IO HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE
incomparable génie , qui change en or tout ce qu'il touche. A l'exemple de Platon , il composa une république , et rédigea pour cette république un traité des lois où il force d'attribuer à une origine céleste la sagesse et la justice de la constitution des Romains. L'univers entier, selon sa sublime hypothèse, ne forme qu'une mimense république : les dieux et les hommes, qu'il suppose de la même essence, sont les membres de la même communauté • les lois naturelles et le droit des gens sont fondés sur la raison; et toutes les institutions positives , bien que modifiées par le hasard ou par la coutume, dérivent de la règle de justice gravée par la divinité dans tous les cœurs vertueux. Il exclut doucement de ces mystères philosophiques les sceptiques qui refusent de croire, et les épicuriens qui ne veulent pas agir. Ces derniers dédaignant le soin de la république , il leur conseille de se livrer dans leurs bocages à un paisible sommeil; mais il supplie humblement la nouvelle académie de demeurer muette, parce que, dit-il , ses audacieuses objections détruiraient la structure si bien ordonnée de son grand système (i).
(i) Perturbatrice m autem omnium harum rerum academiarn , hanc ah Arcesilâ et Carneade recentem , cvorernus ut sileat , nam. si invaserit in hœc, quœ satis scite instructa et composita videantur , nirnis edet ruinas , quam quidein ego placarc cupio , suhmovere non audeo. De legibiis , i , i 3. Ce passage seul devait apprendre à Bentley (/îe/zza^c/w o.^ Free-ThinMng y ^. 0,^0 ) comhien Cicéron était fermement attaclié à la doctrine spécieuse qu'il a enibcllic.
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Il représente Platon , Aristote et Zenon , comme les seuls maîtres capables d'armer et de former un citoyen pour les devoirs de la vie sociale. On reconnut que la trempe la meilleure de ces diverses armures était celle des stoïciens (i), et les écoles de jurisprudence affectèrent de s'en servir ou de s'en parer. Lesleçons du portique apprenaient aux jurisconsultes romains à remplir les devoirs de la vie , à raisonner et à mourir ; mais elles leur inspiraient à quelques égards les préjugés de secte, l'amour du paradoxe , l'habitude de l'opiniâtreté dans la dispute , et un attachement minutieux aux mots et aux distinctions verbales. On voulut fonder le droit de propriété sur le principe de la supériorité de la forme sur la matière , et celui de l'égalité des crimes fut reconnu dans cette opinion de Trebatius (2) , que celui qui touche l'oreille touche le corps entier; que celui qui vole une partie d'un amas de blé ou d'un tonneau de vin, est aussi coupable que s'il avait volé le tout (3).
(1) Panœtius, l'ami du jeune Scipion, fut le premier qui enseigna dans Rome la philosophie stoïcienne. Vof. sa Vie dans les Mémoires de V Acad. des inscript. , t. x , p. 75-89-
(2) Il est cité sur cet article par TJlpien, ( Lege 40 , ad Sahinurn in Pandcct. , 1. xlvii ; t. n , leg, 21.) Trebatius , après avoir été un jurisconsulte du premier ordre , qui/amiliam duxit , devint un épicurien. ( Cicéron , ad Familiares , vu, 5. ) Il manqua peut-être de constance ou de bonne foi dans cette nouvelle secte.
(3) Voyez Gravina ( p. î^b-^l ) et les frivoles objections» de Mascou. Heincccius [Hist. /. R. , n" 1 25 ) cite et approuve
Autorité. cijex les Romains, le métier des armes, l'éloquence et l'étude des lois civiles, étaient également pour un citoyen le chemin des dig^nités de l'état , et ces trois professions recevaient quelquefois un nouvel éclat de leur réunion dans la même personne. La science du préteur qui composait un édit, assurait à son opinion particulière une sorte de préférence et d'autorité : le respect disposait à pencher pour celle d'un censeur ou d'un consul; et les vertus ou les triomphes d'un jurisconsulte donnaient du poids à une interprétation peut être douteuse. Le voile du mystère servit long-temps l'adresse des patriciens; et dans des temps plus éclairés, la liberté des discussions établit les principes généraux de la jurisprudence. Les disputes du Forum éclaircirent les cas subtils et embrouillés; on admit des règles , des axiomes et des définitions (i) émanés de la raison naturelle, et l'opinion des professeurs de la loi influa sur la pratique des tribunaux ; mais ces interprètes ne pouvaient ni faire, ni exécuter les lois de la république , et les juges pouvaient dédaigner l'autorité des Scé- Yola eux-mêmes , souvent renversée par l'éloquence et les sophismes d'un habile avocat (2). Auguste et
une dissertation de Everard Olto , de Stoïcâ jurisconsultorum philosophiâ»
(i) On citait surtout la règle de Caton , la stipulation d'Aquilius et les formes Maniliennes, deux cent onze maximes, et deux cent quarante-sept définitions {Pandect,, 1. l, tit. 16, 17 ).
(2) Lisez Cicéron ,1 \^De oratore , Topica, pro Murenâ.
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Tibère furent les premiers a adopter la science des hommes de loi comme un instrument utile à leur pouvoir, et lesserviles travaux de ceux-ci adaptèrent l'ancien système à l'esprit et aux vues du despotisme. Sous le prétexte spécieux de maintenir la dignité de l'art , on statua que les seules opinions valides et reçues en justice seraient celles qui auraient ete signées par des sages du rang de sénateur ou de l'ordre équestre , et approuvées par le jugement du prince; ce monopole subsista jusqu'à l'époque où l'empereur Adrien rendit cette profession libre à tous les citoyens qui se croyaient des lumières et du talent. Le préteur, malgré son autorité, fut alors gouverné par ses maîtres ; on enjoignait aux juges de suivre le commentaire ainsi que l'esprit de la loi , et l'usage des codicilles fut une innovation mémorable qu'Auguste ratifia d'après l'avis des jurisconsultes (i).
Le prince le plus absolu ne pouvait exiger autre Sectes. chose, sinon que les juges fussent d'accord avec les gens de loi , si les gens de loi étaient d'accord entre eux ; mais les institutions positives sont souvent le résultat de la coutume et du préjugé; les lois et les langues sont équivoques et arbitraires ; et là où la raison ne peut prononcer , la jalousie des rivaux , la
(i) Voyez Pomponius ( Z)e origine juris Pandect. , 1. i, lit. 2 , leg. 2 , n° 47 ; Heineccius , ad Instit. , 1. i, tit. i y ii° 8; 1. II, tir. 25, in Elément, et Antiquit. ; et Gravina , p. 41-45). Quoique ce monopole ait été bien fâcheux , les écrivains du temps ne s'en plaignent pas , et il est vraisera- Llaljle qu'il fut voilé par un décret du sénat.
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vanité des maîtres , Taveugle attachement de leurs disciples , augmentent Famour de la dispute. Les sectes autrefois fameuses des Proculiens et des Sabi* niens divisèrent la jurisprudence romaine (i). Deux jurisconsultes très-habiles, Ateius Capiton et Antistius Labeon (a) , firent honneur au paisible règne d'Auguste : la faveur du souverain distingua le premier; le second fut encore plus illustre par le mépris de cette faveur, et son opiniâtre, bien qu'inactive résistance au tyran de Rome. La différence de leur caractère et de leurs principes influa sur leurs études. Labéon tenait aux formes de l'ancienhe république ; son rival , plus adroit , adoptait l'esprit de la monarchie naissante. Mais le courtisan est naturellement soumis et servile ; Capiton osa rarement s'écarter de l'opinion ou du moins des paroles de ses prédécesseurs , tandis que , sans s'effrayer du paradoxe et de l'innovation , le hardi républicain se livrait à ses idées indépendantes. Toutefois la liberté de Labéon était asservie à la rigueur de ses principes ; et il dé-
(i) J'ai lu la diatribe de Gotfridiis Mascovius ( le savant Mascou) , ( De sectis Jurisconsultorum , Leipzig , 1 7 28 , in- 1 a, p. 276 ) ; traité savant , sur un fond stérile et très-borné.
(2) Voyez le caractère d'Antistius Labéon dans Tacite [Annal. , iir, 75 ) et dans une épître d'Ateïus Capiton ( Aulu'- Celle, XIII , 12) , qui accuse son rival de libertas nimia et VECORS. Toutefois je ne puis penser qu'Horace eut osé couvrir de ridicule un sénateur vertueux et respectable, et j'adopterais la correction de Bentley, qui lit labieno insa" nior. Serm. i, m, 82. Voyez Mascou , De sectis , c. i , p. 1-24.
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cldait , selon la lettre de la loi, les questions que son indulgent compétiteur résolvait avec une latitude d'équité plus analogue à la raison commune et aux sentimens ordinaires des hommes. Dans un échange raisonnable substitué au payement d'une somme d'argent , Capiton voyait toujours un marché légal (i) ; et il prononçait sur l'âge de puberté d'après la nature , sans borner sa définition à l'époque précise de douze ou quatorze ans (2). Cette opposition de sentimens se répandit dans les écrits et les leçons des deux fondateurs : la querelle des écoles de Capiton et de Labéon subsista depuis le règne d'Auguste jusqu'à celui d'Adrien (3) , et les deux sectes tirèrent leur nom de Sabinius et de Proculeius, leurs maîtres les
(i) Justinien (^Instù.j 1. m , tit. 23, et Theopliil. vers, ^rcec. , p. 677 , 680 ) a rappelé cette grande question et les xers d'Homère qu'on allégua de part et d'autre comme de» autorités. Elle fut décidée par Paul {leg. 33 ad edict. in Pandect.^ 1. xviii, tit. i, leg. 1 ). Voici sa solution : Dans un simple échange on ne peut distinguer l'acheteur et le V endeur.
(2) Les proculiens abandonnèrent aussi cette controverse ; îls sentirent qu'elle entraînait des recherches indécentes, e^ ils furent séduits parj'aphorisme d'Hippocrate , qui était attaché au nombre septénaire de deux semaines d'années , ou de sept cents semaines de jours. Institut, , I. i , tit 22, Plutarque et les stoïciens ( De placit. philosopkor. , 1. v , c. 24) donnent une raison plus naturelle. A quatorze ans, wepi ijj> 0 TTTî^f^etTiKoç K.ptvtTett ôfpof. Voyez les Vestigia des 3ectes dans Mascou , c. 9. p. 145-376.
(3) Mascou rapporte l'histoire et la fin de ces différentes sentes (c. 2-7 , p. 24"! 20) , et il serait presque ridicule de
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plus célèbres. On leur donna de plus celui de Cassiens et de Pégasiens ; mais , par un renversement bizarre, Pégase (i), timide esclave de Domitien, défendait la cause populaire ; et le favori des Césars était représenté par Gassius (2) , qui se faisait gloire de descendre de Gassius , le meurtrier du tyran de sa patrie. L'édit perpétuel termina en grande partie les disputes des deux sectes. L'empereur Adrien , pour cet important ouvrage , préféra les chefs des Sabi • niens ; les partisans de la monarchie l'emportèrent ; mais la modération de Salvius-Julien réconcilia peu à peu les vainqueurs et les vaincus. Les jurisconsultes du siècle des Antonins imitèrent les philosophes de leur temps ; ils dédaignèrent l'autorité d'un maître , et prirent dans chaque système les opinions qui leur parurent les plus vraisemblables ('^) ; mais leurs écrits auraient été moins volumineux s'il y eût eu plus d'accord dans leur choix. Le nombre et le poids des
le louer de son impartialité entre des sectes entièrement éteintes.
(1) Au premier mot il vola au conseil qu'on tint sur le turbot. Toutefois Juvénal ( Sat. iv , yS-S i ) appelle ce préfet ou bailli de Rome , Sanctissimus legum inlerpres. L'ancien Scholiaste dit qu'on l'appelait , non pas un homme , mais un livre, d'après sa science. 11 avait pris son nom singulier de Pégase d'une galère de ce npm qu'avait commandée son père.
(2) Tacite, Annal, xvii , 7; Suétone, in Nerone , c. 37.
(3) Mascou , De sectis , c. 8 , p. 1 20- 1 44 j De heriscundis , terme de loi qu'on appliquait à ces jurisconsultes éclectiques. Herciscere est synonyme de dividerc.
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témoignages discordans embarrassaient la conscience des juges ; et un nom respectable venait a l'appui de tous les décrets que leur suggéraient la passion et l'intérêt. Un édit commode de Théodose le jeune les dispensa du soin de comparer et de peser les argumens des jurisconsultes. Cinq d'entre eux, Caïus, Papinien , Paul, Ulpien et Modestinus, furent proclamés les oracles de la jurisprudence. L'opinion de trois d'entre eux était décisive ; mais , dans le cas ou chacun aurait un avis particulier , on accorda une voix prépondérante a la sagesse supérieure de Papinien (i).
Lorsque Justinien monta sur le trône , la réforme Réforme
. . . .i . . ^6s lois ro-
des lois romaines était devenue un travail indispen- maines par
sable , mais difficile. Dans l'espace de dix siècles , le d. 527, etc. * nombre infini des lois et des opinions des jurisconsultes avait rempli des milliers de volumes que l'homme le phis riche ne pouvait acheter, et que la .tête la plus vaste ne pouvait contenir. On ne se procurait pas aisément des livres ; et les juges, pauvres au milieu de tant de richesses , étaient réduits a pro- • noncer d'après leur prudence mal instruite. Les sujets
(i ) Voyez le Code Théodosien ( 1. 1 , tit. 4 ) avec le Com" jnentaire de Godefroy ( t. 1, p. 3o-35). Ce décret pouvait occasionner des discussions jésuitiques , pareilles à celles qu'on trouve dans les Lettres provinciales : on pouvait de- ' mander si un juge était obligé de suivre l'opinion de Papinien ou de la majorité, contre son jugement et contre sa conscience, etc. Au reste, un législateur pouvait donner à celte opinion, fausse en elle-même , la valeur, non pas de la vérité , mais de la loi.
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des provinces grecques ignoraient la langue de ces lois qui disposaient de leurs propriétés et de leur vie; et le dialecte barbare des Latins était assez mal enseigné dans les académies de Beryte et de Constantinople. Justinien , né au milieu des camps de Tlllyrie , était familiarisé avec ce langage dès son enfance : il avait dans sa jeunesse étudié la jurisprudence , et il cboisit, pour travailler avec lui à la réforme, les plus savans jurisconsultes de l'Orient (i). La théorie des professeurs fut aidée par la pratique des avocats et l'expérience des magistrats ; et l'esprit de Tribonien anima
Tribonien. toutc l'entreprise (2). Cet homme extraordinaire , A. D. 527- . ,, .. ,.,,.