HISTOIRE DE LA DlicâDENCE
lui remit, à son départ, des lettres de créance dans lesquelles il peignait les maux des chrétiens. A peine l'ermite avait pris terre à Bari , qu'il courut, sans perdre un instant , se jeter aux pieds du pontife romain. La petite taille de Pierre et son maintien ignoble n'étaient pas propres à en imposer; mais il avait l'œil vif et perçant , et possédait cette véhémence d'élocution qui entraîne presque toujours la persuasion (i). Né d'une famille de gentilshommes (car il faut maintenant nous servir de l'idiome moderne) , il servit d'abord sous les comtes de Boulogne , seigneurs de son voisinage et les héros de la première croisade ; mais il se dégoûta bientôt des armes et du monde ; et si , comme on l'a dit , sa femme , bien que noble , se trouvait être vieille et laide , on conçoit qu'il put , sans beaucoup de répugnance , la quitter pour se retirer dans un couvent, et peu de temps après dans un ermitage. La pénitence austère qu'il s'imposa dans cette solitude, affaiblit son corps et échauffa son imagination. Tout ce qu'il désirait, il le croyait ; et tout ce qu'il croyait , ses songes et ses révélations lui en présentaient la réalité. Pierre l'ermite revint de Jérusalem complètement fanatique ;
(i ) Guillaume de Tyr ( 1. i , c. 1 1 , p. 687 , 638 ) représente ainsi l'ermite : Pusillus, personna conleniptibilis ^ vivacis ingenii , et oculuin. hahens perspicacern graturnque, et sponte Jliiens ei non deerat eloquium. {Voy. Albert d'Aix , p. i85; Guibert 5 p. 482 ; AnneComnùne,i/z^/ea:. , 1. x,p. 284» etc., et les Noies de Ducaiige , p. 349-)
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mais comme il se rendait remarquable par l'excès d'une folie alors en vogue, le pape Urbain ii le reçut comme un prophète, applaudit à son glorieux dessein, promit de l'appuyer dans un concile général , et l'encouragea à proclamer la délivrance de la Terre- Sainte. Soutenu de l'approbation du pontife , le zélé missionnaire traversa les provinces d'Italie et de France avec autant de succès que de rapidité. Il observait la diète la plus austère; ses prières étaient longues et ferventes , et il distribuait d\me main les aumônes qu'il recevait de l'autre. La tctc chauve et les pieds nus , son corps maigre enveloppé d'une robe grossière , Pierre portait et présentait aux passans un pesant crucifix; la foule qui l'écoutait respectait jusqu'à l'âne sur lequel l'ermite était monté comme le serviteur de l'homme de Dieu ; il prêchait dans les églises , dans les rues et sur les grands chemins l'innombrable multitude qui se pressait autour de lui, et se présentait, avec une assurance égale ,dansles palais et dans les chaumières. Sa voix véhémente entraînait rapidement le peuple , et tout était peuplealors: Pierre les appelait dévotement aux armes et au repentir. Lorsqu'il peignait les souffrances des habitans et des pèlerins de la Palestine , la compassion passait dans tous les cœurs; et elle se changeait en indignation quand il sommait les guerriers du siècle de défendre leurs frères et de délivrer leur Sauveiu'. Compensant le défaut d'art et d'éloquence par des soupirs , des larmes et des élans de ferveur , Pierre suppléait aussi à la faiblesse de ses argumens par de bruyans et fré-