DE L EMPIRE ROMA.IX. CHAP. XLVI
soupçonnait , loin d'affaiblir le mécontentement public, ne servit qu'à l'irriter. Dès que le petit-fils de Nushirvvan eut arboré au-delà du Tigre ses bannières et celles des Romains , la noblesse et le peuple coururent jen foule grossir chaque jour son armée; et, à mesure qu'il avançait, il recevait avec joie de toutes parts les clefs de ses villes et les têtes de ses ennemis. Aussitôt que Modain fut délivré de la présence de Tusurpateui , les habitans obéirent aux premières sommations de Mébodes, arrivé seulement à la tête de deux mille hommes de cavalerie, et Chosroès acceptalesornemens précieux etsacrés du palais comme un gage de leur bonne foi , et un présage de ses prompts succès. Après la jonction des troupes impériales , que Bahram s'efforça vainement d'empêcher, la querelle se décida en deux batailles , l'une sur les bords du Zab , et l'autre sur les frontières de la Médie. Les Romains, réunis aux fidèles sujets de la Perse, victoiie
f, . ' ^ • 11 1 décisive.
lormaient une armée de soixante mille hommes, et l'usurpateur n'en avait pas quarante mille : les deux généraux signalèrent leur valeur et leur habileté ; mais la supériorité du nombre et de la discipline détermina enfin la victoire. Bahram se réfugia avec le reste de ses troupes vers les provinces orientales de rOxus : la haine de la Perse le réconcilia avec les Turcs; mais ses jours furent abrégés par le poison, '^•^'^^ <^e
^ 11- 1 Bahram.
peut-être par le plus incurable de tous , raiguillon du remords , et le désespoir et l'amer souvenir de sa gloire perdue. Au reste, les Persans modernes célèbrent encore les exploits de Bahram ; et d'excellentes
3g8 HISTOIRE DE LA DECADENCE
lois ont prolonge la durée de son règ'ne si court et si orageux.
Rétablis- Des fêtes et des exe'cutions signalèrent le re'tablis-
sement de *-*
chosroès sar sèment de Chosroès ; et les gémissemens des crimi-
le trône , et , , i . ,. . , .
sa politique, nels qu on multipliait ou qu on faisait expirer dans 6o3. ^^'les tortures troublèrent souvent la musique du banquet royal. Un pardon général aurait calmé et consolé un pays ébranlé par les dernières révolutions; mais avant de condamner les dispositions sanguinaires de Chosroès , il faudrait savoir si les Persans n'étaient pas accoutumés à Talternative de craindre la sévérité ou de mépriser la faiblesse de leur souverain. La justice et la vengeance du conquérant punirent également la révolte de Bahram et la conspiration des satrapes; les services de Bindoès lui-même ne purent faire oublier qu'il avait trempé ses mains dans le sang du dernier roi ; et le fils d'Hormouz voulut montrer son innocence et affermir le respect dû à la personne sacrée des monarques. Durant la vigueur de la puissance romaine , les armes et l'autorité des premiers Césars avaient établi plusieurs princes sur le trône de la Perse. Mais les Persans étaient bientôt révoltés des vices ou des vertus adoptés par leurs maîtres dans une terre étrangère , et l'instabilité de leur pouvoir donna lieu a cette remarque vulgaire, que la légèreté capricieuse des esclaves de l'Orient sollicitait et rejetait avec la même ardeur les princes désignes parle choix deRome(r).
( 1 ) Experimentis cognitum est Barbaros malle Româ pe-
DE l'empire romain, chap. xlvi. 399 Mais la gloire dfe Maurice reçut un grand éclat du règne heureux et long de son fils et de son allié. Une troupe de mille Romains, qui continua à garder la personne de Chosroès , annonçait la confiance de ce prince dans la fidélité des étrangers : l'accroissement de ses forces lui permit d'éloigner ce secours désagréable au peuple ; mais il montra toujours la même reconnaissance et le même respect pour son père adoptif, et jusqu'à la mort de Maurice , les deux empires remplirent fidèlement les devoirs de la paix et de l'alliance. Cependant des cessions importantes avaient payé la mercenaire amitié de l'empereur : le roi de Perse lui rendit les forteresses de Martyropolis et de Dara, et les Persarméniens devinrent avec joie sujets de l'Empire, qui se prolongea vers l'Orient, au-delà des anciennes bornes , jusqu'aux rives de l'Araxe et aux environs de la mer Caspienne. Les âmes pieuses espéraient que l'Église, ainsi que l'état, gagnerait à cette révolution ; mais si Chosroès avait écouté de bonne foi les évêques chrétiens, le zèle et l'éloquence des mages effacèrent cette impression : s'il n'eut jamais qu'une indifférence philosophique, il adapta sa croyance , ou plutôt sa profession de foi, aux circonstances où il se trouvait; et le fugitif devenu souverain ne s'exprima plus de la même ma
tere regcs quant hahere» Tacite fait un tableau admirable de l'invitation et de l'expulsion de Vonones ( Ann.y 11 , 1 -3 ) , de Tiridate ( Annal., vi , 82-44 ) , et de Meherdate ( Annal., XI ^ 10 ; XII , 10-14) L'œil de son génie semble avoir percé tous les secrets du camp des Parthes et des murs du Harem.
nière. La conversion imaginaire du roi de Perse se réduisit à une dévotion locale et superstitieuse pour Sergius (i), l'un des saints d'Antioche, qui, dit-on , exauçait ses prières et lui apparaissait en songe. Ses offrandes en or et en argent enrichirent la châsse du saint ; il attribua à ce protecteur invisible le succès de ses armes et la grossesse de Sira, chrétienne fervente , et celle de ses femmes qu'il aimait le plus (2). La beauté de Sira ou Schirin (3) , son esprit, ses talens pour la musique , sont célèbres dans Thistoire,. ou plutôt dans les romans de l'Orient ; son nom ,
(î) On dit que Sergius et Bacclius son compagnon , obtinrent la couronne du martyre durant la persécution de Maximien ; on leur rendit les honneurs divins en France, en Italie , à Constantinople et dans l'Orient. Leur tombeau, ■ qu'on voyait à Rasaphe , était célèbre par ses miracles ; et on donna à cette ville de Syrie le nom plus honorable de Sergiopolis. (Tillemont, Mém. ecclés., t. v, p. 491*49^ > Butler's Saints , vol. x, p. i55.)
(1) Evagrius (1. vi, c. 21 } et Théophylacte Simocatta ( 1. V , c. 1 3 , 1/4 ) ont conservé les lettres originales de Chosroès , écrites en grec, signées de sa main , et inscrites ensuite sur des croix et des tables d'or , qu'on déposa dans l'église de Sergiopolis. Elles avaient été adressées à l'évêque d'Antioche, en qualité de primat de la Syrie.
(3) Les Grecs disent seulement qu'elle était d'extraction romaine , et qu'elle avait embrassé le christianisme. Mais les romans de la Perse et de la Turquie la donnent pour la fille de l'empereur Maurice : ils décrivent les amours de Khosrou pour Schirin, et celles de Schirin pour Ferhad , le plus beau des jeunes hommes de l'Orient. (D'Herbelot, Bihl. orient., p. 789, 997, 998. )
DE l'empire romain, chyp. xlvi. 4of dans la langue persane, signifie la douceur et la grâce, et l'epithète de Parviz fait allusion aux charmes du roi son amant. Au reste , Sîra ne partagea point la passion qu'elle inspirait : le bonheur de Chosroès fut empoisonne par ses craintes jalouses, et par l'idée que, tandis qu'il possédait la personne de Sira, un amant d'un rang moins élevé possédait toutes ses affections (i).
Tandis que la majesté du nom romain se relevait Merté pollen Orient, l'aspect de l'Europe offrait bien moins de *! f»ce du^chabonheur et de e^loire. Le départ des Lombards et la »^" d«s Ava-
*-' ^ ^ les. A. D.
ruine des Gépides avaient détruit sur le Danube la 570-600, etc.
(1) L'histoire complète de la tyrannie d'Hormouz , de la révolte de Bahram, de la fuite et du rétablissement de Chosroès , est racontée par deux Grecs contemporains ; par Evagrius , avec plus de concision ( 1. xi , c. 1 6 , 17,18, 19), et parTliéophylacte Simocatta (1. m, c, 6-18 ; 1. iv, c. 1-16; 1. V, c. i-i5) d'une manière très-diffuse. Les compilateurs qui les ont suivis comme Zonare et Cedrenus , n'ont pu que transcrire et abréger. Les Arabes chrétiens , tels qu'Eutychius {^Ann.y t. 11 , p. 200-208) et Abulpharage i^Djnast,, p. 96-98 ), semblent avoir consulté des Mémoires particuliers. Je ne connais Mirkond et Khondemir , les deux grands historiens persans du quinzième siècle , que par les extraits imparfaits de Scliikard ( Tarikh , p. i5o-i55 ) , de Texeira ou plutôt de Stevens {^Hist. de Perse, p. 182-186) d'un manuscrit turc , traduit par l'abbé Fourmont ( Hist. de VAcad. des inscript. ^ t. vu, p. 325-334), et de d'Herbelot , aux mots Hormouz (p. 467, 4^9)» Bahram (p. 174 ), Khosrou Parviz (p. 996). Si j'étais plus convaincu de l'autorité de ces écrivains orientaux , je désirerais qu'ils fussent en plus grand nombre.
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