‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 55 sur 62 · HISTOIRE DE LA DÉCAUËIVCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DÉCAUËIVCE

les colonies grecques de Cyrène furent enfin ane'an-. ties, et le vainqueur, marchant sur les traces d'Alexandre , revint en triomphe parles sables du désert De l'Asie de la Libye. Dans la même campagne, une autre

D.'626*,*etc. armée marcha de l'Euphrate vers le Bosphore de Thrace: Chalcédoine se rendit après un long siège, et les Persans demeurèrent campés plus de dix ans à la vue de Constantlnople. La côte du Pont, la ville d'Ancyre et l'île de Rhodes sont mises au nombre des dernières conquêtes du grand roi ; et si Chosroès avait eu des forces maritimes , son ambition , qui ne connaissait point de bornes , aurait répandu l'esclavage et la désolation sur les provinces de l'Europe. Son rèc-ne I^^s rives SI long- temps disputées du Tigre et de

et sa iiiagnifi. p£uplipate ,1a domination du petit-fils de Nushirwan s'étendit tout a coup jusqu'à l'Hellespont et au Nil, anciennes limites de la monarchie persane ; mais les provinces , façonnées par six siècles d'habitude aux vertus et aux vices du gouvernement romain ^ supportaient malgré elles le joug des Barbares. Les institutions , ou du moins les écrits des Grecs et des Romains, maintenaient l'idée d'une république, et les sujets d'Iiéraciius savaient , dès leur enfance , prononcer les mots de liberté et de loi. Mais les princes de l'Orient ont toujours mis leur orgueil et leur politique à étaler les titres et les attributs de leur pouvoir absolu, à rappeler aux peuples esclaves leur servitude et leur abjection , et à soutenir, par d'insolentes éternelles menaces, la rigueurde leurs ordres absolus. Le culte du feu et la doctrine des deux principes

DE l'empire romain, chap. xlvi. 4^5 scandalisèrent les chrétiens de l'Orient. Les mages n'e'taient pas moins intolérans que les évéques ; et on regarda le martyre de quelques Persans qui avaient abandonné la religion de Zoroastre (i), comme le prélude d'une persécution générale et cruelle. Les lois tyranniques de Justinien rendaient les adversaires de l'Église ennemis de l'état; l'alliance des Juifs , des nestorienset des jacobites avait contribué aux succès de Ghosroès , et sa partialité en faveur de ces sectaires excita la haine et les craintes du clergé catholique. Ghosroès , n'ignorant ni ces craintes ni cette haine , gouverna ses nouveaux sujets avec un sceptre de fer; et, comme s'il se fût défié de la stabilité de son pouvoir, il épuisa leurs richesses par des tributs exorbitans et par des rapines arbitraires ; il dépouilla ou démolit les temples de l'Orient, et transporta dans ses états héréditaires l'or , l'argent , les marbres précieux , les monumens des arts et les artistes des villes de l'Asie. Dans cet obscur tableau des calamités de l'empire (2) , il n'est pas aisé d'apercevoir la figure de Ghosroès , de séparer ses actions de celles de ses

(i) Les Actes originaux de saint Anastase ont été publiés parmi ceux du septième concile général , d'où Baronius ( Annal, ecclés. , A. D. 6 1 4 5 626 , 627 ) et Butler ( Lives of the Saints, vol. i, p, 242-248) ont tiré leur récit. Ce saint martyr quitta les drapeaux du roi de Perse et passa dans l'armée romaine ; il se fit moine à Jérusalem , et insulta le culte des mages, qui était alors établi à Césarée , ville de la Palestine.

(2) Abulpharage , Dynast. , p. 99 ; Elmacin , Hist, Sarac. , p. 14.

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lieutenans , et de marquer , au milieu de tant de gloire et de magnificence, le degré de son me'rite personnel. Il jouissait avec ostentation des fruits de la victoire, et abandonnait souvent les travaux de la guerre pour se livrer à la mollesse de son palais; mais des ide'es superstitieuses ou le ressentiment l'empêchèrent, durant vingt-quatre ans , d'approcher des portes de Ctésiphon ; et Artemita ou Dastagerd, où il se plaisait à résider, était située au-delà du Tigre , environ soixante milles au nord de la capitale (i). Les pâturages des environs étaient couverts de troupeaux; des faisans , des paons , des autruches , des chevreuils et des sangliers remplissaient le paradis ou parc de son palais ; et on y lâchait des lions et des tigres lorsqu'il voulait goûter les plaisirs d'une chasse plus hasardeuse. On entretenait neuf cent soixante éléphans pour le service ou la pompe fastueuse du grand roi. Douze mille grands chameaux et huit mille plus petits (2) portaient à l'armée ses tentes et son bagage; on trouvait dans les écuries du prince six mille mulets ou chevaux , parmi lesquels se distinguaient les noms

(1) D'An ville, Mém. de V Acad. des inscript. ^ t. xxxii , p. 568-571.

(2) L'une de ces races a deux bosses , et l'autre n'en a qu'une. La première est proprement le chameau ; la seconde est le dromadaire. Le chameau est plus grand , et vient du Turkestan ou de la Baclriane; on ne trouve le dromadaire qu'en Arabie et en Afrique. ( Buffon, Hist. nat. , t. XI, p. 211 , etc. ; Aristotc, Hist. animal.^ t. i, 1. ir> c. i ; t, II, p. i85. )

DE l'empire romain, chap. xlvi. 4^7 de Sbebdiz et de Barid , renommes pour leur vitesse et leur beauté. Six mille gardes veillaient tour à tour à la porte du palais ; douze mille esclaves étaient chargés du service des appartemens ; et Chosroès pouvait se consoler de la vieillesse ou de l'indifférence de Sira , en choisissant parmi trois mille vierges les plus belles de l'Asie , qui composaient son sérail. Cent voûtes souterraines renfermaient ses trésors en or, en argent, en pierreries , en soie et en parfums ; et la chambre Badui^er^d contenait le butin fait sur Héraclius , dont le vent avait poussé les vaisseaux dans un havre de la Syrie qui appartenait à son rival. La voix de la flatterie , ou peut-être celle de la fiction, n'a pas rougi de compter les trente mille tapisseries précieuses qui ornaient les murs du palais de Chosroès ; les quarante mille colonnes d'argent , ou , ce qui est plus vraisemblable, de marbre ou de bois recouvert de lames d'argent qui en soutenaient le toit , et les mille globes d'or suspendus au dôme et par lesquels on avait voulu imiter le mouvement des planètes et les constellations du zodiaque (i). Tandis que le grand roi contemplait les merveilles de son art et de sa puissance , il reçut une lettre d'un obscur citoyen de la Mecque , qui l'engageait à reconnaître Mahomet

(i) Théophane, Chronograph.y p. 268; d'Herbelot , Bibl. orient. , p. 997. Les Grecs décrivent Dastagerd au moment de son déclin , et les Perses au moment de sa splendeur ; mais les premiers parlent d'après le rapport sincère de leurs yeux ; et les seconds d'après les récits vagues parvenus à leurs oreilles.

en qualité d'apôtre de Dieu. Il dédaigna ce conseil et déchira la lettre. « C'est ainsi , s'écria le prophète arabe, que Dieu déchirera le royaume et rejettera les supplications de Cliosroès ( i ).» Placé sur les limites des deux vastes empires de l'Orient, Mahomet observait avec une joie secrète les progrès de leur destruction mutuelle, et il osa prédire , au milieu des triomphes de la Perse , qu'en peu d'années la victoire repasserait sous les drapeaux des Romains (2). Détresse Le momcut ou l'on prétend que fut faite cette A. D. 610- prédiction était assurément celui ou il devait paraître le plus difficile de croire a son accomplissement , puisque les douze premières années du règne d'HéracIius semblèrent indiquer la dissolution pro-

(i) Les historiens de Mahomet, Abulféda {^invita Mohammed^ p. 92, 93 ) et Gagnier' {Vie de Mahomet, tora. 11, p. 247) placent celte ambassade dans la septième année de l'hégire, qui commença A. D. 628, le 11 mai. Leur chronologie est fautive , puisque Chosroès mourut au mois de février de la même année ( Pagi , Crllica , 1. 11 , p. 779. ) Le comte de Boulainvilliers ( Vie de Mahomet^ p. 827, 328) la place vers l'an 61 5, peu de temps après la conquête de la Palestine. Cependant Mahomet ne dut pas hasarder si tôt une pareille démarche.

(2) Voyez le trentième chapitre du Koran , intitulé les Grecs. L'honnête et savant Sale , qui a traduit le Koran en anglais , expose très-bien ( p. 33o , 33i ) cette conjecture , cette prédiction ou celte gageure de Mahomet ; mais Boulainvilliers ( p. 329-344 ) s'efforce , dans les plus mauvaises intentions , d'établir la A»érité de cette prophétie , qui devait , selon lui, embarrasser les écrivains polémiques du christianisme.

DE l'empire romain, chap. xlvi. 4^9 chaîne de rempire. Si les intentions de Chosroès eussent été honorables et pures, il eût fait la paix à la mort de Phocas, et aurait embrassé, comme le meilleur de ses alliés , Theureux Africain qui avait vengé si noblement Maurice , son bienfaiteur. La continuation de la guerre révéla le véritable caractère de ce Barbare ; il rejeta avec un silence dédaigneux ou avec d'insolentes menaces, les ambassades suppliantes d'HéracIius, qui le conjurait d'épargner les innocens, d'accepter un tribut, et de donner la paix à l'univers. Les armes de la Perse subjuguèrent la Syrie , l'Egypte et les provinces de l'Asie , tandis que les Avares, que la guerre d'Italie n'avait pas rassasiés de sang et de rapine , dévastaient l'Europe depuis les confins de l'Lstrie jusqu'à la longue muraille de la Thrace. Ils avaient massacré de sang-froid tous les captifs mâles dans les champs sacrés de la Pannonie ; ils réduisaient en servitude les femmes et les enfans; et les vierges des plus nobles familles étaient livrées a la brutalité des soldats. L'amoureuse Romilda, qui ouvrit la porte de Frioul, ne passa qu'une nuit dans les bras du roi son amant; elle fut condamnée le lendemain à subir les caresses de douze Avares : le troisième jour, cette princesse, de la race des Lombards , fut empalée à la vue du camp, tandis que le chagan observait, avec un sourire cruel, que ses dé bauches et sa perfidie méritaient un pareil époux (i).

(i) Paul Warnefrid , Bc gest, Langobard.y 1. iv, c. 38, 4^ î Murateri, Annall d" Italia , t. v, p. 3o5, etc.

44o HISTOIRE DE LA DECADENCE

Ces implacables ennemis insultaient et resserraient HeVaclius de toutes parts. L'Empire romain se trouvait réduit aux murs de Constantinople, à quelques cantons de la Grèce , de l'Italie et de l'Afrique , et au petit nombre des villes maritimes de la côte d'Asie qu'on trouvait de Tyr à Trebisonde. Après la perte de l'Egypte, la famine et la peste désolèrent la capitale. L'empereur, hors d'état d'opposer de la résistance , et ne se flattant point d'être secouru, avait résolu de transporter et sa personne et son gouvernement à Cartilage, oii il espérait se trouver plus à l'abri du danger. Ses navires étaient déjà chargés des trésors du palais; mais il fut arrêté par le patriarche qui , déployant en faveur de son pays l'autorité de la religion, conduisit le prince à l'autel de Sainte-Sophie, et exigea de lui le serment solennel de vivre et de mourir avec le peuple que Dieu avait confié à ses soins. Le chagan campait dans les plaines de la Thrace; mais il dissimulait ses perfides desseins, et demandait à l'empereur une entrevue près de la ville d'Héraclée. Leur réconciliation fut célébrée par des jeux équestres; le peuple et les sénateurs, revêtus de leurs habits de fêtes, allèrent en foule prendre part aux réjouissances de la paix , et les Avares contemplèrent avec envie et cupidité le tableau du luxe romain. La cavalerie des Scythes, qui avait fait la nuit une marche secrète et forcée, environna tout à coup l'enceinte où se donnaient les jeux : le son terrible du fouet du chagan fut le signal de l'assaut; et Héraclius , attachant son diadème à son bras , dut son

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salut à l'extrême \itesse de son cheval. Les Avares poursuivirent les Romains d'une manière si rapide, qu'ils arrivèrent presque à la porte d'Or de Constantinople en même temps que la foule qui fuyait devant eux (iV Le pillage des faubourgs re'compensa leur trahison, et ils transportèrent au delà du Danube environ deux cent soixante-dix mille captifs. L'empereur eut sur le rivage de Chalcedoine une conférence plus sûre avec un ennemi plus honorable , Sain, «fénéral persan, qui , avant même qu'Héraclius n sollicite

A \i' 1 ^^ paix.

descendît de sa galère , plein de respect et de compassion, le salua avec les honneurs dus à la majesté impériale ; il lui offrit amicalement de conduire une ambassade auprès du grand roi, ce que l'empereur accepta avec la plus vive reconnaissance: le préfet du prétoire , le préfet de la ville , et un des premiers ecclésiastiques de Téglise patriarchale (i ) , demandèrent humblement une amnistie et la paix. Malheureusement Sain s'était mépris sur les intentions de son maître. « Ce n'était pas une ambassade, dit le tyran de l'Asie, mais Héraclius enchaîné qu'il fallait amener au pied de mon trône; tant que l'empereur

(i) La Chronique de Paschal , qui place quelquefois des morceaux d'histoire au milieu d'une liste stérile de noms et de dates, décrit très-bien la trahison des Avares (p. 38q , 390 ). Nicéphore donne le nombre des captifs.

(2) Des pièces originales , telles que la harangue ou la lettre des ambassadeurs romains (p. 386-388), rendent intéressante la Chronique de Paschal , qui fut composée sous le règne d'Héraclius, peut-être à Alexandrie.

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de Rome ne renoncera pas à son Dieu crucifié, et qu'il n'embrassera pas le culte du Soleil, je ne^lui accorderai jamais la paix. » Sain fut écorché vif, selon la barbare coutume de son pays; et Gliosroès , au mépris de la loi des nations et de la foi engagée par une stipulation formelle, fit plonger les ambassadeurs dans une étroite prison où on les tint séparés les uns des autres. Cependant six années d'expérience lui apprirent à la fin qu'il ne devait plus songer a la conquête de Gonstantinople : il demanda pour tribut annuel, ou pour la rançon de l'Empire romain, mille talens d'or, mille talens d'argent, mille robes de soie, mille chevaux et mille vierges. Héraclius souscrivit a ces ignominieuses conditions : mais l'espace de temps qu'il avait obtenu pour rassembler ces trésors fut habilement employé à se préparer a une attaque hardie , dernière ressource du désespoir. Sps prépa- Parmi tous les princes qui jouent un rôle dans

ratifsdeguer- ... .

xe.A. D.6^i. riiistoire, le caractère d'Héraclius est un des plus singuliers et un des plus difficiles à concevoir dans son ensemble. Durant les premières et les dernières années d'un long règne , on le voit esclave indolent du plaisir ou de la superstition, se montrer le tranquille spectateur des calamités publiques; mais entre ces brouillards du matin et du soir, le soleil parut au méridien dans tout son éclat. L'Arcadius du palais devint le César des camps, et les exploits et les trophées de six campagnes périlleuses rétablirent l'honneur de Rome et celui d'Héraclius. Les historiens de Byzance auraient dû nous révéler les causes de sa lé-

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thargie et celles de son réveil. Au point de distance où nous sommes, on peut conjecturer seulement qu'il possédait plus de courage personnel que de résolution dans les affaires; qu'il fut retenu par les charmes et peut-être par les artifices de sa nièce Martina, avec laquelle, après la mort d'Eudoxie, il avait contracté un mariage incestueux (i); et qu'il se livra à de lâches conseillers , qui lui répétaient comme une loi fondamentale que l'empereur ne devait jamais exposer ses jours à la guerre (2). L'insolence de Chosroès l'éveilla peut-être enfin de sa léthargie; mais lorsque Héraclius se montra en héros, les llomains n'avaient plus d'espoir que dans les vicissitudes de la fortune, qui pouvait menacer l'orgueilleuse prospérité du roi de Perse , et devenir favorable aux Romains , arrivés au dernier degré de l'humiliation (3). Il chercha d'abord à pourvoir aux

(i) Nicéphore (p. 10 , 11) qui flétrit ce mariage des noms de «ôee-^ov , et de «ôe^/rov, se plaît à raconter que les ^eux fils issus de ce mariage incestueux furent tous deux marqués du sceau de la colère divine ; l'ainé, par l'immobilité de son cou , et le second, par la privation de l'ouïe.

(2) GeorgedePisidle (.'/crort^. i, 1 12- 126, p, 5), qui expose les opinions, dit que ses pusillanimes conseillers n'avaient pas de mauvaises intentions. Aurait-il donc excusé cet avis fier et dédaigneux deCrispus ? E7rièci)'rTU(!^a)v »« î^ov /ioieriMi ê<p«<r»£

(3) El TAç i7r ctKpov np/uivuç fut^tuç

Kiia-Bùt) TO KOITTOV iV KAKOIÇ Tût UifO'lS'OÇ

AvTicT-lpocpœç jTê , etc.

Georg. Pisid. , ^croas. i, 5i , etc. , page 4.

I^es Orientaux se plaisent également à rappeler celte étrange

frais de la guerre , et réclama pour cet objet la bienveillance des provinces de l'Orient ; mais les sources du revenu e'taient taries, et le crédit d'un monarque absolu se trouvant anéanti par son pouvoir , Héraclius eut d'abord à montrer son courage dans la demande qu'il osa faire d'emprunter les richesses des églises, après avoir juré solennellement de rendre avec usure tout ce qu'il serait obligé d'employer au service de la religion et de l'empire. Il paraît que le clergé lui-même se prêta à la misère publique ; fliabile patriarche d'Alexandrie, qui ne voulait pas permettre un arrangement sacrilège dont on abuserait dans la suite, assista son souverain d'un trésor caché, qu'il avait connu sans doute d'une manière miraculeuse (i). De tous les soldats complices de Phocas , deux seulement avaient résisté aux coups du temps et au glaive des Barbares (2) : les nouvelles levées

vicissitude ; et je me souviens d'une histoire de Khosrou ParViz , qui diffère peu de celle de l'anneau de Polycrale de Samos.

(1) Baronius raconte gravement cette découverte, ou plutôt cette transmutation de plusieurs barils de miel en un baril d'or. {Annal, ecclés. , A. D. 620, n° 3, etc.) Cependant le prêt fut arbitraire , puisqu'il fut levé par des soldats» auxquels on ordonna de ne laisser au patriarche d'Alexandrie que deux cents marcs d'or. Deux siècles après, Nicéphore (p. Il) parle avec humeur de cette contribution ^ dqnt l'église de Constantinople pouvait se ressentir encore.

(2) Théophylacte Simocatta , 1. viii , c. 12. Ce fait ne doit pas étonner ; même durant la paix , les soldais d'un régiment se renouvellent eu entier en moins de vingt ou vingtcinq ans.

DE Ll-MPIRE ROM\rN. CI1A.P. XLVI. /i45

d'Héraclius suppléèrent d'une manière imparfaite aux troupes qu'avait perdues l'empire , et For de l'Église reunit sous les mêmes tentes, les noms, les armes et les idiomes de l'Orient et de l'Occident. Il eût été satisfait de la neutralité des Avares; cependant il conjura le chagan d'agir, non pas en ennemi, mais en défenseur de l'empire, prière qu'il accompagna, pour la rendre plus efficace, d'un présent de deux cent mille pièces d'or. Deux, jours après la fête de Pâques , il quitta sa robe de pourpre pour le simple habit d'un pénitent et d'un guerrier (i), et donna le signal du départ. Il recommanda ses enfans à la fidélité du peuple, remit dans les plus dignes mains l'autorité civile et militaire, et autorisa le patriarche et le sénat a défendre ou à rendre Gonstantinople, si en son absence l'ennemi venait avec dès forces supérieures accabler cette capitale.

Des tentes et des armes couvraient les hauteurs Première des environs de Chalcédoine : mais si on avait mené aiîéràdî^s sur-le-champ les nouvelles levées au combat , une «^ntre les

*^ ' Perses. A. D.

victoire des Persans à la vue de Constantinople au- ^22rait été le dernier jour de l'Empire romain. Il n'eût pas été plus sage de pénétrer dans les provinces de l'Asie , en laissant sur ses derrières une cavalerie iniiûmbrable , qui pouvait intercepter les convois , et harceler sans cesse une arrière-garde fatiguée et

(1) Il quitta ses brodequins de pourpre , et en prit de noirs j qu'il teignit ensuite dans le sang des Perses, (George de Pisidie , Jcroas, m, 118; i2i , 122. Voj, les Notes ^^ Foggini, p. 35.)

endesordre; mais les Grecs étaient toujours maîtres de la mer; des g-alères, des vaisseaux de transport et des barques d'approvisionnement se trouvaient rassemblés dans le port : les Barbares de l'armée d'Héraclius consentirent à s'embarquer, un bon vent les porta au-delà de l'Hellespont. Laissant à leur gauche la côte occidentale et méridionale de l'Asie Mineure , Héraclius montra son courage au milieu d'une tempête , où ceux qui l'accompagnaient, même les eunuques de sa suite, furent encouragés par son exemple à la patience et au travail. Il débarqua ses troupes sur les frontières de la Syrie et de la Gilicie, dans le golfe de Scanderoon, où la côte tourne brusquement au sud (i), et le choix qu'il fît de ce poste important fut une nouvelle preuve de son discernement (2).

( I ) George de Pisidie ( Acroas. u , i o, p. 8 ) a fixé ce point important des portes de la Syrie et de la Cilicie. Xénoplion , qui les avait passées dix siècles auparavant , les décrit avec son élégance ordinaire. Un défilé de trois stades de largeur entre des rochers élevés et à pic ( "Ttir^oix vi'hi^u.ra.i ) et la Méditerranée , se trouvait fermé à chacune de ses extrémités par deux grosses portes imprenables du côté de la terre (7rctpt>^htv HK yiv ^i<x, ), mais accessibles du côté de la mer. {^Retr. des dix mille, 1. i , p. 35, 36, avec la Dissertation géogr. de Hutchinson , p. 6. ) Les deux portes élft^Éjjk^ trente-cinq parasanges ou lieues de Tarse {Ihid. , 1. ^fjjBp^ y 34) , et à huit ou dix d'Antioche. ( Comparez l'Itinéraire de Wesseling, p. 58o , 58l ; V Index géographique àe Schultens, ad calcem vit, Saladen., p. 9 ; Voyage en Turquie et en Perse, par Otter, t. i, p. 78, 79. )

{%) Héraclius pouvait écrire à son ami les modestes pa-

DE l'empire romain. CHA.P. XLVI. 44?

Les garnisons dispersées des villes maritimes et des montagnes pouvaient se rendre en peu de temps, et sans danger, sous les drapeaux de Tempereur. Les fortifications naturelles de la Cilicie protégeaient et même cachaient le camp d'Héraclius, qui se trouvait près d'Issus , sur le terrain où Farmée de Darius avait été vaincue par Alexandre. L'angle qu'il occupait touchait au centre d'un vaste demi-cercle formé par les provinces de l'Asie , de l'Arménie et de la Syrie , et sur quelque point de la circonférence qu'il voulût diriger son attaque , il lui était facile de dissimuler ses mouvemens et de prévenir ceux de l'ennemi. Dans son camp d'Issus , le général romain s'appliqua à corriger la paresse et la licence des vétérans , et à instruire ses nouvelles recrues dans la théorie et la pratique des vertus militaires. Arborant l'image miraculeuse de Jésus-Christ, il les exhorta à ve/iger les saints autels profanés par les adorateurs du feu ; il les appela des tendres noms de fils et de frères , et déplora devant eux les malheurs publics et privés de la nation. Il sut persuader aux sujets d'un monarque absolu qu'ils combattaient pour la cause de la liberté ; et cet enthousiasme se communiqua à des mercenaires étrangers, qui devaient voir , avec une

rôles de Cicéron : « Castra hahuimus ea ipsa quœ contra Darium hahuerat apud Issum Alexander ^ imperator , haud paulo rnelior quam tu aut ego.» {^Jd Atticum^ v. 20. La prospérité d'Alexandrie ou de Scanderoon , située de l'aulre côté de la baie, ruina Issus , qui étaiç riche et florissante au temps de Xénophon.

/\l\S HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

eg-ale indifférence, les intérêts de Rome ou ceux de la Perse. Héraclius , avec les connaissances et la patience d'un centurion, donnait lui-même des leçons de tactique, et exerçait assidûment les soldats au maniement des armes et aux manœuvres des combats. La cavalerie et l'infanterie, armées pesamment ou à la légère, étaient divisées en deux parties : les trompettes placées au centre dormaient le signal de la marche , de la charge , de la retraite et de la poursuite , de la ligne droite ou de l'ordre oblique, de la formation de la phalange sur l'ordre mince ou sur l'ordre profond , et de tous les mouvemens par lesquels elles étaient instruites à représenter une véritable guerre. Héraclius s'assujettissait à toutes les fatigues qu'il imposait à ses troupes; l'inflexible règle de la discipline déterminait le temps du travail , celui des repas et celui du sommeil, et sans mépriser leur ennemi , elles avaient appris a se reposer entièrement sur la bravoure et sur la sagesse de leur chef. Les Persans environnèrent bientôt la Cllicie ; mais leur cavalerie balança à s'engager dans les défilés du mont Taurus. Héraclius, à force d'évolutions, vint à bout de les entourer; et tandis qu'il semblait leur présenter le front de son armée en ordre de bataille, il gagna peu à peu leurs derrières. Un mouvement simulé, qui paraissait menacer l'Arménie, les amena malgré eux à une action générale. Le désordre apparent de ses troupes excita leur confiance ; mais lorsqu'ils s'avancèrent pour combattre , ils trouvèrent tous les désavantages que pouvaient leur

rsK [/empire romaiiv. eu XV. xLvi. 449 donner le terrain et le soleil, une attente tronipe'e et la jusle confiance de leurs ennemis ; les Romains répétèrent habilement sur le champ de bataille leurs exercices Je guerre (r) , et l'issue de la journée apprit au monde entier qu'on pouvait vaincre les Persans , et qu'un héros était revêtu de la pourpre. Fort de sa vicloire et de sa renommée, Héraclius gravit hardiment les hauteurs du mont Taurus, traversa les plaines de la Gappadoce , et établit ses quartiers d'hiver dans une position sûre et dans un canton bten approvisionné sur les bords de l'Halys (2). Son âme était bien au-dessus du vain désir d'étaler à Constantinople un triomphe imparfait ; mais la capitale avait besoin de sa présence pour arrêter les mouvemens et les dtivastations des Avares.

Depuis Içs jours de Scipion et d'Annibal, on n'a- Sa seconde

r -1 y V f • expiulitum.

vait rien vu cl aussi harai quel entreprise conçue par a. d 623, Héraclius pour la délivrance de l'empire Çd). Per-

(i) Foggini soupçonne ( Jnnotal., p. 3i) que les Persans furent trompés par la (potÀuv^ TriTrÀj^ytcivl^ d'Élien ( Tactique , «. 4^)> mouvement spiral et compliqué que faisaient les troupes. Il observe (p. 28) que les descriptions militaires de George de Pi.sidie se trouvent copiées dans la Tactique de l'empereur Léon.

(2) George de Pisidie , témoin oculaire, a décrit en trois acroaseis ou chants , la ])remière expédition d'Héraclius. ( Acrnns. il, 222 , etc. ) Son poëme a été publié à Rome en 1777; mais les vagues éloges et les déclamations qu'on y trouve , sont bien loin de répondre aux belles espérances qu'avaient conçues Pagi , d'Anville , eic.

(3) Théopliane (p. 256) porte Héraclins très-prompte- VJll. 29

45o HISTOIRE DE L\. DECàDENCK

mettant au roi de Perse d'accabler pour un temps les provinces de TOrient , et même d'insulter sa capitale ,il s'ouvrait une route périlleuse au milieu de la mer Noire (i) et des montagnes de l'Arménie ; il pénétrait dans le centre de la Perse (2), et forçait les armées du grand roi à revoler à la défense de son pays désolé. Héraclius se rendit de Constantinople à Trébisonde avec cinq mille soldats d'élite ; il rassembla les troupes qui avaient passé l'hiver dans le

ment ( xetTa r»xo^s) en Arménie. Nicéphore (p. 11) confond les deux expéditions ; mais il désigne la province de Lazique. Eufychius {^ Annal, , t. ii , p. 281 ) indique le nombre de cinq mille hommes , et leur station à Trébisonde , qui est assez probable.

(i) De Constantinople à Trébisonde le voyage était de quatre on cinq jours avec un bon vent; de Trébisonde à Erzerom , cinq jours; de là jusqu'à Erivan , douze jours ; jusqu'à Tauris enfin, dix ; c'est-à-dire trente-deux jours de marche en tout. Tel est l'itinéraire de Tavernier ( Voyages ^ t. I, p. 12-56), qui connaissait parfaitement les chemins de l'Asie. Tournefort, qui voyageait avec un pacha, employa dix ou douze jours à se rendre de Trébisonde à Erzerom ( Voyage du Levant, t. m , Lettre xviii ) ; et Chardin ( Voyages , t. i , p. 249-264) indique avec plus d'exactitude cinquante-trois parasanges de cinq mille pas chacune ( mais de quel pas? ) entre Erivan et Tauris.

(2) M. d'Anville a jeté beaucoup de jour sur l'expédition d'Héraclius dans la Perse. [M'ém. de V Acnd. des inscriptions, t. xxviii, p. 559-573.) Il a montré, pour découvrir la position de Gardzaca , de Thebarma , de Dastagerd, etc. , une sagacité et un savoir admirables ; mais il passe sous silence î'obscure campagne de 624.

DK l'empire ROÎMAIN. CIIAP. XLVI. 451

Pont; et depuis l'embouchure du Phase jusqu'à la mer Caspienne , il excita ses sujets et ses alliés à marcher avec le successeur de Constantin , sous la fidèle et triomphante bannière de la croix. Lorsque les légions de Lucullus et de Pompée passèrent l'Eiiphrate pour la première fois , elles rougirent de leurs faciles victoires sur les naturels de l'Arménie ; mais une longue habitude de la guerre avait fortifié les esprits et les corps de ces peuples efféminés ; ils prouvèrent leur zèle et leur bravoure pour la défense d'un empire penchant vers sa chute ;ils abhorraient et craignaient les usurpations de la maison de Sassan , et le souvenir de la persécution aigrissait leur pieuse haine contre les ennemis de Jésus-Christ. L'Arménie , telle qu'on l'avait cédée à l'empereur Maurice, se prolongeait jusqu'à l'Araxe : cette rivière subit l'outrage d'un pont (i) ; et Héraclius , marchant sur les traces de Marc-Antoine , s'avança vers la ville de Tauris ou de Gandzaca (2), capitale

(i) Et pontem indignatus Araxes.

Virgile , Enéide, viii, 728.

L'Araxe est bruyant , impétueux et rapide , et on ne peut lui résister à la fonte des neiges. Il renverse les ponts les plus forts et les plus lourds ; les ruines d'un grand nombre d'arclies qu'on voit près de l'ancienne ville de Zulfa , attestent son indignation. ( Voyages de Chardin, t. 1 ,

(2) Chardin ( 1. 1 , p. 255-259) attribue avec les Orientaux (d'Herbelot, BihU orient. , p. 834) la fondation de Tauris ou Tebris , à Zobéide , femme du célèbre calife Haroun- Alrashid ; mais il paraît qu'elle est plus ancienne , et les

^52 HISTOIRE DE LA DÉCA.DENCE

ancienne et moderne d'une des provinces de laMedle. Clîosroès était revenu en personne , a la tête de quarante mille hommes , d'une expédition éloignée , pour arrêter les progrès des Romains; mais évitant la généreuse alternative de la paix ou d'une bataille, il se retira à l'approche d'Héraclius. Au lieu d'un demi-million d'habitans qu'on a attribué à la ville de Tauris sous le règne des Sophis, cette ville ne contenait alors que trois mille maisons ; mais les trésors du roi qu'on y avait renfermés passaient pour considérables : une tradition assurait que c'étaient les dépouilles deCrésus,que Cyrusy avait transportées de la -citadelle de Sardes. L'hiver seul suspendit les rapides conquêtes d'Héraclius ; la prudence ou la superstition (i) le déterminèrent à se retirer dans la province de l'Albanie , le long des bords de la mer Caspienne ; et il est probable qu'il dressa ses tentes dans les plaines de Mogan(2), campement favori des

noms de Gandzaca, Gazaca et Gaza, indiquent qu'elle renfermait le trésor royal, Chardin, au lieu de suivre l'estimation populaire, qui était de onze cent mille âmes , réduit sa population à cinq cent cinquante mille.

(i) 11 ouvrit l'Evangile, et appliqua au. nom et à la position de l'Albanie, le premier passage que le sort offrit à ses yeux. (Théopliane , p. 258.)

(2) La bruyère de Mogan, entre le Cyrus et l'Araxe , a soixante parasanges de longueur et vingt de large. (Olear. , p. 1023 , 1024. ) Elle a beaucoup d'eaux et de pâturages fertiles. {Hist. de Nader-Shah j traduite par M. Jones , sur un manuscrit persan, part. 11 , p. 2, 3. ) Foyez les camps de Timur ( Hist. par Skerefeddin-Ali , 1. v, c. 87 ; 1. vi, c. i3 ),

DK l'empire romain, ctiap. xlvi. /id3 princes de l'Orient. Dans le cours de cette heureuse incursion, il signala le zèle et la vengeance d'un empereur chrétien ; ses soldats éteignirent par ses ordres le feu des mages, et renversèrent leurs temples. Les statues de Chosroès , qui prétendait aux honneurs divins , furent livrées aux flammes, et la ruine de Thebarma ou Ormia (i), qui avait donné le jour à Zoroastre, expia en quelque façon la profanation du saint Sépulcre. Il suivit mieux l'esprit de la religion, lorsqu'il soulagea et délivra cinquante mille captifs : les larmes et les acclamations de leur reconnaissance le récompensèrent de son bienfait ; mais cette sage opération , qui répandit au loin la renommée de sa bienfaisance, excita les murmures des Persans contre l'orgueil et l'obstination de leur souverain.

Au milieu des triomphes de la campagne suivante , Héraclius disparaît presque entièrement à nos yeux et à ceux des historiens de l'histoire Byzantine (^).

le couronnement de Nader-Shah (Hist. persane y p. 3-i3 ) et sa vie , par M. Jones , p. 64 , ^^'

(1) D'Anville a prouvé que Thebarma et Ormia , près du lac Spauta , sont la même ville. ( Mcrn. de VAcad. des inscript., t. xxviii , p. 564, 565. ) Les Persans la révèrent comme la ville où Zoroastre a reçu le jour (Schultens, Index géograph. , p. 4^) > ^^^ ^- Anquelil-Duperron {^Mém. de VAcad. des inscript. ^ t. xxxi, p. ^75 ) offre quelques textes de son Zendavesta ou du Zendavesla des Perses, qui appuient celte tradition.

(2) Je ne puis trouver la position de Salban , Tarantum, territoire des Huns, etc. , dont parle Théophane (p. 260-

Il paraît qu'en quittant les plaines vastes et fertiles de l'Albanie, il suivit la chaîne des montagnes de THyrcanie pour descendre dans la province de la Médie ou de l'Irak , et porter ses armes victorieuses jusqu'aux villes royales de Casbin et d'Ispahan , dont n'avait jamais approché une armée romaine. Chosroès , inquiet sur le sort de ses états, avait déjà rappelé celles de ses troupes qui se trouvaient aux environs du Nil et du Bosphore ; et sur une terre éloignée et ennemie , trois armées formidables environnaient le camp de l'empereur. Les habitans de la Colchide , alliés d'Héraclius , se disposaient à abandonner ses drapeaux , et le silence des braves vétérans exprimait plutôt qu'il ne cachait leur frayeur. « Que la multitude de vos ennemis ne vous épouvante pas, leur dit l'intrépide Héraclius; un Romain peut, avec l'aide du ciel, triompher de mille Barbares ; mais si nous perdons la vie pour sauver nos frères , nous obtiendrons la couronne du martyre , et Dieu et la postérité nous accorderont des récompenses immortelles. Ces magnanimes sentimens furent soutenus par la vigueur de ses actions. Il repoussa la triple attaque des Persans ; il profita de la mésintelligence de leurs chefs ; et, par une suite

■liGa), et bien plus , M. d'Anvllle n'a pas essayé de la cberclier. Eutycliius {Annal., t. ii,p. 23i , 232), auteur insuffisant, nomme Asphahan ; et Casbin est -vraisemblablement la -ville de Sapor. Ispahan est à vingt -quatre journées de Tauris , et Casbin à mi - chemin entre ces deux villes. ( Vojages de Tavernier , t. r, p. 63-82.)

DE l'empire romain, chap. xlvi. 455

bien combinée de marches , de retraites et de combats heureux , il leur fît abandonner la campagne et les relégua dans les villes fortifiées de FAssyrie et de la Médie. Sarabaze , qui occupait Salban , se croyait au milieu de Fhiver en sûreté dans les murs de cette ville ; il fut surpris par Tactivité d'Héraclius , qui divisa ses troupes , et dans le silence de la nuit , exécuta une marche laborieuse. La garnison défendit avec une valeur inutile , contre les dards et les torches des assiégeans , les terrasses aplaties qui surmontaient les maisons. Les satrapes et les nobles de la Perse, leurs femmes, leurs enfans et la fleur de leur jeunesse, tombèrent sous le glaive ou au pouvoir des vainqueurs. Une fuite précipitée sauva le général ; mais son armure d'or fut le prix du conquérant ; et les soldats d'Héraclius jouirent des richesses et du repos qu'ils avaient si bien mérités. Au retour du printemps , l'empereur traversa en sept jours les montagnes du Curdistan, et passa sans obstacle le rapide courant du Tigre. L'armée romaine, embarrassée du butin et des captifs qu'elle traînait à sa suite, s'arrêta sous les murs d'Amida, et Héraclius apprit au sénat de Constantinople qu'il était vivant et vainqueur , ce que cette ville avait déjà si heureusement senti par la retraite des assiégeans. Les Persans détruisirent les ponts de l'Euphrate ; mais dès que l'empereur eut découvert un gué , ils se retirèrent à la hâte pour défendre les bords du Sarus (i) , rivière de la Cilicie dont le cours forme

(1) L'arrace du jeune Cyrus passa le Sarus ^ large de trois

456 HISTOIRE T)E LA Dr^CADENCE

un torrent d'environ trois cents pieds de large ; le pont était fortifié par de grosses tours , et des archers garnissaient les rivages. Après une attaque meurtrièrequi dura jusqu'au soir, les Romains triomphèrent, et I empereur ti;a de sa main et jela dans le Sarus un Persan d une taille gigantesque. Ses ennemis épouvantes se dispersèrent ; il continua sa marche jusqu'à Sébaste en Cappadoce ; et au bout de trois ans, la même côte de l'Euxin qui l'avait vu partir, le vit avec joie revenir de cette longue et yictorieuse expédition (i).

Consianti- Au licu d'escarmouchcr sur les frontières , les livrée des deux mouarques, qui se disputaient 1 empn-e d Oder^Avares' '^^1^^ , cherchaient à se porter des coups mortels dans A. D, 62C. j^ centre de leurs e'tats. La Perse avait perdu beaucoup de monde dans les marches et les combats de vingt années, et plusieurs des vétérans, échappés au Haive et au climat , se trouvaient renfermés dans les forteresses de l'Egypte et de la Syrie ; mais la vengeance et l'ambition de Chosroès épuisèrent son royaume ; de nouvelles levées, où furent également compris les sujets, les étrangers et les esclaves, lui fournirent trois redoutables armées (2). La piemière ,

plethres , à vingt parasanges de Tarse. Le Pyrame , qui avait un stade de larj^eur , courait cinq ])arasanges plus à l'cf.t. (Xcnophon, Anahns, I. j, p. 33, 34.)

(1 ) George de Pisldie ( Bell, Aharicum , 24G-265 ♦ p. 49) vanle avec raison le courage persévérant des trois campagnes (^Tfn(ç TFifi^fo^ttai') contre les Perses.

(-2) Pelau ( Annotation, ad 1^ icephorum , p. Gi2 , 63 , 64 ;

r.T. I.'OIPTRK I^OMAIN. CIIAP. XLVI. /|57

composée de cinquante mille hommes , et désignée sous le nom de lance cTor , des lances de ce métal que portaient les guerriers qui la composaient , devait marcher contre Héraclius; la seconde fut chargée de prévenir sa jonction avec les troupes de son frère Théodore ; et la troisième eut ordre d'assiéger Constantinople et de seconder les opérations du chagan, avec qui le roi de Perse avait signé un traité d'alliance et de parlage. Sarbar, général de la troisième armée, traversa les provinces d'Asie, arriva au camp si connu de Chalcédoine , et s'amusa a détruire les édifices sacrés et profanes des faubourgs asiatiques de Constantinople , en attendant que les Scythes fussent rendus sous les murs de la capitale , de l'autre côté du Bosphore. Le ac) juin, trente mille guerriers, l'avant - garde des Avares, forcèrent la longue muraille , et repoussèrent dans Constantinople une multitude confuse de paysans , de citoyens et de soldats; le chagan s'avançait a la tête de quatrevingt mille hommes (i), composés des Avares, ses sujets naturels, des Gépides , des Russes , des Bulgares et des Esclavons , tribus dépendantes de son

distingue les noms et les actions de cinq généraux persans qui furent envoyés successivement contre Héraclius,

(i ). George de Pisidie spécifie le nombre de huit myriades ( Bell. Ahar., 5. 19). Ce poète (5o-88) indique clairement que le vieux chagan vécut jusqu'au règne d'Héraclius , et que son fils et son successeur était né d'une mère étrangère. Cependant Foggini {^Jnnotat. , p. 67 ) a donné une autre interprétation à ce passage.

/p8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

empire. On passa un mois en marches et en négociations; mais la ville fut investie le 3i juillet, depuis les faubourgs de Fera et de Galata jusqu'à Blachernae et aux sept tours , et les habitans observaient avec frayeur les signaux des côtes de l'F.urope et de l'Asie. Les magistrats de Constautinople s'efforcèrent à diverses reprises d'acheter la retraite du chagan .-celui-ci renvoya toujours leurs députes avec insulte. Il souffrit que les patriciens demeurassent debout devant son trône, tandis que les envoyés de Perse , revêtus de robes de soie , étaient assis à ses côtés. « Vous voyez, leur dit l'orgueilleux Barbare , des preuves de ma parfaite union avec le grand roi , et son général est prêt à envoyer dans mon camp trois mille guerriers d'élite. N'espérez plus tenter votre maître par une rançon partielle et insuffisante ; vos richesses et votre ville , voilà les seuls présens que je puisse trouver dignes d'être acceptés. Quant à vous , je vous permettrai de vous éloigner avec une soubreveste et une chemise ; et Sarbar, mon ami , ne refusera pas à ma prière de vous laisser passer dans ses lignes. Votre prince absent, aujourd'hui captif ou fugitif, a livré Constautinople à sa destinée ; et vous ne pouvez échapper aux Avares et aux Persans , à moins que, semblables aux oiseaux, vous ne preniez votre vol dans les airs, ou qu'à l'exemple des poissons, vous ne sachiez plonger sous les vagues (i). » Pen-

(i) Le roi des Scythes envoya à Darius un oiseau , une grenouille , une souris et cinq traits. (Hérodote, 1. i v , c. 1 3 1 , i32.) « Substituez une lettre à ces signes, dit Rousseau

DE l'empire romain, chap. xlvi. 459 dant dix jours consécutifs, les Avares , qui avaient fait des progrès dans l'art d'attaquer les places , donnèrent chaque jour l'assaut aux murs de la capitale. A couvert sous l'impénétrable tortue , ils s'avançaient pour saper ou battre la muraille ; leurs machines de guerrevomissaient une grêle continuelle de pierres et de dards, et douze grandes tours de bois élevaient lesassiégeans à la hauteur des remparts voisins. Mais le courage d'Héraclius, qui avait détaché douze mille cuirassiers au secours de la capitale , animait le sénat et le peuple. Les assiégés se servirent du feu et des forces de la mécanique avec beaucoup d'habileté et de succès : des galères à deux et trois rangs de rames commandaient le Bosphore , et rendirent les Persans inutiles spectateurs de la défaite de leurs alliés. Les Avares furent repoussés 5 une flotte de navires escîavons fut détruite dans le port : les vassaux du chagan menaçaient de l'abandonner ; ses munitions étaient épuisées : après avoir brûlé ses machines , il donna le signal de la retraite et s'éloigna lentement et toujours formidable. La dévotion des Romains attribua cette délivrance à la vierge Marie; mais la mère du Christ eût sans doute condamné l'assassinat des envoyés persans , qu'ils égorgèrent contre toutes les

avec beaucoup de goût ; plus elle sera menaçante , moins elle effraiera : ce ne sera qu'une fanfaronnade dont Darius n'eût fait que rire. » {^ Emile , t. m, p. 146. ) Mais je doute que le sénat et le peuple de Constantinople aient ri de ce message du chagan.

46o HISTOIRE DE LA DECADENCE

lois de l'humanité , qui , au défaut de la loi des nations , auraient dû les protéger (i).

Alliances Héraclius , après la division de son armée, se retira

et conquêtes

d'Héraciius. sagement sur les bords du Phase ; il y soutint une guerre défensive contre les cinquante mille lances d*or de la Perse. Les nouvelles de Constantinople dissipèrent ses inquiétudes; une victoire de Théodore , son frère , confirma ses espérances , et a la ligue de Chosroès et des Avares , il put opposer l'utile et honorable alliance des Turcs. La libéralité de ses offres détermina la horde des Cliozares (2) a transporter ses tentes des plaines du Volga aux montagnes de la Géorgie ; il les reçut aux environs de Téflis. Si nous en croyons les Grecs, le khan Ziébel et ses nobles descendirent de cheval et se prosternèrent pour adorer la pourpre du César. Un pareil hommage et des secours si importans méritaient une extrême reconnaissance ; l'empereur ôtant son diadème, le plaça sur la tête du prince turc, qu'il embrassa et salua du nom de fils. Après un banquet

somptueux , il donna à Ziébel la vaisselle , les orne-

(1) La Chronique de Pasclial (p. 892-397) fait un récit détaillé et authentique du siège et de la délivrance de Constantinople. Théophane (p. 264) y ajoute quelques faits; et on peut tirer quelques lueurs de la fumée de George de Pisidie, qui a composé un poème ( De hell. Abar.^ p. 45-54) pour célébrer cet heureux événement.

(2] La puissance des Chozares domina aux septième, liuilième et neuvième siècles. Ils furent connus des Grecs , des Arabes, et sous le nom ô.e Kosa , des Chinois eux-mêmes. (De Guignes, Hist. des Huas j t. 11, p. 11, p. 507-509.)

DE l'empire romain, chap. xlvi. 46 r

mens, l'or, les pierreries et la soie dont on venait de faire usage, et distribua de sa niain de riches joyaux et des boucles d'oreilles à ses nouveaux allies. Dans une entrevue secrète, il lui montra le portrait d'Eudoxie sa fille (i) , et daigna par sa promesse flatter le Barbare de l'espoir de posséder cette belle et au-' guste épouse. Il obtint sur-le-champ un secours de quarante mille cavaliers, et négocia une puissante diversion des armes turques du côte de l'Oxus (2). Les Persans à leur tour se retirèrent avec précipitation : Heraclius , campé à Edesse , passa en revue son armée composée de soixante-dix mille Romains et étrangers, et il employa quelques mois à reprendre les villes de la Syrie , de la Mésopotamie et de l'Arménie , dont les fortifications avaient été mal réparées. Sarbar tenait toujours le poste important

(i) Epiphanie ou Eudoxie, la seule 'fille d'Héraclius et d'Eudoxie sa première femme , naquif à Coiistanlinople le 7 juillet, A. D. Gi I. Elle fut baptisée le i5 août, et couronnée dans la chapelle de Saint - Élieiine du palais , le 4 octobre de la même année. Elle avait donc environ quinze ans. On l'envoya à cet effet au prince Hure; mais elle apprit en route la mort du mari qui lui était destiné. (Ducange, Fain. hjzant. , p. 118.)

(2) Elmacin {Hist, Saracen., p. i3-i6) rapporte des faits curieux et vraisemblables; mais ses évaluations arithmétiques sont trop considérables. Il suppose 3oo,ooo Romains assemblés à Edesse, et SoOjOoo Persans tués à Ja bataille de Kinive. Le retranchement d'un zéro snr chaque nombre serait tout au plus suffisant pour donner à de pareils calculs un air de raison.

462 HISTOIRE DE LA. DECADETfCE

de Chalcédoine ; mais la méfiance de Chosroès ou les artifices de l'empereur indisposèrent bientôt ce puissant satrape contre son roi et contre son pays. On arrêta un messager chargé d'un ordre , soit réel, soit supposé, qui enjoignait amcadarigan, ou commandant en second , d'envoyer sans délai au pied du trône la tête d'un général ou malheureux ou coupable. Les dépêches furent portées à Sarbar lui-même; et après y avoir lu son arrêt de mort , il y inséra adroitement les noms de quatre cents officiers. Il assembla ensuite un conseil de guerre , et demanda au cadarigan s'il se disposait à exécuter les ordres du tyran. Les Persans déclarèrent d'une voix unanime que Chosroès était déchu de la couronne : ils signèrent un traité particulier avec la cour de Con» stantinople; et si l'honneur ou la politique empêcha Sarbar de joindre le drapeau d'Héracllus, l'empereur du moins eut la certitude de pouvoir suivre sans obstacles ses plans de victoire et de paix. Sa troisième Prlvé de SOU plus ferme appui , doutant de la fidé- A.^aea??" ^^^^ ^^ ^^^ sujets , Chosroès se montrait encore puissant dans sa ruine. Ce n'est cependant que comme une métaphore orientale qu'il faut prendre ce que disent les auteurs contemporains des cinq cent mille hommes, chevaux et éléphans qui couvraient la Médie et l'Assyrie pour contenir Héraclius. Au reste, les Romains s'avancèrent hardiment de l'Araxe sur les bords du Tigre; et la timide prudence de Rhazates se contenta de les suivre par des marches forcées à travers une contrée désolée , jusqu'au moment ou

DE l'empire R0:',1AIN. CIÎAP. XLVl. /|(^3

il reçut un ordre peremptoire de risquer le sort de la Perse dans une bataille décisive. A l'est du Tig^re et à l'extrémité du pont de Mosul , s'était élevée jadis la fameuse Ninive (i) ; cette ville et même ses ruines avaient disparu dès long-temps (2) ; son emplacement offrait un vaste terrain aux opérations des deux armées; mais les historiens de Byzance ont négligé ces opérations ; et comme les auteurs des poëmes épiques et des romans , ils attribuent la victoire , non pas aux heureuses combinaisons, mais a la valeur personnelle du héros qu'ils célèbrent. Dans cette journée mémorable, Héraclius, monté sur son cheval Phallas, surpassa ses plus braves guerriers ; il reçut un coup de lance à la lèvre ; le coursier, blessé à la

(i) Ctésias {apud Diodore de Sicile, t. i, 1. 11, p. 1 15, édit. Wesseling) donne quatre cent quatre-vingts stades (peutêtre trente -deux mille seulement) à la circonférence de Ninive. Jonas parle de trois journées de marche : les cent vingt mille personnes qui ne pouvaient y distinguer leur main droite de leur main gauche , dont parle le prophète , supposeraient environ sept cent mille personnes de tout âge pour la population de cette ancienne capitale (Goguet, Origine des Lois , etc., t. m , part, i , p. 92 , gS ) , qui cessa d'exister six cents ans avant Jcsus-Christ. Le faubourg occidental subsistait encore au premier siècle des califes arabes , et les historiens en parlent sous le nom de Mosul.

(2) Nlebuhr ( Voyage en Arabie, etc. , t. 11, p. 286) passa sur Ninive sans s'en apercevoir ; il prit pour une chaîne de collines un vieux rt^mpart de briques ou de terre. On di^ que ce rempart avait cent pieds de hauteur, qu'il était flanqué de quinze cents taurs , ëlevées^ cha,cune de deux cents pieds.

cuisse , porta son maître , sauf et victorieux , à travers la triple phalange des Barbares. Durant l'action, Tempereur tua de sa main trois des plus braves chefs ennemis : Rhazates , l'un des trois , mourut en bon soldat ; mais la vue de sa tête portée en triomphe , repandit la douleur et le désespoir parmi les lignes décourage'es des Persans. Son armure d'or pur et massif, son bouclier de cent vingt plaques, son épce et son baudrier , sa selle et sa cuirasse , ornèrent le triomphe d'Héraclius ; et s'il n'eût pas été fidèle à Jésus -Christ et à la vierge Marie , il aurait pu offrir au Jupiter du Capitole les quatrièmes dépouilles opimes (i). On se battit avec acharnement depuis la pointe du jour jusqu'à la onzième heure : les Romains prirent aux Perses vingt-huit drapeaux , sans compter ceux qui purent être brisés ou déchirés ; la plus grande partie de l'armée persane fut taillée en pièces; et les vainqueurs, cachant leur perte, passèrent la nuit sur le terrain où l'on venait de combattre. Ils avouèrent que dans cette occasion il leur avait été moins difficile de tuer que de vaincre les soldafs de Chosroès. Le reste des cavaliers persans eut l'in-

(i) Rex régla armafero , dit Roraulus, lors de la première consécration du Capitole Bina postea , continue

Tite-Live, i ^ lo, inter tôt bella , opima parla sunt spolia , adeo rara ejusfortuna decorls. Si l'on avait accordé les dépouilles opimes au simple soldat qui avait tué le roi ou le général de l'ennemi , ainsi que le dit Yarron [apud Pomp, Festum^ p. 3o6, édit. Dacier), cet honneur eut été moins difficile et plus commun.

t)E l'empire romain, ciiap. xlvi. l^GS

trépidité de se tenir à deux portées de trait des Romains et au milieu des cadavres de leurs compatriotes jusqu'à la septième heure de la nuit. Vers la huitième heure, ils se retirèrent dans leur camp qu'on n'avait point pillé ; ils rassemblèrent leurs bagages , et se dispersèrent de tous côtés , faute d'ordre plutôt que de courage. Héraclius profita de la victoire avec une activité admirable : au moyen d'une marche de quarante-huit milles en vingt-quatre heures, son avant-garde occupa les ponts du grand et du petit Zab ; et les villes et les palais de l'Assyrie s'ou* vrirent pour la première fois devant les Romains. Les regards frappés d'une magnificence toujours croissante , ils pénétrèrent jusqu'à la résidence royale de Dastagerd ; quoiqu'on eût enlevé une partie de ses trésors et qu'on y eût pris des sommes considérables pour fournir aux besoins publics , les richesses qu'on y trouva surpassèrent les espérances des vainqueurs et parurent même satisfaire leur cupidité. Ils brûlèrent tout ce qu'ils ne purent transporter aisément , afin que Chosroès connût par sa propre expérience quels étaient les maux dont il avait si souvent accablé les provinces de l'empire : la vengeance eût pu paraître excusable, si cette déprédation se fût bornée aux objets du luxe personnel du grand roi ; si la haine nationale, la licence des troupes et le fanatisme reh'gieux n'eussent pas ravagé les habitations et les temples de ses innocens sujets. La reprise de trois cents drapeaux romains , et la délivrance d'un grand nombre de captifs d'Édesse et d'Alexandrie viii. 3o

qui se trouvaient au pouvoir des Persans , procurèrent à He'raclius une gloire plus pure. Du palais de Dastagerd , il continua sa marche et arriva à peu de milles de Modain ou de Ctesiphon; mais il fut arrêté sur les bords de l'Arba par la difficulté du passage, par la rigueur de la saison , et peut-être par ce qu'il apprit de la force de cette capitale. Le nom moderne de la ville de Sherzour marque sa retraite; il passa heureusement le mont Zara avant les neiges qui tombèrent durant trente-quatre jours , et les citoyens de Gandzaca ou Tauris furent contraints de recevoir et de nourrir ses soldats et leurs chevaux (i). Fuite de LoTsque Ghosroès se vit réduit à défendre ses états

Cliosroès. A. , , , ,. . |, 11 1 • A 1

D. 627. Dec. héréditaires, 1 amour de la gloire ou même le sen- ^•^* timent de la honte , aurait dû le déterminer à cher-

cher son rival sur un champ de bataille ; il aurait dû se trouver a la journée de Ninive, y conduire les Persans à la victoire , ou tomber avec honneur sous la lance d'Héraclius. Le successeur de Cyrus avait mieux aimé attendre de loin l'événement. Il avait assemblé les débris de son armée , et s'était retiré tranquillement devant l'empereur romain , jusqu'au moment ou il aperçut en soupirant ce palais de Dastagerd , autrefois si chéri. Ses amis et ses enne-

(1) Les faits , les lieux et les dates qu'indique Théophane (p. 265-271) dans le récit de cette dernière expédition d'Héraclius f sont si exacts et si vrais, qu'il doit avoir suivi les lettres originales de l'empereur , dont la Chronique de Paschal (p. 898-402 ) nous a conservé un échantillon curieux.

T)E l'empirk romain, ciiap. xlvi. 4^^7 mis avaient cru également que son projet était de s'ensevelir sous les ruines de cette ville; et comme les uns ou les autres se seraient également opposés à sa fuite , le monarque de l'Asie , accompagné de Sira et de trois concubines, s'était sauvé par un trou de muraille, neuf jours avant l'arrivée de ses vainqueurs. Un voyage rapide et secret remplaça ce magnifique appareil dans lequel il s'était montré a la foule prosternée devant lui ; et la nuit de la première journée, il logea dans la chaumière d'un paysan, dont l'humble porte ne s'ouvrit qu'avec peine au grand roi (i). La peur triompha de la superstition; le troisième jour il entra avec joie dans les murs fortifiés de Ctésiphon; mais il ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut mis le Tigre entre lui et les Romains. Son évasion remplit d'effroi et de tumulte le palais, la ville et le camp de Dastagerd : les satrapes examinèrent s'ils devaient plus craindre leur souverain que l'ennemi ; et les femmes de son sérail , étonnées et charmées, cessèrent d'être privées de la vue du genre humain, jusqu'au moment où le jaloux mari de trois mille femmes les renferma de nouveau dans un château plus éloigné. Il ordonna à Tarmée de Dastagerd de se retirer dans un nouveau camp : son front était couvert par l'Arba et par une ligne de deux cents

(i) Les expressions de Théopl»ane sont remarquables :

m nsm êufiet tjv i^m ea-^ecrov H^aKMtoç i^oifictn ( p. 269 ). Les jeunes princes qui montrent du goût pour la guerre devraient transcrire et traduire souvent de pareils passages.

élephans; les troupes des provinces éloignées arrivèrent successivement ; et pour soutenir le trône par un dernier effort, on enrôla les plus vils domestiques du roi et des satrapes. Chosroès pouvait toujours obtenir une paix raisonnable ;les députes d'He'racIius le pressèrent a diverses reprises d'épargner le sang de ses sujets , et de dispenser un conquérant humain du pénible devoir de porter le fer et la flamme dans les plus belles contrées de l'Asie ; mais son orgueil n'était pas encore descendu au niveau de sa fortune : la retraite de l'empereur lui rendit un moment de confiance; il versa des pleurs de rage sur les ruines de ses palais d'Assyrie, et dédaigna trop long-temps les murmures de ses sujets , indignés de ce qu'on sacrifiait leur vie et leur fortune à l'obstination d'un vieillard. Les douleurs les plus vives d'esprit et de corps tourmentaient ce vieillard malheureux ; voyant approcher sa fin , il résolut de placer la tiare sur la tête de Merdaza, celui de ses fils qu'il chérissait davantage; mais on ne respectait plus les volontés de Chosroès, et Siroès, qui s'enorgueillissait du rang et du mérite de Slra sa mère, avait conspiré avec les mécontens pour faire valoir et anticiper les droits de la primogéniture (i). Vingt-deux satrapes, qui se donnaient le nom de patriotes , furent séduits par la fortune et les honneurs d'un nouveau règne. Siroès promit aux soldats une augmentation de solde , aux.

(i) Le récit authentique de la chute de Chosroès en qualité de roi , se trouve dans la lettre d'Héraclius ( Chroniq., Paschal , p. 398 ) , et dans l'Histoire de Théophane , p. 271.

DE l'empire nOMATN. CHAP. XLVI. 4^9

chrétiens le libre exercice de leur religion, aux captifs la liberté et des récompenses , et à la nation en général une prompte paix et la réduction des impôts. Les conspirateurs décidèrent qu'il se montrerait dans le camp avec les marques de la royauté ; et ils eurent soin, en cas de mauvais succès, de lui ménager une retraite à la cour impériale. Mais le nouveau monarque fut salué par un concert d'acclamations : on s'opposa violemment à la fuite de Chosroès; et d'ailleurs où aurait-il pu fuir? On massacra CLosro^s SOUS ses yeux dix-huit de ses fils, et il fut jete dans a. d 628. un cachot où il expira le cinquième jour. Les Grecs et les Persans modernes décrivent très en détail tout ce que Chosroès eut à souffrir d'insultes , de misère et de tourmens de la part d'un fils qui porta la cruauté beaucoup plus loin que son père : mais à l'époque de sa mort, quelle langue aurait osé raconter l'histoire du parricide , et quel œil put pénétrer dans la tour cV oubli? La religion miséricordieuse des chrétiens, ses ennemis, l'a précipité sans retour dans un abîme beaucoup plus profond (1). Au reste,

(i) Au premier bruit delà mort de Chosroès , George de Pisîdie (p. 97-105 ) publia à Constaiiliriople une Héracliade en deux chants. Cet écrivain , prélre et poète , se réjouissait de la damnation de l'ennemi public i^ifA-vio-m £v rapTupa) ^ V. 56 ). Mais une si basse vengeance est indigne d'un roi et d'un conquérant ; et je suis fâché de trouver dans la lettre d'Héraclius cette joie d'une superstition grossière :

BeojLtu)(^ûç Xorpot]ç iTTio-î Kott (TTrafAU ric-B-f] nç Tu,x,tit,TU.')(^oyi(x,

€/f Ta îTwp etKetrct<rfiiç-cv ^ etc. Il applaudit presque au parricide de Siroès , comn^e à un acte de piété et de justice.

l\^o 'histoire diî la décadence

il faut avouer que c'est aux tyrans de tous les siècles et de toutes les sectes que doivent être particuilestassas- Heremcnt destinëcs ccs infernales demeures. La e^loire

sine jjar Si- . ^ ^ "

roès, son fils, dc la inaison de Sassan finit avec Chosroès : son fils dénature ne jouit que nuit mois du rruit de ses crimes ; et dans l'espace de quatre ans , le titre de roi fut usurpé par neuf compétiteurs, qui se disputèrent avec répée et le poignard les restes d'une monarchie épuisée. Chaque province , chaque ville de la Perse devint un théâtre d'indépendance, de discorde et de meurtre; et l'anarchie se prolongea encore environ huit années , jusqu'au moment ou les califes arabes firent taire les faction^ et les réunirent sous le mênie

Traité de Dcs quc le clicmin des montagnes fut devenu pra-

paix entreles . , , ,, ,,, ,, ,

deux emBi-ticabie , 1 cmpcrcur reçut 1 heureuse nouvelle du 62^8 , Mars , succès de la conspiration , de la mort de Chosroès et ^^^' de l'avènement de son fils aîné au trône de la Perse.

Les auteurs de la révolution, empressés de faire valoir à la cour et au camp de Tauris la part qu'ils y avaient eue, précédèrent les ambassadeurs de Siroès, qui remirent les lettres du nouveau monarque à son frère l'empereur des Romains (2). Selon le langage

(i) Eulychius [Jnn. , t. 11, p. aS 1-256) , qui pourtant dissimule le parricide de Siroès ; d'Iierbelot {^Bibllot. orient, j p. 789), et Assemanni [BlhL orient. , t. m, p. 4i5-42o), sont ceux qui donnent les détails les plus exacts sur cette dernière période des rois sassaniens.

(9,) La lettre de Siroès, dans la Chronique de Paschal , finit malheureusement avant d'entamer aucune aifaire. On

DU l':empîre romain. cFiAi». xLVï. 47Î des usurpateurs de tous les temps, Siroès rejetait ses crimes sur la divinité, et, sans renoncer a l'égalité , offrait de terminer la longue discorde des deux nar tions par un traité de paix et d'alliance, plus durable que le fer ou l'airain. Les conditions du traité furent réglées sans peine, et fidèlement exécutées. lïéraclius eut soin, à l'exemple d'Auguste, de redemander les drapeaux, les prisonniers tombés au pouvoir des Persans. Les poètes des deux époques ont également célébré le zèle des deux princes pour la dignité nationale : on peut juger de la décadence de l'esprit par la distance qui se trouve entre Horace et George de Pisidie. Les sujets et les frères d'armes d'Héraclius furent délivrés de la persécution , de l'esclavage et de l'exil; mais au lieu des aigles romaines , ce fut le bois de la vraie croix qu'on accorda aux pressantes sollicitations du successeur de Constantin. Le vainqueur ne désirait pas d'étendre la faiblesse de l'empire; et le fils de Chosroès abandonnait sans regret les conquêtes de son père. Les Persans , qui évacuèrent les villes de la Syrie et de l'Egypte, furent conduits d'une manière honorable jusqu'à la frontière ; et une guerre qui avait attaqué dans les deux monarchies les sources de la vie et de la puissance , ne changea rien à leur situation extérieure et relative. Le retour d'Héraclius fut un triomphe continuel de Tauris à Constantinople : après les exploits de six campagnes glorieuses, il obtint enfin

peut deviner les articles du traité d'après ce que Théophane €t Nicéphore racontent de son exécution.

47^ HISTOrRE T)E LA décadenciî:

un jour de sabbat, où il put se reposer de ses travaux. Le sénat, le cierge et le peuple, allèrent a la rencontre du he'ros; ils le reçurent avec des larmes et des acclamations , des branches d'olivier et une quantité innombrable de flambeaux ; il fît son entrée dans la capitale sur un char traîné par quatre éléphans ; et dès qu'il put se soustraire au tumulte de la joie publique , il goûta des plaisirs plus réels dans les bras de sa mère et de son fils (i).

L'année suivante fut marquée par un triomphe d'un genre bien différent , le retour de la vraie croix au saint Sépulcre. Héraclius fît en personne le pèlerinage de Jérusalem. Le prudent patriarche vérifia l'identité de la relique (2), et c'est en mémoire de cette auguste cérémonie que fut instituée la fête annuelle de l'exaltation de la croix. L'empereur, avant de porter ses pas sur les lieux consacrés par la mort de Jésus-Christ , fut averti de se dépouiller du dia-

(1) Ce refrain assommant de Corneille :

Montrez Héraclius an peaple qui Tattend , conviendrait bien mieux à cette circonstance. Voyez san triomphe dans Théopliane (p. 272, 273) et Nicéphore (p. i5, 16), George de Pisidie atteste l'existence delà mère et la tendresse du fils. {Bell. Ahar. 2.55, etc., p. 49*) La métaphore du sabbat , qu'adoptèrent les chrétiens de Byzance , était un peu profane.

(2) Voyez Baronius (^Annal. ecclés. , A. D. 628, n** i-4) » Eutychius [Annal., t. 11 , p. 240-248) , Nicéphore (^Brev. , p. i5). Les sceaux de la caisse qui le renfermait n'avaient jamais été rompus, et on attribua ceUe conservation de la vraie croix (après Dieu} à la dévotion de la reine Sira»

T)E l' EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVI. 47 ^

dème et de la pourpre , pompes et vanités de ce monde; mais son clergé décida que la persécution des Juifs était beaucoup moins difficile à concilier avec les préceptes de l'Évangile. Il remonta sur son trône pour y recevoir les félicitations des ambassadeurs de la France et de l'Inde ; et dans l'opinion publique , le mérite supérieur et la gloire du grand Héraclius éclipsèrent la réputation de Moïse , d'Alexandre et d'Hercule (i): mais le libérateur de l'Orient était faible et pauvre; la portion la plus précieuse des dépouilles de la Perse avait été consommée dans la guerre , distribuée aux soldats , ou ensevelie par la tempête dans les vagues de l'Euxin. L'empereur, dominé par ses scrupules, se sentait tourmenté du désir de rendre à l'Église les richesses qu'il en avait empruntées pour la défendre, ainsi que le reste de ses états ; un fonds perpétuel était nécessaire pour acquitter cette dette que les prêtres redemandaient vivement. Les provinces déjà dévastées par les armes et la cupidité des Persans se virent réduites à payer une seconde fois les mêmes impôts, et les arrérages que devait un simple citoyen , le trésorier de Damas, furent convertis en une amende de cent mille pièces d'or. Durant ces hostilités si longues et

(i) George de Pisidie, Jcroax. m , de ExpecUt. contra Pcrsas , 4iô>€tc. ; et Heracleid. Jicroas. i, 65-i38. Je néglige les autres parallèles moins imposans, tels que ceux de Daniel , Timothée , etc. Chosroès et le chagan furent, comme de raison , comparés, par les mêmes rhéteurs, à Bolshazzar , à Pharaon , au vieux serpent , etc.

474 HISTOIRE DE LA. DECADENCE, etc.

si destructives, la perte des deux cent mille soldats (j) qu'avait moissonnes la guerre , fut moins funeste <[ue la décadence des arts , de l'agriculture et de la population; et quoiqu'une arme'e victorieuse se fût formée sous le drapeau d'Hëraclius , il paraît que cet effort hors de nature épuisa plutôt qu'il n'exerça les forces de l'empire. Tandis que l'empereur triomphait à Constantinople ou à Jérusalem, une ville obscure des frontières de la Syrie était pillée par les Sarrasins; ceux-ci taillèrent en pièces quelques troupes qui marchaient à son secours; événement peu important en lui-même s'il n'eût été le prélude d'une grande révolution. Ces brigands étaient les apôtres de Mahomet ; leur valeur fanatique commençait à. s'élancer hors du désert , et les Arabes enlevèrent à Héraclius , dans les huit dernières années de son règne , les mêmes provinces qu'il avait arrachées aux Persans.

(i) C'est le nombre indiqué par Suidas ( in Excerpt, Hist. hyzant., p. 4^ )• Mais au lieu de la guerre à^Isaurie , il faut lire la guerre de Perse , ou bien ce passage ne regarde pas l'empereur Héraclius.

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