposèrent humblement au pied de son trône, comme dons ou comme tribut, des armes, de riches vêtemens , des pierreries, des esclaves ou des aromates, et il daigna accepter du roi de l'Inde dix quintaux de bois d'aloès, une fille esclave haute de sept coudées, et un tapis plus doux que la soie, formé , dit- on , de la peau d'un serpent d'une espèce extraordinaire (a).

(i) Procope ( Pernic. , 1. ii, c. lo , i3, 26, 27, 28 ; Goth., 1. II, c. i I , i5 ), Agatljias (1. iv, p. 141 , 142) et Menandre [in E.Tcerpt. légat. , p. i3?.-i47 ) développent fort au long les négociations et les traités entre Justinien et Chosroès. Consultez aussi Barbeyrac , Hist. des anciens Traités, t. n ,

(?) D'IIerbelot, BibL orient., p. 680 , 681 , 294, 295.

viii. 6

§2 HISTOIRE DE LAl DÉCA.DENCE

Conquête On reprochait a Justlnien son alliance avec les

de l'Abyssi- - , ,, , . . ,., ^^ , .

nie. A. D. peuples de l Lthiopie, comme s il eut voulu admettre une tribu de nègres sauvages dans le système politique des nations civilisées. Mais on doit distinguer les Axumites ou la peuplade de l'Abyssinie, amie de l'empire romain, des naturels de l'Afrique (i). La nature a donné aux Nègres un nez aplati , de la laine au lieu de cheveux, et imprimé sur leur peau un noir ineffaçable. Mais le teint olivâtre des Abyssins, leurs cheveux, la forme de leurs visages et leurs traits les font clairement connaître pour une colonie arabe; et la similitude de la langue et des mœurs, le souvenir d'une ancienne émigration et le peu d'intervalle qui se trouve entre les côtes de la mer Rouge, ^ viennent à l'appui de cette conjecture. Le christianisme avait tiré cette nation de la barbarie africaine (2); son commerce avec l'Egypte et les succes-

(i) Foy. Buffon, Hist. nat., t. m , p. 449* Ces traits et ce teint des Arabes qui se perpétuent depuis trois mille quatre cents ans ( Ludolpli., Hist. et Comment, j^thiop. , 1. i , c. 4 ) dans la colonie d'Abyssinie , autorisent l'opinion que la race ainsi que le climat doivent avoir contribué à la formation des nègres des environs.

(2) Les Missionnaires portugais Alvarez ( Ramusio , t. i , fol. 204, rect. 274 vers. ) , Bermudez (Purchas's Pllgrims y vol. 2 , 1. V, c. 7, p. 1149-ï ïSB), Lobo {Relation y etc. , par M. Legrand , avec quinze Dissertations ; Paris, 1728) et Tellez {Relation de Théi<enot , part, iv ) ne pouvaient dire sur l'Abyssinie moderne que ce qu'ils avaient vu ou ce qu'ils avaient inventé. L'érudition de Ludolph en vingt-cinq \2Ln— Qixes{flist. j^thiop. Francfort, 1681. Commentarius , 1691 ;

T)E l'empire romain, chap. xlii. 83

seurs de Constantin (r) avait introduit chez elle les élemens des arts et des sciences ; ses navires allaient trafiquer à l'île de Ceylan (2) ; et sept royaumes obéissaient au Negus ou prince souverain de l'Abyssinie. Un conquérant éthiopien attenta pour la première fois à l'indépendance des Homérites , possesseurs de l'opulente et heureuse Arabie; il prétendait tirer ses droits héréditaires de la reine de Saba (3), et le zèle de la religion sanctifiait ses vues ambitieuses. Les Juifs , puissans et actifs dans leur exil, avaient séduit l'esprit de Dunaan, prince des Homérites. Ils l'avaient excité à venger sur les chrétiens la perséèution exercée dans l'empire contre leurs malheureux frères; quelques négocians romains furent maltraités, et plusieurs chrétiens de

Jppendix , 1694) fournit peu de chose sur l'histoire ancienne (le ce pays. Au reste, les chansons et les légendes "X nationales célèbrent la gloire du Caled ou Ellislhaeus , conquérant de l'Yénien.

(1) Procope (PeA^c. ,1. 1, c. 19, 20) et Jean Malala(t. 11, p. 1 63-1 65, 193-196) rapportent les négociations avec les Axumites ou les Eihiopiens. L'historien d'Antioche cite la narration originale de l'ambassadeur Nonnosus, dont Pholius [Blbl. Cod. 3) nous a conservé un extrait curieux.

(2) Cosmas Indicopleustes ( Topo^oph. Christian. ,1. 11, p. i32 , i38, iSg, 140 j 1- XI » P- 338 , 339) donne des particularités très-détaillées sur le commerce des Axumites à la côte de l'Inde et de l'Afrique, et à l'île de Ceylan.

(3) Ludolph, HisL et Comment. JEihiop.y 1. 11, c. 3.

Negra (i) obtinrent la couronne du martyre (2). Les e'glises d'Arabie implorèrent la protection du roi des Abyssins. Le Negus passa la mer Rouge avec une flotte et une armée ; il ôta au prosélyte des Juifs son royaume et la vie, et anéantit une race de princes qui avait gouverné plus de vingt siècles les climats reculés de la myrrhe et de l'encens. Le vainqueur proclama sur-le-champ le triomphe de l'Évangile ; il demanda im patriarche orthodoxe , et montra un tel attachement pour l'empire romain , que Justinien se flatta de détourner au profit de l'empire le commerce de la soie par le canal de l'Abyssinie , et de pouvoir soulever les forces des Arabes contre le roi de Perse. Leur al-Nonnosus, issu d'une famille d'ambassadeurs, fut jurtmien.^l! chargé par l'empereur de cette commission impor- D. 533. tante. Il évita sagement le chemin plus court, mais

(1) La ville de Negra ou Nag'ran , dans l'Yémen , est environnée de palmiers , et se trouve sur le grand chemin, entre Saana (la capitale) et la Mecque; elle est éloignée de la première de dix journées d'une caravane de chameaux, et de la seconde, de vingt journées. (Abulféda^ Descript. Arah. , p. 62. )

(3) Le martyre de saint Arethas, prince de Negra , et de ses trois cent quarante compagnons , est embelli dans les légendes de Métaphraste et de Nicéphore Calliste, copiées par Baronius ( A. D. 622 , n°* 22-26. A. D. 523 , n"M 6-29), et réfutées avec un soin qui ne les a pa^ tirées de l'obscurité par Basnage {Hist. des Juifs , tom xii, 1. vin , c. 2, p. 333- 348 ) , qui donne des détails sur la situation des Juifs en Arabie et en Ethiopie.

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plus dangereux, des déserts sablonneux, de la Nubie ; il remonta le Nil, s'embarqua sur la mer Rouge, et débarqua sain et sauf à Adulis, l'un des ports de l'Afrique. D'Adulis à la ville royale d'Axum il n'y a pas plus de cinquante lieues en ligne droite; mais les sinuosités des montagnes forcèrent l'ambassadeur d'employer quinze jours à ce voyage ; et dans son passage au travers des forêts , il vit une multitude d'éléphans sauvages, qu'il e'valua vaguement au nombre d'environ cinq mille. La capitale , selon sa relation , était grande et peuplée; et le village d'Axum est encore célèbre par le couronnement du prince, par les ruines d'un temple chrétien, et seize ou dix-sept obélisques avec des inscriptions grecques (i). Cependant le Negus le reçut en pleine campagne, assis sur un char élevé, traîné par quatre élépbans magnifiquement équipés , et environné de ses nobles et de ses musiciens. Il portait un habit de toile et un chapeau; il tenait dans sa main deux javelines et un bouclier léger; et bien que son vêtement ne couvrît pas entièrement sa nudité, il étalait toute la magnificence barbare dans ses chaînes d'or , ses colliers

(i) Alvarez [in Ramusio ^ 1. 1, fol. 219 vers. 221 vers,) vit Axum en 1 620 , dans son état florissant , luogo molto huono e grande. Oe fut dans ce même siècle que cette ville fut ruinée par une invasion des Turcs. On n'y compte aujourd'hui que cent maisons ; mais la cérémonie du couroniiement du roi lui conserve le souvenir de sa grandeur passée. (Ludolph. , UisU et Comment. , 1. 11 ; c. 1 1. )

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