HISTOIRE DE LA DECADEIYCE
d'une nouvelle race de bœufs et de buffles (i). La de'population de la Lombardie et l'aug-mentation des forêts ouvrirent une vaste carrière aux plaisirs de la chasse (2). L'industrie des Grecs et des Romains (3) ne s'était pas étendue jusqu'à cet art merveilleux qui rend les oiseaux dociles à la voix et obéissans à l'ordre de leur maître. La Scandinavie et la Scythie ont toujours produit les faucons les plus hardis et les plus
(1) Tune (A. D. 5g6 ) primum , Bubali in Itallam delati Italiœ populis miracula fuére. (Paul Warnefrid , 1. iv, c. 11.) Les buffles , qui semblent originaires de l'Afrique et de l'Inde, sont inconnus en Europe, si l'on excepte l'Italie , où il y en a beaucoup et où ils sont d'une grande utilité : les anciens n'avaient aucune idée de ces animaux, à moins qu'Aristote ( Hist. anim. , 1. n , c. 1, p. 58; Paris , 1783 ) ne les ait voulu décrire sous le nom du bœuf sauvage d'Arachosie. [F'.Buffou-, fiist, nat., t. xi, et Suppl.y t. vi ; Hist. gén. desVojages, t. i , p. 7, 481 ; 11 , io5 ; in, 291 ; iv^, 234,461 ; V, iqS; VI, 491 ;viii, l\^o; x , 666 ; Pennant's Quadrupèdes^ p. 24 ; Dictionn. d' Hist. nat. , par Valmont de Bomare , t. 11, p. 74.) Au reste , je ne dois pas dissimuler que Paul , d'après une erreur vulgaire, a pu donner le nom de bubalus à l'aurochs ou taureau sauvage de l'ancienne Germanie.
(2) i^oy. la vingt-unième Dissertation de Muratori.
(3) Cela est prouvé par le silence des auteurs qui traitent de la chasse et de l'histoire des animaux. Aristote ( Hist, animal. , 1. ix , c. 36 , t. i , p. 586 , et les Notes de M. Camus, son dernier éditeur, t. 11, p. 3i4)î Pline (^Hist. nat., 1. x, c. 10 ) , ^lien ( De nat. animal. , 1. 11, c. 42 ) , et peut-être Homère ( Odyss. , xxii , 3o2-3o6) , parlent avec étonnemcnt d'une ligue tacite et d'une chasse commune entre les faucons et les chasseurs de la Tlirace.
DE l'empire romain. ClI/iP. XLV. 355
faciles à apprivoiser (i). Les habitans de ces deux contrées , toujours à cheval et parcourant les campagnes, savaient les élever et les dresser. Les Barbares introduisirent dans les provinces romaines cet amusement favori de nos aïeux ; et selon les lois de l'Italie , fepëe et le faucon ont , dans la main d'un noble Lombard , la même dignité et la même importance (2).
L'effet du climat et de l'exemple se fit si rapide- Habiiie-
î T 1 1 1 1 .. -^ ' ' ment et iuh-
ment sentir, que les Lombards de la quatrième gène- riages. ration regardaient avec curiosité et avec effroi les portraits de leurs sauvages ancêtres (3). Leur tête était rasée par derrière ; mais une chevelure en dé-
(i) En particulier le gerfaut ou le gyrfalcon , qui est de la grandeur d'un petit aigle. Voyez la description animée qu'en fait M. de Buffon , JiisU nat. 3 t. xvi , p. 23q , etc.
(2) Script, rer. ItaL , t. i , part. 11, p. 129. Il s'agit ici de la 16*^ loi de l'empereur Louis-le-Débonnaire. Des fauconniers et des chasseurs faisaient partie de la maison de Charlemagne son père. ( Mém. sur Vanc. Chevalerie , par M. de Saint-Palaye, t. m, p. 176.) Les lois de Rotharis parlent de l'art de la fauconnerie à une époque antérieure (n° 322); et dès le cinquième siècle, Sidonius Apollinaris le comptait parmi les talens du Gaulois Avitus ( 202-207).
(3) L'épitaplie de Droctulf (Paul , 1. Jii, c. 19) peut être appliquée à plusieurs de ses compatriotes.
Terribilis 'visu faciès , se d corda benignus, Longaqite robusto pectore barba fuit.
On voit encore aujourd'hui les portraits des anciens Lombards, à douze milles de Milan , dans le palais de Monza , qui fut bâti ou réparé par la reine Theudelinde (1, iv, 22, 23}.
sordre tombait sur leurs yeux et sur leur bouche , et une longue barbe indiquait le nom et les habitudes de la nation. Ils portaient , comme les Anglo-Saxons, de larges vêtemens de toile ornes à leur manière , de larges bandes de diffcTentes couleurs. Une longue chaussure et des sandales ouvertes couvraient leurs jambes et leurs pieds ; et , même au milieu de la paix, leur fidèle epée se trouvait toujours suspendue à leur ceinture. Mais cet étrange costume et cet air effrayant cachaient souvent un naturel doux et généreux ; et dès que la fureur des combats s'était calmée, l'humanité du vainqueur étonnait quelquefois les captifs et les sujets. Il faut attribuer leurs vices à la colère , a l'ignorance et à l'ivrognerie-; et leurs vertus méritent d'autant plus d'éloges, qu'ils n'étaient ni assujettis à l'hypocrisie des mœurs sociales, ni gênés par la contrainte des lois et de l'éducation. Je ne craindrais point de m'écarter démon sujet, s'ilétait en mon pouvoir de décrire la vie privée des conquérans de l'Italie , et je raconterai avec plaisir une aventure amoureuse d'Autharis, où respire tout l'esprit romanesque de la chevalerie (i). Après la mort d'une princesse mérovingienne qu'il devait épouser, il demanda la main de la fille du roi de Bavière, et celui-ci, Garibald , consentit à s'allier au monarque de fltalie. Im-
(i) Paul (1. III, c. 2g, 34) raconte l'histoire d'Autharis et de Theudelinde ; et le moindre fragment des anciennes annales de la Bavière, excitant les infatigables recherches du comte du Buat, cet auteur a soin d'en parler. ( Histoire des Peuples de V Europe , t. xi , p. 595-635 ; t. xii, p. i -53. )
DE l'empipxE romain, chap. xlv. 357
patiente de la lenteur de la négociation , le bouillant Autharis partit en secret et se rendit a la cour de Bavière, à la suite de ses ambassadeurs. Au milieu d'une audience publique, il s'avança jusqu'au pied du trône, et dit à Garibald que lambassadeur des Lombards était ministre d'état, mais que bji seul avait l'amitié d'Autbaris, qui l'avait chargé de la délicate commission de lui rendre un compte fidèle des charmes de celle qu'il devait épouser. Tbeudelinde reçut ordre de se soumettre a cet important examen. Ravi à son aspect, après un moment de silence, il la salua reine d'Italie , et la supplia d'offrir au premier de ses nouveaux sujets une coupe remplie de vin , selon la coutume de la nation. Elle le fît d'après un ordre de son père : Autharis reçut la coupe à son tour; en la rendant a la princesse , il lui toucha secrètement la main , et porta ensuite ses doigts sur ses lèvres. Le soir , Tbeudelinde raconta à sa nourrice la familiarité indiscrète de l'étranger. La vieille la rassura : elle lui dit que cette bardiesse ne pouvait venir que du roi son mari , qui par sa beauté et son courage semblait digne de son amour. Les ambassadeurs partirent ; mais dès qu'ils furent sur la frontière de l'itabe , Autharis s'élevant sur ses étriers , lança sa hache de bataille contre un arbre avec une force et une dextérité merveilleuses : « Voila , dit-il aux Bavarois étonnés , les coups que porte le roi des Lombards. ^) Les approches d'une armée française forcèrent Garibald et sa f\\\e a se réfugier sur les terres de leur allié, et le mariage se consomma dans le palais de Vérone. Au-
>iient.
tliaris mourut une année après; mais les vertus dé Theudelinde (r) l'avaient rendue chère à la nation, qui lui permit de donner avec sa main le sceptre et ie royaume d'Italie.
Gouvtrae- Ce fait et d'autres pareils (2) démontrent que les Lombards avaient le droit d'élire leur souverain , et assez de bon sens pour ne pas user trop souvent de ce dangereux privilège. Leur revenu public venait des productions de la terre et des émolumens de la justice. Lorsque les ducs indépendans permirent a Autharis de monter sur le trône de son père , ils attaclièrent à la couronne la moitié de leurs domaines respectifs. Les plus fiers d'entre les nobles aspiraient aux honneurs de la servitude auprès de la personne de leur prince ; celui-ci récompensait précairement la fidélité de ses vassaux par des pensions et des béné- Jices , et travaillait à expier les maux de la guerre par de magnifiques fondations d'églises et de monastères. Il exerçait les fonctions de juge durant la paix, celles de général pendant la guerre , et n'usurpa jamais les pouvoirs d'un législateur absolu. Il convoquait les assemblées nationales dans le palais de Pavie,
(i) Giannone {Islorin civile di Napoli , t. i , p. 263) relève avec raison l'impertinence de Boccace {^Gio. m, Nov. 2), qui , sans aucun titre , sans aucun prétexte , et contre toute Tériîc,metla pieuse reine Theudelinde dans les bras d'un î'nuletier.
(2) Paul , 1. III ;, c. 16. On peut consulitr sur l'état du royaume d'Italie , les premières Dissertations de Muratori et le premier volume de l'histoire de Giauuorie.
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ou, ce qui est plus vraisemblable, dans les champs voisins de cette ville: les personnages les plus eminens par leur extraction et leurs dignite's, formaient son grand-conseil ; mais la validité et l'exécution des degrésde ce sénat dépendaient de l'approbation du Jîdele peuple et de l'armée foi^tunée des Lombards. Quatre-vingts ans environ après la conquête de l'Italie , on écrivit en latin teutonique (i) leurs coutumes Lois. A. D. traditionnelles ; elles furent ratifiées par le consentement du prince et du peuple; on établit de nouveaux règlemens plus analogues à la situation où ils se trouvaient alors ; les plus sages des successeurs de Rotharis imitèrent son exemple , et des différens codes des Barbares , celui des Lombards a été jugé le moins imparfait (2). Assurés par leur courage de la possession de leur liberté , de pareils législateurs ne songeaient guère , dans leur imprévoyante simplicité , à balancer les pouvoirs d'une constitution, ou à discuter la difficile théorie des gouvernemens ; ils condamnaient à des peines capitales les crimes qui menaçaient la vie du roi ou la sûreté de l'état ; mais ils s'occupèrent surtout du soin de défendre la per-
(i)L'édiiion la plus exacte des lois des Lombards se trouve dans les Script, rer. Italie, t. i, part, ir , p. 1-181. Elle a été colla tionnée sur le plus ancien manuscrit , et éclairée par les notes critiques de Muratori.
(2) Montesquieu {^Esprit des Lois , 1. xxviii , c. 1 ) : « Les lois des Bourguignons sont assez judicieuses : celles de Hotharis et des autres princes lombards le sont encore plus. ))
36o HISTOIRE DE LA DECADENCE
sonne et la propriété des sujets. Selon Tétrang-e jurisprudence de ces temps-là , le crime du sang pouvait être racheté par une amende; au reste, le prix de neuf cents pièces d'or exigées pour le meurtre d'un simple citoyen , est une preuve de Timportance qu'on attachait à la vie d'un homme. On calculait avec des soins scrupuleux et presque ridicules les injures moins graves , une blessure, une fracture , un coup ou un mot insultant , et le législateur favorisait l'ignoble usage de renoncer , pour de l'argent, à l'honneur et à la vengeance. L'ignorance des Lombards , soit avant , soit après leur conversion au christianisme , faisait chez eux du crime de sorcellerie un objet de croyance absolu et de haine générale. Cependant les législateurs du dix-septième siècle auraient pu trouver leur devoir et leur condamnation dans les sages lois deRotharis , qui, tournant en dérision des superstitions absurdes , protégeait les malheureuses victimes de la cruauté populaire ou juridique (i). On trouve de même dans Luitpranddes idées de législation supérieures à celles de son siècle et de son pays ; car il condamnait, en la tolérant, la coupable mais trop ancienne coutume des duels (2) ; et il observait,
(1) Voyez les lois de^Rotharis , n° 379, p. 47- Striga y désigne une sorcière. Ce mot est de la latinité la plus pure. ( Horace, Epod. v, 20 ; Pétrone , c. 1 34. ) Un passage de ce dernier auteur, Quœ striges comederunt ne/vos îiios ? semble prouver que ce préjugé était né ejL\ Italie plutôt que chez les Barbares.
(i) Quia incerti sumus dcjudicio Del , et uudtos audivi-
DE LOI PIRE IIOMAIN. Cri,VP. XLV. 36 1
cl'après son expérience , qu'un agresseur injuste et heureux avait souvent triomphé de la cause la plus juste. Tout le mérite des lois des Lombards appartient entièrement à la raison naturelle de ce peuple, qui n'admit jamais les évêques d'Italie dans son conseil de législation. La suite de ses rois se fît remarquer par des lalens et des vertus : les troubles dont se composent ses annales laissent briller des intervalles de paix , d'ordre et de bonheur intérieur; les Italiens jouirent d'un gouvernement plus modéré et plus équitable qu'aucun des autres royaumes qui s'établirent sur les ruines de l'empire d'Occident (i).
Au milieu des hostilités des Lombards, et sous le Mîsî-re tle despotisme des Grecs, la condition de Rome (o), vers la fin du sixième siècle , avait atteint le dernier degré de l'humiliation. Le siège de l'empire transféré a Constantinople, et la perte successive des pro-
mus per pugnarn sine justd causa , sucim causain perd ère. Scd propter consuetudinern gentetn nostram Langobaidoruin, legem impiani vetare non possumus. Voyez p. 74, n'' 65 des Lois de Lultprand , promulguées A. D. 724.
(i) Lisez l'histoire de Paul Warnefrid , et en particulier le livre m , c. 16. Baronius ne convient pas de ce fait , qui semble contredire lesinveclives du pape Grégoire-le-Grand : mais Muratori ( Annalï d'italla , t. v, p. 217) ose insinuer que le saint peut avoir exagéré les fautes imputées à des ariens et à des ennemis.
(2) Baronius a transcrit dans ses Annales ( A. D. 5go , n° 1 6 ; A. D. 51)5 , n" 2 , etc. ) les passages des Homélies de sairft Grégoire, qui peignent l'état misérable de la ville et de la campagne de Borne.
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vinces avaient tari la source de la fortune publique et de la richesse des individus : cet arbre élevé à l'ombre duquel s'étaient reposées les nations de la terre, n'offrait plus ni feuilles ni branches, et son tronc desséché approchait de la dissolution. Les courriers qui portaient les ordres de l'administration et les messagers de la victoire ne se rencontraient plus sur la voieAppienne ou sur la voieFlaminienne. On éprouvait souvent les funestes effets de l'approche des Lombards, et on les craignait toujours. Les paisibles habitans d'une grande capitale, qui parcourent sans inquiétude les jardins dont elle est environnée, se formeront difficilement une idée de la détresse des Romains : c'était en tremblant qu'ils fermaient et ouvraient leurs portes : du haut des murs, ils voyaient les flammes qui dévoraient leurs maisons des champs, ils entendaient les lamentations de leurs compatriotes , accouplés comme des chiens , qu'on menait en esclavage au-delà de la mer et des montagnes. Ces continuelles alarmes devaient anéantir les plaisirs et interrompre les travaux de la vie champêtre. Bientôt la campagne de Rome ne fut plus qu'un affreux désert où l'on ne trouvait qu'un sol stérile, des eaux impures et une atmosphère empestée. La curiosité et l'ambition n'amenaient plus les peuples dans la capitale du monde; et si le hasard ou la nécessité y conduisait les pas errans d'un étranger, il ne contemplait qu'avec horreur cette vaste solitude, et se sentait prêt à demander où est le sénat ? où donc est le peuple ? Dans une année excessivement pluvieuse.
DE l'empire ROMAIjY. CllAP. XLV. 3G3
le Tibre sortit de son lit, et se précipita avec une violence irrésistible dans les vallées des sept collines. La stag^nation des eaux produisit une maladie pestilentielle; et la contagion fut si rapide, que quatre-vingts personnes expirèrent en une heure, au milieu d^une procession solennelle destinée à implorer la miséricorde divine (i). Une société où le mariage est encouragé et l'industrie en honneur, re'pare bientôt les malheurs qu'ont causés la peste ou la guerre; mais la plus grande partie des Romains se trouvant condamnée à la misère et au célibat , la dépopulation demeura constante et visible, et la sombre imagination des enthousiastes put y voir l'approche de la fin du monde (2). Cependant le nombre des citoyens excédait encore la mesure des subsistances : les récoltes de la Sicile ou de l'Egypte leur fournissaient des vivres qui manquaient souvent, et la multiplicité des disettes de grams montre l'inattention de l'empereur pourres provinces éloignées. Les édifices de Rome n'annonçaient pas moins la décadence et la misère ; les inondations,
(1) Un diacre que saint Grégoire de Tours avait envoyé à Rome pour y chercher des reliques , décrit l'inondation et la peste. L'ingénieux député embellit son récit , et enrichit la rivière d'un grand dragon accompagné d'une suite de petits serpens. ( S. Grég. de Tours , 1. x , c. 1 . )
(2) Saint Grégoire de Rome ( Dlalog. , I. 11, c. i5 ) rapporte une prédiction mémorable de saint Benoit. Roma à gciîtillbus non e.rtcrminahltur ^ sed teinpestatihus , corusch turbinihus ac lerrœ motu in semeptisâ marccscet. Cette prophétie roitre dans le domaine de l'histoire en attestant le fait d'après lequel on l'a fabriquée.
les orages et les tremblemens de terre renversaient aise'ment ces fabriques tombant en ruines ; et les moines, qui avaient eu soin de s'établir dans les positions les plus avantageuses, triomphaient bassement de la destruction des monumens de l'antiquité (i). On croit communément que le pape Grégoire F^ attaqua les temples et mutila les statues ; que ce Barbare fît brûler la bibliothèque Palatine, et que l'histoire de Tite-Live fut en particulier l'objet de son absurde et funeste fanatisme. Ses écrits montrent assez sa haine implacable pour les ouvrages du génie des anciens; et il réprouve, avec la plus grande sévérité, le profane savoir d'un évêque qui enseignait l'art de la grammaire , étudiait les poètes latins , et chantait d'une même voix les louanges de Jupiter et celles de Jésus-Christ; mais les témoignages que nous avons de sa fureur destructive sont incertains et d'une date bien plus moderne : c'est la succession des siècles* qui a détruit le temple de la Paix et le théâtre de Marcellus, et une proscription formelle aurait multiplié les copies de Virgile ou de Tite-Live dans les pays qui ne reconnaissaient pas ce dictateur ecclésiastique (2).
( 1 ) Quia in uno se ore cura Jovis laudihus , Christi laudes non capiunt , et quam grave nefandumque sit episcopis canere y quod nec laico religioso conveniat ipse considéra ( 1. ix, epist. 4). Les écrits de saint Grégoire attestent qu'il n'avait pas à se reprocher le goût et la littérature des auteurs classiques.
(?,) Bayle {^Dictionnaire critique., t. 11 , p. ^gS, ôgg ) , dans un très bon article sur Grégoire 1*^' j il cite Platine sur
DE l'empire romain, chap. xlv. 365 Rome, ainsi que Thèbes , Babylone ou Carthage, Tombeanx
•» '. ' rr ' 1 1 1 X • XL ■./-•. et reliques
aurait ete erracee de dessus la terre, si cette cite n a- desapoties. vait pas ëlé animée d'un principe de vie qui la fit renaître aux honneurs et à la puissance. Il se repandit une vague tradition, que deux apôtres juifs, l'un faiseur de tentes et l'autre pêcheur, avaient été jadis mis à mort dans le cirque de Néron ; et cinq siècles après l'époque de cette exécution, on révéra leurs reliques, vraies ou supposées, comme le palladium de Rome chrétienne. Les pèlerins de l'Orient et de l'Occident venaient se prosterner au pied des autels qui les contenaient ; mais leur châsse était défendue par des miracles et par un sentiment de terreur : ce n'était pas sans crainte que les pieux catholiques approchaient ces objets de leur culte. On ne touchait pas impunément les corps des deux saints , il était dangereux de les regarder : ceux même qui , déterminés par les motifs les plus purs, osaient troubler le repos de leur sanctuaire, se trouvaient épouvantés par des visions ou frappés de mort subite. On rejeta avec horreur la demande peu raisonnable d'une impératrice qui voulait priver les Romains de leur trésor sacré, la tête de saint Paul; et le pape assura, probablement avec une grande vérité, que la toile sanctifiée par le voisinage du corps du saint ou les
la destruction des bâtiment et des statues , reprochée à Grégoire i**" ; sur la bibliothèque Palatine il cite Jean de Salisbury ( Z>e nugis curiallum , I. ii , c. 26) ; et sur Tits- Live il cite Antoninus de Florence : le plus ancien de ces trois témoins vivait au douzième siècle.
particules de ses chaînes, qu'il e'tait quelquefois aise et quelquefois impossible d'obtenir , partageaient également le don des miracles (i); mais le pouvoir aussi-bien que la vertu de ces apôtres respiraient avec Naissance et énergie dans l'àme de leurs successeurs ; et Grégoire,
profession de • i i
S. Grégoire- Ic premier et le plus grand du nom , occupait sous le règne de Maurice la chaire de saint Pierre (2). Son grand-père Félix avait aussi porté la tiare, et les évêques se trouvant déjà astreints à la loi du célibat, sa
(1) Saint Grégoire , L m, epist. il^ , incUct. 12 , etc. Les Epîtres de saint Grégoire et le huitième volume des Annales de Baronius, apprendront aux lecteurs pieux quelles particules des chaînes de saint Paul , amalgamées avec de l'or, sous une forme de clef ou de croix, fuient répandues dans la Bretagne, la Gaule, l'Espagne, à Constantinople et en Egypte. Le saint ouvrier qui conduisait l'opération a pu être parfaitement éclairé sur des miracles qu'il était en son pouvoir de faire ou d'empéclier, ce qui doit diminuer, aux dépens de la véracité de saint Grégoire, l'idée que nous pourrions avoir de sa superstition.
(2) Outre lesÉpîtres de saint Grégoire qui ont été mises en ordre par Dupin ( Blbl, ecclés. , t. v, p. io3- 1 26 ) , nous avons trois Vies de ce pape. Les deux premières ont été écrites au huitième et au neuvième siècles ( De triplici vîtâ S. Gregor. Préface du 4^ volume de l'édition des Bénédictins) par les diacres Paul ( p. 1- 18), et Jean ( p. ig-i88 ) ; elles sont authentiques j mais les faits qu'on y trouve sont incertains La troisième est une longue et pénible compilation des Bénédictins éditeurs ( p. ig9-3o5). Les Annales de Baronius offrent aussi une histoire très-détaillée , mais trèspartiale des actions de saint Grégoire. Le bon sens de Fleuri ( Hlst. ecclés. , t. viii ) tempère ses préjugés ullramontains, et Pagi et Muratori ont rectifié ses dates.
DTi ^'empire romain. CFIAP. XLV. ?S^'J
consécration dut être postérieure à la mort de sa femme. Gordien , père de Grégoire, etSylviasamere, étaient des plus nobles familles du sénat , et on les mettait au nombre des personnes les plus pieuses de l'Église de Rome : il comptait des saintes et des vierges parmi ses parentes; et sa figure, ainsi que celles de son père et de sa mère, subsista plus de trois siècles dans un tableau de famille qu'il donna au monastère de saint André (i). Le dessin et le coloris de ce portrait ont prouvé que les Italiens du sixième siècle cultivaient avec quelques succès Tart de la peinture ;mais les Epîtres de saint Grégoire , regardé comme le premier érudit du siècle, ses sermons et ses dialogues , ne peuvent donner qu'une bien misérable idée de leur goût et de leur littérature [i) : sa naissance et ses lumières l'avaient élevé à l'emploi de préfet de la ville , et il eut le mérite de renoncer
(i) Le diacre Jean parle de ce portrait qu'il avait vu (1. iv, c. 83 , 84 ), et sa description est cclaircie par Angelo Rocca, antiquaire romain. ( Saint Grégoire , Opéra, t. iv, p. 3i2- 326. ) Ce dernier auteur dit qu'on conserve dans quelques vieilles églises de Rome (p. 32 1-323) des mosaïques des papes du septième siècle. Les murs où l'on voyait autrefois le tableau delà famille de saint Grégoire , offrent aujourd'hui le martyre de saint André , dans lequel le génie du Dominiquin a lutté contre le génie du Guide.
(2) DisdpUnis veto Liberalibus , hoc est graminaticâ , lethoricd , dialecticd , itaà puero est instiiutus , ut quamvis eo tempore Jlorerent (idhuc Romœ studia Utterarum , tame^. nulle in urbe ipsd secundus putaretur. (Paul-diaçre , in vitd S^ Gregor. , ci,)
368 JHSTOIRE DK LA DECADEIVCl!:
à la pompe et aux vanités de ce inonde. Il employa son riche patrimoine à la fondation de sept couvens (i), un à Rome (2) , et six en Sicile; et il ne formait d'autre vœu que celui de mener une vie obscure , glorieuse seulement dans l'éternité. Cependant sa dévotion, quelque sincère qu'elle pût être, l'avait conduit dans la route la plus propre à remplir les vues d'un ambitieux et rusé politique. Les talens de Grégoire et l'éclat de sa retraite le rendirent cher et utile a l'Église: il fallait bien qu'il obéît aux ordres qu'on lui donnait, car une obéissance implicite a toujours été recommandée comme le premier devoir d'un moine. Aussitôt qu'il eut été revêtu du diaconat , il alla résider à la cour de Byzance en qualité de nonce ou de ministre du saint siège , et il y
(i) Les Bénédictins (//z vit. sanct. Greg. , 1. i , p. :2o5-2o8) s'efforcent de prouver que saint Grégoire adopta pour st^s monastères la règle de leur ordre ; raais, comme on a avoué que le fait paraissait douteux , il est clair que la prétention de ces puissans moines est tout-à-fait fausse. Voyez Butler, Livres ofthe Saints , vol. m , p. 1 45 , ouvrage de mérite, dont le bon sens et le savoir appartiennent à l'auteur , tandis que les préjugés qu'on y trouve sont ceux de sa profession.
(2) Monasterimn gregorianum in ejusdem beati Gregorii œdibus ad cUvuin Scauri prope ccclesiam SS. Johannis et Pauli in honorem S. Andrœ. [ Jean , in vit. S. Greg. , 1. I , c. 6 ; saint Grégoire , l. vu , epist. i3. ) Cette maison et ce monastère étaient situés sur le flanc du mont Cœlins , qui fait face au mont Palaliti. On y trouve aujourd'hui les Camaldules. Saint Grégoire triomphe, et saint Ajidré s'est retiré dans une petite chapelle, ( Nardini, lio/na antic.j \. lu , c. 6 , p. 100 ; Descrizzlone di Ronia , t. i , p. 442 /\'\'o. )
T)E l'empire romain, chap. xlv. 369
prit , au nom de saint Pierre , un ton d'indépendance et de dignité que le plus illustre laïque de l'empire n'aurait pu prendre sans crime et sans danger. Il revint ensuite à Rome, chargé d'un surcroît de réputation ; et après un court intervalle donné à l'exercice des vertus monastiques, les suffrages unanimes du clergé, du sénat et du peuple, l'arrachèrent du cloître pour l'élever sur le trône pontifical. Lui seul s'opposait ou semblait s'opposer à son élévation : il supplia Maurice de ne pas confirmer le choix des Romains ; et cette humble supplication ne put servir qu'à le relever davantage encore aux yeux de l'empereur et dans l'opinion publique. Lorsque la fatale confirmation du prince arriva, il détermina des marchands à l'enfermer dans un panier, et à le conduire au-delà des portes de Rome : il se tint caché plusieurs jours au milieu des bois et des montagnes , jusqu'à ce qu'il fût découvert , dit -on, à la lueur d'un flambeau céleste.
Le pontificat de Grégoire-le-Grand , qui dura treize Pontificat ans six mois et dix jours , est une des époques les le^o^and'^^oa plus édifiantes de rÉs^lise. Ses vertus et même ses ?*^'S^'^^,''^'*
fautes, une réunion singulière de simplicité et d'as-F'=^r. 8. a.
1, ., i„ •!• r T , D. 604. Mars
tuce , d orgueil et d humilité , de bon sens et de su- 12. perstition , convenaient beaucoup à sa position et à l'esprit de son temps. Il s'éleva contre le titre antichrétien d'évêque universel que se donnait le patriarche de Constantinople son rival. Le successeur de saint Pierre était trop fier pour le lui. laisser, et Ses fonctrop faible pour le prendre lui-même. Il n'exerça sa tudfes.^^*"* viif. 24
juridiction qu'en qualité d'évêque de Rome, de primat d'Italie et d apôtre de rOccident. Il prêcha souvent , et son éloquence grossière , mais pathétique , enflammait les passions de son auditoire. Il interprétait et appliquait le langage des prophètes juifs, et tournait vers l'espoir et la crainte d'une autre vie l'esprit du peuple abattu par le malheur. Il détermina d'une manière fixe la liturgie romaine (i), la division des paroisses , le calendrier des fêtes , l'ordre des processions , le service des prêtres et des diacres, la variété et le changement des habits sacerdotaux. Il officia jusqu'aux derniers jours de sa vie dans le canon de la messe , qui durait plus de trois heures. Le chant qu'il introduisit , et qu'on appela chant Grégorien (2) , conserva la musique vocale et instrumentale du théâtre ; et les voix rauques des Barbares essayèrent vainement d'imiter la mélodie de l'école
(i) La Pater noster est composée de cinq ou six lignes. Le sacramentarius et V antlphonarius de saint Grégoire remplissent 880 pages in-fol. ( t. m , part, i , p. 1-880 ) ; toutefois ils ne forment qu'une partie de VOrdo romanus que MabilFon a développé, et quia été abrégé par Fleuri. {^Hist. ecclés., t. -viii, p. 1 39-1 52.)
(2) L'abbé Dubos ( Réflexions sur la poésie et la peinture , t. III 5 p. 174? 1 75) observe que la simplicité du chant Ambrosien n'employait que quatre tons , et que l'harmonie plus parfaite de celui de saint Grégoire comprenait les huit ions ou les quinze cordes de l'ancienne musique. Il ajoute (p. 332) que les connaisseurs admirent la préface et plusieurs morceaux de l'office Grégorien.
DE l'empire romain, chap. xlv. 371 romaine (i). L'expérience lui avait appris refficacité des cérémonies pompeuses et solennelles pour soulager les détresses , affermir la foi , adoucir la férocité et dissiper le sombre enthousiasme du vulgaire ; et il leur pardonna volontiers de favoriser l'empire des prêtres et de la superstition. Les évêques de l'Italie et des îles adjacentes reconnaissaient le pontife de Rome pour leur métropolitain particulier. L'existence , l'union ou la translation des évêchés dépendaient de lui , et ses heureuses incursions dans les provinces de la Grèce , de l'Espagne et de la Gaule , autorisèrent a quelques égards les prétentions plus élevées de ses successeurs : il interposa son autorité pour empêcher les abus des élections populaires ; il conserva la pureté de la foi et de la discipline ; et de son siège apostolique veilla avec soin à ce qu'elles se conservassent chez les pasteurs soumis à sa suprématie. Les ariens de l'Italie et de l'Espagne se réunirent, sous son pontificat, à l'Église catholique, et la Bretagne conquise n'a pas attaché autant de gloire
( I ) Jean-le-Diacre ( in vit. saint Greg., 1. 11, c. 7) nous fait connaître le mépris que montrèrent de bonne heure les Italiens pour le chant des ultramontains. Alpina scilicet cor para vocum suarum tonitruis altisona perstrepentia , susceptœ modulationis dulcedinem proprie non résultant : quia hihuli gutturis harhara feiitas dum inflexionibus et repercussionibus tnitern nititur edere cantilenam , naturali que— damfragore quasi plaustra per gradus confuse sonantia rigidas voces jactat , etc. Sous le règne de Charlemagne , les Francs convenaient, un peu malgré eux , de la justesse de ce reproche. (Muratori, Dissert. a5. )
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au nom de César qu'a celui de Grégoire-le-Grand. Au lieu de six légions , quarante moines s'embarquèrent pour cette île, et on le vit regretter que ses austères devoirs ne lui permissent pas de partager les dangers de la guerre spirituelle qu'ils allaient entreprendre. En moins de deux ans , il annonça a l'évêque d'Alexandrie que ses missionnaires avaient baptisé le roi de Kent et dix mille Anglo-Saxons , et cela , ainsi que la primitive Église , sans autre secours que celui des armes spirituelles et surnaturelles. La crédulité ou la prudence de Grégoire était toujours disposée à confirmer la vérité de la religion par des apparitions, des miracles et des résurrections (i); et la postérité a payé à sa mémoire le tribut qu'il accordait facilement à la vertu de ses contemporains , ou a celle des générations qui Pavaient précédé. Les papes ont libéralement distribué les honneurs du ciel ; mais Grégoire est le dernier pontife de Rome qu'ils aient osé inscrire sur le calendrier des saints. Son gonver- Le malheur des temps augmenta peu à peu le pou-
nemeut tem- . , , ^ 1 ' a j t»
porei. voir temporel des papes ; et les eveques de Rome
qui , depuis saint Grégoire , ont inondé de sang l'Europe et l'Asie , étaient alors réduits à exercer leur pouvoir en qualité de ministres de paix et de charité.
(i) Un critique français (P. Gussainv., Op., t. ii, p. io5- 1 12 ) a prouvé que saint Grégoire pouvait réclamer comme sienne toute l'absurdité des Dialogues. Dupin (t. v, p. i38) ne pense pas que personne veuille garantir la vérité de tous ces miracles ; je serais curieux de savoir combien il en adoptait.
nés.
Dr. l'empire BGMAnv. chàp. xlv. 373 1 <*. L'Église de Rome , ainsi que je l'ai observé ailleurs, posse'dait de riches domaines en Italie, en Sicile et dans les provinces les plus éloignées, et ses agens, qui étaient ordinairement des sous-diacres , avaient acquis une juridiction civile et même criminelle sur ses vassaux et ses colons. Le successeur de saint Pierre Ses domai« administrait son patrimoine avec les soins d'un propriétaire vigilant et modéré (i). Les Épîtres de saint Grégoire sont remplies des plus salutaires recommandations , telles que celles d'éviter les procès douteux ou vexatoires , de maintenir l'intégrité des poids et des mesures , d'accorder tous les délais raisonnables, et de réduire la capitation des esclaves de la glèbe, qui , au moyen d'une somme fixée arbitrairement , achetaient le droit de se marier (2). Le revenu ou les productions de ces domaines arrivaient à l'em-
(i) Baronius ne veut donner aucun détail sur ces domaines de l'Eglise, de peur, sans doute, de montrer qu'ils étaient composés affermes et non pas de royaumes. Les écrivains français, le^ bénédictins (t. iv, 1. m , p. 272 , etc.), et Fieury ( t. VIII , p. 29 , etc. ) , ne craignent pas d'entrer dans ces modestes mais utiles détails jet l'humanité de ce dernier insiste sur les vertus sociales de saint Grégoire.
(2) Je suis bien tenté de croire que cette amende pécuniaire sur le mariage des vilains a produit le droit fameux et souvent fabuleux de cuissagCfAe marquette , etc. Peutêtre que , dans ces temps grossiers , une belle épousée se livrait à son jeune maître , de l'aveu de son mari , pour s'affranchir de la dette ; et cet accord mutuel aura pu servir d'exemple pour autoriser quelques actes de tyrannie locaux et non pas légaux.
boucliure àa Tibre , aux risques et aux frais du pape : il usait de ses richesses en fidèle intendant de l'Église et des pauvres , et consacrait à leurs besoins les inépuisables ressources qu'iltrouvait dans son abstinence et son économie. On a gardé durant plus de trois siècles , dans le palais de Latran , le compte volumineux de ses recettes et de ses dépenses , comme modèle Ses aumônes, de l'économic chrétienne. Aux quatre grandes fêtes de l'année, il distribuait des largesses au clergé, à ses domestiques , aux monastères, aux églises, aux ci* metières, aux aumôneries et aux hôpitaux de Rome , ainsi qu'au reste du diocèse. Le premier jour de chaque mois, il faisait distribuer aux pauvres, selon la saison , des portions réglées de blé , de vin , de fromage , de végétaux , d'huile , de poisson , de provisions fraîches, des habits et de l'argent ; et outre ces distributions , ses trésoriers recevaient sans cesse de lui des ordres pour subvenir extraordinairement aux besoins de l'indigence et du mérite. Des libéralités de tous les jours , de toutes les heures , venaient au secours des malades et des pauvres , des étrangers et des pèlerins; et le pontife ne se permettait un repas frugal qu'après avoir envoyé des plats de sa table à quelques infortunés dignes de compassion. La misère des temps avait réduit des nobles et des matrones à recevoir sans rougir les aumônes de l'Eglise. H logeait et nourrissait trois mille vierges; et plusieurs évêques d'Italie , échappés aux mains àes Barbares , vinrent demander l'hospitalité au Vatican. Saint Grégoire mérita le surnom de père de son pays^
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et telle était l'extrême sensibilité de sa conscience , qu'il s'interdit plusieurs jours les fonctions sacerdotales , parce qu'un mendiant était mort dans la rue. 2^. Les malheurs de Rome remettaient entre les mains du pontife les soins de l'administration et les affaires de la guerre ; et peut-être ne savait-il pas bien luimême si la pieté ou l'ambition le déterminait à exercer l'autorité de son souverain absent. Il tira l'empereur de sa léthargie ; il exposa les crimes ou l'incapacité de l'exarque et de ses ministres ; il se plaignit de ce qu'on avait fait sortir de Rome les vétérans pour les envoyer à la défense de Spolette; il excita les Italiens à défendre leurs villes et leurs autels ; et, dans un moment de crise , il consentit à nommer des tribuns et à diriger les opérations des troupes de la province. Mais les scrupules de l'humanité et de la religion tempéraient son esprit martial ; il déclara odieuse et tyrannique toute espèce d'impôts , même ceux qu'on employait à la guerre d'Italie; et il protégeait en même temps , contre les édits de l'empereur, la pieuse lâcheté des soldats qui abandonnaient leurs drapeaux pour embrasser la vie monastique. Si nous l'en croyons, il avait en son pouvoir les moyens d'exterminer les Lombards par leurs factions domestiques , sans y laisser un roi , un duc ou un comte qui pût soustraire cette malheureuse nation à la vengeance de ses ennemis. En qualité d'évêque chrétien , il aima mieux travailler a la paix : sa médiation apaisa le tumulte des armes; mais il connaissait trop bien l'artifice des Grecs et les passions des