G HISTOIRE DE LA DECADENCE
qUens appels au Christ , à la Vierge sa mère , aux saints et à tous les anges du paradis , avec lesquels il avait familièrement conversé. Les orateurs les plus parfaits de la Grèce auraient pu porter envie aux succès de son éloquence ; l'enthousiasme grossier qui Venllammait se communiqua rapidement, et la chrétienté attendit avec impatience le concile et les décrets du souverain pontife.
Urbain II Le courageux Gréj?oire 11 avait formé le projet
dans le con- ,, ,, ii » • i
ciie de Piai- d armer 1 Europe contre I Asie ; ses lettres peignent »oQ5?Mar.s. encorc l'ardeur de son zèle et de son ambition. Des deux côtés des Alpes, cinquante mille catholiques s'étaient enrôlés sous les did peaux de saint Pierre ( i ) ; et son dessein de marcher a leur tête contre les sectaires impies de Mahomet , a été révélé par son successeur. Mais le reproche 01 la gloire d'exécuter cette sainte entreprise , bien que non pas en personne , était réservé à Urbain i^ (2), le pfus fidèle des disciples de Grégoire. Urbain entreprit la conquête de l'Orient tandis que Guibert de Ravenne possédait et fortifiait la plus grande partie de Rome, et lui disputait le titre de pape et les honneurs du ponti-
( I ) Ultra quinquaginta milUa , si nie possunt in e.rpeditione pro duce et pontifice hahere , armatâ manu volant in inimicos Dei insurgen- et ad sepulchrutn Dornini ipso 'htcente pervcnire. ( Grégoire yii , epist. 2 ;, 3 1 , t. xii , p. 'h'i'i , Concil.)
(2) Voyez les Vies originales d'Urbain 11 , par Pandolphe, Pisan, et par Bernard Guido , dans Muratori, Reruni itaL script., t. III, part, i , p. 302, 353.
T>E 1,'emptre romain, chap. lviii. 267 ficat. Il tenta de reunir les puissances de l'Occident dans une circonstance où les princes étaient se'parés de l'Église , et les peuples de leurs princes, par l'excommunication que ses prédécesseurs et lui-même avaient fulminée contre l'empereur et contre le roi de France. Philippe i^"^, roi de France, supportait patiemment des censures qu'il s'était attirées par le scandale de sa conduite et de son mariage adultère. Henri iv d'Allemagne soutenait le droit d'investitures , la prérogative de confirmer les élections des évêques par la crosse et l'anneau. Mais en Italie, le parti de l'empereur était écrasé par les armes des Normands et de la comtesse Mathllde ; et cette longue querelle venait d'être envenimée par la révolte de son fils Conrad et l'ignominie de son épouse (i ) , qui révéla , dans les conciles de Constance et de Plaisance , les nombreuses prostitutions auxquelles clic avait été exposée par un mari peu soigneux de l'honneur de sa femme et du sien propre (2). L'opinion
(i) Elle est connue sous les noms de Praxes , Eupraecia , Eufrasia et Adelaïs ; elle était fille d'un prince russe , et \euve d'un margrave de Brandebourg. (Struv., Corp. Hist, gertnan. p. 340.)
(2) Henricus odio eam cœpit habere : ideo incarceravil earn , et concessit ut plerique vim ei inferrent ; iino filium hortans ut eam subagitaret ( Dodechin , Continuât. Marian. Scot., apud Baron., A. D. logS, ïi°4)) et dans le concile de Constance , elle est représentée par Bertholde , reruni inspector : quce se tantas et tant inauditas fornicationutn spurciùas , et à tamis passant fuisse conquesta est , etc. ; el
'i6S iTTSToinr nr la dlc\dexce
générale était si favorable à la cause d'Urbain , son influence était si puissante , que le concile qu'il rassembla à Plaisance (i) fut composé de deux cents évêques d'Italie, de France, de Bourgogne, de Souabe et de Bavière. Quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques se rendirent à cette importante assemblée ; et comme la plus spacieuse cathédrale n'aurait pas suffi pour les contenir , les séances , qui durèrent sept jours , se tinrent dans une plaine voisine de la ville. Les ambassadeurs d'Alexis Comnène , empereur grec, vinrent y exposer les malheurs de leur souverain et le danger de Constantinople , qui n'était plus séparée que par un bras de mer étroit des Turcs, les ennemis implacables de tout ce qui portait le nom de chrétiens. Ils flattèrent adroitement, dans leur supplique , la vanité des princes latins , et leur représentèrent que la prudence et la religion les invitaient
ensuite à Plaisance ; salis misericorditer susccpit , eo qubd ipsain tantas spurcitias non tam comrnisisse quam invitam perluUsse pro certo cognoverit papa cuin sancta synodo. {y4p. Baron. , A. D. logS, n"* 4 ■> 1094 -, 3.) Bizarre sujet des infaillibles décisions d'un pape et d'un concile. Ces abominations répugnent à tous les sentimens de la nature humaine, que ne peut altérer une dispute concernant la mitre et l'anneau. Il paraît cependant que cette malheureuse femme se laissa persuader par les prêtres de raconter ou de signer quelques anecdotes également honteuses pour elle et pour son mari.
( • ) ^oyez le Récit et les Actes du synode de Plaisance , Concil. , t. XII, p. 821 , etc.
DE l'oipire romain, ciîap. Lviir. 269 à repousser les Barbares sur les confins de l'Asie avant qu'Us s'avançassent dans le cœur de l'Europe. Au récit de la triste et périlleuse situation des chrétiens de rOrient , toute l'assemblée fondit en larmes ; les plus ardens déclarèrent qu'ils étaient prêts à marcher , et les envoyés d'Alexis emportèrent en partant l'assurance d'un secours prompt et puissant. Le projet de délivrer Gonstantinople n'était qu'une partie du projet plus vaste formé pour la délivrance de Jérusalem; mais le prudent Urbain en remit la décision finale à un second synode qu'il proposa d'assembler dans une ville de France durant l'automne de la même année. Ce court délai tendait à augmenter l'enthousiasme ; et d'ailleurs le pontife fondait son plus ferme espoir sur une nation de soldats (i) , fière de la supériorité de son nom et ambitieuse d'imiter son héros Gharlemagne (2) , à qui le roman populaire de Turpin (3)
(1) Guibert, né en France , fait lui-même l'éloge de la valeur et de la piété de sa nation , qui prêcha la croisade et en donna l'exemple : Gens nobilis ^ prudens, hellicosay clapsiiis et nitida..,. Quos en'un Britones , Anglos , Ligures , si bonis eos moribus videamus , non illico Fraucos homines appellemus7 {^^, 478 ). Il assure cependant que la vivacité des Français dégénère en pétulance avec les étrangers (p. 4^3), et en vaines rodomontades (p. bo'i.).
(2) Per viam quavi jamduduin Carolns magnus niirificiis rcx Francorum aptari fecit usque C, P. {Gcsta Franc. , p. i ; Robert Mo nach., Hist. Hicros., 1. i , p. 33, etc.)
(3) Jean Tilpin ou ïurpin fut archevêque de Reims , A. D. 773. Postérieurement à l'auncc 1000 , un moine des
avait attribué la conquête de Jérusalem et de la Terre- Sainte. Uii motif d'affection ou de vanité détermina peut-être le choix d'Urbain , anciennement moine de Cluni , et né à Châtillon-sur-Marne , dans la province de Champagne ; il était le premier Français qui eût occupé le trône pontifical : il avait illustré sa famille et son pays, et il n'existe peut - être pas un plaisir plus doux que de reparaître , dans tout l'éclat d'une haute dignité, sur le théâtre où notre jeunesse se passa dans l'obscurité et dans les travaux. Concile de Ce pcut être d'abord un sujet d'étonnement de
Clermonf. A. . , .„ -m i i -i-i
D. 100 ). No- voir le pontire romam élever au cœur de la rrance vem ic. 1^ tribunal d'où il lançait ses anathèmes contre le souverain de cette contrée; mais la surprise cessera dès qu'on se sera fait une juste idée d'un roi de France du onzième siècle (1). Philippe 1" était petit-fils de Hugues Capet , le fondateur de la famille régnante , qui , dans le déclin de la postérité de
frontières de France et d'Espagne composa ce roman sous le nom du prélat ; et tel était alors l'opinion du mérite ecclésiastique , que Turpin se peint lui-mcrae dans cet ouvrage comme un prélat qui aime le vin et les combats. Cependant le pape Caliste 11 (A. D. 11 22) reconnut ce livre apocryphe pour authentique , et l'abbé Suger l'a cité respectueusement dans les grandes Chroniques de saint Denis. (Fabric. , BibVolli. latin, medii œvi , édit. Mansi , t. iv, p. 161 ).
(1) Voyez V/î'tût fie la France , par le comte de Boulainvilliers , t. 1 , p. 180, 182 , et le second volume des Observations sur rilistoire de France , par l'abbé de Mably.
I)E L liMPIRE ROMAIN. CIIAP. LVilI. 2'jt
Charlemagne, avait ajouté le titre de roi à ses états héréditaires de Paris et d'Orléans. La juridiction et le revenu de ce petit état lui appartenaient en propre; mais dans tout le reste de la France, Hugues et ses premiers descendans n'étaient que les seigneurs suzerains d'environ soixante ducs ou comtes héréditaires et indépendans (i), dédaignant les assemhlées légales , et aussi peu soumis aux lois qu'au monarque , vengé à son tour de leur insubordination par l'indocilité de la noblesse inférieure. A Clermont dans les terres du comte d'Auvergne (2) , le pape pouvait braver impunément le ressentiment de Philippe, et le concile qu'il y assembla ne fut ni moins nombreux ni moins respectable que celui de Plaisance (3). Outre sa côur et le collège de cardinaux romains , le pape y réunit treize archevêques et deux cent vjngt-cinq évêques : on y comptait
(1) Dans les provinces du sud de la Loire, les premiers Capétiens jouissaient à peine de la suprématie féodale ; de lous côtés la Normandie , la Bretagne , l'Aquitaine, la Bourgogne , la Lorraine et la Flandre resserraient les limites de la France proprement dite. Voyez Ad. Valois , Notitia Galliarum.
(2) Ces comtes , issus d'une branche cadette des ducs d'Aquitaine, furent à la -fin dépouillés de la plus grande partie de leurs domaines par Philippe-Auguste. Les évêques de Clermont devinrent insensiblement princes de la ville. ^Mélanges tirés d'une grande Bibliot., t. xxxvi , p. 28b , etc.)
(3) Voyez les Actes du concile de Clermont, Concil. , t. XII , p. 829, etc.
272 HISTOIRE DE LA DÉCA-DENCF,
quatre cents pre'lats mitres ; les saints et les docteurs les plus renommes du siècle vinrent éclairer les pères de l'Église , et les aider de leurs conseils ; une foule de seigneurs puissans et de vaillans chevaliers accourut de tous les royaumes voisins au concile (i), et en attendit impatiemment les décrets. Telle était l'ardeur du zèle et de la curiosité , que des milliers d'étrangers , ne trouvant plus à se loger dans la ville , campèrent dans la plaine au milieu du mois de novembre. Huit jours de séances produisirent quelques canons édifians ou utiles pour la réforme des mœurs. On pronouça une censure sévère contre la licence des guerres entre particuliers : on confirma la trêve de Dieu (2) , ou la suspension de toute hostilité durant quatre jours 'de la semaine. L'Eglise se déclara la protectrice des prêtres et des femmes , qu'elle prit sous sa sauvegarde , et cette protection s'étendit durant trois ans aux laboureurs et aux marchands, victimes impuissantes des vexations militaires; mais une loi, quelque respectable que soit
(i) Conjluxerunt ad conclliuin e multis regionihus ^ viri patentes et honortiti , innuincii quanwis c'u7gido laicalis inilitiœ sitperbl (Baldric , témoin oculaire , p. 86-88 ; Robert Monach. , p. 3i , 82 ; Guill. deTyr, 1 , i/|-i5,p. 639-641 ; Guibert , p. 478-480 ; Foulcher de Chartres , p. 882 ).
(2) La trêve de Dieu ( Trei'a ou Treuga Dei) fut d'abord inventée en Aquitaine, A. D. 1082, blâmée par quelques évéques comme une occasion de parjure, et rejetée par les Normands comme contraire à leurs privilèges, [fojez Ducange , Gloss. lut. , t. vi , 682-685.)
r»E LEMPIRfe ROM.Vt^. CHÀP. LVIH. 'i.'j'%
l'tiutorité dont elle émane , ne parvient pas à changer en un instant le caractère d'une génération , et Ton sait beaucoup moins de gré à Urbain de ses efforts pour apaiser les querelles des particuliers, lorsqu'on songe que le but de ces efforts était de se faciliter les moyens de répandre les flammes de la guerre depuis les bords de l'Atlantique jusqu'aux rives de l'Eu phrate. Depuis la tenue du synode de Plaisance, le bruit de ce grand projet s'était répandu chez toutes les nations. Les ecclésiastiques qui en revenaient avaient prêché , dans tous les diocèses , le mérite et la gloire attachés à la délivrance de la Terre-Sainte, et le pontife , du haut de la chaire qu'on lui avait élevée dans le marché de Clermont , n'eut à persuader que des auditeurs bien préparés et pressés de le croire. Ses argumens étaient clairs, son exhortation véhémente, et le succès immanquable. Des milliers tle voix, réunies en une seule, interrompirent l'orateur et s'écrièrent bruyamnîent , dans le grossier langage du temps : « D;eLi le veut. Dieu le veut (ly !
(l) Deus vitlll Deus vultl était racilamation du cierge qui enlendait le latin (Robert Monach, 1. i,]>. Sa). Les laïques qui parlaient le patois /?/-o('e«ça/ ou limousin la corrompaient et criaient : Deus lo volt ou Die el vottlVoyçL Chron. Casincnse , 1. iv, c. 1 1 , p. 497 ? in Muratori, Snipt. rcrutn ital. , t. iv, et Ducange, Diss. xi , p. ^07 , sur .loinville , et G/o.y.r. lat. , t. ti, p. 690. Il produit dans sa préface un cchanlillon très-difficile du dialecte du Rouergne( A.D, 1 100), ce qni approche fort du temps et du lieu où se tint le concile de Clermont (p. i5, 16).
xr. 1 8