DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. I
la pauvreté et la solitude (i) ; mais Palerme a conservé son riche diadème , et ses triples murs contiennent une multitude de chrétiens et de Sarrasins remplis d'ardeur. Si les deux nations , songeant à leur sûreté commune , s'unissent sous un même roi , elles pourront se précipiter sur les Barbares avec des forces invincibles; mais si les musulmans, fatigués d'une longue suite d'injustices, se retiraient et arboraient l'étendard de la révolte ; s'ils s'emparaient des châteaux des montagnes et de la côte de la mer, les malheureux chrétiens , exposés à une double attaque, et placés comme entre l'enclume et le marteau , seraient obligés de se résignera une servitude inévitable (2). » Il ne faut pas oublier d'observer qu'un prêtre met ici son pays au-dessus de sa reli-
(i) Vires non suppetunl , et conatus tiios tam inopia civium , quam paucitas bellalorum elidunt.
(2) At vero , quia difficile est christianos in tanto reruin turbine , sublato régis timoré Saracenos non opprimere , si Saraceni injuriis fatigali ab cis cœperint dissidere, et castella forte maritima vel montanas munitiones occupaverint ; ut hinc curn Theutonicis surnmâ inrtute pugnanduin , illinc Saracenis crebris insultibus occurrendurn , quid putas acturi sunt siculi inler has depressi angustias , et velut inter mal— leum et incudem inuUo cum discrimine constituti? Hoc utique agent quod poterunt , ut se Barbaris miserabili conditione dedentes,in eorum se conférant potestatem. O utinam pleins et procerum , christianorum et Saracenoriun vota conveniant , ut , regem sibi concorditer eligentes , Barbaros lotis viribus , toto conanime , totisque desideriis proturbare contendant. Les Noruiands et les Siciliens paraissent confondus.
igS HISTOIRE DE LA rÉCADENCE
gion , et que les musulmans, dont il désire l'alliance, étaient encore nombreux et puissans en Sicile. Conquête Falcando vit s'accomplir la première partie de ses
dn royaume , , • 1 " j' • t c" T
de la Sicile espcrances , ou du moins de ses désirs. Les Siciliens reur iTemi donnèrent le sceptre , d'une voix unanime , à Tan- Ii A^' ^ crède , petit-fils du premier roi, dont la naissance était illég-itime, mais dont les vertus civiles et militaires brillaient d'un éclat sans tache. Il passa les quatre années de son règ-ne sur la frontière de la Fouille, où il arrêta l'armée ennemie, et remit aux Allemands une captive du sang royal , Constance elle-même, sans lui faire éprouver aucun mauvais traitement, et sans exiger de rançon ; ce qui passait peut-être la mesure de générosité permise par la politique et par la prudence. Après la mort de Tancrède, sa femme et son fils, en bas âge , tombèrent du trône sans résistance. Henri marcha en vainqueur de Capoue à Païenne. Ses victoires détruisirent l'équilibre de l'Italie; et si les papes et les cités libres avaient connu leurs véritables intérêts, ils auraient réuni tous les moyens de la terre et du ciel pour empêcher la dangereuse réunion du royaume de Sicile à l'empire d'Allemagne ; mais cette finesse du Vatican , qu'on a louée ou accusée si souvent , fut , en cette occasion, ou aveugle, ou inactive; et s'il était vrai que Célestin m eût enlevé d'un coup de pied la couronne impériale de dessus la tête de Henri m, prosterné devant lui (i), cet acte d'un orgueil im-
(ï) Le témoignage d'un Anglais, de Roger de Hoveden
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puissant n'aurait pu avoir d'autre effet que de de'gager l'empereur de toute reconnaissance et d'en faire un ennemi. Les Génois , qui avaient un établissement en Sicile, où ils faisaient un commerce avantageux, prêtèrent l'oreille aux propositions de Henri , appuyées de la promesse d'une reconnaissance sans bornes , et de celle d'un prompt départ (i). Les vaisseaux des Génois commandaient le détroit de Messine ; ils ouvrirent à l'empereur le port de Palerme : le premier acte de son administration fut d'abolir les privilèges et de saisir la propriété de ces allies imprudens. La discorde des chrétiens et des musulmans trompa le dernier vœu qu'avait formé Falcando : ils se battirent au sein de la capitale ; il périt plusieurs milliers des disciples de Mahomet ; mais ceux qui échappèrent à la mort se retranchèrent dans les montagnes , et troublèrent pendant plus de trente années la paix de l'île. Frédéric ii transplanta soixante mille Sarrasins à Nocera , canton de la Fouille. Ce prince et son fils Mainfroy employèrent , dans leurs guerres contre l'Eglise romaine , le honteux secours des ennemis du Christ; et cette colonie de musulmans garda
( p. 689), est de peu de poids contre le silence des auteurs allemands et italiens ( Muratori, ^«/za// d'JtaL,t. x, p. i56). Les prêtres et les pèlerins qui revenaient de Rome faisaient des contes sans nombre sur la toute -puissance du saint père.
(1) Ego enim in eo cum Teittonicis w ancre non debeo. (Caffari, Annales genuenses , in Muiatori, Script, rer. ital, , t. VI, p. 367, 368.)
sa religion et ses mœurs, au milieu de l'Italie, jusqu'à la fin du treizième siècle , qu'elle fut détruite par le zèle et la vengeance de la maison d'Anjou (i). La cruauté et l'avarice de l'empereur excédèrent tous les maux qu'avait prédits Falcando, Il viola les tombeaux des rois ; son avidité rechercha les trésors secrets du palais de Palerme et de tout le royaume : outre les perles et les diamans , faciles à emporter , cent soixante chevaux furent chargés de l'or et de l'argent de la Sicile (2). Le jeune roi , sa mère et ses sœurs, les nobles des deux sexes, furent emprisonnés séparément dans les forteresses des Alpes ; et , au plus léger trait de rébellion , on tranchait les jours des
(i) Voyez sur les Sarrasins de Sicile et de Nocera les Annales de Muratori ( t. x , p. 149 > €t A. D. ^220-\^/^'J ) , Giannone (t. 11 , p. 385 ) ; et pai'mi les originaux rapportés dans la collection de Muratori , Richard de Saint-Germain (t. VII, p. 996), Matteo Spinelli de Giovenazzo (t. vu, p. 1 064 ) , Nicolas de Jamsilla ( t. x , p. 494 ), et Matteo Villanl ( t. XIV, 1. VII , p. I o3 ). Le dernier laisse entrevoir que Charles 11 , de la maison d'Anjou , employa l'artifice plutôt que la violence , pour réduire les Sarrasins de Nocera.
(2) Muratori rapporte le passage d'Arnaud de Lubeck (1. IV, c. 20) : Repéra thesauros ahsconditos , et ornnem lapidum pretiosorum et gemmarum gloriam , tta ut oneratis 160 sommariis , gloriose ad terrain suam redierit. Roger de Hoveden , qui parle de la violation des tombeaux et des cadavres des rois, évalue la dépouille de Salerne à deux cent mille onces d'or (p. 746 ). Dans ces occasions, je suis presque tenté de m'écrier avec la jeune écouteuse de La Fontaine : « Je voudrais bien avoir ce qui manque. «