‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 5 sur 68 · HISTOIRE T)T. LA. DECADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE T)T. LA. DECADENCE

impose comme une loi rigoureuse; les mœurs des prctrcs latins étaient plus corrompues ; et les e'vêques de l'Orient auraient pu passer pour les successeurs des apôtres si on les eût comparés à ces prélats puissans qui maniaient tour a tour la crosse , le sceptre et l'épéc. Trois routes ont pu amener les pauliciens en Europe. Il y a lieu de croire qu'après la conversion de la Hongrie, les pèlerins qui se rendaient de cette contrée à Jérusalem pouvaient suivre sans danger le cours du Danube ; qu'en allant et a leur retour ils passaient à Philippopolis , et que des sectaires cachant leur nom et leur croyance , accompagnèrent les caravanes françaises et allemandes, et entrèrent avec elles dans leur patrie. Venise étendait son commerce et sa domination sur toute la côte de la mer Adriatique ; et cette république hospitalière accueillait les étrangers de tous les climats et de toutes les religions. Les pauliciens , enrôlés sous les drapeaux de l'empire de Byzance, furent souvent transportés dans les provinces que l'empereur possédait en Italie et en Sicile; en temps de paix et durant la guerre , ils conversaient librement avec les étrangers et les naturels du pays, et leurs opinions se répandirent en silence à Rome, à Milan et dans les royaumes situés au-delà des Alpes (i). On décou-

(i) Muratori ( Jnfiq, liai, medii œvi , t. v , Dissert. 60 , p. 8 1-1 52) et Mosheim ( p. 879 -382, 419-423 ) discutent fort en détail ce qui a rapport à rétablissement des Pauliciens en Italie et en France, Mais ces deux auteurs ont né-

DT. l'eMPTI^F. rOMATTf. CTIAP. TTV. 2J

\rit bientôt que des milliers de catholiques des deux sexes et de tous les rangs avaient embrasse le manichéisme; les flammes qui consumèrent douze chanoines d'Orléans, furent le premier acte de la persécution. Les Bulgares (i), dont le nom si innocent dans son origine est devenu si odieux dans ses applications, se répandirent sur toute la surface de FEurope. Unis dans leur haine commune pour l'idolâtrie et pour Rome, ils obéissaient à une sorte de gouvernement épiscopal ou presbytérien ; des nuances plus ou moins fortes de théologie scolastiquc distinguaient les difft'rentes sectes; mais en général, toutes admettaient les deux principes , méprisaient l'ancien Testament , et niaient l'existence réelle du

gligé un passage curieux de Guillaume de la Fouille , qui les montre d'une manière très-claire dans une bataille entre les Grecs et les Normands. A. D. 1040 ÇinMnratori , Script, rei'uin italic. j t. v , p. 2 56 ) :

Cutn Grœc'ts aderant , quidam, quos pessimus error ,

Fecerat aineiiles et ab ipso nomeii habebant. '

Mais il connaît si peu leur doctrine , qu'il en fait une espèce de sabellianisnie ou de patripassianisme.

( i) Le nom de Bti/gari , B — ulgres , B — ugres , désignait un peuple ; les Français en ont fait un terme de reproche , qu'ils ont appliqué tour à tour aux usuriei's et à ceux qui se livrent au péché contre nature. Ou a donné celui de Paterini ou PateUni à l'hypocrite qui a une langue flatteuse et emmiellée , tel que le principal personnage de la farce originale et plaisante de l'avocat Patelin (Ducange, Gloss. latin, rnedii et injimi œvi). Les manichéens étaientaussi nommés Cathari ou les Purs , par corruption Gazari , etc.

corps de Jésus-Christ sur la croix et dans l'Eucharistie. De l'aveu de leurs ennemis, le culte des Bul- P^ares e'tait simple, et on ne pouvait rien reprocher à leurs mœurs : leur modèle de perfection était si élevé, que chacune de leurs congrégations , dont le nombre augmentait chaque jour, se divisait en deux classes, ceux qui pratiquaient cette perfection et l'eisécniion ccux qui sc bornaient à y aspirer. Les pauliciens A. D. 1200, Vivaient surtout jete de prorondes racmes dans le ^^'^' territoire des Albigeois (i) , situé dans les provinces

méridionales de la France ; et sur les bords du Rhône se renouvelèrent, au treizième siècle, ces alternatives de persécution et de vengeance qu'avaient offertes les environs de l'Euphrate. Frédéric ii fît revivre les lois des empereurs d'Orient, Les barons et les villes du Languedoc retracèrent les insurgens de Téphrice ; la gloire sanguinaire du pape Innocent m surpassa celle de Théodora même. Ce fut en cruauté seulement que les soldats de cette impératrice purent égaler les héros des croisades; la cruauté de ces prêtres fut passée de bien loin par les fondateurs de l'inquisition (2), établissement plus

(i) Mosheim (p. 477-4.81 ) donne une idée juste, quoique générale, des lois portées à l'égard des Albigeois, de la croisade publiée contre eux, et de la persécution qu'ils ont essuyée. On en trouve les détails dans les historiens ecclésiastiques anciens et modernes , catholiques et protestans ; et Fleury est le plus impartial et le plus modéré de tous les auteurs.

(2) Les Actes ( Lil^er sentenliarum ) de l'Inquisition de

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propre à confirmer qu'à réfuter ropinion d'un mauvais principe. Poursuivies par le fer et la flamme , les assemblées publiques des pauliciens et des Albigeois cessèrent entièrement , et les restes sanglans du parti furent réduits à prendre la fuite, à se cacher ou à se couvrir du masque de la foi catholique. Mais l'invincible esprit de la secte demeura dans l'Occident. H se perpétua dans l'état, dans l'Égalise et même dans les cloîtres , une succession secrète des disciples de saint Paul , qui protestaient contre la tyrannie de Rome , prenaient la Bible pour la règle de leur foi, et avaient débarrassé leur symbole de toutes les visions de la théologie des gnostiques. Les efforts de Wiclef en Angleterre, de Huss dans la Bohême , furent prématurés et infructueux ; mais les noms de Zwingle, de Luther et de Calvin sont prononcés avec la reconnaissance due aux libérateurs des nations.

Le philosophe qui calcule le degré de leur mé- Catactèies rite et la valeur de la réforme opérée par leurs tra- réfô'i'me * * vaux , demandera prudemment de quels articles de foi supérieurs ou contraires à la raison ils ont affranchi les chrétiens , car cet affranchissement est

Toulouse (A. D. i3o7-i323) ont été publiés par Limborch (Amsterdam 1692) , précédés d'une histoire de l'Inquisition en général. Ils méritaient un éditeur plus savant et plus crilique. Comme il ne faut calomnier ni Satan ni le saint-office, j'observerai que, sur une liste de criminels de dix -neuf pages in-folio , quinze liommes et quatre femmes seulement Juronf livrés au bras séculier.

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sans nul doute un avantage dès qu'il est compatible avec la vérité et la piété. Après une discussion impartiale, on est plus surpris de la timidité des réformateurs que scandalisé de leur liberté (i). Ainsi que les Juifs, ils adoptaient tous les livres des Hébreux avec toutes leurs merveilles, depuis le jardin d'Éden jusqu'aux visions du prophète Daniel ; ils se crurent obligés, ainsi que les catholiques, de justifier contre les Juifs labolition d'une loi émanée de Dieu. Les réformateurs étaient d'une orthodoxie rigoureuse sur les grands mystères de la Trinité et de l'Incarnation ; ils adoptaient sans contestation la doctrine des quatre ou des six premiers conciles , et selon le symbole de saint Athanase, ils prononçaient la damnation éternelle de tous ceux qui ne se conformaient pas au symbole de l Eglise catholique. Le dogme de la transsubstantiation , ou changement invisible du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ, peut difficilement soutenir les attaques du raisonnement et de la plaisanterie; mais au lieu de consulter le témoignage de leurs sens , de la vue, du toucher et du goût , les premiers protestans s'embarrassèrent dans leurs propres scrupules, et se laissèrent imposer par les paroles que proféra Jésus

(i) Moshelm expose dans la seconde partie de son histoire générale , les opinions et les procédés des premiers réformateurs ; mais la balance qu'il a tenue jusque-là d'un œil si sûr et d'une main si ferme , commence alors à pencher en faveur de ses frères les luthériens.

DE LEMPIRE ROMAIN. CIIAP. LJV. ig

lors de l'institution du sacrement. Luther soutenait la présence corporelle de Jésus-Christ dans Teucharistie. Calvin croyait à la présence réelle ^ et ce n'est que lentement que l'opinion de Zwingle , que l'eucharistie n'est qu'une communion spirituelle, un simple mémorial , s'est établie dans les Eglises réformées (i),Mais la perte d'un mystère s'est trouvée largement compensée par les étonnantes doctrines du péché originel , de la rédemption , de la foi , de la grâce et de la prédestination qu'on a tirées des Épîtres de saint Paul. Sans doute les pères et les scolastiques avaient préparé ces subtiles questions; mais il faut attribuer leur perfectionnement définitif et leur usage populaire aux chefs de la réforme , qui les donnèrent pour des articles de croyance indispensables au salut. Jusqu'ici , sous le rapport de la difficulté de croire , le désavantage est tout entier du côté du protestantisme , et beaucoup de chrétiens aimeraient mieux soumettre leur raison à l'idée d'une hostie transformée en Dieu , que de reconnaître pour Dieu un tyran capricieux et cruel.

Toutefois Luther et ses rivaux ont rendu des services durables et importans, et le philosophe doit

(i) La réformalion de l'Angleterre s'opéra sous Edouard vi d'une manière plus hardie et plus complète j mais la déclaration formelle et énergique, contenue dans les articles fondamentaux de notre Eglise , contre la présence réelle , a été effacée dans l'original pour plaire au peuple, aux luthériens ou à la reine Elisabeth (Burnet's Historj ofthe Reformation , vol. Il , p. 82-128-302).

3o HISTOIRE DE LA DÉCAnENCE

avouer ce qu'il a d'obligation à ces intrépides enthousiastes (i). 1°. Ce sont eux qui ont retranche de l'imposant édifice de la superstition tout ce qui peut être compris depuis l'abus des indulgences jusqu'à l'intercession de la Vierge, Ils ont rendu à la hberté et aux travaux de la vie sociale des mvriades de moines et de religieuses ; par eux , une multitude de saints et d'anges , espèces de divinités imparfaites et subordonnées , ont été dépouillés de leur puissance temporelle , et réduits à la céleste béatitude; leurs imag"es et leurs reliques ont été bannies des églises, et la crédulité du peuple a cessé d'être nourrie par des miracles et des visions journalières. A un culte voisin du paganisme , ils ont substitué un culte spirituel de prières et d'actions de giàces plus digne de l'homme et moins indigne de la Divinité. Il ne reste plus qu'à savoir si cette simplicité sublime est analogue à la dévotion populaire ; si le vulgaire, à qui l'on ôte tous les objets visibles, ne se livrera pas à l'enthousiasme, ou s'il ne tombera pas peu à peu dans la langueur et dans l'indifférence. 1°. La réforme a brisé cette chaîne d'autorités qui empêchent le dévot craintif de penser d'après lui , et l'esclave de dire ce qu'il pense : depuis ce moment, les papes, les pères et les conciles, n'ont plus été les juges suprêmes et infaillibles du monde;

(i ) « Sans Luther et sans moi , disait le fanatique Whislon au philosophe Halley , vous seriez à genoux devant unô image de saint Winifred. »

DE i/kIMPIKF. nOIWAIN. CHAP. LIV. Of

chaque chrétien a appris à ne reconnaître d'autre loi que l'Écriture , et d'autre interprète que sa conscience. La liberté cependant a été la suite plutôt que le but de la réforme. Nos patriotes réformateurs voulaient succéder aux tyrans qu'ils avaient détrônés : ils exigeaient aussi impérieusement qu'on se soumît à leurs symboles ; ils affirmaient le droit qu'avaient les magistrats de punir de mort les hérétiques. Calvin , entraîné par le fanatisme ou le ressentiment, punit dans Servet (i) ce crime de rébellion dont il était coupable lui-même (2); et Crammer avait allumé, pour les anabaptistes, ces flammes de

(1) L'article Servet du. Dictionnaire critique de Chauffepié est ce que j'ai trouvé de mieux sur cette honteuse condamnation. Voyez aussi l'abbé d'Artigny , nouveaux Mémoires d'Histoire , etc. , t. 11 , p. 55- 1 64.

(2) Je suis plus révolté du supplice de Servet que des autoda-fé de l'Espagne et du Portugal. 1°. Le zèle de Calvin semble avoir été envenimé par la malveillance et peut-être par la jalousie. Il accusa son adversaire devant les juges de Vienne , leurs ennemis communs ; et , pour le perdre , il eut la bassesse de violer le dépôt sacré d'une correspondance particulière. 2°. Cet acte de cruauté ne fut pas même coloré du prétexte d'un danger pour l'Eglise ou pour l'élat. Lorsque Servet passa à Genève , il y mena une vie tranquille ; il ne prêcha point , il ne publia aucun livre , il ne fit point de prosélytes. 3°. Un inquisiteur catholique se soumet du moins au joug qu'il impose ; mais Calvin viola cette belle maxime , de faire aux autres ce qu'on veut qu'ils nous fassent ; maxime que je trouve dans un Traité moral d'isocrate ( in Nicocle, t. I, p. <j3 jédit. Batlie ), quatre siècles avant la publicalio*.

Smithfield , où il finit par être consumé (i). Le tigre n'avait pas changé de nature ; mais on lui rogna peu à peu les griffes et les dents. Le pontife romain possédait un royaume spirituel et temporel ; les docteurs protestans étaient d'humbles sujets sans revenus et sans juridiction. L'antiquité de l'Eglise catholique consacrait les décrets du pape ; les réformateurs soumettaient au peuple leurs raisons et leurs disputes, et cet appel au jugement de chacun fut reçu , par la curiosité et par l'enthousiasme , avec plus d'ardeur qu'ils ne l'avaient désiré eux-mêmes. Depuis les jours de Luther et de Calvin , une autre réforme n'a cessé de s'opérer en silence au sein des Églises protestantes ; elle a déjà détruit une foule de préjugés, et les disciples d'Érasme (2) ont répandu

de l'Évangile. A TraT^ovrts oÇ) îtiçoiv o^yit^nT-èt, raurcc rot; aX>^otç

fl*l VOIttTl. (*)

(1) Voyez Burnet, vol. 11 -, p. 84-86. L'autoriré du primat subjugua le bon sens et l'humanité du jeune roi.

(2) Érasme peut être regardé comme le père de la ihéolooie rationnelle. Elle sommeillait depuis un siècle , lorsqu'elle fut remise en honneur en Hollande parmi les Arminiens , Grotius , Limborch et Leclerc ; en Angleterre , par Chillingworth et les latitudinaires de Cambridge ( Burnet , Hlst. ofown Times , vol. i , p. 261-268 , édit. in- 8° ) , Tillotson , Clarke , Hoadley , etc.

(*) Gibbon n'a pas rendu exactement le sens de ce passage, qui ne renferme poinl la maxime de la charité, yà/Vw aux antres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent ; mais simplement la maxime de la justice , nejaites pasaux autres ce qui vous irriterait s'ils vous le Jaisaient à vous-' même. [Note de l'éditeur).

DE l'empire romain, ciiap. liv. 33

l'esprit d'indépendance et de modération. La liberté de conscience a été réclamée comme un bien qui appartient à tous les hommes , comme un droit inaliénable (i) : les gouvernemens libres de la Hollande (2) et de l'Angleterre (5) ont introduit la pratique de la tolértuice, et les concessions trop bornées de la loi ont reçu, de la prudence et de l'humanité du siècle, une extension considérable. L'esprit de Thomme a recouvré par l'exercice Tétendue naturelle de ses faculcés , et sa raison ne se contente plus de ces paroles et de ces chimères faites pour amuser les enfans. La poussière couvre les ouvrages de controverse : la doctrine d'une Église réformée se trouve loin des lumières et de la croyance de ceux qui en font partie ; et c'est avec un sourire ou un «oupir que le clergé moderne souscrit aux formes

(i) Je suis fâché d'observer que les trois philosophes du dernier siècle , Bayle , Leibnitz et Locke, qui ont défendu si noblement les droits de la tolérance , étaient des laïques et des philosophes.

(2) Voyez l'excellent chapitre de sir William Temple , sur la religion des Pro\inces- Unies. J'en veux à Grotius ( De rébus belglcis , Annal. , 1. i , p. i3-i4 , édit. in- 12 ) de ce qu'il approuve les lois impériales relatives à la persécution, et ne condamne que le tribunal sanguinaire de l'Inquisition.

(3) Sir William Blackstone ( Commentarics, vol. iv, p. 53- 54) explique la loi d'Angleterre , telle qu'elle a élé établie lors delà révolution. En exceptant les papistes et ceux qui nient la Trinité , elle laisserait une assez grande latitude à la persécution , si l'esprit national n'était plus fort que cent actes du parlement.

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