CHAPITRE X
LMMuptrcim IMc«, Gallos, EmilieD, Valérien et GaN lieo. — IrropUon g^aér«la des barbares. — Les trente tjfraos.
Depnis les jeux séculaires célébrés avec tant de pompe par Philippe jusqu'à la mort de l'empereur Gallien , vingt ans de calamités désdèreot l'unirers romain. Dnmnt cette période désastreuse , dont tous les instans furent marquésparla honte et par le malheur, les provinces restèrentexposéesaux invasions des Inrbares, et gémirent sous le despotisme des tyrans militaires; l'empire s'affaissait de tons côtés, ee grand corps semblait toucher an ■omenf de sa ruine. ]^ confusion des temps, et le manque de matériaux, {n^entent d'égales difficultés à l'historien qui voudrait mettre un ordre saivi dans sa narration. Entouré defragmens imparfaits, toujpnrs concis, souvent oiMcurs, qnelquefpiscontradictoires, il est réduit à conférer, à comparer, i conjeeturer; et, quoiqu'il ne lui soit pas permis ' de ranger ses conjectures dans la classe des bits, il peut suppléer, au défaut de monumens bîMoriques, en étudiant la nature humaine «t le jendes passions, lorsque, n'étant retenues par aucim frein , elles exercent toute leur violence.
Ainsi l'on concevra, sans difficulté, que les massacres successifs de tant d'empereurs durent relâcher tous les liens entre les princes et ses sujets ; que les généraux de Philippe étaient disposés à imiter l'exemple de leur maître, et que le caprice des armées, accoutumées depuis long-temps à de sanglantes réntolntions , pouvait élever sur le trône le
PAR ED. GIBBON. CH. X. <46
dernier des soldats. L'histdre se contente d'ajouter que la première rébellion contre l'empereur Philippe éclau parmi les légions de Mœsie , dans l'été de l'année deux cent quarante-neuf. Le choix de ces troupes séditieuses tomba sur Marinus, officier subalterne '. Philippe prit l'alarme. Il craignait que ces premières étincelles ne causassent un embraseroentgénéral.Déchiré par les remords d'une conscience coupable, et tremblant à la vue du danger qui le menaçait, il fit part au sénat de la révolte des légions. Le morne silence qui régna d'abord dans l'assemblée attestait la crainte, et peut-éire le mécontentement général. Dèce, prenant un caractère conforme à la noblesse de son extraction, osa montrer plus de fermeté que le prinee. Il parla de la conspiration comme d'un soulèvementpassager et digne de mépris , et il traita Marinus de vain fantôme, qui serait détruit en pei| de jours par la même inconstance qui l'avait créé. Le prompt accomplissement de la prophétie frappa l'empereur. Rempli d'une juste estime pour celuidontlesconseils avaient été pi utiles, 0 le crut seul capable de rétablir l'harmonie et la discipline dans une armée dont l'espirit tumulteux n'avait pas été entièrement dissipé après la mort iu rival de Philippe. Dèœ refusa long-temps d'accepter cet emploi. Il voulait faire entendre au prince combien il était dangereux'^^e présenter un chef de mérite à des soldats animés par le ressentiment et par la crqinte. L'événement justifia encore sa prédiction. Les légions de Mœsie forcèrent leurjuge à devenirleur complice. Elles ne lui laissèrent que l'alternative de la mort ou de la poui|>re. Après une démarche si décisive, il n'avait plus à balancer. Il mena on fut obligé de siûvre son armée jusqu'aux confins de l'Italie; tandis que Philippe, rassemblant toutes ses forces pour repousser le compétiteur redoutable qu'il avait lui-même élevé, marchait à sa rencontre. Le$ troupes impériales étaient supérieures en nombre *: mais les rebelles formaient une
< L'expression dont se servent Zosime et Zonare pevt rignifler que Marinas commandait une centurie , une cOr borte , ou une légion.
2 11 naquit à Bubalie , petit Tîllage de la Pannonie. (Eor trope, IX. Victor in Ctesarib. et EpUome.)Crlte<:\ni)a-
DECADENCE DE L'
armée de veiéi'aits cotnmaridés par un général habile et expérimenté. Philippe fat ou tué sur le champ de bataille ou mis à mort quelques jours après à Vérone. Les prétoriens massacrèrent dans la capiule son fils qu'il avait associé à l'empire. L'heureux Dèoe, moins criminel que les usurpateurs de ce siècle , fut universellement reconnu par les provinces et par le sénat. On dit qu'immédiatement après avoir été forcé d'accepter le titre d'auguste, il avait, par un message particulier, assuré Philippe de sa fidélité et de son innocence, déclarant solennellement qu'à son arrivée en Italie il quitterait les omemens impériaux et reprendrait le rang d'un sujet soumis. Ses protestations pouvaient ^re sincères; mais, dans la situation où la fortune l'avait placé, il lui aurait été difficile de recevoir ou de donner le pardon '.
Le nouvel empereur avait à peine employé quelques mois au rétablissement de la paix et à l'administration de la justice, lorsqu'il fut tout-à-coup appelé sur les rives du Danube par des cris de guerre et par l'invasion des iGoths. C'est ici la première occasion importante où l'histoire fasse mention de ce grand peuple, qui bientôt après renversa la monarchie romaine, saccagea le Capitole, et donna des lois à la Gaule, à l'Espagne et. à l'Italie. Ses conquêtes en Occident ont laissé des traces si profondes , que même encore aujourd'hui on se sert, quoique fort improprement, du nom de Goths pour désigner tous les barbares grossiers et belliqueux.
Dans le commencement du sixième siècle, les Goths, maîtres de l'Italie, et devenus souverains d'un puissant empire, se livrèrent au plaisir de contempler leur ancienne gloire et l'avenir brillant qui s'offrait à leurs yeux. Tout leur désir se bornait alors à perpétuer
sUnce , à mo'uis qu'elle ne soit produile par un aocidect , semble détruire l'opioion qui faisait remonter l'origine de ce prince aux Dëcius. Six cents ans d'illustration avaient emobU celle fliinille; mais les Décius n'avaient d'abord été que des plébéiens d'un mérite distingué. On les voit paraître parmi les premiers qui partagèrent le consulat ;vec les superbes patriciens. Plcbeia Deciorumanima, elc.CJuvenal, sat. viii,234.) Voyez le beau discours de Décius dans Tile-live , x , 9 , 10.
< Zosime , l.i, p. 20; Zonare, 1. xn, p. 624 , édition do Louvre.
EMPIRE ROMAIN, (2&0 dep. J.^.)
le souvenir de leurs ancêtres, et à transmettre leurs propres exploits aux siècles futan. Le savant Cassiodore, principal ministf^ de la cour de Ravenne, remplit les vœux des conquérans. Son histoire des Goths consistait en douze livres ; elle est maintenant réduite i l'abrégé imparfait de Jomandès *. Ces écrivains ont eu l'art de passer avec rapidité sur les malheurs de la nation, de célébrer son courage, lorsqu'il était secondé par la fortune, et d'orner ses triomphes de plusieurs trophées érigés en Asie par les Scythes. Sur la foi incertaine de quelques poésies, les seules archives des bari>ares, ils font venir originairement les Goths de la Scandinavie *. Cette vaste péninsule, située à l'extrémité septentrionale de l'ancien continent, n'était pas inconnue aux conquérans de Rome. De noirveawx Uens d'amitié avaient resserré les premiers noeuds du sang. On avait vu un roi Scandinave descendre de soo trène rustique, et se rendre àRavenue pour y passer tranquillement le reste de ses jours au milieu d'une cour brillante *. Des vestiges qui ne peuvent être attribués k la vanité nationale attestent l'ancienne résidence des Goths dans les contrées au nord de la Baltique. Depuis le géographe Ptolémée , le midi de la Suède semble toujours avmr appartenu à la partie la moins entreprenante de la nation, et mène aujourd'hui un pays considérable est divisé en Gothie orientale et occidentale. Depuis le neuvième sièclejusqn'aa douzième, tandis que le (^ristianiame s'avançait à pas lents dans le«eptentrion, les Goths et les Suédois formaient dans le même royaume deux branches différentes, et quelquefois ennemies *. Le dernier de ces deux noms a prévalu sans anéantir le premier. Les Suédois , assez grands par eux-mêmes pour
i Voyez les préfaces de Cassiodore et de Jonuklès. Il est surprenant que la dernière ait été omise dans l'exodlente édition des Écrivains gothiques donnée par Grotms.
2 D'après l'auloiité d'AMarias, Jomandès die quelques anciennes dmniques des Golks eompoiées m nn. ( De reb. Geticit, c. 4. )
3 Jomandès , c. 3.
* Voyez leseitraiU assez étendus des ouvrages d'Adam de Urtme et de Saxon le Grammairien , qui se tronrent dans les prolégomènes de Groti». Ada» de Rrêaie éerivnt en 1W7, et Snoq leGramnairieB TcrsTanoéc 12M.
(250 dep. J.^].)
se contenter de lenr réputation dans les armes^ ont tonjonrs réclamé l'ancienne j;Ioire des Goths. Dans un moment de ressentiment contre la cour de Rome, Chartes XII fit entendre que ses troupes victorieuses n'avaient pas dégénéré de leurs braves ancêtres, dont la valeur avait autrefois subjugué la reine du monde '.
Le célèbre temple d'Upsal subsistait encore À la fin du onzième siècle , dans cette ville, la plus considérable de celles des Goths et des Suédois. L'or enlevé par les Scandinaves dans leurs expéditions maritimes, en faisait le principal ornement ; et la superstition y avait consacré, sons des for- BMs grossières, les trois principales divinités, le dieu de la guerre, la déesse de la génération, et le dieu du tonnerre. Dans la fête générale que l'o» célébi^t chaque neuvième année, neuf animaux de toutee^>èce, sans esk excepter Tespèce humaine , étaient Immolés avec la plus grande cérémonie, et leurs corps ensanglantés suspendus dans le bois sacré qui tenait au temple *. Les seules traces qui subsistent maintenant de ce culte barbare, sont contenues dans l'Edda, système de mythologie compilé en Islande vers le treizième siècle, et que les savans de Suède et de Danemark ont étudié comme le reste le phis prédeux de leurs anciennes traditions.
Malgré l'dbscurité mystérieuse de l'Edda, il est facile de distinguer deux personnages célèbres confondus sous le nom d'Odin; le dieu de la guerre et le grand législateur de la Scandinavie. Celui-ci est le Mahomet du Mord. Ce fut lui qui institua une religion adaptée au climatetau peuple. Les nombreuses tribus des bords de la Baltique furent subjuguées parla valeur invincible d'Odin, par son
t Voltaire , Histoire de Charles XII , 1. m. Lorsque les Antricfaiens demandaient du secours à Rome contre Gustave-Adolphe , ils ne manquaient jamais de représenter ce conquérant comme leBuccesseurdirfcld'Alaric..(Uarte., HisL de Gustave , vol. u , p. 123. )
2 Voyez Adam de Brime, dans les prolégomènes de Grotins, p. 104. Le temple d'Dpsal lUl détruit par Ingo, roi de Suède , qui monta sur lé trône en 1075 -, el environ quatre-vingts ans après on éleva sur ses ruines une église cathédrale. Voyez l'Histoire de Suède par Dalin , dans la Qibliol. raisonnée.
PAR ED. GIBBON. CH. X
éloquence persuasive et par sa réputation d'habile magicien. Pendant le cours d'un*vie longue et heureuse, il ne s'était oooupé< qu'à propager sa religion. 11 y mit le sceau» par une mort volontaire. Redoutant les ap-proches ignominieuses des maladies et des infirmités, il résolut d'expirer commeil convenait à un guerrier. Dans une assemblée solennelle des Suédois., et des. Goths vil se fit neuf blessure&mortelles. t Je- cours, disait- » il, en rendant le dernier soupir, préparer > le festin des héros dans le palais du dieu de » la guerre •. »
La patrie d'Odin est connue. On sait qu'il venait originairement à'Atgard. L'heureuse conformité de ce nom avec As-bourg ou Aiof, mots dont la signification est la même,, sert de base à un système historique si ingénieux, que nous souhaiterions qu'.il fût vrai. On suppose qu'Odio était le chef d'une tribu de barbares qui habitaient les bords des Palus-Méotides, jusqu'à ce que la chute de Mithridateet les armes victorieusesdes Romains firent trembler le Nord pour sa liberté. Odin,. trop faible pour résister à un pouvoir si formidable, ne céda qu'en frémissant; forcé de quitter son pays natal , il conduisit sa tribu depuis les frontières de la Sarmatie asiatique jusqu'en Suède, avec le projet véritablement, grand de former, dans des retraites inaccessibles à la servitude, une religion et un peuple qui pussent ser>ir un jour sa vengeance immortelle , lorsque ses invincibles Goths , animés par l'enthousiasme de la gloire, sorti- ; raient en nombreux essaims des environs du pôle pour châtier les oppresseurs du genre, humain''.
1 Mallet, Inlrod. à ITEst. de Danemark.
' Mallel (c w, p. 55) a tiré de Straboo , de Pline , i». Plolémée el d'Etienne de B]-zanoe , les vestiges de ce peuple et de celte ville.
3 II est diffleile d'admettre comme un bit authentique l'expédition merveilleuse d'Odin, qui pourrait fournir le sujet d'un beau poème épique , en faisant remonter à une époque si mémorable l'inimitié des Goths et des Romains. Selon le sens le plus nalurd de IT^dda , et l'inlerprétation des plus habiles critiques , As-gard n'est point réçUemenl une ville de la Sarmatie asiatique ; c'est le nom du séjour mystérieux des dieux , c'est l'Olympe de la Scandinavie. Le prophète était supposé en descendre , lorsqu'il vint annoncer sa nouvelle religion à la nation des Gotb«, qui I éUùegt déjà établis dans la partie méridionale de la Suède.
DECADËISCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (250 dep. J.'G.)
Si tant de générationB ftueceasives ont été capaUea de conderreÉ* quelques faibles tracet de l'origine des Goths, il ne faut pas demander à des barbare^ sans lettres un détail exact des temps et des circonstances de leurs migrations. Le passage de la Baltique était une entreprbe facile et naturelle. Lee habitans de la Suède avaient un nombre suffisant de vaisseaux à rames*, et depuis Cdriscroon jusqu'aux ports les pins proches de la Prusse «t de la Poffléraaie, la distance n'est que de tirente-qnatre lieues environ. Du moins en remontant jusqu'à l'ère chrétienne*, an plus tard jusqu'au siècle des Anlonins', nous voyons les Goths établis à l'embouchure de la Vistule , et dans cette fertile province où long-temps après furent bâties les villes commettantes de Thom, d'Elbing, de Konisberg et de Dantzik *. A l'occident de ces contrées les nombreuses tribus des Vandales se répandirent le long des rives de l'Oder, et des côtes maritimes de Mecklenbeurg et de la Poméranie. Une ressemblance frappante de mœurs, de traits, de religion et de langage, semble indiquer que les Vandales et les Goths étaient originairement une grande et même nation ". Ceux-ci paraissaient avoir été divisés en OstrogOlhs, Visigoths et Gépides*. La distinction des Vandales fut plus fortement
<TMUe,0crm.4l.
> Tacite, An. n, 62. Si l'on pouraii ajouter foi aux voyages de Pytbéas de Marseille , il badrait convenir que Ms Goths avaient passé la mer BaUtqne an moûls trois cents ans avAnt Jësus-Chritt.
«PtoUinée,!. n.
* Par les coloaies allenuuideg qui suivirent les armes des chevaliers teuloniques. Ces aventuriers terminèrent, dans le treiziime siëde, la conquête et la conv^sion de la Prusse.
5 Pline (Hist. nat., nr, i4) et Procope (inBell. vand., 1. 1 , c. 1 ) ont suivi la mfime opinion. Ces deux auteurs vivaient dans des siècles éloignés , et ils employèrent différentes voies pour chercher la vérité.
< Les OstrogOlhs et les Visigoths, ou les Goths orientaux et occidentaux , avaient été ainsi désignés , lorsqu'ils habitaient la Scandinavie. Par la suite, dans toutes leurs marches et dans tous leurs établissemens ils conservèrent avec leurs noms la même situation respective qui les leur avait UâX donner. La première fois qu'ils sortirait de Suède, la colonie, dans son enfance , était contenue dans troisraisseaux. Un de ces bftlimens , qui n'était pas si bon voilier que les deux autres , fut relardé dans sa route ; et l'équipage, qni forma ensuite une grande natimi, reçut 'le nom de Gépides on Tratneun. ( Jomandès , c. 17. )
marquée par les noms iadépetiâftntd'Héniies, de Bourguignons» de Lombante et d'ime fonle d'autres petits états qni formèrent pour la plupart, dans les siècies suivans, de piiissantes monarchies.
Dans le siècle des Antonids, lès Gothk habitaient encore lo Prusse. D^à, softs le règne d'Alexandre Sévère, leurs hostilités et lean incursions fréquentes avaieat annoncé leur voisinage aux Romains de la Dadie '. Cet intervalle, qui est d'environ soixante-Klix, ans, est donc la période où douft devoiis placer la seconde migration des Goths , lorsqu'ils se portèrent de la Baltique au Poiit-Euxin. Mais il est iihpossible d'en démêler la caasie aa milieti des dilFérens ressorts qai faisaient mouvoir des Barbares errans. La pette ou la famine , une victoire on une d^aite , un oracle des dieux ou l'éloquence d'un chef entre- {HTnant , suflbaient pour les attirer dans les ciimats plus tempérés du midi. Outre l'influence d' tue reUgion guerrière, leor nombre et lear intrépidité aplnnissaient devant eat les pkis grands dangers. Lears boucliers ronds et leurs épées courtes les rendaient formidables, lorsqu'ils en venaient kax mains. Us ava'ient des rois héréditaires, et leur obéi»* snnce donnait à leurs «onseils une «inion et BAe stabilité pen commnaes*. Amala> le héros dé ce aiècie, le dixième iStti d« TModoric, roi d'Italie, était digne de les conuMtnder. Ce chef illnstre soatenait, par Tinfluence du mérite personnel, la ndtttesse d'nne naissance qu'il tirait des Antet ou dei&i-dieux de la nation >.
Dès que la redommée eut setÉé chez les Germains le bruk d'une grande entreprise , les plus braves Vandales Voulurent en partih ger la ^oîre , et ils combattirent soUs l'étendard des Goths *. Les cenquérai» se rendi-
< Voyez un nragment de Pierre Patrice, dans l'ouvrage intitulé , £zcer;;fa legationum; et pour la date, voy. Tillemont ( Histoire des Empereurs , tom. m , p. 346 ).
t Oinnbim harum gentium insigne, rotunda seuta, brèves gladii, et erga reges obsequium. (Tacite, Germ. 43.) Le commerce de l'ambre procura vraisemblablement du Ter à la nation des Goths.
sjomandès, c. 13,14.
* Les Hérules et les Bourguignons sont particoliërement nommés. (Voyez l'Histoire des Germains, par Mascou, l.v.}Un passagede l'Histoire Augusline, p. 28, paraît
(290 tle^ J.-C.)
1>AR £a>. €BB<^. CHv %.
fèut d'^be^d Mt lëft Htes do Vtypee, riTière qne lés ancietis ont ttniVerselleinent regardée comme la branche ïiiéridionàlé dn Borystétte '. Ce grattd fieave, qni arrose les plaides de la Pologne et de la Russie, servit de dll^c* tîon aux Barbares , et leur procura pendant toute leAr martifae une provision constante d'eu et d'exeellens pâturages pour les nombreux troupeaux qui les accompagnaient.
Guidés par leur bravoure, ils pétaétrèrent dans des contrées inconnues, sans songer aux puissances qui auraient pu s'opposer à leurs progrès. Les Bàstarnes et les Vénèdes Turent les premiers qui se présentèrent. La fleur de leur jeunesse prit parti de gré on de force dans l'armée des Goths. Les Bastames occupaient le nord des monts Grapacks. L'immense contrée qui séparait ces peuples des sauvages de Finlande, était habitée ou plutôt dévastée parles Vénèdes*. Selon toutes les apparences, les Bastames, qui se distinguèrent dans la guerre de Macédoine" et qui formèrent ensuite ces tribus redoutables de Peucins , de Borans , de Garpiens , etc. , tiraient leur origine de la Germanie. Nous sommes mieux fondés à placer dans la Sarmatie le berceau des Vénèdes qui devinrent si fameux dans le moyen-âge*. Mais le mélange du sang et des moeurs , sur la frontière douteuse de r«s deux vasties régions, embarrasse souvent Tobservateur le plus exact'. En s'avançant plus près du poat-Euxb , les Goths rencontrèrent des races plus pures de Sarmates, les Jaziges, les Alains et les Roxolans. Les Goths fttrent vraisemblabteijient les premiei% Germains qni aperçurent les bouches du Tandis et du . Borysthène. Il est facile de connaître ce <|ai distiogmait partieulièreoncnt les peu* lM«s de lli Genàfiatiie et de la Sarmatie. Des
bireaDiffiion icette grande mignUon. La guerre des M»rconiaw Ait occawwée ea partie par la pression des tri- Iws barbares, fui fUyaicnt derant ies armes de barbares ]4as septenlrionaux.
< D'Anvaie, 64agnphie araenae, «t, k faraisièiM partie de son iacomparable carte d'Europe.
ZTacite.Germ. 46.
'CluTter, 6erm,ant,l.in,c.43.
* Les Vénèdes, les Slavet, et les Actes, étaient trois grandes tribus du Même peuple. (Jontandés, e. 24.)
i Tacite mérite certainement ce titre ; et même sea incertitude proure l'exactitude de ses recherches.
eabtines fixes ou des tentes «nobileB , les lois dn mariage qni permettaient d'épouser une OB plusieurs femmes, un habit serré o« des robes flottantes, une force miliiaire qni consistait principalement «i infanterie ou en cavalerie ; telles sont les marques caractéristiqnes'de ces deux grandes portions du genre humain. Il ne faut pas surtout oublier l'usage des langues celtique et esclavone, dont la dernière s'est répandue par la voie des armes , des confins de l'ItaÛe an voisinage du Japon.
Avant d'attaquer les provinces romaines , les Goths possédaient déjà l'Ukraine , pays remarquable par sa fertilité, il est partagé presque également par le Borysthène qui reçoit des deux côtés les eaux de plusieurs rivières navigables. Cett« vaste contrée renfermait en quelques endroits des bois immenseB de chênes antiqaes et très-élevés. L'abondance du gibier et dli poisson , les ruches Innombrables que Yoû trouvait dans tes cavités des rocs ou dans le tifenx de» vieux arbre», et qui mèmeeh ces temps grossiers formaient une branche considérable de commerce , Ib beauté du bétail, la température de l'air, un sol propre à toute espèce de grains, la richesse de la végétation , tout attestait la libéralité de la nature , et invitait l'industrie de l'homme'. Les Goths dédaignèirent ces avan- Ctges. Une vie dé paresse, de pàtkvfetë et dé rapine leur pamt tonjohfs préférable.
Les hordes dés Scythes, ((ni bordaient leurs nouveaux établissemens dtl côté de l'orient , ne leur offraient que le hasard incertain d'une victoire inutile. L'aspect brillant des campagnes romaines avait bien plus d'attraits pour les Goths. Lés chafnps de Ih Dacie, cultivés par des hàbitans iitdUstriéùlt, pouvaient étire moissonnés par un pèupïe guerrier. Les successeurs de Ti^jàn consultèrent Aïoîns les véritables intérêts de Vétstt que de faiisses idées de grandetir, lo^qu'ils conservèrent les conquêtes de ce prince av-
1 Histoire généalogique des Tartares, p. 593. M. B<tl (toL u , p. 379) traversa l'Ukraine , en voyageant de P^ (ersbourg à Constantinople. La bce du pays représente exactement ai^ourd'hui ce qu'il était autrefois, puisqu'entre les mains des Cosaques il reste loiyours dans un étal de nature.
DECADENCE DE L'
delà du Danube. Il est probable que leur politique affaiblit l'enipire du côté de ce fleuve. La Dacie, province nouvelie et à peine sou* mise, nVlait ni assez forte pour résister aux barbares, ni assez opulente pour assouvir leur cupidité. Tant que les rives éloignées du Niester servirent de bornes à l'empire, les l'orti6cations du bas Danube furent gardées avec moins de précautions : ensevelis dans une fatale sécurité, les habitansde la Mœsie se persuadèrent qu'une distance trop vaste pour être franchie les mettait à l'abri de tout danger de la part des baii>are8. L'irruption des Goths,80us le règne de Philippe, les tira de leur funeste erreur. Le roi ou dief de cette fière nation traversa avec mépris la province de la Dade , et passa le Niester «t le Danube, sans rencontrer aucun obstacle. Les troiq)es romaines ne connaissaient déjà plus de discipline ; elles livrèrent à l'ennemi les places importantes qui leur avaient été confiées, et la crainte d'un juste châtiment en attira un grand nombre sons les étendards des Goths. Tous ces barbares parurent enfin devant Harcianopolis , ville bâtie par Trajan en l'honneur de sa sœur, et qui servait alors de capitale à la seconde Mœsie'. Les babitans se crurent trop heureux de radketerà prix d'argent leurs biens et leurs personnes; et les conquérans retournèrent dans leurs déserts , plus enorgueillis que satisfaits du premier succès de leurs armes contre un état faible, mais opulent. Dès que Dèce fut monté sur le trône, il apprit que Cniva, roi des Goths, avait passé une seconde fois le Danube avec des troupes plus nombreuses ; que ses détachemens répandaient de tous côtés la désdation en Mœsie, et que le principal corps d'armée, composé de soixanté- (Mx mille Germains et Sarmates, pouvait se porter aux entreprises les plus audacieuses. Uneinvasionsiformidable exigeaitia présence du monarque , et le développement de toutes ses forces.
' Dans le seizième chapitre de Jornandès, au lien de<eetmdo Metsiam, on peut substituer seeundam, la seconde Mcesie, dont Marcianopolis éuit certainement la capitale. ( Voy. Hiëroclta , de ProvincUs, et Wessding , ad tocum, p. 636. Itineraria. ) 11 est étonnant qu'âne Ikute si palpable du copiste ait échappé i la («rnctton jafidouedeGrotius.
EMPIRE ROMAIN, (260 dep. J.-C.)
Dèce trouva les Godi* occupés au siège de Nicopolis sur le Jatrus, im de ces moaiunens qui devaient perpétuer le souvenir des exploits de Trajan '. A son approche ils se retirèrent , mais avec le projet de voler à une conquête plus importante, et d'attaquer Philippopolis , ville de Thrace , bâtie par le père d'Alexandre , presque aux pieds du mont Hémus*. L'en){>ereur les suivit par des marches forcées dans un pays difficile ; mais lorsqu'il se croyait à une distance considérable de leur arrière-garde, Cniva se tourna contre lui avec une furieuse impétuosité. Le camp des Romains fut pillé , et pour la première fois leur souverain prit la fuite devant une troupe de barbares à peine armés. Après une grande résistance, Philippopolis , privée de secours, fut emportée d'assaut. On assure que cent mille personnes perdirent la vie dans le sac de cette ville*. Plusieurs prisonniers de marque ajoutèrent à l'importance du butin ; et Priscus, frère du dernier empereur Philippe , ne rougit point de prendre la pourpre sous la protection des plus cruels ennemis de Rome*. Cependant la longueur du siège avait donné le temps à Dèce de ranimer le courage , de rétablir la discipline, et d'augmenter le nombre de ses troupes. 11 intercepta difTérens partis des barbares qui accouraient de la Germanie pour venir partager la victoire de leurs compatriotes'. Des officiers d'une fidélité et d'une valeur éprouvées* eurent ordre de garder les passages
I La place e$t encore appelée Nieop. La petite rivière sur les bords de laquelle elle est située tombe dans le Danube. (D'Anville, Géographie ancienne, tom. i, p. 307.)
> Etienne de Bjrzance, de urbibia, p. 740. Wessdfaig, JUnenuia, p. 136.; Zo«are, par une méprise <iag;aliére, attribue la ftmdation de PbiUppoptdis an prédéoemur immédiat de l'empereur Dèce
3 Ammien , un, 5.
<Anrel. Victor, c. 29.
s Les mots, Victoria eeapleœ, qui se troarent nr quelques médailles de rempereur Dèce, insinuent cesaTOûges.
c Glande, dont le règne Ait parla suite si glorieux, gardait les Thermopyles avec deux cents Danteiiens , cent hommes de cavalerie pesante , et cent soixante de caralerie légère , soixante archers erélois , H mille hommes de nourelles troupes bien armées. (Vojei une lettreoriginda de l'empereur i son générd , dans llfistoire Aogustine, p. 200.)
PAR ED. GIBBON. CH. X
(260 dep. J.-G.)
des montagnes. Les fordfications du Danube forent réparées et mises en état de défense. Enfin, ie prince employa les plus grands efforts pour s'opposer aux progrès ou à la retraite des Goths. Encouragé par le retour de la fortune , il se préparait à frapper de plus grands coups , et il attendait avec inquiétude le moment de venger sa propre gloire et celle des armes romaines '.
Dans le temps qu'il luttait contre la violence de la tempête, son esprit, calme et réfléchi au milieu du tumulte de la guerre, méditait sur les causes plus générales qui, depuis le siècle des Ântonins, avaient précipité si iaipétuGusement la décadence de la grandeur romaine. Il découvrit bientôt qu'il était impossible de replacer cette grandeur sur une base solide, sans rétablir la vertu publique , les principes fondamentaux de la constitution , les moeurs anUques de l'état, et la majesté des lois opprimée. Pour exécuter un projet si beau, mais si difficile, il résolut d'abord de faire revivre l'ancien office de censeur, magistrature importante, qui contribua beaucoup à maintenir le gouvernement*, jusqu'à ce que usurpée par les césars, elle eût perdu son intégrité primitive, et fât tombée insensiblement en oubli '. Persuadé que la faveur du souverain peut donner la puissance, mais que. l'estime du peuple confère seule l'autorité , Dèce abandonna le choix du censeur au suffrage libre du sénat. Les voix unanimes , ou plutôt les acclamations de rassemblée, nommèrent Yalérien, comme le plus digne de remplir cet auguste emploi. Ce vertueux citoyen, qui fut depuis revêtu de la pourpre , servait alors avec distinction dans les troupes. Dès que l'empereur eut ap-
I Jornandès , c. 16-18. Zoâme , 1. 1 , p. 22. Il est aisé de déconvrir, dans le récit général de cette guerre, les prqagés opposés de l'auteur grec et de l'historien des Golhs. ns ne se ressemblent que par le manque d'exactitode.
> Montesqaiea, Grandeur et Décadence des Romains, c. 8. Il parle de la nature et de rasage de la censure arec sa sagacité onUnaire et arec une précision peu eommune.
s Vespasien et Titus (tarent les derniers censeurs. (Pline, Iliit. Bat, ni, 49. Censorin , de die nataU.) La modestie de Trajan ne lui permit pas d'accepter un honneur dont il était digne , et son exemple tat une loi pour les kntuh nins. (Voyez le panégyrique te Pline, e. 45 et 00.)
pris son élection, il assembla dans son camp un conseil général, et, avant de donner l'investiture au nouveau censeur, il crut devoir lui rappeler la difficulté et l'importance de sa charge. < Heureux Yalérien, dit le prince à ) son illustre sujet, heureux d'avoir mérité * l'approbation du sénat et de la république!
> Acceptez la censure et réformez les mœurs
> du genre humain. Vous choisirez parmi les
> sénateurs ceux qui méritent de conserver » leur rang dans cette auguste assemblée.
> L'ordre équestre vous devra le rétablisse-
> ment de son ancienne splendeur. En àug-
> mentant les revenus de l'état , songez à di- » minuer les charges publiques. Partagez en » plusieurs classes régulières la multitude
> confuse des citoyens. Que la puissance m^-
> litaire, les richesses, les vertus et les rest sources de Rome soient l'objet constant de
> votre attention. Vos décisions auront fort» t de lois. L'armée, le palais, les ministres de
> la justice , les grands-officiers de l'empire
> sont soumis à votre tribimaL Mul n'est ex-
> cepté que les consuls ordinaires ',1e préfet
> de la ville, le roi des sacrifices et la pre-
> mière des Vestales, aus« long-temps que
> cette vierge conservera sa chasteté, et même
> ce petit nombre, qui peut ne pas redouter
> la sévérité du censeur romain, s'efforcera
> de gagner son estime *. >
Un magistratrevétud'unpoavoir si étendu aurait moins été le ministre que le collègue de son maître *. Yalérien redoutait avec raison une place qui devait l'exposer aux soupçons et à l'envie. Sa modestie parut alarmée de la grandeur du poste où on voulait le placer. Après avoir insisté sur sa propre insuffisance et sur la corruption du siècle, il. rqirésenta fort adroitement que l'office de censeur ne pouvait être séparé de la dignité impériale , et que les mains d'un sujet étaient trop faibles pour supporter l'énorme fardeaa
I Malgré celte exemption , Pompée parut eependant devant le tribunal du censeur pendant son consulat. L'oecasion était à la vérité également singulière et honorable. (Plutarqne, vie de Pompée, p. 630.)
> Voyez le discours original dans l'Histoire Auguslioe, p. 173, 174.
3 C*4>st peut-être ce qui a trompé Zonare. Cet auteor suppose queValérienfutalorsdéclaré le collègue de Dicr (l.xu,p.625).
ibi
DECADENCE DE LEMPIRE R(MIA1N, (2Se dep. J.-C.)
d'nafi tdte adnùnistratîoii *. La guerre arrêta bientôt l'exécntion d'an projet spéeteui, mais impraticahle, et, en mettant Valànen à l'abri dû danger, elle épargna an prince la honte de ne pas réossîr. Un censeur pent Btaintenir les mœurs <f un état ; il ne saura jamais les rétablir. H est impossible que l'ai»lorité d'un pareil magistrat soit avantageuse, qu'elle produise même aucun effet , à moins qu'il ne trouve dans le oeenr du peuple un sentiment vif d'honneur et de vertu , et qu'il ne soit stmtenu par un respect religieux pour l'opinion publique, et par me foule depr^gés utiles qui/avorisentles raoaurs natiMales. Dans an temps où ces principes sont anéantis, l'office de «ensewr doit dégénérer en vaine reprësenutioa, on devenir un nouvel instrument d'oppression * et de despotisme. Il était plus aisé de vaincre les Gotlû que de déraciner les vices de Fétat. Quel pouvait donc être l'espoir de Dèce, puisque même dans la première de ces entreprises il perdit son armée et la vie ?
Environnés des troupes romaines, les Goths s« trouvaient alors exposés i des attaques cootiniielins. Le siège de Philippopolis leur avait eoàté te«rs meilleurs soMats, et le pays dévasté n'oflHit plus de subsistance an reste d'une multitude de barbares indisciplinés. Dans cette extrémité ils auraient volontiers renda lear bncin et leurs pnsonniers, pour avoir la permission de se retirer paisiblement ; mais l'emperenr se croyait sâr de la victoire , et, rëBohi de répandre une terreur salutaire parmi toutes les nàtiéns du Nord, il refusa d'éoetiter aucun accommodement. Des barbares intrépides préfèrent la mort à l'esclavage. II fallnt en venir aux mains. La bataille se donna sons les murs d'une ville obscnre de la Meesie, appelée Forum Terebromi*. L'armée des Goths était rangée sur trois a«8, et , par nn effet da hasard ou d'une
'Histoire AugtisUne,p. 174.La réponsedel'emperearest omise.
> Telles que les tenUtiTes d'Auguste, pour la réforme des moeurs. (Tacite, An. ni, 24.)
3 ItUemont (Histoire des Empereurs, tom. in, p. 598.), eennne Zosime, et quelques-uns de crax qui l'ont suivi , premeiil'le Danube pour le Tanals, et ils placent le champ et bataille dans les plaines de la Scy ttiie.
, un marais convrai^ le front de leur tpoisième ligne. An commencement de faBtion , le Kls de Dèce , jeune prince de la pins belle espérance, et déjà revêtu de la pourpre , f«t percé d'une flèche, et tomba mort à la vue d'un père affligé qui, rappelant sa fermeté, s'effidrçait de ranimer le courage de setf troupes. < La perte d'un soldat , s'é-
• criait-il, importe peu à la république '. » Le choc fut terrible; c'était le combat du désespoir contre la douleur et la rage. Enfin la première ligne des Goths fat enfoncée. La seconle, qui s'avançait pour la soutenir, eut le même sort. La troisième seulement restait entière, disposée à disputer le passage du marais que l'ennemi présomptueux eut Fimprudence de vouloir forcer. La fortune change tout-à-coup, t Tout est contre les Romains , » la profondeur du marécage, un terrain on
> l'on enfonce ponr peu qu'on s'arrête, où
> l'on gfisse quand on fait un pas; la pesan-
> teur de la cuirasse , la hauteur des eaux , » qui ne permet pas de lancer le javelot. An
> contraire, les barbares, habitués à combat-
> tre dans les terrains marécageux, outre l'a-
* vantage de la taille , avaient encore celui
> des longues piques, dont ils atteignaient de
> loin*. Après d'inutiles efîorts , l'armée romaine fut ensevelie dans ce marais, et jamais on ne put retrouver le corps de l'empereur*. Tel fut le destin de Dèce, âgé pour lors de cinquante ans ; monarque accompli, actif dans la guerre, alTable au sein de la paix*. Son fils aurait été digne de lui succéder. La vie et la mort de ces deux princes les ont fait comparer aux plus brillans modèles de la vertu républicaine*.
< Aurelius Victor place la mort des deux Déoes daas deux actions difTérenles ; mais j'ai préféré le récit de Jornandés.
2 J'ai hasardé de tirer de Tacite (An., i , 64 ) le tablean d'une action semblable entre une armée romaine et une tribu germanique.
3 Jornandés.c 18; Zoàme,l. i.p,32; Zoaare, 1. xu , p. 627; Aurel. Victor.
* Les Décès furent tuésavantla 0n de rawiée 251 , puù^ que les nouveaux princes prireut possession 4u consulat dans les calendes de Janvier qui suivirent.
s L'Histoire Augusline, p. '^, leur 4onn§ une plaç« trèshonorable parmi le petit noml)re 4e bons P(>n£<W (pii régnèrent entre Auguste et Diodélien.
(250 dep. J.*<:i.)
Ce fnoeate ooup abattk pour quelque temps l'insoleace des légions. Elles atteiulirent patieatmeiit, et reçurent avec soumission te décret du sénat qui réglait la succession à l'empire. JUb juste respect pour la BtémoiredeDèceélevasurle trône le seul fils qui lui survivait. Hostilien eut le titre d'empereur; mais, avec un rang égal, on donna une autorité plus réelle à GaUus, dont l'expérieace et l'habileté parurent nécessaires pour guider les pas du jeune prince et pour gouverner la monarchie dans la malheureuse utuatioa où eUe était réduite '. Le premier soin du nouvel empereur fut de délivrer les provinces iliyriennes de l'oppression cruelle d'un ennemi victorieux. Il consentit à laisser entre les mains des Goths un butin immense, fruit de leur iava^on ; et ce qui ajoutait à la hoDte de l'état, il leur abandonna un grand nombre de prisonniers d'une naissance et d'un mérite distingués. Sacrifiant tout au désir d'apaiser le ressentiment de oes fiers vainqueurs et de faciliter leur départ, il s'engagea même à leur payer tous les ans une somBoe considérable, à condition qu'ils n'infesteraient plus les provinces romaines *.
Dans le siècle des Scipions, les rois qui rediercbaient la protection de la république ne dédaignaient pas de recevoir des présens de peu de valeur, mats auxquels la main d'un allié poissant attachait le plus grand prix. Une chaise d'ivoire, un simple manteau de pourpre, une coupe d'argent, ou quelques piècflsdeeaivre' satisfaisaient les souverains le» plus opulens de la terre. Lorsque Rome eut englouti les trésors des nations, les césars crurent qu'il était de leur grandeur, et même de leur politique d'exercer envers les alliés ^ l'état une libéralité constante et réglée par une sage modération. Ils sec^uraMBt la pauvreté des barbares, honoraient
I Sac ubipatres eomperere..... deeemunt. (Victor, in Cœsarihus.)
1 Zonare, 1. xn , p. 6*^8.
* Le ridie monarque d'Egypte accepta avec joie et avec recomMiasance une chaise (sella), une robe (toga), et une tonpe (paiera) d'or du poids de cinq livres (Tite-Live, xxvu , 4). Quitta miUia oui* , qui valaient environ qnatre cents dix livres , étaient le présent ordinaire que la répabKqne dounatt aux amtMosadenrs étrangers. (Tit»-Live, XXXI, 0.)
PAR ÉD. GIBBON. CH. X
leur mérite, et récompensaient leur fidélité. Ces marques volontaires de bouté ne paraissaient pas arrachées par la crainte ; dies venaient seulement de la générosité ou de la gratitude des Romains. Les amis et les supplians avaient des droiu aux présens et aux subsides de l'empereur. Ceux qui les réclamaient comme une dette ' essuyaient un dur refus. Mais la clause d'un paiement annuel à un ennemi vainqueur parut un tribut igaominieux. Les Romains , jusque là maîtres du monde, n'avaient point encore été accoutumés à recevoir la loi d'une troupe de barbares. Le prince qui, par une concession volontaire , avait probablement sauvé sa patrie , devint l'objet du mépris et de l'aversion générale. Hostilien avait été enlevé au milieu des ravages de la peste ; on fit à Gallus un crime de sa mort *. Le cri de la haine imputa même la délaite de Dèce aux conseils perfides de son odieux successeur '. La tranquillité que Rome goûta la première année de son administration *, servit plutôt à enflammer qu'à apaiser le mécontentement public ; et, dès que le danger de la guerre eut été éloigné, on sentit plus fortement etd' une manière bien plus vive l'infamie de la paix.
Mais quel dut être le ressentiment des Romains, lorsqu'ils découvrirent qu'ils n'avaient point assuré leur repos, même au prix de leur honneur? Le fatal secret de l'opulence et de la faiblesse de l'empire avait été révélé à l'univers. De nouveaux essaims de barbares, enhardis par le succès de leurs compatriotes, et ne se croyant pas endiainés par les mêmes traités , répandirent la désolation dans les provinces de l'Ulyrie , et portèrent la terreur jusqu'aux pieds du Capitole. Ua gouverneur de Pannonie et de Mœsie entreprit la défense de l'état, que paraissait abandonner le timide Gallus. Émilien rallia les
< Voyez quelle était la fermeté d'un général romain jusque sous le règne d'Alexandre Sévère. (Excerptalegationum, p. 25, édition du Louvre.)
) Pour la peste, voyez Jomandès.c. 19; et Victor, in Casaribus.
i Ces accusations improbables sont rapportées par Zosime,Li,p. 23,24.
* Jornandès, c. 19. L'écrivain goth observa da moint la paix que ses compatriotes victorieux avaient jurte à Gallus.
troupes dispersées et ranima leur courage abattu, Tout-à-coup les barbares sont attaqués, mis en déroute, chassés et poursuivis au-delà du Danube. Le général victorieux distribua aux compagnons de ses exploits l'argent destiné pour le tribut , et les acclamations de l'armée le proclamèrent empereur sur le champ de bataille *. Gallus semblait avoir oublié les intérêts de l'état au milieu dès plaisirs de l'Italie ; informé presque dans le mém« instant de la révolte heureuse et de la marche rapide de son ambitieux lieutenant, il s'avança au-devant de lui jusqu'aux plaines de Spolette. Lorsque les armées furent en présence, les soldats de Gallus comparèrent la conduite indigne de leur souverain avec la gloire de son rival; iUadmiraient la valeur, la libéralité d'Émilien, qui offrait à tous les déserteurs une augmentation de paie considérable *. Le meurtre de Gallus et de son fils Yolusien termina la guerre civile ; le sénat donna une sanction légale aux droits de conquête. Les lettres d'Emilien , à cette assemblée, sont un mélange de modération et de vanité. Il l'assurait qu'il remettrait à sa sagesse l'administration civile, et que, content de la qualité de général, il maintiendrait la gloire de la république, et délivrerait l'empire en peu de temps des barbares de l'Orient et du Nord '. Son orgueil eut lieu d'être satisfait de l'applaudissement des sénateurs. Il existe encore des médailles où il est représenté avec le nom et les attributs d'Hercule le Victorieux et de Mars le Vengeur *.
' Si le nouveau monarque possédait de grands talens, il n'eut pas le temps nécessaire pour remplir ses magnifiques promesses. Il se passa moins de quatre mois entre son élévation et sa chute '. Gallus avait été vaincu ; on vit bientôt paraître un compétiteur plus formidable que Gallus. Cet infortuné prince avait chargé Valérien , déjà revêtu du titie honorable de censeur , d'amener à son secours les légions de la Gaule et de la Germa-
<Zosune,l. i,p.25,26.
ï Victor, in Cœsaribiu.
i Zonare , 1. xii, pag. 628.
. * Btnduri Numismala, p. 84.
, i Eutrope, 1. a., c.6, dit tertio mente. Eusèbe ne parle pas de cet empereur.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
nie ' Valérien exécuta cette commission arec zèle et fidélité ; arrivé trop tard pour sauver son souverain , il résolut de le venger. La sainteté de son caractère, et, plus encore , la supériorité de son armée, imprimèrent du respect aux troupes d'Émilien, qui restaient toujours campées dans les plainesdeSpolette. Ces soldats indisciplinés n'avaient jamais été dirigés par aucun principe; devenus alors iccapables d'attachement personnel , ils ne balancèrent pas à tremper leurs mains dans le sang d'un prince qui venait d'être l'objet de leur choix partial. Ils commirent seuls le crime; Valérien en recueillit le fruit. A la vérité, la guerre civile porta ce sage dtoyen sur le trône ; mais il en monta les degrés avec une innocence rare dans ce uècle de révolutions, puisqu'il ne devait ni reconnaissance ni fidéUté au souverain dont il prenait la place.
Valérien avait environ soixante ans * lorsqu'il commença son règne. Ce ne furent ni le caprice du peuple ni les clameiu*8 de l'armée qui lui mirent la couronne sur la tète ; il semblait obéir à la voix unanime de l'iniivers romain. En parcourant successivement la carrière des honneurs, il avait mérité la faveur des princes vertueux, et il s'était montré l'ennemi des tyrans *. La noblesse de son extraction, la douceur et la pureté de ses mœurs, l'étendue de ses connaissances, et la grande expérience qu'il avait acquise, lui attiraient la vénération du sénat etdu peuple. Si le genre humain, selon la remarque d'un ancien auteur, eût été l'ibre de se donner un maître, son choix serait tombé sur Valérien*. Peut-être le mérite de cet empereur ne répondait-il pas à sa réputation ; son habileté ou du moins son courage se ressentait peut-
t Zosime, 1. 1, p. 28. Eutrope et Viclor pUcent Vvaai» de Valérien dans la l\hétie.
2 U avait enviroii soixante-dix ans lorsqu'il moula sur le trône, ou, comme il est plus probable, lorsqu'il mourut, (llist. Aug., p. 173. riUemool, Uist. des £mp., tom. m. p. 893, note 1.)
' Jnimicus ^rannoram,( Hisl. Aug. , p. 1 73.) Lorsque le sénat s'éleva avec un si beau zélé contre Maiimin , 'Valérien joua le rôle d'un véritable patriote (lUsU Aug. , p. 1 56.)
« Selon la distinction de Viclor , il paraît que Valérien reçut de l'armée le titre iOmperator , et du sénat edui A' auguste.
(2&S dep. J.-C.)
être de la langnefir et dn refroidissement de rftge. La conviction de sa propre faiblesse engagea Valérien à partager le trône avec un associé pins jeune et plus actif. Les circonstances ne demandaient pas moins un général qn'nn monarque , et l'expérience du censeor romain aurait dû lui désigner le collègue le plus digne par ses talens militaires de recevoir la pourpre comme la récompense de son mérite. Au lieu de faire un choix judicieux, qui, en affermissant son règne , aurait rendu sa mémoire chère à la postérité , Valérien ne consulta que les mouvemens de la tendresse ou de la vanité ; il conféra les honneurs suprêmes à son fils Gallien , jeune prince dont les vices efféminés avaient été jusqu'alors cachés dans l'obscurité d'une condition privée *. Le père et le fils gouvernèrent ensemble l'univers durant sept ansen- Tiron. Gallien régna seul pendant huit autres années. Mais toute cette période ne présente qu'une suite non interrompue de calamités et de confusion. L'empire romain, attaqué de tous côtés, éprouva à la fois la fureur aveugle des barbares dn dehors, et l'ambition cruelle des usurpateurs domestiques.
Pour mettre de l'ordre et de la clarté dans notre narration, nous suivrons moins la succession incertaine des dates, que la division pins naturelle des sujets. Les plus dangereux ennemis de Rome furent alors : 1» les Francs, 2" les Allemands, 3» les Goths, 4» les Perses. Sous ces dénominations générales nous comprendrons des tribus moins considérables, qui se sont aussi rendues célèbres par leurs exploits, mais dont les noms rudes et obscurs ne serviraient qu'à surcharger la mémoire et à fatiguer l'attention du lecteur. 1. Comme la postérité des Francs forme une des nations les plus grandes et les plus éclairées de l'Europe , l'érudition et le génie se sont épuisés pour découvrir l'état primitif de ses barbares ancêtres. Aux contes de la crédulité ont succédé les systèmes de l'imagination. L'esprit de recherche a scrupiUeusemeot examiné tons les passages qui pou-
' D'après Victor et quelques médaines, M. deTHIemont (tom. m, p. 710) conclut avec raison que Gallien (Ut associéâ l'empire vers le mois d'aoftt de l'année 2S3.
PAR ÉD. GIBBON. CH. X
tu
valent édaircir cette matière, il s'est porté sur tons les lieux où il a cru apercevoir de faibles traces d'une origine obscure. On a supposé que la Paimonie ' , que la Gaule> que le nord de la Germanie * donna naissance à cette fameuse colonie de guerriers. Enfin les critiques les plus sensés , rejetant les fausses migrations de conquérans imaginaires, ont embrassé une opinion qui, par sa simplicité même, nous parait être la seule vraie *. Selon leurs savantes conjectures, les anciens habilans du Veser et du Bas-Rhin , se réunirent vei-s l'an deux cent quarante * et formèrent une nouvelle confédération sous le nom de Francs. Le Cercle de Westphalie, le Landgraviat de Hesse , les duchés de Brunswick et de Lunebourg étaient autrefois la patrie des Chauques, qui, dans leurs marais inaccessibles, défiaient les armes romaines ", des Chérusques fiers du nom d'Arminius, des Cattes , redoutables par la force et par l'intrépidité de leur infanterie , et de plusieurs autres tribus moins paissantes et moins célèbres *. L'amour de la liberté était la passion dominante de ces Germains , la jouissance de celte liberté leur plus précieux trésor, et le mot qui désignait cette jouissance, l'expression la plus agréable à leur oreille. Ils méritaient , ils prirent , ils conservèrent la dénomination de Francs ou hommes libres : titre honorable qui cachait, mais qui ne détruisait pas les noms particuliers des différens peuples de la eonfédération ''. Un consentement tacite et un avantage réciproque dictèrent les premières lois de l^nion. L'expérience et
* On a Ibrmé dilKreos systèmes pour expliquernn passage difficile de Grégoire de Tours, 1. », c 9.
2 Le géographe de KaTeune , i, ii , en parUot de Mohringania , sur les conflns du Danemark , comme de l'ancienne demeure des Francs, a fait naître le système ingénieux de LeibniU.
3 Voyez Ouvier , Genn. aot,, m, e. 20. M. Fréret, Mém. de l'Académie, lom. xnn.
* Vraisemblablement sous le r^e de Gordien. La circonstance particulière qui y donna lieu a été pleinement exammée par Tillemont, tom. ni, p. 710, 1181.
i Pline, Hist. nat. xn, 1 . Les pan^yristes font souvent aDosion aux marais des Francs.
«Tacite, Germ., 30, 37.
7 On voit paraître la plupart de ces anciens noms dans une période moins doignée. Voyez-en des vestiges dans Cluvier, Germ. ant., I. m.
IM
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(2«8 dep. J.-G.)
l'habitude la ciaaentèreBt par degrés. La ligue des Francs pourrait être eo quelque sorte comparée au corps helvétique, où chaque canton, retenant sa souveraineté indépendante', concourt avec les autres , dans la cause commune, sans reconnaître de chef suprême ni d'assemblée représentative '. Mats le principe des deux confédérations est extrêmement différent. Une paix de deux cents ans a récompensé la politique sage et vertueuse des Suisses. L'inconstance, la soif du pillage et la violation des traités les plus solennels ont déshonoré le caractère des Francs.
Depuis long-temps les Romains éprouvaient la valeur entreprenante des habitans de la basse Germanie; tout-à-coup les forces réunies de ces barbares menacèrent la Gaule d'une invasion plus formidable, et exigèrent la présence de Gallién, l'hérjtier et le collègue de l'empereur '. Tandis que ce prince et Salonin , son fils , encore enfant , déployaient dans là cour de Trêves tonte la majesté du trône, les armées se signalèrent sous le commandement de Posthume ; quoique cet habile général trahit par la suite la famille de Yalérien , il fut toujours fidèle à la cause importante de la monarchie. Le langage perfide des panégyriques et des médailles parle obscurément d'une longue suite de victoires ; des titres, des trophées attestent, si l'on peut ajouter foi à un pareil témoignage, la réputation de Posthume , qui est souvent appelé le vainqueur des Germains et le libérateur de la Gaule *.
Mais un simple fait, le seul à la vérité dont nous ayons une connaissance certaine, renverse en quelque sorte ces monumens de la vanité et de l'adulation. Le Rhin , quoique décoré du titre de sauve garde des provinces, fut ime bien faible barrière contre l'esprit de conquête qui animait les Francs. Leurs dévastations rapides s'étendirent depuis ce fleuve jusqu'aux pieds des Pyrénées. Ils fran-
< Simler, de Btepuh. helv., atm. notU. FutditU.
* Zosime, 1. 1, p. 27.
3 M. deBrequigny (Mém. del'Acad. tom. xxx) nous a donné une vie très-curieuse de Poglbume. On a rornié plusieurs fois le projet d'écrire la ne des empereurs d'après les médaiUes et les inscriptions ; et Jusqu'à présent cet ouvrage manque.
cbirent bientôt ces hautes montagnes que la nature semblait leur opposer. L'Espagne n'avait jamais redouté les incursions des Germains; elle fut incapable de leur résister. Pendant douze ans , la plus grande partie du règne de Gallicn , cette contrée opulente devint un théâtre de destruction , et ne présenta de tous côtés que la faiblesse aux prises avec la fureur. Tarragone , capitale florissante d'une province tranquille, fut saccagée et presque détruite '. Et du temps d'Orose, qui écrivait dans le cinquième siècle, de misérables cabanes , éparses au milieu des ruines d'un grand nombre de villes magnifiques, rappelaient encore la rage des barbares *. Lorsque le pays épuisé n'offrit plus aucme espèce de butin, les Francs s'emparèrent de quelques vaisseaux dans les portsd'Espagne *, et passèrent en Mauritanie. Quel dut être, i la vue de ces peuples féroces , l'étonaement d'une région si éloignée ? Lorsqu'ils abordèrent sur la côte d'Afrique, où l'on ne connaissait nileur nom ni leurs mœurs, ni leurs traits, ils parurent sans doute tomber tout-à-coap d'un nouveau monde*.
II. Au-delà de l'Elbe , dans cette partie de la Uaute Saxe que l'on appelle aiyourd'hui le marquisat de Lusace, il existait anciennement un bois révéré , siège formidable de la religion des Suèves. Personne n'y entrait qa'H ne fût lié ; et l'on ne pouvait pénétrer dans l'enceinte sacrée sans reconnaître , par cette attitude humiliante et par des prosternemens, la présence immédiate de la <fivraité souveraine *. Le patriotisme ne contribuait pas moins que la superstition à consacrer le Sonnenwald , ou bois des Semnones *. Selon la créance universelle , la nation avait reçu sa
1 Anrel. Victor, e. 33 An Ueu de pane direpto, le sens cU'expression éeauBèeaideUto, quoique ft la vérité ilsoit également difficile, par des raisons fort dilDireBles, de corriger le texte des meilleurs écrivains et des plus mauvais.
> On temps d'Ansone (à la fin du quatrième siècle) , Ilerda ou Lerida était dans un état de ruine, suite vraisemblablement de celte invasion. ( Ausene, épit. xxr, 53.)
3 M. Valois se trompe donc lorsqu'il suppose que les Francs ont envahi l'Espagne par mer.
* Anrel. Victor. Eutrope, n, 6.
< Tadte, Germ., 38.
* Cluvier, Gcrm. ant., ni, 25.
(968 dep. J.-C.)
PAR ËD. GIBBON. GH. X
première existence 8«r ce lieu sacré. Les nombreuses tribus qui se glorifiaient d'être du sang des Suèves y envoyaient en certains temps des ambassadeurs; la mémoire de leur extraction commune se perpétuait par des sacrifices humains. Les habitans des contrées intérieures de la Germanie, depuis les bords de l'Oder jusqu'à ceux du Danube, portaient le nom général de Suèves. Ces peuples étaient distingués des autres Germains par une mode particulière d'arranger leurs longs cheveux, qu'Us rassemblaient en forme de nœud sur le haut de la tête. Ils chérissaient un ornement qui faisait paraître leurs rangs plus élevés et plus terribles sur le champ de bataille '. Les Germains , si jaloux de la gloire militaire , reconnaissaient tous la supériorité des Suèves ; ils ne croyaient pas que ce fût une disgrâce de fuir devant une nation à laquelle les dieux immortels eux-mêmes n'auraient pas résisté ; c'est ainsi que S'exprimèrent les tribus des Tinctères et des Usipiens, qui marchèrent avec une grande armée audevant du dictateur César *•
Sous le règne de Caracalla un nombreux essaim de Suèves parut sur les rives duMein et dans le voisinage des provinces romaiAes, attirés par l'espoir de trouver des vivres , du butin ou de la gloire '. Cette armée de volontaires , levés à la bâte , forma par degrés une grande nation; et, comme elle était composée d'une foule de tribus différentes , elle prit le nom d'Allemands ( ou AU meti, tout hommet dans la langue du Nord ), pour désigner à la fois leurs différentes races et leur bravoure commune*. Ils se rendirent bientôt formidables aux Romains par leurs incursions. Les Allemands combattaient prindpalement à cheval , et leur cavalerie lirait encore une nouvelle force d'un mélange d'infanterie légère , choisie parmi les jeunes guerriers les plus braves et les plus actifs, et accoutumés
t SicSUeviàeeterUGermarUt,ticSuevorum ingenui d servis separantur. QueUe orgueilleuse distinction !
3 César, in Bel. gai., ir. 7.
1 Victor, in CaracaUa;'Dion Cassius,!. Lxni,p. 1350.
* Cette étymologie ( bien dilTérente de celles qui amntent l'imaginatioD des savans) oons a été conservée par Asinius Qnadratus, liisloriai original cité parAgalfaias
par de fréquens exerciees à sùvre les cavaliers dans les marches les phis longues, dans les chocs les plus furieux etdans les retraites les plus précipitées*.
Ces fiers Germains , étonnés d'abord des préparatifs immenses d'Alexandre Sévère, respectèrent les armes de son successeur, barbare qui les égalait en courage et en fé- ■ rocité. Mais, toujojirs prêts à fondre sur les frontières de l'empire, ils augmentèrent le désordre général qui déchira Rome après la mort de Dèce. Les riches provinces de la Gaule éprouvèrent leur fureur , et ce peuple arracha le premier voile qui dérobait à l'univers la faible majesté de ritalie. Un nombreux corps d'Allemands traversa le Danube, pénétra par les Alpes Rhétiennes dans les plaines de la Lombardie , s'avança jusqu'à Ravenne, et déploya ses étendards victorieux presque à la vue de la capitale '.Cette insulte et le danger de l'état rallunèrent dans l'esprit des sénateurs quelque étincelle de leur ancienne vertu. Les empereurs se trouvaient alors engagés dans des guerres très-éloignées. Valérien en Orient, et Gallien sur les bords du Rhin. Toutes les espérances , toutes les ressources des Romains étaient en eux-mêmes. Dans cette extrémité, le sénat prit la défense de la république ; il mit en ordre de bataille les gardes prétoriennes qui avaient été laissées dans la ville ; et, pour compléter leur nombre, il enrôla les plus forts et les plus zélés des plébéiens. Les Allemands, surpris de voir tout-à-coup une armée plus nombreuse que la leur , repassèrent en Germanie chargés de butin, et le timide Romain prit cette retraite pour une victoire *.
Lorsque Gallien eut appris que les barbares avaient été forcés d'abandonner les murs de sa capitale, loin d'approuver la conduite dti sénat , il craignit que son courage ne le portât un jour à délivrer Rome de la tyrannie domestique , aussi bien que des invasions étrangères. Sa lâche ingratitude
1 Ce Ait ainsi que les Suives oomlnttir«BteoBtre Césart et ceUe manœuvre mérita l'approbation du vainqueur (in Bel. gai. 1,4»).
2 Histoire Augustine, p. 215, 216; DexippuA, Sxeerpta legeUionum, p. 8 ; Saint Jérôme, chron. OroK, vn, 22.
3Zo$ime,l. I, p.34.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm.
(268 dep. J.-C.)
parnt yisiblement dans nn édit qui défendait aux sénateurs d'exercer aucun emploi militaire, et même d'approcher du camp des légions. Mais ses alarmes n'étaient pas fon- ^lées. Les patriciens, énervés par le luxe et par les richesses , retombèrent bientôt dans leur caractère naturel. Ils acceptèrent -comme une faveur cette exemption flétrissante de service , et coqtens, pourvu qu'on les laissât jouir de leurs théâtres , de leurs bains et de leurs maisons de campagne , ils abandonnèrent avec joie le fardeau du gouvernement aux mains des paysans et des sol- -dau'.
Un écrivain du Bas-Empire parle d'une antre invasion des Allemands , plus formi- 4lable , mais dont l'événement fut plus glorieux pour Rome. Trois cent mille de ces barbares furent défaits, dit-on, près de Milan, 'dans une bataille où Gallien combattit en personne , avec cent mille Romains seulement'. Cette victoire étonnante ne doit être attribuée qu'à la crédulité de l'historien , ou peut-être les exploits exagérés de quelque lieutenant de l'empereur y ont-ils donné lien. Gallien employa des armes d'une nature bien différente pour défendre l'Italie de la fureur des Germains. U épousa Pipa , fille d'un roi des Marcomans, tribu suève, souvent confondue avec les Allemands dans leurs guerres et ■dans leurs conquêtes'; et il accorda au père, pour prix de son alliance , un établissement considérable en Pannonie. 11 parait que les charmes naturels d'une beauté sauvage fixèrent l'inconstance de l'empereur, et que les liens de la politique furent resserrés par ceux de l'amour. Mais l'orgueilleuse Rome conservait encore ses préjugés. Elle refusa le nom de mariage à l'alliance profane d'un citoyen avec une barbare, et l'épouse de Gallien ne fut jamais désignée que sous le titre flétrissant de sa concubine*.