partie (le 11- ucvant lui , ct ccttc csperancc ne rut pas trompée
^s's o ^ Lorsqu'il fut au sommet des Alpes Juliennes , il regarda avec avidité et avec mépris ces fertiles plaines auxquelles ses victoires ont donné le nom de Lomhardie. Il plaça un commandant fidèle et une troupe choisie au Forum Julii, le Frioul de la géographie moderne , pour garder les défilés des montagnes. Il ne voulut point se hasarder contre les forces de Pavie , et il écouta les prières des Trévisans : suivi de cette multitude, retardée dans sa marche par un lourd bagage , il vint occuper le palais et la ville de Vérone; et six mois après son départ de la Pannonie, il investit avec toute son armée Milan qui renaissait de ses cendres. La terreur le précédait ; il trouvait • déserts les cantons où il portait ses pas , ou bien il en faisait une effrayante solitude, et les pusillanimes
(i) Paul -Diacre expose dans le dernier chapitre de son premier livre et les sept premiers chapitres du second , les desseins de Narsès et des Lombards, relativement à l'invasion de l'Italie,
DE l'empire romain, chap. xlv. 327
Italiens le jugeaient invincible, sans vouloir s'en assurer par leur expérience. On les voyait dans leur effroi se réfugier au milieu des lacs , des rochers et des marais, avec quelques débris de leurs richesses , et ils différaient ainsi le moment de leur servitude. Paulin, patriarche d'Aquilée , retira ses trésors sacrés et profanes dans l'île de Grado (i); et ses successeurs furent adoptés par la naissante république de Venise , qui s'enrichissait sans cesse des calamités publiques. Honorât remplissait le siège de saint Ambroise ; il avait eu la simplicité de souscrire à la trompeuse capitulation qu'on lui proposa; et la perfidie d'Alboin força bientôt l'archevêque , le clergé et les nobles de Milan, à chercher un asile dans les remparts moins accessibles de la ville de Gènes. Le courage des habitans était soutenu par leur situation sur le rivage de la mer , qui leur donnait la facilité de recevoir des vivres, l'espoir d'être secou. rus , et les moyens de prendre la fuite ; mais des collines de Trente aux portes de Ravenne et de Rome, les Lombards s'approprièrent l'intérieur de
(i) L'île de Grado fut appelée, d'après cette transaction , la Nouvelle Aquilée. ( Chron. venet. , p. 3. ) Le patriarche de Grado ne tarda pas à devenir le premier citoyen de la république (p. 9, etc.) ; mais son siège ne fut transféré à Venise qu'en i45io. Il est maintenant chargé de titres et d'honneurs. Mais le génie de l'Église s'est abaissé devant celui de l'état, et le gouvernement de Venise catholique est presbytérien à la rigueur. ( Thomassin ^Discip. de l'Église , 1. 1, p. i56, 157, 161- 1 65 ; Amelot de la Houssaye, Gouvernement de P^enise , t. i, p. 256 261.)
32 s HISTOIRE DE LA DÊCADEl>îCE
l'Italie, sans livrer une bataille et sans former un sie'ge. La soumission du peuple engag^ea le Barbare à revêtir le caractère de légitime souverain ; et Texarque , hors d'état de résister, se vit réduit à la triste fonction d'aller annoncer à l'empereur Justin la perte rapide et irréparable de ses provinces et de ses villes (i). Une place que les Goths avaient fortifiée avec soin arrêta les progrès du conquérant; et tandis que des détachemens de Lombards subjuguaient le reste de l'Italie , le camp du roi demeura plus de trois ans devant la porte occidentale de Ticinum ou Pavie. Celte valeur, qui obtient l'estime d'un ennemi civilisé, provoque la fureur d'un sauvage ; et Alboin fit l'épouvantable serment de confondre dans un massacre général les âges , les sexes et les dignités. La famine lui permit enfin d'accomplir ce vœu sanguinaire; mais en passant sous la porte de Pavie , son cheval fit un faux pas , et tomba sans qu'on pût le relever. La compassion ou la piété déterminèrent un de ceux qui accompagnaient Alboin , à interpréter cet événement comme un indice miraculeux de la colère du ciel. Alboin s'arrêta et s'adoucit ; il remit son épée dans le fourreau, vint tranquillement se reposer dans le palais de Théodoric , et annonça à la multitude tremblante qu elle vivrait pour obéit*. Le roi des Lombards , charmé de la position de cette
(i) Paul a donné une description de l'Italie d'après les dix-huit régions qu'elle contenait alors (1. ii, c. 14-24). La Dissertatio chorcgraphica de Italid rnedli œvi , par le père Beretri , religieux bénédictin et professeur royal à Pavie, a été consultée avec fruit.
j)i: l'kmpiTiE romain, ciïap. xlv. '^29
-ville, que la longueur du siège avait rendue plus cliere à son orgueil , dédaigna l'antique gloire de Milan; et Pavie fut, durant quelques générations, la capitale du royaume d'Italie (i).
Le règne d'Alboin fut brillant et de peu de durée: Aiboin est
,, . / ^ ,, ^ assassiné par
et avant d avoir pu regier ses nouvelles conquêtes, sa femme Koce prince périt victime d une trahison domestique et j) 53 jy^^ de la vengeance de sa femme. Il célébrait une orgie ^^* avec ses compagnons d'armes dans un palais près de Vérone , qui n'avait pas été bâti pour les Barbares; l'ivresse était la récompense de la valeur, et le roi fut entraîné par le plaisir de la table, ou par la vanité, à passer la mesure ordinaire de son intempérance. Après avoir vidé des coupes sans nombre de vin de Rhétie ou de Falerne , il demanda le crâne de Cunimund , l'ornement le plus noble et le plus précieux de son écbansonnerie. Les cbefs lombards, qui se trouvaient à sa table , poussèrent d'horribles acclamations de joie , en voyant cette coupe de la victoire. « Remplissez-la de nouveau , remplissez-la jusqu'au bord , s'écria le vainqueur inhumain ; portez-la ensuite à la reine , et priez-la de ma part de se réjouir avec son père. » Rosainonde , prête à suffoquer de douleur et de rage , eut cependant la force de répondre , « Que la volonté de mon seigneur soit
(i) Foyez sur la conquête de l'Italie , les matériaux rassemblés par Paul (1. II, G. 7-10, 12, 14, 2,5, 26, 27) , le récit cloquent de Sigonius (t. u^ De regno Itallœ^ 1. 1 , p. 1 3- j 9 ), et les Discussions exactes et critiques de Muratori ( AnnaU d halla y t. V, p. 164-180).
33o HISTOIRE DE LA DECA.DENCE
faite , » et touchant la coupe de ses lèvres, prononça au fond de son cœur le serment de laver cette injure dans le sang d'AlboIn. Si elle n'eût pas été déjà coupable comme femme , on pourrait accorder quelque indulgence au ressentiment qu'elle dut éprouver en qualité de fille ; mais implacable dans sa haine , ou inconstante dans ses amours , la reine d'Italie avait prodigué ses faveurs à un de ses sujets ; etHelmichis , le porte -armes du roi , fut le ministre secret de sa vengeance comme de ses plaisirs. Il ne pouvait plus combattre par des raisons de fidélité ou de reconnaissance , le projet d'assassiner son prince; mais il trembla en songeant au danger qu'il allait courir et au crime qu'on lui demandait , en se rappelant la force incomparable et l'intrépidité de ce guerrier, qu'il avait accompagné si souvent sur le champ de bataille. A force de sollicitations , il obtint qu'on lui donnerait pour second un des plus intrépides champions de l'armée des Lombards ; on s'adressa au brave Pérédée ; mais on ne put en tirer qu'une promesse de garder le secret sur cet attentat. Le moyen de séduction qu'employa Rosamonde , annonce à quel point d'effrontecie elle portait le mépris de l'honneur et même de l'amour. Elle prit la place d'une de ses femmes qu'aimait Pérédée ; et sut, au moyen de quelques prétextes, expliquer d'une manière plausible l'obscurité et le silence de leur entrevue , jusqu'au moment où elle put lui dire qu'il sortait des bras de la reine des Lombards , et que sa mort ou celle d'Alboin devait être la suite d'un pareil adul-
DE LOirillE ROMAIN. CHAP. XLV. 33l
tère. Dans cette alternative , il aima mieux devenir le complice que la victime de Rosamonde (i) , également incapable de crainte et de remords : elle attendait un moment favorable , et elle le trouva bientôt. Le roi , cliargé de vin, sortit de table et alla sommeiller comme il avait coutume de le faire, après midi. L'infidèle épouse, paraissant s'occuper de la santé et du repos du prince , ordonna de fermer les portes du palais et d'éloigner les armes ; elle renvoya les gens de service , et après avoir endormi Alboin en lui prodiguant les plus tendres caresses , elle ouvrit la porte de la chambre où il était , et pressa les conspirateurs d'exécuter sur-le-champ une promesse qu'ils ne rempHssaient qu'à regret. A la première alarme , le guerrier s'élança de son lit; il voulut tirer son épée , mais Rosamonde avait eu soin de l'enchaîner au fourreau ; et une petite escabelle, la seule arme qu'il trouva sous sa main, ne put le défendre long-temps contre le glaive des meurtriers. La fille de Cunimund sourit à sa chute : on l'enterra sous l'escalier du palais , et long-temps après sa mort , la postérité des Lombards révéra le tombeau et la mémoire de leur chef victorieux.
(i) Le lecteur se rappellera Thistoire de la femme de Candaule et le meurtre de cet époux, qu'Hérodote raconte d'une manière si agréable au premier livre de son histoire. Le choix de Gygès , oti^urcit uvroç Tnfiieimt , peut servir d'une sorte d'excuse à Pérédée ; et ce moyen d'adoucir une idée odieuse a été suivi par les meilleurs écrivains de l'antiquité. ( Graevius , ad Ciceron. Orat. pro Milonc j c. lo. )
Faite et L'ambitieuse Rosamonde aspirait a reVner SOUS le
laort (le Ro- ^ /~*
samonde. nom de SOM amant : la ville et le palais de Vérone redoutaient son pouvoir , et une troupe dévouée de Gépides , ses compatriotes, se disposait à applaudir a la vengeance , et à seconder les désirs de leur souveraine ; mais les chefs lombards, qui dans les premiers momens de la consternation et du désordre avaient pris la fuite, commençaient à retrouver leur courage et à réunir leurs forces; et la nation, au lieu d'obéir à cette perfide épouse , demanda à grands cris le châtiment de la coupable Rosamonde et des assassins du roi. Elle se réfugia chez les ennemis de son pays , et les vues intéressées de l'exarque assurèrent son appui à une criminelle qui méritait l'exécration du monde entier : elle descendit l'Adige et le Pô avec sa fille , héritière du trône des Lombards , avec ses deux amans , ses fidèles Gépides , et les dépouilles du palais de Vérone : un vaisseau grec la porta dans le havre de Ravenne. Longin sentit le pouvoir des charmes et des trésors de la veuve d'Alboin : la position et la conduite de cette femme autorisaient toutes les prétentions, et elle s'empressa de satisfaire la passion d'un ministre que , malgré le déclin de Fempire, on respectait à Tégal des rois. Elle lui sacrifia sans peine la vie d'un amant jaloux , etHehnichis, en sortant du bain, reçut de la main de sa maîtresse le breuvage mortel. Le goût de la liqueur , ses prompts effets, sa connaissance du caractère de Rosamonde, lui apprirent bientôt que le poison coulait dans ses veines ; mettant alors le poi-
BK l'eMPII^E IIOMAIN. CHAP. XLV. 333
gnard sur la gorgée de Rosamonde, il la força à hoiie le reste de la coupe , et expira peu de minutes après , avec la joie de penser qu'elle ne recueillerait pas les fruits de ce dernier attentat. La fdle d'Alboin et de Rosamonde fut embarquée pour Gonslantinople avec les dépouilles les plus précieuses des Lombards. La force étonnante de Pérédée devint l'amusement et bientôt la terreur de la cour impériale ; sa cécité et sa vengeance rappelèrent ensuite d'une manière imparfaite les aventures de Samson. Les libres suffrages de l'assemblée de Pavie élevèrent à la royauté Clé- ciéphon, pbon , l'un des plus nobles généraux d'Alboin : mais bal(]s?A.° d' dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés qu'un second ^^^* ^^^^' meurtre souilla le trône des Lombards ; Ciéphon fut assassiné par un de ses domestiques. Il y eut un interrègne de plus de dix ans durant la minorité de son fils Autharis ; et une aristocratie de trente tyrans divisa et opprima l'Italie (i).
Le neveu de Justinien, en montant sur le tronc, Faiblesse
*. ^ II ' 111 . (le) empereur
avait annonce une nouvelle époque de bonheur et Justin, de gloire; mais la honte au dehors (2) , la misère au dedans ont marqué les annales de son règne. Du
(1) F'oj. V Histoire de Paul, 1. 11, c. a8-32. J'ai tiré quelques détails intéressans du Liber pontificalis d'Agnellus, in Script, rer. liai., t. 11, p. 124. Muratori est le plus sur de tous les guides sur la chronologie.
(2) Les auteurs originaux pour le règne de Justin-le— Jeune, sont Évagrius {Jiist. eccL, 1. v, c. 1-12), Tliéophane ( Chronograp., p. 204-210), Zonare (t. ir, 1. xiv,p. 70-72), Cedrenus (^i/i Compend., p. 388-3t)2 ).
334 HISTOIRE DE LA DÉCADËNCî:
côté de Toccident, il perdit l'Italie , il vit ravager l'Afrique , et n'arrêta point les conquêtes des Perses. L'injustice dominait dans la capitale et les provincesles riches tremblaient pour leur fortune, les pauvres pour leur sûreté ; les magistrats ordinaires étaient ignorans ou corrompus ; les remèdes apportés quelquefois à tant de maux paraissent avoir été arbitraires et violens , et la couronne ne se trouvait plus sur la tête d'un législateur et d'un conquérant qui imposât silence aux plaintes du peuple. Un historien peut appuyer comme une vérité sérieuse ou comme un préjugé salutaire l'opinion qui impute aux princes les calamités de leur temps ; mais pour être de bonne foi , il faut dire que Justin paraît avoir eu des intentions pures et bienfaisantes , et qu'il aurait pu porter le sceptre avec honneur, sans une maladie qui diminua les forces de sa tête , le priva de l'usage de ses pieds et le retint dans son palais : il ne fut instruit ni des plaintes du peuple ni des vices de son gouvernement. S'apercevant , mais trop tard, de son impuissance , il abdiqua la couronne , et dans le choix d'un digne successeur, montra quelques lueurs de discernement et même de magnanimité. Le seul fils qu'il eût eu de l'impératrice Sophie était mort en bas âge ; Arabia, leur fille, avait épousé Baduarius (i), d'abord surintendant du palais, et » I — ■ — ~- ~
(i^ Dispositorque noviis sacrée Baduarius aulœ ;
Successor soceri inox factus Cura-palati . Corippus.
Baduarius est compté parmi les descendans et les alliés de la maison de Jusliniçu, Une famille noble de Venise (la casa
DE l'empire romain, chap. xt.v. 335
ensuite geneVal des armées d'Italie , qui essaya \ainement de faire confirmer les droits de son mariage par ceux de l'adoption. Aussi long-temps que l'empire avait ëtë l'objet de ses désirs, Justin avait vu d'un œil de jalousie et de haine ses frères et ses cousins rivaux de ses espérances : il ne pouvait compter sur leur reconnaissance pour le don de la pourpre , qu'ils auraient reçu comme une restitution plutôt que comme un bienfait. L'un de ces compétiteurs avait d'abord été exile, et on lui avait ensuite donné la mort. L'empereur s'était porté envers un autre à de si cruelles insultes qu'il devait craindre son ressentiment ou mépriser sa patience. Cette animosité domestique donna lieu à la généreuse résolution de chercher un successeur non dans sa famille , mais dans la république , et l'adroite Sophie recommanda Tibère (i), fidèle capitaine des gardes du prince, qui pouvait chérir les vertus de cet officier et veiller à sa fortune avec cette affection qu'on a pour les
Badoero ) a bâli des églises et donné des ducs à la république dès le neuvièine siècle j et si sa généalogie est bien prouvée, il n'y a pas de rois en Europe qui puissent en produire une aussi ancienne et aussi illustre. (Ducange, Fam. Byzant. , p. 99; Amelot de la Houssaye , Gouvern. de Venise <, t. 11, p. 555.)
(1) Les éloges accordés aux princes avant leur élévation au trône , sont les plus purs et les plus imposans. Corippe avait loué Tibère dans le temps de l'élévation de Justin au trône (1. i , p. 0.11-7.11 ). Au reste, un capitaine des gardes pouvait exciter la flatterie d'un Africain e^ilé.
336 HISTOIRE DE LA DECAnENCE
Association objets (le son cholx. La cérémonie de son élévation
de Tibère. A. , ^ r. 1 1
D. 074. Dec. au rang de césar ou d auguste se ht dans le portique du palais, en présence du patriarche et du sénat. Justin rassembla alors le peu de forces qui lui restaient , et lopinion populaire , qui attribua son discours k l'inspiration divine , indique assez quelle idée on avait de l'empereur dans son temps , et quelle idée nous devons avoir du temps (i). « Vous voyez , dit-il a Tibère , les marques du pouvoir souverain. Vous allez les recevoir, non de ma main, mais de celle de Dieu. Rendez-les honorables , et elles vous honoreront. Respectez l'impératrice votre mère : vous étiez hier son serviteur , et vous êtes aujourd'hui son fils. Ne prenez pas plaisir à verser le sang des hommes; abstenez-vous de la vengeance; évitez les actions qui ont attiré sur moi la haine publique , et au lieu d'imiter votre prédécesseur, profitez de son expérience. Homme, j'ai dû pécher; pécheur, j'ai été puni sévèrement , même dès cette vie : mais ces serviteurs (en montrant ses ministres), qui ont abusé de ma confiance et échauffé mes passions , paraîtront avec moi devant le tribunal de
(i) Évagrîus (1. \, c. i3) a ajouté le reproche de Justin à ses ministres. Il suppose que ce discours fut prononcé lors de la cérémonie où Tibère obtint le rang de césar. C'est par le vague de leurs expressions , plutôt que par une véritable méprise, que Théopliane et quelques autres ont donné lieu de penser qu'il fallait le rapporter à l'époque où Tibère fut revêtu du litre d*Au-usle , c'est-à-dire immédiatement avant la mort de Justin.
DE l'empire romain, chap. xlv. 337 Jesus-Chiist. L'éclat du diadème m'a ébloui : soyez modeste et sage ; n'oubliez pas ce que vous avez été, et songez toujours à ce que vous êtes. Vous avez sous les yeux vos esclaves et vos enfans : en prenant l'autorité, prenez la tendresse d'un père. Aimez votre peuple a l'égal de vous-même; cultivez l'affection et maintenez la discipline de l'armée; protégez la fortune des riches , et soulagez la misère du pauvre (i) ». L'assemblée en silence ne put applaudir que par ses larmes aux conseils de l'empereur, et fut touchée de son repentir. Tibère reçut le diadème à genoux; et Justin , que son abdication sembla.rendre digne du trône , adressa au nouveau monarque les paroles que voici : « Je vivrai si vous y consentez ; si vous l'ordonnez , je dois mourir. Puisse le Dieu du ciel et de la terre inspirer à votre cœur tout ce que j'ai négligé ou oublié ! » Justin passa les quatre jjort de dernières années de sa vie dans une obscurité paisi- 5"3'*ocf 5^ ble ; sa conscience cessa d'être tourmentée par le souvenir de ces devoirs qu'il était incapable de remplir, et son choix fut justifié par le respect fdial et la reconnaissance de Tibère.
Tibère était parmi les Romains de son temps le Règne de plus remarquable par l'élévation de sa taille et les d' 5^8. sept! agrémens de sa figure : indépendamment de ses 'ver- ^^J^^Y/^ ^
(i) Théophylacle Simocatta (1. m, c. 11 ) déclare qu'il transmet à la postérité la harangue de Juslin telle que ce prince la prononça , et sans vouloir corriger les fautes de langage et de rhétorique. Ce frivole sophiste n'aurait peutêtre pas été en état d'en faire une pareille.
VlïJL. 22
tus (i) , sa beauté put contribuer à lui valoir la bienveillance de Sophie , et la veuve de Justin crut pouvoir espérer, en l'épousant, de conserver sous le règne d'un plus jeune époux le rang et le crédit dont elle avait joui; mais si l'ambition de Tibère l'avait porté à flatter, par sa dissimulation, les désirs de protectrice , il n'était plus en son pouvoir de satisfaire à l'espoir qu'elle avait conçu ou à la promesse qu'il lui avait faite. Les factions de l'hippodrome demandèrent avec impatience une impératrice, et le peuple, ainsi que Sophie, entendit avec surprise proclamer en cette qualité Anastasie , l'épouse secrète mais légitime de l'empereur. Il accorda à Sophie tout ce qui pouvait calmer sa douleur : les honneurs d'impératrice , un magnifique palais et une nombreuse maison prouvèrent l'affection de son fils adoptif. Dans les occasions importantes , il allait consulter la femme de son bienfaiteur; mais l'ambition de celle-ci dédaigna le vain simulacre de la royauté; et le respectueux titre de mère que lui donnait l'empereur, irritait au lieu de l'adoucir, une femme qui se croyait insultée. Tandis qu'elle recevait, avec un de ces sourires si familiers dans les cours , les témoignages du respect et de la confiance de Tibère, elle se liguait
(i) Foy. sur le caractère et le règne de Tibère , Évagrius (1. V, c. i3 ), Théophylacte (1. m, c. i2, etc. ) , Théophane (/« Chron., p. 2 10-21 3 ) , Zonare ( t, 11 , 1. xiv, p. 72 ), Cedrenus ( p. 392 )^ Paul AVarnefrid ( De gcstis Langohard. , 1. III, c. II, 12 ). Le diacre du Forurn /«///parait avoir eu connaissance de quelques faits curieux et authentiques.
DE l'empire romain, chap. xlv. 339
secrètement contre lui avec d'anciens ennemis , et Justinien, fils de Germanus, devint l'instrument de sa vengeance. L'orgueil de la maison régnante voyait avec peine un étranger sur le trône ; le jeune fils de Germanus jouissait de la faveur populaire et la méritait ; une faction tumultueuse avait prononcé son nom après la mort de Justin, et la soumission qu'il avait montrée alors, en offrant sa tête avec un trésor de soixante mille livres sterling , pouvait être regardée comme une preuve de son crime ou du moins de sa frayeur. Justinien avait reçu le pardon de l'empereur et le commandement de l'armée d'Orient. Le monarque de Perse prit la fuite devant lui , et les acclamations qui accompagnèrent son triomphe le déclarèrent digne de la pourpre. Son adroite protectrice choisit le mois des vendanges, époque de l'année où Tibère goûtait dans une solitude champêtre les plaisirs d'un sujet. Instruit des projets de Sophie , celui-ci revint a Gonstantinople, où sa présence et sa fermeté étouffèrent la conspiration. Il ôta à l'impératrice douairière la pompe et les honneurs dont elle avait abusé ; il la priva de son cortège, il intercepta ses lettres et la mit sous la garde d'un surveillant fidèle ; mais aux yeux de cet excellent prince, les services de Justinien n'aggravèrent point son crime : après lui avoir fait quelques reproches pleins de douceur, il lui pardonna sa trahison et son ingratitude , et chacun fut alors persuadé qu'il songeait a former une double alliance avec le rival de son trône. Selon une fable qui courut dans le temps , la
34o HISTOIRE DE LA DECADENCE
voix d'un ange révéla à l'empereur qu'il triomplierait toujours de ses ennemis domestiques ; mais Tibère comptait davantage sur l'innocence et la générosité de son propre cœur.
Ses vertus. H ajouta à Todicux nom de Tibère le surnom plus populaire de Constantin , et imita toutes les vertus des Antonins. Après avoir raconté les vices ou les extravagances d'un si grand nombre d'empereurs , il est doux de s'arrêter un moment sur un prince distingué par son humanité, sa justice, sa tempérance et la force de son âme ; de contempler un souverain affable dans son palais , religieux au pied des autels, impartial dans ses fonctions de juge, et vainqueur, du moins par ses généraux , dans la guerre de Perse; mais une multitude de captifs dont il prit des soins extrêmes , et qu'il renvoya dans leur patrie avec la charité d'un héros chrétien , après les avoir rachetés de ses soldats et de ses officiers , fut le trophée le plus glorieux de sa victoire. Le mérite ou l'infortune de ses sujets excitaient toujours sa bienfaisance ; et ses largesses, qu'il calculait d'après sa dignité, surpassaient communément leurs désirs. Cette maxime, dangereuse dans un dépositaire de la fortune publique, était contrebalancée toutefois par un principe d'humanité et d'équité qui lui faisait regarder comme la plus vile des richesses l'or qu'on tire des larmes des sujets. Dès qu'ils avaient souffert par une calamité de la nature ou par les ravages de la guerre , il se hâtait de leur remettre les arrérages des tributs, ou de les affranchir d'impôts. Si de lâches ministres
DE L*EMPIRK RaMAIN. CHAP. XLV. 34?
venaient lui proposer ces ressources dix fois surpassées par les extorsions auxquelles elles donnent lieu, il les rejetait d'un air sévère, et ses sages lois excitèrent les éloges et les regrets des temps postérieurs. Constantinople croyait que l'empereur avait découvert un trésor : une noble économie et le mépris de toutes les dépenses vaines ou superflues formaient son trésor. Les sujets de l'empire d'Orient auraient goûté le bonheur, si ce roi patriote , le plus beau présent que le ciel puisse faire au monde , fût toujours resté sur la terre; mais dès la quatrième année après la mort de Justin , Tibère fut attaqué d'une maladie mortelle, qui lui laissa à peine le temps de rendre le diadème au plus digne de ses concitoyens , ainsi qu'il l'avait reçu. Il choisit Maurice dans la foule ; jugement plus précieux en lui-même que la pourpre. Il lui donna sa fille et l'empire, en présence du patriarche et du sénat qu'il avait appelés a son lit de mort; il y ajouta des conseils par la voix du questeur , et sa dernière espérance fut que les vertus de son fils et de son successeur élèveraient à sa mémoire le plus noble monument dont elle pût être honorée. Elle fut environnée de l'affliction publique comme d'un encens précieux ; mais la douleur la plus sincère s'évapore au milieu du tumulte d'un nouveau règne , et les yeux et les acclamations de Tunivers se tournèrent bientôt vers le nouvel astre qui commençait à paraître.
La famille de Maurice était originaire derancienne Règae de
343! fliSTOIRF. DE LA DÉCADENCE
Manrice. A. Rome (i) ; mais son père et sa mère habitaient Ara-
D 582. Août 11/-, 1 •! 1 1
i3. A.D.602 bissus dans la Cappadoce , et ils eurent le rare bon- ^•^'^' heur de voir et de partager la fortune de leur auguste fils. Il avait passé sa jeunesse dans le métier des armes : ayant obtenu le commandement d'une nouvelle légion de douze mille confédérés que Tibère venait de lever , il se signala par sa valeur et sa conduite dans la guerre de Perse, et revint a Constanlinople où l'héritage de l'empire devint la juste récompense de son mérite. Il monta sur le trône à l'âge de quarante-trois ans ; et il en régna plus de vingt sur l'empire et sur lui-même (2) : chassant de son cœur le tumulte démocratique deg passions, et y établissant , selon l'expression recherchée d'Evagrius, l'aristocratie parfaite de la raison et de la vertu. Au reste, le témoignage d'un sujet inspire des soupçons, quoiqu'il déclare que ses éloges n'arriveront
(i) Il est assez singulier que Paul ( 1. m , c. i5 ) le donne pour le premier empereur grec , primas ex grœcorum génère in imperio constitutus. Il est vrai que ses prédécesseurs immédiats étaient nés dans les provinces latines de l'Europe : il faut peut-être lire dans le texte de Paul in grœcorum imperio ; ce qui appliquerait l'expression à l'empereur plutôt qu'au prince.
(2) Voyez sur le caractère et le règne de Maurice , les cinquième et sixième livres d'Évagrius, et en particulier le livre VI , c. i , les huit livres de l'histoire prolixe et ampoulée de Théophylacte Simocatta , Théophane (p. 2 1 3, etc.), Zonare (t. 11 , 1. xiv, p. 78), Cedrenus (p. 394)*
DE lVmPIRE romain. Cil A P. XLV. 343
jamais à l'oreille de son souverain (i) ; et quelques fautes semblent placer Maurice au-dessous de son prédécesseur, dont la \ertu fut si pure. Son maintien froid et réservé pouvait être attribué à l'arrogance, sa justice n'était pas toujburs exempte de cruauté , sa clémence de faiblesse , et son économie rigoureuse l'exposa trop souvent au reproche d'avarice ; mais les vœux raisonnables d'un monarque absolu doivent tendre au bonheur du peuple. Maurice était doué du discernement et du courage nécessaires pour les accomplir, et son administration fut dirigée par les principes et l'exemple de Tibère- La pusillanimité des Grecs avait établi une séparation si absolue entre les fonctions de roi et celles de général , qu'un soldat arrivé a la pourpre par son mérite, se montrait rarement ou ne se montrait jamais à la tête de ses armées; cependant Tempereur Maurice eut la gloire de rétablir le roi de Perse sur le trône: ses lieutenans firent contre les Avares du Danube une guerre dont les succès furent douteux , et il jeta un œil de compassion , d'inutile compassion , sur l'abjection et la détresse de ses provinces d'Italie.
L'Italie exposait continuellement sa misère aux Misère et
tx, Ti^ç oiKiiciç i'^iV}j?^ctTt](n •^'jKy^ç : ctptçoxfietriieiv ^e îv rois iciura Xcyia-f/,oiç KdTciçTjcreiiuiifoç. Evagrius composa son histoire la douzième année du règne de Maurice , et il avait été si sagement indiscret, que l'empereur connut et récompensa ses opinions ( 1. vj ^ c. 24 ).
ritaliCo
aétresse de empereurs; elle leur demandait sans cesse des secours qui les forçaient a l'humiliant aveu de leur faiblesse. La dignité de Rome expirait , et on ne la trouvait plus que dans la liberté et l'énergie de ses plaintes. « Si voifô n'êtes pas en état, disait-elle , de nous délivrer du glaive des Lombards, sauvez-nous du moins des maux de la famine. » Tibère lui pardonna ses reproches , et la soulagea dans sa détresse : des blés de l'Egypte arrivèrent à l'embouchure du Tibre; et le peuple romain , au lieu du nom de Camille , invoquant celui de saint Pierre, repoussa les Barbares qui vinrent attaquer ses murs ; mais ces secours furent passagers, et le danger était continuel et pressant. Le clergé et le sénat rassemblèrent une somme de six mille marcs d'or qui composaient les débris de leur antique richesse, et le patricien Pamplironius vint déposer ce présent et les plaintes de la ville au pied du trône de Byzance. La guerre de Perse occupait l'attention de la cour et les forces de rOrient ; mais la justice de Tibère employa ces six mille marcs d'or à la défense de Rome : il dit à Pamphronius, en le renvoyant, que le meilleur avis qu'il pût lui donner, c'était de corrompre les chefs Lombards, ou d'acheter le secours des rois de France. Malgré ce faible expédient la détresse de l'Italie continua; Rome fut assiégée de nouveau , et les troupes d'un simple duc -de Spolette pillèrent et envahirent le faubourg de Classe , situé à trois milles de Kavenne. Maurice reçut une seconde députation de prêtres et de sénateurs ; le pontife de Rome retra-
T)E l'eIVIPIIXF. r.OMAm. CHAP. XIV. 34-^
çait avec énergie dans ses lettres les devoirs et les menaces de la religion , et le diacre Grégoire , son envoyé, était autorisé à parler au nom de Dieu et au nom des hommes. L'empereur adopta , mais avec plus de succès, les mesures de son prédécesseur: on détermina plusieurs chefs des Barbares à embrasser la cause des Romains , et l'un d'eux , d'un caractère doux et fidèle , vécut , depuis cette époque , et mourut au service de Fexarque : on livra aux Francs les défilés des Alpes, et le pape les excita a violer sans scrupule leur serment et leur foi envers des infidèles. Le don de cinquante mille-pièces d'or engagea Ghildebert, anière-petit-fils de Clovis , a envahir l'Italie ; mais le plaisir avec lequel il avait admiré plusieurs pièces de la monnaie de Byzance du poids d'une livre, lui fit stipuler que pour rendre le présent plus digne de lui , on y mêlerait un certain nombre de ces respectables médailles. Les ducs des Lombards avaient provoqué par des incursions fréquentes leurs voisins , les redoutables habitans des Gaules. Du moment où ils eurent à craindre de justes représailles , ils renoncèrent à leur indépendance , source de faiblesse et de désordre ; ils reconnurent unaninient les avantages du gouvernement monarchique , tels que l'union, le secret et la vigueur, et ils se soumirent à Autharis, fils de Gléphon, qui Antlinns, avait déjà la réputation d'un habile guerrier. Les bard.s^V."i)' vainqueurs de l'Italie, rang^és sous l'étendard de leur ^^^■^»'J<'nouveau roi, soutinrent trois invasions successives, dont l'une était dirigée par Childebert , le dernier
(les princes mérovingiens qui ait passé les Alpes. La première fut déconcertée par les haines jalouses des Francs et des Allemands. Lors de la seconde , ils furent vaincus dans une bataille sanglante , avec plus de perte et de déshonneur qu'ils n'en avaient éprouvé depuis la fondation de leur monarchie. Enflammés par la vengeance , ils revinrent une troisième fois , avec un redoublement de forces , et Autharis céda à la fureur de ce torrent. Les troupes et les trésors des Lombards furent distribués dans les villes murées, situées entre les Alpes et l'Apennin. Une nation moins sensible au danger qu'à la fatigue et aux délais , murmura bientôt contre l'imprudence de ses vingt chefs ; et le soleil ardent de lltalie frappa de maladie ces corps habitués à d'autres climats , et qui avaient déjà souffert des alternatives de l'intempérance et de la famine ; mais les forces qui ne suffisaient pas pour conquérir le pays étaient plus que suffisantes pour le ravager, et les naturels épouvantés ne pouvaient distinguer leurs ennemis et leurs libérateurs. Si la jonction des troupes du roi mérovingien et des troupes impériales s'était effectuée aux environs de Milan , elles auraient peut-être renversé le trône des Lombards; mais les Francs attendirent six jours le signal d'un village en flammes, dont on était convenu, et les Grecs s'amusèrent à réduire Modène et Parme, qu'on leur enleva après la retraite de leurs alliés. Le triomphe d'Autharis établit son droit à la possession de l'Italie. Il soumit, malgré sa résiistance , une île du lac de Corne au pied des Alpes
I)E l'empire romain. €11 AP. XIV. 347
Rhetiennes, et s'empara des trésors qu'on y avait cachés. A l'extrémité de la Calabre , il toucha de sa lance une colonne placée près de Reggio , sur le bord de la mer (i), et déclara que cette ancienne borne serait à jamais celle de son royaume (2).
Le royaume des Lombards et l'exarchat de Ravenne i/exarchat
•^ , de Ravenne.
divisèrent inégalement l'Italie durant une période de deux siècles. Justinien réunit les offices elles professions que la jalousie de Constantin avait séparés , et dix-huit exarques furent successivement revêtus, au déclin de l'empire , de toute l'autorité civile , miHtaire et même ecclésiastique que conservait le prince qui régnait à Byzance. Le pays soumis à leur juridiction immédiate , consacré depuis sous le nom de patrimoine de Saint - Pierre , embrassait la Romagnc actuelle , les marais ou les vallées de Ferrare et de Commachio (3) , cinq villes maritimes , depuis Rimini
( I ) Les géographes anciens parlent souvent de la columna rhcgina , placée dans la partie la plus étroite du phare de Messine , à cent stades de la ville de Reggio. Voyez Clavier imitai, antiq., t. 11 , p. 1 295 ) ; Lucas Holsten. ( Jnnotat. ad Cluvier, p. 3oi ); Wesseling ( Itiner. , p. 106).
(3) Les historiens grecs ne donnent que de faibles lumières sur les guerres d'Italie. (Menandre, in Excerpt. légat, y p. 124-126; Thcophylacte , 1. m , c. 4. ) Les Latins sont plus satisfaisans , et surtout Paul Warnefrid (1. m, c. i3- 34 ) qui avait lu les histoires antérieures de Secundus et de saint Grégoire de Tours. Baronius rapporte quelques lettres dos papes , etc. , et on trouve les époques fixées dans la Chronologie exacte de Pagi et de Muratorl.
(3) Zacagni et Fontanini , défenseurs de la cause des
jusqu'à Ancône , et cinq autres villes de l'inte'rieur , entre la mer Adriatique etles collines de l'Apennin. Les trois provinces de Piome , de Venise et deNaples, sëpare'es du palais de Ravenne par des terres ennemies , reconnaissaient, soit dans la paix , soit dans la guerre , la suprématie de l'exarque. Il paraît que le duché' de Rome comprenait les pays que , dans les quatre premiers siècles après sa fondation , Rome avait conquis dans l'Étrurie , le pays des Sabins et le Latium : on en peut clairement indiquer les limites le long de la côte de Civita-Vecchia à Terracine ; et en suivant le cours du Tibre , depuis Amëria et Narni jusqu'au port d'Ostie. Cette multitude d'îles répandues de Grado à Chiozza, formaient l'empire naissant de Venise ; mais les Lombards , qui voyaient avec une fureur impuissante une nouvelle capitale s'ëlever au milieu de la mer , renversèrent les villes que cette république possédait sur le continent. La puissance des ducs de Naples était resserrée par la baie et les îles adjacentes , par le territoire de Capoue , occupé par les ennemis , et par la colonie romaine d'Amalfi(i),dont les industrieux citoyens, par l'invention
papes , ont pu réclamer à juste titre la vallée et les marais de Commachio comme une partie de l'exarchat ; mais dans leur ambition ils ont voulu y comprendre Modène, Reg-gio , Parme et Plaisance, et ils ont obscurci une auestion de gi'ographie^ déjà douteuse et obscure par elle-même. Muratori lui-même , en qualité de serviteur de la maison d'Est , n'est pas exempt de partialité et de prévention.
(0 ^oy. Brenckmann , Dissert, prima de repuhlicâ Amal^ phitand f p. 1-42, ad calcern Hist, Pandect. Florent.
DE l'eMPTBE TÎOMAIN. CHAP. XLV. 349
de la boussole , ont découvert à nos regards toute la face du globe. Les trois îles de Sardaigne , de Corse et de Sicile, obéissaient encore à l'empire; et l'acquisition de la Calabre ultérieure repoussa la borne des états d'Autharis de Reggio jusqu'à l'istbme de Gosenza. Les faroucbes montagnards de la Sardaigne conservaient la liberté et la religion de leurs aïeux ; mais les cultivateurs de la Sicile étaient encbaînés à leur sol fertile. Rome gémissait sous le sceptre de fer des exarques, et un Grec, peut-être un eunuque, insultait impunément aux ruines du Gapitole. Mais Naples acquit bientôt le privilège de nommer ses ducs (i); le commerce amena l'indépendance d'Amalfî, et l'affection volontaire de Venise pour les empereurs fut enfin ennoblie par une alliance sur le pied d'égalité. L'exarchat occupe très-peu d'espace sur la carte de l'Italie ; mais les richesses , l'industrie et la population y refluaient alors en abondance. Les plus fidèles et les plus précieux des sujets de l'empire avaient fui le joug des Barbares ; et ces nouveaux habitans de Ravenne déployaient , dans les différens quartiers de cette ville, les bannières de Pavie et de Vérone , de Milan et de Padoue. Les Lombards possé- Le royaume daient le reste de l'Italie ; et depuis Pavie , la résidence baids. du prince, leur royaume se prolongeait à l'orient, au îiord et à l'occident, jusqu'aux frontières du pays des Avares , des Bavarois et des Francs de l'Austrasie et de la Bourgogne. Il forme aujourd'hui la terre
(i) Grégor. Magn. , 1. m, epist. 23, 25, ^6 , 27.
35o HISTOIRE DE LA. DECADENCE
ferme de la republique de Venise , le Tyrol , le Milanais , le Piémont, la côte de Gènes, les duchés de Mantoue , de Parme et de Modène , le grand duché de Toscane, et une portion considérable de TÉtat de rÉghse, depuis Pérouse jusqu'à la mer Adriatique. Les ducs et enfin les princes de Bénévent survécurent à la monarchie et perpétuèrent le nom des Lombards. De Capoue a Tarente , ils donnèrent des lois plus de cinq cents ans à la plus g^rande partie du royaume actuel de Naples (i).
Lan<ïne et Lcs cliangcmens d'idiome qui surviennent dans un
mœurs des , . ■ , i ^ , -M
Lomh^rds. pajs suDjuguc par la conquête, sont les meilleurs indices qu'on puisse suivresm-la proportion des vainqueurs et des vaincus. Il paraît d'après cette règle que les Lombards de l'Italie et les Visigoths de l'Espagne étaient moins nombreux que les Francs ou les Bourguignons ; et les vainqueurs de la Gaule doivent le céder a leur tour à la multitude de Saxons et d'Angles qui anéantirent presque l'idiome de la Bretagne. Le mélange des nations a formé peu à peu l'italien moderne ; et le peu de discernement des Barbares dans l'emploi délicat des déclinaisons et des conjugaisons, les réduisit à l'usage des articles et des verbes auxi-
(i) J'ai décrit l'état de l'Italie d'après l'excellente dissertation de Beretli. Giannone ( Istoria civile ^ 1. 1 , p. 374-387 ) a suivi dans la géographie du royaume de Naples le savant Camillo Pellegrini. Lorsque l'empire eut perdu la Calabre proprement dite, la vanité des Grecs substitua à l'ignoble dénomination de Bruttium , celle de Calabre ; et il paraît qne cette altération eut lieu avant le règne de Cliarleraagne. (Éginhard, }>. 75. )
DE l'oTPIRE IÎOM\nN". CHAP. XLV. 35 £
liaires; un assez grand nombre de nouvelles ide^s ont e'tc exprimées par des termes teutoniques , mais le principal fond des mots techniques et familiers vient du latin (i); et si nous connaissions assez le dialecte rustique , le dialecte ancien de l'Italie et les divers dialectes de ses différentes villes municipales, nous remonterions à l'origine d'une foule de mots qu'aurait peut-être rejetés la pureté classique des auteurs de Rome. Une armée nombreuse ne forme qu'une petite nation, et la puissance dd Lombards fut bientôt diminuée par la retraite de vingt mille Saxons , qui , méprisant une situation dépendante , retournèrent dans leur patrie (2) à travers un grand nombre de périlleuses aventures. Le camp d'Alboin était d'une étendue formidable ; mais une ville contiendrait aisément le camp le plus étendu; et, répandus dans une vaste contrée , les guerriers qui le composent ne peuvent être que clairsemés sur toute la surface du pays. Lorsque Alboin descendit des Alpes, il établit son neveu duc de Frioul, et lui donna le commandement de la province et du peuple ; mais le sage Gisulf n'accepta ce dangereux emploi que sous la condition qu'on lui permettrait de choi-
( I ) Maffei ( Ferona illust, , part, i , p - 3 1 o-32 1 ), et Muratori Ç^Antich, Ital. , t. 11 , Dissert. 82 , 33, p. 71-365) ont soutenu les prétentions de la langue latine ; le premier avec enthousiasme, et le second avec modération; et dans cette discussion ils ont déployé l'un et l'autre du savoir , de l'esprit et de l'exactitude.
(2) Paul, De gest, LangobarcL, 1. m, c. ^^ (5 ^ 7.
352 HISTOIRE DE LA. DÉCADEiS^CE
sir parmi les nobles Lombards un nombre de familles (i) suffisant pour former une colonie de soldats et de sujets. Dans le progrès de la conquête , on ne put accorder la même liberté aux ducs de Brescia ou de Bergame , de Pavie ou de Turin , de Spolette ou de Bénévent; mais chacun de ceux - ci et chacun de leurs collègues e'tablit dans son district une bande de compagnons qui venaient se ranger sous son drapeau durant la guerre , et qui ressortissaient à son tribunal durant la paix. Cette dépendance était libre et honorable : en rendant ce qu'ils avaient reçu , ils pouvaient se retirer avec leurs familles dans le district d'un autre duc ; mais leur absence du royaume passait pour une désertion militaire , et elle était punie de mort (2J. La postérité des premiers conquérans s'attacha par de profondes racines à ce sol que l'intérêt et l'honneur l'obligeaient à défendre. Un Lombard naissait soldat de son roi et de son duc ; et les assemblées civiles de la nation arboraient des drapeaux et prenaient le titre d'armée régulière. Les provinces conquises fournissaient à la solde et aux récompenses de cette armée, et l'injustice et la rapine présidèrent à la distribution des terres , qui n'eut lieu qu'après la mort d'Alboin. Un grand nombre de riches Italiens furent égorgés ou bannis; les autres
(1) Paul , 1- II, c. 9. Il donne à ces familles ou à ces générations le nom teutonique de F aras , qu'on trouve aussi dans les lois des Lombards. Le modeste diacre n'était pas insensible à la noblesse de sa race. Voyez 1. iv, c. Sg.
(2) Comparez le n" 3 «t le n° 177 des lois de Rolharis.
i)K l'empirk romain, chap. xlv. 353
furent partages comme tributaires entre les étrangers, et on leur imposa , sous le nom dliospitalité , l'obligation de payer aux Lombards le tiers des productions de la terre. En moins de soixante - dix ans , on adopta sur les propriétés un système de redevance beaucoup plus simple et plus solide ( i ). Le Lombard, abusant de la force, dépouillait et chassait le propriétaire romain ; ou bien celui-ci, pour se racheter du tribut du tiers des productions , cédait , par une transaction un peu plus équitable, une certaine quantité de terres. Sous ces maîtres étrangers, les blés , les vms et les olives étaient cultivés par des esclaves ou par les naturels , tous les jours moins habiles dans les travaux de l'agriculture ; mais la paresse des Barbares s'accommodait mieux des soins d'une vie pastorale. Ils rétablirent et améliorèrent dans les riches pâturages de la Vénétie , la race des chevaJix qui avait autrefois rendu cette province célèbre (2); et les Italiens virent avec étonnement la propagation
(i)Paul,l. II, c. 3i , 32; 1. III-, c. 16. Les lois deRotliaris, publiées A. D. 643 , ii'offreiil aucun vestige de ce tribut du tiers des productions ; mais elles présentent plusieurs dét«iils curieux sur l'état de l'Italie et les mœurs des Lombards,
(2) Les haras de Denis de Syracuse et les -victoires qu'il remporta si souvent aux jeux olympiques avaient répandu chez les Grecs la réputation des chevaux de la Vénétie ; mais leur race ne subsistait plus au temps de Strabon (1. v, p. 325). Gisuif obtint de son oncle generosarum equarum grcges. (Paul ,1 11 , c. g.) Les Lombards introduisirent ensuit»; e:i Italie cahalU fjlvatici , des chevaux sauvages. (Paul ,