‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 63 sur 68 · XI · texte numérisé non relu

XI

dig^nes de le contempler. «Ayant appris, en arrivant à Acre, que le sultan avait surpris la ville de Jaffa , il embarqua quelques troupes sur des vaisseaux marchands qui se trouvaient dans le port, et sauta le premier sur le rivage. Sa présence releva le courage des de'fenseurs de la citadelle , et soixante mille Turcs ou Sarrasins prirent la fuite en apprenant son arrive'e. Instruits de la faiblesse de son escorte , ils reparurent dans la matinée du lendemain, et le trouvèrent campé sans précautions devant les portes avec dix-sept chevaliers et trois cents archers. Il soutint l'attaque sans s'embarrasser du nombre; et ses ennemis attestent que Richard, brandissant sa lance , galoppa le long des rangs des Sarrasins depuis la droite de leur armée jusqu'à la gauche , sans rencontrer un seul mahométan qui eût la hardiesse de l'arrêter (i). Est-ce donc ici l'histoire de Roland ou d'Amadis?

Son traité Durant les hostilités , les Francs et les musulmans A. D. 1102. commencèrent, cessèrent et repnrent plusieurs lOis Septembre» j^ lentcs et lauguissautcs négociations (2). Quel-

(1) Bohadin (p. 184-249) et Abulféda (p. 5i , 62) racontent les expéditions de Jaffa et de Jérusalem. L'auteur de l'Itinéraire ou le moine de Saint-Albans ne peut rien ajouter au rapport que fait le cadi des prouesses de Richard (Vinisauf, 1. vi, c. 14-24, p. 4»2-42i \Hist. major., ]i. iS?- 143); dans toute celte guerre on trouve une unanimité singulière entre les chrétiens et les mahométans , qui louent mutuellement les vertus de leurs ennemis.

(2) ' Voyez la suite des négociations et des hostilités dans

DE l'empire romain. CIIAP. LIX, ^35

ques actes de courtoisie entre les deux rois , des pre'sens de fruits et de neige , l'échange de quelques faucons de Norwe'ge contre des chevaux arabes , adoucirent l'aigreur d'une guerre de religion. Les vicissitudes des succès purent faire soupçonner aux deux monarques que le ciel ne prenait point de part à leur querelle , et ils se connaissaient trop bien pour espérer une victoire décisive (i). La santé de Richard et celle de Saladin déclinaient ; ils souffraient , l'un et l'autre , tous les inconvéniens attachés aux discordes civiles et aux guerres éloignées. Plantagenet brûlait de punir un rival perfide qui avait envahi la Normandie dans son absence , et l'infatigable sultan ne pouvait plus résister aux clameurs des soldats , instrumens de son zèle guerrier, et du peuple qui en était la victime. Le roi d'Angleterre demanda d'abord la restitution de Jérusalem , de la Palestine

Bohadin (p. 207-260), qui fut lui-même acteur dans la conclusion du traité. Richard déclara son intention de revenir avec de nouvelles armées achever la conquête de la Terre Sainte , et Saladin répondit à celte menace par un compliment obligeant (Vinisauf, 1. vi , c. 28, p. 423).

(1) Le récit le plus détaillé de cette guerre se trouve dans l'ouvrage original de Geoffroi de Vinisauf, Itinerarium régis Angloriim Richardi et aliorurn in terrarn Hierosolymarum, en six volumes , publié dans le second volume de Gale {Scriptores Hiat. anglicanœ , p. 247-/129). Roger Hoveden et Matthieu Paris fournissent aussi d'utiles matériaux, et le premier fait connaître avec exactitude la navigation de la flotte anglaise et sa discipline.

43G HISTOIRE DE LA DÉCADEIVCr:

et de la vraie croix , de'clarant avec fermeté que lui et tous les pèlerins consumeraient leur vie dans leur sainte entreprise plutôt que de retourner en Europe chargés de remords et d'ignominie ; mais la conscience de Saladin ne lui permettait pas de consentir , à moins d'une forte compensation , à rendre aux chrétiens leurs idoles, ou à favoriser leur idolâtrie. Il défendit avec la même fermeté ses droits temporels et religieux sur la souveraineté de la Palestine, allégua l'importance et la sainteté de Jérusalem , et rejeta toute convention d'établissement pour les Latins ou de partager avec eux. Hichard proposa de donner sa sœur en mariage au frère de Saladin ; mais la différence de religion ne permit pas d'accomplir cette alliance : la princesse ne se serait vue qu'avec horreur dans les bras d'un Turc , et Adel ou Saphadin n'aurait pas aisément renoncé à la pluralité des-femmes. Le sultan refusa une entrevue avec Richard, alléguant la différence de langage, qui les empêchait de s'entendre mutuellement. La négociation fut artificieusement conduite et prolongée par des envoyés et des interprètes. Le traité définitif fut également désapprouvé par les zélés des deux partis , ainsi que par le pontife romain et parle calife de Bagdad. On stipula que Jérusalem et le Saint-Sépulcre seraient ouverts à la dévotion des chrétiens et des pèlerins (l'Europe ; qu'ils ne payeraient point de tribut et n'éprouveraient point de vexations; qu'après la démolition d'Ascalon , ils posséderaient toute la côte maritime depuis Jaffa jusqu'à Tyr,

l^E I;l•MPIRl^ BOMAIIV. CIIAP. MX. 4^7

en y comprenant ces deux villes; que le comte de Tripoli et le prince d'Antioche seraient compris dans la trêve ; et que durant trois ans et trois mois on cesserait , de part et d'autre, toute hostilité'. Les principaux chefs des deux armées jurèrent d'observer la convention ; mais les deux monarques se contentèrent de donner leur parole et la main droite ; on dispensa la majesté royale d'un serment qui semble indiquer le soupçon de perfidie. Richard courut chercher en Europe une longue captivité et une mort prématurée ; et un petit nombre de mois termina la vie et la gloire de Saladin. Les Orientaux célèbrent la Mort de Sa-

• \ 'Tp 1 1 i "1 t ^ r» • "i ladin. 4 mars.

manière edihante dont il mourut a Damas; mais ds^ ^ j 5 semblent ignorer qu'il distribua également ses aumônes aux sectateurs des trois différentes religions (i) ou qu'il fît étendre un drap mortuaire au lieu d'étendard , pour avertir l'Orient de l'instabilité de la grandeur humaine. Sa mort détruisit l'unité de l'empire ; ses fils furent opprimés par le bras puissant de leur oncle Saphadin ; les dissensions des sultans d Egypte, de Damas et d'Alep (2) se renouvelèrent, et les Francs ou Latins respirèrent en paix dans leurs forteresses sur les côtes de la Syrie , et purent encore se livrer à l'espoir.

(i) Verlot lui-même (t. i , p. aSi) adopte ce conte ridicule de l'indifférence de Saladin , qui professa la religion de Mahomet jusqu'à son dernier soupir.

(2) f'oyez la succession des Ayoubiles dans Abulpharage [Dynaxt. , p. 277 , etc.), les Tables àe M. de Guignes, VArt lie vérifier les dates , et la Bibl. orient.

438 HISTOIRE DE LA rrÉCADJiNCE

Innocent m. La dîme de Saladin , imposée généralement sur le i2i6. peuple et sur le clergé de l'Eglise latine pour le ser-

vice de la guerre sainte, est un des monumens les plus honorables de sa renommée et de la terreur qu'il inspirait. Cette pratique était trop lucrative pour cesser avec l'occasion qui la fit naître ; et ce tribut fut l'origine des censives et dixièmes accordés aux souverams par les pontifes romains , sur les biens de l'Église, ou réservés pour l'usage particulier du saint siège (i); ce tribut pécuniaire dut servir à augmenter l'intérêt que prenaient les papes à la délivrance de la Terre-Sainte. Apres la mort de Saladin, leurs lettres, leurs légats et leurs missionnaires continuèrent à prêcher les croisades , et l'on pouvait espérer du zèle et des talens d'Innocent m le succès de celte pieuse entreprise (iX Sous ce jeune et ambitieux pontife, les successeurs de saint Pierre atteignirent au dernier degré de leur grandeur, et, durant un règne de dix-huit ans , il exerça une autorité despotique sur les empereurs et les rois , qu'il créait et déposait , et sur les nations, qu'il punissait des

(1) Thomassin {Discipline de l'Eglise ,1. m , p. 3i 1-374) a examiné en détail l'origine , les abus et les restrictions de ces dîmes. On soutint passagèrement une opinion par laquelle les dixièmes paraissaient légitimement dus au pape , comme le dixième du dixième des lévites au grand-prélre ou pontife (Seldeii , sur If s Dunes; voy. ses (Emres , vol. m , pai t. II, p. io83 ).

(2) Voyez Gesta Innocentii III^ dans ."VInratori, Scriptor, rentra ital., t. m, part. \ , p. 486 568,

DE l'empire romain, chap. tix. 4^9 fautes de leurs chefs en les privant, durant des mois ou des années, de tout exercice de leur culte religieux. Innocent se comporta , dans le concile de Latran, comme le souverain spirituel et presque comme le maître temporel de l'Orient et de l'Occident. Ce fut aux pieds de son légat que Jean d'Angleterre déposa sa couronne ; et Innocent put se vanterdes deux triomphes les plus signalés qui aient jamais été remportés sur le bon sens et sur l'humanité, l'établisse- ' ment du dogme de la transsubstantiation, et celui des premiers fondemens de l'inquisition. A sa voix, deux croisades furent entreprises , la quatrième et la cinquième ; mais , excepté le roi de Hongrie , elles n'eurent pour chefs que des princes du second ordre ; les forces se trouvèrent insuffisantes pour l'expédition, et le succès ne répondit point aux espérances du pape et des peuples. La quatrième croisade oublia Quatrième

, . -111 /> croisade. A.

la Syrie pour Constantmople , dont la conquête par d. 1203. les Latins fera le sujet du chapitre suivant. Dans la Cinqniéme. cinquième (i) , deux cent mille Francs débarquèrent à l'embouchure orientale du Nil. Ils crurent assez raisonnablement que la meilleure manière de délivrer

(i) Voyez la cinquième croisade et le siège de Damiette dans Jacques de Vitry (1. m , p. 1 1 26- 1 149 , dans les Gesta Del de Bongars ) , témoin oculaire ; Betnard-le-Trésorier ( iVz Script. Muratori , t. vu, p. 825-846; c. 190-207), contemporain , et Sanut [Sécréta ftdel. crucis. , l. m, part. XI, c. 4-9), compilateur laborieux; et parmi les Arabe» , Abulphavage (/)jrt«.fr. , p. 294)* et les extraits à la fin de Joinville (p. 533-537 , 540-647 > etc.).

44o HISTOIR-E RE LA DÉCADENCE

la Palestine e'tait de vaincre le sultan en Egypte , lieu de sa résidence et magasin de son empire ; et après un sie'ge de seize mois, les musulmans eurent à regretter la perte de Damiette. Mais Tarmée des chrétiens fut détruite par Torgueil et l'insolence du légat Pelage , qui , au nom du pape , s'était emparé du commandement. Les Francs , épuisés par les épidémies , environnés des eaux du Nil et de toutes les forces de rOrient, abandonnèrent Damiette pour obtenir la liberté de la retraite , quelques concessions en faveur des pèlerins , et la restitution tardive du bois suspect de la vraie croix. On doit, en quelque sorte, attribuer le peu de succès des croisades à la multiplicité et à Tabus de ces pieuses expéditions que l'on prêchait, à la même époque , contre les païens de la Livonie, les Maures d'Espagne, les Albigeois de France , et les rois de Sicile de la famille impériale (ï). Dans ces entreprises méritoires , sans sortir de l'Europe , les aventuriers pouvaient obtenir les mêmes indulgences et des récompenses temporelles plus sûres et plus considérables; ies papes se livrant a leur zèle contre des ennemis domestiques , se laissaient aller quelquefois à oublier les malheurs des chrétiens de

(i) A ceux qui prirent la croix contre Maiiifroi, le pape (A. D. 1255) accorda plenissimnni peccatonnn remissionem. Fidèles rnirahanliir quod tant.uni eis promiileret pro sanguine christianoruin effundendo , quantum pro cruore infi— dclium aliquando. (Matthieu Paris, p. 7^5.) C'était déjà beaucoup raisonner dans le treizième siècle.

DE l/l.MPTRF nOflT.Vm. CH\P. LIX. ^^l

la Syrie. Le dernier siècle des croisades mit momentancment àleur disposition une armée et un revenu considérables; et de profonds raisonneurs ont fortement soupçonné que , depuis le premier synode de Plaisance, la politique de Rome avait seule conduit toutes ces entreprises. Ce soupçon n'est fondé ni en réalité ni en vraisemblance. Les successeurs de saint Pierre paraissent avoir plutôt suivi que dirigé l'impulsion des mœurs et des préjugés ; sans en prévoir la saison, sans en soigner la culture , ils recuedlaient en leur temps les fruits naturels de la superstition ; et cette récolte se faisait pour eux sans travail et sans danger. Innocent annonça en termes équivoques , dans le concile de Latran , le projet d'animer les croisés par son exemple ; mais le pilote du vaisseau sacré ne pouvait abandonner le gouvernail, et aucun des pontifes romains ne bénit de sa sainte présence les expéditions de la Palestine (i).

Les papes prenaient, sous leur protection immé- L'empereur diate , la personne , la famille et la fortune des pèle- dans la Parins. Ces patrons spirituels s'arrogèrent bientôt le o*',^"^^^ ' droit de diriger leurs opérations et de les forcer à remplir leur engagement. Frédéric ii (2) , petit- {\\s

(1) Cette idée simple est conforme aux résultats du bou sens de Mosheim (^Inst. Hist. eccl. , p. 332), et de la Philosophie éclairée de Hume {Hi'st. cVJngl. , vol. i , p. 33o).

(2) On peut consulter pour les matériaux de la croisade de Frédéric 11, Richard de Saint- Germain dans Muratori {^Script.rcrum ital. , t. vu, p. 1002-101 3), et Matthieu Paris (p. aSG-ijgi , 3oo-3o2, 3o4). Les modernes les phis rai-

443 HISTOIRE DT: LA nÉCADENCE

de Barberousse , fut successivement le pupille , l'ennemi et la victime de l'Église. A l'âge de vingt -un ans, il prit la croix par obe'issance pour Innocent m, son tuteur, qui lui fît ensuite renouveler sa promesse à chacun de ses coiironnemens , comme roi et comme empereur. Le mariage de Frédéric avec l'héritière de Jérusalem lui imposa pour toujours le devoir de défendre le royaume de son fds Conrad. Mais lorsque Frédéric avança en âge et sentit son autorité plus affermie , il se repentit des engagemens contractés dans sa jeunesse ; ses lumières et son expérience lui avaient appris à mépriser les illusions du fanatisme et les couronnes de l'Asie. Il n'avait plus le même respect pour les successeurs d'Innocent , et le projet de rétablir la monarchie italienne , depuis la Sicile jusqu'aux Alpes , occupait exclusivement son ambition. Mais le succès de cette entreprise aurait réduit les papes à leur simplicité primitive ; et , après s'être laissé amuser douze ans par des délais et des excuses, ils le déterminèrent , à force de sollicitations et de menaces , à fixer l'époque de son départ pour la Palestine. Il fit préparer , dans les ports de la Sicile et de la Fouille , une flotte de cent galères et de cent vaisseaux construits de manière à transporter et débarquer facilement deux mille cinq cents chevaliers avec leurs chevaux et leur suite. Ses vassaux de

sounables sont Fleury [Hist. ecclés. , t. xvi), Vertol [Cfiev, de Malte ^ t. i , 1. m), Giarmone [Ist. ci\>. ai Napoli ^ t. ii > !. xvi), et Muralori {Annali d'Jtah'a., t. x).

DE l'empire romain. r,H\p. i,ix. 445 Naples et d'Allemagne formèrent une arme'e puissante; et la renomme'e grossit jusqu'à soixante mille le nombre des pèlerins d'Angleterre, Mais les lenteurs volontaires ou ine'vitables de ces immenses préparatifs consommèrent les provisions et les forces des plus pauvres pèlerins : l'armée s'éclaircit par les maladies et par la désertion, etl'e'te' brûlant de la Calabre anticipa sur les ravages d'une campagne de Syrie. Enfin l'empereur mit a la voile de Brindes avec une flotte et une armée de quarante mille hommes. Mais il ne tint la mer que trois jours , et cette retraite précipitée, que ses amis attribuèrent à une grave' indisposition , fut imputée , par ses ennemis , à une désobéissance volontaire et opiniâtre. Pour avoir rompu son vœu , Frédéric fut excommunié par Grégoire IX, qui l'excommunia une seconde fois l'année suivante, pour avoir osé l'accomplir (i). Tandis qu'il se croisait en Palestine, on prêchait contre lui une croisade en Italie; et , à son retour, on le força de demander pardon des injures qu'il avait reçues. Les ordres militaires et le clergé de la Palestine étaient avertis d'avance qu'ils devaient lui désobéir et rejeter toute communication avec un excommunié. Enfin , dans ses propres états et dans son camp , l'empereur fut contraint de permettre qu'on ne donnât les ordres qu'au nom de Dieu et de la république chrétienne , sans faire mention du sien. Frédéric entra dans Jéru^

(1) Le pauvre Muratori sait bien qu'en penser , mais il ne sait qu'en dire : « Chino (jui il capo , etc. », p. 322.

salera en triomphe ; et de ses propres mains, car aucun prêtre ne voulut en faire loffice , il prit la couronne sur l'autel du Saint-Sepulcre. Mais le patriarche jeta un interdit sur l'église profanée par sa présence ; et les chevaliers du Temple et deTHôpitat prévinrent le sultan du momentoù Frédéric pouvaitêtre surpris et tué sur les bords du Jourdain , où il se rendait fai- Llement accompagné. Environné de fanatiques et de factieux , il lui était impossible de prétendre à des victoires , et difficile de pourvoir à sa propre sûreté. Mais les discussions des mahométans et leur estime particulière pour Frédéric lui procurèrent un traité de paix avantageux. L'ennemi de l'Église fut accusé d'avoir entretenu avec les mécréans des liaisons d'amitié indignes d'un chrétien , d'avoir méprisé la stérilité du sol , et d'avoir eu l'impiété de dire que si Jehovah eût connu le royaume de Naples , il n'aurait pas choisi la Palestine pour l'héritage de son peuple chéri. Cependant Frédéric obtint du sultan la restitution de Jérusalem , Bethléem , Nazareth , Tyr et Sidon ; les Latins eurent la liberté d habiter et de fortifier la ville. Les disciples de Jésus et de Mahomet convinrent de s'accorder réciproquement la liberté civile et religieuse ; et tandis que les uns officiaient dans léglise du Saint - Sépulcre , les autres pouvaient prier et prêcher dans la mosquée du temple (i), d'oii le prophète partit durant la nuit pour

(r) Le clergé confondit artificieuseinent la mosquée ou l'église du temple avec le Saint-Sépulcre , et cette erreur volontaire a trompé Vertot et Muratori.

DE l'empire romain, chap. ltx, 445 son voyage au ciel. Le clergé se récria contre cette tolérance scandaleuse; les musulmans, se trouvant les plus faibles , furent insensiblement expulsés ; et tout ce qu'on avait pu raisonnablement se proposer pour but dans les expéditions des croisades , fut accompli sans verser de sang . Les églises se rétablirent, des moines repeuplèrent les couvens , et , en moins de quinze années , Jérusalem compta six mille Latins parmi ses habitans. L'irruption des sauvages Cariz- invasion des miens (i j mit iin a cet état de paix et de prospérité, ^.d, 1243. dont les Latins s'étaient montrés si peu reconnaissans envers celui qui le leur avait procuré. Chassés des bords de la mer Caspienne par les Mongous , ces pâtres se précipitèrent sur la Syrie, et l'union des Francs avec les sultans d'Alep , d'Hems et de Damas, ne suffît point pour repousser leur irruption. La mort ou la captivité étaient le prix de la résistance ; une seule bataille extermina presque totalement les ordres militaires. Le pillage de la ville , et la profanation du Saint - Sépulcre , firent avouer et regretter aux Francs la discipline et l'humanité des Turcs et des Sarrasins.

Les sixième et septième croisades furent entreprises Saint Louis

. • 1 T-. • ]•.. ru t ' et la sixième

par Louis ix , roi de France , qui perdit sa liberté en croisade, a. Egypte , et sa vie sur la côte d'Afrique. Rome le ca- ^^'^ "''*' nôiiisa vingt-huit ans après sa mort, et on découvrit

(i) L'irruption des Cariziniens ou Corasmins est rapportée par Matlliieu Paris ( ]>. 64^1 ^^l) ^^ P^'' Joinville, Nangis , et les Arabes (p. m, 112, igi , 192, 5:2 8-53o).

446 iaiSTOIRE DE LA DÉCADENCE!

sur-Ie-charap soixante-cinq miracles , qui , solennellement attestes , semblèrent justifier les honneurs rendus à sa mémoire (i). La voix de l'histoire rend à ses vertus un te'moignage plus honorable. Elle nous repre'sente re'unies en lui celles de l'homme , du roi et du héros; l'amour de la justice tempéra l'impétuosité de sa valeur ; Louis fut le père de ses sujets, l'ami de ses voisins et la terreur des infidèles (2). La funeste influence de la superstition ternit seule les qualités de son esprit et de son cœur. Sa dévotion admirait les moines mendians de saint François et de saint Dominique , et ne dé4aignait pas de les imiter : il poursuivit avec un zèle aveugle et cruel les ennemis de la foi , et le meilleur des rois descendit deux fois de son trône pour jouer le rôle d'un chevalier errant. Si un moine eût écrit son histoire , il aurait sams doute prodigué des louanges aux parties les plus repréhensibles de son caractère ; mais le brave et loyal ( ^) Joinville , qui posséda l'amitié de son

(1) Lisez , si vous en avez le courage, la Vie et les Mira-^ des de saint Louis , par le confessenr de la reine Marguerite (p. 291-523, Joinville , édit. du Louvre),

(2) Il croyait tout ce qu'enseignait la mère Eglise (Joinville, p. 10) ; mais il avertissait Joinville de ne point disputer sur la religion avec les infidèles. «L'homme lay (disait-il dans son vieux langage}, quand il ot médire de laloy chrestienne , ne doit pas deffendie la loi chrestienne , ne mais que de l'espée , de quoi il doit donner parmi le ventre dedens , tant comme elle y peut entrer « ( p. 1 2).

(3) J'ai deux éditions de Joinville , l'une [Paris, 1668) Irès-utile à raison des observations de Ducanrre ; et l'autre

nE l'impire romain, chap. lix. 447 maître et partagea sa captivité , a tracé naïvement le tableau de ses vertus et de ses défauts. La connaissance qu'il avait des vues secrètes de son roi, peut nous donner lieu de soupçonner celui-ci de projets politiques tendant à affaiblir la puissance des grands vassaux , projets dont on accusa souvent les souverains qui encouragèrent les croisades. Louis ix lut un des princes du moyen âge qui travaillèrent avec le plus de succès à rétablir les prérogatives de la couronne ; mais ce fut dans sou royaume , et non pas en Orient, qu'il fit ces acquisitions pour lui et pour sa postérité. Son vœu eut pour motif une maladie et l'enthousiasme; et s'il fut l'auteur de cette pieuse folie , il en fut aussi la victime. La France épuisa ses troupes et ses trésors pour envahir l'Egypte. Louis couvrit la mer de Chypre de dix - huit cents voiles ; le calcul le plus modéré porte son armée à cinquante mille hommes, et si nous pouvons en croire son propre témoignage rapporté par la vanité orientale, il débarqua neuf mille cinq cents chevaux , et cent trente mille piétons qui firent leur pèlerinage sous sa protection (1).

(Pam, édit. du Louvre, 1761 ) , précieuse par la pureté et l'autlienlicité du texte dont le manuscrit a été découvert récemment. Le dernier éditeur prouve que l'histoire de saint Louis fut achevée A. D, iSog; mais sans donner d'cclaircisseiuens, et même sans marquer de surprise sur l'âge de l'auteur, qui devait avoir alors plus de quatre-vingt-dix ans [Préface , p. xj , Observ. de Ducaiige, p. 17). (1) JoinviUe,p. 32 j Extraits arabes, -ç. 649.

4^|8 IflSTOIRl' DE LA DECADENCE

Louis , armé de toutes pièces , et précédé de l'oriflamme , sauta un des premiers sur le rivage ; et les musulmans , épouvantés , abandonnèrent au premier ^ assaut la ville de Damiette, qui avait soutenu un siège Prise de Da- de seize mois contrc ses prédéccsscurs :mais Damiettc

iniette. A. D. , .^ i i -x i a i

1^49. rut la première et la dernière de ses conquêtes ; dans

la sixième croisade, les mêmes causes renouvelèrent, presque sur le même terrain , les calamités qui avaient fait manquer la cinquième ( i). Après un délai funeste , qui introduisit dans le camp les germes d'une maladie épidémique , les Francs s'avancèrent de la côte maritime vers la capitale de l'Egypte , et tâchèrent de franchirl'inondationdu Nil qui s'opposaità leurs progrès. Sous les yeux de leur intrépide monarque, les barons et les chevaliers français déployèrent leur invincible valeur et leur insurmontable mépris pour toute espèce de discipline. Le comte d'Artois, par une saillie d'une bravoure inconsidérée , prit d'assaut la ville de Massourc , et des pigeons dressés volèrent annoncer aux habitans du Caire que tout était perdu ; mais un soldat, qui usurpa depuis le sceptre , rassembla les fugitifs ; le corps de l'armée française était éloigne ; les troupes du comte d'Artois furent écrasées, et leur

(i) Les derniers éditeurs de Joiu ville ont enrichi son texte d'un grand nombre d'extraits curieux tirés des Arabes , Macrizi, Abulféda , etc. ; voj: aussi Abulpharage {Djn. , p. 322-320 ), qui nomme Louis par corruption Picdefrans. Matthieu Paris (p. 683 , 684) "Ous a peint la folle éuiulalion des Français et des Anglais qui combattirent et périrent à Massoure.

DE l'empire romain, chap. lix. 44*) général perdit la vie. Les musulmans faisaient continuellement tomber sur les Français une pluie de feu gre'geois; les galères e'gyptiennes commandaient le Nil ; les Arabes occupaient la plaine et interceptaient les provisions; cbaque jour aggravait les maux de la famine et de l'épidémie , et au moment où la retraite parut nécessaire , elle se trouva impraticable. Los écrivains orientaux avouent que Louis aurait pu s'échapper , s'il eût voulu abandonner ses sujets. On Captivité de

]£. • . I , , . , Saint - Louis

e lit prisonnier avec la pius grande partie de sa no- enÉgypie.

blesse ; tous ceux qui ne purent servir ou se racheter furent massacrés impitoyablement, et une file de têtes chrétiennes décora les murs du grand Caire (i ) ; on chargea Louis de chaînes ; mais le généreux vain- a. d. laSo. queur, petit - fils du frère de Saladin , envoya une robe d'honneur à son auguste captif; quatre cent mille pièces d'or et la restitution de Damiette obtinrent la liberté du roi de France et de ses soldats (2). Les descendans efféminés des compagnons de Saladin, amollis par le luxe et le climat, n'étaient point

(i) Savary , dans ses agréables Lettres sur C Egypte , a donné une description de Damiette ( t. i , Lettre xxiii , p. 274-290) et une relation de l'expédition de Saint-Louis (xxv, p. 3o6-35o).

(^) On exigea pour la rançon de Saint-Louis un million de byza tis , qui fuient accordés ; mais le sultan les réduisit à huit cent mille, que Joiiiville évalue à quatre cent mille livres de France de son temps , et calculées par Matthieu Paris à cent mille marcs d'argent ( Ducange , Dissert. 20 sur Joiuville).

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