‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 51 sur 68 · HISTOIRE DE LAl DECADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LAl DECADENCE

race des comtes de Boulogne. Sa mère avait hérité du Brabant ou Basse-Lonaiiie (i),et l'empereur avait investi Godefroi de ce duché , qui a été transmis a tort à sa seigneurie de Bouillon dans les Ardennes (2). Au service de Henri iv, il porta le grand étendard de l'empire , et perça de sa lance le cœur de Rodolphe , le roi rebelle. Godefroi escalada le premier les murs de Rome , et sa maladie , son vœu , ou peutêtre ses remords d'avoir porté les armes contre le pape , le confirmèrent dans la résolution qu'il avait déjà prise de visiter le Saint-Sépulcre, non pas comme pèlerin , mais comme libérateur. Sa valeur était tempérée par la prudence et la modération ; sa piété, quoique aveugle, était sincère , et il pratiquait dans le tumulte des camps toutes les vertus réelles et imaginaires d'un cénobite. Supérieur aux factions qui divisaient les chefs , GoJefrol (5) réservait sa haine aux ennemis du Christ; et bien que cette entreprise lui eût valu un royaume , ses rivaux ren-

(1) Les dt^bris du royaume de Lotharingia ou Lorraine furent divisés en deux duchés , de la Moselle ei de la Meuse; le premier a conservé son nom , et l'autre a pris celui de Brabant. (Valois, Noût. Gall. , p. 283-288.)

(2) Voyez dans \a. Description de la France, par l'abbé de Longuerue, les articles de Boulogne [^arX.. i , p. 47 1 l\^t Bouillon , p. i34). En partant , Godefroi vendit ou engagea Bouillon à l'Eglise pour treize mille marcs.

(3) Voyez dans Guillaume de Tyr (I. ix , c. 5-8 ) le caractère de Bouillon ; son ancien projet dans Guibert (p. 485); sa maladie et son vreu dans Bernard le Trésorier , ( c. 78).

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daient justice à la pureté de son zèle et à son désintcressemenl. Il était accompagné de ses deux frères; Eustache, l'aîné, qui avait hérité du comté de Boulogne , et Baudouin , le cadet , dont les vertus étaient moins exemptes de soupçon. Des deux côtés du Rhin on respectait également le duc de Lorraine : sa naissance et son éducation lui rendaient la langue teutonique et la langue française également familières. Les barons de France , d'Allemagne et de Lorraine assemblèrent leurs vassaux , et les confédérés qui marchèrent sous sa bannière composaient quatrevingt mille fantassins et dix mille chevaux. i°. Dans 2" Hagues

, . . de VcriD.m-

le parlement tenu en présence du roi, envn^on deux dois, Robut mois après le concile de Clermont , on peut consi- Etienne de dérer Hugues, comte de Vermandois, comme le plus Chartres, etc. illustre des princes qui prirent la croix; mais c'est moins en raison de son mérite ou de ses possessions qu'il obtint le surnom de Grand, bien que, sous ces deux rapports , il méritât d'être distingué , qu'en considération du rang d'un frère du roi de France (i). Robert, duc de Normandie , et fils aîné de Guillaumele-Conquérant, avait perdu le royaume d'Angleterre à la mort de son père, par sa propre indolence et

(i) Anne Comnène suppose que Hugues tirait vanité de sa naissance, de sa puissance et de ses richesses (I. x, p. y>88): les deux premiers articles paraissent plus t'quivoques; mais une £uy£V£<ûs célèbre il y a plus de sept cents ans dans le palais de Constanlinople , allesle l'ancienne dignité de la famille Capétienne de France.

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par l'activité de son frère Guillaume -le -Roux. Une légèreté de caractère et une faiblesse excessive effaçaient les cjualite's estimables de Robert. Sa gaîté naturelle le livrait aux plaisirs; sa profession ruinait le prince et les peuples ; sa clémence aveugle multipliait les prévarications, et les vertus aimables d'un particulier devenaient des vices funestes chez un souverain. Il engagea, durant son absence , le duché de Normandie à l'usurpateur de l'Angleterre (i) , pour la faible somme de dix mille marcs ; mais son départ pour la Terre-Sainte , et sa conduite durant la guerre, annoncèrent dans Robert un changement de mœurs , qui lui rendit en quelque façon l'estime publique. Un autre Robert était comte de Flandre , province royale qui a donné dans ce siècle trois reines aux trônes de France, d'Angleterre et de Danemarck. On le surnommait la lance et Vépèe des chrétiens; mais, en se livrant à l'impétuosité d'un soldat, il oubliait quelquefois le devoir d'un général. Etienne , comte de Chartres , de Blois et de Tro3^s , était un des plus riches princes de son siècle , et l'on comparait le nombre de ses châteaux aux trois cent soixante - cinq jours de l'année. Il avait enrichi

(i) Guill. Gemeticeusis (l. vu , c. 7 ,p. 672 , 673, /« Camdem Nonnannici'x). Il engagea le duché pour la centième partie de ce qu'il rapporte aujourd'hui annuellement. Dix mille marcs peuvent s'évaluer à cinq cent mille livres , et la Normandie paye tous les ans au roi cinquanle-sept millions (Necker, Administ. des finances ., t. l , p. 287).

DE l'kmi»ire ROM vin. chap. iyhi. 3or son esprit par l'étude des lettres , et dans le conseil des chefs, l'éloquent Etienne avait été choisi pour remplir les fonctions de président (i). Ces quatre principaux chefs cotiduisaient les Français , les Normands et les pèlerins des îles de la Bretagne ; mais la liste des barons qui possédaient trois ou quatre villes excéderait, dit un auteur contemporain, le catalogue des chefs de la guerre de Troie (2). 3°. Dans 5». Raimond le midi de la France, le commandement fut partagé "^ o" «"se. entre Adhémar, évoque du Puy, légat du pape, et llaimond , comte de Saint-Gilles et de Toulouse, qui ajoutait à ces titres les titres plus brillans de duc de Narbonne et de marquis de Provence. Le premier, prélat respectable , possédait également les vertus nécessaires pour ce monde et pour l'autre ; le second, vieux guerrier, avait déjà fait la guerre aux Sarrasins de l'Espagne, et dévouait les restes ^e sa vie non-seulement à la délivrance , mais à la défense du Saint-Sépulcre. Son expérience et ses richesses lui donnaient un grand ascendant dans le camp des chrétiens qui eurent souvent besoin de son secours , et l'obtinrent quelquefois ; mais il était plus facile

(1) Sa lettre à sa femme est insérée dans le Spicilegium de doni Luc d'Acheri (t. iv) , et citée dans V Esprit des Croisades (t. . , p. 63).

(2) Uni us enim , duûm , trium seu quatuor oppidorutn dominos quis numeret? Quorum tantafuit copia , ul nonvix totidem Trojana obsidio coegisse putetur (Guibert , toujours vif et intéressant , p. 486).

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à Raimond de forcer les infidèles à louer sa valeur que de conserver raffection de ses sujets et de ses compagnons d'armes : son caractère arrogant, envieux et opiniâtre, ternissait ses qualités brillantes, et, quoiqu'il eût abandonné pour la cause de Dieu un ricbe patrimoine , sa piété n'était pas , dans l'opinion publique, exempte d'un mélange d'avarice et d'ambition (i). Les Provençaux passaient pour avoir l'esprit plus mercantile que martial , et, sous le nom de Provençaux (2), on comprenait les habitans de l'Auvergne et du Languedoc (3) , les vassaux du royaume de Bourgogne et d'Arles. Raimond tira des frontières de l'Espagne une bande d'intrépides aventuriers ; dans son passage en Lombardie, une foule d'Italiens accourut sous ses drapeaux ; ses forces réu-

(1) Il est assez e^^traordinaire que Raimond de Saint- Gilles, personnage subordot:né dans l'histoire des Croisades, se trouve placé par les écrivains grecs et par les Arabes à la tête des héros de cette expédition (Anne Comnène, ^lex.^ 1. X , XI , et Longueriie, p. 129).

(2) Omnes de Burgundld et Ahernid , et Vasconiâ et Golhi (du Languedoc) provinciales appcllahantur, cœterivero Francigcnœ et hoc in cxercilu } inter hostes autein Franci dicehantur. (Raimond d'Agiles, p. i440

(3) Sa ville natale ou son premier apanage était consacrée à saint iEgidius , dont le noiti , au temps de la première croisade , avait été déjà transformé par les Français en celui de Saint-Gilles ou Sainl-Giles. Elle est siluée dans le Bas- Languedoc, entre Nîmes et le Rhône, et s'enorgueillit encore d'une église collégiale fondée par Raimond [Mélanges tirés dune grande Bibliothèque , t. xxxvii , p. 5l \

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nies se montèrent à cent mille combattans, soit infanterie ou cavalerie. SiRaimond fut le premier a prendre la croix et le dernier k se mettre en route , la grandeur de ses préparatifs et le projet de dire un e'ternel adieu à sa patrie peuvent être regardés comme une excuse légitime. 4°- Le "om de Bohémond , fils 40. Bohé. de Robert Guiscard , était déjà fameux par sa dou- crède. ble victoire sur l'empereur grec ; mais le testament de son père l'avait réduit à la principauté de Tarente et au souvenir de ses tropbées d'Orient , lorsqu'il fut réveillé par le bruit de la sainte entreprise et par le passage des pèlerins français. C'est dans le caractère de ce chef normand que nous trouverons le plus d'ambition et de froide politique mêlées d'une légère dose de fanatisme religieux. Sa conduite autorise à croire qu'il avait secrètement dirigé le pape dans ses desseins , qu'il feignit d'apprendre avec autant d'étonnement qu'il mit d'ardeur à les seconder. Au siège d'Amalfi, ses discours et son exemple enflammèrent le zèle de l'armée confédérée ; il déchira son habit pour fournir des croix à ceux qui s'enrôlaient j^ous ses drapeaux , et se prépara à visiter Constantinople et l'Asie , à la tête de dix mille chevaux et de vinot mille hommes d infanterie. Plusieurs princes normands suivirent leur ancien général, et son cousin Tancrède (1) l'accompagna

(xj La mère de Tancrède, Emma, sœur du grand Robert Guiscard, el son père était le marquis Odnn-le-Bon. Il est étonnant que la patrie d'un si illustre personnage soit

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dans cette entreprise plutôt qu'il ne marcha sous ses ordres. Le caractère accompli de Tancrède reunit soutes les vertus d'un parfait chevalier (i), le véritable esprit de la chevalerie , qui inspirait au guerrier des sen.timens de bienfaisance et de gé-nérosité , bien préférables à la méprisable philosophie et à la dévotion encore plus méprisable de ce temps. Chevalerie. Dans Tintervalle du siècle de Charlemagne aux croisades , il s'était fait chez les Espagnols, les Normands et les Français une révolution qui s'étendit rapidement dans toute l'Europe; on abandonna le service de l'infanterie aux plébéiens. La cavalerie devint la force des armées , et le nom honorable de miles ou soldat fut réservé aux gentilshommes (2),

inconnue ; mais Muratori présume avec assez de probabilité qu'il était Italien, et peut-èlre de la race des marquis de Montferrat dans le Piémont. [Script., t. v, p. 281 , 282.)

(1) Pour satisfaire la vanité puérile de la maison d'Est, le Tasse a inséré dans son poème et dans la première croisade un héros fabuleux , le vaillant et amoureux Renaud (x, 76, XVII, 66-94); il a pu emprunter son nom à ua Pienaud , décoré de VÀquila bUinca cstense , qui vainquit l'empereur Frédéric 1^' {Storia impériale di Ricubaldo ., dans Muratori, Script, ital. , t. ix, p. 36o ; Arioste , Roland- le- Furieux , m , 3o) ; mais 1". la distance de soixante ans entre la jeunesse des deux Renaud détruit l'identité; 2°. la Storia impériale est une invention du comte Boyardo , à la fin du quinzième siècle (Muratori , p. 281-289); 3». ce Renaud et ses exploits ne sont pas moins fabuleux que ceux du Tasse. (Muratori, Antichitii Estensi , t. i , p. 35o.)

(2) On produit doux étymologies du mot gentilix , i^en-

T>E l'empire romain, ciiap, lviii, 3o5 qui combattaient à cheval après avoir été revêtus du caractère de chevalier. Les ducs et les comtes qui avaient usurpé les droits de la souveraineté, avaient partag-é les provinces à leurs fidèles barons; et les barons avaient distribué à leurs vassaux les fiefs et les bénéfices de leur juridiction. Ces vassaux militaires , pairs les uns des autres et même de leur seigneur suzerain , composaient l'ordre équestre ou l'ordre des nobles, qui auraient rougi de regarderie paysan ou le bourgeois comme un être de leur espèce. Ils conservaient la dignité de leur naissance par leur attention à ne contracter d'alliance qu'entre eux ; et leurs fils n'étaient admis dans l'ordre de la chevalerie qu'après avoir prouvé quatre quartiers ou générations sans tache et sans reproche; mais un vaillant plébéien pouvait s'enrichir, s'anoblir dans l'exercice des armes, et devenir la tige d'une nouvelle race. Un simple chevalier avait le droit d'en recevoir un autre qu'il jugeait digne de cet honneur militaire ; et les belliqueux souverains de l'Europe tiraient plus de gloire de cette distinction personnelle, que de l'éclat du diadème. Cette cérémonie, dont on retrouve la trace dans Tacite et dans les bois

dlhomme; i". des Barbares du cinquième siècle, d'abord les soldats et enfin les conquérans de l'Empire romain , cjuL tiraient vanité de leur noblesse étrangère; et 2°. du sens des jurisconsultes, qui considéraient le mot genti lis comme le synonyme à'ingenuus. Selden incline pour la première ; mais la seconde , plus avantageuse , est aussi plus probable. XI. 10

de la Germanie (i), était dans son origine simple et sans mélange d'idées religieuses. Après quelques épreuves d'usage, on chaussait au candidat les éperons, on lui ceignait l'épée, et on le frappait légèrement sur l'épaule ou sur la joue , comme pour l'avertir que cet affront était le dernier qu'il dût souffrir sans en tirer vengeance; mais la superstition était venue se mêler à toutes les actions de la vie, soit publique , soit privée ; les guerres saintes sanctifièrent la profession des armes , et l'ordre de la chevalerie partagea les droits et les privilèges des ordres sacrés de la prêtrise. Le bain et la robe blanche du novice étaient ime indécente imitation de la régénération du baptême. Les ministres de la religion bénissaient son épée qu'il déposait sur l'autel; des prières et des jeûnes précédaient sa réception , et on l'armait chevalier au nom de Dieu, de saint George et de l'archange saint Michel. Il faisait le vœu de remplir les devoirs de sa profession, et l'éducation, l'exemple et l'opinion publique, garantissaient l'exécution de sa promesse. Comme champion de Dieu et des dames (j'ai honte de réunir deux idées si discordantes) ,il s'engageait à ne jamais trahir la vérité, à maintenir la justice, à protéger les malheureux, à pratiquer la courtoisie , vertu moins familière aux anciens; à combattre les infidèles, à mépriser les attraits d'une vie douce et paisible, et à soutenir

(i) Framea scutoque juveneni ornant. Tacite, Gcrmania, c. i3.

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dans toutes les occasions pe'rilleuses l'honneUr de la chevalerie, dont Tabus introduisit bientôt parmi les chevaliers le me'pris des arts pacifiques et de l'industrie. Ils se regardèrent comme les juges et les vengeurs de leurs injures, et rejetèrent également les lois de la société civile et de la discipline militaire. On a cependant éprouvé d'une manière bien sensible, et l'on a souvent remarqué les heureux effets de cette institution pour adoucir le caractère des Barbares, et leur inspirer des principes de bonne foi, de justice et d'humanité. Les préjugés nationaux s'effacèrent insensiblement, et la fraternité d'armes et de religion répandit l'uniformité et l'émulation parmi les chrétiens. Les guerriers de toutes les nations s'associaient continuellement au dehors pour des pèlerinages, dans l'intérieur pour des entreprises ou des exercices militaires; et un juge impartial doit donner la préférence aux tournois des Goths sur les jeux olympiques, si fameux dans l'antiquité (i). Au lieu des spectacles indécens qui corrompaient les mœurs des Grecs et bannissaient du stadiiun les vierges et les matrones, de chastes et

(i) Les exercices des athlètes , principalement le ceste et le pancrace, ont été blâmés i>ar Lycurgue , Pliilopcemen et Galien , c'est-à-dire par un législateur, un général et uu médecin ; en réponse à leur censure , le lecteur peut voir l'apologie qu'en a donnée Lucien dans l'éloge de Selon. Voyez West , sur les jeux olympiques, dans son Pindare , vol. ii. p. 86-96, 246-248.

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nobles beautés ajoutaient par le charme de leur présence à la de'coration pompeuse de la lice, et le vainqueur recevait de leurs mains le prix de l'adresse et du courage. La force et l'adresse qu'exigeaient la lutte et le pugilat n'ont que des rapports éloigne's et incertains avec le mérite d'un soldat; mais les tournois , tels qu'ils furent inventés en France et imités dans l'Orient et dans l'Occident, présentent la véritable image des opérations militaires. Les combats particuliers , les escarmouches générales , la défense d'un passage ou d'un château, s'exécutaient comme à la guerre , et le succès dépendait également, dans les deux cas , de l'adresse du guerrier à manier son cheval et sa lance. La lance était l'arme particulière du chevalier; il combattait sur un grand et lourd cheval , qu'il ne montait ordinairement qu'au moment du danger. Le reste du temps, on le conduisait en main , et le chevalier faisait paisiblement sa route sur un palefroi d'une allure plus commode. La description de son casque, de son épée , de ses cuissards , de son bouclier, etc. , serait ici superflue ; j'observerai seulement qu'au temps des croisades ,. les armures n'étaient pas si pesantes qu'elles le furent dans la suite , et qu'au lieu d'une lourde cuirasse, la poitrine n'était défendue que par un haubert ou cotte de mailles. Après avoir mis sa longue lance en arrêt , le chevalier pressait violemment de l'éperon son cheval de bataille , et s'élançait contre son adversaire. La cavalerie légère des Turcs et des Arabes pouvait rarement soutenir le choc direct et

DE l'empire BOMAm. CIIAP. LVIII. SoQ

impétueux d'une telle charge. C]ia(|ue chevalier était accompagné sur le champ de bataille de son fidèle écuyer, jeune homme presque toujours d'une naissance égale à la sienne, et qui faisait à ses côtés le noviciat de la chevalerie. Ses archers et ses hommes d'armes marchaient à sa suite , et il fallait toujours quatre , cinq à six soldats pour composer une lance complète. Le service féodal n'obligeait point aux expéditions étrangères ou de la Terre-Sainte. Ou n'obtenait alors le service volontaire des chevaliers et de leur suite , que de leur zèle et de leur attachement , ou bien par des récompenses et des promesses. Leur nombre était en pr-oportion de la puissance , des richesses et de la réputation de chaque chef indépendant ; ils se distinguaient par leur bannière , leurs armoiries et leur cri de guerre ; et c'est dans le récit de ces anciens exploits que les plus anciennes familles de lEurope trouvent ou cherchent l'origine et les preuves de leur noblesse antique. Ce tableau abrégé de la chevalerie m'a fait anticiper sur l'histoire des croisades , qui furent en même temps l'effet et la cause de cette institution (i).

( 1 ) On trouvera dans les (Euvres de Selden (t. m, part, i , les titres d'honneur; part, ii, c. i-3, 5-8 ) de très-grands détails sur la chevalerie , le service des chevaliers , la noblesse , le cri de guerre, les bannières et les tournois. Voyez aussi Ducange {Gloss. lat. , t. iv, p. 3q8-4i2, etc.) , Diss. sur Joinville (!. vi-xii,p. 127-14^, i65-222); et les Mémoires de M. de Sainte-Palaye sur la Chevalerie.

3lO HrSTOIRK DE L\ DÉCADENCE

Marche Tels étalent les troupes et les chefs qui prirent la

des princes à . ii'i- i---r-'i ivi

Coiist intino- croix pour la délivrance du Samt-Sepulcre. Apres le ^^096. Août tlt-'p art de la multitude des vagabonds, ils s'encou- 1097. Mai.^ ragèrent mutuellement , par lettres et dans des entrevues , à remplir leurs engagemens et à hâter leur départ. Leurs femmes et leurs sœurs voulurent partager le mérite et les dangers du pèlerinage , ils convertirent leurs trésors en lingots d'or et d'argent ; les princes et les barons emmenèrent à leur suite leurs chiens et leurs faucons pour se procurer en route les plaisirs de la chasse , et fournir en même temps leur table. La difficulté de pourvoir à la subsistance d'un si grand nombre d'hommes et de chevaux, les obligea de diviser leurs forces : leur choix ou la situation décida de la route ; on convint de se réunir dans les environs de Constantinople, et de commencer immédiatement les opérations contre les Turcs. Des bords de la Meuse ou de la Moselle, Godefroi de Bouillon traversa en ligne directe l'Allemagne, la Hongrie et le pays des Bulgares; tant qu'il commanda seul , chaque pas de son armée donna de nouvelles preuves de sa prudence et de sa vertu. Il fut arrêté trois semaines sur les frontières de la Hongrie par un peuple chrétien qui détestait avec raison le nom ou du moins labus de la croix. Les injures que les Hongrois avaient reeues des premiers pèlerins étaient encore récentes : ayant abuse' à leur tour de la vengeance, ils devaient redouter la colère d'un héros de la même nation et engagé dans la même entreprise; mais après l'examen des motifs

DE l'fMPIRE romain. CFTAP. LVIII. 3i I

et des événemens , le vertueux Godefroi se contenta de dt'plorer les crimes et les malheurs de ses indignes compatriotes. Il envoya douze de'pute's , comme messagers de paix, demander en son nom la liberté du passage, et des provisions à un prix mode'ré. Pour ôter toute inquiétude aux Hongrois, Godefroi confia sa personne et ensuite celle de son frère à leur souverain Carloman , qui les traita d'une manière simple mais amicale. Ils jurèrent réciproquement sur l'Évangile, l'objet commun de leur foi, d'observer les conventions ; et une proclamation portant peine de mort contint la licence et l'animosité des soldats latins. Depuis l'Autriche jusqu'à Belgrade , ils traversèrent les plaines de la Hongrie sans commettre ou souffrir la moindre injure ; et la présence de Carloman, qui voltigeait sur leurs flancs avec sa nombreuse cavalerie , servit autant à leur sûreté qu'à celle de ses états. Les croisés atteignirent les bords de la Save , et dès qu'ils eurent passé la rivière , le roi de Hongrie rendit les otages , et se sépara d'eux avec les vœux les plus sincères pour le succès de leur entreprise. Godefroi traversa de la même manière , et en observant la même discipline, les forêts de la Bulgarie et les frontières de la Thrace, et put se féliciter d'avoir presque atteint le premier terme de son pèlerinage sans avoir tiré l'épée contre un chrétien. Après avoirsuivi de Turin à Aquilée les routes agréables et faciles de la Lombardie , Raimond et ses Provençaux firent une marche de quarante

jours dans les contrées sauvages de la Dalmatie (i) et de l'Esclavonic ; le ciel était toujours nébuleux, le pays montueux et stérile. Les habitans prenaient la fuite ou se montraient en ennemis : peu contenus par leur religion ou leur gouvernement, ils refusaient des guides et des provisions, tuaient les traineurs qu'ils atteignaient, et exerçaient jour et nuit la vigilance du comte, qui tira plus d'avantages de l'exécution de quelques bandits, quedesonentfevue et de son traité avec le prince de Scodra (i). Les paysans et les soldats de l'empereur grec le harcelèrent sans cependant l'arrêter dans sa marche entre Durazzo et Constantinople , et se disposaient à troubler également, par quelques hostilités équivoques, le passage des autres chefs qui s'embarquaient sur la

(i) Les FarniUœ dalmatlcœ de Ducange sont, sèches et irapaffailes. Les liisloriens nationaux sont modernes et fabuleux. Les Grecs sont éloignés et négligens. Dans l'année 1104 j Coloman l'éduisit le pays maritime jusqu'à Trau et Salone (Katona , Hist. crit. , t. m. p. 195-207).

(2) Scodras , dans Tite-Live, paraît avoir été la capitale ou la forteresse de Gentius , roi des Illyriens , arx munitissima , et ensuite une colonie romaine (Cellarius, t. 1, p. SgS , 3^4 ) • ^''^ ^ P""'* '^ nom d'Iscodar ou Scutari ( d'Anville , Géogr. ancien., t. 1 , p. 164): le Sangiac , aujourd'hui pacha de Scutari ou Scheindeire , était le huitième sous le Beglerbcg de Romanie, et fournissait six cents soldats sur un revenu de soixante— dix-huit mille sept cent quatre-vingt-sept rixdalers. (Marsigli, Stato Militare deW impero Ottomano , p. 128.)

DE l'empire romain, ctiap. lviiî. 3i3 côte d'Italie pour traverser la mer Adriatique. Bohemond était pourvu d'armes et de vaisseaux ; il était prévoyant, soigneux de maintenir la discipline, et les provinces d'Epire et de Thessalie n'avaient pas encore oublié son nom; ses talens militaires et la valeur de Tancrède aplanirent tous les obstacles. Le prince normand affecta de ménager les Grecs , mais il permit à ses soldats de piller le château d'un hérétique (i). Les nobles de France pressèrent leur marche avec cette ardeur aveugle et présomptueuse qu'on a reprochée souvent à leur nation. Depuis les Alpes jusqu'à la Fouille, la marche de Hugues-le- Grand , des deux Robert et d'Etienne de Chartres , à travers un pays florissant et au milieu des acclamations des catholiques, fut une espèce de procession triomphale. Ils baisèrent les pieds du pontife romain , et le frère du roi (2) de France reçut des mains du pape l'étendard doré de saint Pierre; mais dans cette visite de dévotion et de plaisir, ils négligèrent la

(i) Ifi Pelagonid castritni hœrctlcum... Spoliatum curn sais hahitatoribus igné combussere. Nec id eis injuria contigit : quia illorum detestabilis sermo et cancer serpehatjamque circuinjaceiïtes regiones suo pravo dogmatefœdaverat ( Robert Mon. , p. 36 , ^']^' Après avoir froidement raconté le fait ,-, l'archevêque Baldric ajoute comme un éloge : Omnes , jvWj quidern illi viatorcs , Jiidœos ^ hœreticos , Saracenos œqualiter hahent exosos ; quos omnes appellant iniinicos Dei (p. 92).

(2) Ai/«A«b<),ts£K!î u-aro Va^t^s rijv ^^va->iv ns ' Ayia Hil^a s>if*xtecv [Jlexiad. ,1. x^ p. 288).

saison et les moyens de s'embarquer. L'hiver fut inutilement perdu , et leius soldats disperse's dans les villes de l'Italie s'y corrompirent. La traverse'e se fit séparément sans aucun égard à la sûreté des flottes ni à la dignité des chefs : neuf mois après la fête de l'Assomption , fixée par le pape pour l'époque du départ , tous les princes latins se trouvaient dans les environs de Constantinople ; mais le comte de Vermandois y parut en captif : la tempête avait séparé ses premiers vaisseaux , et les lieutenans d'Alexis , contre toutes les lois des nations , s'étaient assurés de la personne du prince français. Cependant vingtquatre chevaliers décorés de leur armure d'or y avaient annoncé l'arrivée de Hugues, et ordonné à l'empereur de respecter le général des chrétiens latins et le frère du roi des rois ( i).

Politique de J'ai lu dans un conte oriental la fable d'un berger

l'empereur . ,. ,, ,. , ,.,

Alexis Corn- qui perdit tout par 1 accomphssement du vœu qu il

lOQô.Décem-^^^'t fornié. Il demanda de l'eau : le Gange inonda

fcre. 1097. ggg terres et entraîna sa chaumière et son troupeau.

Tel fut le sort qu'eut à craindre Alexis Comnène, dont

le nom a déjà paru dans cette histoire , et dont la con-

rttJfA(t']6ç U7!rot,v']oç. Cette pompe orientale est ridicule dans un comte de Normandie ; mais le patriote Ducange [Not. ad Alexiad. , p. 352 , 353 ; Dissert, sur Joinville, p. 3i5) répète avec complaisance les passages de Matthieu Paris (A. D. 1254) , et de Froiss. (vol. iv, p. 201 ), qui donnent au roi d« France le litre de re.x reginn , et de chef de tous les roii chrétien^.

r)E l'empire ROMAIIV. CIIAP. LVIir. 3lf>

duite est représentée si différemment par Anne sa fille (i) et parles écrivains latins (2). Ses ambassadeurs avaient sollicité , dans le concile de Plaisance, un secours médiocre, peut-être d'environ dix mille hommes ; mais il fut épouvanté de l'approche de tant de chefs puissans et de tant de nations fanatiques. L'empereur flottait entre l'espérance et la ciainte , entre le courage et la timidité ; mais dans sa politique tortueuse , qu'il prenait pour de la prudence, je ne puisme persuader, et je ne trouve aucune raison de croire qu'il ait conspiré contre la vie ou contre l'honneur des héros français. Les bandes conduites par Pierre l'ermite n'offraient qu'un mélange d'animaux sauvages sans raison et sans humanité ; et Alexis ne put ni prévenirni regretter leur perte. Les troupes

(i) Anne Comnène était nce le 1" décembre A. D. io83, indict. vil {^Alexiad. , 1. vi , p. 166, 167). Au temps de la première croisade , elle avait treize ans ; elle était déjà nubile et peut-être mariée au jeune Nicéphore , qu'elle appelle tendrement toi» e^mcv Kuia-upûi (1. x , p. 2g5 , 296). Quelques modernes ont imaginé que son aversion pour Bohémond venait d'un dépit amoureux. Relativement à ce qui se passa à Constantinople et à Nicée (Jle.T., 1. x, xi , p. aSS-Sl^y) , la partialité de ses récits peut servir de contre-poids à celle de^ écrivains latins, mais elle s'arrête peu sur les exploits qui «^ furent les suites , et est même , à cet égard , mal informée.

(2) Dans la manière dont ils ont représenté le cari'clère et la politique d'Alexis , Maimbourg a favorisé les Francs catholiques , et Voltaire a montré trop de partialité en faveur des Grecs schismatiques. Les préjugés d'un philosophe sont moins excusables que ceux d'un jésuite.

3l6 HISTOIRE r>E LA DÉCAHENCE

de Godefroi et de ses compagnons lui paraissaient mériter plus de considération, mais pas beaucoup plus de confiance. Leurs motifs pouvaient être pieux et purs; mais l'empereur grec redoutait e'galement l'ambition connue de Bohémond et le caractère inconnu des autres cliefs. Le courage des Francs étaitaveugle et impétueux ; les richesses de la Grèce pouvaient les tenter; la vue de leurs nombreuses arme'es, le sentiment de leurs forces pouvaient enfler leur orgueil et leur confiance, et Constantinople pouvait leur faire oublier Jérusalem. Après une longue marche et une abstinence pénible , les troupes de Godefroi campèrent dans les plaines de laThrace ; elles apprirent avec indignation la captivité du comte de Vermandois , et le général fut obligé de permettre à leur ressentiment quelques représailles et quelques rapines. La soumission d'Alexis les apaisa ; il promit d'approvisionner leur camp; et comme les soldats refusaient dépasser le Bosphore au cœur de l'hiver, on assigna leurs quartiers au milieu des jardins et des palais qui couvraient les côtes de ce bras de mer. Mais il subsistait toujours une inimitié incurable entre deux nations qui se traitaient réciproquement d'esclaves ou de Barbares. L'ignorance amène le soupçon ; du soupçon l'on passe à des provocations journalières ; le préjugé est aveugle, la faim n'a point d'oreilles ; l'on accusa Alexis d'avoir formé le projet d'affamer ou d'attaquer les Latins dans un poste dangereux , environné de tous côtés par les eaux (i).

(i) Entre la mer Noire , le Bosphore et la rivière de Bar-

DE l'empire romain, ciiap. lviii. 3i7 Godefroi fit sonner les trompettes , força un passage, couvrit la plaine de son armée et insulta les faubourgs de Constantinople ; mais il n'e'tait pas aisé de rompre les portes de la ville ou d'escalader des remparts garnis de soldats. Après un combat douteux , les deux partis écoutèrent la voix de la paix et de la religion. Les dons et les promesses de l'empereur adoucirent insensiblement la violence des Occidentaux : comme guerrier chrétien , Alexis tâcha de ranimer le zèle de la sainte entreprise , et promit de la seconder de ses troupes et de ses trésors. Au retour du printemps , Godefroi consentit à occuper dans l'Asie un camp commode et bien approvisionné ; et dès qu'il eut traversé le Bosphore , les vaisseaux grecs revinrent sur la rive opposée. On usa successivement de cette politique avec tous les chefs, séduits par l'exemple de ceux qui les avaient devancés et affaiblis par leur départ. Alexis , par ses soins et son adresse , évita ainsi la jonction des deux armées sous les murs de Constantinople , et , avant la fête de la Pentecôte, il ne restait pas un seul des croisés sur la côte d'Europe.

Ces armées , qui menaçaient l'Europe , auraient pu il obtient

Lysès , qui est très-profonde en été^ et qui coule , durant un espace d'environ quinze milles, au milieu d'une prairie unie et découverte : elle communique à Constantinople et à l'Europe par le pont de pierre de Blacliernœ , qui fut rétabli par Justinien et Basile. (Gyllius, De Bosphoro Thracio y 1. n , c. 3 ; Ducaoge, C. P. Christiana , 1. iv, c. ^ , p. 179.)

3l8 HISTOIRE 1>E LA DÉCADEWCR

l'homn^age délivrer l'Asie et repousser les Turcs des environs du

des croises.

Bosphore et de l'Hellespont. Les provinces fertiles depuis Nicée jusqu'à Antioche , avaient été récemment enlevées à l'empereur romain, qui soutenait encore ses anciens droits sur les royaumes de la Syrie et de l'Egypte. Dans son enthousiasme, Alexis se livra ou feignit de se livrer à l'ambitieuse espérance de voir ses nouveaux alliés renverser avec lui les trônes de l'Asie; mais après quelques réflexions , la raison et ses dispositions naturelles à la méfiance le détournèrent de confier sa personne à des Barbares inconnus et sans frein. Il se contenta d'exiger des pèlerins français , par prudence ou par orgueil , un vain hommage ou serment de fidélité , et la promesse de lui restituer leurs conquêtes d'Asie, ou de se reconnaître pour les humbles et fidèles vassaux de son empire. Leur fierté se révolta d'abord à la proposition d'une servitude volontaire; mais ils cédèrent successivement aux artifices séduisans de la flatterie et de la libéralité; et les premiers vaincus travaillèrent efficacement à multiplier les complices de leur honte. L'orgueil de Hugues de Vermandois ne tint point contre les honneurs qu'il reçut dans sa captivité , et l'exemple d'un frère du roi de France entraîna la soumission générale. Godefroi de Bouillon regardait toutes les considérations humaines comme subordonnées à la gloire de Dieu et au succès de la croisade ; il s'était constamment refusé aux sollicitations de Raimond et de Bohémond , qui le pressaient d'entreprendre la conquête de Constantinople. Alexis,

DE L*EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVIII. SlQ

pénétré de ses vertus ,1e nomma avec justice le champion de l'empire, et releva son titre de vassal par la qualité de fils adoplif , qu'il lui conféra avec toutes les cérémonies requises (i). Bohémond, objet de la haine d'Alexis, fut reçu par lui comme un ancien et fidèle allié , et l'empereur ne lui rappela ses premières hostilités que pour faire l'éloge de sa valeur , et de la gloire qu'il avait acquise dans les plaines de Durazzo et de Larisse. Le fils de Guiscard fut logé , traité et servi avec une magnificence royale ; un jour , comme il traversait une galerie du palais , une porte , laissée ouverte comme par hasard , offrit à sa vue une pile d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux entassés , dans un désordre apparent, depuis le plancher jusqu'à la voûte de la chambre. « Quelles conquêtes, dit l'avide ambitieux, ne pourrait -on pas faire avec le secours de ce trésor! — Il est à vous, lui répondit un Grec qui épiait dans ses yeux l'impression de son âme ; Bohémond , après avoir hésité un instant, daigna accepter ce magnifique présent. On flatta le Normand de l'assurance d'une principauté indépendante; et Alexis éluda, plutôt qu'il ne la refusa, sa demande audacieuse de l'office de grand domestique ou de général de l'Orient. Les deux Robert,

(i) II y avait deux sorles d'adoptions : celle des armes , et l'aulre dont la cérémonie consistait à faire passer le iil^ fldoptif entre la peau et la chemise de son père. Ducange (■sur Joiaville, Dmcrt. xxii , p. 270) suppose que Godefroi l'ut adopte de la dernière de ces deux manières.

520 HISTOIRE OE LA l)ÉCA.DE>jr.E

l'un fils du roi d'Angleterre , et l'autre parent de trois reines , fle'chirent à leur tour devant le trône d'Alexis (i). Une lettre d'Etienne de Chartres atteste ses sentimens d'admiration pour l'empereur , le meilleur et le plus libéral des hommes , dont il se croyait le favori , et qui avait promis d'élever et d'établir le plus jeune de ses fils. Le comte de Saint-Gilles et de Toulouse , qui, dans sa province méridionale , reconnaissait à peine la suprématie du roi de France , dont la langue et la nation lui étaient étrangères , déclara fièrement , à la tête de ses cent mille hommes , qu'il ne voulait être serviteur et soldat que du Christ , et que le prince grec pouvait se contenter d'un traite d'amitié et d'alliance égale. Sa résistance opiniâtre rehaussa le prix de sa soumission ; il brillait parmi les Barbares , dit la princesse Anne , comme le soleil parmi les étoiles du firmament. L'empereur confia au fidèle Raimond son antipathie pour le bruit et l'insolence des guerriers français , et ses soupçons sur les desseins de Bohémond : le politique , instruit par une longue expérience , discerna sans peine que l'amitié d'Alexis pouvait être trompeuse , mais qu'il était du moins sincère dans sa haine (2). L'esprit de la chevalerie fut le dernier qui céda dans la personne de Tancrède, et nul ne put rougir d'imiter Texemple

(1) Après son retour, Robert se fit riioinine lige du roi d'Angleterre. Voy. le premier acte des Fœdera de Rymer.

(2) Sensit veiits regnandi , falsos in ainore , odia non fitigere. Tacite , y\ . 44.

Ï)E l'empire ROMA.IN. CHAP. LVIII. 32 t

de ce vaillant, chevalier. Il dédaigna Tor et les louanges du prince g^rec , châtia en sa présence l'insolence d'un patricien, s'enfuit en Asie sous l'habit d'un simple soldat , et céda en soupirant a l'autoritéde Bohe'mond et à l'intérêt de la cause commune. La raison la meilleure et la plus frappante élait l'impossii^illté de passer la mer et d'accomplir leur vœu sans la permission et les vaisseaux d'Alexis. Mais ils se flattaient secrètement qu'arrivés sur le continent de l'Asie, leurs épées effaceraient leur honte et rompraient un engagement dont il était probable que le souverain de Byzance n'observerait pas bien religieusement les conventions; la cérémonie de leur hommage flatta un peuple aux yeux de qui, depuis long-temps, l'orgueil tenait heu de la puissance. Assis sur un trône élevé, l'empereur demeura muet et immobile; les princes latins l'adorèrent et se soumirent a lui baiser les pieds ou les genoux. Leurs propres historiens , honteux d'avouer cet abaissement, n'ont point osé entreprendre de le désavouer (i).

L'intérêt public ou particulier avait contenu les in^nienc

des Fr.irjcs.

(i) La vanité (les liistorieiis (les croisades passe l(îgèremeul et avec embarras sur celle humiliante circonstance ; cependant il est clair que puisque les héros s'agenouillèrent pour saluer l'empereur, qui restait immobile sur son trône , ils lui baisèrent ou les pieds ou les genoux : il est seulement assez extraordinaire qu'Anne n'ait pas ainplement supplétt au silence ou à l'anibiguilé des Laùns; l'abaissement de icurs pri.nces fuirait ajouté un chapitre intéressant au Cœrcrnoniale aulœ Byzantinœ.

xr. -l\

32 2 HISTOIRE DE LA DÉCAnENCE

murmures des ducs et des comtes ; mais un baron français, qu'on suppose être Robert de Paris (i), osa monter sur le trône et s'y placer à côté d'Alexis. Baudouin lui ayant fait une sage remontrance , il répondit avec impétuosité dans son idiome barbare : « Quel est donc ce mal appris qui prétend rester assis sur son siège , tandis que tant de vaillans capitaines sont debout autour de lui ? » L'empereur garda le silence, dissimula son indignation, et demanda à son interprète l'explication de ce qu'avait dit Robert, quoique, à son geste et à sa contenance , Alexis l'eût, en partie, deviné. Avant le départ des pèlerins , il voulut savoir qui était cet audacieux baron. « Je suis Français, répondit Robert, et de la noblesse la plus pure et la plus ancienne de mon pays. Tout ce que je sais , c'est qu'il y a dans mon voisinage une église (2) où se rendent ceux qui ont

(i) Il se donna le nom de <Pp»yyoç xuêupoç rav iuyttu* [^Alexiad., 1. x,p. 3oi). Quel beau titre de noblesse du onzième siècle pour celui qui pourrait actuellement prouver sa descendance de ce Robert ! Anne raconte visiblement avec plaisir que cet arrogant barbare hctrivo'; n'^uÇafciva , fut ensuite tué ou blessé en combattant à la première ligne de l'armée à la bataille de Dorylée , I. xi, p. 317. Cette circonstance peut justifier le soupçon de Ducange.qui snppose que l'audacieux baron n'était autre que Robert de Paris , du district appelé le duché ou l'île de Fi'ance,

(2) Ducange découvre avec la même pénétration que l'église dont j)ai lait le baron , étail Saint-Drausus ou Drosin de Soissons. Quem duelto lUmicaturi soient invocare : pugiles

DE l'empire BOMAIN. CHAP. LVIII. Sa'i

envie d'essayer leur valeur dans un combat singulier; il y adressent leurs prières à Dieu et à ses saints jusqu'à ce qu'ils voient paraître un ennemi : j'y ai souvent e'té, et je n'ai point encore rencontre' d'adversaire qui ait ose accepter mon defî. » Alexis congédia ce brave en lui donnant quelques sages avis sur sa conduite dans la guerre avec les Turcs; et l'histoire raconte avec plaisir cet exemple frappant des mœurs de son siècle et de son pays.

Alexandre entreprit et acheva la conquête de l'Asie Revaeet dé-

«,,«„ » 1. • Il i^ HT ' 1 • ^ \ nombreinent

avec trente-cmq mule Grecs ou Macédoniens (i), et des croisés, il fondait particulièrement sa confiance sur la valeur ^ai.^" ""■^'' et la discipline de sa phalange d'infanterie. La principale force des croise's consistait dans leur cavalerie, et quand on en fit îa revue dans les plaines de Bvthynie, les chevaliers et les cavaliers de leur suite montaient à cent mille combattans comple'tement armés d'un casque et d'une cotte de maille. De pareils soldats me'ritaient qu'on en fîtunde'nombrement exact et authentique ; et il n'est pas e'ionnant que la fleur de la chevalerie de toute l'Europe ait fourni , dans un premier effort , ce corps formidable de pe-

qui ad memoriarn ejus (sa X.omhç') , pernoctant îrn'ictos reddit, ut de Italid et Burgundiâ tali necessitate confugiatur ad eum.Joan. Sariberiensis, epc'st. i3û.

(i) Il y a différentes opinions sur le nombre dont cette armée était composée ; mais il n'y a point d'autorité comparable à celle de Ptolémée, qui le fixe à cinq mille chevaux et trente mille hommes d'infanterie. {Fojez les Annales d'Usher, p. 162.)

324 HISTOIRE DE LA DÉCAr)£JVCI«;

santé cavalerie. Il y a lieu de croire que l'infaulerie était destinée au service d'arcliers, de pionniers, d'éclaircurs. Mais le de'sordre qui régnait dans cette multitude ne permit aucune idée positive sur le nombre de ceux qui la composaient , et nous n'en avons d'autre garant que l'opinion ou l'imagination d'un chapelain du comte Baudouin (i ) , dont le témoignage n'est fondé ni sur un examen oculaire , ni sur des connaissances certaines : il évalue le nombre des pèlerins en état de porter les armes à six cent mille, sans compter les prêtres, les moines, les femmes et les enfans , qui suivaient le camp des Latins. Le lecteur se récriera sans doute; mais avant qu'il soit revenu de son étonnement, j'ajouterai , d'après la même autorité , que si tous ceux qui reçurent la croix avaient accompli leur vœu , plus de six millions d'Européens seraient partis pour l'Asie. Effrayé de ce qu'on veut m'obliger à croire , je reçois quelque soulagement de l'opinion d'un historien plus judicieux et plus réfléchi (2), qui, après la même évaluation de la cavalerie , accuse le prêtre de Char-

(1) Foulcher de Chartres , p. 887. Il compte dix-neuf nations différentes de nom et de langage (p. BSy). Mais je ne comprends pas clairement la différence des Franci et des Gain , des Itali et des Apuli. Ailleurs (p. 385) il traite les déserteurs avec le plus grand méjnis.

(2) Ouibert , p. 556. Mais son opposition modeste semble encore admettre une très-grande multitude, tirbain 11, dans la ferveur de son zèle , n'évalue le nombre des pèlerins qu'à trois cent mille [Epist. 16 , Concil. , t. xii , p. 78 1).

T>E l'empire R0M\T1^[. Cir.VP. LVIir. 32^

1res de crédulité , et doute même que les régions Cisalpines ( tel est le nom que doit leur donner un Français ) pussent fournir à des émigrations si incroyables. L'historien sceptique , encore plus calme, se rappellera qu'un grand nombre de ces pieux volontaires ne virent jamais Nicée ni Constantinople. L'influence de l'enthousiasme est capricieuse et peu durable. Une partie des pèlerins fut retenue par la raison ou la timidité , par la faiblesse ou par l'indigence ; d'autres revinrent sur leurs pas, rebutés par les obstacles de la route , d'autant plus insurmontables que ces fanatiques ignorans ne les avaient pas prévus. Les ossemens d'un grand nombre couvrirent les contrées sauvages de la Hongrie et de la Bulgarie. Le sultan des Turcs tailla en pièces l'avant-garde ; et la perte de la première expédition a déjà été évaluée à trois cent mille tués ou morts de fatigue, et par suite de l'influence du climat. Cependant il en restait encore, et il en arrivait continuellement des troupes si nombreuses , qu'ils partageaient eux-mêmes à cet égard l'étonnement des Grecs. La copieuse énergie de la langue dont se sert la princesse Anne semble ne pas suffire à ses efforts (i). Les nuées de sauterelles , les feuilles et les fleurs, les sables de la mer

(i) ylle.rias , 1. x , p. 283-3o5. Sa ridicule délicatesse se plaint de la bizarrerie des noms inarticulés , el au fait, il y en a peu dans ce nombre qu'elle n'ait travaillé à défigurei' avec cette orgueilleuse ignorance si ordinaire et si précieuse aux peuples civilisés. Je n'en citerai qu un seul exemple; elle convertit le nom de Saint-Gilles en Saneeles.

326 niSTOIRE DE LAl DÉCA.DENCE

et les étoiles du ciel , ne sont que des images imparfaites de ce qu'elle a vu ou entendu, et la fille d'Alexis s'écrie que l'Europe, arradiée de ses fondemens , a été précipitée contre l'Asie. La même incertitude existe encore , relativement au nombre qui composait les anciennes armées de Darius et de Xerxès ; cependant j'incline à croire que jamais jusque alors on n'avait rassemblé , dans l'enceinte d'un seul camp, plus de soldats qu'il ne s'en trouva au siège de Nicée, première opération des princes latins. On connaît déjà leurs motifs , leur caractère et le genre de leurs armes : la plus forte partie de leurs troupes était composée de Français ; ils avaient reçu un renfort puissant de la Pouille et des bords du Rhin ; des bandes d'aventuriers étaient accourues de l'Espagne, de la Lombardie et de l'Angleterre (i); et des montagnes de l'Ecosse, des marais de l'Irlande étaient sortis quelques sauvages fanatiques, presque nus,, féroces chez eux et timides à la guerre (2). Si la su-

(i) Guillaume de Malmsbury , qui écrivit vers l'année ii3o, a inséré dans son Histoire (1. iv, p. i3o-i 54 ) le récit de la première croisade; mais j'aurais désix'é qu'au lieu de prêter l'oreille aux faibles bruits qui lui parvenaient à traverser l'océan (p. i43), il se fût borné à la relation du nombre, des familles et des aventures de ses compatriotes. Je trouve dans Dugdale qu'un Normand anglais , Etienne , comte d'Albemarle et d'Holdernesse, commandait l'arrièregarde avec le duc Robert à la bataille d' Antiochei Baronage, part. 1 , p. 61 ).

(a) Videres Scotorum apud se ferocium , aliàs imbellium cuneos (Guibert, p. ù,']\). Le crus intectuin et Vhispida

DE l'eMPIRTÎ romain. CH\P. LVIIl. 327

perstition ne se fût pas opposée ace qu'une prudence sacrilège privât les faibles et les indigens du mérite du pèlerinage, la foule de ceux qui consommaient les subsistances sans contribuer à les obtenir , aurait pu attendre dans les états de l'empereur grec que leurs compagnons eussent ouvert et assuré le chemin du Seigneur. Le faible reste des pèlerins qui passèrent le Bosphore obtint la permission de visiter le Saint-Sépulcre. Accoutumés à la température du Nord , ils ne purent supporter les exhalaisons et les rayons brûlans du soleil de la Syrie ; ils consumèrent avec une aveugle prodigalité les provisions d'eau et de subsistances ; leur multitude épuisait l'intérieur du pays; la mer était éloignée , les Grecs malintentionnés , et les chrétiens de toutes les sectes fuyaient le brigandage et la voracité de leurs frères latins. Dans cette affreuse nécessité , la famine les força quelquefois a dévorer la chair de leurs captifs enfans ou adultes. Le nom et la réputation de cannibales ajoutèrent à l'horreur des Sarrasins pour les idolâtres de l'Europe. On fit voir aux espions qui s'introduisirent dans la cuisine de Bohémond plusieurs corps humains Kla broche, et les rusés Normands encou-

chlamys peuvent avoir rapport aux montagnards écossais; mais fmibus uliginosis s'applique plus naturellement aux marécages de l'Irlande. Malrasbury nomme les Gallois et les Écossais, etc. (1. iv, p. i33), dont les premiers quittèrent venationem saltmun et le.«» z^nivei famiUarUatem pu- Ucum.

328 HISTOIRE DE LA rÉCADENCE

ragèrent un rapport qui augmentait à la fois la haine et la terreur des infidèles (i).

Siège de Je nie suis étendu avec plaisir sur les premières

Nicée. A. D. 1 ' 1.1 • ' " 11 • i

jop7 3]yi j^ ciemarenes aea croises, parce quelles peignent les Juin 20. niœurs et le caractère (.\es> Européens; mais j'abre'gerai le re'cit fatigant et monotone d'exploits obscurs exe'cutés par la force et décrits par l'ignorance. De leur premier poste aux environs de Nicomédie , ils s'avancèrent par divisions successives, sortirent des étroites limites de l'empire grec , s'ouvrirent une route à travers les montagnes, et commencèrent leur pieuse guerre contre le sultan des Turcs parle siège de sa capitale. Son royaume de Roum s'étendait depuis l'Hellespont jusqu'aux frontières de la Syrie, et barrait le chemin aux pèlerins de Jérusalem : il se nommait Kilidge-Arslan, ou Soliman (2) ; il était issu de la race de Seijouk , et fils du premier

(1) Cette faim de cannibale, quelquefois réelle et plus souvent un mensonge et un artifice , est affirmée par Anne Coinnène {Jle.v., 1. x p. 288 ), Guibert (p. 5/^6), Radulp. Cadom. (0.97). L'auteur des Gesta Francorum , le moine Bobert, Baidric et Raimond d'Agile racontent ce stratagème dans le siège el la famine d'Antioclie.

(2) Les Latins le désignent par le nom de Soliman , qui est celui que lui donnaient les musulmans ; et son caractère a été fort embelli par le Tasse. Les Turcs le nommaient Kilidge-Arslan (A. H. 485-5oo , A. D. loqa-i 106. Ployez de Guignes , ses Tables , t. i , p. 245.) Les Orientaux se servaient de ce nom, et les Grecs l'employaient aussi avec quelque corruption : mais on ne Irvouvc guère que son nom dans les histoires des Mahométaus , dont le» écrivains sont

DE l'empire romain, chap. t.viii. 329 conquérant. Dans la défense d'un pays que les Turcs conside'raient comme leur propriété légitime , Soliman mérita les éloges de ses ennemis, qui seuls l'ont fait connaître à la postérité. Cédant à la première impétuosité du torrent , il déposa dans Nicée sa famille et ses trésors, et il se retira dans les montagnes, suivi de cinquante mille cavaliers; il en descendit deux fois pour attaquer les assiégeans, dont le camp formait un cercle imparfait d'environ six milles.Layille de Nicée était environnée de murs hauts et solides, flanqués de trois cent soixante-dix tours, et couverts par un fossé profond. Les n^.usulmans qui la défendaient, placés sur les limites de la chrétienté , étaient braves, disc-iplinéset pleins de zèle pour leur religion. Les princes français prirent leur poste devant cette ville, et suivirent leurs attaques sans se communiquer entre eux , et sans les soumettre à un plan général. L'émulation animait leur valeur ; mais cette valeur était souillée par la cruauté , et l'émulation dégénérait en envie et en discorde. Les Latins employèrent au siège dé Nicée toutes les jnachincs de guerre connues de l'antiquité ; les mines , les béliers, les tortues ^Xesbef- Jj'ois ou les tours roulantes , les balistes, les feux d'artifice, les catapultes, les frondes et les arbalètes qui lançaient des pierres et des dards (i). En cinq semaines

fort secs el fort concis relativement à la première croisade (De Guignes , t. m , part, 11 , p. i o-3o).

(1) Pour les fortifications, les mnchiîies et les sièges du moyen âge, consultez Bîuratori (J«//^. Itcû.^ l. 11 , Diisert.

33o HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

de travaux et de combats , on répandit beaucoup de sang, et les assiégeans , principalement le comte Raimond , firent quelques progrès ; mais les Turcs pouvaient prolonger leur résistance et assurer leur retraite tant qu'ils seraient les maîtres du lac Ascanius (r) , qui s'étend à plusieurs milles à l'occident de Nicée. Alexis surmonta cet obstacle par sa prudence et son industrie ; on transporta sur des traîneaux un grand nombre de bateaux de la mer sur le lac ; on les remplit d'archers habiles qui s'opposèrent à la fuite de la sultane. Nicée fut investie de toutes parts , et un émissaire de l'empereur grec persuada aux habitans de se sauver à temps de la fureur des sauvages d'Europe en acceptant la protection de son maître. Au moment de la victoire , ou lorsqu'ils avaient du moins lieu de l'espérer, les croisés, avides de sang et de pillage , furent obligés de s'arrêter à la vue de l'étendard impérial flottant sur les murs de la citadelle , et Alexis conserva soigneusement cette conquête importante. La voix de 1 honneur et de l'intérêt imposa silence aux murmures des chefs. Après un repos de neuf joUi\î , ils dirigèrent leur marche vers la Phrygie , sous la conduite dun général grec qu'ils soupçonnaient d intelligence avec le sultan. La

26 , p. 452-52/|) ; le helf reclus , d'où est venu notre beffroi , était la tour mouvante des anciens ( Ducange , t. t , p. (iu8). (1) Je ne puis m'empèclier d'observer la ressemblance entre le siège de Nicée , défendue par son lac , et le* opérations de Fernand Cortez devant Mexico. [Voyez le docteur ftobérlson , Hist, de V Amérique .^ t. 1 , p. 608.)

lŒ l'empibe romain. CHAP. LVTir. 33 1 sultane et les principaux serviteurs de Soliman obtinrent la liberté sans rançon , et la ge'nérosité de l'empereur envers les mécre'ans (i) passa dans l'esprit des Latins pour une preuve de sa perfidie.

Soliman fut plus irrité qu'abattu de la perte de sa Bataille ie

^ -wi • r • ^^• f 1 H" Dorylée. A.

capitale. Il informa ses sujets et ses allies de 1 mva- D.ioy^.juiision extraordinaire des Barbares d'Occident. Les ^ émirs turcs obéirent à la voix du prince et de la religion. Les hordes des Turcomans vinrent se rassembler autour de ses drapeaux , et ses forces réunies sont vaguement évaluées par les chrétiens à deux cent et même à trois cent soixante mille hommes de cavalerie. Il attendit cependant avec patience que les croisés se fussent éloignés de la mer et des frontières de la Grèce , et les suivit en voltigeant sur leurs flancs. Remplis d'une imprudente confiance , ils marchaient en deux colonnes séparées et hors de portée de la vue l'une de l'autre : a quelques milles en-deçà de Dorylée en Phrygie , Soliman surprit la colonne gauche, qui était la moins nombreuse ; il l'attaqua et la mit presque en déroute (2). La chaleur de la saison , une nuée de flè-

(i) Mécréans , terme inventé par les croisés français , et qui n'est en usage que dans ce sens originaire ; il paraît que nos ancêtres , dans l'ardeur de leur zèle , regardaient tout incrédule comme un misérable. Ce préjugé couve encore dans l'âme de bien des gens qui prétendent au nom de chrétiens.

(2) Baronius a produit une lettre fort suspecte adressée àson frère Roger (A.D. loyS, n°. 1 5). Les ennemis étaient

v>02 HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

ches et les cris des Ottomans semèrent la terreur et le de'sordre; les croise's perdirent la confiance, se rompirent , et le combat inégal se soutenait plus par la valeur personnelle que par Thabiletc de Bohe'mond , de Tancrède et de Robert de Normandie. La vue des bannières de Godefroi , qui accourait à leur secours avec le comte de Vermandois et soixante mille hommes de cavalerie , releva le courage épuisé des soldats, Raimond de Toulouse et l'évêque du Puy arrivèrent bientôt avec le reste de l'arme'e ; sans prendre un instant de repos , ils formèrent un nouvel ordre de bataille, et commencèrent un second combat. Les Ottomans les reçurent avec intrépidité, et un égal mépris pour les peuples de la Grèce et de l'Asie fit confesser aux deux partis que les Turcs et les Francs méritaient seuls le nom de soldats (i). Les attaques furent variées et balancées par le contraste des armes et de la discipline, de la charge directe et des évolutions rapides , de la lance incli-

composés de Mèdes , de Persans et de Chaldéens ; soit. La première attaque a été à notre désavantage ; cela est encore vrai. Mais pourquoi Godefroi de Bouillon et Hugues se traitent-ils de frères ? On donne à Tancrède le nom de jîlius ; de qui ? Ce n'était sûrement pas de Roger ni de Bohémond.

(i) Verum tamen dicunt se esse de Fraticorum generatlone ; et quia nulLus homo naturaliter débet esse miles nisi Tiirci et Franci{Gesla Fraticorum , p. 7 ). Cette origine commune et celle égalité de valeur est également avouée et attestée par l'archevêque Baldric ( p: qg).

DE l'empirk JîOMAIN. CîIAP. LVIir. 333 née comme la présentaient les chrétiens , et de la javeline balancée dans la main des Turcs, de la lourde et large épée des premiers et du sabre recourbé que portaient les autres , des robes légères et flottantes et de la pesante armure , de Tare des Ta r tares et de l'arbalète, arme meurtrière inconnue jusque alors aux Orientaux (i). Tant que les chevaux conservèrent leur vigueur et qu'il resta des {lèches dans les carquois , Soliman eut l'avantage , et quatre mille chrétiens mordirent la poussière ; mais sur le soir, la force l'emporta sur l'agilité : des deux côtés le nombre était égal ; partout du moins il s'en trouvait autant qu'en pouvait comporter l'espace , et qu'en pouvaient faire mouvoir les généraux ; mais en tournant les collines, la dernière division des Provençaux de Raimond tomba, peut-être sans dessein , sur les derrières d'un ennemi épuisé, et décida l'événement si long-temps suspendu : outre la multitude qu'on ne prend jamais la peine de nommer, et que l'on compte à peine, trois mille chevaliers païens périrent dans la bataille et dans la poursuite. Le camp de Soliman fut pillé, et dans le précieux butin dont il était rempli , la curiosité des

(i) Balisla , balestra, arbalète , Voy, Muratori , Antiquit. t. II, p. 517-624 ; Ducange, Gloss. lai. , t. 1 , p. 53i , 532. Du temps d'Anne Comnène, cette arme ^ qu'elle décrit sous le nom de tzangra, était inconnue en Orient (I. x, p. agi). Par un sentiment d'humanité peu conséquent, le pape s'efforça d'en proscrire l'usage dans les guerres des chrétiens.

Latins put trouver quelque inte'rêt à la vue de ces armes , de ces équipages étrangers , ainsi qu'à l'aspect nouveau pour eux des chameaux et des dromadaires. La retraite précipitée du sultan prouva l'importance de la victoire ; suivi de dix mille gardes des débris de son armée , Soliman évacua le royaume de Roum, et courut implorer le secours et animer le ressentimeut de ses compatriotes d'O- Marche des rient. Dans une marche de cinq cents milles, les

croisés dans . , ^ ^

l'AsieMiaeu- croiscs traversèrent les campagnes dévastées et les leptembre.^ villcs déscrtcs de l'Asie Mineure sans rencontrer ni amis ni adversaires. Le géographe peut tracer (i) la position de Dorylée , d'Antioche , de Pisidie , d'Iconium , d'Archélaïs , de Germanicie, et comparer ces anciennes dénominations aux noms modernes d'Eskishehr la Vieille Cité , Akshehr la Ville Blanche , Cogni, Erekli et Marash. Les pèlerins passèrent dans un désert où un verre d'eau se vendait à prix d'argent; ils y furent tourmentés d'une soif intolérable, et à la découverte du premier ruisseau ils souffrirent encore plus de leur empressement à étancher leur soif et de leur intempérance à la satisfaire : ils gravirent avec crainte et difficulté les côtes escarpées

(i) Le lecteur curieux peut comparer l'érudition classique de Cellarius et la science géographique de d'Anville. Guillaume de Tyr est le seul écrivain des croisades qui ait quelque connaissance de l'antiquité; et M. Otler a presque suivi les traces des Francs depuis Constantinople jusqu'à Antioche {^Voyage en Turquie et en Perse , t. i , p. 35-88).

DE l'empire romain, chap. lviii. 335 et glissantes du mont Taurus ; un grand nombre de soldats , pour marcher avec moins de danger, se débarrassèrent de leurs armes , et si la terreur n'eût pas précédé leur avant-garde , une poignée d'ennemis déterminés aurait pu renverser dans le précipice toute cette file tremblante. On portait dans une litière deux de leurs plus respectables chefs, le duc de Lorraine et le comte de Toulouse : Raimond avait été sauvé, dit-on, par miracle , d'une maladie dangereuse qui ne laissait plus d'espoir, et Godefroi avait été grièvement blessé par un ours qu'il s'amusait à chasser dans les montagnes de Pisidie.

Pour compléter la consternation générale , le Eaudouia

1' !!/•> i r^ ^ r • ^ ' fonde la pria-

cousin de Bohemond et le rrere de Goderroi s e- dpauté d'É-

, ■ l'i/ii' ' 1 desse A. D.

taient détaches de 1 armée , chacun avec ses esca- iot)7-ii5i. drons composés de six ou sept cents chevaliers. Ils parcoururent rapidement les montagnes et les côtes maritimes de la Cilicie , depuis Cogni jusqu'aux frontières de la Syrie. Le Normand planta le premier ses étendards sur les murs de Tavse et de Malmistra ; mais 1 orgueil injuste de Baudouin irrita la patience du généreux Italien , et ils vidèrent leur querelle dans un combat singulier. L'honneur était le motiTde Tancrède , et il ne voulait que la gloire pour récompense ; mais la fortune favorisa l'entreprise moins généreuse de son rival (i). Un tyran

(i) Ce qu'il y a de mieux sur celte conquête particulière d'Édesse, est le récit qu'en a fait Foulcher de Chartres, le vaillant chapelain du comte Baudouin, recueilli dans les

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