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Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire Romain

Votre Histoire de la Révolution française est un des plus importans de nos monumens littéraires. Seul des écrivains de notre histoire moderne, vous avez su fondre si ingénieusement ensemble les parties si diverses dont se compose nécessairement toute histoire des états modernes, que jamais l'attention du lecteur n'est suspendue ni refroidie.

La tâche des historiens antiques était plus facile. Les institutions humaines avaient alors plus de fixité, et leurs progrès, comme leut état présent, étaient Êuniliers à ce petit nombre de citoyens libres auxquels était destiné cet hommage national. Quant aux institutions divines, la partie plus purement religieuse restait respectueusement voilée dans le sanctuaire. L'historien n'avait plus qu'à retracer dramatiquement la marche des faits, et qu'à nous montrer l'homme aux prises avec les événemens. Alors , l'investigation des sentimens moraux, l'habile développement des caractères et des passions des hommes, était la première étude comme la plus haute gloire de l'écrivain. Thucydide , Salluste et Tacite furent surtout de grands historiens parce qu'ils furent de profonds moralistes.

Notre société moderne a d'autres élémens. Tous sont admis à tout voir et à tout savoir, comme à toutjuger.TousIeshabitansdusolsesontélevés àla dignité de citoyens, et cet immense auditoire, que ne contiendrait plus une seule enceinte, comme celui auquel Hérodote soumettait ses écrits dans les jeux Olympiques, s'est encore agrandi du concours de toutes les nations étrangères ; car ce n'est plus assez aujourd'hui que d'être compris et apprécié des hommes de son siècle et de son pays , on veut parler à tous les lieux comme à tous les temps, et la patrie des écrivains c'est le monde, leur stade olympique c'est la postérité.

De là l'indispensable nécessité de nouvelles formes historiques , dont l'antiquité ne saurait nous offrir aucun modèle. Toutes les institutions humaines Citent être expliquées, parce qu'elles changent;toutes les institutions religieuses scrupuleusement étudiées, parce qu'elles les modifient. Morale, sciences , lois, arts, lettres, finances, traités , guerre, tout doit trouver sa place dans une histoire moderne, et marcher^en même temps que marchent les faits , pour les expliquer tous, sans jamais en arrêter la libre allure.

Voilà quelles sont les difficultés nouvelles de nos historiens , ajoutées aux difficultés qu'ont su si heureusement Surmonter les historiens antiques. Ce

n'est plus assez de nous dévoiler le cœur des hommes, de dramatiser les récits, de nous montrer à nu les ressorts cachés qui mettent la société en mouvement, de faire sortir des événemens une morale féconde; il faut encore décomposer en entier le corps social et politique, nous montrer dans leur origine, leurs progrès et leur dégénération, les diverses parties qui le composent, les comparer entre elles et avec toutes les autres, et, après avoir remonté jusques aux causes, savoir en déduire rigoureusement les conséquences présentes à venir, et cela non pas seulement dans la marche générale des choses, mais dans chacune de ces choses en particulier qui peuvent retarder ou accélérer le mouvement social, depuis les résultats si bienfaisaos des sciences physiques et chimiques jusqu'aux rêveries souvent perturbatrices des sciences économique et financière, depuis l'oi^nisation de la commune jusqu'aux proUèmes les plus compliqués de l'ot^nisatioD politique, depuis la vapeur qui ajoute aux puissances physiques jusqu'à la presse qui multiplie les forces morales, depub les perfectionnemens apportés dans la fabrication du fîisil jusqu'aux plus immenses opérations du génie et de la tactique militaire.

Vous êtes le premier en France qui ayez su , dans un aussi vaste cadre que la révolution française , distribuer toutes les recherches avec upe ingénieuse ndéthode. Une critique sévère peut relever sans cbute dans votre ouvrage quelques erreurs de faits ou même d'appréciation de faits; ce seraient là des imperfections de détail faciles à réparer sans altérer l'harmonie de l'ensemble. Mais là méthode suivie dans la distribution de toutes les parties , la facilité avec laquelle tout se classe et tout s'ordonne à la place qui convient le mieux , sans jamais laisser l'intérêt se refroidir; mais la vivacité du récit, la clarté et le coloris du style ; mais la disposition toute dramatique des événemens : voilà ce qui m'a toujours paru faire de votre Histoire de la Révolution un véritable modèle à proposer aux écrivains des annales modernes. Chacun, suivant la nature de son esprit, pourra vous reprocher telle ou telle opinion, regretter telle ou telle direction d'idées , mais tous seront forcés de convenir de l'heureuse application que doit avoir votre méthode historique dans toutes les grandes classifications de l'histoire moderne.

Les historiens anglais seuls avaient senti la nécessité de marcher dans cette voie. Hobertson commence par éclaircir le terrain par une large et belle introduction. Edouard Gibbon sèmeçà et là quelques dissertations en forme d'introductions qu'il cherche à lier à son récit. Dans un sujet aussi obscur et aussi embarrassé que l'histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain , il n'a pas toujours su désencombrer son chemin dés obstacles qui arrêtaient la marche dramatique des événemens. Tel qu'il est, cet édifice est grand, les proportions en sont nobles et les détails précieux. Je vous l'offre comme un souvenir de notre ancienne amitié.

Votre ami ,

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