‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 54 sur 62 · DE LJZMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVI · texte numérisé non relu

DE LJZMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVI

recueillît le fruit de ses crimes ; mais cette association prématurée et agréable au peuple , offensa le monarque : les tribuns de la faction des Verts , qui Youlurent se justifier sur une méprise des sculpteurs, furent sur-le-champ condamnés à la mort; les prières du peuple obtinrent leur grâce ; mais Crispus eut lieu de douter qu'un usurpateur jaloux pût jamais oublier cette concurrence involontaire. L'ingratitude de Phocas indisposa la faction àes Verts qu'il dépouilla de leurs privilèges ; toutes les provinces de l'empire étaient mûres pour la rébellion; et Héraclius, exarque de l'Afrique, avait refusé, durant plus de deux ans , toute espèce de tribut ou d'obéissance au centurion qui déshonorait le trône de Constantinople. Des envoyés secrets de Crispus et du sénat excitèrent cet exarque a sauver et à gouverner son pays ; mais son ambition se trouvant amortie par la vieillesse , il chargea de cette dangereuse entreprise son fils Héraclius, et Nicétas , fils de Grégoire, son ami et son lieutenant. Ces jeunes guerriers armèrent l'Afrique; l'un d'eux se chargea de conduire la flotte de Carthage à Constantinople , tandis que l'autre traverserait l'Egypte et l'Asie à la tête d'une armée : il fut convenu que la pourpre impériale serait le prix de la diligence et du succès. Un faible bruit de leur entreprise arriva aux oreilles de Phocas , qui arrêta la femme et la mère d'Héraclius, afin d'avoir un gage de sa fidélité; mais l'artificieux Crispus vint à bout d'affaiblir les craintes d'un danger éloigné : on négligea ou on différa les moyens de défense ; et

426 IlISÏOillE DE LA DECADENCE

le tyran se croyait en sûreté , lorsque les vaisseaiix de l'Afrique mouillèrent dans l'Hellespont. Les fugitifs et les exiles, respirant la vengeance, joignirent Heraclius à Abydos : ses navires portaient au sommet de leurs mâts les symboles sacrés de la religion (i); ils traversèrent la Propontide en triomphe, et Phocas vit des fenêtres de son palais approcher l'orage qu'il ne pouvait plus éviter. Il détermina, par des promesses et des présens , la faction des Verts à opposer une faible et inutile résistance au débarquement des troupes de l'Afrique ; mais le peuple et mcme les gardes , furent entraînés par Grispus , qui se déclara sur ces entrefaites , et le tyran fut saisi par un simple citoyen , qui seul, osa pénétrer dans le palais désert. Après l'avoir dépouillé du diadème et de la pourpre , et l'avoir revêtu de l'habit le plus vil , on le chargea de chaînes , et on le mena dans un canot à la galère d'Héraclius, qui lui reprocha les forfaits de son règne abominable. Phocas lui répondit : « Et le tien, sera-t-il meilleur ? » Ce furent les derniers mots que laissa échapper son désespoir. Après lui avoir fait souffrir tous les genres d'outrages et de tortures, on lui coupa la tête ; son corps en lambeaux fut jeté

(l) Selon Théophane , ils portaient Ki^aritA^ et c/itoi/es iio/^i]rûpùç. Cedrenus ajoute un ux,itf«'^oitirov îiKovct nt KVftHy dont Heraclius se servit comme d'une bannière dans la première expédition de Perse. Voy. George Pisid. Acroas, i, i4o> il paraît que la manufacture prospérait. Foggini, l'éditeur romain (p. 26 ) est embarrassé pour déterminer si c'était ua original ou une copie.

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dans les flammes. On traita ensuite de la même manière les statues qu'avait multipliées la vanité de l'usurpateur et le drapeau séditieux des Verts. Le clergé, le sénat et le peuple, engagèrent Héraclius à monter sur le trône , qu'il venait de purifier des souillures du crime et de l'ignominie. Après avoir hésité aussi long- temps que l'exigeait la décence , il se rendit à leurs prières. Son couronnement fut suivi de celui de sa femme Eudoxie ; et leur postérité régna sur l'empire d'Orient jusqu'à la quatrième génération. La navigation d'Héraclius avait été très-heu- Règne d'Hé-

. radius. A D.

reuse , comme on vient de le voir; la marche de 610. Octobre Nicétas fut pénible , et quand il arriva , la révolution li^vr. n. se trouvait consommée; mais il se soumit sans murmure à la fortune de son ami : et pour le récompen- " ser de ses louables intentions, on lui accorda une statue équestre et la fille de l'empereur. Il était plus difficile de compter sur la fidélité de Crispus , auquel on donna le commandement de l'armée de Cappadoce. Son arrogance provoqua bientôt et parut excuser l'ingratitude de son nouveau souverain. Le gendre de Phocas fut condamné, en présence du sénat, a embrasser la vie monastique; et l'arrêt fut justifié par cette remarque judicieuse d'Héraclius, que l'homme qui avait trahi son père, ne pouvait être fidèle à son ami (i)»

(1) On trouve des détails sur la tyrannie de Phocas et l'avènement d'Héraclius au trône, dans la Chronique de Paschal (p. 38o-383), dans Théophane(p. 242-250), dans

Cbosroes j^gg criiTies de Plîocas eurent , même après sa mort.

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sion sur le des suites funcsles pour Tempire , contre lequel il

territoire de . • / 1 1 • .

l'Empire ro- avait cxcite les plus formidables de ses ennemis à re-

niain. A. D. , ^ ,, ,

6o3, etc. prendre les armes comme vengeurs d une causesacree. Selon les formes d'amitié et d'égalité établies entre la la cour de Byzance et celle de Perse , il avait annoncé à Ghosroès son avènement au trône; et Lilius , qui lui avait présenté les têtes de Maurice et de ses enfans , lui parut le plus propre à décrire les circonstances de cette scène tragique (r). Quels que fussent les fictions et les sophismes dont il prit soin d'embellir son récit , Ghosroès détourna avec horreur ses regards de dessus l'assassin ; il emprisonna ce prétendu envoyé ; il déclara qu'il n'aurait plus de liaisons avec l'usurpateur, et qu'il vengerait son bienfaiteur et son père adoplif Tous les mouvemens de douleur et de colère que pouvait inspirer Thumanité et que pouvait dicter l'honneur, se réunissaient pour animer le roi de Perse ; les préjugés nationaux et religieux des mages et des satrapes augmentèrent encore cette disposition. Par une flatterie d'autant plus adroite

I^icéphore j(p. 3-7), dans Cedrenus (p. /^o^-^oj) , dans Zonare (t. 11, 1. xiv , p. 80-82).

(i) Théophylacte , 1. viii , c. i5. La vie de Maurice fut composée vers Tan 62S (1. viii j c. i3) par Théophylacte Simocatta , ex-préfet , né en Egypte. Pholius , qui donne un long extrait de cet ouvrage ( Cod. 65 , p. 81-100 ) , critique doucement l'affectation et l'allégorie qui régnent dans le style. La préface est un dialogue entre la Philosophie et l'Histoire ; elles s'asseyent sous un platane , et l'Histoire touche sa lyre.

DE lV-mptre romain, chap. xlvt. 4^9 qu'elle semblait prendre le langage de la liberté , ils osèrent blâmer l'excès de son amitié et de sa reconnaissance pour les Grecs, nation, disaient-ils, avec laquelle il était dangereux de signer un traité de paix ou d'alliance , qui dans sa superstition ne connaissait ni la vérité ni la justice , et qui devait être incapable de toute vertu, puisqu'en poussant l'impiété jusqu'au meurtre de ses souverains , el le se rendait coupable du plus atroce des forfaits (i). Les provinces de l'empire romain furent accablées des maux de la guerre pour le crime du centurion ambitieux qui les opprimait ; et vingt ans après , les Romains se vengèrent et rendirent avec usure ces mêmes maux aux Persans (2}. Le général qui avait rétabli Cbosroès sur le trône, commandait toujours en Orient ; et en Assyrie les

( 1 ) Christianis nec pactum esse , necfidem , necfœdus. . . . Quod si ulla illls fidesfuisset , re^em suum non occidissent. ( Eutychius , Annal. , t. 11 , p. 2 1 1 , vers. Pocock. )

(2) Nous sommes obligés de quiuer ici pour quelques siècles les auteurs contemporains, et de descendre, si cela s'appelle descendre , de raffectation de la rhétorique à la grossière simplicité des chroniques et des abrégés. Les ouvrages de Théophane {^Chonograph. , p. 244—279) et de Nicéphore (p. 3— 16) donneni la suite de la guerre de Perse , mais d'une manière imparfaite. Lorsque je rapporterai des faits qu'ils n'indiquent pas , je citerai des autorités particulières. Théophane, courtisan, qui se fit moine, naquit A. D. 74B; INicéphore, patriarche de Constantinople, qui mourut A. D. 829, était un peu plus jeune; ils souffrirent tous les deux pour la cause des images. ( Hankius , De script. hYzaiîtinis y \^. 200-246.)

43o HISTOIRE DK LA DÉCADEIVCË

mères épouvantaient leurs enfans du terrible nom de Narsès. Il n'est pas hors de vraisemblance que Narsès , né en Perse , encouragea son maître et son ami à délivrer et à envahir les provinces d'Asie ; il est encore plus probable que Chosroès put animer ses soldats par cette assurance que le glaive qu'ils redoutaient le plus demeurerait dans le fourreau ou n'en sortirait qu'en leur faveur. Le héros ne pouvait compter sur la foi d'un tyran; et le tyran devait senlir combien il méritait peu Tobéissance d'un héros. Narsès fut dépouillé du commandement ; il arbora le drapeau de l'indépendance à Hiérapolis , ville de Syrie ; mais, attiré par de trompeuses promesses, il fut brûlé vif au mdieu de Constantinople. Les soldats qu'il avait menés à la victoire , privés du seul général qu'ils pussent craindre ou estimer , furent rompus deux fois par la cavalerie , écrasés sous les pieds des éléphans, et percés par les traits des Barbares; un grand nombre de captifs furent décapités sur le champ de bataille par ordre du vainqueur, qui pouvait avec justice condamner ces mercenaires séditieux comme les auteurs ou les complices de la mort de Maurice. Sous le règne de Phocas, le monarque de Perse assiégea, réduisit et renversa successivement les fortifications de Merdin , Dara , Amida et Edesse ; il passa TEuphrate, s'empara d'Hiérapolis , de Chalcis et de Berrhée ou Alep, ville de la Syrie , et environna bientôt les murs d'Antioche de ses irrésistibles armes. Ses rapides succès montrent la décadence de l'empire, l'incapacité de Phocas et le peu d'affection de ses sujets. Un impos*

DE l'kmpire romain. CHAP. XLVI. 4*1 teur, qui se disait le fils de Maurice (i) et l'héritier légitime de l'empire , suivait le camp de Chosroès , qui offrait ainsi aux provinces un prétexte de soumission ou de révolte.

Les premières lettres qu'Héraclius reçut de TOrient (2) lui apprirent la perte d'Antioche ; mais Sa conquête

. .,, , I . , de la Syrie.

cette vieille métropole , si souvent renversée par les a.d.6h. tremblemens de terre ou pillée par l'ennemi , offrit aux Persans peu de trésors à piller et de sang a répandre. Le sac de Gésarée , capitale de la Cappadoce 5 leur fut aussi facile et plus avantageux ; à mesure qu'ils s'avancèrent au-delà des remparts de la frontière, limites que jusque alors n'avait point passées la guerre , ils trouvèrent moins de résistance et le butin fut plus considérable. Une ville royale a de tout temps embelli l'agréable vallée de Damas ; son obscure félicité a jusqu'ici échappé à l'historien de

(i) Les historiens de Perse ont eux-mêmes été trompés sur ce point ; mais Théophane (p. 244) reproche à Chosroès cette supercherie et ce mensonge ; et Eutychius croit (^Jnn. , t. II, p. 211) que le fils de Maurice, qui échappa aux assassins , se fit moine sur le mont Sinaï , où il mourut.

(2) Eutycliius place toutes les pertes de l'empire sous le règne de Phocas, erreur qui sauve la gloire d'Héraclius. Il fait venir ce général , non de Carihage , mais de Salonique , avec une flotte chargée de végétaux pour Conslantinople. [Annal. , 1. 11, p. 223 , 224) Les autres chrétiens de l'Orient, Barhebraeus (a/?. Asseman., Bibl. orient.^ t. m . p. 41 2, 4^^)> E)macin ( Hist. Saracen., p. i3-iG ) , Abulpharage (^Dynast., p. 98 , 99) , sont de meilleure foi et plus exacts. Pagi indique les diverses années de la guerre-de^-Perse.

432 HISTOIRE DE LA Dî'cADENCE

l'Empire romain. Chosroès fit reposer ses troupes dans ce paradis avant de monter les collines du Liban ou d'envahir les villes de la côte de Phenicie. La De la Pa- conquête de Jérusalem ( i ) , qu'avait méditée Nushir- 614'. wan , fut exécutée par le zèle et l'avidité de son

petit-fils. L'esprit intolérant des mages demandait à grands cris la ruine de l'édifice le plus imposant du christianisme ; et Chosroès vint à bout d'enrôler pour cette sainte guerre une armée de vingt-six mille Juifs, qui suppléèrent en quelque sorte par la fureur de leur zèle au défaut de valeur et de discipline. Jérusalem fut prise d'assaut après la réduction de la Galilée et du pays qui est au-delà du Jourdain , dont la résistance semble avoir différé le sort de la capitale. Le saint Sépulcre et les belles églises d'Hélène et de Constantin furent consumés ou du moins endommagés par les flammes ; le conquérant pilla en un jour tout ce que la piété des fidèles y avait apporté durant trois siècles. On conduisit en Perse le patriarche Zacharie et la ivraie Croix ; et on impute le massacre de quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs et aux Arabes, qui augmentèrent les désordres dont fut accompagnée la marche de l'armée persanne. La charité de Jean , archevêque d'Alexandrie , que son

(i) Voyez sur la conquête de Jérusalem, événement si intéressant pour l'Église , les Annales d'Eutychius ( tom. 11 , p. 2 12-223 ) el les lamentations du moine Antiochus ( apud Baron., Annal, ecclés., A. D. 614, n"'^ 16, 26), dont cent vingt-neuf homélies subsistent encore, si toutefois on peut dire qu'elles existent , puisque personne ne les lit.

t)E l'empire romain. CHap. xlvi. 4^5 glorieux surnom ô^ Aumônier (i) distingue dans la foule des saints , accueillit les fugitifs de la Palestine: ce digne prélat rendit les revenus de son église et un trésor de trois cent mille livres sterling à leurs véritables propriétaires, c'est-a-dire aux pauvres de tous les pays et de toutes les dénominations. Mais les successeurs de Cyrus subjuguèrent TÉgypte elle-même, le seul éta^ qui , depuis le temps de Dioclétien , eût été exempt de toute guerre , soit civile, soit étrangère. Les cavaliers persans surprirent Péluse, la clef De l'Egypte. de cet impénétrable pays ; ils passèrent impunément les innombrables canaux du Delta , et reconnurent la longue vallée du Nil , depuis les pyramides de Memphis jusqu'aux frontières de l'Étbiopie. Alexandrie aurait pu recevoir des secours du côté de la mer ; mais l'archevêque et le préfet se réfugièrent dans l'île de Chypre , et Chosroès pénétra dans la seconde ville de l'empire , encore floiissante par les restes de son industrie et de son commerce. La limite de ses conquêtes du côté de l'occident fut non pas le rempart de Carthage (2) , mais les environs de Tripoli :

(1) La vie de ce digne prélat a été composée par l'évêque Léontius son contemporain. On trouve dans Baronius ( Ann. ecclés.y A. D. 6 1 o , n° I o , etc. ) , et dans Fleury ( tom. viii , p. 235, 242), des extraits suffisans de cet édifiant ouvrage.

(2) L'erreur de Baronius et de beaucoup d'autres écrivains qui ont étendu les conquêtes de Chosroès jusqu'à Cartilage au lieu de Chalcédoine , est fondée sur la ressemblance des mots grecs Kcth^yi^ovct et K«tft;)(^}^ê'ovcc, qu'on trouve dans le texte de Théopliane , etc. Ils ont été confondus quelquefois par les copistes , et d'autres fois par les critiques.

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