‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 49 sur 68 · HISTOIRE 1)F LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE 1)F LA DÉCADENCE

la multiplicilë des remèdes. Dans l'Eglise primitive, l'expiaiion se préparait par une conff-s.sion publique et volontaire. Dans le moyen âge , les cvêtjues et les prêtres interrogèrent le criminel , le forcèrent à un compte sévère de sa pensée , de ses paroles et de ses actions, et lui prescrivirent les conditions qui devaient obtenir la miséricorde divine; mais, comme la tyrannie et l'indulgence pouvaient abuser alternativement de ce pouvoir arbitraire , on composa une règle de discipline pour servir d'instruction et de guide aux juges spirituels. Les Grecs furent les premiers inventeurs de cette législation; l'Église latine traduisit ou imita leurs préceptes de pénitence (i); et du temps de Cliarlemagne le clergé de chaque diocèse avait un code qu'il cachait prudemment aux yeux du vulgaire. Dans cette estimation dangereuse des offenses et des punitions, la pénétration et l'expérience des moines prévoyaient tous les cas et toutes les différences. Il se trouvait dans leur liste des pé« elles que n'eût pas soupçonnés l'innocence, et d'autres

amplement la pénitence et les indulgences du moyen âge , avec cette différence que le docte Italien peint avec modéralion, et peut-être trop faiblement, les abus de la superstition , et que le ministre hollandais les exagère avec amer— lume,

(l) Schmidt {Hist. des Allemands ^ t. 11, p. 211-220, 462-462) donne un extrait du code pénitonticl de Rhegino dans le neuvième siècle , et de Burchard dans le dixième. Il se commit à Worms cinquante-cinq meurtres daus la même année.

DE l'empire romain. Chap. lviii. 281 auxquels la raison ne peut ajouter foi. Les crimes plus ordinaires de fornication, d'adultère, de parjure et de sacrilège , de rapine et de meurtre , s'expiaient par une pe'nitence que l'on prolongeait relativement aux circonstances , depuis quarante jours jusqu'à sept ans. Durant ce cours de mortifications salutaires , un régime de prières et de jeûnes rétablissait la santé de l'âme et obtenait l'absolution du criminel. Le de'sordre de ses vêtemens annonçait ses remords et sa douleur ; il s'abstenait de toutes les affaires et de tous les plaisirs de la socie'te': mais l'exe'cution rigoureuse de ces institutions aurait fait un désert du palais , du camp et de la ville; les Barbares de l'Occident ne manquaient ni de confiance ni de docilité, mais la nature se révoltait souvent contre les principes , et le magistrat tâchait en vain d'appuyer la juridiction ecclésiastique. Il était, à la vérité, impossible d'accomplir littéralement les pénitences. Le crime d'adultère se multipliait par le renouvellement journalier des faiblesses, et celui d'homicide pouvait comprendre le massacre d'un peuple entier; chaque action faisait un compte séparé ; et dans ces temps de vice et d'anarchie , le pécheur le moins coupable pouvait aisément contracter une dette de trois cents ans. On suppléait à son insolvabilité par une commutationou indulgence; ving-t-six soUdi (i) d'argent, environ quatre livres

(i) On peut prouver clairement que jusqu'au douzième siècle le .vo//(^//w d'argent ou schelling valait douze deniers ou sous, et que vingt .w/^V// valaient le poids d'un livre d'ar-

Sterling , acquittaient la pénitence d'une année pour riiomme riche , et trois solidi ou neuf schellings rendaient le môme service à l'indigent. Ces aumônes furent bientôt employées aux usages de l'Église, qui tira de la rémission des péchés une source inépuisable de richesses et de puissance. Une dette de trois cents ans , environ douze cents livres sterling , aurait ruiné la fortune la plus brillante ; on suppléa au défaut d'or et d'argent par l'aliénation des terres ; Pépin et Charlemagne déclarent formellement que leurs immenses donations ont pour but la gué?ison de leur âme. C'est une maxime de la loi civile, que quiconque ne peut payer de sa bourse doit payer de son corps ; et les moines adoptèrent la pratique de la flagellation, équivalent douloureux mais économique. D'après une estimation arbitraire ,on évalua l'année de pénitence à trois mille coups de discipline (i) ; et telles étaient la patience et l'activité du fameux ermite saint Dominique-l'Encuirassé (2) , qu'en six jours il acquittait

gent, environ une livre sterling. La monnaie d'Angleterre se trouve réduite à un tiers de sa valeur primitive , et celle de France à un cinquième,

(i) A chaque centaine de coups, le pénitent se sanctifiait en récitant un psaume; et tout le ps.iuiier, avec l'accompagnement de quinze mille coups d'étrivière, acquittait cinq années de pénitence canonique.

(2) La Vie et les exploits de saint Dominique-l'Enctiirassé ont été rapportés par Pierre Damien , son admirateur et son ami. Voyez Fleury ( Hist. eccle's. , t. xni , p. g6-io4). Baronius (A. D. io56, n^. 7) observe, d'après Damien,

DE l'impire romain, chap. lvtii. a 83 la dette d'un siècle entier par une fustigation de trois cent mille coups. Un grand nombre de penitens des deux sexes imita son exemple. Et comme il était permis de transporter à un autre le mérite de sa flagellation, un champion vigoureux pouvait expier sur son dos les péchés de tous ses bienfaiteurs (i). Ces compensations de la bourse et de la personne introduisirent, dans le onzième siècle, un genre de satisfaction plus honorable. Les prédécesseurs d'Urbain II avaient accordé des indulgences à ceux qui prenaient les armes contre les Sarrasins de l'Afrique et de l'Espagne; ce pontife , dans le concile de Clermont, accorda une indulgence plénière à tous ceux qui s'enrôleraient sous les étendards de la croix. Il leur donna l'absolution de tous leurs péchés, et un acquit général de tout ce qui pouvait rester dû des pénitences canoniques (2). La froide philosophie de

combien ce mode d'expiation (P«/g-atom^e««^) était en vogue même parmi les femmes de qualité [sublimis generii).

(1) A un quart de réal , ou même un demi-réal par coup, Sancho Pança n'était pas si cher et peut-être pas plus fripon... Je me rappelle avoir trouvé dans les Voyages d'Italie du père Labat (t. vu, p. 16-29) un tableau frappant de la dextérité d'un de ces artistes.

(2) Quicumque pro solâ devotione , non pro honoris vel pecunice adoptione^ ad liberandam ecclesiarn Dei Jérusalem profectus fuerit , iter iliud pro omni pœnitcntid reputetur, [Canon., Concile de Clermont , n, p. 829). Guibert l'appelle novurn salutis gcnus (p. 471 ), et il traite ce sujet presque en philosophe.

notre siècle ne concevra pas la vive impression que produisit cette promesse sur des âmes criminelles et fanatiques. A la voix de leur pasteur , les brigands , les meurtriers , les incendiaires accouraient par milliers , pour racheter leur âme , en transportant chez les infidèles les fureurs qu'ils avaient exercées dans leur patrie. Les coupables , de tous les rangs et de toutes les espèces , adoptèrent avidement ce nouveau moyen d'expiation. Nul n'e'tait pur, nul ne pouvait se croire exempt de pe'ché ni de pénitence ; et ceux qui avaient le moins à redouter de la justice de Dieu ou de l'Eglise , n'en avaient que plus de droit d'attendre, dans ce monde et dans l'autre , la récompense de leur pieux courage. Le clergé latin n'hésita point à promettre la couronne du martyre (1) à ceux qui succomberaient dans cette sainte expédition; et ceux qui survivraient à laconquête de la Terre-Sainte, devaient attendre sans impatience le prix toujours croissant qui leur était réservé dans le ciel. Ils offraient leur sang au fils de Dieu qui s'était immolé pour leur salut; ils prenaient la croix et entraient avec confiance dans la voie du Seigneur ; sa providence devait veiller sur eux , et peut - être sa puissance devait - elle leur aplanir visiblement et

(1 ) Telles étaient du moins la confiance des Croisés el l'o- })inion unanime des historiens. (^Espiit des Croisades , l. m , p. 477 ) ; mais selon la théologie orthodoxe, les prières pour Je repos de leurs âmes semblent incompatibles avec les mérites du martyre.

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miraculeusement tous les obstacles. La nuée et la colonne de Jehova avaient marché devant les Israélites jusque dans la lene promise ; les chrétiens ne pouvaient-ils pas espérer, à plus juste titre, que les rivières s'ouvriraient à leur passage, que les murs des plus fortes villes tomberaient au son de leurs trompettes , et que le soleil arrêterait son cours pour leur laisser le temps nécessaire à la destruction des infidèles ?

Parmi les chefs et les soldats qui couraient au Saint- Motif»

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Sépulcre , j oserai arhrmer qu il n y en avait pas un mondains. qui ne fût animé par l'esprit d'enthousiasme , par la confiance du mérite de l'entreprise , par l'espoir de la récompense et de la protection divine. Mais je suis également persuadé que, pour le plus grand nombre, ces motifs n'étaient pas les seuls ; que, pour quelquesuns même, ils ne formaient pas les principaux mobiles de l'entreprise. L'influence ou l'abus de la religion arrêtent difficilement le torrent des mœurs nationales , mais lorsqu'ils veulent en hâter le cours, leur impulsion devient irrésistible. Les papes et les synodes tonnaient en vain contre les guerres des particuliers , les tournois sangians , les amours licencieuses et les duels judiciaires; ils ont réussi plus aisément à exciter parmi les Grecs des disputes métaphysiques, à attirer dans les cloîtres les victimes du despotisme etde l'anarchie, à sanctifier la patience (les lâches et des esclaves , ou depuis , à s'attribuer le mérite de rhumanité et de la bienveillance qu'on remarque parmi les chrétiens modernes. Le mouve-

ment et la guerre e'taient les passions che'ries des Francs ou Latins ; on leur ordonnait de s'y livrer par esprit de pe'nitence ; de se transporter dans des pays e'ioignés, et de tirer leur e'pe'e contre les peuples de l'Orient ; le succès , ou même l'entreprise , devait immortaliser les noms des he'ros de la croix , et la pie'té la plus pure pouvait ne pas être insensible à cette brillante perspective de gloire militaire. Dans leurs petites guerres européennes , ils versaient le sang de leurs amis ou de leurs compatriotes pour acquérir peut-être un village ou un château; ils devaient donc marcher avec joie contre les nations étrangères , ennemis dévioués à leurs armes ; déjà ils saisissaient en imagination les riches couronnes de l'Asie , et les succès des Normands , dans la Fouille et dans la Sicile, semblaient promettre un trône au plus obscur des aventuriers. Le pays des chrétiens, dans ces temps de barbarie, le cédait à celui des Mahométans pour le climat et pour la culture ; les avantages que la nature et l'art prodiguaient à l'Asie avaient été considérablement exagérés par le zèle ou l'enthousiasme des pèlerins , et par l'idée qu'en donnaient à l'Europe les produits d'un commerce dans l'enfance; la crédulité du vulgaire de toutes les classes se prêtait au récit de toutes les merveilles de cette terre arrosée par des sources de miel et des ruisseaux de lait , remplie de mines d'or et de diamans , couverte de palais de marbre et de jaspe , ombragée de bosquets odoriférans de cinnamomum et d'encens. Chacjue guerrier comptait sur son épée pour acquérir , dans ce para-

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dis terrestre , un riche et honorable établissement auquel il ne donnait de bornes que celles de ses désirs (r). liCurs vassaux et leurs soldats s'en rapportaient de leur fortune à Dieu et à leur maître. La dépouille d'un émir turc suffisait pour enrichir jusqu'au dernier soldat de l'armée , et la saveur des vins de la Grèce , la beauté des femmes grecques excitaient , dans l'imagination des champions de la croix, des mouvemens plus conformes à leur nature qu'à leur profession (2). L'amour de la liberté animait les victimes de la tyrannie féodale et ecclésiastique. En prenant la croix , les bourgeois et les paysans attachés à la servitude de la glèbe , pouvaient échapper au pouvoir d'un maître orgueilleux ,et se transplanter avec leur famille dans une terre de liberté. Le moine pouvait se soustraue à la discipline de son couvent ; le débiteur suspendre les arrérages de l'usure

(i) Les aventuriers écrivaient des lettres dans lesquelles ils confirmaient toutes ces belles espérances , ad animandos qui in Franciâ residerant. Hugues de Reileste se vantait d'avoir pour sa part une abbaye et dix châteaux, dont le revenu se montait à dix mille marcs , et prétendait que la conquête d'Alep lui vaudrait encore cent châteaux. (Guibert, p. 554, 5B5.) %

(a) Dans sa lettre, vraie ou fausse, adressée au comte de Flandre . Alexis mêle au danger de l'Eglise et aux reliques de saints, Yamor auri et argenti et pulcherrimarum fœniinarurn voluptas (p. 47^) : comme si, dit Guibert en colère, les femmes de la Grèce étaient plus belles que celle» de I3 France !

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et la poursuite de ses cre'anclers ; les brigands et les malfaiteurs de toutes les sortes e'iiidaient les cliàtimens de leurs crimes et bravaient les lois avec impunité (i).

Influence Ccs motifs étaient puissans et en grand nombre ;

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mais après avon^ calcule leur mtluence sur chaque individu en particulier, il faut y ajouter Tautorité indéfinie et toujours croissante de l'exemjile et de la mode. Les premiers prosélytes devinrent les plus zélés et les plus utiles missionnaires de la croix, ils prêchaient à leurs amis et à leurs compatriotes l'obligation , le mérite et la récompense de la sainte expédition, et les auditeurs les moins disposés se trouvaient insensiblement entraînés parle tourbillon de l'autorité ou de la persuasion. Une jeunesse guerrière s'enflammait au moindre reproche ou soupçon de lâcheté ; l'occasion de visiter le Saint - Sépulcre sous la protection d'une armée formidable, séduisait les vieillards et les infirmes , les femmes et les enfans , qui consultaient plus leur zèle que leurs forces ; et ceux qui, la veille, avaient traité leurs compagnons d'insensés, adoptaient le lendemain avec ardeur la même folie. L'ignorance, qui exagérait les avantages de l'entreprise, en diminuait aussi les dangers. Depuis la conquête des Turcs, les |lèlerinages étaient

(i) 7"oycz les privilèges des Criicesignati , dispenses de dettes, d'usure, d'injures, de justice séculière, etc. Ils étaient sous la sauvegarde perpétuelle du pape (Ducange, t. II, p. G5i , Gôa).

T>E l'empirk romain, chap. lvitt. 289 interrompus ; les chefs eux-mêmes n'avaient que des notions imparfaites sur la longueur de la route et la situation des ennemis ; et telle était la stupidité des gens du peuple ,qu'à la première ville ouau|)remier château au-delà des limites qui leur étaient connues, ils étaient tentés de demander si ce n'était pas Jérusalem , le terme de leur voyage et l'objet de leurs travaux. Cependant les plus prudens d'entre les croisés, peu sûrs d'être nourris par une pluie de cailles ou de manne céleste , eurent soin de se pourvoir de ces métaux précieux admis en tout pays à représenter les conmiodités de la vie ; et pour avoir de quoi soutenir, selon leur rang , les dépenses de la route , les princes engagèrent leurs domaines ou même leurs provinces. Les nobles vendirent leurs terres et leuiv» châteaux, les paysans leur bétail et leurs instrumens de labourage : la foule et l'empressement des vendeurs faisaient baisser le prix des propriétés , tandis que les besoins et l'impatience des acheteurs donnaient aux armes et aux chevaux une valeur exo: bilante. Ceux qui demeuraient et possédaient quelque argent avec le bon sens nécessaire pour le mettre à profit, s'enrichirent de l'épidémie générale (1) ;

(i) Guibert (p. 481) fait un tableau frappant de celte impulsion générale. 11 était du petit nombre de ceux de ses contemporains quiétaient capables d'examiner et d'apprécier de sang-froid la scène extraordinaire qui se passait sous ses yeux. L't/it itaque videre tnirocuiutn cnro ovines einere , Clique vili vencltie , etc.

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les souverains acquirent à bon marche' les domaines de leurs vassaux , et les acquéreurs ecclésiastiques firent entrer en paiement l'assurance Je leurs prières. Quelques croises ze'les imprimèrent sur leur peau la croix que les autres ne portaient que sur leur habit ; ils se servaient d'un fer chaud ou d'une liqueur corrosive qui rendait la marque indélébile ; et un moine rusé, en montrant cette croix gravée miraculeusement sur sa poitrine , obtint la vénération du peuple et les plus riches bénéfices de la Palestine (i). Départ Le concllc de Clermont avait fixé le départ des croicroises. A u. ^cs au I 5 aout ; mais ce terme rut anticipe par la roule io,)U. Mars, Juipatiente des plébéiens indigens ;je raconterai succinctement leurs souffrances et leurs fureurs avant de commencer le récit de l'entreprise plus sérieuse et plus heureuse de leurs chefs. Dès le commencement du printemps , plus de soixante mille per-sonnes des deux sexes et des dernières classes du peuple vinrent, des confins de la France et de la Lor-raine , se réunir autour du premier mission naire de la croisade , et le presser , par leurs cris et leui^s irnportunités, de les conduire au Saint -Sépulcre. Pierre , devenu général sans en avoir les talens oir l'autorité , conduisit ou suivit ses aidens prosélytes le long des bords du Rhin et du Danube. Leur nombi^e et leurs besoins les forcèrent bientôt à se séparer. Gauthier, sans rwofr ^

(1) On trouve ( Esprit des Croisades , t. m , p. 1G9, elc.) quelques parlicularilcs sur ces stigmates , tirôes d'auteurs que je n'ai point vus.

HK L EMPIRE ROiMATiV. CIIAP. LVIII. 20 1

lieutenant de rermite et soldat courageux quoique indigent, commanda l'avant - garde des croisés. On peut se faire une idc'e de celle populace , en observant qu'on n'y comptait qu'environ huit cavaliers pour quinze mille piétons. Godescal , autre moine fanatique dont les sermons avaient entraîné quinze à vingt mille paysans des villages d'Allemagne , suivit de près l'exemple et les traces de Pierre l'ermite ; et ceux-ci furent encore bientôt suivis de deux cent mille aventuriers, le plus stupide et le plus grossier rebut du peuple , qui mêlaient aux pratiques de piété toute la licence du brigandage, de l'ivrognerie et de la prostitution. Quelques comtes ou gentilshommes, à la tête de trois mille chevaux , suivaient les moiivemens de cette multitude pour partager son butin^ Mais leurs véritables chefs (pourra-t-on croire à cet excès de démence ? ) étaient une oie et une chèvre qu'ils portaient à la tête de la troupe , et auxquelles ces dignes chrétiens attribuaient une inspiration divine (i). Ce fut contre les Juifs , les meurtriers de Jésus - Christ , que s'exercèrent les premiers et les

(i) Fuit et aliucl scelus detestabUe in hdc congregatione pedestMj^popuU stulti et vesanœ Icntatis anserem quemdam divino spirilu asserchant afjlaluni , et capellam non minus eodern repletani ; et hos sibi duces secundœ vice fecerant , elc. (Albert d'Aix ,1. i , c. 3i , p. 169 ). Si ces paysans eussent fondé un empire, ils auraient pu introduire, comme en l^gyp'^6» ^6 culte des animaux , que la philosophie de leurs desccndans aurait recouvert de quelque allégorie subtile et spécieuse.

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moins difficiles exploits de cette bande de fanatiques et de celles qui la suivirent. Les riches et nombreuses colonies établies dans les villes commerçantes du Rhin et de la Moselle , y jouissaient , sous la protection de l'empereur el des évêques , du libre exercice de leur religion (i). A Verdun, Trêves, Mayence, Spire et Worms , plusieurs milliers de ces infortunés furent pilk's et massacre's (2) -, depuis la persécution d'Adrien , ils n'en avaient pas souffert d'aussi sanglante, La fermeté des évêques en sauva quelques-uns qui feignirent passagèrement d'embrasser la religion chrétienne ; mais les Juifs les plus opiniâtres opposèrent le fiuiatlsme au fanatisme ; ils barricadèrent leurs maisons et trompèrent la rage ou du moins l'avarice de leurs implacables ennemis, en se précipitant dans le fleuve ou dans les flammes avec leurs familles et leurs richesses.

(1) Benjamin de Tudèle décrit la situation des Juifs , ses confrères, établis STirles bords du Rliin depuis Cologne; ils étaient riches, généreux , instruits , bienfaisans , et attendaient avec impallence l'arrivée du Messie {J 'ojages , t. 1 , p. 243-245 , par Baralier). En soixante-dix ans (il écrivait vers l'année 1170) ils s'étaient rétablis de leur pQ||^ et de leur massacre.

(2) Le pillage et le massacre des Juifs renouvelés à chaqi:e Croisade sont racontés comme des choses indifférentes. Il est vrai que saint Bernard [épùrc 363, t. 1 , p. Sag) avertit les Francs orientaux que , non surit Judœi penequendi ^ non sunt trucidandi. Mais uu moine, son rival , préciiait une doctrine opposée.

T>E l'f.MPFRV: POMAIN. CTIAP. IVIIT. Q^S

Entre les confins de l'Autriche et la capitale de Leur des-

. , , trnction en

l'empire d'Orient , les croises eurent a traverser un Hongrie et intervalle de six cents milles dans les déserts «au- ^^"^ ^^yg/* vaf^es de la Hongrie et de la Bulgarie (i). Le sol en est fertile et entrecoupé de rivières; mais on n'y rencontrait alors que des marais et ces vastes forêts dont l'étendue ne connaît plus de bornes dès que riiomnie cesse d'exercer sur la terre son impérieuse industrie. Les deux nations avaient reçu les principes du christianisme ; les Hongrois obéissaient à un prince né parmi eux, et les Bulgares étaient gouvernés par un lieutenant de l'empereur grec; mais leur caractère féroce se réveillait au plus léger prétexte de mécontentement , et les brigandages des croisés leur en fournirent de légitimes. L'agriculture devait être languissanle et mal dirigée chez un peuple ignorant, dont les villes , construites en bois et en roseaux , étaient abandonnées l'été pour les tentes, habitations des pâtres et des chasseurs. Les pèlerins demandèrent avec arrogance quelques provisions, s'en .saisirent de force , les consommèrent avec voracité, et se livrèrent, dès la première querelle , à la vengeance et a l'indignation. Mais leur ignorance générale du pays , de la guerre et de la discipline , les exposait k donner dans toutes les embûches. Le préfet de Bulgarie avait sous ses ordres des troupes

(i) Voyez la Description contemporaine de la Hongrie dans Otlion de Freysingen, 1. ii , c. 3i ; dans Muratori , Script, rcrurn ital.^ l. vj , p. 6G.5 , 000.

294 HISTOIRE DE LA nÊCADENCE

régulières , et au premier bruit de la trompette guerrière , la huitième ou la dixième partie des Hongrois courait aux armes et formait un corps Je cavalerie formidable ; ils dressèrent des pièges à ces pieux brigands et exercèrent contre eux une vengeance sanglante et implacable (i). Environ un tiers de cette multitude se sauva, nue et dépouillée , dans la Thrace, et Pierre Termite fut de ce nombre. L'empereur, qui respectait les motifs du voyage des Latins et desirait leurs secours , les fit conduire par une route sûre et facile jusqu'à Gonstantinople , et leur conseilla d'attendre l'arrivée de leurs compatriotes. Le souvenir de leurs fautes et de leurs pertes les contint jusqu'au moment où , ranimes par l'accueil hospitalier des Grecs , ils sentirent se rallumer leur cupidité : elle n'épargna point leur bienfaiteur ; les jardins , les palais et les églises furent également l'objet de leurs dévastations. Alexis, craignant pour sa propre sûreté , sut les engager à passer sur la rive asiatique du Bosphore ; mais leur aveugle impétuosité leur fit bientôt abandonner le poste in-

(i) Les anciens Hongrois, sans en excepter Turolzius, sont mal informes de la première croisade , qu'ils réduisent à un seul passage. Katona est réduit comme nous à citer les écrivains français ; mais il comj)are avec connaissance du local la géographie ancienne à la moderne. Ante portain Cyperon est Sopron ou Poson. Mullevilla Zemlim , Fluviux AJaroe , la Save ; Linlax ^ Leiili ; Mesehrocke ou Merseburg^ Ouar ou Moson; Tollemburg , Prague, De regibus Hiingar.^ t. III , p. >9-53.

DE l'eI\T1MRF. IîOMAIN^. CIIAP. LVflT. SqS

(îique par l'empereur, et se précipiter, tête baissée , contre les Turcs qui occupaient la route de Jérusalem. L'ermite, honteux de. son personnage , sV'tait retire' de leur camp à Constantinople ; et Gauthier, son lieutenant, qui méritait de commander de meilleures troupes , essaya sans succès d'introduire un peu d'ordre et de discipline parmi ces sauvages. Ils se se'parèrent pour piller, et tombèrent sans peine dans les pie'ges que leur avait pre'parés le sultan. Soliman avait fait adroitement courir le bruit que ceux des croisés qui marchaient en avant s'étaient emparés de sa capitale; ]es autres se précipitèrent dans la plaine de Nicée pour joindre leurs compagnons et partager les dépouilles. Ils y furent accablés par les flèches des Turcs; des monceaux d'ossemens informèrent ceux qui les suivirent du lieu de leur défaite (]), et trois cent mille des premiers croisés s'étaient ensevelis dans l'Asie , avant d'avoir enlevé une seule ville aux infidèles, avant que les chefs et les nobles de leur pays eussent achevé les préparatifs de leur entreprise (2).

(i) Anne Comnène (^Alexias,\. x, p. 287) décrit cette csav x.tXaytç comme une montagne v^yiXov *ui /3«9af xui tcXccIoç a^ioXoya)']ût.']ov ; les Francs s'en servirent eux-mêmes au siège de Nicée pour construire un mur.

(2) Je représenterai ici dans un court tableau les renvois particuliers aux grands événemens de la première croisade.

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