‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 2 sur 105 · J.-A.-C. BUCHON · texte numérisé non relu

J.-A.-C. BUCHON

Bruxelles, 10 juUlct 1835.

DÉDOUARD GIBBON.

ni à. vmtni u 27 *?aiL 1737. —mom u 16 unnik 1794.

« Mon caractère, dit Gibbon dans ses Mémoires I, est peu susceptible d'enthousiasme, et j'ai toujours dédaigné d'aCTecter celui que je n'éprouve point ; mais, à une dislance de vingt-cinq ans, je ne puis ni oublier ni exprimer les vives émolions qui agitèrent mon esprit à mon approche et à ma première entrée dans la cilc éternelle. Après une nuit d'insomnie, je sortis et foulai d'un pied enorgueilli les ruines du Forum. Tous les endroits mémorables où Bomulus s'arrêta , où Cicéron parla, où César tomba, étaient à la fois présens à mes yeux ; et je perdis ou goûtai plusieurs jours d'ivresse avant d'être en état de passer

à un examen froid et minutieux C'est à

Rome', un 15 octobre 1764, rêvant, assis au milieu des ruines du Capitole , '■ pendant qu'à mes pieds les moines chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, que l'idée de tracer le déclin et la chute de cette ville vint pour la première fois se saisir de mon esprit. » L'exécution de cette vaste idée employa sa vie tout entière, et l'Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, qui en fut le fruit, a donné à son auteur une honorable place dans le glorieux triumvirat historique de la Grande-Bretagne.

Dès sa plus tendre jeunesse , Gibbon avait déjà dirigé toutes ses études sur les recherches historiques. Né à Putney, prësde Londres, le 27 avril 1737, il fut envoyé dès l'âge de neuf ans dansles écolespubliques; mais l'école publique n'allait ni à sa santé ni à son caractère. Il obtint plus tard un meilleur guide. Il a retracé lui-même dans ses Mémoires , que je suivrai pas à pas, l'histoire du premier développement de ses pensées , sous la surveillance d'une de ses tantes.

« J'éprouve, dit-il, un plaisir mélancolique â rappeler mes obligations envers cette excel-

* Mémoires, I. i,p. 174.

* W. id., p. 177.

lente femme, miss Catherine Porteiis, la véritable mère de mon esprit autant que de ma santé. Son bon .sens naturel était perfectionné par la lecture des meilleurs livres anglais, et, si sa raison était quelquefois obscurcie par des préjugés , l'hypocrisie ou l'affectation ne déguisèrent jamais ses sentimens. Sa tendresse indulgente, sa franchise, et ma curiosité naturelle qui commençait à percer, rapprochèrent bientôt la distance entre nous ! Comme des amis du mêole âge , nous conversions librement sur toute sorte de sujets familiers ou abstraits, et son plaisir et sa récompense étaient d'observer le premier essor de mes jeunes idées. La douleur et le languissement furent souvent adoucis par l'amusement et l'instruction ; et c'est à ses aimables leçons que je rapporte mon amour précoce et infatigable pour la lecture Le titre d'un ouvrage attirait-il mon œil , dans la bibliothèque assez passable de mon graud-père , je tirais du rayon ce livre d'un poète, d'un romancier ou d'un voyageur, et miss Porteus, livrée aux spéculations morales et religieuses, était plus disposée à encourager qu'à réprimer nne curiosité au-dessus de la force d'un enfant. Je dois noter cette année , la douzième de mon âge, comme la plus favorable à la croissance de ma stature intellectuelle. »

De douze à quinze ans , son père chercha de nouveau à le soumettre au régime des éco les publiques; mais sa santé chancelante le mettait hors d'état de participer à la rudesse de la vie commune. Après avoir vainement essayé diverses écoles, son père se décida à l'envoyer, en 1762, à l'ftgo de quinze ans, à l'univ ersité d'Oxford.

u Mon entrée à l'université d'Oxford, dit Gibbon, forme comme une ère nouvelle dans ma vie , et, à quarante ans d'intervalle , je me rappelle mes premières émotions de satisfaction et desurprise. Dans ma quinzième année, je me sentis élevé soudainement de l'état

VIE DEDOUARD GIBBO.

d'enfant à celui d'homme. Ceux que je respectais comme mes supérieurs en âge et par leur rang classique m'accueillaient avec toutes sortes de marques de politesse et d'affection ; et le bonnet de velours et la robe de soie, qui distinguaient l'étudiant d'un rang supérieur de celui du peuple, flattèrent ma vanité'.Une somme honnête, plus d'argent que n'ena jamais vu un écolier, fut mise à ma disposition, et je pouvais user auprès des négocians d'Oxford d'une latitude de crédit indéfinie et dangereuse. On me mit dans les mains une clef qui me donnait la disposition d'une bibliothèque savante et nombreuse. Mon appartement , au collège de la Madeleine , était composé de trois pièces élégantes et bien meublées; et les promenades attenantes , si elles eussent été fréquentées par les disciples de Platon , auraient pu se comparer aux ombrages antiques des bords de l'Ilissus. Telle fut la brillante perspective de mon entrée à l'université d'Oxford. »

Mais celte brillante perspective tarda peu à s'évanouir. Malgré l'éducation toute tory qu'il avait reçue dans sa famille , la liberté laissée jusque là à ses éludes et à ses investigations le rendait peu propre à marcher dans la voie étroite d'une église établie et d'une foi orthodoxe. L'activité de son esprit fut blessée de l'indifférence des professeurs et de l'indolence des étudians. Le caractère propre de toutes ces anciennes institutions est le statu quo. Fondées sur les principes de l'infaillibilité, elles peuvent concevoir, mais non découvrir la vérité , et pendant que le monde s'agite autour d'elles, marchant de progrès en progrès, elles vont chercher leur appui dans le passé , et s'exposent à être immobiles dans le désert.

Gibbon a caractérisé avec un peu d'amertume tous ces défauts dans ses Mémoires. « Les écoles d'Oxford et de Cambridge, dit-il, furent fondées dans l'âge ténébreux de la fausse et barbare science, et portent encore l'empreinte des vices de leur origine. Leur discipline primitive fut adaptée à l'éducation des prêtres et des moines; l'administration en est encore dans les mains du clergé, classe

I II y a trois classes d'étudians dans les deux universités d'Oxford et de Cambridge : les flls de pairs , qui portent une robe de soie et un gland d'or au bonnet; lesétudians qui ne sont pas fils de pairs, mais qui paient leur pension : ceu;(-U ont aussi une robe de soie , mais sans le gland ; et les boursiers , qui sont comme des parias ti portent la fobe de laine.

d'hommes dont les manières ne se rapprochent pas de celles du monde actuel, et dont les yeux ont été éblouis plus qu'éclairés par la vive lumière de la philosophie. Les chartes des papes et des rois ont donné à la corporation légale de ces sociétés le monopole de l'instruction publique , et l'esprit des monopoleurs est étroit , paresseux et oppresseur; leur ouvrage est plus cher et vaut moins que celui d'artistes indépendans , et les découvertes , les idées nouvelles, saisies avec tant de vivacité par la concurrence de la liberté, sont reçues avec une répugnance chagrine et repoussante dans ces corporations orgueilleuses, placées au-dessus de la crainte de la rivalité et au-dessous de l'aveu de l'erreur. Ily a bien peu à espérer qu'aucune réforme s'y fasse par un acte volontaire ; et elles sont tellement encroûtées de préjugés et exercées à la chicane, que la toute-puissance même du parlement échouerait dans une enquête sur l'état et les abus des deux universités t . L'usage des grades classiques, qui date du treizième siècle , est visiblement emprunté des corporations mécaniques, dans lesquelles un apprenti obtient , après avoir fait son temps , un témoignage de son habileté et la permission d'exercer sa mystérieuse profession. »

Les professeurs d'Oxford , tels que Gibbon les dépeint, étaient des hommes de bonne compagnie , qui jouissaient nonchalamment des dons opulens du fondateur. « Leurs jours étaient remplis par une suited'occupations uniformes : lachapelleetlaclasse, lecafé et le salon , jusqu'à l'heure où , fatigués et contens d'eux-mêmes , ils allaient se livrer à un long sommeil. Le poids de lire , de penser et d'écrire ne pesait pas sur leur conscience, et les fleurs de la science se flétrissaient sur le sol , sans qu'eux-mêmes ni le public en retirassent aucun fruit. »

Gibbon, trouvant les dilTérens cours publics d'alors vides d'utililé et de plaisir, chercha à s'y soustraire , et la facilité que lui offrit la négligence de ses professeurs , le détermina à renoncer complètement aux leçons de l'université, pour s'abandonner chez lui au vagabondage de ses lectures habituelles. Les historiens et les voyageurs étaient toutefois ceux qui appelaient le plus fréquemment son attention , pourvu que leurs ouvrages fussent

« lia fellu commencer en Angleterre par une réforme parlementaire, qui rendra maintenant pralleaWe la réforme des autres abus.

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écrits ou traduits en langue anglaise. Ce (ut ainsi qn'il lut les historiens grecs , romains et italiens.

« Le long intervalle de la Trinité à laSaint- Hichel, continue Gibbon^ rend désert le collège d'Oxford. Je passai les deux mois d'août et septembre à Buriton , chez mon père. 11 est assez bizarre qu'aussitôt que j'eus quitté le collège de la Madeleine , mon goût pour les livres ait commencé à renaître ; mais ce fut le même goût aveugle, et peu formé pour l'étude de l'histoire ancienne. Étranger aux connaissances originales , sans habitude de réflexion, sans exercice de l'art d'écrire , je résolus de faire un livre ; le titre de ce premier essai, le Siècle de Sésostris, me fut sans doute suggéré par le Siècle de Louis XIV de Voltaire , nouveau alors, et qui faisait sensation Pendant mon séjour à Buriton je

me livrai avec application à ma téméraire entreprise, sans que les distractions de la campagne et de la société lui nuisissent beaucoup ; et déjà le concert des applaudissemens publics retentissait à mes oreilles . La découverte de ma faiblesse fut le premier symptôme du bou goût qui se déclara en moi. A mon retour à Oxford, j'abandonnai sagement le Siècle de Sésostris; mais les feuilles informes en sont restées vingt ans au fond d'un tiroir, jusqu'à ce que, dans une revue générale de papiers, elles ont été livrées aux flammes. »

Au milieu de cette fluctuation d'études et d'idées , sans guide dans sa conduite ni dans ses croyances, l'esprit naturellement incertain de Gibbon le livra à tous les désordres d'une jeunesse oisive. L'absence de passions fortement caractérisées le préserva seule de ces grandes fautes de morale qui compromettent nne vie entière ; et sans doute aussi le souvenir de ces premières années si douces passées auprès de son excellente parente fut un frein salutaire. Mais l'esprit dans son vol audacieux n'est pas réglé par <les lois aussi sûres que l'est le cœur par les lois imprescriptibles de la morale; et là il n'était plus arrêté par ses premiers souvenirs.

s Dès ma plus tendre enfance, dit-il, j'avais été passionné pour les disputes de religion. Ma pauvre tante s'était souvent embarrassée dans les mystères qu'elle s'efforçait de croire; et l'élasticité de ce ressort n'avait pas entièrement cédé à la pesanteur de l'atmosphère d'Oxford. L'aiguillon aveugle de l'oisiveté m'excita à me jeter sans armure dans la car-

rière dangereuse de la controverse; et, à seize ans , je dévoyai de moi-même dans les erreurs de l'église de Rome. »

La lecture de VExamen libre du docteur Middleton , celle de V Histoire des' Variations des églises protestantes de Bossuet, et l'Exposition de la Doctrine catholique du célèbre évéque de Meaux, portèrent le doute dans ses croyances protestantes; l'édiGce chancelant de sa foi anglicane en fut complètement ébranlé, et la logique de l'histoire l'amena à reconnaître que la foi anglicane n'était pas d'une même pièce que la foi établie par les Basile et les Chrysostôme , les Augustin et les Jérôme. Dès qu'il fut convaincu par la puissante éloquence de Bossuet des fautes , des écarts , des incertitudes et des contradictions des premiers réformateurs, teb que Bossuet les lui faisait apparaître par le plus heureux mélange de raisonnemens et de narration, il en conclut avec lui que l'unité non interrompue de l'église catholique était le signe et le témoin de l'infaillible vérité ; et , ne croyant plus à l'une , il s'imagina véritablement qu'il croyait à l'autre. Dès ce moment son parti fut pris. Le doute assiégeait toujours son esprit, et il cherchait toujours à le Gxer. Il sentait qu'il n'était plus protestant, et il résolut de se faire catholique. Malgré les peines sévères d'emprisonnement perpétuel , dont les lois anglaises frappaient encore la prêtre convaincu d'avoir contribué à unir un sujet anglais au siège de Rome , un prêtre accueillit son abjuration secrète.

Aussitôt que le père de Gibbon eut été informé de ce changementde religion, il s'abandonna au premier mouvement de sa colère, et divulgua un secret qui fermait désormais à son (ils l'entrée des universités anglaises. Il fallut songer à de nouveaux moyens d'instruction et de répression. Gibbon fut envoyé à Lausanne, sous la tutelle d'un ministre protestant, H. Pavillard , pour y recommencer son noviciat classique et religieux. Due foi bien ardente n'avait jamais été le trait distinctif de ses croyances, et il ne parait pas que M. Pavillard eût une bien grande peine à lui faire abjurer la nouvelle forme religieuse qu'il avait adoptée et à le rendre au culte anglican. Ils discutèrent quelque temps ensemble, et le jour de Noël 1764 la rétractation fut solennisée à Lausanne. «Dès lors, ditGibbonen racontant cette cérémonie, et en annonçant tout haut une pleine conviction dontil doutait peut-être encore tout bas, je suspendis mes recherche^

religieuses, acquiesçant avec une foi implicite au dogme et aux mystères adoptés par le consentement général des catholiques et des protestans. »

Pour bien apprécier la prétendue fermeté du nouveau protestantisme de Gibbon, il suffira de lire dans ses Mémoires son apologie des deux caractères de Chillingworth et de Bayle. On y retrouve un trop grand nombre de réflexions qui peuvent s'appliquer à lui-même pour ne pas croire qu'il ait songé un peu k se peindre en les peignant. J'en rapporte ici quelques passages, parce qu'ils me semblent donner l'explication de la nature de son esprit à lui-même , et que cet esprit se retrouve tout entier dans la manière dont il a traité les morceaux importans de son Bistoire de la décadence et de la chute de l'empire romain.

Après avoir peint le savant Chillingworth s'échappant à vingt-huit ans de sa chaire d'Oxford pour aller se faire catholique à Douai, puis revenant du catholicisme au protestantisme , puis se dévoyant encore une fois « pour se fixer sur la terre plus ferme du socinianisme, » il ajoute :

« Si nous pouvions nous en rapporter à une tradition incertaine et à l'opinion vulgaire, l'inquiétude de ses recherches se calma enfin et se résolut en une philosophie indifférente. Cependant sa franchise naturelle et l'innocence de sonftme étaient sibien reconnues, que cette légèreté apparente n'affecta point la réputation de Chillingworth. La fréquence de ses changemens ne procédait que d'une recherche trop candide de la vérité. Ses doutes se faisaient jour d'eux-mêmes. Il leur prêtait toute l'assistance de la force de sa raison : alors il devenait trop difficile et trop exigeant j mais, trouvant aussi peu de repos que de sûreté dans ses victoires, il rengageait aussitôt le combat par un nouvel appel à son jugement ; de sorte que , dans ses triomphes comme dans sesdéfaites, lui-même et lui seul ■était l'auleurde ses différentes conversions.»

Ce qu'il dit de Bayle -est encore plus rapproché de ses propres idées :

u Calme et fier spectateur de la tempête religieuse, le philosophe de Rotterdam condamnait avec une égale autorité la persécution de Louis XIV, les maximes républicaines des calvinistes^ leurs vaines prophéties, et l'intolérante bigoterie qui vint agiter quelquefois sa retraite solitaire. Passant en revue les controverses du temps, il opposa l'un h l'autre

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les argumens de ses adversaires. Maniant successivement les armes des catholiques et des protestans, il prouva que ni la voie de l'autorité, ni celle de l'examen, ne peut offrir à la multitude aucun témoignage certain de la vérité religieuse; et il en conclut adroitement que la coutume et l'éducation sont les seuls fondemens de toute croyance populaire. L'ancien paradoxe de Mutarque , que l'athéisme est moins pernicieux que la superstition, acquiert une vigueur incalculable, orné des couleurs de son esprit et affilé de toute la subtilité de sa logique. Son Dictionnaire critiqtie est un vaste dépôt de faits et d'opinions ; il y balance les fausses religions avec ses poids sceptiques, jusqu'à ce que les quantités opposées (si je puis employer le langage de l'algèbre ) s'annihilent l'une l'autre. Ce pouvoir étonnant qu'il exerçait avec tant de hardiesse, de rassembler les doutes et les objections, l'avaitportéà prendre plaisamment le titre de '•—xiÊfi/ttla. Ztut, (Jupiter qui rassemble les nuées); et, dans une conversation avec l'ingénieux abbé, depuis cardinal de Polignac,ilémit librement à découvert son pyrrhonisme universel : a Je suis bien à la lettre un protestant, lui dit Bayle, car je proteste indifféremment contre tous les systèmes et toutes les sectes. »

Lorsque Gibbon arriva à Lausanne, il ne savait pas un mot de français; mais la nécessité l'eutbientôl familiarisé avec notre langue, ei, quand il quitta Lausanne en 1755, le français, dans lequel il pensait involontairement, était devenu plus familier à son oreille, à sa langue, à sa plume, que l'anglais lui-même.

Son amour pour la lecture, glacé par le séjour d'Oxford , s'était réveillé plus ardent; de nouvelles formes de style, une littérature nouvelle s'offraient'à lui; la comparaison des matières et des opinions étendait ses vues et redressait ses préjugés. Il reprit, sous la tutelle du bon M. Pavillard , l'étude des langues latine et grecque , et celle du droit des gens et des nations. « C'est surtout, dit-il, dans l'élude assidue et répétée de Montesquieu que je trouvais des délices, de Montesquieu dont l'énergie de style et la hardiesse d'hypothèses ont eu la puissance de réveiller et d'exciter le génie du siècle. Mais trois ouvrages , ajoute-til, ont surtout contribué à former l'historien de l'empire romain. 1° Les Lettres provinciales de Pascal, que j'ai relues presque tous les ans avec un nouveau plaisir, m'apprirent à manier l'arme de l'ironie grave et modérée, et i l'appliquer même à la solennité des su-

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j«ts ecclésiastiques. 2» La Vie de Julien , par l'abbé de La Bletterie, m'apprit comment on doit étudier l'homme et juger le temps. 3° Dans l'Histoire civile de Naples, par Giannone. j'observai avec un œil critique les progrès et l'abus du pouvoir sacerdotal et les révolutions de l'Italie dans les siècles d'obscurité. »

Des études enfln bien dirigées, une correspondance avec quelques savans du continent, un bon accueil dans les maisons les plus agréables du pays , où il eut quelquefois l'occasion de voir Voltaire jouer dans ses propres tragédies, quelques excursions en Suisse, firent couler bien rapidement les cinq années de son séjour k Lausanne. Une affection tendre, le seul amour qu'il éprouva dans sa vie , vint donner un charme nouveau à un voyage dont son père avait cru faire un exil.

« J'hésite , dit Gibbon dans ses Mémoires , dans la crainte d'un ridicule, en approchant du sujet délicat d'un ancien amour. Par ce mot je n'entends pas ces attentions polies, celte galanterie sans espérance et sans dessein, qui a pris sa source dans l'esprit de ehevalerie, et s'est comme entrelacée dans le tissu des mœurs françaises. J'entends, par cette passion, ce mélange de désir, d'amilié, de tendresse, que parmi toutes les femmes une seule allume , qui la fait préférer à tout son sexe , et fait rechercher sa possession comme le suprême, l'unique bonheur de notre existence. Je n'ai point à rougir en me rappelant l'objet de mon choix; et, quoique mon amour ait été sans succès , j'ai plutôt à m'enorgueillir d'avoir été susceptible une fois d'un amour aussi pur et exalté. Les attraits personnelsde mademoiselle Susanne Curchod étaient embellis par les vertus et par les talens de l'esprit. Sa fortune était médiocre, mais sa famille était respectable. Sa mère, native de France , avait préféré sa religion à son pays. La profession de son père ne contrastait point avec la modération et la philosophie de son caractère; et. dans l'obscure situation de ministre de Crassi, village placé dans les montagnes qui séparent le pays de Vaud de la Franche- Comté, livré à des fonctions pénibles, il vivait content d'un modeste salaire. Dans la solitude où il était retiré, il s'appliqua à donner une éducation littéraire, savante même, à sa fille unique. Elle surpassa ses espérances par ses progrès dans les sciences et les langues; et, dans ses courtes visites à quelques-uns de ses parens à Jjausanne , l'esprit , la beauté et l'érudition de M"« Curchod furent le sujet

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des apptaudissemens universels. L^s récits d'un tel prodige éveillèrent ma curiosité. Je la vis , et j'aimai. Je la trouvai savante sans pédanterie , animée dans la conversation , pure dans ses sentimens , et élégante dans ses manières. La première et soudaine émotion se fortifia par l'habitude et le rapprochement d'une connaissance plus familière. Elle me permit de lui faire deux ou trois visites chez son père. J'ai passé quelques jours heureux dans les montagnes de la Franche-Comté. Ses parens enc4>uragèrent honorablement m» recherche. Dans le ealme de la retraite, les légères vanités de la jeunesse n'agitant plus schi cœur distrait, elle prêta l'oreille à la voix de la vérité et de la passion ; et je puis me flatter de l'espérance d'avoir fait quelque impression sur un cœur vertueux. A Crassi , à Lausanne, je me livrai à l'illusion du bonheur : mais, à mon retour en Angleterre, je découvris bien* t6t|que mon père ne- voudrait jamais consentir h celtealliance, etque, sans son consentement, jeseraisabandonnéetsans espéramce. Après un combat pénible , je cédai à ma destinée. Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. »

Mil' Curchod, qui fitnaltre cette première et même cette unique passion de Gibbon, devint depuis M»* Necker , et fut la mère de M»» de Staël. Peu de femmes sans doute réunirent au même degré la beauté, l'esprit, la grâce, la noblesse de caractère qui s'assurent l'affection après l'avoir inspirée; mais les passions du cœur commecelles de l'esprit, l'amour comme la foi, furent toujours, chez Gibbon, plutôt un choix qu'un entraînement, un goût qu'une passion, une transaction qu'une conviction. Il avait renoncé au catholicisme avec la même froideur qu'il l'avait embrassé ; il se sépara de Mil» Curchod en terminant une lettre, qui commençait avec deux pages fort affectueuses, suivies de deux autres fort raisonnables, par ces mots : « C'est pourquoi, mademoiselle, j'ai l'honneur d'être votre très-humble et trèsobéissant serviteur,Édouard Gibbon;» et il put la revoir tranquillement ensuite lorsqu'elle fut à Paris dans tout son éclat , et sans que M. Necker eût à craindre, de part ni d'autre, qu'un fieu mal éteint se rallumât.

Ainsi guéri de ses affections pour une foi et une femme étrangères. Gibbon revint en Angleterre en 1758. Ses habitudes, ses pensées, sa langue n'étaient plus les habitudes, les pensées, ni la langue de son pays. Le premier ouvrage qu'il publia, ouvrage commencé à Lausanne, était mi^me écrit en langue française.

C'était V Essai sur l'étude de la littérature^ qui fut mieux accueilli sur le continent que dans le pays de l'auteur. Pour l'imprégner plus fortement de nouveau des usages anglais, son père le fit entrer, comme capitaine, dans un régiment de milice, où il avait lui-même le grade de major. Mais Gibbon était peu fait pour l'état militaire, et, dësque la paixeut fait licencier les milices, il reprit sa vie d'étude. Cette fois ce furent les auteurs anglais qui furent les objets de sa prédilection.

«Les compagnons favoris de mou loisir, dit-il, étaient les écrivains anglais postérieurs à la révolution, oii on respire l'esprit de liberté et de raison. Ils me furent en outre très- utiles pour rétablir la pureté démon langage , corrompu par le long usage d'un idiome étranger. Les conseils judicieux de M. Mallet', m'indiquèrent les ouvrages de Swift et d'Adison. L'espritel la simplicité sont leurs atlributscommuns; mais le style deSwiit est soutenu par une vigueur mflle et originale, celui d'Adison orné par les grflces modernes de l'élégance et de la douceur. L'ancien reproche qu'aucun autel anglais n'avait été élevé à la muse de l'histoire était déjà réfuté parles premiers travaux de Bobertsonet de Hume : l'Histoire d'Ecosse etcelle des Sluarls. J'aurai la présomption de dire que je n'étais pas indigne de les lire, et je ne déguiserai pas les divers sentimensque leur lecture répétée me fit éprouver. La perfection des plans, le langage nerveux, la majesté du style du docteur Robertson , m'enflammèrent de l'ambitieuse espérance d'élre un jour en état de marcher sur ses traces. La philosophie calme, les inimitables beautés négligées de son ami et de son rival , me forcèrent souvent à fermer le livre avec un sentiment mêlé de délices et de désespoir. »

L'admiration pour lesgrands historiens anglais le préparait tout doucement à devenir leur disciple et enfin leur égal. Divers sujets historiques se présentaient à ses recherches : l'expédition de Charles VIII en Italie , qui est plutôt une introduction de grands événemens qu'un événement grand et important en luimême j la vie de sir Philip Sidney , celle de sir Walter Italeigh; l'histoire de la liberté suisse ; celle de Florence sons les Médicis. H balança entre ces divers sujets sans s'arrêter à aucun. Il n'avait pas encore trouvé le sujet qui devait féconder les germes de son talent.

. • Potteanc^t, auteur d'une tragédie d'Elvire.

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Le succès que son Essai sur la littérature avait obtenus en France lui donnèrent le désir de profiler de ce moment pour aller se lier avec la brillante société littéraire qui attirait sur Paris les regards de toute l'Europe élégante. Il s'y lia avec Diderot , d'Alembert , Barthélémy, Baynal, Duclos, d'IJolbach, Helvétius, et fut accueilli dans les salons hospitaliers de madame GeofTrin et du Bocage. Après l'hiver de Paris, le printemps l'appelait en Suisse jet bien recommandé partout par son parent Acton i , il arriva sur les bords du lac de Genève au mois de mai 1763. Le séjour de Lausanne avait à chaque voyage de nouveaux charmes pour lui. Il en parla toujours avec plus de grâce que la tournure habituelle de son esprit ne semble le comporter.

« Ma société favorite, dit-il en parlant de ce voyage, avait pris, d'après l'âge de ses membres, la dénomination orgueilleuse de Société du printemps. Elle était composée de quinze à vingt jeunes demoiselles de bonne famille , sans être des premières de la ville. La plus âgée n'avait pas peut-être vingt ans, toutes agréables, plusieurs jolies . et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'as.. semblaient dans les maisons les unes des autres presque tous les jours, sans être sous la garde ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule de jeunes gens de toutes les nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence; elles riaient, chantaient, dansaient, jouaient aux cartes et même des comédies. Mais, au sein de cette gatté insouciante , elles se respectaient elles-mêmes, et étaient respectées par les hommes. La ligne délicate entre la liberté et la décence n'était jamais franchie par un geste, un mot ou un regard; et leur innocence virginale ne fut jamais souillée par le plus léger souffle de scandale ou de soupçons. Institution singulière , témoignage de l'innocente simplicité des mœurs suisses! »

Après un séjour de près d'une année â Lausanne , il partit pour l'Italie. On a vu dans les premières lignes de celte biographie comment l'aspect de Rome danssa majesté antique lui ût naître l'idée d'écrire son histoire, et comment la présence du moine qui chantait

< Un des membres de cette Eamille était établi à Besançon , un frère de celui-ci devint ministre du roi de Naples. Le flls du ministre est établi en France, où il a épousé la fille du duc de Dalberg ; c'est entre ses mains qu'est parvenue aujourd'hui, par héritage de parenté, une partie du patrimoine de la famille Gibbon.

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Tépres dans le temple de Jupiter l'arracha à son enthousiasme d'antiquaire et lui inspira peutêtre le secret désir de se venger sur l'institutioD en général du désappointement produit ea lui par un de ses membres. Gibbon a décrit dans ses Mémoires par quels travaux il se prépara à ce grand œuvre. Les citations multipliées au bas des pages de son histoire, et surtout les Taits , et leurs conséquences présentées avec habileté dans son histoire, prouvent assez les travaux consciencieux auxquels il dut se livrer.

Il ne commença la rédaction déQnitive de ses recherches que deux ans après son retour de Londres, et lorsque après la mort de son père il fut établi avec aisance dans sa maison etsa bibliothèque. «Au premier aperçu, dit-il, tout était obscur et douteux, jusqu'au titre de l'ouvrage , l'époque précise de la décadence et de la chute de l'empire , les limites de l'introductioD, la division des chapitres et Tordre de la narration , et je fus souvent tenté d'abandonner un travail de sept années. Le style d'un auteur doit être l'image de son esprit; mais le choix et la docilité de l'expression sont le fruit de Tezercice. Il me fallut faire bien des essais avant de pouvoir saisir le ton moyen entre celui d'une insipide chronique et d'une déclamation de rhéteur. Trois fois je refis le premier chapitre , et deux fois le second et le troisième, avant d'être passablement content de leur effet. J'avançai ensuite d'un pas plus égal et plus facile; mais il m'a fallu revenir trois fois saccessivement sur les XY* et XVI* chapitres i, pour les réduire d'nn gros volume qu'ils formaient à l'étendue qu'ils ont à présent, a

Le premier volume parut en février 1776. Trois éditions en furent rapidement épuisées. Les félicitations lui arrivaient de toutes parts. Laplnsflalteuse à sesyeux fut la lettre suivante qu'il reçut du célèbre Hume :

«Edimbourg, le 18 mars 1776. — Mon cher monsieur, pendant que je suis encore à dévorer avec autant d'avidité que d'impatience votre volume historique, je ne puis résister an besoin de laisser percer quelque chose de cette impatience , en vous remerciant de votre agréable présent, et en vous exprimant la satisfiiction que votre ouvrage m'a fait éprouver. Soit que je considère la dignité de votre style, la profondeur de votre sujet ou l'étendue de votre savoir, votre livre me parait également

1 Ceux rdatifs à TMaMisscinent du christianisme.

digne d'estime ; et j'avoue que , si je n'avais pas déjà joui du bonheur de votre connaissance personnelle , un tel onvrage, dans notre siècle, de la part d'un Anglais, m'aurait donné quelque surprise. Vous pouvez en rire ; mais, comme il me parait que nos compatriotes se sont livrés à peu près pour une génération entière à une faction barbare et absurde , et ont totalement négligé tous les beaux-arts, je ne m'attendais plus de leur part à aucune production estimable. Je suis sûr que vous aurez du plaisir, comme j'en ai moi-même, & apprendre que tous les hommes de lettres de cette ville se réunissent à admirer votre ouvrage et à désirer sa continuation avec sollicitude.

a Quand j'entendis parler de votre entreprise, il y a déjà quelque temps , j'avoue que je fus un -peu curieux de voir comment vous voua tireriez du sujet de vos deux derniers chapitres. Je trouve que vous avez observé un tempérament très-prudent; mais il était impossible de traiter ce sujet de manière à ne pas donner prise à des soupçons contre vous , et vous devez vous attendre que des clameurs s'élèveront. Si quelque chose peut retarder votre succès auprès du public, c'est cela; car à tout autre égard votre ouvrage est fait pour réussir généralement; mais, parmi beaucoup d'autres signes de décadence, la superstition , qui prévaut en Angleterre , annonce la chute de la philosophie et la perte du goût; et, quoique personne ne soit plus capable de les faire revivre que vous , vous aurez probablement, à votre début , des combats à livrer.

a Je vois combien est grande votre incertitude à l'égard de l'authenticité des poèmes d'Ossian. Elle est certainement fondée. Il est étrange en effet qu'il ait pu paraître possible à quelqu'un de sensé que plus de vingt mille vers , et avec eux des faits historiques sans nombre , aient été conservés pendant cinquante générations, parla seule tradition verbale, et par la plus grossière, peut-être, de toutes les nations européennes, la plus nécessiteuse , la plus turbulente et la moins fixée. Quand une supposition est aussi contraire au sens commun, il n'y a , en sa faveur, aucun témoignage positif qui mérite jamais qu'on y ait égard. Les hommes ont une grande propension à affirmer comme témoins tout ce qui flatte leurs passions et leurs préjugés nationaux. Vous êtes donc plus qu'indulgent pour nous en hésitant sur ce sujet.

» Je dois TOUS dire que nous sommes tous

trés-impatiens d'apprendre que votre coilec> tion de matériaux pour le second Tolume est complète, et que vous êtes de plus considérablement avancé dans sa composition. Je vous parle plus au nom de mes amis qu'au mien , De devant pas m'attendre à vivre assez pour en voir la publication. Le volume qui suivra sera d'une exécution plus délicate que le précédent ^ mais je me fie & votre prudence pour vous démêler des difficultés, et, à tout événement, pour mépriser les clameurs des bigots : TOUS avez du courage. Je suis avec beaucoup d'estime, mon cher monsieur, etc. etc.

» David HUME. »

Mais les premiers hommages une fois rendus, les critiques eurent leur tour. Le 15' et le 16' chapitres, qui contiennent l'histoire critique de l'établissement du christianisme, donnèrent lieu aux plus violentes attaques. « Si j'eusse cru, dit Gibbon lui-même, que la majorité des lecteurs anglais fût si passionnément attachée , ne fût-ce qu'au nom ou à l'ombre du christianisme, si j'eusse prévu la vivacité d'émotions qu'ont éprouvée ou feint d'éprouver les personnes pieuses, ou timides, ou prudentes, dont j'avais atteint la sensibilité délicate , j'aurais pu adoucir peut-être ces deux terribles chapitres, qui, sans me concilier beaucoup d'amis, devaient me faire un si grand nombre d'ennemis. Mais le trait était lancé, l'alarme sonnée ; et, si la voix de nos prêtres fut acre et bruyante, j'ai à me féliciter du moins de ce que les armes de la persécution n'étaient pas en leur pouvoir. »

Âu lieu de céder à l'orage et de perdre son temps à répondre aux attaques, il prit le sage parti de poursuivre son ouvrage avec une ardeur et une persévérance plus actives ; mais le 2* et le 3' volumes qui terminent la première époque , parurent cinq ans après le premier, en avril 1781 , et les trois derniers volumes furent publiés douze ans après le premier, en mai 1788.

« Ce fut, dit-il, le jour, ou plutdt la nuit du 27 juin 1789 que , dans mon jardin, dans ma maison d'été , j'écrivis les dernières lignes de la dernière page. Âpres avoir posé ma plume, je fis plusieurs tours sous un berceau d'acacias, d'où la vue domine et s'étend sur la campagne , le lac de Genève et les montagnes. L'air était tempéré, le ciel serein; le globe argenté de la lune était réfléchi par les eaux, et toute la nature était silencieuse. Je ne dissimulerai pas ma première émotion de joie à cet instant du recouvrement de ma liberté et

VIE D'EDOUARD GIBBON

peut-être de l'établissement de ma réputation ; mais mon orgueil fut b!ent6t humilié , et une mélancolie pensive s'empara de mon esprit, à l'idée que j'avais pris un congé éternel d'un vieux et agréable compagnon, et que, quelle que pût être la durée future de mon histoire, la vie présente de l'historienne pouvait plus être longue. »

Il était alors âgé de 52 ans, et s'était retiré une troisième fois à Lausanne, pour s'y reposer des déceptions de sa carrière politique. La vie des affaires n'avait été ni longue ni glorieuse pour lui. Il n'avait ni ces émotions puissantes qui entraînent les assemblées , ni ces convictions profondes qui les soumettent. Entré au parlement un peu avant l'apparition de son premier volume, il s'était laissé entraîner dans le mouvement de la sphère ministériellect availélé récompenséde la docilité de sonvoteparunemploide huit cents livrcssterling parmi les lords-commissaires du commerce etdescolonies.Ilavaitmême écrit pour le ministère un mémoire dirigé contre la France , au moment de la rupture , et auquel Beaumarchais avait répondu. La chute du ministère entraîna celle de sa place , et, réduit à sa fortune personnelle, il préféra une vie commode auprès de ses amis de Suisse. Il eut toujours à se féliciter d'avoir choisi Lausanne comme une nouvelle patrie.

Il était encore dans cette ville lorsque les orages de la révolution française y poussèrent les premiers flots de l'émigration. Une révolution qui venait porter l'agitation diins sa vie de repos n'était pas un événement avec lequel il pût sympathiser. Inoffensif pour les autres, il n'aimait à sacrifier son bonheur au bonheur de personne , et l'enthousiasme le plus désintéressé lui paraissait toujours ressembler un peu à la folie. Ses amis étaient frappés dans leurs fortunes et dans leur vie, les communications interrompues, l'avenir incertain : il y avait là de quoi ébranler une philanthropie d'une trempe plus dure que ne l'eût été celle de Gibbon. Il eût fallu , dans la situation où était Gibbon, s'élever audessus des maux présens de la révolution française pour contempler ses bienfaits à venir, préférer le triomphe permanent de la cause des nations en général & la tranquillité momentanée d'un pays en particulier, et l'affranchissement des hommes à son propre bien-être si court et si incertain.

Il n'était ni dans les habitudes ni dans la na- i ture de son esprit d'en agir ainsi. Au printemps de 1793 , à la nouvelle de la mort de la

VIE D'EDOUARD GIBBON

femme d'un de ses amis, lord ShefBeld , il se décida à brarer tous les obstacles que la guerre mettait sur sa route, et il se renditpar Francfort à Londres où il arriva au mois de juin, assez souffrant des fatigues du voyage, augmentées encore par le poids de son énorme corpulence et par les tourmens d'une dangereuse maladie. Ses souffrances allèrent en croissant & Londres, et, quoiqu'il s'aveuglât lui-même surson danger, sesamis redoutaient à chaque instant de le perdre. Une suite d'opérations chirurgicales usa le peu de forces qui lui restaient, et il mourut le 16 janvier 1794, âgé de 57 ans.

Outre son grand ouvrage de Y Histoire delà décadence et de la chute de l'empire romain, Gibbon a laissé quelques /ragmen; historiques, des Mémoires sur sa fie et un Essai sur Vêtude de la littérature en langue française. Son ami lord ShefHeld a publié ces divers morceaux, en y ajoutant une partie de sa correspondance.

Les Jklémoires, Lettres el\FragmensJiistoriques ont été traduits en français, et publiés en l'an V, en 2 vol. in-S».

h' Histoire de la décadences été traduite et publiée à différentes époques. Une partie a paru du vivant de l'auteur. Elle a été traduite d'abord par M. Le Clerc de Septchénes , puis continuée par MM. de Meunier et Cantwel. On attribue à Louis XVI une partie de la tra-

duction de Le Clerc de Septchénes. C'est la meilleure partie de cet ouvrage fait par tant de mains.

Madame Guizot a revu cette traduction faite à tant de reprises, en corrigeant ce qu'elle avait de trop imparfait. Son édition, publiée en 1828, en 13 vol. in-S», avec quelques notes de M. Guizot sur les xv<> et xvi' chapitres de Gibbon, relatifs à l'établissement du christianisme , était la meilleure qui eût encore paru.

J'ai revu moi-même ces diverses éditions de la même traduction, en profitant des indications de madame Guizot , et en y ajoutant quelques autres corrections qui avaient pu lui échapper. Je n'ai pas cru devoir ajouter une seule note aux notes de Gibbon. C'est son travail, et non le mien, que je voulais offrir au public. J'ai voulu que l'action de l'auteur sur son lecteur restât parfaitement libre de toute influence favorable ou contraire , et j'ai foit de mon mieuxpour ramener le traducteur à suivre pied à pied son original, sans le fausser ni le tronquer. Ainsi revue, la traduction reproduite ici ne peut certainement être placée à côté de l'original , mais du moins le sens et l'esprit de l'auteur y sont toujours fidèlement rendus.

Paris, 6 décembre 1836.

J.-A.-C. Bdchon.

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