‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 10 sur 62 · HISTOIRE DE LA DÉCADEINCË · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DÉCADEINCË

les habitans de la Colchide ont toujours montre de l'audace et de Tintrepidite. Ils servaient à pied dans l'armée de Xerxès ; ils portaient une dague et une javeline , un casque de bois , et un bouclier de peaux non préparées ; mais leurs troupes sont presque toutes composées de cavalerie. Le dernier des paysans dédaigne de marcher à pied; les nobles ont communément deux cents chevaux, et le prince de la Mingrélie en possède plus de cinq mille. La Colchide a toujours été un royaume héréditaire ; et lautorité du souverain n'est contenue que par la turbulence de ses sujets. S'ils lui étaient soumis, il pourrait mettre en campagne une armée nombreuse; mais il est difficile de croire que la seule tribu des Suaniens fût composée de deux cent mille soldats, ou que la population de la Mingrélie soit aujourd'hui de quatre millions de personnes, (f) Révolutions Lcs liabitaus de la Colchide se vantaient jadis

de la Colchi- j'** i* 'Vj.jc't*

jg^ d avou' mis un terme aux conquêtes de Sesostris ;

et la défaite de ce roi d'Egypte est moins incroyable que sa marche toujours heureuse jusqu'au pied du Caucase. Ils cédèrent sans aucun effort mémorable aux armes de Cyrus ; ils suivirent , dans des guerres éloignées, le drapeau du grand roi, et ils lui offraient, tous les cinq ans , un tribut de cent jeunes

( i) Strabon , 1. xi , p. ^65 ; Lamberti , Relation de la Min^ grélie. A.u reste , il ne faut pas donner dans une extrémité opposée , en supposant avec Chardin que vingt mille habitans peuvent fournir à une exportation annuelle de douze mille esclaves ; absuidilc indigne de ce judicieux voyageur.

avaaC

DE l'i-MPIRE ROM\I]>r. CHAP. XLII. 65

garçons et d'autant de jeunes filles, le plus beau produit du pays (i). Cependant il recevait ce don Sons le-» comme l'or et l'ebène de l'Inde , l'encens des Arabes , j..c. sôo. ou les Nègres et l'ivoire de l'Étbiopie. Les babitans de la Colcbide n'étaient pas soumis à la domination d'un Satrape ; et ils continuèrent à se regarder comme independans et à l'être en effet (i). Après la cbute deTempiredePerse , Mitbridate, roi de Pont, ajouta la Colcbide à ses vastes domaines sur l'Euxin. Lorsque les naturels osèrent demander que son fils régnât sur eux , il fît cbarger de chaînes d'or ce jeune ambitieux; et un de ses serviteurs alla gouverner la Colcbide à sa place. Les Romains, en poursuivant SouslesRo- Mitbridate, s'avancèrent jusqu'aux bords du Pbase , j^.G^eô! et leurs galères remontèrent cette rivière jusqu'au moment *où ils atteignirent le camp de Pompée et ses légions (3) ; mais le sénat et ensuite les empereurs dédaignèrent de réduire en province romaine ce

(i) Hérodote, 1. iii , c. 97. Voyez dans le livre vir , c. 79, leur service et leurs exploits durant l'expédition de Xerxès contre les Grecs.

(2) Xénoplion , qui avait combattu les habitans de la Colchide durant sa retraite [Retraite des dix mille , 1. iv, p. 820 , 343,348, édit. deHutchinson ; et Forster's/^/.çi-^rf., p. 53-58, in Spelmans english Version , vol. ii ), les appelle uumvQfAoi^ avant la conquête de Mitliridale, Appien les nommait lèvoç upti/t^uveç. ( De hett, Mithridat. , 1. xv, I. i , p. 66 i , de la dernière édition , qui est la meilleure, par Jean Schweighœuser. Leipzig, 1785, 3 vol. gros//z-8°.)

(3) Appien {De hell, Mith.) et Plut, (m vit, Pomp.) parlent de la conquête de la Colchide par Milliridate et Pompée ,

Vin. 5

pays éloigné et inutile. Dans l'intervalle qui s'écoula entre Marc-Antoine et le règne de Néron , on permit à la famille d'un rhéteur grec de régner dans la Colchide et dans les royaumes adjacens ; et lorsqu'il n'y eut plus de rejetons de la race de Polémon (i) , le Pont oriental qui conserva son nom , ne s'étendait plus que jusqu'aux environs de Trébisonde. Des détachemens de cavalerie et d'infanterie gardaient pardelà , les fortifications de Hyssus, d'Apsarus , du Phase , de Dioscurias ou Sébastopolis et de Pytius , et six princes de la Colchide reçurent leurs diadèmes des lieutenans de l'empereur. L'un de ces lieuteyoyagenans, l'éloquent et philosophe Arrien , reconnut et

d'Arrien. A. , . . ^ . ^

D. i3o. décrivit la côte de l'Euxin , sous le règne d'Adrien. La garnison qu'il passa en revue à l'embouchure du Phase , était composée de quatre cents légionnaires choisis : des murs et des tours de brique , un double fossé et les machines de guerre placées sur les remparts, rendaient cette place inaccessible a^ Barbares; mais Arrien jugea que les faubourgs, construits par des marchands et des soldats retirés, avaient besoin de quelque défense extérieure (2). Lorsque

(i) Nous pouvons suivre les progrès et la chute de la famille de Polémon dans Slrabon (1. xi, p. 705 ; 1. xii, p. 867}, Dion-Cassius ou Xiphilin (p. 588, SgS, 601, 719, 754, 9^5, 046 , cdit. Reimar ) ; Suétone {in Néron. , c. 18, in Vespas. , c. 8 ) ; Eutrope ( vu , 1 4) ; Josèphe {Antiq.judaïc, l xx, c. 7. p. 970, édit. Havercamp) ; et Eusèbe ( Chron. , avec les Remarques de Scaljger, p. 196).

(a) Au temps de Procope les Romains n'avaient point de

DE lVmpitie romain, chap. xliî. 67

la force de l'empire diminua , les Romains , en station sur le Phase , furent rappelés ou chassés. La tribu des Laziques (i), dont la postérité parle un dialecte étranger et habite 'la côte maritime de Trébisonde , réduisit sous sa domination l'ancien royaume de Colchos, et lui donna son nom. Un voisin puissant , qui avait acquis par les armes et les traités la souveraineté de Flbérie , ne tarda pas à les subj uguer. Le roi de la Lazique devint tributaire ; il reçut son sceptre des mains du monarque de Perse ; et les successeurs de Constantin acquie.'^cèrent à cette prétention injurieuse qu'on faisait valoir comme un droit sur lequel on alléguait une prescription immémoriale. Au commencement du sixième siècle, ils re- Conversioii

, ,,. ^ I,. 1 • là 1 • • ^^^ ' aziques.

prn ent de 1 mrluence par 1 mtroduction cTu christia- a. d. 522. nisme, que lesMingréliens professent encore aujourd'hui avec zèle , sans comprendre les dogmes ou sans observer les préceptes de leur religion. Après

forteresse sur le Phase. Pytius et Sébastopolls furent évacuées, d'après un bruit qui courut de l'arrivée des Persans (^Gotk.^l. IV, c. 4 ) j mais Jusliniea renvoya ensuite des troupes dans la dernière de ces places. [De œdific, I. iv, c. 7). (1) Au temps de Pline, d'Arrien et de Ptolomée , les Laziques formaient une tribu particulière , et ils étalent limitrophes de la Colchide au nord. (Cellarius , Géog. antiq., t. iT, p. 222.) Sous le règne de Jnstinien , ils se ré{)andirent, ou du moins ils dominèrent sur tout le pays. Ils se trouvent aujourd'hui dispersés le long de la cote, vers Trébisonde , et ils forment une peuplade grossière qui s'adonne à la pèche , et qui parle un idiome particulier. (Chardin, p. 149 ; Peyssonel , p. 64. )

68 lIISTOint HE LA DEC iDENCE

Ja mort de son père , Zathus obtint la dignité' royale, par la faveur du grand roi ; mais ce pieux jeune homme, abhorrant les cérémonies des mages, vint chercher dans le palais de Constantinople , le baptême des orthodoxes, une femme de noble race et l'alliance de l'empereur Justin. On lui donna le diadème en grande cérémonie- et son manteau et sa tunique de soie blanche bordée d or, représentaient dans une riche broderie , la figure de son nouveau protecteur. Justin dissipa les soupçons de la cour de Perse , et excusa la révolte de la Colchide , en faisant valoir l'honorable prétexte de l'hospitalité et de la religion. L'intérêt des deux empires imposait aux habitans de la Colchide l'obligation de garder les passages du Caucase , où un mur de soixante milles est aujourd'hui défendu par les soldats ming réliens , qu'on relève tous les mois (i).

Révolte et ' Mais Tavarice et l'ambition des Romains dénaturerepentir des , . ^ , lin- 1 / 1/1 habitans de rcut Dicutot Cette lionorable alliance : dégrades du

A. D.^ 542- t'ang d'alliés , les Laziques sentirent le poids de la dé- "*^' pendance que leur rappelaient chaque jour les pa-

roles et les actions de leurs nouveaux maîtres. Ils virent s'élever, a une journée au-delà de l'Apsarus ,

(i) Jean Malala ( Chron., t. 11 , p. 1 34- 1 ^7 ) ; Thôophaue, p. 1 44 {Jii'it. MiscelLy 1. XV, p. 1 o3). Le fait est authentique, mais la date est trop récente. En parlant de leur alliance avec la Perse , les Laziques contemporains de Justinien se ser\ ont de termes qui indiquent des temps très-anciens : %t y^uf/.fA»Ti iu.\.tif*iicAj Trfioyovût. — Ces mots pouvaient- ils se rapporter à une alliance dissoute depuis moins de vingt ans ?

PK LEMPIRE ROMAIN. CïIAP. XLir. 6c)

la forteresse de Petra f i), qui dominait la côte maritime au sud du Phase. La Colchide fut livrée à la licence des mercenaires étrangers qui devaient la protéger par leur valeur; un vil et tyrannique monopole anéantit le commerce; et Gubazes , le prince du pays, ne fut plus qu'un fantôme de roi, soumis aux officiers de Justinien. Trompés dans les espérances qu'ils avaient fondées sur les vertus des chrétiens , les Laziques indignés eurent quelque confiance dans la justice d'un mécréant. Après avoir obtenu l'assurance secrète que leurs ambassadeurs ne seraient pas livrés aux Romains , ils sollicitèrent publiquement l'amitié et les secours de Chosroès. L'habile monarque apercevant tout de suite les avantages qu'il pouvait tirer de la Colchide, médita un plan de conquête, que reprit mille ans après Schah Abbas, le phis sage et le plus puissant de ses successeurs (3). Son ambition était em flammée par l'espérance d'avoir une marine à l'embouchure du Phase , de dominer le commerce et la navigation de l'Euxin , de ravager

(i) Il ne reste aucun vestige de Pétra , si ce n'est dans les écrits de Procope et d'Agathias. On peut retrouver la plupart des villes et des châteaux de la Lazique en comparant leur nom et leur position avec la Carte de Mingrélie qu'a donnée Lamberfi.

(2) Voyez les Lettres amusantes du voyageur Pietro délia Valle. Viaggli ^ 1. 11, p. 207, 209, 2i3, 2i5, 266, 286, 3oo; t. m, p. 54, 127, Kn 1618 , 1619 et 1620, il conversa avec Scliali Abbas , et l'encouragea fortement à l'exéculion d'un projet qui aurait uni la Perse et l'Europe contre les lAircs , leur enuenii commun.

Page 1