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45o HISTOIRE DE LA DECADENCE
en état de résister à la fleur des chevaliers de l'Europe ; ils durent la victoire à la valeur de leurs esclaves ou mamelucks, robustes enfans de la Tartarie, achetés à des marchands de Syrie, et dès leurs premiers ans élevés dans les camps et dans le palais du sultan. Mais l'Egypte offrit bientôt un nouvel exemple du danger des bandes prétoriennes ,et la rage de ces animaux féroces , qu'on avait lâchés contre les Français , dévora bientôt leur bienfaiteur. Enflés par l'orgueil de la victoire, les mamelucks assassinèrent Touran Shaw , le dernier rejeton de sa race , et les plus audacieux de ses assassins entrèrent dans la chambre du roi captif, le cimeterre à la main et encore teint du sang de leur sultan. La fermeté de Louis les força au respect ( i ) ; l'avarice fit taire le fanatisme et la cruauté ; le traité s'accomplit, et le roi de France, avec les débris de son armée , eut la liberté de s'embarquer pour la Palestine. Il passa quatre ans dans la ville d'Acre , sans pouvoir pénétrer jusqu'à Jérusalem, et refusant toujours de retourner sans gloire dans sa patrie.
(i) Joinville atteste sérieusement l'envie que les émirs témoignèrent de choisir Saint-Louis pour leur sultan, et cette idée ne me paraît point aussi absurde qu'à M. de Voltaire {^Histoire générale , t. Il , p. 386 , 887 ) ; les mamelucks étaient eux-mêmes des étrangers, des rebelles et égaux entre eux. Ils connaissaient sa valeur , et espéraient de le convertir; et dans une assemblée tumultueuse celte proposition, qui ne fut point adoptée, a pu être faite par quelqu'un d'entre eux attaché secrètement au christianisme.
DE l'empire romain. CHAP. LIX. /(5r Après seize ans de sagesse et de repos , le souve- Sa mon tlenir de sa de'faite excita Saint-Louis à entreprendre dans la sppla septième et dernière des croisades. Ses finances ^^1,^™^ ^*^'p' étaient re'tablies, ses e'tats augmentés, et il s'était '^"'*- ^°^^ élevé une nouvelle génération de guerriers. Il s'embarqua avec une nouvelle confiance à la tête de six mille cavaliers et de trente mille hommes d'infanterie. La perte dWntioche avait déterminé cette expédition, et le bizarre espoir de faire recevoir le baptême au roi de Tunis engagea le monarque français à cingler vers la côte d'Afrique ; le bruit répandu qu'on y céiait d'immenses trésors, consola les soldats du retard apporté a. leur pèlerinage. Au lieu de trouver un prosélyte, il fallut faire un siège. Les Français, trompés dans leur attente, périssaient au milieu des sables brûlans ; Saint-Louis expira dans sa tenle, et ii peine était-il mort que son successeur donna le signal de la retraite (i). « C'est ainsi , dit un ingénieux écrivain , qu'un roi cbrétien mourut près des ruines de Carthage, en faisant la guerre aux musulmans dans un pays où Didon avait introduit les divinités de la Syrie (2). )>
On ne peut inventer une constitution plus ty- i.s M.imerannique et plus absurde que celle qui condamne te.V'u.12^0pour toujours une nation à la servitude sous le ^'^^^'
(1) T^oyez l'expédition dans les Annales de Saint-Louis ; par Guillaume de Nangis (p. 270-287), et les Extraits arabes (p. 645-555, cdilion de Joinville, du Louvre).
(2) Voltaire, Hist. géncr. ^ t. ir, p. 3g 1.
gouvernement arbitraire d'esclaves e'trangers. Tel a e'te cependant l'état de l'Egypte depuis plus de cinq siècles. Les plus illustres sultans des dynasties (i) Baharite et Borgite sortaient eux-mêmes des bandes tartares ou circassiennes, et les vingt-qualre beys ou chefs militaires ont toujours eu pour successeurs, non pas leurs enfans, mais leurs domestiques. Ils produisent le traite que Séiiin i" fit avec la re'publique (2) comme la grande chartre de leur liberté' ; et l'empereur ottoman reçoit toujours de l'Egypte un faible tribut pour gage de leur soumission. Ces deux dynasties n'offrent, en exceptant de courts intervalles d'ordre et de tranquillité, qu'une pe'riode presque continuelle de meurtres et de brigandages (o). Mais leur trône, quoique ébranlé, se soute-
(1) La chronologie des deux dynasties des inamelucks, les Bahariles turcs ou tartares de Kipzak , et les Borgites circassiens, se trouve dans Pococke (Proleg. ad Abulpharage, p. 6-3 1 ) et de Guignes (t. i , p. ^64-270). Leur histoire, d'après Abuiféda , Macrizi , etc. , jusqu'au commencement du quinzième siècle , se trouve de même dans j\L de Guignes (t. iv, p. 1 io-328).
(q) Savary , Lettres sur l'Egypte , t. 11 , lett. xv , p. i8q- 208. Je doute fort de l'authenticité de cette copie; cependant il est vrai que le sultan Sélim conclut un traité avec les Circassieiis ou mamelucks d'Egypte, et laissa entre leurs mains des armes, des richesses et du pouvoir. [Voyez un nouvel Abrégé de C Histoire oWowrt/îe, composé en Egypte et traduit par M. Digeon ( lom. 1 , p. 55-58, Paris ^ 1781 ); cette histoire nationale est authentique et curieuse.
(3) Si totuin quo legnutn occiipnrunt tempus rcspicias ,
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nait toujours sur la base solide de la discinlino et de la valeur. Ils gouvernaient l'Egypte , l'Arabie , la Nubie et la Syrie; les niamelucks, composes originairement de buit cents bommes de cavalerie, se multiplièrent jusqu'au nombre de vingt-cinq mille. Ils avaient à leurs ordres cent sept mille bommes de milice provinciale, et pouvaient compter dans l'occasion sur le secours de soixante-six mille Arabes (i). Avec des forces si considérables , des princes courageux ne pouvaient pas souffrir long-temps sur Ifîurs côtes une nation indépendante et ennemie; et si l'expulsion des Francs fut diffe'ree durant près de quarante années, ils durent ce demi-siècle d'existence aux embarras d'un empire mal affermi, à l'invasion des Mongous et aux secours qu'ils reçurent de quelques pèlerins guerriei\s. Dans ce nombre, le lecteur anglais remarquera îe nom d'Edouard i", qui prit la croix durant la vie de son père Henri, A la tête de mille soldats , le futur conque'rant du pays de Galles et de l'Ecosse fît lever le siège d'Acre , s'avança jusqu'à Nazaretb a la tête de neuf mille bommes , rivalisa la gloire de son oncle Ricbard , força par ses ex-
prœsertim quocl fini propius , reperies illud bellis , pugnis , wjariis ac rapinis refertum (Al-Jannabi , ap. Pococke , p. 3i). Le règne de Mohammed (A. D. i3i i-i 34 i) offre une heureuse exception. (De Guignes , t. iv, p. 208-2 i o.)
(i) Ils sont à présent réduits à huit mille cinq cents ; mais la dépense de chaque mameluck peut être évaluée à cent louis, et l'Egypte gémit de l'avarice et de l'insolence de ces étrangers {l'oyages de Volney, t. i , p. 89-187).
ploits les ennemis à une trêve de dix ans , et revint en Europe dang-eieusement blesse' par un assassin fanatique (1). Bondocdar ou Bibais , sultan d Egypte et de Syrie , surprit et détruisit presque entièrement la ville d'Antioche (2), qui par sa position s'était trouvée jusque alors moins exposée aux calamités de la guerre sainte. Telle fut la fin de cette principauté, et la première conquête des chrétiens fut dépeuplée par le massacre de dix-sept mille et la captivité de cent mille de ses habitans. Les villes maritimes de Laodicée , Gabala , Tripoli , Béryte , Sidon , Tyr, Jaffa , et les forteresses des Hospitaliers et des Templiers, se rendirent successivement. Les Francs conservèrent pour toute possession la ville et la colonie de Saint-Jean d'Acre , désignée par quelques écrivains sous le nom plus classique de Ptoiémaïs.
Après la perte do Jérusalem , Acre (3) , qui en
(i) Voyez V Histoire cf Angleterre , par Carte (vol. 11, p. )65-i75 ) et ses originaux , Thomas Wikes et Walter Hemingford (1. m ,c. 84, 35) , Collection de Gale (t. 11 , p. qy, 589-692). Ils n'ont rien su ni l'un ni l'autre du pieux courage de la princesse Éléonore , qui suça la plaie venimeiu*^ et sauva la vie à son mari au risque de la sienne.
(2) Sanut , Secret, fidel. crucis , 1. m , part, xii ,0.9, t?t de Guignes , Hist, des Huns , t. iv, p. i43 , d'après les historiens arabes.
(3) Toutes les Chroniques de ces temps nous font connaître l'éclat de la ville d'Acre. La plus circonstanciée est celle de Villani ( 1. vu , c. 144 ) i <lans Muratori {Scriptor. rer:ini ital, ., t. :xiii, p. 33r , 338).
i>E l'empire romain, chap. lix. 455 est éloignée d'environ soixante - dix milles , devint la métropole des Latins orientaux ; ils l'ornèrent de bàtimens vastes et solides , Tenvironnèrent d'un double mur, et y construisirent un poste artificiel. Des fugitifs et de nouveaux pèlerins en augmentèrent la population. Durant les suspensions d'hostilités , sa position favorable au commerce attirait celui de lOrient et de l'Occident : on trouvait dans ses marchés les productions de tous les climats, et des interprètes de toutes les langues ; mais ce mélange de toutes les nations amenait et propageait aussi tous les vices. De tous les disciples de Jésus et de Mahomet, les habitans des deux sexes de la ville d'Acre passaient pour les plus corrompus, et les lois n'étaient pas assez puissantes pour y restreindre Tabus de la religion. La ville avait plusieurs souverains et point de gouvernement. Les rois de Jérusalem et de Chypre , de la maison de Lusignan, les princes d'Antioche, les comtes de Tripoli et de Sidon, les grands-maîtres de l'Hôpital, du Temple et de l'ordre teutonique , les républiques de Venise , de Gènes, de Pise , le légat du pape, les rois de France et d'Angleterre, y prétendaient tous à une autorité indépendante. Dix-sept tribunaux y exei*çaient le droit de vie et de mort , et les coupables d'un quartier se réfugiaient dans l'autre, où ils ne manquaient jamais d'obtenir protection. La jalousie des différentes nations donnait lieu souvent à des violences et à des scènes sanglantes. Quelques aventuriers , déshonorant la croix qu'ils portaient , sup-
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pleèrent au défaut de paye par le pillage de plusieurs villages mahcme'lans. Dix- neuf marchands syriens qui commerçaient sur la foi publique, furent dépouilles et pendus par les chre'tiens; et le refus d'une satisfaction équitable justifia les hostilités du sultan Khalil. Il s'avança vers la ville, à la tête de soixante mille chevaux et de cent quarante mille hommes d'infonterie. Son train d'artillerie, si je puis me servir de cette expression , était puissant et nombreux. Il fallut cent charriots poiu- transporter les pièces de bois dont se composait une seule machine : riiistorien Abulféda , qui servait dans les troupes de Hamah , fut lui-même témoin de cette sainte guerre. Quels que fussent les vices des Francs, l'enthousiasme et le désespoir ranimèrent leur courage; mais, déchirés par les discordes de leurs dixsept chefs, ils furent accablés de tous cotés par les Perte d'Acre forces du sultau. Après un siège de trente-troisjours, Sainte. \. D. ^^^ musulmans forcèrent le double mur. Leurs ma- 1291. 1 mai. ç|.jjjjgj. détruisirent la principale tour ; les mamelucks donnèrent un assaut général , la ville fut emportée, et soixante mille chrétiens périrent ou tombèrent dans l'esclavage. Le couvent ou plutôt la forteresse des Templiers tint encore durant trois jours ; mais une flèche blessa mortellement le grand-maître , et de cinq cents chevaliers , dix seulement conservèrent la vie , moins heureux que les victimes des combats, si le sort les réservait à partager, su#un échafaud , rinjuste et cruelle proscription de leur ordre. Le roi de Jérusalem, le patriarche et le grand'
DE l'empire romain, chap. lix. 4^7 maître de l'Hôpital , effectuèrent leur retraite vers le rivage ; mais la mer e'tait agitée et le nombre des vaisseaux insuffisant. Un grand nombre de fugitifs périrent dans les flots avant d'atteindre l'île de Chypre , où Lusignan pouvait se consoler de la perte de la Palestine. Le sultan fit démolir les églises et les fortifications des villes latines ; un motif de crainte ou d'avarice laissa libre l'accès du Saint-Sépulcre à la dévotion de quelques pèlerins , et un silence lugubre et solitaire régna sur la côte qui avait si longtemps retenti des querelles du monde (i).
(i) Voyez l'expulsion finale des Francs dans Sanut (Lut, part. XII , c. 1 1-22 ), Abulféda, Macrizis, de Guignes (t. iv, p. 162-164)^ €t Vertot (t. 1, 1. m, p. 407-428).