‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 53 sur 62 · HISTOIRE T>E TA DECADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE T>E TA DECADENCE

balance du pouvoir, et les Avares s'étaient formé un empire permanent depuis le pied des Alpes jusqu'aux rives de l'Euxin. Le règ^ne de Baian est l'époque la plus brillante de leur monarchie. Leur chagan , qui occupait le rustique palais d'Attila , semble avoir imité le caractère et la politique de ce prince (i). Mais comme on revit les mêmes scènes sur un théâtre moins étendu , une description minutieuse de la copie n'aurait pas la grandeur et la nouveauté de l'original. La fierté de Justin II , de Tibère et de Maurice fut humiliée par un Barbare plus prompt a commencer les ravages de la guerre qu'exposé à les souffrir; et toutes les fois que les armes de la Perse menaçaient l'Asie , l'Europe était accablée par les dangereuses incursions ou la dispendieuse amitié des Avares. Lorsque les envoyés de Rome approchaient du chagan , on leur ordonnait d'attendre à la porte de sa tente ; et ce n'était quelquefois qu'au bout de dix ou douze jours qu'on leur permettait d'entrer. Si le ton ou le sujet de leur discours blessait

(i) On peut avoir une idée générale de la fierté et de la puissance du chagan , en lisant Menandre ( Excerpt. légat. , p. 117, etc. ) et Théophylacte ( 1. i , c. 3 ; 1. vu , c. i 5 ) , dont les huit livres font plus d'honneur au chef des Avares qu'à l'empereur d'Orient. Les prédécesseurs de Baian avaient éprouvé les libéralités de Rome ; et Baian survécut au règne de Maurice. ( Du Buat , Hist. des Peuples Barbares , t. xi, p. 545. ) Le chagan, qui fit une invasion en Italie, A. D. 611 ( Muratori , Annali y t. v, p, 3o5 ) était alors juvemli œtate florens ( Paul Warnefrid , De gest. Langohard. j 1. v, c. 38) : c'était le fils ou peut-être le pelit-fils de Baian.

DE l'empire romain, ciiap. xlvi. 4o3. Foreille du chagan , alors, dans un accès de fureur réelle ou simulée , il insultait les ambassadeurs et leur maître ; il faisait piller leurs bagages, et ils ne pouvaient même racheter leur vie que par la promesse qu'ils faisaient d'apporter de plus riches présens et de s'exprimer d'un ton plus respectueux. En même temps ses ambassadeurs, toujours respectés, abusaient jusqu'à la licence de la liberté illimitée dont on les laissait jouir au milieu de Constantinople. Leurs importunes clameurs ne cessaient de demander un accroissement de tributs ou des restitutions de captifs et de déserteurs ; et la majesté de l'empire était presque également avilie par une basse condescendance ou par les fausses et timides excuses au moyen desquelles on éludait leurs insolentes demandes. Le chagan n'avait jamais vu d'éléphant , et les récits singuliers, peut-être fabuleux, qu'on lui faisait sur cet étonnant animal , avaient excité sa curiosité. D'après ses ordres on équipa richement un des plus gros éléphans des écuries impériales, et une suite nombreuse le conduisit au village situé au milieu des plaines de la Hongrie, qu'habitait le chef des Barbares. Celui-ci vit l'énorme quadrupède avec étonnement , avec dégoût, peut-être avec frayeur; et il sourit de la frivol.e industrie des Romains, aui allaient aux extrémités de la terre et de l'océan chercher ces inutilesraretes.il voulut se coucher dans un lit d'or aux dépens de l'empereur. Sur-le-champ l'or de Constantinople et l'habileté de ses artistes furent employés à satisfaire sa fantaisie ; et lorsque le lit fut

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achevé, il rejeta avec de'dain un présent si indigne de la majesté d'un grand roi (i). Telles étaient les saillies de l'orgueil du chagan ; mais son avarice était plus constante et plus traitable. On lui envoyait exactement une quantité considérable d'étoffes de soie, de meubles et de vaisselle bien travaillés, et les élémens des arts et du luxe s'introduisirent sous les tentes des Scythes : le poivre et la cannelle de l'Inde stimulaient leur appétit (2) ; le subside ou tribut annuel fut porté de quatre-vingts à cent vingt milles pièces d'or ; et quand il avait été suspendu par des hostilités, le payement des arrérages , avec un intérêt exorbitant , était toujours la première condition du nouveau traité. Le prince des Avares , prenant le ton d'un Barbare qui ne sait point tromper , affectait de se plaindre de la mauvaise foi des Grecs (3) ; mais il était aussi habile dans l'art de la dissimulation et de la perfidie que les peuples les plus civilisés. Le chagan réclamait , en qualité de successeur des Lom-

(1) Théopliylacte , 1. i, c. 5, 6.

(2) Même lorsqu'il était à la guerre, le chagan aimait à user de ces aromates. Il demandait qu'on lui fit présent de Iv^tKscç xeipv}^iecç f et il reçut ttitfi^i kcci ^uAAav Ivê'ùiv y tctUTiuv Tt Kcti Tov Myo/^tvûv X.ÛÇÛV. ( Théophylacte , 1. vu , c. 1 3. ) Les Européens des siècles d'ignorance consommaient plus d'épices dans leur viande et leur boisson , que n\n souffrirait la délicatesse d'un palais moderne. [Vie privée des Français y t. II, p. 162, i63.)

(3) Théophylacte, 1. vi , c. 6 ; 1. vu , c. i5. L'historien grec convient de la vérité et de la justice du reproche du chagan.

ï)E l'kmpire bomain. chap. xlvi. 4^5 bards, la YÎlle importante de Sirmium , Tancien boiilevart des provinces de l'Illyrie (i). La cavalerie des Avares couvrit les plaines de la Basse-Hongrie, et on construisit dans la forêt Hercynienne de gros bateaux qui devaient descendre le Danube et porter dans la Save les matériaux d'un pont. Mais la nombreuse garnison de Singidunum , qui dominait le confluent des deux rivières , pouvant arrêter le passage et renverser ces projets, il sut, par un serment solennel, ôter a cette garnison toute défiance de ses intentions. Il jura par son épée, symbole du dieu de la guerre, que ce n'était pas comme ennemi de Rome qu'il songeait à élever un pont sur la Save. « Si je viole mon serment , continua l'intrépide Baian , que j'expire sous le glaive avec le dernier des individus de ma nation ; que le firmament et le feu, la divinité du ciel , tombent sur nos têtes ! que les forêts et les montagnes nous ensevelissent sous leurs ruines! et que la Save , remontant vers sa source , malgré les lois de la nature , nous engloutisse dans ses ondes courroucées ! » Après cette imprécation barbare, il demanda tranquillement quel était le serment le plus respectable et le plus sacré cbez les chrétiens , celui qu'ils regardaient comme le plus dangereux de violer, L'évêque de Singidunum lui présenta l'Evangile ; le

(i) Menandre ( in Excerpt. légat. ^ p. 1 26-1 Sa , 174, 175) rapporte le parjure de Baian et la reddition de Sirmium. Nous avons perdu son histoire du siège , dont Théopliylacte parle avec éloge ( 1. 1, c. 3 ) to éToîto;? Mtmy^^a ru TFipiÇxm (ret<pciiç ^tfjyopîVTtti,

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chagan le reçut à genoux , et ajouta : « Je jure par le Dieu qui a parle dans ce livre saint , que je n'ai ni fausseté sur les lèvres ni trahison dans le cœur. »Et se relevant aussitôt , il courut hâter les travaux du pont, et un envoyé alla annoncer de sa part ce qu'il ne cherchait plus à cacher. « Informez l'empereur, dit le perfide Baian , que Sirmium est investi de tous côtés ; conseillez à sa sagesse d'en retirer les citoyens avec leurs effets , et de livrer une place qu'il ne peut plus ni secourir ni défendre. » Sirmium se défendit pkis de trois ans sans espoir d'être secouru : les murailles étaient encore dans leur entier, mais la famine habitait dans leur enceinte. Les habitans, exténués et dépouillés, obtinrent par une capitulation favorable la liberté de se retirer. Singidunum, situé à cinquante milles , eut une destinée plus cruelle ; ses édifices furent rasés, et ses habitans condamnés à la servitude et a l'exil. Cependant il ne reste aucun vestige de Sirmium; mais la situation avantageuse de Singidunum y a bientôt attiré une nouvelle colonie d'Esclavons, et le confluent de la Save et du Danube est encore gardé aujourd'hui par les fortifications de Belgrade ou de la Ville-Blanche, que les chrétiens et les Turcs se sont disputée si souvent et avec tant d'opiniâtreté (i). De Belgrade aux murs de Constanti-

(i) Fojez d'Anville, Mém. de l'Âcad. des inscriptions ^ t. xxvm ,p. 4i2-443- Constantin Porphyrogenète employait au dixième siècle le nom de Belgrade , qui est esclavon. Les Francs se servaient au neuvième siècle de la dénomination latine d'/7//;a Crœca (p. 4^4 )•

DE l'empire Il03IAliN'. CHAP. XLVI. 4^7

nople la distance est de six cents milles; le fer et la flamme ravagèrent tout ce pays. Les chevaux des Avares se baignaient alternativement dans l'Euxin et dans la mer Adriatique; et le pontife de Rome , alarme de l'approche d'un ennemi plus farouche (i), se vit force de regarder les Lombards comme les protecteurs de l'Italie. Un captif, désespère de n'avoir point été racheté , enseigna aux Avares l'art de fabriquer et d'employer les machines de guerre (2) : ils ne mirent d'abord ni beaucoup d'industrie à les construire , ni beaucoup d'adresse à s'en servir ; et la résistance de Dioclétianopolis, de Berée , de Philippopolis et d'Andrinople, épuisa promptement le savoir et la patience des assiégeans. Baian faisait la guerre en Tartare , mais il était susceptible d'humajiité et de sentimens élevés ; il épargna Anchialus , dont les eaux salutaires avaient rétabli la santé de celle de ses femmes qu'il chérissait le plus ; et les Romains avouent que leur armée , épuisée par la disette , fut épargnée et nourrie par la générosité de leur ennemi. Il donnait des lois à la Hongrie , à la Pologne et à la Prusse , depuis l'embouchure du

(1) Baronius , Jnju cccles. , A. D. 600, n° i. Paul Warnefrid (l.iv, c. 38) raconte l'incursion des Avares dans le Frioul , et ( c. 89 ) la captivité de ses ancêtres, A. D. 632. Les Esclavons traversèrent la mer Adriatique , cum multLtudlne navium , et firent une descente sur le territoire de Siponlin ( c. 47).

(2) Il leur enseigna même l'usage de l'hélcpolis ou de la tour mobile. (Tliéophy lacté , 1. ii, c. 16 , 17.)

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Danube jusqu'à celle de l'Oder (i), et sa politique jalouse divisa ou transplanta les nouveaux sujets qu'il venait de conquérir (2). Des colonies d'Esclavons peuplèrent les parties orientales de la Germanie, demeurées désertes par l'émigration des Vandales. On découvre les mêmes tribus dans les environs de la mer Adriatique et de la Baltique, et les villes illyriennes de Neyss et de Lissa se retrouvent , avec le nom de Baian lui-même, au centre de la Silésie. S'intéressant peu à la vie de ses vassaux (3), le chagan les exposait au premier choc dans la disposition de son armée ou de ses provinces, et le glaive de ses enne-

(i) Les armes et les alliances du chagan allèrent jusqu'aux environs d'une mer située à l'occident, et éloignée de Constanlinople de quinze mois de marche. L'empereur Maurice conversa avec quelques musiciens ambulans de ce pays lointain , et il semble avoir pris pour un peuple une classe d'hommes d'une certaine profession. (Théophylacte, 1. VI, c. 2.)

(2) C'est une des conjectures les plus vraisemblables et les plus lumineuses du savant comte du Buat ( Histoire des Peuples barbares , t. xi , p. 546-568 ). On retrouve les Tzeclii et les Serbi confondus ensemble près du mont Caucase, dans riUyrie et sur la partie basse de l'Elbe. Les traditions les plus bizarres des Bohémiens, etc. , paraissent confirmer son hypothèse.

(3) Voyez Fredegaire dans les Historiens de France, t. 11, p. 4^2. Baian ne cachait point son orgueilleuse insensibilité. On roiHTHç ( non pas rôo-^rsT, selon une ridicule correction) t7roiÇit}a-a rv} Va/^utK})^ oùç il Kcii vuf^fieto] yg o-ÇiTi QuvciTa) uXavAt ^ «AA ifioi yi ^yj yivicrê'ui T-uvxia-B'fjcriv,

DE l'empire komain. chap. xlvf. 409 mis était émoussé avant même d'avoir eu à résister à la valeur naturelle des Avares.

L'alliance avec la Perse rendit les troupes de l'O- , S"*'''"*

* . "'^ Maurice

rient à la défense de l'Europe ; et Maurice , qui avait contre Ua

/ 1 ï II 1 ' 1 Avares. A.

souffert dix années nnsolence du chagan , déclara d. SgS-ôoa. qu'il marcherait en personne contre les Barbares. Dans un intervalle de deux siècles, aucun des successeurs de Theodose n'avait paru sur le champ de bataille; leurs jours s'écoulaient mollement dans le palais de Constantinople, et les Grecs ne savaient plus que le nom d'empereur désignait, selon son acception primitive, le chef des armées de la république. Les graves flatteries du sénat, la superstition pusillanime du patriarche et les pleurs de l'impératrice Constautine, s'opposèrent à l'ardeur guerrière de Maurice; on le supplia de charger un général moins important des fatigues et des périls d'une campagne de Scythie. Sourd à leurs conseils et à leurs prières , il se porta fièrement en avant jusqu'à sept milles (i) de sa capitale ; l'étendard sacré de la croix flottait à la tête de ses troupes ; il passa en revue , avec un sentiment d'orgueil , ces nombreux vétérans qui avaient combattu et vaincu au-delà du Tigre. Anchialus fut le terme de ses expéditions; il sollicita vainement une réponse miraculeuse à ses prières nocturnes : son

(1) /^oj. la marche et le retour de Maurice dans Théophy lacté , 1. v, c. 16 ; I. vi , c. 1 , 2 , 3. Si cet écrivain avait du goût ou de l'esprit , on supposerait qu'il s'est permis une ironie délicate; mais Théophylacte n'a sûrement pas celle malice à se reprocher.

4lO HISTOIRE DE LA DECADENCE

esprit fut troublé parla mort d'un cheval qu'il aimait beaucoup, par la rencontre d'un sanglier, par un orage suivi d'une pluie abondante , enfin par la naissance d'un enfant monstrueux , et il oublia que le meilleur de tous les présages est de s'armer pour son pays (i). Il revint à Constantinople sous prétexte de recevoir les ambassadeurs de la Perse : des idées de dévotion remplacèrent ses idées de guerre ; son retour et le choix de ses lieutenans trompèrent l'espoir de l'empire. L'aveugle prévention de l'amour fraternel peut l'excuser d'avoir donné un commandement à son frère Pierre , qu'on vit fuir également devant les Barbares , devant ses propres soldats et devant les habltans d'une ville romaine. Cette ville , si nous en croyons la ressemblance du nom et celle du caractère des habitans , était la célèbre Azimuntium (2), qui seule avait repoussé l'impétueux Attila. Le courage que fît paraître alors la brave jeunesse d'Azimuntium se communiqua aux générations suivantes , et l'un des deux Justin avait accordé aux habitans de cette

Iliade , xii , 243.

Ce beau vers, où l'on retrouve le courage d'un héros et la raison d'un sage , prouve bien qu'Homère était à tous égards supérieur à son siècle et à son" pays.

(2) Théophylacte , 1. vu, c. 3. D'après ce fait , qui ne s'était pas présenté à ma mémoire , le lecteur voudra bien excuser et corriger la note trente-six du chapitre trente-quatre, où j'ai raconté trop tôt la ruine d'Azimus ou Azimuntium» Ce n'est pas payer trop cher que d'acheter par un tel aveu un siècle de plus de valeur et de patriotisme.

DE l'empire KOMAm. CHAP. XLVI. l\ll

ville l'honorable privilège de reserver leur valeur pour la défense de leur séjour natal. Le frère de Maurice voulut attenter à ce privilège , et mêler une troupe de patriotes avec les mercenaires de son camp : ils se retirèrent dans l'église , et la sainteté du lieu n'en imposa point au général : le peuple se souleva, il ferma les portes, il parut armé sur les remparts , et la lâcheté de Pierre égala son arrogance et son injustice. Le caractère guerrier de Commentiolus ( i) doit être l'objet de la satire ou de la comédie plutôt que de l'histoire , puisqu'il n'avait pas même la qualité si vulgaire du courage personnel. Ses conseils tenus avec appareil, s^s étranges évolutions et ses ordres secrets avaient toujours pour objet de lui fournir un prétexte de fuite ou de délai. S'il marchait contre l'ennemi, les agréables vallées du montHémus lui opposaient une barrière insurmontable ; mais dans les retraites , son intrépide curiosité découvrait des sentiers si difficiles et tellement abandonnés , que les plus anciens habitans du pays en avaient presque laissé échapper le souvenir. Les seules gouttes de sang qu'il avait perdues en sa vie lui fure-nt tirées par la lancette du chirurgien, dans une maladie réelle ou simulée ; le repos, la sûreté de l'hiver, ne manquaient jamais de rétablir sa santé, toujours sensiblement altérée par l'approche des Barbares. Le prince capable d^'élever et de soutenir cet indigne favori ne doit retirer aucune gloire du mérite accidentel de Priscus ,

(ij Voyez la honteuse conduite de Comraentiolus dans Théopliylacte , 1. II , c. lo i5; 1. vu, c. i3, i4;L viii,c. 2/j.

qu'il lui avait donne pour collègue (i). En cinq batailles , qui semblent avoir été conduites avec habileté et avec courage , Priscus fît prisonniers dix-sept mille deux cents Barbares ; il leur tua près de soixante mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les quatre fils du chagan ; il surprit un paisible canton des Gépides , qui se croyait en sûreté sous la protection des Avares ; et c'est sur les bords du Danube et de la Theiss qu'il érigea ses derniers trophées. Depuis la mort de Trajan , les armes de l'empire n'avaient pas pénétré si avant dans l'ancienne Dacie : cependant les victoires de Priscus furent passagères et infructueuses ; il fut bientôt rappelé dans la crainte que Baian ne vînt, avec son indomptable intrépidité et de nouvelles forces, venger sa défaite sous les murs de Constantinople (2).

État des Lcs camps de Justinien et de Maurice (3) connais-

(i) Voyez les exploits de Priscus, 1. viii^ c. 2, 3.

(2) On peut suivre les détails de la guerre entre les Avares dans les premier, second, sixième, septième et huitième livres de l'Histoire de l'empeteur Maurice , par Théophylacte Simocatta. Il écrivait sous le règne d'Héraclius , et il ne pouvait avoir la tentation de flatter ; mais son défaut de jugement le rend diffus sur des bagatelles , et concis sur les faits les plus intéressans.

(3) Maurice lui-même composa douze livres sur l'art militaire , qui subsistent encore , et qui ont été publiés ( Upsal , 1664) par Jean Schaeffer, à la fin de la Tactique d'Arrien (Fabricius, Bihl. ^rœca , 1. iv, c. 8, t. m, p. 278 , qui promet de s'étendre davantage sur cet ouvrage quand 1 en trouvera roccasion convenable).

marnes.

DE l'f.MPIRE ROMAIIV. CHAP. XLVT. 4^^

saient la théorie de la guerre aussi-bien que ceux de armées ro- César et de Trajan. Le fer de la Toscane ou du Pont recevait toujours des ouvriers de Byzance la trempe la plus fine et la meilleure. Les arsenaux étaient remplis d'armes offensives et défensives de toute espèce. Dans la construction et l'usage des navires , des fortifications et des machines de guerre , les Barbares admiraient la supériorité d'un peuple dont ils triomphaient si souvent sur les champs de bataille. Les livres des Grecs et des Romains enseignaient l'art de la tactique, les évolutions et les stratagèmes de l'antiquité ; mais des provinces désertes ou des peuples dégénérés ne pouvaient plus fournir des hommes en état de manier ces armes , de défendre ces murs, de faire manœuvrer ces vaisseaux , et dont le courage sût réduire avec succès en pratique la théorie de la guerre. Le génie de Bélisaire et de Narsès s'était formé sans maître , et ne laissa point de disciples. L'honneur, le patriotisme, ou une superstition généreuse , ne pouvait plus donner la vie à ces corps composés d'esclaves et d'étrangers admis aux honneurs de la légion. Ce n'est que dans le camp que l'empereur aurait dû exercer un pouvoir despotique , et c'est là qu'on lui désobéissait et qu'on l'insultait : il calmait et excitait avec de l'or la licence des troupes ; mais leurs vices tenaient à la constitution militaire ; leurs victoires étaient accidentelles, et leur solde dispendieuse épuisait un état qu'elles ne pouvaient défendre. Après une longue et pernicieuse indulgence, Maurice essaya de guérir ce mal invétéré ; mais sa témé-

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ralre entreprise le perdit et ne fit qu accroître les abus. Un reTormateur ne doit pas être soupçonne d'intérêt , et il faut qu'il ait la confiance et l'estime de ceux qu'il veut reformer. Les soldats de Maurice auraient peut-être écoute la voix d'un gênerai victorieux; ils de'daignèrent les avis des politiques et des sophistes ; lorsqu'ils reçurent l'edit qui prélevait sur la solde le prix des armes et des vêtemens , ils maudirent l'avarice d'un prince insensible aux dangers et aux fatigues dont il s'était affranchi. Des séditions violentes et multipliées agitèrent les camps de l'Asie et l'Europe (i). La garnison d'Édesse , furieuse , accabla de reproches, de menaces et de blessures ses généraux tremblans; elle renversa les statues de l'empereur, assaillit de pierres l'image miraculeuse du Christ, et rejeta le joug des lois civiles et des lois militaires ; ou se soumit à une subordination volontaire aussi dangereuse que le désordre. Le monarque , toujours éloigné et souvent trompé, ne pouvait céder ou résister à propos. La crainte d'une révolte générale le déterminait trop tôt à oublier un soulèvement en considération d'une action de valeur ou d'une expression de fidélité ; il revint sur la nouvelle réforme aussi précipitamment qu'il l'avait entreprise ; et les troupes qui s'attendaient à des châtimens , a un régime plus sévère , furent agréablement surprises lorsqu'on leur annonça des immunités et des récompenses ; mais

(i) Foy. le détail des émeutes sous le règne de Maurice dans Théophylacte , 1. m , c. i-4î b vi, c. 7, 8, lojl. vu, c. I ; 1. YIII5 c. 6 , etc.

DE lVimpirt KOMAIN. CFIAP. XLVr. 4'^

elles ne furent point reconnaissantes de ces largesses tardives que l'empereur accordait malgré lui ; la découverte de sa faiblesse et de leur force au£^menta leur insolence ; et , de part et d'autre , la haine s'éleva au point que le souverain ne songeait plus a pardonner, et que l'armée n'avait plus d'espoir de conciliation. Les historiens du temps ont adopté le soupçon vulgaire que Maurice s'efforça de détruire les troupes qu'il avait voulu réformer ; ils imputent à ce dessein malveillant la mauvaise conduite et la faveur de Gommentiolus ; et tous les siècles doivent flétrir l'inhumanité ou l'avarice (i) d'un prince qui laissa massacrer , plutôt que de les racheter pour le prix modique de six mille pièces d'or, douze mille prisonniers qui se trouvaient au pouvoir du chagan. Dans un juste mouvement d'indignation , on ordonna Bébeliioa. aux troupes du Danube d'épargner les magasins de la province , et d'établir leurs quartiers dliiver dans le pays des Avares. Ce dernier ordre lassa leur patience ; elles déclarèrent Maurice indigne du trône; elles chassèrent ou égorgèrent ceux qui lui demeuraient fidèles ; et , commandées par un simple centurion nommé Phocas, elles revinrent à marches pré-

(i) Théophylacte et Théopbane paraissent ignorer la conspiration et la cupidité de Maurice. On rencontre pour la première fois ces accusations, si défavorables à la mémoire de cet empereur, dans la Chronique dePasclial (p. 879, 38o); c'est de là que Zonare (t. n , 1. xiv, p. 77 , 78 ) les a tirées. Cedrcnus (p. 399) a suivi un autre calcul sur la rançon des douze mille prisonniers.

4l6 HISTOIRE DE LA DECADEIN^CE

Election de cipitees aux environs de Constantinople. Les désordres

Pnocas. A. * ^ *■

D. 602. Oc- militaires du troisième siècle recommencèrent après un grand nombre de successions autorisée par les lois mais la nouveauté de l'entreprise étonna leur audace. Elles balancèrent à revêtir de la pourpre l'objet de leur choix; et tandis qu'elles rejetaient toute espèce de négociation avec Maurice, elles entretenaient une correspondance amicale avec Théodose son fils , et avec Germanus , beau-père du jeune prince. Telle était l'obscurité de Phocas, que l'empereur ignorait le nom et le caractère de son rival ; mais dès qu'il apprit que le centurion , audacieux au milieu des soulèvemens, se montrait timide dans les dangers : « Hélas ! s'écria le prince découragé , si c'est un lâche, ce sera sûrement un assassin. » Révolte Cependant si Constantinople était demeurée fidèle,

de Constanti- ^1 v ' - ' r . i i

nople. Phocas aurait épuise sa fureur contre les murs de

cette place , et la sagesse de l'empereur aurait détruit ou ramené peu a peu l'armée des rebelles. Maurice, au milieu des jeux du cirque qu'il eut soin de renouveler avec une pompe extraordinaire , cacha l'inquiétude de son cœur par des sourires de confiance; il daigna solliciter les applaudissemens des factions, et flatta leur orgueil en recevant, de leurs tribuns respectifs , une liste de neuf cents Bleus et de quinze cents Verts , qu'il parut estimer comme les fermes appuis de son trône. Leurs efforts perfides ou languissans montrèrent sa faiblesse et précipitèrent sa chute. Les Verts étaient d'intelligence avec les rebelles, et les Bleus recommandaient la douceur et la mode-

DE l'empire romain, chap. xlvi. 417 tion dans une lutte entre les citoyens au même empire. Les vertus rigides et parcimonieuses de Maurice avaient aliéné dès long - temps le cœur de se^ sujets. Comme il marchait pieds nus à la tête d'une procession religieuse , une grêle de pierres tomba sur lui, et ses gardes furent obligés de présenter leurs masses de fer pour garantir sa personne. Un moine fanatique courait les rues, l'épée a la main, en déclarant que Dieu irrité avait condamné l'empereur; un vil plébéien , revêtu des ornemens impériaux, fut assis sur un âne et poursuivi par les imprécations de la multitude (i). Le prince conçut quelque inquiétude de l'affection que portaient à Germanus les soldats et les citoyens ; il craignait, il menaçait , mais il différait de frapper : Germanus se réfugia dans une église , le peuple se souleva en sa faveur: les gardes abandonnèrent les murs , et durant le tumulte de la nuit, la ville, ou l'on ne connaissait plus de frein , fut livrée aux flammes et au pillage. L'infortuné Maurice se jeta avec sa femme et ses neuf enfans dans une petite barque; il voulait se sauver sur la côte d'Asie , mais la force du vent le réduisit à débarquer près de l'église de Saint- Autonomus (2) , aux

( I ) Le peuple de Constantinople, dans ses clameurs contre Maurice , le flétrit du nom de Marcionite ou de Marciciiiste j hérésie , dit Théophylacle (1. viii , c. g), fctroi nvoç /cia^aç îtjXu/Situç y tvvjèrjç ri x,ui >curoiyi}^u<foç. Etait-ce un reproche vague, ou bien Maurice avait-il réellement écouté quelque obscur prédicant de la secte des anciens gnostiques ?

(2) L'église de Saint-Autonomus , que je n'ai pas Thon- Yllf. •2'"

4î8 HISTOIRE DE LA DECADENCE

environs de Chalcëdoine ; Thëodose , son fils aîné, implora la reconnaissance et Tamitié du roi de Perse. Quant a lui , il refusa de prendre la fuite ; il éprouvait de vives douleurs de sciatique (i) , et la superstition affaiblissait son esprit ; il attendit patiemment l'issue de la révolution , et adressa en public et avec ferveur une prière au Dieu tout-puissant , pour que ses péchés fussent punis dans ce monde plutôt que dans l'autre. Après l'abdication de Maurice, les deux factions se disputèrent le droit d'élire un empereur: les Verts rejetèrent le favori des Bleus, et Germanus lui-même fut entraîné par la multitude qui se précipitait au palais d'Hebdomon, à sept milles de Constantinople, pour y adorer la majesté du centurion Phocas. Celuici voulut modestement, cédant à la dig^nité et au mérite de Germanus , lui abandonner la pourpre. Cette offre fut repoussée par le refus plus obstiné et tout aussi sincère de Germanus : le sénat et le clergé se rendirent à ses ordres ; et dès que le patriarche

iienr de connaître, était située à cent cinquante stades de Constantinople. (Théophylacte, 1. viii , c. 9.) Gyllius [De Bosphoro Thracio , 1. m, c. 11 ) parle du port d'Eutrope où Maurice et ses enfans furent assassinés, comme de l'un des deux havres de Chalcédoine.

(1) Les habitans de Constantinople étaient généralement sujets à des vqc-ùi ufèptjriê'tçi et Théophylacte insinue ( I. viii, c. 0 ) que si les règles de l'Histoire le lui permettaient , il pourrait assigner la cause de cette maladie. Une pareille digression n'aurait pas été plus déplacée que ses recherches (1. VII , c. 16 , 17 ) sur les inondations périodiques du INil , et les opinions dps philosophes grecs sur celte matière.

im l'empire romain, chap. xlvi. 4 '9 fut assuré de l'orthodoxie de l'usurpateur , il le sacra dans l'église de Saint-Jean-Baptiste. Le troisième jour, Phocas fît son entrée pîiblique sur un char traîné par quatre chevaux , au milieu des acclamations d'un peuple insensé. La révolte des troupes fut récompensée par d'abondantes largesses; et le nouvel empereur, après s'être arrêté quelques momens au palais, assista sur son trône aux jeux de l'Hippodrome. Dans une dispute de préséance qu'eurent les deux factions, son jugement parut favoriser les Verts. « Souvenezvous que Maurice vit toujours, » s'écrièrent les Bleus; cette clameur indiscrète avertit et excita la cruauté dii tyran. Des ministres de la mort , envoyés par lui à Chalcédoine, arrachèrent Maurice du sanctuaire qu'il avait choisi pour asile , et ses cinq fils furent égorgés sous les yeux de cet infortuné père. Dans Mort de la douleur de son agonie, à chacun des coups qui pé- d'eTes'enfaJs! nétraient jusqu'à son cœur, il retrouvait cependant ^\^„ ^^** assez de force pour s'écrier avec un sentiment de piété: a Tu es juste, ô mon Dieu! et tes jugemens sont remplis d'équité. » Et tel fut, ju'^que dans ses derniers momens, son rigoureux attachement à la vérité étala justice, qu'il révéla aux soldats la pieuse supercherie d'une nourrice qui avait substitué son fils au jeune prince (i). Cette scène tragique se ter-

(i) Cette généreuse tentative a fourni à Corneille l'intrigue compliquée de sa tragédie dC Héracllus , qu'on ne saisit qu'après l'avoir vue plus d'une fois {^Corneille de Foliaire , t. V, p. 3oo ), et qui, dit-on, embarrassa Tâuteur lui-raême

4*20 IirSTOIRt DE LA DECADENCE

mina par la mort de l'empereur lui - même , qui fut égorgé dans la vingtième anne'e de son règne , et la soixante - troisième de son âge. On jeta dans la mer son corps et celui de ses cinq enfans; on exposa leurs têtes sur les murs de Constantinople aux outrages ou à la pitié de la multitude , et ce ne fut que lorsqu'on aperçut des signes de putréfaction , que Phocas se prêta à ce que ces restes vénérables reçussent en secret la sépulture. La générosité publique ensevelit dans ce tombeau les fautes et les erreurs de Maurice; on ne se souvint plus que de ses malheurs; et vingt ans après, sa déplorable histoire, racontée par Théophyîacte, arracha les larmes d'une nombreuse assemblée (i).

Phocas, Ces larmes coulèrent sans doute en secret ; une

empereur. A. „ . a^ / r • • ii i ^ j

D. 602. Nov. telle compassion eut cte crnnmelie sous Je règne de q^,Yq^j,' ^ ^°* Phocas , reconnu souverain par les provinces do l'Orient et de l'Occident. Son portrait et celui de Léontia, son épouse , furent exposés à la vénération du clergé et du sénat dans la basilique de Latran, et déposés ensuite dans le palais des Césars, entre ceux de Constantin et de Théodose. En qualité d<? sujet et de chrétien, Grégoire devait se soumettr;e au gouvernement établi; mais les joyeuses félicitations par

après quelques armées d'intervalle. {^Anecdot. dramat. ^ t. i, p. 422.)

(1) Théophyîacte Simocatta (t. viii , c. 7- 12), la Chronique de Paschai (p. 879-380), 'ï]\iio\û\3iue[Chronograph., p. 238- 244) , Zonare (t. 11, 1. xiv, j). 7,7 80) et Cedrenns (p. 393- 404) racontent la révolte de Phocas et la mort de Maurice.

DE l'e3IPIRE ROMAIN. CTIAP. XLVI. ^7 1

lesquelles il applaudit à la fortune de l'assassin, ont attaché au caractère de ce saint une inévitable flétrissure. Le successeur des apôtres pouvait faire sentir à Phocas , avec une fermeté décente , le crime qu'il avait commis et la nécessité du repentir : il se contente de célébrer la délivrance du peuple et la chute du tyran; il se réjouit de ce que la Providence a élevé jusqu'au trône impérial la piété et la bonté de Phocas ; il prie le ciel de lui accorder de la force contre ses ennemis, et il désire pour lui, s'il ne le prédit même pas , un règne glorieux et de longue durée , la promotion d'un royaume temporel à un royaume éternel (i). J'ai raconté îes crimes d'une révolution, selon le pontife de Pvome, si agréable au ciel et à la terre ; on va voir que Phocas ne fut pas moins odieux dans l'exercice du pouvoir que dans la manière dont il l'avait acquis. Un historien impar- Son camctial le peint comme un monstre (2) : il décrit la petite taille et la difformité de sa personne , ses épais sour-

(1) Saint Grégoire , I. xi, ep/st. 38, indict. 6. Benignltatem t^estrœ pietatis ad impériale fasti^luin pervenisse gaudemus, Lœtentur cœli et e.ruUet terra , et de -vestris benignis actihus universœ reipuhUcœ populus , nunc usque vehe/nenter afflic^ tus hilarescat , etc. Cette lâche flaUerie , qui a excité les invectives des protestans, est critiquée avec raison par le philosophe Bayle. {^Dictionnaire critique ^ Grégoire i^"",, note H , t. lï, p. 597 , 598. ) Le cardinal Baronius justifie le pape aux dépens de l'empereur détrôné.

(2) On détruisit les portraits de Phocas ; mais ses ennemis eurent soin de soustraire aux flammes une copie d'une pareille caricature. (Cedrenus, p. 404.)

cils qui n'étaient sépares par aucun intervalle , ses cheveux t oux , son menton sans barbe , et une de ses joues que défigurait et décolorait une large cicatrice. Ne connaissant ni les lettres, ni les lois, ni même le métier des armes , il ne voyait dans le rang suprême qu'un moyen de se livrer davantage à la débauche et à Tivrognerie ; chacun de ses plaisirs brutaux était une insulte pour ses sujets ou un trait d'iguominie pour lui-même : il renonça aux fonctions de soldat sans remphr celles de prince ; et son règne accabla l'Europe d'une paix honteuse, et l'Asie de tous les ravages de la guerre. Des mouvemens de colcre enflammaient son caractère sauvage, qu'endurcissait la crainte et qu'aigrissait la résistance ou le reproche. Ses émissaires , soit par la rapidité de leur poursuite, soit par quelque message trompeur, arrêtèrent Théodose qui allait chercher de Tassistance à la cour de Perse : le jeune prince fut décapité à Nicée : les consolations de la religion et le sentiment de ^n innocence adoucirent ses derniers instans ; mais son fantôme troubla le repos de l'usurpateur; on répandit le bruit que le fils de Maurice vivait encore ; le peuple attendait son vengeur, et la veuve et les filles du dernier empereur auraient adopté le dernier des hommes pour leur fils et pour leur frère. Lors du massacre de la famille de Maurice (i ), Phocas avait épargné ces malheureuses fem-

(i) Ducange {^Fam. bjzant., p. io6, 107, loS) donne des détails sur la famille de Maurice; Théodose, son fils aîné, avait été couronné empereur à l'âge de quatre ans et demi ,

DE l'empire bomaitv. chap. xlvi. 4^3

mes , par compassion ou plutôt par des vues politiques; on les gardait avec quelques égards dans une maison particulière ; mais l'impératrice Constantina se souvenait toujours de son père , de son mari et de ses fils , et elle aspirait à la liberté et à la vengeance. Une nuit , elle vint à bout de se sauver dans l'église de Sainte - Sophie ; mais, ses larmes et l'or distribué par Germanus, qui était d'intelligence avec elle , ne purent exciter une révolte. Elle allait être sacrifiée à la vengeance et même à la justice ; mais le patriarche obtint sur sa caution un serment d'épargner sa vie : on l'enferma dans un monastère , et la veuve de Maurice consentit à profiter et à abuser de la clémence de son assassin. Elle fut convaincue ou soupçonnée d'une nouvelle conspiration : Phocas ne se crut plus engagé par le serment qu'il avait fait, et reprit toute sa fureur. On voulut connaître les projets et les complices de Constantina. Une matrone , fille , femme et mère d'empereurs , qui devait inspirer des égards et de la pitié , fut mise à la torture comme le plus vil des malfaiteurs. Elle fut décapitée à Chalcédoine, ainsi que ses trois inno- Sa tyrannie. centes filles , à l'endroit même où avait été versé le sang de son époux et celui de ses cinq fils. Il serait superflu d'indiquer les noms et les tourmens des victimes d'une classe ordinaire qu'immola l'usurpa-

et saint Grégoire l'accolle toujours à son père dans ses complimens. Parmi ses filles, je suis surpris de trouver à côte des noms chrétiens d'Anastasie et de Théocteste le nom païen de Cleo pâtre.

teur. Leur condamnation fut rarement précédée des formalités d'un jugement, et on eut soin d'augmenter la douleur de leurs supplices par les raffînemens de la cruauté'. On perça les yeux, on arracha la langue , on coupa les pieds et les mains de plusieurs; quelques-uns de ces infortune's expirèrent sous le fouet des bourreaux ; d'autres furent jetés au milieu des flammes ou percés de flèches , et ils obtinrent rarement la faveur d'une prompte mort. Des têtes, des parties de corps et des cadavres souillèrent THippodrome , cet asile des plaisirs et de la liberté des Romains ; les anciens camarades de Phocas sentirent bien que sa faveur ou leurs services ne pouvaient les garantir de la fureur d'un tyran (i), digne rival des Caligula et des Domitien du premier siècle de l'empire.

Sachnteet Phocas n'cut qu'uue fille , qui épousa le patricien

sa mnrt. A. . * ....

D. 6io. Oc- Grispus (2) : on eut l'indiscrétion de placer dans le cirque, à côté de l'empereur, les bustes des deux époux. Le père désirait sans doute que sa postérité

(i) Théophylacle (l. viii , c. iS, 14 1 ï5) rapporte quelques-unes des cruautés de Phocas. George de Pisidie , poète d'Héraclius , l'appelle ( Bell. Âbaricmn , p. 46; Rome, 1777) r*iç Tupctvvtê^oç a ^uirx.aBtK.Tûç kui /3io^ûofioç ê'pccKav. La dernière épithète est juste; mais le corrupteur de la vie fut aisément -vaincu.

(2) Les auteurs et leurs copistes sont tellement incertains entre les noms de Priscus et de Crispus (Ducange, Famil. byzant. , p. 111), que j'ai été tenté de réunir dans une même personne le gendre de Phocas et le héros qui triompha cinq fois des Avares.

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