‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 19 sur 68 · DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI · texte numérisé non relu

DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI

royaume de Naples, étaient presque toutes soumises aux ducs lombards, princes de Be'ne'vent (i), si redoutables a la guerre , qu'ils arrêtèrent un moment le génie de Charlemagne , et si zélés pour lo progrès des lumières , qu'ils entretenaient dans leur capitale une académie de trente - deux philosophes ou grammairiens. Lorsque cet état si florissant eut été détruit et divisé , on en vit sortir les principautés rivales de Bénévent , de Salerne et de Capoue : l'ambition et la vengeance aveuglèrent les différens partis au point qu'ils appelèrent les Sarrasins , et leur héritage commun devint la proie de ces étrangers. Deux siècles de calamités accablèrent l'Italie de maux cruels et sans cesse renouvelés , que ceux qui l'opprimaient n'étaient pas en état de guérir par l'union et la tranquillité qui suivent une conquête solidement affermie. Les vaisseaux des Sarrasins sortaient souvent et presque chaque année du port de Palerme ; les chrétiens de Naples les accueillaient avec trop d'indulgence : la côte d'Afrique fournissait des armemens plus redoutables ; et les Arabes même de l'Andalousie venaient quelquefois secourir ou repousser des musulmans d'une secte opposée à la leur. Dans le cours des événemens de la terre ,

(1) Le savant Camillo Pellegrino , qui vivait à Capoue dans le dernier siècle, a jeté du jour sur l'histoire du duché de Bénévent , dans son Hisloria principuin longobardorum. Voyez les6'c/Y/7/oreideMuratori, 1. 11, part. \ , p. 22 1-345 ; et t. V, p. i59-2/,5.

lOO HISTOIRE DE LA DÉCAnENCE

les fourches Caudines se trouvèrent encore une seconde fois destinées à cacher lUie embuscade ; le sang des Africains arrosa une seconde fois les champs de Cannes , et le souverain de Rome attaqua ou de'fendit de nouveau les murs de Capoue et de Tarente. Une colonie de Sarrasins s'était formée à Bari , qui domine l'entrée du g;olfe Adriatique ; et , comme ils ravageaient , sans distinction de personnes , les terres des Grecs et des Latins , les deux empereurs irrités se réunirent pour en tirer vcq» geance. Basile, le Macédonien, le premier de sa race , et Louis , arrière - petit - fils de Gharlemagne (i), signèrent une alliance offensive, et chacune des parties fournit ce qui manquait à l'autre. L'empereur grec ne pouvait sans imprudence envoyer combattre en Italie les troupes stationnées en Asie , et les guerriers latins n'auraient pas suffi, si la marine de Byzance n'avait pas été maîtresse de l'embouchure du golfe. L'infanterie des Francs, la cavalerie et les galères des Grecs investirent la forteresse de Bari ; et l'émir arabe , après s'être défendu quatre ans , se soumit à la clémence de Louis qui Conquête Conduisait en personne les opérations du siège. L'up 871. nion des deux empereurs les avait rendus maîtres de cette place importante; mais des plaintes dictées de part et d'autre par la jalousie et l'orgueil, troublèrent bientôt leur amitié. Les Grecs s'attribuaient

(i) Voyez Constantin Porpliyrogenète , De thematibus , 1. II , c. Il, in vit, Basil. , c. 55 , p. 1 8 1 .

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le mérite de la conquête et la gloire du triomphe ; ils vantaient la grandeur de leurs forces , et tournaient en dérision l'intempérance et la paresse d'une poignée de Barbares qui servaient sous les drapeaux du prince Carlovingien. La réponse de celui-ci respire l'éloquence de l'indignation et de la vérité. <c Nous avouons la grandeur de vos préparatifs , dit l'arrière - petit - fils de Charlemagne ; vos armées étaient en effet nombreuses comme ces bataillons de sauterelles qui obscurcissent un jour d'été, battant des ailes, et, après un vol de peu d'étendue, tombent à terre , fatiguées et hors d'haleine. Semblables à ces insectes , vous êtes tombés après un faible effort; vous avez été vaincus par votre propre lâcheté ; vous avez abandonné le champ de bataille pour insulter, pour dépouiller les chrétiens de la côte d'Esclavonie , qui sont nos sujets. Le nombre de nos guerriers était peu considérable , et pourquoi ne se trouvait-il pas plus grand? parce que , lassé de vous attendre , j'avais renvoyé mon armée , en ne gardant que des soldats d'élite pour continuer le blocus de la place. Si, «en présence du danger et de la mort , ils se sont livrés aux plaisirs de leurs festins hospitaliers, ces fêtes ont-elles diminué la vigueur de leurs entreprises? Est-ce votre frugalité qui a renversé les murs de Bari ? Ces braves Francs , quoique la fatigue et la maladie leur eussent enlevé beaucoup de monde , n'ont-ils pas coupé et vaincu les trois plus puissans émirs des Sarrasins ? La défaite de ces émirs n'a-t- elle pas précipité la chute de la

\iile ? Bari est tombée ; la frayeur a saisi Tareiite ;

la Calabre sera délivrée ; et si nous sommes maîtres

de la mer, on peut arracher la Sicile des mains des

infidèles. Mon frère, ajoutait -il (et rien n'est plus

propre que ce nom de frère à blesser la vanité des

Grecs), pressez les secours maritimes que vous devez

me fournir; respectez vos alliés, et défiez-vous des

flatteurs (i). »

Nonvpiie La mort de Louis et la faiblesse de la maison Carprovince 'les ... , . , , , Grecs en lia- lovmgiennc ancantuent ces hautes espérances ; et a

90- qy| qyg Ç.Q fi^|. jgg deux nations qu'appartînt l'honneur de la réduction de Bari , les empereurs grecs , Basile et son fils Léon , en recueillirent les avantages. La Fouille et la Calabre reconnurent de gré ou de force leur souveraineté ; une ligne idéale du mont Garganus à la baie de Salerne , montre que la plus grande partie du royaume de Naples était soumise a l'empire d'Orient. Au-delà de cette ligne étaient les ducs ou les républiques d'Amalfi (2) et de Naples, qui, n'ayant jamais manqué aux devoirs de

(1) L'épître originale de l'empereur Louis 11 à l'empereur Basile , monument curieux du neuvième siècle , a été publiée pour la première fois par Baronius ( Annal, eccles. , A. D. 871 , 11"' 5J-71), d'après un manuscrit d'Erchempert , ou plutôt de l'historien anonyme de Salerne , tiré de la Bibliothèque du Vatican.

(2) Voyez une excellente dissertation De republicâ Atnalphitana , dans \ Appendi.r (p. i -/,2 ) de VHistoiia Pandec— tariini {Trajecti ad Rhenutn , 1722, in-/,°.), par Henri Brencmnnn.

lŒ l'empire romain. cii\p. lvi. io3 la vassalité , se réjouissaient du voisinage de leur légitime souverain, et Amalfi s'enrichissait du commerce qu'elle faisait avec l'Europe des productions et des ouvrages de l'Asie ; mais les princes lombards de Bénévent, de Salerne et de Capoue (i) furent détachés malgré eux des provinces latines , et violèrent souvent la promesse qu'ils avaient faite de demeurer soumis et de payer un tribut. La ville de Bari s'enrichit et s'agrandit ; elle devint la métropole du nouveau thème ou de la nouvelle province de Lombardie : l'officier , qui y commandait, obtint le titre de patrice, et ensuite le nom singulier de catapan (2), et on régla l'adminislra-

(i) Votre maître, disait Nicéphore , a donné secours et protection, /7ri/2c;y?/é«j Capuano et Beneventano , servis rneisy quos oppugnare dispono... Nova (potius nota ) res est qubd eorum patres et avi nostro imperio tributa dederunt (Luitprand , in Légat. , p. 4^4 )• I' "^ fait pas mention de Salerne ; cependant le prince changea de parti vei's la même époque , et Camillo Pellegrino {^Script, rer. ital. ,t. 11, part. 1 ,p. 285) a très-bien remarqué ce changement dans le style de la Clu'onique anonyme. Luifprand ( p. 480 ) établit , d'après les preuves tirées de l'histoire et du langage , les droits des Latins sur la Fouille et sur la Calabre.

(2) Voyez les Glossaires grecs el latins de Ducange (articles Ka']iVMa et Catapanus') et ses notes sur Y Alexiade (p. ayS). Il n'adopte pas l'idée des contemporains, qui faisaient dériver ce mot de K«7* '»■<«'' > juxta omne ; il n'y trouve qu'une corruption du latin capitaneus. Au reste , M. de Saint-Marc a observé avec raison ( Abrégé chronolog. , t. 11 , p. 924 ) , que, dans ce siècle, les capitanei n'étaient pas capitaines ,

lO/j HISTOIRE DK LA DÉCADliKCE

tion de l'Eglise et de l'e'tat de manière à les subordonner complètement au trône de Constantinople. Ces princes de l'Italie ne disputèrent la puissance que par des efforts sans vigueur et sans accord , et les Grecs repoussèrent ou de'jouèrent ceux des troupes de l'Allemagne , qui descendaient des Alpes sous le drapeau des Othon. Le premier et le plus grand de ces empereurs saxons se vit contraint d'abandonner le sie'ge de Bari ; le second, après avoir perdu les plus hardis de ses évêques et de ses barons , sortit avec honneur de la sanglante bataille de Crotone. La valeur des Sarrasins y triompha des Francs (i). Les escadres de Bvzance avaient cependant chassé ces corsaires des forteresses et des côtes de l'Italie ; mais l'intérêt l'avait emporté sur la superstition ou le ressentiment ; le calife d'Egypte avait envoyé quarante mille musulmans au secours de son allié chrétien. Les successeurs de Basile ii se laissèrent persuader qu'ils devaient la conquête de la Lombardie et la conservation de cette province à la justice

mais seulement des nobles du premier rang , les grands vavasseurs de l'Italie.

(l) Ov fio'jov ^taTcoXi/^uy oniÇiSas fliluyfuvuv ro roiis^ov v^)jyeiyt ro iBvos ( les Lombards ), «AAet >ceci uy^tvaiu x^risafcivoç , x.cct d^ocdioçuvii KXi ZÇ'J^oT'^l' f'^ittx.uç rt rois TS-^oçiÇ^ofCDiois tÇûS-

(tMù)j (pi>çoXoyiKii)»x<*Çt^ofAi)ioç [héon , Tacicq. ,c. i5,p. 74 0- La Chronique de Bénévcnt (t. ii , part, i, p. 280) donne une idée bien différente des Grecs durant les cinq ans ( A. D. 891-896) que Léou fut maître de la -ville.

DE l'empire romain, cïiap, lvi. io5 de leurs lois , aux vertus de leurs ministres , et à la reconnaissance d'un peuple qu'ils avaient délivré de l'anarchie et de l'oppression. Une suite de révoltes dut jeter un rayon de lumière dans le palais de Constantinople , et le rapide succès des aventuriers normands dissipa les illusions entretenues par la flatterie.

L'instabilité des choses humaines se faisait triste- Anecdotts. ment sentir dans le contraste qui se trouvait entre l'état de la Fouille et de la Calabre,au dixième siècle de l'ère chrétienne, et celui dont elles avaient joui du temps de Pythagore. A la plus reculée de ces deux époques, la côte de la grande Grèce (tel était alors le nom de l'Italie) était couverte de cités libres et opulentes; ces villes étaient peuplées de soldats , d'artistes et de philosophes , et les forces militaires de Tarente , de Sybaris et Crotone , n'étaient guères inférieures à celles d'un puissant royaume. Au siècle dont nous écrivons l'histoire , ces provinces étaient en proie à l'ignorance , ruinées par la tyrannie et dépeuplées par la guerre des Barbares ; et peut-être ne devons-nous pas trop sévèrement accuser d'exagération un auteur contemporain qui nous montre un vaste et fertile district dévasté, comme le fut la terre après le déluge universel (i). Dans l'histoire

(i) Calahriam adeuut , eamque inter se dwisam reperienles funditus depopulati sunt (ou depopuldrunî) ita ut déserta sit velut in diluvio. Tel est le texte deHerempert ou Ercherapert, «elon les deux éditions de Caraccioli ( Renan ital. script. ,

I06 HISTOIRE HE LA. DliCADE^'CE

des ravages exerce's par les Arabes, les Francs et les Grecs dans l'Italie me'ridionale , je choisirai deux ou trois anecdotes qui feront connaître les mœurs de

A.D. 8-3. ces peuples, i". Les Sarrasins aimaient à profaner aussi-bien qu'à piller les monastères et les e'glises. Au sie'ge de Salerne, un chef musulman avait e'tabli son lit sur la table de la communion, et toutes les nuits il immolait la virginité d'une religieuse. Tandis qu'il s'efforçait de vaincre la re'sistance que lui opposait une d'entre elles, une poutre détache'e du toit par adresse ou par accident vint tomber sur sa tête , et la mort de cet impudique musulman fut attribuée à la colère de Jésus-Christ, qui prenait enfin

AD. 874. la défense de sa fidèle épouse (i); 2°. les Sarrasins assiégeaient les villes de Bénévent et de Capoue : les Lombards, après avoir vainement demandé du secours aux successeurs de Charlemagne , implorèrent la clémence et l'appui de l'empereur grec (al Un

t. V , p. 23 ) et de Camillo Pellegrino (t. 11 , part, i , p. 246 ). Ces deux ouvrages étaient extrêmement rares à l'époque où Muratori les a réimprimés.

(i) Baronius ( Annal, eccles. , A.D. 874 j n° a ) a tiré cette histoire d'un manuscrit d'Erchempert , qui mourut à Capoue quinze années après l'événement. Mais un faux titre a trompé ce cardinal, et nous ne pouvons citer que la Chronique anonyme de Salerne {^Paralipomena ^ c. 1 10) , composée vers la fin du dixième siècle , et publiée dans le second volume de la Collection de Muratori. Fuyez les Dcsserta— lions de Camillo Pellegrino (t. 11, part, i , p. aSi-aSi, etc. ).

(2) Constantin Porphyrogenète ( in vit. Basil., c. 58 ^

PE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. lAT. I07

citoyen intrépide, qu'on descendit du haut des murs, traversa les retranchemens, fit sa commission, et tomba entre les mains des Barbares au moment où il allait rendre le courage à la ville par les bonnes nouvelles qu'il rapportait. Les ennemis lui ordonnèrent de favoriser leur entreprise en trompant ses compatriotes; des richesses et des honneurs devaient être le prix de sa fausseté'; la sincérité', au contraire, le dévouait à une mort prompte et certaine : il parut se rendre; mais dès qu'il fut à la portée du rempart, il s'écria à haute voix : « Mes amis , mes frères, ayez du courage et de la patience; continuez à tenir; votre souverain sait votre détresse , et vos hbérateurs approchent. Je sais le sort qui m'attend, et je confie ma femme et mes enfans à votre reconnaissance. » La fureur des Arabes confirma son témoignage , et ce généreux citoyen fut percé de mille coups; il mérite de vivre à jamais dans la mémoire des hommes vertueux : au reste ce même trait a été appliqué à différentes occasions, soit des temps anciens ou des temps modernes , ce qui peut jeter quelque doute sur la réalité (i); 3°. la troisième anec- A.D.930,

p. i83 ) est le premier auteur qui rapporte celte histoire. Il la place sous les règnes de Basile et de Louis 11; mais la réduction de Bénévent, par les Grecs, n'eut lieu que dans l'année 891 , après la mort de ces deux princes.

(i) Paul -diacre rapporte [De gest. Langob. , I. v , c. 7,8, p. 870 ,871, cdit Grot. ) un fait pareil arrivé en 663 , sous les murs de la même ville de Bénévent ; mais il impute aux Grecs eux-mêmes le crime que les auteurs de Byzance atlri-

loS HlSTOIRl' DE LA DECADENCE

dote pourra exciter le sourire au milieu des horreurs de la guerre. Thibaut, marquis de Camerino et de Spolette (i), soutenait les rebelles de Be'névent, et montrait dans sa conduite une cruauté tranquille , qui n'e'tait point alors incompatible avec l'he'roïsme. Les captifs de la nation ou du parti des Grecs , qui tombaient entre ses mains, perdaient les organes de la virilité ; et aggravant cet outrage par de cruelles plaisanteries, il se flattait, disait-il, qu'il pourrait présenter à l'empereur une troupe de ces eunuques qui faisaient l'ornement le plus précieux de la cour de Byzance. La garnison d'un château avait été défaite dans une sortie, et les prisonniers condamnés à la mutilation ordinaire. L'exécution fut interrompue par une femme qui se précipita comme une forcenée au milieu des bourreaux , et par ses cris força Thibaut à l'écouter : «Est-ce ainsi, magnanime héros, s'écria-t-elle , que vous déclarez la guerre aux

buent aux Sarrasins. On dit que dans la guerre de i756, M. d'Assas , officier du régiment d'Auvergne, se dévoua de la même manière. Sa conduite fut d'autant plus héroïque, que les ennemis qui l'avaient fait prisonnier ne lui demandaient que le silence ( Voltaire , siècle de Louis XF , c. 33 , t. IX, p. 173).

(1) Thibaut, que Luitprand qualifie de héros , fut, à proprement parler , duc de Spolette et marquis de Camerino , depuis l'année 926 jusqu'à l'année gSS. C'étaient les empereurs français qui avaient introduit en Italie le titre et l'emploi de marquis (commandant de la Marche ou de la fronliôre). T^oycz V Abrégé chronologique^ t. 11, p. 6/j5-732, etc.

T>F lVmpirt: romain, chap. lvi. 109 femmes, aux femmes qui ne vous ont jamais fait aucun tort, et qui n'ont d'autres armes que leur quenouille et leur fuseau ? « Thibaut ayant nié le fait , de'clara que depuis les Amazones , il n'avait pas ouï parler d'une guerre contre des femmes : « Eh quoi! reprit-elle furieuse, pouviez-vous nous attaquer d'une manière plus directe ? pouviez-vous nous blesser dans une partie plus sensible , que vous ne le faites en privant nos maris de ce que nous aimons le plus, de la source de nos plaisirs, et de l'espérance de notre postérité ? Vous avez enlevé nos troupeaux , je l'ai souffert sans murmure; mais cette fatale injure, cette perte irréparable, a lassé ma patience, et appelle sur vos têtes la justice du ciel et celle des hommes. » On applaudit à son éloquence par des éclats de rire; les sauvages Francs , inaccessibles à la pitié, furent touchés d'un désespoir raisonnable autant que plaisant , et, outre la délivrance des captifs, elle obtint la restitution de ses biens. Comme elle retournait en triomphe au château , un messager vint lui demander , au nom de Thibaut , quel châtiment il faudrait infliger à son mari, si on le reprenait les armes à la main. « Si tel est son crime et son malheur, répondit-elle sans hésiter, il a des yeux et un nez, des mains et des pieds; ces choses lui appartiennent , et il peut mériter de les perdre par ses délits; mais que mon seigneur et maître daigne épargner ce que sa petite servante ose réclamer comme sa propriété particulière et légitime (i). »

(1) Luitprand, Hixt. , 1. iv , 0. 4; dans les îierum àalic.

IIO HISTOIRE DE LA PEC4DENCE

Appari- L'établissement des Normands ù Nuples et en Si-

tion des INor- J^

mandsenita- elle ([) est un éve'ncment qui, dès son oris^ine , eut

lie. A. D. . . o 7

1016. des suites importantes pour l'Italie et l'empire d'O-

rient. Les provinces des Grecs, des Lombards et des Sarrasins divisées entre elles , étaient exposées à devenir la proie du premier qui voudrait les envahir : à cette même époque , les audacieux pirates de la Scandinavie ravageaient toutes les terres et toutes les mers de l'Europe. Après une longue suite de pillages et de meurtres , les Normands acceptèrent et occupèrent un vaste et fertile canton de la France, auquel ils donnèrent leur nom : ils quittèrent leurs dieux pour celui des chrétiens (2) ; et les ducs de

scriptores , t. i , part, i , p. ^53, l\^(\. Si l'on trouve ces détails trop libres , je m'écrierai avec le pauvre Sterne, qu'il est dur de ne pouvoir transcrire avec circonspection ce qu'un évêque a écrit sans scrupule. Eh, que serait-ce donc si j'avais traduit , ut viris certetis testiculos amputare , in quibus nostri corporis refocillaùo ^ etc. ?

(i) Les monumens qui nous restent du séjour des Normands en Italie , ont été recueillis dans le cinquième volume de Muratori; et, parmi ces monumens, il faut distinguer le poème de Guill. de la Fouille (p. il^^-i'^'^ ) , et l'histoire de Galfrldus (Geoffroy) Malaterra (p. 537-607). Ces deux auteurs étaient nés en France, mais ils écrivaient en Italie du temps des premiers conqUérans (avant l'année 11 00), et avec l'énergie des hommes libres. Il n'est pas besoin de rappeler ici les noms des compilateurs et des critiques de riiistoire d'Italie; Sigonius, Baronius , Pagi, Giannone, Muratori, Saint-Marc, etc., que j'ai toujours consultés, mais que je n'ai jamais copiés.

{jï) Quelques-uns des premiers convertis furent baptisés

DF L*EMPrRE ROMAIN. OIIAP. LVI. III

la Normandie se reconnurent vassaux des successeurs de Charlemagne et de Capet. Cette énerg^le farouche qu'ils avalent apportée des montagnes glacées de la Norwège , se polit , sans se corrompre , sous un climat plus doux; les compagnons de Rollon se mêlèrent peu à peu aux naturels du pays : ils adoptèrent les mœurs, la langue (i) et l'audace chevaleresque des Français; et, dans un siècle guerrier, les NormanJs méritèrent la palme de la valeur et des prouesses nilitaires. Parmi les superstitions alors en usage , celfes auxquelles ils se livrèrent avec le plus d'ardeur firent les pèlerinages de Rome ,

dix ou douze fois , afin ie recevoir dix ou douze fois la tunique blanche qu'il étai d'usage de donner aux néophytes. Aux funérailles de RoUct , on fit des concessions aux monastères pour le repos deson âme, et on sacrifia cent captifs ; mais, dans l'intervalle ('une ou de deux générations, le changement fut complet t général.

(i) Les Normands de Byeux , ville située sur la côte de la mer, parlaient encore a langue danoise à une époque (A. D. 940) où, à Roue , la cour et la capitale l'avaient déjà oubliée : Quern ( Rioard i ) confestim pater Baiocas mittens Botoni militiœ sucetirinclpi nutriendum tradidit , ut /èi LiNGUA eruditus \ik.^\cksuis e-zterisque hominibus sciret aperte dure responsa (Wibelm Gemeticensis, De ducibus Normannis ,1, m , c. 8 , p 623 , édit. de Cambden) ; Selden ( Opéra , t. 11 , p. i64'-i656 ) a donné un échantillon delà langue naturelle et faorite de Guillaume-le- Conquérant ( A. D. io35 ) , échaniUon qui se trouve aujourd'hui trop vieux et trop obscur , léme pour les antiquaires et les gens de loi.

de l'Italie et de la Terre- Sainte. Cette active dévotion augmentait , par l'exercice , les forces de leur âme et de leur corps ; le danger leur servit d'aiguillon , et les plaisirs de la nouveauté' étaient leur récompense ; l'étonnement , la crédulité et l'espérance , embellissaient à leurs yeux la scène du monde. Ils se liguaient pour leur défense mutuelle , et les voleurs des Alpes , qu'attirait l'habit d'un pèlerin , étaient châtiés souvent par le bras d'un guerrier. Dans un de ces pieux vo/^ages à la caverne du Garganus , montagne de la Poulie, sanctifiée par une apparition de l'archange saint Michel (i ) , ils fiirent accostés par un étrang<r en habit grec , et qui se découvrit bientôt à e^x pour un rebelle fugitif et ennemi mortel de lempire de Byzance. Son nom était Melo , noble de >ari : après une révolte dans laquelle il avait choué , il s'était vu forcé de fuir et de cherchei à son pays d'autres alliés et d'autres vengeurs. I3 maintien audacieux des Normands ranima son «poir et détermina sa confiance (2) : ils écoutèrentses plaintes et surtout

(1) Voyez Léandre Alberti ( Dtcrizione cVltalia , p. 260 ) et Baronius ( A. D. h^ ■> n° 4^)^' l'archange se trouvait avoir hérité du temple de l'oracle comme on peut le présumer de la caverne de Calchas, l'acien diseur de bonne aventure (Strabon, Geogr. , 1. vi ,p435, 436 ) , les catholiques dans celte occasion avaient surpssé les Grecs par l'élégance de leur superstition.

(2) Les Normands étaient déj connus en Italie pour leur valeur; quelques années aupaavant, cinquante de leurs

TE l'empire romain, ciiap. lvi. ii3 ses promesses. Les richesses qu'il leur offrit en perspective de'montraient la justice de sa cause , et la terre fertile, qu'opprimaient des tyrans efféminés , leur parut l'héritage de la valeur. De retour dans la Normandie, ils y répandirent le goût des expéditions lointaines, et une troupe d'aventuriers, peu nombreuse, mais intrépide, s'unit volontairement pour la délivrance de la Fouille. Ils traversèrent les Alpes séparément et cachés sous des habits de pèlerins; ils trouvèrent aux environs de Rome, Melo, qui fournit des armes et des chevaux aux plus pauvres , et les mena aux combats sans perdre de temps. Leur bravoure triompha dans la première action ; mais accablés dans la seconde par les Grecs supérieurs en nombre et bien pourvois de machines de guerre , ils firent leur retraite avec indignation et sans tourner le dos à l'ennemi. L'infortuné Melo employa le reste de sa vie à solliciter les secours de la cour d'Allemagne : les Normands , engagés dans sa cause , exclus de la terre qui leur avait été promise, errèrent parmi les collines et les vallées de l'Italie ,

chevaliers se trouvant réunis à Salerne au moment où une petite flotte de Sarrasins venait insulter cette ville , demandèrent à Guaimar m , alors prince de Salerne, des armes et des chevaux, se firent ouvrir les portes de la ville , chargèrent les Sarrasins et les renversèrent. Guaimar voulut en vain les retenir à son service ; mais il leur fit promeUre qu'ils engageraient d'autres braves de leur nation à venir combattre les infidèles ( Hist. des républ. ital. , t. i , p 263 ),

( Noie de l'Éditeur.) Xf. 8

Il4 IIJSTOIIU DE LA HLCzVDENCE

et furent réduits à conquérir, à la pointe de l'épée , leur subsistance journalière. Cette redoutable épée servit tour à tour aux princes de Capoue, de Bénévent, de Salerne et de Naples , dans les querelles qui s'élevaient entre eux ; la valeur et la discipline des Normands déterminaient la victoire en faveur du parti qu'ils adoptaient, et ils avaient soin de maintenir réquili])re des pouvoirs, de peur que la prépondérance de l'un des états ne rendît leurs secours moins importans, et leurs services moins utiles. Ils occupèrent d'abord un camp fortifié , situé au milieu des marais de la Campanie; mais la libéralité du duc de Naples leur procura bientôt un établissement plus commode et plus solide. Il bâtit pour eux , à Fondation huit milles de sa résidence , la ville d'Averse qu'il fit D. 1029. fortifier pour lui servir de boulevard contre Capoue. Il leur accorda la jouissance du blé et des fruits, des prairies et des bois de ce fertile canton (i). La

(i) Ce récit n'est pas exact. Après la retraite de l'empereur Henri 11 , les Normands , réunis sous les ordres de Rainolfe, s'étaient emparés d'Averse, alors petit château du duché de Naples. Il n'y avait que peu d'années qu'ils en étaient maîtres, lorsque Pandolphe iv, prince de Capoue , trouva moyen de s'emparer par surpi ise de Naples. Sergius, maître des soldais et chef de cette république , sortit , avec les principaux citoyens , d'une vilie où il ne voyait pas sans horreur s'établir une domination étrangère ; il se retira dans Averse'-, et, lorsque avec l'aide des Grecs et celle des citoyens fidèles à leur patrie , il eut rassemblé assez d'argent pour satisfaire l'avidité des aventuriers normands, il vint à leur tête

DE r/EMPfRE r.OMAlîV. CÏIAP. LVI. n5

nouvelle de leurs succès y amenait chaque année de nouvelles troupes de pèlerins et de soldats , les pauvres y étaient conduits par la nécessité , les riclics par l'espérance ; et tout ce qu'il y avait en Normandie de g-énéreux et d'actif soupirait après la fortune et la gloire. La ville indépendante d'Averse offrait un asile aux habitans de la province environnante, qui se trouvaient hors de la protection des lois, à quiconque était parvenu à se soustraire a l'injustice ou à la justice de ses supérieurs ; et ces réfugiés adoptaient bientôt les mœurs et la langue de la colonie gauloise. Le comte Rainolfe fut ie premier chef des Normands , et on sait que , dans l'origine de la société, le premier rang est la récompense et la preuve du mérite supérieur (i).

Depuis la conquête de la Sicile par les Arabes , les ^^^ Nor-

atlaquer la garnison du prince de Capoue ; il la batlit et renlra dans Naples. Ce fut alors qu'il confirma aux Normands la possession d'Averse et de son territoire, qu'il l'erigea en comté et qu'il en investit Rainolfe (Hist. des répuhl. ital. , t. 1 , p. 267 ). ( Note de l'Éditeur. )

(i) Voyez le premier livre de Guiil. de la Pouilie. Ce qu'il dit convient à tous les essaims de Barbares et de flibustiers :

Si vicinorum qiiis pernitiostjs ad illos Coiifugiebat , eitin ffracanler siiscipiebnnt, Moribus et Unguâ quoscunque -venire -vïdebant , Informant propria ; gens efjiciatnr ut iina.

Et ailleurs, en parlant des aventuriers normands :

Pars parât , exigiue Tel opes aderant quia nuUce . Pars quia de inagnis majora siibire volebant.

Il6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

mands ser- empereurs grecs s'étaient occupés sans cesse des

Vent en Si- , , 111

ciic. A. D. moyens de rentrer dans cette belle provuice ; mais l'éloignement et la mer opposèrent des obstacles invincil)les à leurs efforts les plus vigoureux. Des expéditions dispendieuses , après quelques lueurs de succès , finissaient par ajouter de nouvelles pages de calamités et d'humiliations aux annales deByzancej une seule de ces expéditions lui coûta vingt mille de ses meilleurs soldats, et les musulmans victorieux se raillèrent d'une nation qui donnait à des eunuques, non-seulement la garde de ses femmes, mais aussi le commandement de ses guerriers (i). Après un règne de deux siècles, les Sarrasins se perdirent par leurs divisions (2). L'émir refusa de reconnaître l'autorité du roi de Tunis ; le peuple se souleva contre l'émir; les chefs envahirent les villes : le dernier des rebelles gouvernait à son gré son village ou son château , et le plus faible de deux frères qui se faisaient la guerre implora le secours des chrétiens. Partout où se trouvait le danger, les Normands étaient prompts à accourir et à se rendre utiles. Arduin , agent et interprète des Grecs, enrôla cinq cents chevaliers ou guerriers à cheval sous le drapeau de Maniacès, gouverneur de la Lombardie. Lorsqu'ils

(i) Luitprand, in Légations, p. 486. Pagi a jeté du jour sur cet événement , d'après l'histoire manuscrite du diacre Léon (t. IV , A. D.965, n'« 17-19)-

(9.) Voyez la Chronique arabe de la Sicile , op, Muratori, Script, rer. ital. , t. i , p. a5'3.

DE LlîMPIRE ROMAIN. CHAP. LVÏ. I 1 7

débarquèrent en Sicile , les deux frères étaient réconcilie's ; l'union de la Sicile et de l'Afrique se trouvait re'lablie, et des troupes g^ardaient le bord de la mer; les Normands menaient l'avant-garde, et les Arabes de Messine sentirent la valeur d'un ennemi dont ils n'avaient pas encore éprouvé les coups. Dans une seconde action , l'émir de Syracuse fut désarçonné et transpercé par Guillaume de Hauteville, surnommé Bras-de-Fer. Dans une troisième bataille, ses intrépides soldats mirent en déroute une armée de soixante mille Sarrasins , et ne laissèrent aux Grecs d'autre faligue que celle de poursuivre les troupes vaincues : brillante victoire ,mais dont il faut dire que la plume de l'historien partage le mérite avec la lance des Normands ; il est sûr néanmoins qu'ils contribuèrent essentiellement aux succès de Maniacès, qui soumit à l'empereur treize cités et la plus grande partie de la Sicile. Il souilla sa gloire militaire par son ingratitude et sa tyrannie; il oublia, dans le partage du butin , le mérite de ses braves auxiliaires : leur avarice et leur orgueil furent également révoltés de ce traitement injurieux. Ils se plaignirent par la bouche de leur interprète : on dédaigna leurs plaintes , et on fustigea l'interprète : les souffrances seules de cette fustigation lui étaient personnelles; l'outrage regardait ceux dont il avait exprimé les sentimens; c'était à eux à le venger. Cependant ils dissimulèrent jusqu'à ce que, soit du consentement des Grecs , soit en s'échappant , ils eussent trouvé moyeu de repasser sur le continent

Il8 HISTOfRK DE LA DÉCADENCE

de l'Italie : les Normands d'Averse partagèrent leur Lenr con- colère , et la province de la Fouille ( i ) fut envahie ,

onêtP de la i i i • v i

Poniiic.A.D. comme le gage de la dette, vingt ans après leur première émigration ; leur armée n'e'tait encore compose'e que de sept cents cavaliers et cinq cents fantassins , et les troupes de Byzance , lorsqu'on eut rappelé en Italie les légions qui avaient fait la guerre de Sicile, se montaient, dit-on, à soixante mille hommes (2). Un héraut leur proposa le choix du combat ou de la retraite: « Le combat», s'écrièrent d'une voix tous les Normands, et un de leurs plus robustes guerriers renversa d'un coup de poing le cheval du messager des Grecs. On renvoya ce messager avec un autre cheval : les généraux byzantins eurent soin de cacher l'insulte aux troupes de r«rfTipire;mais deux batailles qui se suivirent de près leur firent connaître d'une plus terrible manière la force et labravoure des Normands. Les Asiatiques s'enfuirent dans les plaines de Cannes devant les aventuriers de la France; le duc de Lombardie tomba au pouvoir des vain-

[i).Fojez Geoffroy Mala terra, qui raconte la guerre de Sicile et la conquête de la Pouille (l. i , c, 7 , 8, 9-19 ). Cedreaus(tom. II , p. 74 1-743 , 755 , 756) et Zoiiare (tona. 11, p. 2!Ï7 , 2^8) décrivent les mêmes cvéuemens ; et les Grecs étaient si a<;coutumés aux humiliations, que leur narration est assez impartiale.

(2) Cedrcuus spécifie le ruyfcec de VObsequiuiny Phrygia) et le fii^os des Thracésiens {Lydia) ; 7}ojez Constantin ( De Thematibus , i , 3 , 4 ) avec la Carte de Dt^lislu } ; et il nomme ensuite les Pisidiens et les Lycaoniens avec Its/oederati.

DE l'empire R0MAI]V. CHAP. LYI. I iq

queiirs. Les habitons de la Fouille se soumirent à une nouvelle domination , et l'empereur grec ne sauva de ce naufrage que les quatre places deBarl, dOtrante, de Brindes et de Tarente. C'est de cette e'poque que date l'empire des Normands en Italie, qui éclipsa bientôt la naissante colonie d'Averse. Le peuple élut douze comtes (i); làge, la naissance et le mérite déterminèrent les suffrages. Les contributions des districts qui leur étaient appropriés servaient à leur usage particulier , et chacun des comtes éleva au milieu de ses terres une forteresse qui commandait à ses vassaux. La ville de Melphi , leur résidence commune , placée au centre de la province , devint la métropole et la citadelle de l'état ; chacun des dpijwc comtes y occupait une maison et un quartier séparés, et ce sénat militaire réglait les

(i) Omnes conveniiint et bis sex nobiliores

Quos gemis et gravitas moriun decorabat et eetas , Elegere duces. Provectis ad comitatum His alii parent. Comitatiis nomen honoris, Quo donantur erat. Hi totas undique terras Divisére sibi.ni sors inimica repugnet , Singulu proponunt loca quœ contingere sorte Cuique ducis debe/it , et quelque tributa locorum.

Et après avoir parlé de Melphi , Guillaume de la Pouille ajoute :

Pro numéro comitum bis sex statnére plateas Atque dornus comitum todidem fabricantur in iirbe.

Léon d'Ostie ( 1. il , c. 67 ) nous apprend de quelle manière furent partagées les villes de la Pouille j mais ce détail m'a paru inutile.

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