‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 15 sur 105 · VII · texte numérisé non relu

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était âgé de plus de quatre-vingts ans. On se plaisait à contempler dans ce vieillard respectable les restes uniques et précieux dn siècle fortuùé dès Antonins, dont il retraçait les vertus par sa conduite, et qu'il célébra dans un poème élégant en trente livres. Le fils de ce vénérable proconsul l'avait accompagné en Afrique en qualité de lieutenant. Il fut pareillement proclamé empereur par les habitans de la province. Le jeune Gordien avait des mœnrs moins pures que celles deson père, mais son caractèreétaitanssi aimable. Yingt-deux concubines reconnues et une bibliothèque de soixante-deux mille volumes attestent la diversité de ses goûts ; etd'après lesproducdons qu'il nous alaissées il parait que les femmes et les livres étaient plutôt destinés à son usage qu'à une vaine ostentation*. Le peuple romain retrouvait dans ses traits l'image chérie de Scipion l'Africain , et se rappelant que sa mère était petite-fille d'Anton in-le-Pieux, il se flattait que les vertus du jeune Gordien , cachées j'asqti'alors dans le luxe indolent d'une vie privée, allaient bientôt se développer sur un plus grand théâtre.

Dès que les Gordiens eurent apaisé les premiers tumultes d'une élection populaire , ils se rendirent à Carthage. Us furent reçus avec transport par les Africains qui honoraient leurs vertus , et qui , depuis le successeur de Trajan , n'avaient jamais contemplé la majesté d'un empereur romain. Mais ces vaines démonstrations ne pouvaient ni confirmer, ni fortifier le titre des deux princes Uh se déterminèrent, par principe autant que par iniérét , à se munir de l'approbation du sénat. Une députation, composée des plus nobles de la province se rendit immédiatement dans la capitale, pour exposer et justifier la conduite' de leurs compatriotes, qui, après avoir souffert si long-temps en silence, avaient enfin pris le parti de se déclarer ouvertement. Les lettres des nouveaux empereurs étaient modestes et respectueuses; ils s'excusaient sur la nécessité, qui les avait

> Le jeune Gordien eut trois ou quatre enbns de chaque concubine ; ses productions littéraires, quoique moins nombreuses, ne sont pas à mépriser.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROlklAIN»

forcés d'accepter le titre impérial, et ils soumettaient leur destin à la décision suprême du sénat'.

Cette assemblée ne balança pas sur une réponse favorable; et les sentimens ne furent point partagés. La naissance et les nobles alliances des Gordiens les liaient intimement avec les pins illustres maisons de Rome. Leur grande fortune leur avait procuré beaucoup de partisans, et leur mérite un grand nombre d'amis. Leur douce administration faisait entrevoir dans un avenir brillant, non seulement la fin des calamités qui déchiraient l'État, mais encore le rétablissement de la répid)lique. La violence militaire, qui d'abord avait forcé les sénateurs à fermer les yeux sur le meurtre du vertueux Alexandre, et à ratifier l'élection d'un barbare paysan *, ne leur inspirait plus de terreur; elle faisait naître au contraire dans leur âme le noble dessein de réclamer les droits violés de la liberté et de l'humanité. On connaissait la liaine implacable de Maximin contre le sénat. Les soumissions les plus respectueuses ne pouvaient le fléchir; l'innocence la plus réservée n'aurait point été à l'abri de ses cruels soupçons. Les sénateurs, déterminés par de pareils motifs et par le soin de leur propre sûreté, résolurent de courir le hasard d'une entreprise dont ils étaient bien sûrs d'être les premières victimes, si elle ne réussissait pas.

Ces considérations, et d'autres peut-être d'une nature plus particulière , avaient d'abord été disculées dans une conférence entre les consuls et les magistrats. Dès qu'ils eurent pris leur résolution, ils convoquèrent tous les sénateui-s dans le temple de la Concorde, selon l'ancienne forme du secret ', instituée pour réveiller leur attention, et pour cacher leurs décrets, c Pères conscrits, dit

> le consul Syllanus, les Gordieus, revêtus

< Hérodien , 1. vu , p. 243; Uisl. Aug., p. 144.

2 tQuoU tainen patres liùmpenculosumexistinutnt,

> inermes annato resistere approbaventnt. • Aurdius Victor.

3 Lesofliciers du sénat étaient exclus , et les sénateurs remplissaient alors eux-mêmes les ronctionsdegreifier, etc. Nous sommes redevables à l'Histoire Aiigusline, p. 159, de cet exemple curieux de l'ancien usage observé sons la république.

> tous les deux d'une dignité consulaire, l'un

> votre proconsul, l'autre votre lieutenant en

> Afrique, viennent d'être déclarés Mipe-

> renrs avec le consentement général de cette

> province. Rendons des actions de grâces,

> continua-t-il courageusement, à la jeunesse

> de Thysdms ; rendons des actions de gr&œs

> à nos généreux défenseurs les fidèles babi-

> tans de Carthage, qui nous délivrent d'un

> m<H>8tre horrible. Pourquoi m'écoutez-vons t ainsi froidement , hommes timides? Pour-

> quoi jetez-vous l'un sur l'autre des regards

> inquiets? Pourquoi hésitez-vous? Haximin

> est l'ennemi de l'État : puisse son inimitié

> expirer Inentôt avec lui! Puissions-nous re- » cueillir long-temps les fruits de la sagesse

> et de la fidélité de Gordien le père, de la

> valeur et de la constance de GorcBen le >iUs'!>

La noble ardeur du consul ranima l'esprit languissant du sénat. Un décret solennel ratifia l'élection des Gordiens, déclara Maximin, son fils et tous leurs partisans, traîtres à la patrie, et offrit de grandes récompenses à ceux qui auraient le courage ou le boDheiff d'en délivrer l'État.

Dans l'absence de l'empereur, un détachement de gardes prétoriennes était resté i Rome pour défendre, ou plutôt pour goaverner la capitale. Le préfet Vitalien avait signalé sa fidélité envers Haximin, par l'ardeor avec laquelle il avait exécuté et même prévenu ses ordres cruels. Sa mort seule pouvait assurer l'autorité chancelante des sénateurs, et mettre leurs personnes à l'abri de tous dangers. Avant que leur décision eût transpiré, un questeur et quelques tribims furent chargés d'ôter la vie au préfet. Ils remplirent leur commission avec un succès égal à h hardiesse de l'entreprise; et, tenant à leurs mains le poignard ensanglanté. Us coururent dans toutes les rues de la ville, en annonçant au peuple et aux soldats la nouvelle de l'heureuse révolution. L'enthousiasme de la liberté fut secondé par des promesses de recompenses considérables en argent et en terres. On renversa les statues de Maximin;

< Ce discours , digne d'un zélé patriote , paraît avmr ëé tiré des registres du sénat: il est inséré dans l'Histoire AugusUue, p. 156.

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PAR ED. GIBBCN. CH. VU

et la capitale recemuit avec transport 4'autorkë des deux empereurs et celle du sénat '. Le reste de l'Italie suivit ^exemple de Rome.

Ud nouvel esprit animait cette assemblée, snbJHgaée depuis si long-temps par la licence militaire et par on despotisme farouche. Le sénat se saisit des rênes du gouvernement, et il prit les mesures les plus sages pour venger, les armes à la main, la cause de la liberté. Dans cette foule de sénateurs consuhires qui , par leur mérite et par leurs services, avaient obtenu les faveurs d'Alexandre, il était aisé d'en trouver vingt capables de commander des armées et de conduire une guerre. Ce fut à eux que l'on confia la défense de l'Italie. On leur assigna à chacun difTércns départemcns. Us avaient ordre de faire de nouvelles levées, de discipliner la jeunesse italienne, et surtout de fortifier les ports et les grands chemins , dans la crainte d'une invasion. On envoya en même temps aux gouverneurs de quelques provinces plusieurs députés, choisis parmi les pins distingués du sénat et de l'ordre équestre, pour les conjurer de voler au secours de la patrie, et de rappeler aux nations les nœuds de leur ancienne amidé avec le peuple romain. Le respect que l'on eut généralement pour ces députés, et l'empressement de l'Italie et des provinces à prendre le parti du sénat, prouvent suffisamment que les sujets de Maximin étaient réduits à ce dernier état d'abattement, dans lequel un peuple a plus à craindre de Foppression que de la résistance. Le sentiment intime de cette triste vérité inspire un degré de fureur opiniâtre qui caractérise rarement les guerres civiles qui ne sont soutenues que par les artifices de quelques chefs factieux et entreprenans *.

Hais tandis que l'on embrassait la cause des Gordiens avec tant d'ardeur , les Gordiens eux-mêmes n'étaient plus. La faible cour de Carthage avait pris l'alarme à la nouvelle de la marche rapide de Capellianus , gouverneur de la Mauritanie , qui, suivi d'une petite bande de vétérans et d'une troupe for-

• llâHxIien , 1. Tn, p. 211.

2IIërodirn, 1. m, p. 217; I. viii, p. 277; Ilisl. Aug. p. 156-158.

midable de barbares, fondit ssr nne proviiue fidèle à son nouveau souverain , mais inca> pable de le défendre. Le jeune Gordien s'avança au-devant de l'ennemi , à la tête d'un petit nombre de gardes et d'une nndtitude indisciplinée, élevée dans le luxe et To'isiveté de Carthage. Sa valeur inutile ne servit qu'à lui procurer une mort glorieuse sur le champ de bataille. Son père, qui n'avait régné que trente-six jours, mit fin à sa vie dès qu'il apprit cette défaîte. Carthage sans défense ouvrit ses portes au vainqueur , et se trouva exposée à l'avidité cruelle d'un esclave qui , pour plaire à son maître, était obligé de paraître devant lui avec d'immenses trésors et les mains teintes du sang d'un grand nombre de citoyens".

Le sort imprévu des Gordiens remplit Rome d'une juste terreur. Le sénat, convoqué dans le temple de la Concorde, affecta de s'occuper des affaires du jour ; il tremblait d'envisager les malheurs dont il était menacé. Le silence et la consternation régnaient dans toute l'assemblée, lorsqu'un sénateur du nom et de la famille de Trajan entreprit de relever le courage de ses concitoyens. Il leur représenta que depuis long-temps il n'était plus en leur pouvoir de temporiser ni d'user de réserve; que Maximin, naturellement implacable et irrité par leurs dernières démarches, s'avançait vers l'Italie, à la tête de tontes les forces de l'empire; que, pour eux, il ne leur restait d'autre alternative que d'aller dans la plaine à la rencontre de l'ennemi public, ou d'attendre tranquillement les tourmens cruels et la mort ignominieuse destinés à des rebelles malheureux, f Nous avons perdu, conti-

> nua-t-il, deux excellens princes; mais, à

> moins que nous ne trahissions notre propre

> cause, les ^pérances de la répid)Uque n'ont » point péri avec les Gordiens. J'aperçois ici » un grand nombre de sénateurs, dignes par » leurs vertus de monter sur le trône, et ca-

• Hérodien , 1. vn , p. 254 ; Hisl. Ang., p. 150-160. Au lieu d'un an et six mois pour le règne de Gordien, ce qui est absurde, il Riul lire dans Casaubon et Panvinius, un mois el six jours. Voyez Comment., p. 193; Zosime rapporte, I. 1, p. 17, que les deux Gordiens périrent par une tempête, au milieu de leur navigation ; étrange ignorance de l'histoire, ou étrange abus des métaphores!

flO

> pabi«8, ptr kears qualité» émtne&tes, d'ea » soutetiir la majesté. Élisons deax emp«-

> reurs, dont l'an sok chargé de la gaerre

> contre le tyratt, tandis que l'antre restera

> dans Rome pour diriger l'administration ci- » vile. J^e brave volontiers l'envie, et, sans

> craindre de m'exposer au danger d'une

> élection, je donne ma voix en faveur de » Maxime et de Balbin. Ratifiez mon choix,

> pdres conscrits, ou couronnez d'autres ci-

* toyens d'un mérite pins éclatant. > L'appréhension générale nnposa silence à la jalousie ; et les deux candidatB furent uoiverseikment reconnus. Tonte l'assemUée retentit d'acclamations sincères; et on entendit de tous côtés : < Victoire et longue vie aux em-

* pereurs Maxime et Balbin ! Vous êtes heu-

* reux au jugement du sénat. Puisse la répu-

> bKque être heureuse sous votre admmisira-

> tion' f '

Rome fondait les fltts belles errances sur la vertu et sur la imputation des nouveaux empereurs. Le genre particulier de leurs talens les rendait propres chacun aux différens départemens de la guerre et de la paix. Ils pouvaient être assis sur le même trône, sans qu'il s'élevât entre eux aucune émulation dangereuse. Orateur distingué, poète célèbre, sage magistrat, Balbin avait exercé avec intégrité et avec de justes applandissemens la juridiction mile dans presque toutes les provinces intérienres de l'empire. Sa naissance étaitilluslre',safortuDe considérable ; itavait des manières affables. Un sentiment de dignité corrigeait en lui l'amour du plaisir; et les

< Voyez l'Hislioin AugusUne, p. 186, d'aprèf les rcgbtres du sénat. La date est éndefflinail busse ; mais il est aisé de réformer cette erreur , en faisant attention que Ton célA>rait alors les jen apoOinaires.

7 n desceadalt de Cornélius Bdbus, noble Espagaol^ et Qb adoftif de Tbéephanes, l'bistorien grec. Battus obtint le droit de bourgeoisie, par la bveur de Pompée, et il dut la conservation de ce titre à l'éloquence de CicétOA ( Voyez Orat. pro Corn. Balbo). L'amitié de César, auquel 0 rendit en secret d'imporlans serrices dans la guerre chrile, lui procura les dignités de consul et de pontife, honneurs dont aucun étranger n'avait encore é(é revêtu. Le neveu de ce Balbus triompha des Garamantes. Voyez le Dictionnaire de Bayle au mol Balbus :' ce judicieux écrivain distingue plusieurs personnages de ce nom , et il relève avec son exactitude ordinaire les Bicprises de ceux qui ont traité le même sujet.

DÉCADENCE DE L^EMPIRE ROMAIN

(237 dep. J.-C.)

charmes d'une vie agréable ne le détournèrent jamais de l'ai^licalion aux aCEnres. Maxime avait moins d'aménité dans le caractère. Sorti d'une origine obscure, il s'était élevé, par son habileté et par sa valeur, au premier emploi de l'État et de l'armée. Ses victoires sur le Sarmates et sur les Germains, l'austérité de ses mœurs et l'impartialité de ses jagemens, lorsqu'il fut préfet de la ville, lui concilièrent l'estime du peuple, dont l'aimable Balbin possédait toute l'aflecUon. Ces denx collègues avaient été consuls; Balbin même avait joui deux fois de cette honorable dignité; tous les deux avaient été nommés parmi les vingt lieutenans du sénat ; et «Mume l'un était âgé de soixante ans, l'autre de seixante-quatorze' , ils étaient parvenus àcette maturité que donnent l'âge et l'expérience.

Lorsque le sénat leur eut conféré les pui»' sauces consulaire et tribuniUenne, le titre de pères de la patrie et la dignité de grand-pontife, Maxime et Balbin montèrent au Capitol» pour rendre des actions de grâces aux dieux tutélaires de Rome*. I^ solennité des sacrifices fut troublée par un soulèvement du peuple. La sévérité de Maxime était odieuse à cette multitu(le; la douceur, l'humanité de Balbin ne lui en imposaient point assez. Kentôt la foule s'augmente , et les mutins entourent le temple de Jupiter, en frappant l'air de leurs cris. Ils réclament, comme un titre légitime, le droit de ratifier l'élection d'un souverain, etiis demandent , avec une modération apparente, qu'outre les deux empereurs déjà nommés par le sénat, on en choisisse un troisième dans la famille des Gordiens, comme une juste marque de reconnaissance envers ces deux princes , qui avaient sacrifié leur vie pour la république. Maxime et Balbin, à la tête des gardes de la ville et des plus jeunes de l'ordre équestre, entreprennent de se faire jour

< Zonare.l. xn,p. 622; mais peut-on s'en rapporta à rautorilé d'uU Grec si peu instruit de l'histoire du troisième ùèele, qull crée plusieurs empereurs imginaires , et qu'il conTood entre eux les princes qui oui réellement existé t

2 Hérodi«i, L m, p. 257 , suppose que le sénat IW d'abord convoqué dans le Capitole, et il le dit parier avec beaucoup d'éloquence. L'Histoire Àugustine, p. 116, s blç beaucoup plus authentique.

à travers les rebelles: la multitude, année <le pierres et de bâtons, repousse ces princes, et les force de se réfugier dans le Capitole. Jl est prudent de céder, lorsque la dispute, quelle que puisse en être l'issue, doit être iJatale wx deux partis. Un enfant, âgé seulement de treize ans , petit-fils du vieux Gordien et neveu du plus jeune, fut montré au •peuple avec les omemeas et le titre de césar. Cette condescendance apaisa le tumulte ; et les deux empereurs, après avoir été reconnus paisiblement dans Rcsne , se préparèrent à défendre l'Italie contre l'ennemi public.

Tandis qu'au milieu de la capitale et dans Je sein de l'Afrique les révolutions se succédaient im unes aux autres avec une rapidité .inconcevable, l'esprit de Maximin éuit dé- .chiré par les passions les plus violentes. On préteiul qu'il reçut, non en homme, mais en Itéte féroce, la nouvelle de la rébellion des .Gordiens et du décret solennel rendu contre sa personne. Trop éloigné du sénat pour lui (iaire éprouver toute sa rage, il voulait, dans les premiers mouvemens d'une fureur aveugle, souiller ses mains du sang de son fds, de ses amis et de tous ceux qui osaient l'approcher. Il s'applaudissait à peine de la chute précipitée des Gordiens, lorsqu'il apprit que jes séypateurs, renonçant à tout espoir de pai^ don, avaient élu de nouveau deux princes dont îl ne pouvait ignorer le mérite. La vengeance ^it la dernière ressource de Maximin; et les armes seules pouvaient lui procurer cette .unique consolation. II se trouvait à la tête .des meilleures légions romaines, qu'AIexai^ ilre avait rassemblées de toutes les parties de J'empire. Trois campagnes heureuses contre les Sarmates et contre Içs Germains avaient élevé leur réputation, exercé leur discipline et augmenté même leur nombre, en les rempliss^Bt d'une foule de jeunesbarbares. Maximin avait ptissé sa vie dans les camps; et l'histoire ne peut lui refuser la valeur d'un soldat, ni même les talensd'un général expérimenté '. n était à présumer qu'un prince de ce carac-

• Dam iiérodim,I.Ta4i.2«, et dam l'Histoire AugasVme, ii0iuavQiutnM6b«raiigiieg<ifliéreate»deMaxiinia i MB armée air la rébdUon d'Afrique et «te Koiae. H. de TmemoBt a trte-bienobserré qu'elles ne s'accordflot

PAR ÉD. GIBBON. CH. VU

ftt

tère, au lieu de laisser à la rébellion le tenq» de se fortifier, se transporterait sur4e-dhamp des rives du Danube aux bords du Tibre, et que son armée victorieuse, pleine de mépris pour le sénat, et impatiente de s'emparer des dépouilles de l'Italie, devait brûler du désir de terminer une conquête facile.

Cependant, autant que nous pouvons en juger par la chronologie obscure de cette période', il parait que Maximin, retardé par les opérations de quelque guerre étrangère, ne marcha que le printemps suivant en ItaUf . D'après la conduite prudente de ce prince, nous sommes portés à croire que les traits farouches de son caractère ont été exagérés par l'esprit de parti ; que ses passions, quoi» que impétueuses, se soumettaientàlaforcede la raison, et que son ame barbare avait quelques étincelles du noble génie de Syllà, qui subjugua les ennemis de Rome avant de songer à venger ses injures particulières *.

Lorsque les troupes de Maximin, quis'avaaçait en bon ordre, arrivèrent au {neds des Alpes Juliennes, elles furent effrayées du silence et de la désolation qui régnaient sur les frontières d'Italie. Elles trouvèrent partout les villages déserts, les villes abandonnées. Les habitansavaientpris la fuite à leur approche, emmenant avec eux leurs troupeaux. Les provisions avaient été renfermées ou détruir tes, les ponts rompus; enfin, il n'existait plus rien qui pàt servir d'asile à l'ennemi, ou lui procurer des vivres. Tels avaient été les or-

ni entra etiu, ta awc la vérité. Hist- des Emperenn, tome m, p. 799.

< L'inexactitude des écrivains de oe siècle nous Jette dans un grand embarras. 1° Noos savons que Maxime et Bidbin (tarent tués durant les jeux capitolins. Hérodiea , l. nn , 286. L'autorité de Censorin {dedUtuOaU, e. U) noua apprend que ces jeux (tarent célébréa dans l'année 338 ; mais nous ne conaaisawis ni le ^ois ni If jour. V Nous ne pouvons douter que Gordien n'ait été au par le sénat le 27 mai; mais nous sommes en peine de découvrir si ce Itat la même année on la préeédepte. TiUemont et Muratori, qui soBtiennentles deux opinions opposées, s'appuient d'une foule d'autorités, de coqjieolures et de probabiUtéa. L'un resserre la suite des Mto entre ces «kox époques; l'autre l'étend au-delà , et Ions deux paraissent s'écarter également de la raison et de l'histoire. Il est cependant nécessaire de choisir entre eax.

> VeUHusPaterculus.Lii.c. 24 ; le ptésident de Montesquieu ( dans son didogueoUreEuente et Sylla) exprime les sentimens du dictatenr d'une manière i9g6> nicusr et même sublime.

112 DÉCADENCE DE 1

dres des gëoéraax du sénat, dont le sage projet était de prolonger la guerre, de miner ramiée de Maxinùn par les attaques lentes de la famine, et de consumer sa force dans le siège des principales villes d'Italie, abondamment pounruesd'bommeset de provisions.

Aqiùlée reçut et soutint lepreniier choc de l'invasion. Les courans qui tombent dans la mer Adriatique, à l'extrémité du golfe de ce nom, grossb alors par la fonte des neiges* , opposèrent aux armes de Maximin on obstacle imprévu. Cependant 9 fit construire un pont avec de grosses futailles artistement liées ensemble, et, dès qu'il se fut transporté de l'autre côté du torrent, il arracha les vignes qai embellissaient les environs d'Aquilée, démolit les faubourgs, et en employa les matériaux à bâtir des tours et des machines pour attaquer la ville de tons côtés. On venait de réparer là la hâte les murailles qui étaienttombées en' ruines pendant la tranquillité d'une longne paix ; mais leplusferme rempart d'Aquilée consistait dans le courage des citoyens, qui tous, loin d'être abattus, s'animaient réciproquement à la vue du danger, et tremblaient de tomber entre les mains d'un tyran implacable. Crispin et Ménophile, deux des vingt lieutenans du sénat, et qui s'étaient jetés dans la place avec un petit corps de troupes régHlières, soutenaient et dirigeaient la valeur des habitans. Les troupes de Maximin furent repoussées dans plusieurs assauts, et ses machines brûlées par les assiégés. Le généreux enthousiasme des Aquiléens ne leur permettait pas de douter de la

* Hantori (Aon. d'Italie, tom. n, p. 294) pense que lafMile des neiges indique plutôt le mois de jùn ou de Jaaiet que cdui de février. L'opinion d'an homoM qui ipassait sa rie entre les Alpes et les Apennins est, lanE «Mttredit, d'un grand poids ; il but cependant obserrer 1* que le long hîTer dont Huratori tire avantage ne se traove que dans la version latine , et que le texte grec d'HKrodien n'en fait pas Aenlion; 2° que les ploies et le soleil auxquels les soldats de Maximin furent tour-Atow exposés (Hérodien, l. vni, p. 277} désignent le .printemps plutôt que l'été. Ce sont ces diflérens courans , qui , réunis dans un seul, forment le Timave, dont Virgile nous a donné une description si poétique dans toute l'étendue du mot. Ils roulent leurs eaux i quatre lieues environ à l'est d'Aquilée. (Voyez Cluvier , JtaU» mOqua, tom. t, p. 180, etc.)

/EMPIRE ROMAIN \ (288 dep. J.-C.)

victoire ^ ils combattaient, persuadés qae Bélinus, leur divinité tntélaire, prenait en personne la défense de ses adorateurs*.

L'empereur Maxime, qui s'était avancé jusqu'à Ravenne pour secourir cette importante place, et pour hâter les préparatifs militaires, pesait l'événement de la guerre dans la balance exacte de la nùson et de la politique. Il savait trop bien qu'une seule ville ne {hmivait résister aux effortsconstans d'une grande armée, et il craignait que l'ennemi, fatigné de la résistance opiniâtre des assiégés, n'abandonnât subitement un siège inutile, et ne marchât droit à Rome. Le destin de l'empire et la cavse de la liberté auraient été alors rema au hasard d'une bataille; etqoelle armée avait-il à opposer aux braves vétérans du Rhin et du Danube? quelques bHMipes nouvellement levées parmi la jeimesse it»> lienne, remplie d'une noble ardeur, mus énervée par le luxe , et un corps de Germains auxiliaires, sur la fermeté duquel il eût été dangereux de compter dans la chaleur da combat. Au milieu de ces justes alarmes, une conspiration secrète punit les crimes de Maximin , et délivra Rome des calamités qm auraient certainement suivi la victoire d'un barbare furieux.

Jusque alors le peuple d'Aquilée n'avait point éprouvé les horreurs d'une ville assiégée. Des magasins abondamment pourvus, et plusieurs fontaines d'eau douce renferniées dans l'enceinte de la place, assuraient aux habitans des ressources inépuisables. Les soldats de Maximin, au contraire, se trot»valent exposés à la famine et à toutes les rigueurs de la saison. Partout aux environs les campagnes étaient dévastées, les fleuves souillés de sang et remplis de cadavres. Le désespmr et le découragement commençaient à s'emparer des troupes; et, comme tome communication avait été interceptée, elles se persuadèrent que l'empire entier avait en-

< Hérodien , 1. vm, p. 272. La divinité celtique ftat supposée être Apollon , et le sénat lui rendit sons «e nom des actions de grices. On bltit aussi un temple i Vénosla-Chauve , pour perpétuer la gloire des flemmes d'AqoOée qui, pmdant le siégé, avaient sacrifié leurs dieveas , H les avaient bit gteéreusaneot servir an ■addna et guerre.

(238 dep. J.-G.)

PAR ED. GIBBON. CH. VII

brassé la cause du sénat, et qu'elles étaient destinées à périr sous les murailles imprenables d'Aquilée.

Le farouche Maximin s'irritait du peu de succès de ses armes. En vain il accusait les soldats de lâcheté : loin de redouter les suites de sa cruauté , déjà l'armée avait conçu contre le tyran une haine invincible, et ne respirait que la vengeance. Enfin un parti de prétoriens, qui tremblaient pour leurs femmes et pour leurs enfans, enfermés près de Rome dans le camp d'Albe , exécutèrent la sentence du sénat. Maximin, abandonné par ses gardes, fut assassiné dans sa tente, avec le jeune César son fils, avec le préfet Anulinus et avec les ministres de sa tyrannie '. Leurs têtes, portées sur des piques, apprirent aux faabitans d'Aquilée que le siège était fini. Aussitôt ils ouvrirent leurs portes, et les assiégeans affamés trouvèrent dans les marchés de la ville des provisions de tonte espèce. Les troupes qui venaient de servir sous les étendards de Maximin jurèrent une fidélité inviolable au sénat, au peuple et à leurs légitimes empereurs Balbin et Maxime.

Tel fut le destin d'un sauvage féroce, privé de tous les sentimens qui distinguent un . homme civilisé, et même un être raisonnable. Selon le portrait qui nous en est resté, le corps était parfaitement assorti à l'âme qui l'animait. La taille de Maximin excédait huit pieds ; et on rapporte des exemples presque incroyables de sa force et de son appétit extraordinaires *. S'il eût vécu dans un siècle moins éclairé, la fable et la ipoésie auraient pu le représenter comme l'un de ces énormes géans, qui, revêtus d'un pouvoir surnaturel, Élisaient perpétuellement la guerre au genre hnmain.

* Bérodien, 1. vm, p. 279; HisL Aag., p. 146. Entrope fiùt régner Maximin trms ans et quelques jours ( L k, i): BOUS pouTons croire que le texte de cet auteur n'est pas corrompu , puisque l'original latin est épuré par la version grecque de Piean.

3 Huit pieis romains et un tiers. Voyez le traité de Greaves sur le pied romain. Maximin pouvait boire dans un Jour une amphora (environ vingt-cinq pintes de vin) , et manger trenl« ou quarante livres de viande. Il pouvait traîner une charrette diargée, casser d'un coup de poing la Jambe d'un ^eval , écraser des pierre* dans 866 mains, et déraciner de petits arbres. (Yoya sa vie dam raist. Augustine.) GIBBOH. I.

Il est plus aisé de concevoir que de décrire la joie universelle qui éclata dans tout l'empire à la chute du tyran. On assure que la nouvelle de sa mort parvint en trois jours d'Aquilée à Rome. Le retour de Maxime fut un triomphe. Son collègue et le jeune Gordien allèrent au-devant de lui ; et les trois princes entrèrent dans la capitale, accompagnés des ambassadeurs de presque toutes les villes d'Italie, comblés des présens magnifiques de la reconnaissance et de la superstition, et salués avec des acclamations sincères par le séuat et par le peuple, qui croyaient voir l'âge d'or succéder à un siècle de fer*.

La conduite des deux empereurs répondit à l'attente publique. Ces princes rendaient la justice en personne, et la clémence de l'un tempérait la sévérité de l'autre. Les impôts onéreux établis par Maximin sur les legs et sur les héritages furent supprimés , ou du moins modérés ; et on vit paraître , de l'avis du sénat, plusieurs lois sages, publiées par les deux monarques, qui s'efforçaient d'élever une constitution civile sur les débris d'une tyrannie militaire. < Quelle récom-

> pense pouvons-nous espérer pour avoir

> délivré Rome d'un monstre? > demandait un jour Maxime, dans un moment de coU" fiance et de liberté? c L'amour du sénat, du

> peuple et de tout le genre humain, répondit

> Balbin sans hésiter. > «Hélas! s'écria son

> collègue plus pénétrant, je redoute la haine

> des soldats, et les suites funestes de leur

> ressentiment*. > L'événement ne justifia que trop ses appréhensions.

Dans le temps que Maxime se préparait à défendre l'Italie contre l'ennemi commun, Balbin, qui n'avait point quitté la capitale, avait été témoin de plusieurs scènes sanglantes , et s'était trouvé engagé dans des discordes intestines. La défiance et la jalousie régnaient parmi les sénateurs; et, même dans les enceintes sacrées où ils s'assemblaient, ils portaient, ouvertement ou en secret, des armes avec eux. Au milieu de leurs délîbé-

< Voyez , dans l'Histoire Augustine, la lettre de fâidtatic» écrite aux deux empereurs par le eMistil Claudiu* Julianus.

2 Hist. Aug. p. 171.

DECADENCE DE L'EMPIRE R(MAm,

(238 dep. J-C.)

rations, deux vélérans du corps des prétoriens, excités par la curiosité, ou par un motif plus sérieux, eurent l'audace d'entrer dans le temple, et pénétrèrent jusqu'à l'autel de ta Victoire. Gallicanns, personnage consulaire, Mécénas, ancien préteur, ne purent voir sans indignation cette insolence. Ils jugèrent d'abord que ces soldats étaient deux espions. Aussitôt, tirant leurs poignards, ils les 6rent tomber morts au pied de l'autel. lisse présentèrent ensuite à la porte du sénat, et exliortèrent imprudemment la multitude à massacrer les gardes , comme les partisans secrets du tyran. Ceux d'entre eux qui échappèrent à la première fureur du peuple se réfugièrent dans leur camp, où ils repoussèrent les attaques réitérées des citoyens , soutenus par de nombreuses bandes de gladiateurs qui appartenaient aux pins riches de la ville. La guerre civile dura plusieurs jours; et, dans cette confusion universelle, il y eut "beaucoup de sang répandu de part et d'autre. Lorsque les canaux qui portaient de l'eaudan^leurcampeurentétérompus.Iesprétoriens furent réduits à la dernière extrémité: ils firent, à leur tour, des sorties vigoureuses, brûlèrent beaucoup d'édifices, et massacrèrentun grand nombre d'habitans. L'empereur Balbin essaya , par de vains édits et par quelques trêves, de mettre fin à ces troubles. Mais, dans le moment que l'animosité des factions paraissait éteinte, elle se rallumait avec une nouvelle violence. Les soldats , enn émis du sénat et du peuple, méprisaient un prince qui manquait de courage et de force pour se faire respecter *.

Après la mort du tyran , son armée formidable avait reconnu, plus par nécessité que par choix, l'autorité de Maxime , qui s'était transporté sans délai au camp devant Aquilée. Dès que ce prince eut reçu des troupes le serment "de fidélité, il leur parla avec beaucoup de modération et de douceur. Au lieu de leur faire le moindre reproche sur leur conduite passée, il déplora les affreux désordres des temps, et les assura que le sénat n'oublierait jamais la générosité avec laquelle ils avaient abandonné la cause d'un indigne tyran, et

•Héro<Uen.l.Tni,p. 258.

étaient rentrés volontairement- dans leur devoir. Les exhortations de Maxime furent appuyées de grandes largesses; et, lorsqu'H'eift purifié le camp par un sacrifice solemiel d'expiation, il renvoya les légions dans leurs différentes provinces, se flattant que, fidèles désormaiset obéissantes, ellesrconserveraienl sans cesse le souvenir de ses bienfaits '. Mas rien ne fut capable d'étouffer le ressentiment des fiers prétoriens. Lorsqu'ils accompajnièrent les empereurs dans cette journée mémorable on ces princes entrèrent à Rome an milieu des acclamations universelles, la sombre contenance des gardes annonçait qn'3s se regardaient plutôt comme l'objetdu triomphe que comme associés aux honaenrs de leurs souverains. Dès qu'ils furent tous assemUés dans leur camp , ceux qui avaient combattu pour Maximin, et ceux qui n'étaient point sortis de la capitale, se communiquèrent leurs sujets de plainte et leum alarmes. Les empereurs ch<Hsis par l'armée avaient snbi une mort ignominieuse ; des citoyens, qne le sénat avait revêtus de la pourpre, étaient assis sur le trône '.Lessanglans démêlés qui existaient depuis si long-temps entre les puissances civile et militaire, venaient d'être terminés par une guerre dans laquelle ranlorité civile avait remporté une victoire complète. Il ne restait plus aux soldats que d'adopterde nouvelles maximes, et de se soumettre an sénat; et, malgré la clémence dont se parait cette compagnie politique, ils devaient redouta les funesteseffets d'une vengeance lente, colorée du nom de discipline, et justifiée pardes prétextes spécieux de bien public. Mais lenr destinée était toujours entre leurs mains; et, s'ils avaient assezde courage ponr mépriser les vaines menaces d'une république impuissante, ils pouvaient convaincre l'univers que ceux qui sont maîtres des armées disposent de l'autorité de l'État.

Le sénat, en partageant la couronne, semblait n'avoir eu d'autre intention que de donner à l'empire deux chefs capables de le gouverner dans la guerre et dans la paix.

1 Ilér<KKni,l.vni,p.213.

2 Le. séaat avril eu l'impradcnce de ââre celte ekserralkm ; «Ile n'échappa point aux Midatg , 4|8i la ng/Êtdirent comme une insuUc. Hist. Aug., p. (70.

(238 dop. J.-C.)

Outre ce motif spécieux , il est probable que cette assemblf^ fut encore gwdée par lé dé- MT secret d'affaiblir ledespotismedn magistrat soprème. Sa politique lui réussit; mais elle luidevintfataîe, eteatratDalapertedessonverains. Bientôt la jalousie dn pouvoir fnt irritée parla différence de caractère. Maxime mépris:<itBalbin , commeaanoblelivréaax plaisirs; et etUtà-ei dédaignait son coHègne comme un soldat (^Mcur. Cependant jusque là leur mésint^gence était j^utôt soupçonnée qu'aperçue '. Leurs dispositions réciproques les empêchèrent d'agir avee vigueur contre les prétoriens, letifs ennemis communs. Un jour que tovtela ville assistaitaux jenxcapitolins, tes empereurs étaientrestéspresqueseuls dans leur palais, où ils occupaient déjà des appai^ temens très-éfoignés l'un de l'autre. Tout-àéoup ils prennent l'alarme à l'approched'Hne troupe d'assassins furieux : chacun, ignorant la situation ouïes desseins de son collègue, Arendilededonnerou de recevoir des secours; et ils perdent ainsi des momens précieux en frivoles débats et en récriminations inutiles. L'arrivée des gardes met fin à ces vaines disputes : ils se saisissent des empereurs du sénat, nom qulls leur donnaient pardérision. Ils les dépooilleut de leurs manteaux de pourpre , et les traînent en triomphe dans les mes de Rome , avec le projet de leur faire subir une mort lente et cruelle. La crainte que les fidèles Germains de la garde impériale ne vinssent les arracher de leurs m^ins abrégea les tonrmens de ces malheureux princes, dont les corps percés de mille coups furent exposés aux insultes ou à la compassion de la populace *.

Dans Fespace de peu de mois , l'épée avait tranché les jours de six princes. Gordien , déjà révéla dttiiitre de césar, parut aux prétoriens le seul propre à remplir le trône vacant *. Ils l'emmenèrent au camp, et le saluèrent unanimement auguste et empereur.

Soo BOffi était cher au sénat et au peiqile :

• « BiteordUs taeitœ , et giia inteUigerenlurpoiiàs » qudm viderentur. • Hbt. Auguslîne, p. 170. CeUe exprcstion heurenseesl probablement prise de qnelque meilleur écrivain.

» Hérodien ,1. vm , p. 287 , 288.

» « QtdattonaliuseratinprmenlL • Hisl. Aug.

PAR ED. GIBBON. CH. VIL

ff5

sa tendre jeimesse promettait à la Bcenoe des troupes une longue iiupunité. Enfin le consentement de Rome «t des provinces épargnait à la répobiiqne, quoique aux dépens de sa dignité et de sa liberté, les horreurs <l'une nouvelle guerre eivtlo dans le centre de la e^iude '.

Comme le troisième Gordien mourut à l'âge de dix-neuf ans, l'histoire de sa vie, si elle MOUS était parvenue avec plus d'exuctitnde, ne renfermerait guère que les détails de son éducation et de la conduite des ministres qui trompèrent ou guidèrent tour à tour U simplicitié d'un jeune prineesansexpérienoe. ImmédiaMmeBÎaprèsson élévation il tomba entre les maias des eunuques de «a mère, ces vils instrumens du luxe asiatique , et qui , depuis la mort d'Ékigabale , infestaient le palais des empereurs romains. Ces malheureux, par leurs intrigues secrètes, tirèrent un voile impéuétrable entre un princeinnocentet des sujets imprimés. Les vertueuses dispiMitioBft de Gordien furent trompées, et à son insu les premières dignités de l'État étaîeirt tous les jours vendues publiquement aux plus indigues citoyens. Nous ne savons pas com-t ment l'empereur fnt assez heureux pour s'affranchir de cette ignominieuse senriaMie, et pour placer sa confiance dans un ministre dont les sages conseils n'eurent pour objet que la gloire du souverain et le bonheur du peuple. On serait porté à croire que l'amour et les lettres valurent à Misithée la faveur de Gordien. CeJeHne prince, après avoir épousé la fille de son maître de rhétorique, éleva son beau-père aux premiers «nplois de l'État. Il existe encoredeux letfiresadmiraUes qu'ils s'écrivirent. Le ministre, avec cette noble fermeté que donne la vertu , félicite Gordien

* Quinte-Curee ( I. x , t. 9 ) fiSBcile l'empereur du jour de ee qu'il a , par son heureux avénemenl , dissipé tant de troqbles , fermé tant de plaies , et mis fin aux discordes qui déchiraient l'État. Après avoir pesé très-attentivement tous les mots de ce passage , je ne vois point dans toute l'hteloire romaine d'époque à laquelle il puisse mieux convenir qu'à l'élévation de Gordien. En ce cas , il serait possible de déterminer le temps où Quinle-Curce a écrit. Ceux qui le placent sous les premiers césars raisonnent d'après la pureté et l'él^ancc de son sljrle ; mais ils ne peuvent expliquer le silrnce de Quintiiien , qui nous a donné une liste très-exacte des historiens romains , sans tMK mention de l'auteur de la vie d'Alexandre.

DECADENCE DE U

de ce qu'il s'estarraché à la tyranniedes eumiqoes, et plus encore de ce qu'il sent le prixdecet heureux affranchissement'. L'empereur reconnaît , avecuneaimableconfusion, les erreurs de sa conduite passée; et il peint avec descouleurslNen naturelles le malheur d'un monarque entouré d'une foule de vils courtisans, qui s'efforcent perpétuellement de lui dérober la vérité '.

Misithée avait passé sa vie dans le commerce des muses, et la profession des armes lui était entièremeut inconnue. Cependant ce grand homme avait un génie si universel, que, lorsqu'il fut nommé préfet du prétoire , il remplit les devoirs militaires de sa place avec autant de vigueur que d'halnleté. Les Perses avaient pénétré dans la Mésopotamie, et menaçaient Àntiocbe. Le jeune empereur, à la persuasion de son beau-père, quitta le luxe de Rome, et marcha en Orient, après avoir ouvert le temple de Janus, cérémonie autrefois si célèbre, et la dernière alors dont l'histoire fasse mention. Dès que les Perses apprirent qu'il s'approchait à la tête d'une grande armée, ils évacuèrent les villes qu'ils avalent déjà prises, et se retirèrent de l'Euphrate vers le Tigre. Gordien eut le plaisir d'annoncer au sénat les premiers succès de ses armes, qu'il attribuait, avec une modestie et une reconnaissance bien recommandables, à la sagesse de son préfet. Pendant toute cette expédition, Misithée veilla toujours à la sûreté et à la disdpline de l'armée. Il prévenait les murmures dangereux des troupes en maintenant l'abondance dans le camp, en établissant dans toutes les villes frontières de vastes magasins remplis de toutes sortes de provisions '.

t Hiit. Ang., p. 161. D'après qndqaes particularités contenues dans ces deux lettres , J'imagine que les eunuques ne Airent pas citasses du palais sans violence, et que le Jeune Gordien se contenta d'approuver leur disgrftce sansy consentir.

1 < DuxU uxoremfiUam MiiUhei , quemeatua elo-

> quenttee dignum parenteld sud putavit, etprœfec-

> tum ttatim feeit; post quod non puérile jam et

> eontemptibUe videbatur imperium. >

3 Hist. Ang. , p. 162 ; Aurel. Victor; Porphyre , in Fit. PloUn. ap. Fabriàum, Biblioth. Grasca , I. rr , c. 36. Le philosophe Plotin accompagna l'armée, animé du désir de s'instruire et de pénétrer dans l'Inde.

EMPIRE ROMAIN , (242 dep. J.-C)

La prospérité deGordien périt avec son ministre, qui mourut d'une dysenterie. On eut de violens soupçons qu'il avait été empoisonné. Philippe, qui fut ensuite nommé préfet du prétoire, était Arabe de naissance : ainsi il avait exercé le métier de brigand dans les premières années de sa jeunesse. Son élévation suppose de l'audace et des talens. L'audace lui inspira le projet ambitieux démonter sur le trône; et il fit usage de ses talens potir perdre un maître trop indulgent. 11 fit naître d'abord la disette dans le camp en interceptant tons les convois. Les soldats irrités attribuèrent cette calamité à la jeunesse et à l'incapacité du prince. Le défaut de matériaux nous empêche de décrire les complots secrets et la rébellion ouverte qui précipitèrent du trône L'infortuné Gordien. On éleva un monument à sa mémoire dans l'endroit ' oii il avait été tué, près du confluent de l'Euphrateetdela petite rivière d'Aboras*. L'heureux Philippe, appelé à l'empire par les soldats, trouva le sénat et les habitans des provinces disposés à confirmer son élection*.

Nous ne pouvons nous empêcher de mettre sous les yeux du lecteur une description ingénieuse qu'un célèbre écrivain de nos jours a tracée du gouvernement militaire de l'empire romain, et dans laquelle ce grand peintre s'est peut-être trop livré à son imagination, c Ce que l'on appelait l'empire ro-

> main dans ce siècle-là était une espèce de

> république irrégulière telle à peu près que

> l'aristocratie * d'Alger ', oii la milice, qui a

1 Asix lieues environ de la petite ville de CIreesium , sur la frontière des deux empires.

* L'inscription, qui contenait un Jeu de mots fort singulier , Ait efbcée par ordre de Ucinius , qui se disait parent de Philippe ( Hist. Aug., p. 165) ; mais le monument que l'on avait élevé subàstait encore du temps de Julien. (Voyez Ammien Marcellin, xxin , 6.)

3 Aurel. Victor ; Eulrope, n, 2 ; Oroxe , vn , 20^; Ainmien Marcelin , xxni , 5 ; Zosime , 1. 1 , p. 19. râilippe était né à Bostra , et il avait alors environ quarante ans.

* Le terme aristoeratie peut-il être appliqué avec quelque justesse au gouvernement d'Alger 7 Tout gouvernement militaire Botte entre deux extrêmes : une idodu^ due absolue et une broucbe démocratie.

s La république militaire des Mamebidu, en Egypte. aurait donné à M. de Montesquieu un parallèle plus noble et plus Juste. (Voyez Conddérations sur la Grandeur et la Décadence des RonuinSj c. 16.)

(342 dep. J.-G.;

PAR ED. GIBBON. CH. VII

> la poîssaDce souveraine, fait et défait un » magistrat qn'on appeHe dey; et peat-étre

> est-ce nne règle assez générale , que le gou-

> vemement militaire est, à certains égards,

> plutôt républicain que monarchique. Que

* l'on ne dise pas que les soldats ne prenaient

> de part au gouvernement que par leurdéso-

* béissance ou par leur révolte : les harangues

* que les empereurs leur faisaient ne fnrent-

> dles pas, à la 6n, du genre de celles que les

> consuls et les tribuns avaient faites autrefois

* au peuple? Et quoique les armées n'eussent 1 pas un lieu particulier pour s'assembler,

* qu'elles ne se conduisissent pas par de cer-

> taines formes, qu'elles ne fussent pas ordi- » nairement de sang-froid, délibérant peu et

> agissant beaucoup, ne disposaieut-ellespas

> en souveraines de la fortune publique? Et

> qu'était-ce qu'un empereur, que le ministre » d'un gouvernement violent, élu pour l'utilité

* particulière des soldats?

> Quand l'armée associa à l'empire Philip-

> pe, qui était préfet du prétoire du troisième

* Gordien , celui-ci demanda qu'on lui laissât

> le commandement, et il ne put l'obtenir:

> il harangua l'armée pour que la puissance

* fiftt égale entre eux , et il ne l'obtint pas non

> plus : il supplia qu'on lui laissât le titre de » césar, et on le lui refusa : il demanda d'être » préfet du prétoire, et on rejeta ses prières : » enfin il parla pour sa vie. L'armée, dans

> ses divers jugemens, exerçait la magistra-

> tnre suprême. >

Selon l'historien dont la narration douteuse a servi de guide au président de Montesquieu, Philippe qui, pendant toute la révolution, avait gardé le silence, désirait d'abord épargner la vie de son bienfaiteur. Bientôt, refléchissant que l'innocence de ce jeune prince pouvait exciter une compassion dangereuse, il ordonna, sans égards pour ses cris et ses supplications, qu'il fût saisi, dépouillé etcondnit aussitôt à la mort. La cruelle sentence fut exécutée sans délai '.

< L'ait.AiigiiitiM(p. 183,lM)iMpeitticiseeoDdUer arec eOe-mêffle , ni aree la vraiBeHiblanee. Comment Pliaippe ponTiit-n condamner son prédécesseur, et cependant consacrer sa mémoire ? Comment pouvait-il Un exécuter publiquement le]enne Gordien , et cepen- •at protester au sénat dans ses lettres qu'A n'était

A son retour de l'Orient, Philippe, danshr' vue d'effacer le souvenir de ses crimes ef de se concilier l'affection du peuple , solennisa dans la capitale les jeux séctïlaires avecune pompe et une magnificence éclatantes. Depuis Auguste , qui les avait institués, on plutôt fait renaître ' , ils avaient été célébrés" sous les règnes de Claude, de Domitien et de- Sévère. Us furent alors renouvelés pour la cinquième fois, et terminèrent une périodecomplète de mille ans, qui remontait ii la fondation de la ville de Rome.

Tout ce qui caractérisait les jeux séculaire» contribuait merveilleusement à inspirer aux esprits superstitieux une vénération profonde. Le long btervalle qne l'on observait entre eux * excédait la durée de la vie humaine; et, comme aucun spectateur ne les avait jamais vus, aucun ne pouvait se flatter d'y assister une seconde fois. On offrait, durant trois nuits, sur les rives du Tibre, des sacrifices mystérieux; et l'on exécutait dans le Ghamp-îde-Mars des danses et des concerts à la lueur d'une multitude innombrable de lampes et de flambeaux. Les esclaves et lesétrangersétaientexclusdes cérémonies particulières de la république. Vingt-sept jeunes gens, et autant de vierges, tous de famille noble et qui n'avaient pas perdu ceux dont ils tenaientle jour , se réunissaient en chœur, et chantaient des hymnes sacrés. Après avoir imploré les dieux propices en faveur de la génération présente , aprèsles avoir conjurés de vùller stu* les tendres reje-

point coupable de sa mort ? PUlippe, quoiqueusurpatenr ambitieux , ne ftit point un tyran insensé. D'ailleurs TBlemont cl Nuratori ont déeovrert des diffleultés chronolegiques dius celte prétendue association de Philippe i l'empire.

< Il serait dirBcile de fixer l'époque où ces Jeux ftirent célébrés pour la dernière fois. Lonque Bonibce VIII institua les jubilés , et voulut que, comme les jeux séculaires, ils se célébrassent tous les cent ans, ce pape prétendit qu'U fiiisait seulement renaître une ancienne institution, (Voyez M. le Chais, Lettres sur les Jubilés.)

2 Cet inlerralle était de cent ans ou de cent dix ans; Varron et Tite-Iire ont adopté la première de ces opinions ; mais la dernière est consacrée par l'autorité infaillible des sibylles. (Censorin, de Die nat., c. 17.) Cependant les empereurs Claude et Philippe ne se conformèrent pas aux ordres de l'oracle.

lia

OECABENGE DE L'EMPIRE ROMAIN

(241 dep. I.-C.;

tons qui faisaient déjà l'e^xiir de la républiqse, ils leur rappelaient la foi desanciens oracles, et les suppliaient de mainteBir à jamais la vertu, la félicité et l'entre du peiqtle ronain *. La magnificence des spectaclesdonnés par Philippe éblouissait les esprits religieux : le petit nombre de ceux qui réfléchissaient méditait l'histoire de Rome, et jetait en tremblant des regards inquiets sur le destin futur de l'empire.

Dix siècles s'étaient déjà écouiés depuis que Romulus avait rassemblé, sur quelques ooUines près du Tibre, une petite bande de pasteurs et de brigands *. Durant les quatre premiers siècles, les Romains, endurcis à l'école delà pauvreté , avaient acquis les vertus de la guerre et du gouveniement. Le développement de ces vertus leur avait procuré, avec le secours de la fortune, dans le cours des trois siècles suivans, un empire absolu sur d'immenses contrées en Europe, en Asie «t en AGnqoe. Pendant les troiscents dernières années , sous le voile d'une prospérité apparente, la décadence attaqua les principesdela constitoUon. Les trente-cinq tribus dupeupleromain, composéasde guerriers, de magistrats et de législateurs, avaient eittîèrement di^ru dans la masse conuaune du genre humain. Elles étaient confondues avec des millions d'esclaves habitansdes provinces, et qui avaient reçu le nom deRomaiB, sans adopter le ;génie de cette nation si «élèbre. Les sentimens de liberté ne se trouvaient plus que dans des troupes mercenaires, levées parmi les sujets et les barbares des frontières, qui souvent abusaient de leur indépendance. Un Syrien, un Goth, un Arabe, accoururent à leur voix tumultueuse, montèrent sur le trône de Rome, et exercèrent un pouvoir despotique sur les conquêtes et sur la patrie des Scipions.

Les domaines de l'empire s'étendaient toujours depuis le Tigre jusqu'à l'Océan occiden-

I Pour ge former vne Uée juste des jeux séenlaires, ilftml consulter le poème d'Horace, et la descriplion de Zosime.I. n, p. 167, etc.

>SeIoale cakul reçu de Varron , Rome Ait fondée 754 ans avant Jégu»-Cbrist. Mais la dirono1o(^e de ces temps reculés est si incertaine , que sir Isaacc Newton place le mCrne érénement dans l'année 627 avant Jésus-Christ.

tal , et depuis le mont Atlas jusqu'aux rive» du Rhin et du Danube. Le vulgaire avenue comparait la pwssance de Philippe à celle d'Adrien ou d'Auguste. La forme était encore la même; mais le principe viviâant n'existait plus : tout annonçait un dépérissement universel. Une longue snke d'i^ressioas avait ^Miisé et découragé l'industrie du peufde» La discipliae militaire, qui seule, api^s l'extinctioBde toute autre vertu, aurait été capable de soutenir l'État, était corronqHie par l'ambiticMi ou relâchée par la faiblesse des empereurs. La force des froMtères, qui avait toujours consisté dans le» armes plat6t que dans les fortifications, s'écroulait insen- ^lement; enfin les provinces sans défense étaient exposées aux ravages, et allaient bientôt devenir la proie des barbares, qui ne tardèrent pas à s'apercevoir de la décadence de la grandeur romaine.

CRAnTRE Tin.

SeV^lal delà Perse après le rétablissement de ceu» monarchie par Arlaxerxès.

Toutes les fois que Tacite abandonne son 8u> jet pour faire paraître sur la scène les Germains ou les Paithes, il semble q«e la pfame de ce grand écrivain , lasse de présenter au lecteur «n tableau -uniforme de crimes et de misères, se soulage à peindre des mœurs moins odieuses. Durant les premiers siècles qui suivirent la destruction de la république, Rome n'eut à redouter que les tyrans et les soldats , ennemis cruels qui déchiraient son sein. Les nations voisines respectaientsa puissance, et, depuis le règne d'Auguste jusqu'au temps d'Alexandre Sévère, la prospérité de Tempire ne ressentit que bien fMblement le contre-coup des révoluUons qui potnraient arriver au-delà du Rhin et de l'ÊUiphrate. Mais lorsque l'anarchie eut confondu tous les ordres de l'État , lorsque la puissance militaire eut anéanti l'autorité dn prince, les lois du séuat , et même la discipline des camps , les barbares de l'Orient et du Kcrd , qui avaient si long-temps menacé les fVontièrcs , attaquèrent ouvertement les provinces d'une monarcliie qui s'écroulait. Leurs incursions, d'abord incommodes, devinrent bientôt des

(242 d^. J.-CL)

imrasioiis foraiidabies : enfin, après ooe longue svitè de calamités réciproques, les conqoérans s'établirent dans le centre de l'empire. Poor développer avec plus d'étendne la chaîne de ces grands événemens, nous commencerons par nous former une idée dn caractère, des forces et des projets de ces nati<M>8, qui vengèrent la cause d' Annibal et de Hithridate.

Dans les premiers siècles dont l'histoire fasse mention, tandis que les forêts qui cou- Traient le sein de l'Europe servaient d'asile à quelques hordes de sauvages errans, l'Asie comptait un grand nombre de villes florissantes ; déjà elle avait va se former de vastes empires, où régnaient le luxe, les arts et le despotisme. Les Assyriens donnèrent des lois à l'Orient', jusqu'à ce que le sceptre de Ninus et de Sëmiramis s'échappât des mains de leurs indignes successeurs. Les Mèdes et les Babyloniens se partagèrent leurs états, et furent eux-mêmes engloutis dans la monarchie des Perse» , qui se répandirent an-delà des limites de l'Asie. Un descendant de Cyrus, suivi, dit-on, de deux millions d'kommei, Xercès, fondit sur la Grèce. Trente mille soldats, sons le commandement d'Alexandre, fils de Fliilippe , à qui les Grecs avaient remis le soinde lenr vengeance et deleur gloire, suffirent pour subjuguer la Perse. Les Séleucides s'emparèrent des conquêtes des Macédoniens en Orient. Le règne de ces princes dura peu. Environ dans le temps qu'un traité ignominieux avec Rome les forçait de céder le pays situé en deçà du mont Taurus, ils furent chassés des provinces de la haute Asie par les Parthes, peuplade obscure venue originairementde laSoythie. Ces nouveaux conqnérans avaient formé un empire qui s'étendait de l'Inde aux frontières de la Syrie. Leur puis-

< Un ancien ehronologisle , cilé par Vel. Patercuhu (1. 1 , e. 6 ), remarque que les Assyriens , les Mèdes , les Pênes et les Macédoniens régnèrent en Asie mille neuf cent quatre-ringt-qninze ans, depuis ravénemenl de Minas jusqu'à ta défidte d'Anliocfaus par les Romains. Conme le dernier de ces deux événemens arriva cent 4iiatr»'Tii^t4iear ans avant Jésus-Christ , le premier peut Ctre \t\ati deux mine cent quatre-vingt-quatre ans avant la même époque. Les observations astronomiques , trouvées ftBabyloDepar Alexandre, remontaient doquante ans plus haat.

PAR ED. GIBBON. CH. VIU

sauce formidable fut renversée par Ardsbir ou Artaxerxès, fondateur d'une nouvelle dynastie, qui, sous le nom des Sassanides, gouverna la Perse jusqu'à l'invasion des Arabes. Cette grande révolution , dont les Romains éprouvèrent bientôt la fatale influence, arriva la quatrième année du règne d'Alexandre Sévère, deux cent vingt-six ans après la naissance de Jésus-Christ '.

Artaxerxès avait acquis ime grande réputation dans les armes. Il parait que ses services ne furent payés que d'ingratitude, récompense ordinaire d'un mérite supérieur, et que , banni d'abord de la cour d'Artaban , dernier roi des Parthes , il fut ensuite forcé de lever rétendard delà révolte. Son origine est à peine connue. L'obscurité de sa naissance donna lieu également à la malignité de ses ennemis et à la flatterie de ses partisans.

Les uns prétendent qu'il était le fruit illégitime du commerce d'un soldat* avec la femme d'un tanneur. Selon le rapport des autres, il descendait des anciens rois de Perse, quoique le temps et la fortune eussent insensiblement réduitses ancêtres au rang de simples citoyens'. Artaxerxès s'empressa d'adopter cette dernière opinion. Comme héritier de la monarchie, il résolut de faire valoir les droits qui l'appelaient au trône; et, rempli d'une noble ardeur, il forma le projet de délivrer les Perses de l'oppression sous laquelle ils gémissaient depuis plus de cinq siècles. Les Parthes furent vaincus ; trois grandes batailles décidèrent de leur sort. Dans la dernière, le roi Artaban perdit la vie, et le courage de la nation fut pour jamais anéanti *.

< Dans la cinq cent trente-huitième année de l'ère de Sélencos. (Voyez Agathias , 1. ii, p. 63.) Ce grand événement (tel est le peu d'exactitude des Orientaux) est avancé par Eutychius jusque dans la dixième uoée da règne de Commode , et reculé par Moyse de Cborène jusque sous l'empereur Pliilippe. Ammieo MareeUina poiaé dans de lionnes sources pour l'histoire de l'Asie ; mais il copie ses matériaux si servilement , qu'il représente le» Areaddes comme encore assis sur le Irdne des Perses dan* le milieu du quatrième siècle.

2 Le nom du tanneur était Babee, celui du soldat Sassan : d'où Artaxerxès ftit surnommé Babegan , et tau les descendans de ce prince ont été appelés Sassanitle»,

i D'Herbelot, Bibliothèque orienUleau mol Àrdthir,

* Dion Cassius,]. uxx; llérodiea , I. Ti,p.a07; Abulpharage Dynasl., p. 80.

Après une victoire si décisive, Aitaxerxès fit reconnaître solenneliemeni son airtorité dans une assemblée tenue àBalch, ville du Ghora- $an. Il ne voyait déjà plus d'ennemis capables de lui résister. Deux jeunes princes de la maison des Arsacides restèrent confondus parmi les satrapes obscurs et humiliés. Un troisième , plus animé par le sentiment de son ancienne grandeur que par celui d'une nécessité présente , voulut se réfugier, avec une suite nombreuse, à la cour du roi d'Arménie, lié par le sang à l'infortuné Arsacès. Cette troupe de fuyards fut surprise et arrêtée par la vigilance des Perses. Ainsi le vainqueur', devenu maître d'une puissante monarchie, ceignit fièrement le diadème, et prit, à l'exemple de son prédécesseur, le surnom de roi des rois. Loin de se laisser éblouir par l'éclat du trône, le nouveau monarque s'occupa des moyens de justifier le choix de sa nation. Tous les titres pompeux qu'U avait rassemblés sur sa tête ne servirent qu'à lui inspirer la noble ambition de rétablir la religion et l'empire de Gyrus, et de rendre à sa patrie son ancienne splendeur.

Durant le long esclavage de la Perse sous le joug des Macédoniens et des Parthes, les nations de l'Europe et de l'Asie avaient rëciciproquement adopté et corrompu les idées que la superstition avait créées dans ces deux parties du monde. A la vérité, les Arsacides embrassèrent la religion des mages; mais ils en altérèrent la pureté par un mélange d'idolâtrie étrangère. Quoique sous leur règne on révérât dans tout l'Orient la mémoire de Zoroastre, l'ancien prophète et le premier philosophe des Perses*, l'explication du Zenda- Vesta, rempli d'expressions inintelligibles et mystérieuses*, devenait une source perpé-

« V«f« MoyM de Chorine , t. n, c. 65-71.

' Hyde et Prideaux , composant d'après les légendes pcnases et teurs propres coqieeUires une Ustoire trèsagréable, préteadeot que Zoroastre ftit contemporain de Darius Hj8tiq)es. Mais les écrhrains grecs , qui rivaient presque dans le même siècle, s'accordent à placer l'ère de Zoroastre quelques centaines d'années on même mille ans plus haut. Cette observaUon n'a pas échappé à M. Moyle, qui, i l'aide d'une critique judicieuse, a soutenu , contre le doetenr Prideaux, son onde , l'antiquité du prophète persan. ( Vojrei son ouvrage , vol. n. )

' Cet aneiai idiome était appelé le Zend. Le langage

DECADENCE DE L'EMPIRE RCMUAIN, {242 dqp. J.-C.)

tuelle de discussions. On vit s'élever soixantedix sectes différentes, toutes également en butte aux traits satiriques des Infidèles, qui rejetaient la mission et les miracles du prophète. Plein de respect pour le cube de ses ancêtres, Artaxerxès oitreprit d'abattre l'idolâtrie, de réunir les schismes, de confondre l'incrédulité, et de soumettre les dogmes à U décision infaillible d'un conseil général. Dans cette vue, il convoqua les mages de toutes les parties de ses domaines. Ces prêtres , qui avaient langui si long-temps dans le mépris et dans l'obscurité, obéirent avec transpcHt. A la voix du souverain, ils accourur^it an nombre de quatre-vingt mille en viron.Une assemblée si tumultueuse ne pouvait être guidée par la raison , ni même par l'enthousiasme : aussi fut-elle successivement réduite à quarante mille, à quatre mille, à quatre cents, à quarante et enfin à sept mages, les plus renommés pour leiu* piété et pour l'étendue de leurs connaissances.

Un d'entre eux , Ërdaviraph , jeune, mais revêtu du caractère sacré de pontife , reçut des mains de ses frères trois coupes remplies d'un vin soporifique. Il les but, et tomba toutà-coup dans un profond sommeil. A son réveil il fil part à la multitude crédule et au monarque de son voyage au ciel, et des conférences particulières qu'il avait eues avec la divinité. Ce témoignage surnaturel détruisit tous les doutes; les articles de la foi de Zoroastre fiu'ent fixés avec précision et d'une manière irrévocable*. Essayons de tracer une légère esquisse du culte des Perses ; elle servira non-seulement à développer leur caractère, mais encore à répandre un nouveau jour sur les événemens importans de la guerre et de la paix, qui se sont passés entre cette nation et le peuple romain *.

du commentaire , le pehlvi, quoique beaucoup plus moderne , a cessé depuis plusieurs siècles d'être une langue vivante. Ce seul fait, s'il est authentique, garantit suflisamment l'antiquité des ouvrages apportés en Europe par M. Anquetil , et que ce savant a traduits en français.

' Hyde , de Religione veterum Pcrsarum , c. 21 .

2 J'ai principalement tiré cette description du Zenda- Vestade M. Anquetil, et du Sadder.qui se trouve joint au traité du docteur Hyde. Cependant, ilfaut l'avouer, l'obscurité étudiée d'un prophète , le style figuré des Orientaux, et l'altération qu'a pu souih'ir le texte dans une

(242 <lep. J.^.)

PAR ED. GIBBOIV. 011. VIII

Ije grand article de ta religion de Zoroa»tre, l'article qai sert de baseàtoutle système, est la fameuse doctriDe des deux principes : «IFort hardi et téméraire de la philosophie orientale, ponr comcilier l'existence dn mal moral et physique avec les attributs d'un créateur bienfaisant qui gouverne le monde. L'origine de to«tes choses, le premier être , dans lequel on par lequel l'univers existe , est appelé chez les Perses le tempg $ant bornes. Cependant, il faut l'arooer, cette substance ii^nie semble plutôt un être métaphysique, nne abstraction de l'esprit, qu'un objet réel, animé par le sentiment intime de sa propre existence et doué de perfections morales. Par l'opération aveugle ou par la volonté intelligente de ce temps infini , qui ne ressemble que trop an chaos des Grecs, Omusd et Ahriman sont engendrés de toute étermté : pr'indpes secondaires , mais les seuls actifs de l'univers, possédant tons les deux le pouvoir de créer, et (^cun forcé , par sa nature invariable, à exercer ce pouvoir selon des vues différentes. Le principe du bien est éternellement absorbé dans la lumière; le principe du mal, éternellement enseveli dans les ténèbres. Ormusd lira l'homme du néant , le forma capable de vertu, et remplit son superbe séjour d'une foule de matériaux sur lesquels devait s'él^ ver l'édifice de son bonheur. Les soins vigilans de ce sage génie ramènent l'ordre constant dessaisiMos, font mouvoir les planètes dans leurs orbites, et entretiennent l'harmonie des élémens. Mais, hélas! ses ouvrages sont exposés aux fureurs d'un rival impitoyable. Il y a long-temps que le cruel Aliriman a percé l'ceu/' d'Ormusd , ou, pour nous servir d'une expression plus simple, a violé l'harmonie de ses ouvrages. Depuis cette far taie irruption, tout est bouleversé; les particules les plus déliées du bien et dn mal sont intimement mêlées entre elles, et fermentent perpétuellement. Auprès des plantes les plus salubres croissent de funestes poisons. Les déluges, lesepitH-asemens, les tremblemcas de terre attestent les combats de la nature ;

traduction fhuiçaiie ou latine , lous ont peal-Mre induits en erreur, et nous ont f^it adopter de faux principes dans <ct abrégé de la théologie dc( Perses.

et lliomme est sans cesse le jouet dn crime et du malheur : ce petil monde éprouve aussi de terribles convulsions.

Que les mortels se traînent en esclaves i la suite du barbare Ahriman, le fidèle Persan seul adore son ami, son protecteur, le grand Ormusd. Il combat sous sa bannière éclatante; il marche auprès de lui, dans la ferme conviction qu'au dernier jour il partagera la gloire de son triomphe. A cette époque décisive, la sagesse lumineuse de la souveraine bonté rendra la puissance d'Ormusd supérieure à la méchanceté de son rival. Désarmés et soumis, Ahriman et ceux qu'il enchaîne à son char seront précipités dans les ténèbres , et la vertu mamtiendra à jamais la paix et l'harmonie de l'univers*. La théologie de Zoroastre parut toujours obscure aux étrangers, et même an plus grand nombre de ses disciples. Cependant les ob-< servateurs les moins pénëtrans ont été frappés de la simplicité vraiment philosophique qui caractérise la religion des Perses, t Ce peuple , dit Hérodote*, rejette l'usage des temples , des autels et des statues. Il méprise tons ces dieux faits à l'image de l'homme , et il se rit des foUes idées que les antres nations de la terre se sont formées de la divinité. C'est sur la cime des plus hautes montages que les Perses offrent des sacrifices. Leur cuhe consiste principalement dans des prières et dans des hymnes sacrés. L'objet qu'ils invoquent est cet être suprême dont Fimmensité remplit la vaste étendue des ciettx. • On econnaît dans l'historien grec le véritable esprit du polythéisme, lorsqu'il reproche en même temps aux disciples de Zoroastre d'adorer la terre, l'ean , le feu, les vents , le soleil et la lune. Mais de tout temps les Perses ont entrepris de se justifier, en cxpli-

« Aq}oard'hni les Parsis (et en queilqne façon I( 8«dder) érigent Ormusd en cause première et tonte puissante, tandis qu'ils abaissent Ahriman, et le représentent comme un esprit inférieur , mais r«*en«. Leur désir de plaire a«x mahomélans a peat-Mre ooBtribné ft épurer leur système ttiéolc^que.

2 Hérodote, I. i, c. 13t. Mris le docteur Prideaux pense avec raison que rusage des temples ftat permis par la suite dans la religion des mages.

(312 dep. J.4j.)

quant les motifs d'une conduite un peu équtvoqne : s'ils révéraient les élémens, et surtout le feu , la lumière et le soleil , en leur langue Mithra, c'est qu'ils les regardaient comoiie les symboles les plus purs , les productions les plus nobles, et les agens les plus actifs de la nature et de la puissance divine'.

Pour faire une impression profonde et durable sur l'esprit humain, toute religion doit exercer notre obéissance , en nous prescrivant des pratiques de dévotion dont il nous soit impossible d'assigner le motif. Elle doit encore gagner notre estime , en inculquant dans notre âme des devoirs de morale analogues aux mouvemens de notre propre cœur. Zoroastre avait principalement employé le premier de ces moyens, et sa religion renfermait une portion sniGsante du second.

Dès que le fidèle Persan avait atteint l'âge de puberté , on lui donnait une ceinture mystérieuse, gage de la protection divine; et depuis ce moment toutes les actions de sa vie, les plus nécessaires comme les plus indifférentes, étaient également sanctifiées par des prières et par des génuflexions. Aucune circonstance particulière ne devait le dispenser de ces cérémonies ; la plus légère omission l'aurait rendu aussi coupable que s'il eût manqué à la justice , à la compassion , à la libéralité , et à tous les devoirs de la morale. D'un autre côté, ces devoirs essentiels étaient indispensablement prescrit» au disciple de Zoroastre qui voulait échapper aux persécutions d'Afariman , et qui aspirait à vivre avec Ormusd dans une éternité bienhefnreuse , où le degré de félicité est exactement proportionné au degré de piété et de vertu dont on a donné l'exemple sur la terre *.

Zoroastre ne s'exprime pas toujours en prophète, quelquefois il prend le ton de législateur. C'est alors qu'il parait s'occuper

« Hyde , de Bel. Pers. c 8. Malgré toutes leurs dislinclions et toutes leurs protestations, qui paraissent assez sincères , leurs tyrans , les mahométans , leur ont lot^ours reproché «rare adorateurs idolitres du feu.

2 Voyez le Sadder , dont la moindre partie consiste en préceptes de morale: les oérémonies prescrites sont infinies , et la plupart ridicules. Le Adèle Persan est obligé à quinze génuflenons, prières , etc., lorsqu'il coupe ses ongles, etc., ou toutes les tms qu'il met la cdntore sacrée. (Sadder, art. 14,50,60.)

du bonheur des peuples , et qif U développe une noblesse de sentimens et une élévation que l'on découvre rarement dans ces systèmes absurdes enfantés par une vile super^ stition. Le jeàne et le célibat Ini semÛent odieux ; il condamne ces moyens si ordinaires d'acheter la faveur divine : selon lui , il n'est point de plus grand crime que de dédaigner ainsi les dons précieux d'une providence bienfaisante. La religion des mages ordonne à l'homme d'engendrer des enfans , de planter des arbres utiles , de détruire les animaux nuisibles , d'arroser le sol aride de la Perse , et de travailler à l'œuvre de son salut en cultivant la terre. On trouve dans le Zenda-Vesta une maxime dont la sagesse doit faire oublier un grand nombre d'absurdités que ce livre renferme, f Celui qui sème des

> grains avec soin et avec pureté est aussi

> grand devant Ormusd que s'il avait répété

> dix mille prières*. >

Tous les ans on célébrait au printemps une fête destinée à rappeler l'égalité primitive , et à représenter la dépendance réciproque du genre humain. Les superbes monarques de la Perse se dépouillaient de leur vaine pompe, et, environnés d'une grandeur plus véritable , ils paraissaient confondus dans la classe la plus humble , mais la plus utile, de leurs sujets. Les laboureurs étaient alors admis sans distinction à la table du roi et des satrapes : le souverain recevait leurs demandes, écoutait leurs plaintes, et conversait familièrement avec eux. * C'est à vos travaux,

> leur disait-il > (et s'il ne s'exprimait pas sincèrement , il parlait au moins le langage de la vérité) , t c'est à vos travaux que nous

> devons notre subsistance. Nos soins pa-

> temels assurent votre tranquillité. Ainsi ,

* puisque nous nous sommes également né-

* cessaires, vivons ensemble; aimons-nous

> comme frères , et que la concorde règne

> toujours parmi nous *. > Dans un État puissant et soumis au despotisme , une pardlle Tète devait perdre insensiblement de son importance et de sa dignité. En admettant

< Zenda-Vesta , lom. i, p. 224 ; el Prècb du Système de Zoro.istre , tom. ni.

* Hyde, de Rel. Pers. , c. 19.

DigitizecLby

(241dep.J.-C.>

PAR, ED. GIBBON. CH. VIIi;

qu'elle fftt devenue une représentation de théâtre , cette scène méritait bien d'avoir pour acteur un souverain , et quelquefois elle pouvait imprimer une grande leçon dans l'âme d'un jeune prince.

Si toutes les institutions de Zoroastre eus* sent porté l'empreinte de ce caractère élevé, son nom eût été digne d'être prononcé avec ceux de Numa et de Gonfiicins , et ce serait à juste titre que l'on donnerait à son système tous les éloges qui lui ont été prodigaés par quelques-uns de nos théologiens, et même de nos philosophes. Mais dans ses productions bizarres , fruit à la fois d'inie passion aveugle et d'une raison éclairée , on reconnaît le langage de l'enthousiasme et de l'intérêt personnel. Les vérités importantes et sublimes qu'il annonce sont dégradées par un mélange de superstition méprisable et dangereuse. Les mages formaient une classe trèsconsidérable de l'État. Nous les avons déjà TUS paraître dans une assemblée au nombre de quatre-vingt mille. La discipline multipliait leurs forces , ils composaient une hiérardiie régulière répandue dans toutes les provinces de la Perse. Le principal d'entre eux résidait à Baich , où il recevait les hommages de toute la nation , comme chef visible de la religion, et comme successeur légitime de Zoroastre '. Ces prêtres avaient des biens immenses. Outre les terres les plus fertiles delà Hédie*, dont les Perses les voyaient jouir paisiblement, leurs revenus consistaient en une taxe générale sur les fortunes et sur Findustrie des citoyens'. < Il ne suffît pas , * s'écria l'avide prophète , que vos bonnes > .œuvres siu-passent en nombre les feuilles

> Le aiène , e. 28. Hjrde et Prideaax aflMeat d'appliqver à la UénreUe des anges les termes consacrés à la hiérarchie ehrMicme.

2 Am]iiienMaredlm,xxni,6. Il nous apprend (d cepeadml Bons poorons croire cet auteur) deux pàrticubriUs cvieoses : la première , que les mages tenaient , des brahaes de l'Inde, qiM^es-uns de leurs dogmes les plus secrets-, laseoonde, que les mages étaient une tribu ou «M bmflle aussi bien «pi'mi ordre.

3 N'est-B pas surprenant que les dîmes soient d'instituâen «Krtee dans la loi de Zoroastre et dans celle de Moyse ? Cem qui ne savent comment expliquer cette eonrormilé , peuvent supposer que dans des temps moins reculés les n^es mt inséré uo précepte si utile dans les éeriU de leur pro^iéte.

> des arbres, les gouttes delà phiie, les sa- » blés de la mer ou les étoiles du firmament;

> il faut encore, pour qu'elles vous soient

> profitables , que le dettour daigne les ap;

> prouver. Vous ne pouvez obtenir une pa-

> reille faveur qu'en payant fidèlement à ce

> guide du salut la dlme de vos biens, de vos

> terres, de votre argent, de tout ce que vous

> possédez. Si le destour est satisfait , votre

> âme évitera les tourmens de l'enfer. Vous

> serez comblé d'éloges dans ce monde-ci , » et vous goûterez dans l'autre un bonheur i éternel, car les destours sont les oracles

> de la divinité ; rien ne leur est caché , et

> ce sont eux qui délivrent tous les hom- 1 mes'. >

Ces maximes importantes de respect et d'une foi implicite étaient sans doute gravées avec le plus grand soin dans l'âme tendre des jeunes Perses , puisque l'éducation appartenait aux mages , et que l'on remettait entre leurs mains les enfans même de la famille royale *. Les prêtres , doués d'un génie spéculatif, étudiaient et dérobaient aux yeux de la multitude les secrets de la philosophie orientale. Ils acquéraient, par des connaissances profondes, ou par un art supérieur, la réputation d'être très-habiles dans quelques sciences occultes, qui, par la suite, ont tiré des mages leur dénomination'. Ceux qui avaient reçu de la nature des dispositions plus actives passaient leur vie dans lo monde , au milieu des intrigues des cours et du tumulte des villes. Et, tant qu'Artaxerxès tint les rênes du gouvernement , la politique ou la superstition l'engagea à se laisser diriger par les avis de l'ordre sacerdotal, dont il rétablit la dignité dans tout son éclat*.

Le premier conseil que les mages donné; rent à ce prince était conforme au génie intolérant de leur religion*, à la pratique

«Sadder.art. 8.

2 Platon, Alcibiade.

1 Pline (Hist. nat., liv. xxx, e. 1) obsenrei]ue les mages tenaient le genre humain sous la triple diatne de la religion , de la médecine et de l'astronomie.

< Agathias, l.iT,p.l35.

^ M. Hume , dans l'Histoire naturelle de la Religion, remarque arec sagadlé que les sectes les plus épurées et les pluspbilosopbiqucs sont conslammentics plus intolérantes.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (342 dep. I.-&)

et même à l'exemple de, faibles Arsacides avaient cédé à leurs fils et

des anciens rms leur législateiir, qui, victime du fanatisme, avait perdu la vie dasa une guerre allumée par son zèle opiniâtre*.

Artax^aès prescrivit, par un arrêt rigoureux, l'exercice de tout culte, excepté de celui de Z<Hroastre. Les temples des Parthes et les statues de leurs monarques qui avaient reçu les hoonearst de l'apothéose furent renversés avec igaoninie '. On brisa facilement l'épée d'ArittoH*,noak que les Orientaux «valent iittagtné pour désigner le polythéisme et la philosophie des Grecs. Les flammes vengeresses enveloppèrent les juifs et les chrétiens ' les plus attachés à leurs dogmes ; elles n'épargnèrent pas même les hérétiques de la nation : la roajesléd'Ormusd, qui était jaloux d'un rival, fkt secondée par le despotisme d'Artaxerxès, qui ne pouvait souffrir de rebelle. Enfin, des cruautés auxquelles les prêtres ne manquaient pas d'applaudir, rédubirent bientôt les schismatiques au nombre de quatre-vingt mille ". Cet esprit de persécution déshonore le cidte de Zoroastre; mais comme il ne produisit aucune dissension civile, il servit à resserrer les liens de la nouvelle monarchie, en rassemblant sous la même bannière tous les habitans de la Perse.

Artaxerxès, par sa valeur et par sa conduite , avait arraché le sceptre de l'Orient à la dynastie des Parthes. Lorsqu'il n'eut plus d'ennemis à combattre , il résolut d'affermir un trône ébranle par tant de secousses, et d'établir dans ses vastes domaines une administration ferme à la fois et uniforme : entreprise plus difficile peut<être qu'une conquête. Les

■ Cicéron , de legibus, u, 10; ce nirenl les mages qui conseUlèrenl à Xercis de détruire les temples d« la Grtee.

' Hjàe,deltel. Purs., c. 23, M. D'Herbdot, BibHotbiqme orientale , av ■«* Zerdusht. Vie de Zoroastre , tom. II duZenda-Vesta.

3 Comparez Moyse de Chorène , 1. u , c. 74 , avec Ammien MarceUin , xxui, 6. Je ferai usage par la tuiteda ces

* Babbi, Abraham, dans. la Tarikh tobù^card, p. tOB,

^ Basnage , Hist. des Juifs , liv. nii , c 3 -, Sczomène , I. Il , c. 1 . Manis , qui soum-it une mort igootuiuicuse , peut être regardé comme hérétique de la religiou des mages , aussi bien que comme hérétique de la religion dirétienoe.

6 Ilj de, de Bel. Pas., c 21.

à leurs frères une partie de leur autorité. Sous leur règne, les principales provinces et Les grandes charges de la couronne étaient devenues des possessions héréditaires. On avait permis aux Yitaxet , dix-huit de» plus puissans satrapes, de prendre le titre de roi. Une autorité idéale sur tant de rois vassaux flattait l'orgueil du monarque. A peine même les barbares, au milieu de leurs montagnes , et les Grecs de la haute Asie % dans le sein de leurs villes, connaissaient- ils le nom ou du moins la puissance d'un maître. L'em{Mre des Parthes présentait une vive image «hi gouvernement féodal*, si connu depuis en Europe. L'activité du vaiqueur ne lui permit pa& de prendre de repos qu'il n'eàt tout soumis. Il parcourut en personne les provinces delà Perse ,. à la tête d'une armée nombreuse et disciplinée. La défaite des plus fiers rebelles, et la réduction des pbces les plus fortes', répandirent la terreur de ses armes, et contribuèrent à faire recevoir paisiblement son autorité. Les chefs tombèrent victimes d'une résistance opiniâtre; leurs partisans seuls furent traités avec douceur *. Une soomisâcn volontaire était récompensée par des richesses et par des honneurs. Trop prudent pour laisser aucun sujet se parer des omemens de la royauté, Artaxerxès abolit tout pouvoir intermédiaire entre le trône et le peuple. Son royaume, à peu près aussi étendu que la Perse moderne, se trouvait resserré de tous côtés

■ Ces colonies étaient extrêmement nombreuses. Sâeacus Nicator ft)nda trente-neuf viHes , qu'il appela de ton nom on de celui de ses parens. ( Veyei Appien, in ^jniae-, p. 121 ) L'ire deSAeBcas , toi|i«ars ea «sage pand les chrétiens de l'Orient, parait, jusque dans l'année 508, la ceat quatr»-viBgt-sew4me de Jésôs-Christ , sur les médailles des vOIes grecques rmfermées dans l'empire dts Parthes. (Voyez les œuvres de Moyle,vol.'.l, p. 273, etc., et H. Fréret, Méa. de l'Académie, tom. ux. }

2 Les Perses modernes appellott cette période la dynastie des rois des ■atiMis.( Veya PUM,Uisl.n«t.,vi,3S.)

3 Eufy4^iiis (tom. I, p. 367 , 371 , 375) rapporte k siégede lUe d« Mésène, dans le Tigre , avec des droa»stances assez semblables à l'histoire de Nisos et de Scylbu •

<A8Mhias,n,174.LesprincesduSegestan défendiKal leur IndépendaBce pendant quelques années. Comae les romanciers en géaérsd plaeenldaas une pénsde reculée ks événemeos de leur temps , cette histmre véritable a p«al- Ctre donné lieu aux exploits fabuleux de Rnslan, prince di S^eslan.

(242 dep. J.-C.)

entre la mer et de grands ftenves. U avait pour limhes ITaphrate, l'Oxus , TAraxe , le Tigre, rindns , la mer Caspienne et le golfe Persique '.

Dans le dernier siècle, ce pays povrait couicnir cinq cent cinquante - quatre villes, soixante mille villages , et environ qnarante millions d'âmes. Si Ton compare Fadministration des Sassanides avec le gonvemement de la maison de Sefi, Finflacncc politique des mages avec celle de la religion mahomélane, on SDpposera facilement qne les états d'Artaxerxès renfermaient au moins on aussi grand nombre de villes , de villages et d'babitans. Hais comme la nature n'a point creusé de ports en Perse, et que feau est fort rare dans les provinces de l'intérieur, les progrès du commerce et de Fagriculture ont toujours dû être très-lents chez ces peuples, qursemblent, en parlant de leur population, s'être livrés aux mouvemens onfinaires de la vanité nationale.

Dès qu'Artaxerxès eut triompbé de ses rivaux, son ambition se porta vers les états voisins, qui, durant le sommeil léthargique de ses prédécesseurs, avaient insulté avec impunité un royaume affaiblî. Il remporta quelques victoires faciles sur les Scythes indisciplinés et sur les Indiens amollis; mais il trouva dans les Romains des ennemis formidables , dont les outrages réitérés l'excitaient à la vengeance , et avec lesquels il ne pouvait se

* PoorrëtenAieet pour la population 4e la Perse mo- 4eroe,nf. ChartUn.toai. ni, e. 1,3,3.

On peut à peme comprendre dans la monarcbie pernoe la côte maritime de GMrosie ou Mekran , qui s'étend le long de l'Océan indien , depuis le cap de Jask (le promontoire Carpella ) juscpi'au cap Goadel. Du temps d'AlRaiidre,etprolMblemeat pluieiin«licleBapfte,ee pars n'avait pmc bakdaaa qve qoci^nea tribus de sauvages khtyopliages, qui m posaédaiemt aucun art , qui ne reconnaissaient aucun maître, et que d'affreux déserts séparaient d'arec le reste du monde. ( Voyez Arrien , de Reb. uuiieù.) Dans le douzième siècle, la petite rille de Taiz, que M. d'Anrine suppose être la Tesa de Ptolémée , fiit peuplée et enrichie par le concours des marchands arabes. ( Voyez Géographie nubienne , p. 58, et Géographie ancienne, tom. H, p. 283.) Dans le siècle dernier, tout le pays était divisé entre trois princes , l'on mahométan , les deux autres idolâtres , qui maintinrent lenr indépendance con- Ireles successeurs de Shaw-Abbas. ( Voyages de Tareriuer,part.i,I.T,p.035.}

PAR ED. GIBBON. CH. VIO

mesurer sanseoiployerlesphilgninds efforts. Quarante ans de tranquillité, firuil de la valeur et de la modération, avaieat soeeédé aux conquêtes de Trajan. L'empire, depuis l'avénement de Maro-Aurèle jusqu'au règne d'Alexandre Sévère , avait été deux fois en guerre avec les Parthes ; et, quoique les Ar»acides eatsest alor» développé toutes leurs forces contre une partie seulement des troupes romaines, les Césars fareat presque toujoars victorieux. A la vérité, le timide Macria, encfaafaié par une situation précaire , acheta la paix au prix de qoarasue niUioBs '. Mais le« généraux de Man>Anrèle, l'empereur Sévère , sots fils même, érigèrent en Arménie , dans la Mésopotamie et en Assyrie, plasieurs troi^iées. Une relati<« in^wfaite de leurs exploits aurait interromps le récit intére»sant des révolutions qui, dans cette période, agitèrent le seiii de l'empire. Caouse ces évé< nemem particuliers sont peu inportans par etrx-mémes, nous ne parierons ici que des c»> lamités auxquelles forent souveat exposées deux des prindpales villes de l'Orient, Sék»eie et Ctésiphon.

Sélencie , bâtie sur la rive occideatale da Tigre, à quinze Uenes environ au nord de l'anctenne Babyl(me, était la capitale des Macédoniens dans la haute Asie *. Plusieurs siècles après la cbute de lenr empire, celte ville avait conservé te véritable caractère de ses fondateurs : on y trouvait encore les arts, le courage militaire et l'amour de la liberté, qui distinguent une colonie grecque. Un sénat, composé de trois cents nobles, gouvernait cette république indépendante. Six cent mille citoyens vivaient iranquillement à l'abri de leurs remparts; et tant que les diflerens ordres de l'État restèrent unis , ils u'eurem. qne du mépris pour la puissance des Parthes, Quelquefois l'esprit de faction portait les habitans de Séleucie à implorer le secours dangereux de l'eanemi commun, qu'ils voyaient posté presque aux portes de la ville*.

< Wm , L xzviH, p. 1335.

* Ponr caanttre la sHaaUon de BAylene , de Sileueie , deCtésiphon,deModain etde Bigdad.TillesBonvenl (xwfondues l'une avec l'antre , voyez uneexeeUenle disMrtatien de M. d'AnviHe, Mém. de l'académie , tom. xix.

3 Tacite , Ann. u , 42. Tlinr, Hist. nat., n. TUt

Les souverains des Parthes se plaisaient, comme les monarques de l'Indostao, à menerlavie pastoraledes Scythes leurs ancêtres. Ils campaient ordinairement dans la plaine de Gtésiphon, sur la rive orientale du Tigre, à la distance seulement d'une lieue de Séleucie '. Le luxe et le despotisme attiraient autour dn prince une foule innombrable, et le petit idllage de Ctésiphon devint insensiblement une grande ville*. Les Romains, sous le règne deMarc-Aurèle, pénétrèrent jusque dans ces contrées. Reçus en amis par la colonie grecque, ils attaquèrent , les armes à la main , le siège de ta grandeur des Parthes. Les deux villes éprouvèrent cependant le même traitement. Les Romains flétrirent leurs lauriers' par le pillage de Séleucie et par le massacre de trois cent mille habitans. Cette superibe cité, qu'avait déjà épuisée le voisinage d'un rival trop poissant, succomba sous ce coup fatal. Gtésiphon seule sortit de ses ruines, et dans un espace de trente-trois ans elle avait repris assez de force pour soutenir un ùége <^iniitre contre l'empereur Sévère. Elle fut néanmoins emportée d'assaut, et le roi, qui la défendait en personne , se sauva précipitamment. Cent mille captifs et de riches dépouilles récompensèrent les travaux des soldats romains *. Babylone, Séleucie n'existaient plus ; ainsi , malgré tant de malheurs, Gtésiphon conserva le rang d'une des plus grandes capitales de l'Asie. En été les vents rafraiehissans, qui sortent des montagnes de la

i^ C'est M que l'on peut iArérer de Straboo, I. n, r.743.

2 Bernier, ce voyageur curieux qui suivit le camp d'Aureng-Zd> depuis Delhi jusqu'à Cachemire ( voyez lûst. des Voyages, tom. x), décrit avec une grande exactitude cette immense ville mouvante. Les gardes à cheval coosi»- UiMit en trente-cinq mille hommes , les gardes à pied en dix mille. On compta que le camp renfermait cent cinquante mille chevaux , mulets et éléphans , cinquante miBe chameaux, dnquant'e mille boeufis , et entre trois et quatre cent mile personnes. Presque tout Ddtai suhriit laeour, dontlamagniflcoice soutenait Tuidaslriede oette grande capitale.

3 Dion , I. ixa, p. tl78; Hist. Aug.,p. 38 ; Entrope, vm, 10. Eusèbe , Chron. Quadratus (cité dans l'Uisloire Attgustine), entreprend d'excnaer les Romains en assurant que tes habitans de Sdencie s'ébùenl d'abord rendus couples de trahison.

* Dion, I. ixxv, p. 1263-, Hérodien, I. ui, p. 120; Hi t. Aug., p. 70.

DÉGADENGE DE L'EMPIRE ROMAIN

(242 dep. J.-C.}

Médie, rendai^t le séjour d'Ecbatane {dus agréable aux monarques persans; mais pendant l'hiver ils venaient jouir à Gtésiphon des douceurs d'un climat plus tempéré.

Les Romains, quoique victorieux, ne tiré' rent aucun avantage réel ni durable de leurs expéditions, et jamais ils ne songèrent à conserver des conquêtes si éloignées , séparées de leur empire par de vastes déserts. L'acquisition de l'Oshroêne, moins brillante à la vérité, leur devint bien plus importante. Ge petit état renfermait la partie septentrionale et la plus fertile de la Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate. Ëdesse» sa capitale, avait été bâtie à sept lieues environ au-delà du premier de ces fleuves ; et les habitans, depuis Alexandre , étaient un mélange de Grecs, d'Arabes, de Syriens et d'Arméniens '.

Les faibles monarques de ce royaume, placés entre les frontières de deux empires rivaux, paraissaient intérieurement disposés en faveur des Parthes ; mais la puissance formidable de Rome leur arracha un hommage qu'ils ne rendirent qu'à regret.comme leurs médailles l'attestent encore aujourd'hui. Les Romains crurent devoir s'assurer de leur fidélité par des gages plus certains ; après la guerre des Parthes sous Marc-Aurèle,, ils construisirent des forteresses au milieu de leur pays, et ils mirent une garnison dans l'importante place de Nisibis.

Durant les troubles qui suivirent la mort de Commode, les princes de l'Oshroêne entreprirent en vain de secouer le joug. La politique ferme de Sévère sut les conlmir * , et la conduite perfide de GaracaUa termina une conquête facile. Abgare , dernier roi d'Édesse, fut envoyé à Rome chargé de fers; son royaume fut réduit en province, et sa capitale honorée du rang de colonie. Ainsi, dix ans avant la chute des Parthes, les Romains

< Les habitans policés d'An'.ioche appelaient ceux d'Édesse un mâange de barbares. li ta\A cqiendant £re, en faveur de ceux-ci , qu'on parlait à Édesse l'aramcen , lu plus pur et le plus élégant des trois dialectes du syriaque. M. Bayer a tiré cette remarque (Hist Edcss. . p. 5) de George de Malatie, auteur syrien.

2Diop, 1. ixxv, p. 1248, 1249, 1250. M. Bayera négligé ce passage important.

(242 dep. J.^.) PAR ÉD. GIBBON. CH. VIIL

avaient obtenu au-delà de l'Euphrate an établissement fixe et permanent *.

. Lorsque Artaxerxès prit les armes, la gloire et la prudence auraient pu le justifier , s'il eût borné ses viies à l'acquisition ou à la défense d'une frontière utile. Hais l'ambition lui avait tracé un plan de conquête bien plus vaste; et Use persuada qu'il pouvait employer la raison, aussi bien que la force, pour soutenir ses prétentions excessives. Cyrus était le modèle qu'il se proposait d'imiter. « Ce héros , disait-il, subjugua k premier

> toute l'Asie, et ses successeurs en restèrent » long-temps les maîtres. Leurs domaines » touchaient à la ProponUde et à la mer » Egée. Des satrapes gouvernaient en leur

> nom la Carie et l'Ionie; enfin toute l'E- » gjrpte, jusqu'aux confins de l'Ethiopie , re-

> connaissait leur souveraineté *. Leurs

> droits, ajoutait Artaxerxès, ont été suspen- » dus par une longue usuipation : ils ne sont

> pas détruits ; et puisque ma naissance et » mon courage m'ont posé la couronne sur la

> tête, tout me prescrit la loi de rétablir la » gloire et les limites de la monarchie per- » sane. Que les Romains se retirent donc im- * médiatement des provinces où régnaient

> autrefois mes ancêtres ; qu'ils cèdent aux » Perses l'empire de l'Asie. Ils peuvent res-

> ter en Europe ; je consens à leur en aban-

> donner la jouissance. > . Quatre cents Perses, d'une beauté et d'une taille remarquables, furent charges de ce fier message. Us apportèrent à Rome les propositions du grand roi, titre qu' Artaxerxès affectait de prendre en parlant à Alexandre ; et ils s'efforcèrent, par de superbes chevaux,par des armes magnifiques et par une suite brillante, de déployer l'orgueil et la grandeur de leur maître *. Une pareille ambassade était moins

> Depuis OsfaroCs, qui donna un nouveau nom au pays , jusqu' au dernier Al>gare, ce royaume a duré trois cent doquante-lrois ans. (Voyez le savant ouvrage de H. Bayer, Bittoria Oshroena et Edessena.) ■

*XeiHylion, dans la préface de la Cyropédie, donne une idée daire et magnifique de l'étendue de la monardde de Cynu. Hérodote ( I. m , c. 79, etc. ) entre dans une description particulière et très-curieuse des vingt grandes satrapies , dans lesquelles Darius llystape divisa l'empire des Perses.

3Hérodien,Tl,209.2l^

une offre de négociations, qu'une déclaration de guerre. Les deux monarques rassemblèrent aussitôt toutes leurs forces et prirent le parti de conduire leurs armées 'en personne. Il existe encore un discours de l'empereur lui-même, qui fut prononcé à cette occasion dans le sénat. Si nous en croyons ce monument, qui semble devoir être très-aulbentique, la victoire d'Alexandre Sévère égala toutes celles que le fils de Philippe avait autrefois remportées sur les Perses. L'armée du grand roi était composée de cent vingt mille chevaux couverte de bardes, de dixhuit cems cbariote armés de faux, et de sept cente éléphans, qui portaient des tours remplies d'ai-chers. Les annales de l'Asie n'ont jamais présenté de description si pompeuse : à peine même les Orientaux en ont-ils imaginé de semblables dans leurs romans '. Malgré ce redoutable appareil, l'ennemi fut entièrement vaincu dans une grande bataille, où l'empereur romain développa tout le courage d'un soldat intrépide, et les talens d'un général expérimenté. Le grand roi prit la fuite. Un butin immense, et la conquête de la Mésopotamie, furent les fruits de cette journée mémorable. Telles sont les circonstances-

< A la bataille d'ArlMe, Darius avait deux cents, chariots armés de hux. Dans l'armée nombreuse de Tigrane , qui Mit vaincu par LucuUus , on ne comptait que smxante et dix mille dievaux eomplètemenl armés. Antiodnis mena dnqwfnte- quatre éféphans contre le» Romains. Ce prince avùt une fws rassemblé cent cinquante de ees animaux, dans les guerres et dans les négociations IMquentes qu'il avait eues avec les souverains de l'Inde ; mais on peut douter que le plus puissant monarque de rindostan ait formé sur le dnmp de bataille une ligne de sept cents éléphans. Au Ken de trois ou quatre mille éléphans que le grand Mogol avait , comme on le prétendait. Tavemier (voyages, part. 11, I. i, p. 498), découvrit, après des recherches exactes, que ce prince en avait seulement cinq cents pour son bagage , et quatre-vingts ou qnatre-vingl^.dtx pour le service de la guerre. Les Grecs ont varié sur le nombre de ceux que Porus mena sur le diamp de bataille. Mais Quinte-Curce (vm, 13), qui, dans cet endroit, est judicieux et modéré, se contente de quatre-vingt-cinq éléphans remarquables par leur force et par \eat grandeur. Dans le royaume de Siam , où ces animaux sont le plus nombreux et le plus estimés , dix-huit éléphans paraissent sufflsans poai chacune des neuf brigades dans lesquelles une armée complète est divisée. Le nombre entier , qui est de cent soixante-deux éléphans de guerre , peut quelquelbis (tre doublé. (Hist. des Voyages , tom. ix , p. 260.)

idvnitenblabtes d'une relation dictée, selon toutes les ai^rences , par la vankë du mo- Bttrqoe, composée par de vih flatteurs, et reçue avec transport par «a sénat que l'éloignement et l'esprit d'adulation réduisaient au silence *. Loin de penser que les armes d'Alenandre aient triomphé de la valeur des Perses , perçons au travers du nuage qui nous dérobela vérité : peut-être toatcetéclat d'une gloire imaginaire cacbe-t-il quelque disgrâce réelle.

Nos sonpçons sont confirmés par Tautorité d'an historien contemporain, qui honore les vertus d'Alexandre, et qui expose de bonne foi les défauts de ce prince. Il trace d'abord le plan judicienx formé pour la conduite de la guerre. Trois armées roma'mes devaient s'avancer par différens chemins , et envahir la Perse en même temps : mais le talent et la fortune ne secondèrent pas les opérations de la campagne, quoiqu'elles eussent été sagement concertées. Dès que la première de ces armées se fut engagée dans les plaines marécageuses de la Babylonie, vers le confinent artificiel du Tigre et de l'Euphrate *, elle se trouva environnée de troupes supérieures en nombre, et les flèches de l'ennemi la détruisirent entièrement. La seconde armée se flattait de pouvoir pénétrer dans le cœur de la Médie. L'alliance de Chosroës , roi d'Arménie ^,Iui en facilitait l'entrée , et les montagnes, dont tout le pays est couvert, la mettaient à l'abri des attaques de la cavalerie persane. Les Romains ravagèrent d'abord les provinces voisines, et leurs premiers succès semblent excuser, en quelque sorte, la vanité de l'emperenr. Tout-à^oup ces braves tro«pes abandonnèrent imprudemment la victoire. La retraite leur devint funeste. En repassant les montagnes, les fatigues d'une route pénible et le froid rigoureux de la saison firent périr un grand nombre de soldats. Tandis que

t Hist. AugiislÛM, p. 133.

2 M. de TiUemonl a d^à remarqué que la géographie d'Herodien est en quelque sorte conftise.

s Moyse de Chorène ( Hist. d'Arménie, l. n, c. 71 ) explique celte invasion de la Médie, en avançant que Chosroës , roi d'Arménie, déOl Artaxenès , et qu'il le poui^ suivit jueques aux confins de l'Inde. Les exploits de Gios- ToUs ont été exagérés : ce prince agissait comme un allié dépendant des Romains.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(242 dcp. J.-C.)

ces deux grands détachemens marchaient en Perse par les extrémités opposées, Alexandre, àla tète d'un principal corps d'armée, de« vait les soutenir e» se portant au centre do royaume. Ce jeune prince sans expérience , dirigé par les conseils de sa mère , ou peutêtre par sa propre timidité, renonça aux plus belles espérances. Après avoir passé ï'éié en Mésopotamie dans l'inaction , il ramena honteusement à Aniiodie une armée que les maladies avaient considérablement diminuée, et qu'irritait le mauvais succès de cette expédition.

La conduite d'Artaxerxès avait été bien différente. Volant avec rapidité des montagnes de la Médie aux marais de l'Euphrate, ce prince se montra partout où sa présence paraissait nécessaire ; il repoussa lui-même l'ennemi ; et, toujours supérieur ù la fortune, il joignit à la plus grande habileté le connue le plus intrépide. Mais les combats opiniâtres qu'il eut à soutenir contre les vétérans des légions romaines lui coûtèrent l'élite de ses troupes. Ses victoires même l'avaient épnisé. L'absence d'Alexandre et la confusion qui suivit la mort de cet empereur offraient en vain une nouvelle carrière à son ambition. Loin de chasser les Romains du continent de l'Asie , comme il le prétendait', il se trouva hors d'état de leur arracher la petite province de Mésopotamie*.

Le règne d'Artaxerxès , qui depuis la dernière défaite des Partlies, gouverna la Perse pendant quatorze ans, forme une époque mémorable dans les annales de l'Orient et même dans l'histoire de Rome. Son caractère semble avoir eu une expression forte et hardie, qui distingue généralement un conquérant d'un prince que le droit de sa naissance appelle au trÂne de ses pères. Les Perses respectèrent sa mémoire jusqu'à la fin de leur monarchie , et son code de lois fut toujours la base de leur administration civile et religieuse *. Plusieurs de ses maximes nous sont

< Voyez, pour le détail de cette guerre, Hérodica, I. n, p. 209 ,210. Les anciens abréviateurs et les compilateurs modernes ont aveuglément suivi l'Histoire Augusl.

1 Eulychins, tom. n, p. 180, publié par Pococke. Le grand Chosroës Noushirwan envoya le code d'Artaxerxès à tous ses satrapes, comme la rigle invariable de leur conduite.

(240 dep. J.-C.)

PAE £D. tilBBOM. CH. IX.

parveniMa. Une;, entre autres, prouve «ombieii ce priace pénétrant eonaaisaait les resserts de ta constitatiQn. « L'autorité du monarque, t ditrîK doit étreionteane par «ae force nili-

> taire. Cette force ne peut se maiateMr cfue y par des impAta. Ton» le» impôts toabent à * la fin sur ragricutture; et Vagrîcultwe ne

> fleurira jamais qu'à l'abri de la modération

> et de la justice '. Ce fils ë'Artaxenès était digne de bii soccëder. Sapor hérita déa étata de soid père, et de ses idées de eonquéle eontre les Ronaias; mais ces projets aaïAutieux,. trop vastes pour les Perses, firent le matteur des deux natioas, et les pkagèrent. dana une soite de guerres sasglante^.

A o^te époque, la nation persane, dcfwîa loi^^mps civilisée et corrompue,, était, bien loin de posséder la valenr qu'inspire l'indé» pendance, ni la force du corps et l'impétuosité de l'àme , qui ont livré l'empire de l'univers aux barbares âa septentrion. Les principes d'une tactique éclairée , qui rendirent triomphantes Rome et la Grèce, et qui distinguent aujoarf bui les habitans de l'Europe, s'ont jamais fait de progrès considérables en Orient. Les Pertes n'aivaient auenae idée de ces évolutions admirables qui dirigent et aniacnl une multitude crafnse, et ils ignoraient également l'art de construire, d'assiéger on de défendre des fortifications régulières. Ils se fiaient plus à leur nombre qu'à leur eourageet qn'i leur discipline. Une victoire dispersait, *ns^ fedlement qu'nne défaite, leur infanterie, eomposée d'une foule de paysans pen aguerris,.presq«« sms araaes, levés à b bÂte, et an^éesonsles étendards par l'espoir du pillage. Le monarque et les se^a««r8 de sa cour trmisportaient dans les tentes l'orgueil et le luxe du sérail. Une suite inutile de femmes, d'eunuques, de chevaux et de cha- Bseam, retardait les «opérations militaires, et souvent, au miliea d'une campagne benreuse. Tannée persane se trouvait séparée ou détruite par une famine imprévue*.

I irHcrbdot, KM. «r., M aot ^^InMtr. Ifoai pwnwu OlMervcr qu'aie HH «adauM pérlMto renplie de tiMo, et an kMig inlemtt» d'«b«earité , )M Muttes de Pcfse ont commencé, avec la dynastie des SaatMudti , i prendre on lirdevMtd.

^Hérodien.Ti, p. 214. Aamicn Marceilia , 1. xxm,

CIBBON. I.

Mais les oobies de ee royaume conservèrent toujours, au sein de la moiiesae et sou» le joug du despotisme, un sentiment. intisMi de galanterie persoandle et d'honneur aa^x nal. Dès qu'Us avaient atteint l'âge de sept» ans, on leur enseignait à fuir le mensonge* à tirer da l'arc et à monter à cheval. Us exdtél-. laiau surtout dans ces deux derniers arts '., . Les jeunes gens' les plu» distingués étaient» élevés sous les yeux du monarque ^ilsappira-' oaient leurs exercices dans l'enceinte du pn-î» lais. On les accoutumait de bonne heuce à k^ sobriété et à l'obéissance , et leurs coqts, en-< durcis par des chasses longues et pénibles , devenaient ensuite capables de supporter les, plus grandes fatigue». Dans chaque province le satrape avait k sa cour use école semMahle.

Leg seigneurs persans étaient tenus au ser» vice militaire , en conséquence des terres et des maisons que la bonté du roi leur accor-) dait : tant est naturelle l'idé* du gouvemch ment féodaL Au premier signal, ils montaient à cheval, et volaient aux armes, suivis d'une troupe brillante et remplie d'ardeur. A leui tête marchait un corps nombreux de gardas choisis avec soin parmi les esclaves les plus robustes , et les aventuriers tes plus braves de l'Asie. Ces cavaliers, également redoutât btes par l'impétaesiié du choc et par h^ rapidité des mettvemevts, menaçaient sans cesse l'esM pire romain ; et les halùtaus des province» orientales voyaient tons les jours se fermev les nuages qui présageaient leg iMthflwrs et la désoiaticm de leur patrie*.

CHAPrrRE IX.

État de la Gemaiie jnaqu'à l'imasba au btrterw Mm» h règne d« l'wperf iw pé^

Les sangfam» d«nélés des Perses avec Rome, et leur ii^hieace rawqnée sur la déesr dence et sur la chute de l'empire, nous ont

e. 6. On peut «bsorrcreaM qn deux hiatorieu «tiMl^iw dinérence; elTet natnrd dét changemeos produits par uo ■iideeldenii.

< Le» Perses sent encore les cafaliers les phis habiles, et leurs chevaux les ^us renonMiés de l'Orient

2 Hérodote , Xenophon , Hérodien , AmmieB, Ouf^n,

engagés à Taire connaître la reli^on et le gou< veroement de ce peuple. Maintenant, si nous portons nos regards vers le nord du gi<Ae, nous voyons d'abord les Scythes ou Sarmates errer avec leurs chevaux, leurs troupeaux, leurs femmes et leurs enfans, dans ces plaines numeases qui s'-étcndent depuis la mer Caspienne jusqu'à la Vislule , depuis les confins de la Perse jusqu'à ceux de la Germanie. Hais il n'est point de nation plus digne que les Germains d'occuper une place considérable dans notre histoire. Ce sont eux qui d'abord eurent le courage de résister aux Romains, qni envahirent ensuite les domaines de ces superbes vainqueurs, et qui enfin écrasèrent leur puissance en Occident.

Des considérations phis fortes, et qni nous touchent de bien près, exigent encore toute notre attention. Les peuples les plus civilisés de l'Europe moderne sont sortis des Forêts de la Germanie, et nous pourrions retrouver, dans les insthmions grossières des barbares qni les habitaient alors , les principes originaux de nos lois et de nos mœurs. Tacite a fait un ouvrage exprès sur les Germains: leur état primitif, leur simplicité , leur indépendance ont été tracés pur le pinceau de ce sublime écrivain, le premier qui ail appliqué la science de la pliilosophie à l'étude dés faits. Son excellent traité , qui renferme peut-être plus d'idées que de mots, a d'abord été commenté par une foule de savans : de nos jours, il a exercé le géuie et la pénétration des historiens plûlosophes. D'habiles auteurs ont si souvent travaillé sur cette matière , leurs recherches ont été si heureuses , que , malgré l'importance du sujet, et l'étendue dont il est susceptible , nous ne pourrons présenter au lecteur des observations nouvelles.Nousnous contenterons de lui rappeler quelques-unes des circonstances les plus intéressantes du «limât, des mœurs et des institutions qui ont rendu des sauvages si redoutables à la puissance de Rome.

La Germanie , si l'on en excepte la petite province de ce nom qui avait subi le joug

de , m'ont donné des Maircissemens sur la noblecsc per- «me. J'ai tiré de ces auteurs les détails qui m'ont paru convenir généralement à lous les siédes, eu en particulier i «cinidesSassanides.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (240 dcp. J.-C.)

des Romains, renfermait le tiers de l'Europe. La Suède, le Danemark, la Morwège, la Finlande , la Livonie, la Prusse, presque toute l'Allemagne et la plus grande partie de la Pologne , étaientoriginairement habitées par une seule nation, partagée en différentes trihns, dont les traits, les mœurs, le langage, attestaient une origine commune, et laissaient apercevoir entre elles une ressemblance frappante. Le Rhin bornait à l'occident ces vastes contrées; et, vers le midi , les provinces lUyriennes de l'empire en étaient séparées par le Danube. Depuis ce fleuve, ime chaîne de montagnes, connues sous le nom de monts Crapacks, couvrait la Germanie du côté de la Hongrie et du pays des Daces. Les Sarmates, à l'orient, paraissaient souvent confondus avee les Germains, et il serait difficile de fixer les frontières incertaines des deux peuples rivaux qui se disputaient sans cesse la possession de quelque désert. Le septentrion resta toujours inconnu aux anciens : ils n'ratrevirent qu'imparfaitement nn océan glacé, au-delà de la mer Rakique et de la péninsule, ou des lies ' de la Scandinavie.

Quelques écrivains Ingénieux * ont soupçonné que l'Europe était autrefois bien plus froide qu'elle ne l'est à présent. Les plus anciennes descriptions de la Germanie tendent singulièrement à confirmer leur théorie. Il n'est question , en parlant de cette contrée, que de neiges, de frimas et d'un hiver perpétuel. On doit peut-être avoir peu d'égards à ces expressions générales, puisque nous n'avons aucune méthode pour réduire à la mesure exacte du thermomètre les sensations ou l'éloquence d'un orateur né sous le climat fortuné de la Grèce et de l'Asie. Il existe ee-

' Les philosophes modernes de la Suède semblent convenir que les eaux de la mer Baltique diminuent daBsnne proportion ré^lière; et ils ont calculé que celte dbniooliofl est d'onvirou un demi-pouce par an. Le pays bas de te Scandinavie devait èlre , il y a vingt siècles , couvert de la mei , tandis que les hauteurs s'élevaient au-dessus des eaux , comme autant d'Iles dirrérenta par leurs Ibnnes et par leur étendue. Telle est réellement l'idée que Mêla , Pline et TacHc nous donnent des contrées baignées par ta mer Baltique. Voyez dans la bibitolhèqae nùsonnée , tom. XL et X» , un extrait éteodn de l'histoire de Suède de D»- Hn , composée en suédois.

* En particulier M. Hume , l'abbé DubOs , et H. PcOo»licr , histoire des CellM , ton. i.

(MO dep. J.-C.)

]PAR ÉD. GIBBON. CH. IX

pendant deux preuves incontestables, et qui, par leur nature , ne peuvent être révoquées «n doute.

1» La glace arrêtait souvent le cours deii deux grands fleuves qui servaient de limites à l'empire. Pendant l'hiver, le Rhin et le Danube étaient capables de soutenir les fardeaux les plus énormes. Alors les barbares, qui choisissaient ordinairement cette saison rigoureuse pour leurs incursions, transportaient , sans crainte et sans danger, sur une masse d'eau devenue immobile S leurs nombreuses armées, leur cavalerie et des chariots remplis de provisions de toute espèce. Les siècles modernes n'ont jamais été témoins d'un pareil phénonène.

2° Le renne, cet animal ntile, dont le sauvage du Nord, condamné à vivre sous un ciel affreux, tire de si grands avantages, est d'une constitution qui supporte , qui exige même le froid le plus rigoureux. On le trouve sur le rocher de Spitzberg, à dix degrés du pôle, n semble se plaire au milieu des neiges de la Sibérie et de la Laponie : aujourd'hui il ne peut vivre, encore moins se reproduire dans aucune contrée au sud de la mer Baltique *. Dp temps de Jules César, te renne, aussi bien qne l'élan et le taureau sauvage, existait dans la forêt Hercynienne, qui couvrait alors une partie de rAlIeinagne et de la Pologne '.

Les travaux des hommes expliquent suffisamment les causes de la diminution du froid. Ces bois immenses, qui dérobaient la terre aux raymis du soleil * ont été détruits. A mesure que l'on a cultivé les terres et desséché les eanx,latempératuredn climat est de-

I Diodore de Sicile , 1. t , p. 340, édit Wessel. Hérodien, lir, Ti , p. 221 . Jornandès, c. 55. Sur les rives du Danube le viu était souvent gdé, et on l'apportait à table en gros morceaux. Frusta vini. Ovide , epist. ex ponto ,1. iv , 7,9, 10;Virgile,Georg.l.m,355.Cefoitegteonflniié paruii observateur , soldat et philosophe, qui avait senti le flroi<' rigonreux de la 'niraee.( Voyez Xénopbon, retraite des Db Mine , I. ni , p. 560 , «dit. HuteUnson.)

s Boflbn , Hist. nat., ton. xn,p. 79 , tl6.

* César , de Bell. gaU. n , 23 , etc. Les Germains np connaissaient pas les dernières limites de cette fbrtt , quoique qudques-uns d'entre eux y eussent ftdt plus de soixante jonrnées de chemin.

< Chivier (,Germania anUt/ua, I. m, c. 47) reeherehf de toas cdtcs les pins petits restes de la foril Herryniennr.

Venue plus douce. Le Canada nous présente maintenant ime peinture exacte de l'ancienne Germanie. Quoique située sous la même latitude que les plus belles provinces de la France et de l'Angleterre, cette partie d« nouveau monde éprouve le froid le plus rigoureux. Le renne y est commun : la terr* reste ensevelie sous une neige profonde et impénétrable. Le fleuve Saint-Laurent est régulièrement gelé dans un temps où les eatut de la Seine et de la Tamise sont ordinaire^ ment débarrassées des glaces '.

On a souvent examiné l'influence du climat sur les coips et sur les esprits des Ger* mains. Il est plus facile d'en exagérer les effets que de les déterminer avec précision. Qnelquesécrivains ont supposé, et Us croient pour la plupart, quoique peut-être sans aucune prouve suffisante , que le froid rigoureux du nord contribuait à la longue vie des babitans et favorisait la propagation de l'espèce; qne les hommes de ces contrées étaient plus propres à la génération, et les femmes plus fécondes que dans les climats chauds ou tempérés *.

Nous pouvons avancer avec plus d'assurance que les peuples du septentrion avaient reçu de la nature de grands corps et une vigueur inépuisable, et qu'ils avaient en général sur ceux du midi l'avantage d'une taille élevée '. L'air âpre de la Germanie donnait aux naturels une sorte de force plus faite pour les exercices violens que ponr un travail soutenu. Il leur inspirait une intrépidité qui résultait de leurs fibres et de leur organisation particulière. En temps de guerre ces hardis enfans du Nord * sentaient à peine les rigueurs d'un hiver qui glaçait le courage du soldat romain. Incapables à leur tour de résister aux grandes chaleurs, ils éprouvaient pendant l'été une langueur et des maladies mortelles; et toute leur fougue se dissipait

< Charierois , Hist. du Canada.

>OlausKudbeckassure qu'en Suède tes ftimmes onlAx ou douze enlàns, et quelquefois vingt ou trente; mais l'autorité de Rndbeck est trè».suspecte.

i In hosartut, in hac eorpora , qua minunur esh eretcunt.ltà\t, Germ.3, 20.Cluvier,Li.e. 14^

* Plutarque, vie de Marins. Les Cimbres s'amusaient souvent à descendre , sur leurs larges boucliers ,. des montagnes déneige.

»8ft

DEGADENCS DE L/BHPHtE SOIIAIN,

«om)M fe« kràka» da Mkil de l'ItaUe '. CafMinMMinHat la sarfoce dn globe, il n'eat peiM èe partie cossidénUe oii l'on ne dé- «oBvre -des faabitans ; et partout l'histoire se tait saria manière dont ces pays ont d'abord ' ^té peufAés. En Tain l'esprit philosojrfiiqne iexamiAe soigneasement l'enfance des gran- Ites -mciëtës ; 3 n'aperçoit qae des ténèbres , t% notre -curiosité se consume en efforts innfles. Lorsque Tacite censidère la pureté du MUg des -Germains et l'aspect affreux de leur patrie, il est disposé à déclarer ces barbares tnâigtoes. H «st peut-être ma qu'ib n'ont JxMt tiré \em origine de quelque oelonie d'étrangers unis déjà par les liens de'la poUti> que et du gouvernement *. Ge qui parait le ' pins probaUe, c'est que les «anvages errans ' de laforét Hercynienne, rasseBÉ>lé6 d'abord | fin peth nombre , auront insensiblement { formé un 'grand -peuple-couBu sous le nom de [ nation germanique. 'Si l'on osaitprétendre , ensuite que ces sanvages fassent -eirfms de la ] terre qu'ils foulaient aux pieds , un pareil système serait condamné par la reUgion, et \ la raison ne fournirait aucune arme pour le défendre.

<!es doutes sensés 'sont bien opposés aux ' notions de la vanité nationilk. Parmi les peuples qui ont adopté Tbistoire de Moïse, Tarctie de Tïoé est devenue ce que'le siège de tFroie avait été pour les 'Grecs -et pour les Romains. Snr la base étroite de la <vérité, l'imagination a placêTinmiense colosse de la Table. Écoutez rorgueillenx Irlandais' : il

< LesKoiBabis bisàieHl'Ia-gnerreébDistoni^lcsdinats ; ptftODllearvigarar et leùr<BnU«etout«Mi*iit, «n grande IMtie, inrlHir iteipIiK eiecHeaie. On.peat remariiHer ^leUMUM CM le Muluiaul qui pnistenrre et 86 reproduire dans tontes les cootrées, depuis l'équateur jusqu'aux pôles. Le cochon semble approcber le plus de notre espèce pour cette focntté.

iniMite,'6eni. 2, 8. Im OHMB.dmc lenrsmigr*tioDS, (oiTlrcnt le cours du Danube, et se répandirent dans la Grtee et en Asie. TmÏU n'a pu décourrir (p'une •tres-peUte tribu, qA eoiMntl VMli|a«s inees d'une ori- ■ginegaaloiM.

» Selon le docteur Keatiug (Hlst. dlrtaide , p. 13 , 14) , -le géant P««kolMn8, qui «ait flis deSeara.ikd'Esra, flls deSni, Os de Fnuauuit, -flk de FatliacUn , eis de >Mi««g,DlS'deJaphet,BUdeNeé,dÉMrqiiaanr b cAte -4eMuiMUrle t4iMi del'anBée du monde 1078. Quoii|n'iJ réatin dam celle grande entreprise , la eaodaite déifiée

pe«t,.aHSsl bien ^iw le camrage des déserts de la Tartane ' > vous montrer dans ua fils de Japhet la tige d'où sont sortis ses ancêtres. Le dernier siècle a produit une foule de savaos d'uae érudition profonde «t d'iu esprit crédule qui, guidés par la lueur incertaine des légendes, des traditions, des coiyectures et des étymologies, ont conduit les enlans et les petits-fils de Noé, depuis la tour de Babel jusqu'aux extrémités de la terre. De tons ces critiques si judicieux, celui qui mérite le plus d'être remarqué, est Olaiis Rudbeck., professeur de l'univorsité d'Upsal *. Ce zélé citoyen fait de son pays natal le théâtre de toutes les merveilles que la £able et l'histoùv ont célébrées. Sa patrie lui parait une con7 trée délicieuse, dont les anciens ne nous «nt laissé qu'une idée imparfaite. G'est de la Suède que les Grecs ont tiré leur alphabet, leur astronomie, leur religion. La Suède est l'Atlantique de Platon, le pays des H^serboréeas, les lies Fortunées, le jardin des Hespérides, et même les Ghamps-<£IyséeB.

Un climat si favorisé de Ja nature ne pouvait rester long-temps désert après le déluge. En peu d'années la famille de Noé, composée d'abord de huit personnes, compte vingt mille rejetons. Alors le savant Rudbeck les sépare en petites colonies, et les disperse sur toute la terre pour en couvrir la surface. Le détachement germain ou suédois, commandé, si je ne me trompe, par Askenaz, fils de Gomei;, fils de Japhet,.8e conduisit dans cette grande entreprise avec une activité extraor» dinaire. Bieotètle Nord envoie de nombreux Assaims ea Eucope, «n.Asie et en Afrique ; et, pour me servir de la métaphore de l'auteur, le sang se porta des extrémités au cœur de l'univers.

Mais tous ces systèmes savans d'antiquités

de sa taame le rendit tPèsHBtfieHreBx «bm sa lie dMDCitique , et rirriUà uu tel point qu'il Uia no lévrier qn'dle aimait beaucoup. Sekw la remarque Judicieuse du «aTant historien, ce Ait le premier exemple de Ikusaeté et d'iufldélilé parmi !«• renimes , que l'oo -rit alors en Irlaude.

' Histoire géséatagique des Tartaies, par Abul^iaxi Bahadur-Khan.

2Son ounage.qui apour liitt JUanUea tive Mofir heim, etc. , est singulièrement rare. Bayle «■ a donné deux extraits Ibrt curieux. ( Rép. des lettres, janvier et Cnrricr 1666.)

(240 dep. 1.4:.)

gannaniques viemi«iK se 'briser eeatre «m seal fait-trop bien attesté ponr doBner lien au moindre doute, et d'une espèce trop déoisive pour qu'il soit possible d'y répondre. Les 'Germains, du temps de Tacite , n'avaient point l'usage des lettres *, connaissance précieuse qui distingue principalement un peuple civilisé d'une horde de sauvages plongés dans les ténèbres de l'ignorance, ou incapables de réflexion. Privé de ce secours artificiel, l'homme perd le souvenir ou ahère la nature des idées qu'il a reçues. Bientôt les modèles s'efTacent, les matériaux disparaissent, le jugement devient faible et inactif, rimagination reste languissante; ou, si elle veut prendre Tessor, elle n'enfante que des chimères. Enfin l'âme abandonnée à ellemême .méconnaît insensiblement l'exercice de ses plus nobles facultés. Pour nous con- ; vaincre de cette vérité importante, C6nsidé- : rons J'état actuel de la société. Quelle distance immense entre l'homme Instruit et le paysan entièrement privé de la connaissance des lettres! L'im, livré à des méditations sublimes, ou éclairé par les productions du génie, multiplie sa propre existence; il parcourt tout l'univers; il se transporte dans les \ siècles les plus éloignés. L'autre , attaché à la glèbe qui l'a vu naître , végète pendant .quelques jmnées. Son intelligence surpasse à ; peine l'instinct de cet animal tranquille qui partage ses itravaux. On trouvera une difféxence encore plus grande parmi les nations que parmi les individus. N'en doutons point, | sans une méthode propre à exprimer Us pensées,par des figures, un peuple ne conservera jamais de monumens historiques. Inca-

<Tatfte, Qem.ti,i9.IMervnurne»retav»t pariter 4K ftaùMS ignorant. Htms pourons nom coa- .laMcr 4e cette autorUé décisive , sans entrer daus d«s di»jnUcs obscures, concernant l'antiquité des caractères runiques. Selon le savant Celsius, Suédois, qui Joignit Térndition i la philosophie , ces caractères n'étaient autre ttaMR que les lettres tomaiMS ,«vec las eourbeschangées en lignes droites pour la fticilité de la gravure. Voyez PcDoutier , histoire des Celtes . I. n , c. tl; Dletionnaire . €pioaiatU|ne , tom. i , p. 223. Nous pouvons jouter que les .plus anciennes inscriptions runiques sont supposées être du troisième siècle , et que le plus aoden écrivain qui .ait parlé des caractères runiques est Venantius Fortuoatus (Carm. m , 18), qui vivait vers la fin du sixième siëde. Barbara fraxineis pingaturruia tabettis.

PAR BD. GIBBON. GH. IX

iB3

paUe de percer dans les tereMesi^KrcAe», jamais il ne poana ««ltiv«r avee .suopàs ks arts utiles et agréables de la vie.

Ces arts fureM emièremeat iacoaanB aax faaiMttas da NonL Les GenaMÙns pawaieat iewrs jotars duas aa état de pauvreté et d'ignorance , que de vains déolaMaieurs ae sont pin à décorer du aom 4e vertueuse ^im^cité. On compte auiiiattreBant en AUemagae environ dein imHe irais cents villes ' eatowrées demiH's.SiattSrHaeétendaeidepays heawooap plus ooBsidàtible, Ptolémée a'a pn découvrir ique quatre^vingHlix ipktees. £ILes ne méritaient aèrement pas le titre pompeux que leur doDM oe géographe '.. Seleto loates lies apparences, Im imttn dr h if ' nrmunir ne Tenfifùrmaient que ides ifortificatioM grossières, élevées sans art, poaraaettre les fcDi- -nies,'leseaitHK>et les traupeaitxiil'abriid'iune kwasion siibite , tandis que les gHeoriers jaar- -ehaient k la rencontre de l'ennemi *. Tacite TappoPte comme an £ùt o«rtaia que de son temps œs barbares a'uvaient aucunes viUes <*. ils affectaient de mépriser les ouvrages de l'industrie romaine ; toutes ces enceintes redoutables leur paraissaient plutôt une prison qn'un lieu de sûreté *. Leurs maisons isolées ne formaient aucun village régulier'. [Chaque sauvage fixait ses foyers indépendans sur le terrain auquel unlx^, un champ, une fontaine l'engageaient à donner la préférence. Là on n'employait ni pierres, ai briques, ni tuiles-^.'Toutes ces faabitatloBS n'étaient réel-

< Redierdies philosophiques sur tes Américains, tom. m , p. 238. L'auleor de cetiourrage curieux est AHemand.

> Le géogra|Ae d'Alexandrie est souvent critiqué par l'exact 'Clavier.

3 Voyez César et le savant M. Whilaker., dans sonUi»- U>iredeMandiesler,.tom.i.

* Tatlle , Germ., 15.

^Lorsque les Germains ordomèreot «ux Ubiens, 'habitansdeCotogM, de secautr le<JoaK.d<slloinains, et de reprendtq, «vcc J«ur nouvelle Uberté, loirs anctenoes mœurs, ils exigèrent d'eux qu'ils démoliraient immédiatement les murailles de la colonie • Poslulamus à vobis • muros colonùe, munimenta servilii delrahalis; etiam > fera animalla , si dausa teneas , virluUs obUvisconlur. » Tacite, Hist.,iT, 64.

«Les maisons dispersées, qui Ibrment un village es Silésie, s'étendent sur une longueur de plusieurs milles. (Voyez Cluvier , 1. 1 , c. 13.)

^ Cent quarante ans après Tadte, quelqacs bItinieBs

DECADENCE DE L'EMPIRE ROUAIN

(MO dep, J.-C.)

lement que de petites cabanes de figure circulaire, construites en bois informe, couvertes de chaume et percées vers le haut pour laisser un passage libre à la famée. Dans l'hiver le Gemain n'avait pour se garantir du froid le plus rigoureux qu'un léger manteau fait de la peau de quelque animal. Les tribus du nord portaient des fourrures, et les femmes filaient elles-mêmes Tine sorte de toile grossière dont elles se servaient '. Le gibier de toute espèce , dont les forêts étaient remplies, procurait à ces peuples une nourriture abondante et le plaisir de la chasse *. De nombreux troupeaux, moins remarquables il est vrai par leur beauté que leur utilité ', formaient leurs principales richesses. Leur contrée ne prodmsait que du blé; on n'y voyait ni vergers, ni prairies artificielles; et comment l'agriculture se serait-elle perfectionnée dans un pays où tous les ans une nouvelle division des terres labourables causait un changemeRt universel parmi les propriétés, et dont les habitans, pour éviter toute dispute en suivant cette coutume singulière, laissaient en fridie une grande partie de leur territoire *?

L'argent, l'or et le fer étaient extrêmement rares ea Germanie. Les naturels n'avaient ni la patience ni le talent nécessaires pour tirer du sein de la terre ces riches veines d'argent, qui depuis ont récompensé si libéralement les soins des souverains de Saxe et de Brunswick. La Suède, dont le fer est si estimé, ignorait également ses ti-ésors. A voir les armes des Germains , on jugera facilement qu'ils avaient peu de fer , puisqu'ils ne pouvaient en employer beaucoup à l'usage qui devait paraître le plus noble aux yeux d'un peuple belliqueux. Les guerres et les traités avaient introiduit quelques espèces romaines, d'argent pour la plupart,chez les nations qui habitaient les bords du Rhin et du Danube; mais les tribus les plus éloignées n'avaient aucune idée de la

plus réguliers furent constniils près les bords du Kbin et du Danube. Hérodien, I. m, p. 234.

< Tacite, Germ., 17.

2Tacile,Genn.,5.

s César, de Bel. gai., n , 21.

* Tacilc, Germ., 26. César, n, 22.

monnaie. Leur commerce borné conûstait dans l'échange des marchandises, et de simples vases d'argileleur paraissaient aussi précieux que ces coupes d'un riche métal dont Rome avait iait présent à leurs princes et à leurs ambassadeurs *.

Ces faits principaux instruisent mieux on esprit capable de réflexion que tout le détail minutieux d'une foule de circonsunces particulières. La valeur de la monnaie a été fixée d'un consentement général pour exprimer nos besoins et nos propriétés, comme les lettres ont été inventées pour rendre nos pensées. Ces deux institutions , en augmentant la force de la nature humaine , et en donnant à nos passions une énergie plus active, ont contribué à multiplier les objets qu'elles devaient représenter. L'usage de l'or et de l'aident est en grande partie idéal ; mais il serait impossible de calculer les services nombreux et importans que l'agriculture et tous les arts ont retirés du fer , lorsque ce métal a été épuré par le feu et façonné par une main adroite. En un mot , la monnaie est l'attrait le plus universel de l'industrie humaine, le fer en est l'instrument le plus puissant. Otez à un peuple ces deux moyens ; qu'il ne soit ni excité par l'un, ni secondé par l'autre, il ne pourra jamais sortir de la barbarie la plus grossière *.

Si nous contemplons un peuple sauvage, une quiétude indolente, une profonde insensibilité sur l'avenir nous paraissent former la partie dominante de son caractère. Dans un état civilisé, l'âme tend à se développer; toutes ses facultés sont perpétuellement exercées, et la grande chaîne de la dépendance mutuelle embrasse et resserre les individus. La portion la plus considérable de la société est constamment employée à des travaux utiles.

Quelques-uns, placés parla fortune au-dessus de cette nécessité, peuvent cependant occuper leurs loisirs en suivant l'intérêt ou la gloire, en augmentant leurs biens, en perfectionnant

■ Tadte, Germ. 6.

2 On prétend que les Mexicains et les Pénnriens , sans connaître l'usage de la monnaie ou du fer , ont bit de grands progrès dans les arts. Ces arts, et les monumoa

«qu'ils ont produits, ont été singulièrement exagérés. (Voyet les recherches sur les Américains, tom. n , p. 153, etcO

leur intelligeace, on en se livrant aux devoii-s, aux plaisirs, aux folies même de la vie sociale.

Les Germains n'avaient aucune de ces ressources. Ils abandonnaientaux vieillards, aux gens infirmes, aux femmes et aux esclaves , les détails domestiques, la culture des terres et le soin des troupeaux. Privé de tous les arts qui pouvaient remplir son loisir, le guerrier fainéant satisfaisait ces appétits sensuels qui confondent l'homme avec la brute. Il passait les jours et les nuits à manger etàdormir. Etoependant, combien la nature ne diffère-telle pas d'elle-même ! Selon la remarque d'un écrivain qui en avait sondé toute la profondeur, les mêmes sauvagesétaient tour à tour les plusindolenset les plus impétueux de tons les homaies. Us aimaient l'oisiveté, ils détestaient le repos '. Leur âme languissante , accablée de son propre poids, cherchait avidement quelque sensation nouvelle, quelque objet capable de lui donner des secousses. La guerre et ses horreurs avaient seules des charmes pour ces caractères féroces. Dès que le bruit des armes se faisait entendre^ le Germain transporté sortait tout-àeo«p de son engourdissement : il volait aux combats ; il se précipitait au milieu des dangers. Les violens exercices du corps et les monvemens rapides de l'âme lui donnaient un sentiment plus vif de son existence. Dans les sombres intervalles de la paix , ces barbares buvaient immodérément, et se livraient avec excès à la passion dn jeu. Ces deux occapaâons, dont l'une enflammait leurs désirs, et l'autre éteignait leur raison, contribuaient ainsi, par des moyens différens, à les délivrer de la peine de penser. Ils mettaient leur gloire à rester à table des journées entières. Souvent ces assemblées tumultueuses étaient souillées du sang de leurs parens et de leurs amis *. VA payaient avec la pins scrupuleuse exactitude les dettes d'honneur ; car ce sont ebx qui nous ont appris à désigner ainsi les dettes du jeu. L'infortuné qui dans son désespoir avait risqué sa personne et sa liberté au hasard d'un coup de dé , se sou-

' Tacite, Genn., IÇ.

JW.22,23.

PAR ED. GIBBON. CH. IX. 135

mettait patiemment à la décision du sort. Gairotté, exposé aux traitemens les plus durs , quelquefois même vendu comme esclave dans les pays étrangers, il obéissait sans murmure à un maître plus faible, mais plus heureux *.

Une bière faite sans art avec du froment ou de l'oi^e, liqueur forte qui pouvait en quelque sorte tenir lieu de vin, suffisait aux habitaus de la Germanie pour leurs parties ordinaires de débauche. Mais ceux qui avaient goûté les vins délicieux de l'Italie et delà Gaule soupiraient après une espèce d'ivresse plus agréable. Ils ne songèrent cependant pas, comme on l'a exécuté depuis avec tant de succès, à planter des vignes sur les bords du Rhin et du Danube; et l'industrie ne leur procura jamais de matières pour un coatmerce avantageux. La nation aurait rougi de devoir à un travail pénible ce qu'elle pouvait obtenir par les armes*. Le goût immodéré des Germains pour les liqueurs fortes les engagea souvent à «ivahir les régions comblées des présens si enviés de l'art ou de la nature. Le Toscan, qui livra l'Italie aux Celtes, les attira dans sa patrie en leur montrant les exceUens fruits et les vins précieux que produisait un climat plus fortuné*. Ce fut ainsi que , durant les guerres du seizième siècle, les Allemands accoiuiirent en France pour piller les riches coteaux de la Bourgogne et de la Champagne*. Giez un peuple à peine civilisé, l'ivrognerie, le plus bas, mais non le plus dangereux de nos vices, peut oecasioner une bataille, une guerre ou une révolution.

Depuis Charlemagne, dix siècles de travaux ont adouci le climat et fertilisé le sol de la Germanie. Un million d'ouvriers et de laboureurs mènent à présent une vie aisée et agréable dans un pays où cent mille guerriers paresseux trouvaient à peine de quoi subsister*. Les Germains destinaient leurs im-

i Jd. 24. Les Germains «nient peol-«ire tiré leurs jen des Romains; mais la passion du jea est sii^liiTemeo* attackée à l'espèce liamaine.

iTadte.Germ. 14.

1 Plutarque, Vie de Camifle. Tite-Lire, v, 33.

* Dnbos , Hist. de la Monarchie Française , 1. 1, p. 103,

i La nation helvélienne , qui sortit du pays appelé maintenant la Suisse, eoataiait trois cent soixante-huit

decam;nce de lempire romain.

f!U»iep.S, C.)

ill«ils«!S forêt» an plaisir de la eiiasse. Ilsempttffaàest es pâturage fo pfm grande partie de lears terres, et ils en cultivaient une trèspetite portiott d'une manière fort hnpairfeite. Gemment ne se seraienmils paspbintarde Fariditë et de la sécheresse d'une contrée qui refiasaît de àoarrnrseshabitans? Lors()ti^iJtne fnnirie cmelle venait les cenvainere de la nécessité des aits, ils n'avaient sonvent a^ors d'autre ressource qne-d'envoyer an dehors la trofsième, en peut-être la quatrième partie de kar jeunesse'. Vue possession et une

chent nn peatple à sa^ patrie. Mai» les Germanrt perlaient avec evs. ce qu'ils «raient de plus cher; et, éèa qn'ite voyaient brilter Fespeir d'une conquête on d'un riche bu^. H» ^Abandonnaient la vaste soKtade 6e» beift> H marchaient aiix cewriHtis avee teurs troupeaux, leurs femmes et leors enfaas. LêS' nombreux essaims qai sorttreM, on q«i p»irurent sortir de la grmtde f»Mif»e de$ »»- Umu, ont été amikipliés par Peffrm de» vaiircosy et par la orédalkédes sièelcs ratvMM. Des failB ainsi nagiérés «m insenfibhmeot établi une opiniraqaedeirès-babites écmanM ent sontenoe. On s'est inagiaèqae, da lowips de César et de Taeiiey te nord était infiniment phis peuplé qa'i) ne Test de nos jours^ Des reckerelies plus exapctes sur les cMue» de la pepalatioB semblent «vair convauca tes pWasophes modernes de la feosacté , de f impoaiibiiité même de cette liypodtèBe. Aux mms de Mariana et de Madiiavci', nous pouvons en opposer f aiassi rcspeotabtes, ceux de Hume et de Robertson*.

■OMKmiMtaetMaige tt de to«t «ne. (Cter, d* Bel. gui., I, 39.) AHJourd'bui le neiBbre^tt babiUiu du pays de V«id (petil district situé sur le bord du lac de Genève) se monte i cent douze mille cinq cent quatre- Wn^-oim. (Yofa unewceelente fiasertation de M. IWuret, daa* IM Mtaaimde la «MiéK de Berac)

> Pari Diacre, c 1, 2, 3. Davila, Macbiavd , et le rerte de ceux qui ont suivi Paul Diacre , n'ont point assez esMu la latereAe ce» iBigratiwu, lorsqu'il* les Mtreprésaotëes coauBe de» entreprises eoncertées et réguUèret.

2 Le chevalier Temple et le président de Mentesquien g'alnndonncnt sur ce sujet i la vivacité erdinaiic de leur ImaeinatiMi.

3 Hachiavd, Hist. de Florence, Uv. i.} Hariana, Histoire dTspagne, 1. v, c. i.

* Robertsoo,Hist. deCliarle8-Quijil.Huaie,£iisaispolU.

Un peuple guerrier qoi n'a point de'vWat, qui B^îge tous les arts, et qui ne connall l'usage ni des lettres ni de la monnaie, paa^ sède cepencfeinc qaëlques avamges. L!édat de la liberté fait disparaître à ses yens- le» traits grossiers de la barbarie. Tcds étaicat les Germains : lear paavreté assoraïB tearindëpesdânee. En effet, nos passesMons «t aoa désirs sent te» dMânes les plus fortes da de»* potlsme. r Les Suéoae», eût Tacite S ^orn- T rent les richesses : aussi sent4ls 8«Baii»à » ■■moMlrqa& absolu. Lésâmes ne sont pas >- parmi eux, «ottme chex les autres p— ^ea

* geraHHiiqne8<, eati« les mains de tant le *■ monde. Le rai les tient en àépkt aiOB I*

* gardkr dTt* homme de eoaiaace» et cet » tMomeD'est pas citoyen ; ce if est p«i»iéme *■ na affinnehi, c'est nn estfavrc. Lts noisi»» Il des Suéones, les Sitoncs., s«a« toiiri>és. »••

> dessons de la servitude; Ut obéisseat àaae

> femme* > En fîrisant cette exception, T»> cite reconoatt la vérité du principe général qoe nous avons exposé sa* la théorie d* goovemement. Noos imnnMS sewlsraeal ea peine de concevoir par quels moyens les riehesses et le despotisme oai pénétré daas une partie du Nord si éloignée, et ont pu étrimfa^ tes feax dont étaient embrasées les contrées veistnes des province» romaines. Comaaeiit te* ancêtre» de ces Norv^ens et de ce» Danais, si conans depuis par leur caractère indomptaUe , se sont-ils laissé enlever le sceau de la liberté germanique 'f Quelque» uibas des bords de ta Bsdtique reconmùasaieBt l'autorité de» nois^ «aas avoir abandonné tes droiai d»

< Tradoetioa de Vabbé de la BletKrie.

2 Tacite , Germ.''44, 45. Freinsbendus , qui a dédié Ml Supplément de TiU^Uve i Christine, rdne de SoMr, croft devoir pamdiretris-flcbé centre le Roaufttqiâlnfe» avec si pe« de respect les reiaca du Nord.

3 Ne pouvons-noBS pas inaginar que la (uyctstUioa e»- Ctnta le despotisme? Les descendans d'Odin, dont la race existait encore en 1060, régnèrent , dit-on , en Suéde pta (te Baie ans. Le temple d'Upsal était Fandea àége de la rdfipon «t de l'enplre. En 11S3, ]e tiDuvetaie M mafs»lière <pii dé(<Midai4 l'usage et la preAeasiM 4es aiaes k toute personne , excepté aux gardes du roi. N'est-U pas vraisemblable que cette loi l\it colorée par le prétexte de bire revivre une ancienne institution f Voy. l'histoire* Suède, parDalin, dans laBibliot. ntisoaaée, toa. n

et XLT.

(240 dep. J.-C.)

PAR ED. GiBBpN. CH. IX.

l'homme '. Mais dan& presque toute la Germanie la forme du gouvernement était une démocratie tempérée , il est vrai , et modérée moins par des lois générales et positives que par l'ascendant momentané de la naissance ou de la valeur, de l'éloquence ou de la superstition *.

Les gouvememens dvils ne sont, dans leur première origine, que des associations volontaires formées par des motifs de défense réciproque. Pour parvenir à ce but désiré, il est absolument nécessaire que chaque individu sa croie essentiellement obligé de soumettre ses opinions et ses actions particulières au jugement du plus grand nombre de ses associés. Les Germains se contentèrent de cette ébauche informe, mais hardie, de la société politique. Dès qu'un jeune homme, né de parens libres, avait atteint l'âge v'uil , on l'introduisait dans le conseil général de la nation ; on lui donnait solennellement la lance et le bouclier. Il prenait aussitôt place parmi ses compatriote*, et il devenait membre de la république militaire.

Les guerriers de la tribu s'assemblaient en certains temps fixes , ou dans des occasions extraordinaires. L'administration de la justice, l'élection des magistrats, et les grands intérêts de la guerre on de la paix se décidaient par le suffrage libre de tous les citoyens. A la vérité un corps choisi des grands ou des chefs de la nation préparait quelquefois et proposait les affaires les plus importantes '. Les magistrats pouvaient délibérer et persuader; le peuple seul avait le droit de prononcer et d'exécuter. La promptitude et la violence caractérisaient presque toujours les résolutions des Germains. Ces barbares , qui faisaient consister la liberté à satisfaire la passion du moment , et le courage à braver les dangers, rejetaient en frémissant les conseils timides de la justice ou de la politique. Leur indignation éclatait alors par un sombre murmure. Mais lorsqu'un orateur plus populaire leur proposait de venger quelque

< Tacite, Germ., c. 43.

2 /<{.,& 11, 12, 13, «le.

3 Grotius change une expreaion 4e TadM, ptrUûtetantur, m pmtraetantur. Celte correction ett ëgalenient juste et ingéniéuce.

GIBB05 I

injure , de briser même les fers du dernier des citoyens ; lorsqu'il appelait ses compatriotes à la défense de l'honneur national ou à la poursuite de quelque entreprise pénible çt glorieuse, un choc terrible d'épéesetde boucliers exprimait les transports et les applaudissemens de toute l'assemblée. Le Germain ne se montrait jamais que couvert de ses armes, et, au milieu des dclibéralionS les plus sérieuses, on avait tout à craindre du caprice aveugle d'une multitude féroce qu'enflammaient l'esprit de discorde et l'usuge des liqueurs fortes, et toujours prêtes à soutenir par la violence des résolutions prises au sein du tumulte. Combien de fois avons-nous vu les diètes de Pologne teintes de sang, et le parti le plus nombreux forcé de céder à la faction la plus séditieuse ' ?

Lorsqu'une tribu avait à redouter quelque invasion, elle se choisissait un général. Si le danger devenait plus pressant, et qu'il menaçât l'état entier, plusieurs tribus concouraient à l'élection du même général. C'était au guerrier le plus brave que l'on confiait le soin important de mener ses compatriotes sur le champ de bataille. Il devait leur donner l'exempleplutêtquedes ordres ; mais cette autorité, quoique bornée, était toujours odieuse. En temps de paix les Germains ne reconnaissaient aucun chef suprême *. L'assemblée générale nommait cependant des princet pour administrer la justice ou plutôt pour accommoder les différens ' dans leurs districts respectifs. En choisissant ces magistrats, on avait autant égard à la naissance qu'au mérite *. La nation leur accordait à chacun une garde et un conseil de cent personnes. Il parait que le premier d'entre eux jouissait, pour le rang et pour les honneurs, d'une prééminence qui engagea quelqnefms les Romains à les décorer du titre de roi *.

Pour se représenter tout le système des

< Soinrent, mtme dant l'ancien pailemeirt d'AngMent, le* baroM emportaient une quesUoa , mins par te BOBbi* éa voix que par eelai de leun Mivaaa mti»-

'aMT,deBel.gaL,vi,7i.

' Mlmiunt controvertias ; expression trèfr4ieureuge 4e César.

* Hegei ex nobillt^te, daeet *» virbUe sumunt. Tatite , Gerin., 7.

i Clurier Germ. ant., 1. 1, r. 38.

Diœafs des Germains , il suffit de comparer deux branches remarquables de l'autorité de leurs princes. Ces magistrats disposaient entièrement de toutes les terres de leur district, et ils en faisaient chaque année un nouveau partage '. D'un autre côté, la loi leur défendait de punir de mort, d'emprisonner, de frapper même un simple citoyen * . Des hommes si jaloux de leurs personnes, si peu occupés de leurs propriétés , n'avaient certainement aucune idée des arts ni de l'industrie ; mais ils devaient être animés par un sentiment élevé de l'honneur et de l'indépendance.

Les Germains ne connaissaient d'autres devoirs que ceux qu'ils s'étaient eux-mêmes imposés. Le soldat le plus obscur dédaignait de se soumettre à l'autorité du magistrat. < Le jeune guerrier de la naissance la plus

> illustre ne rougissait pas du titre de cotn- I pagnon. Chaque chef renommé avait une

* troupe de gens qui s'attachaient à lui et qui

> le servaient. Il y avait entre eux ime émula-

> tion singulière pour obtenir quelque distinc-

> tion auprès du prince, et une même émula-

> tion entre les princes sur le nombre et la

> bravoure de leurs compagnons. C'est la di-

> gnité, c'est la puissance d'uu chef que d'être

> toujours entouré d'un essaim de jeunes

> gens que l'on a choisis ; c'est un ornement f dans la paix c'est un rempart dans la guerre.

> On se rend célèbre dans sa nation et chez

> les peuples voisins, si l'on surpasse les

* autres par le nombre et par le courage I de ses compagnons; on reçoit des présens, » les ambassades viennent de toutes parts.

* Souvent la réputation décide de la guerre.

> Dans le combat il est honteux au prince

> d'être inférieur en courage ; il est honteux

> à la troupe de ne point égaler la valeur du

> prince. C'est ime infamie éternelle de lui

> avoir survécu. L'engagementle plus sacré,

> c'est de le défendre. Si une cité est en paix,

> les princes vont chez celles qui fontla :> guerre, c'est par là qu'ils conservent un

> grand nombre d'amis. Ceux-ci reçoivent

> d'eux le cheval du combat, cl le javelot » terrible. Les repas, peu délicats, mais ^ grands , ^sont une espèce de solde pour

I OSsar, n, 22. Taeile , Germ., 26.

JTadt«,G«rm.,7.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm, (240 dep. I.-C.)

> eux; le prince ne soutient ses libéralités

> que par les guerres , par les rapines

> et par les présens volontaires de ses

> amis*. > Cette institution, qui affaiblissait le gon-

vernement des différens états de ]& Germanie, donnait un nouveau ressort au caractère général des nations qui l'habitaient. Elle développait parmi elles le germe de toutes les vertus dont les barbares sont susceptibles. C'est du même foyer que sont sorties longtemps après la valeur, la fidélité, la courtoisie et l'hospitalité, qui distinguèrent nos anciens chevaliers. Un célèbre écrivain de nos jours aperçoit dans les dons honorables accordés parle chef à ses braves compagnons, l'origine des fiefs que les seigneurs barbares, après la conquête des provinces romaines, distribuèrent à leurs vassaux, en exigeant pareillement d'eux l'hommage et le service militaire*. Ces conditions cependant sont entièrement contraires aux maximes des Germains, qui aimaient à faire des présens, mais qui auraient rougi d'imposer ou d'accepter aucune obligation '.

Dans les siècles de chevalerie, au moins si l'on en- croit les vieux romanciers , tous les hommes étaient braves, toutes les femmes étaient chastes. La dernière de ces vertus, quoique bien plus difficile à acquérir et à conserver que la première, est attribuée presque sans exception aux femmes des Germains. La polygamie avait lien seulement parmi les princes, encore ne se la permettaient-ils que pour multiplier leurs alliances. Les divorces étaient défendus par les moeurs plutôt que par les lois. On punissait l'adultère comme un crime rare et impardonnable. Mi l'exemple, ni la coutume ne pouvaient justifier la séduction*. Il parait que l'àme

■ /(/. 13, <4. Traduction de Uonlesquieu , Esp. des lois, 1. XXX, c. 3.

2 Esprit des lois , I. xxx, c. 3. Au reste , l'imagination brillanle de Monlesquicu est corrigée par la logique exacte de M. l'ablM! de Klably. Observ. sarl'hist. de France, 1 1, p. 356.

3 Gaudenl muiieribus, sed nec data imputant, née acceptts obliganlur. Tacite, Germ., 21.

* La femme coupable d'adultère était fouettée dans tont le village. Ni la ridiesse ni ^ beauté oe pouvaient cxdtcr

(240 dep. J.-C.)

honnête de Tacite sa plaisait à contempler le contraste de la vertu des barbares avec la conduite dissolue des dames romaines ; cependant son récit renferme plusieurs circonstances frappantes, qui donnent un air de ▼ërité ou du moins de probabilité à la chasteté et À la foi conjugale des Germains.

Les arts ont certainement mis un frein aux passions les plus violentes de la nature hur maine: mais leurs progrès semblent avoir été moins favorables à la chasteté , dont .le principal ennemi est la mollesse de l'âme. Les rafinemens de la vie , en répandant des charmes sur le commerce des deux sexes, en altèrent la pureté. Le physique de l'amour devient plus dangereux, lorsque le seminent lui imprime un plus grand degré d'énergie, ou plutôt lorsqu'il le déguise. Les grftces, la politesse, l'élégance des vétemens donnent un lustre à la beauté et enflamment les sens par la voie de l'imagination. Ces divertissemens, ces danses , ces spectacles , où les mœurs sont si peu respectées , sont autant de pièges tendus à la fragilité des femmes , et leur présentent une foule d'occasions dangereuses *. Heureux les sauvages grossiers qui habitaient le septentrion! la pauvreté , la solitude et les soins pénibles de la vie domestique garantissaient leurs femmes de ces dangers. Le chaume qui laissait leurs cabanes ouvertes de tous côtés à l'œil de l'indiscrétion ou de la jalousie , était pour la fidélité conjugale im rempart plus sûr que les murs, les verroux et les eunuques d'un harem.

A cette cause on peut en ajouter une plus honorable. Les Germains avaient pour leurs femmes de l'estime et de la confiance. Ils les considtaient dans les occasions les plus importantes, et ils se plaisaient à croire que leur âme renfermait une portion de sainteté et de sagesse surnaturelles. Quelques-unes de ces interprètes du destin, telle que Velleda dans la guerre des Bataves, gouvernaient, au nom

de compaseion , ni lai procurer un second mari. Tacite, Gêna.. 18, 19.

> Oride «npkrie deux cents ven i dtadtet les endruiu les plus Eworables i l'amour. Il regarde sorteut le théâtre oowne le lieu le plus propre à rassembler les béantes de Borne, «t à leur inspirer la tendresse et la saisnalilé.

PAR ED. GIBBON. CH. IX

de la divinité, les pins fières nations germaniques'; sans être adorées comme déesses, les autres jouissaient de la considération qne méritaient les compagnes libres de soldats , et dont la cérémonie du mariage les rendait encore plus dignes , en les associant à une vie de fatigues, de travaux et de gloire*. Dans les grandes invasions, les camps des barbares étaient remplis d'une multitude de guerrières qui, fermes au milieu du bruit des armes, regardaient avec intrépidité le spectacle effrayant de la destruction , et les blessures honorables de leurs fils et de leurs époux *. Des armées en déroute ont été plus d'une fois ramenées à la victoire par le désespoir généreux des femmes, qui redoutaient bien moins la mort que la servitude. S'il ne restait plus de ressource , elles savaient se dérober à l'insolence du vainqueur *, et elles s'immolaient avec leurs enfens sur les débris de la liberté expirante. De pareilles héroïnes ont des droits à notre admiration; mais nous ne croirons sûrement pas qu'elles aient été aimables ni propres à inspirer de l'amonr.Elles ne pouvaient imiter les vertus fortes de l'homme sans renoncer à cette douceur attrayante,dans laquelle consistent principalement le charme et la faiblesse séduisante de la femme. L'orgueil apprenait aux Germaines à étouffer tout mouvement de tendresse qui aurait porté la moindre atteinte â l'honneur, et l'honneur du sexe a toujours été la chasteté. Les sentimens et la conduite de ces respectables matrones sont à la fois une cause, un effet et une preuve du caractère général de la nation. Le courage des femmes, quoique produit par le fanatisme, ou soutenu parl'lutbitude, n'est qu'une image faible et imparfaite de la valeur qui distingue les hommes d'un siècle ou d'une contrée.

1 Tacile,Hisl.,iT, 61,65.

* Le présent de mariage aail des boeuft, des chevaui et des armes. Germ., c. 18. Tacite est en quelque sorte trof^ fleuri en Irailanl ce sujet.

3 Le diangemenl de exigere en exugere est une excellente correction.

* Tacite, Germ., 7. Plularque , »ie de Marins. Lesitei.> mes des Teutons, avant de se tuer et de massacrer lenrs enbns, araient oITertdese rendre, à condition <{u'dl«f seraient reçues comme esclaves des vestales.

Le système religieux dea GermaiBS, si I'oh peot donaer ce nom aux opiBÏODS grossières d'une nation sauvage, avait pour priscipes lears besoins, leurs craintes et lear ignorance*. Ils adoraient des objets visibles et les grands agens de la nature : le soleil et la lune, la terre et le feu. Ils avaient en néme temps imaginé des divinités qni présidaient , selon eux , aux opérations les plus importantes de la vie hnmaine. Ces barbares croyaient pouvoir découvrir la volcmté des êtres supérieurs par quelques pratiques ridicules de divination; et le sang des hommes, qu'ils immolaient aux pieds des autels de leurs dienx, leur paraissait l'ofFrande la plus précieuse et la phis agréable. On s'est trop empressé d'applaudir à leurs notions sor la divinité, qu'ils ne renrermaient pas dans l'enceinte d'un temple, et qu'ils ne représentaient sous aucune forme humaine. Rappelons-nous que les Germains n'avaient pas la moincbe idée de la scnlptnre et qu'ils connaissaient à peine Fart de bâtir : il nous sera facile d'assigner le véritable motif d'un culte , qui venait bien moins d'une supériorité de raison que d'un manque de génie. Des bois antiques consacrés par la vénération des siècles étaient les senis temples des Germains. Là résidait la majesté d'une. puissance invisible. Ces sombres retraites, en ne présentant aucun objet distinct de crainte ou de culte réel , inspiraient un sentiment bien plus profond d'horreur religieuse*, etl' expérience avait aigris à des prêtres grossiers tous les artifices qui pouvaient maintenir et fortifier des impres- «ioBS terribles , si conformes à leurs intérêts.

La même ignorance qui rend les barbares incapables de concevoir ou d'adc^tw l'empire utile des lois, les livre nus et sansdéfense aux terreurs aveugles de la superstition. Les prêtres germains profitèrent de cette disp&< ftition de leurs compatriotes, et ils exercèrent

< Tacite « mUé Mt abscnr sujd en peu de mot*, et Quner en cent ringt^uatre pages. Le premier aperçoit en Germanie les dieux de la Gfèoeel de Rome. L'autre auure positivement que, sous les emblèmes du nleil, de la lune, et du (en , ses meux ancêtres adoraient la tiiidté.

*L«bate sacré, dtcrit par Lacain avec mchorNard KMime ,dUit dansle Toisnage de Hars«illa;iBais B y ta irait plusieurs de b mtee espèce en Gtnwaie.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIM. (240 dcp. J.-C.)

même dans les afGilres temporelles «me autorité que le magistrat n'aurait osé prendre.

Le fier guerrier se soumettait patiemment à la verge de la correction, lorsque k main vengeresse tombait sur lui pour exécuter, non la justice des hommes, mais l'arrêt immédiat du dien de la guerre'. Souvent la pa»nce coclésiastique réparait les d^ants de l'admfaiistratîen civile. L'autorité divine intervenait constamment dans les asserabliées populaires pour y maintenir l'ordre et le silence; et quelqueCois elle s'occupait d'objets plus importana an bien de l'état. On faisait en certain temps une procession solennelle dans le pays de Meckleid>ourg et dePomérattie.Le symbole inconnu de la déesse Herthe (la terre), couvert d' un vodeépais, sortaitavec pompe de l'ile de Rugeo , sa résidence ordinaire: placée sur un char traîné par deux génisses, elle visitait de cette manière plusieurs dibus de ses adorateurs. Pendant sa marche, les querettes étaient stispaadues , les cris de guerre étouffé»; le Germain belliqueux déposait ses aimes ; il pouvait goûter alors les douceurs de la paix et de la tranquillité*. La trêve de Dif, si souvent et si inutilem^tt proclamée par le clergé du onzième siècle, ne fut qu'une imitation de cette ancienne coutume*.

Mais la religHMA avait bien plus de force pour enflammer que pour modérer les passions violentes des Germains. L'intérêt et le fanatisme portaient souvent les prêtres à sanctifier les entreprises les plus audacieuses et les plus injustes , par l'approbation du ciel et par l'itsstu'ance du succès. Les étendards, tenus loog-temps en dépôt dans les bois sacrés, brillaient tout-à-coup sur le champ de bataille*; on dévouait l'armée ennemie, avec de terribles imprécations, aux dieux de la guerre et du tonnerre'. Dans la religion du soldat, la lâcheté est le plus grand des crimes. Elle paraissait telle aux

<Tacite,Germ.,7.

3 Robertson, Histoire de Cbarles-Quint, tcI. i , note 2f .

* Tacite, Germ . , 7. Ces étendards n'étaient que des têtes dtnimaKx aaurages.

« V«qret un exemide de cette eonturae, Tadte, Ans., XIII, 57.

(240 dep. J.-C.)

y«n ût» Germains. L'bomme eonragenx se readait digne des faveurs et de 1» prote(^on des dhriait^ tutélaires. Le maUteareux qvi aTak perdu son bondier étak banni à jamais de toutes les assemblées ciriles et religieuses. Qoelques tribas du Nord semblent avoir encrassé la doetrine de la Iransnngpation'. D'antres avaient imaginé on paradis grossier où lesbëros s'enivrent pendent toute l'éternité*. Elles convenaient toutes qu'une vie passée dans les combats et qu'une mort glorieuse ponvaient seuls assurer un avenir heureux dans ce monde-oi ou dans l'autre.

L'immortatité, que la superstition présentait aux héros da Nord oomme une récompense de ses vertus , lui était en quelque sorte conférée par les bardes. Cette classe d'hommes singuliers a mérité l'attention de tons cenx qui ont étudié les antiquités des Celtes, des Scandinaves et des Germains. Des recherches exactes ont fait connaître le génie et le caractère des bardes : on sait combien leurs emplois importans inspiraient de vénération pour leurs personnes. Il est plus difficile d'exprimer, de concevoir même cette fnrew pour les armes, cet enthousiasme militaire qu^ils allumaient par lenrs chants dans le cœur de leurs compatriotes.- Chez un peuple civilisé, legeûtdela poésie est plutôt un amusement de l'imagination qu'une passion de l'âme; et cependant, lorsque, dans le calme de la retraite, nous lisons les combats décrits par'Hontère on par le Tasse, insensiblement la fiction nous sédnit; nous ressentons quelques feux d'une ardeur martiale. Mais que peut sur un esprit tranquille le silence de l'étude? Si elle excite quelques sensations, combien seront-elles froides et amorties? C'était au moment de la bataille , c'était an milieu des fêtes de la victoire, que les Bardes célébraient les exploits des anciens héros, et qu'ils faisaient revivre les ancêtres

* César , Diodore et Lucain paraissent attribuer cette doctrine aux Gaulois; mais M. Pelloulier (Hlst. des Celtes , L ni , e. 18) traraille à réduire leurs expressions i ira sens plus orthodoxe.

3 Pour connaître celte doctrine grossière , mais attrayante , voyez la fable neuvième de l'Edda , dans la tradoction eorioiM de ee livre, donnée par M . Mallet. Introd. i l'Hittoire dn Dancmarck.

PAR ED. GIfiBON. CB. IX.

de ces penirfes belliqueux qin éeoataient avec transport des chants barbares, mais animés '. La poésie tendait à inspirer la soif de la gloire et le mépris de la mort ; et ces passions; enflammées par le bnnt des armes et par la vue des dangers, devenaient le sentiment habituel de l'habitant du Nord.

Telles étaient la«itnation et les mœurs des Germains. Le climat, l'ignorance de ces bar» bares , qui ne connaissaient ni les lettres , ni les arts ni les lois, leurs notions^ sur l'honneur, sur la galanterie et sur la religion , le sentiment qu'ils avaient de la liberté, leur inquiétude dans la paix , leur ardeur pour la guerre , tout contribuait à former ira penple de héros. Pourquoi, pendant les deux siècles et demi qui s'écoulèrent depuis la défaite de Varus jusqu'au règne de l'empereur Dèce , ces guerriers formidables ne se distinguèrent-ils par auctme entreprise importante ? Pourquoi firent-ils à peine impression sur les faibles habitans des provinces de Tempire , asservis par le luxe et par le despotisme? Si leurs progrès furent alors arrêtés, c'est qu'ils manquaient à la fois d'armes et de discipline , et qne leur fureur fut détournée par les discordes intestines , qui, durant cette période , déchirèrent le sein de leur patrie.

]. On a raison de dire que la possession du fer assure bientôt à une nation celle de l'or. Mais les Germains, également'privés de ces métaux précieux, ne les durentqu'à leur courage, f Le fer n'est pas en abondance chez

* ces peuples , autant qu'on en juge par

> leurs armes. Peu font usage de l'épée ou

> de la pertnisane. Us ont des lances, ou fra- Tmées, comme ils les appellent, dont le fer

> est étroit et court , mais si bien acérées et

* si maniables , qu'elles sont également pro-

> près à combattre de près ou de loin. Leur

> cavalerie n'a que la lance et le bouclier.

1 Tacite, Germ., 3. Diodore de Sicile , I. r. Strabon , 1. iT , p. 197. On peut se rappeler le rang que Demodocu& tenait à la cour du roi des Ptaéaciens, et' l'ardeur que Tyrtée inspira am Spartiates découragés. Cependant fl est peu vraisemblable que les Grecs et les Germains nissent le même peuple. Nos antiquaires s'épargneraient beaucoup d'érudition flrivole, s'ils se donnaient la peine de réfléchir que des situations semblables produiront nalurtllement des moeurs semblables.

» Chaque ftatassin a depias an certain noro- » bre de javelots. Alerte, parce qu'il est sans » habits, ou couvert d'une simple saye, il

> les pousse à une distance incroyable *. Ces

> guerriers ne se piquent d'aucune magnifi-

> cence, ou plutôt ils n'en connaissent d'au-

> tre que d'embellir leurs boucliers des » plus brillantes couleurs. Il est rare qu'ils

> aient des coifasses. Ou voit à peine un on * deux casques dans toute une armée. Leurs » chevaux ne sont remarquables ni par la

> vitesse, ni par la beauté, ni dressés à » tourner en tous sens comme les nôtres *. > Plusieurs de leurs nations se rendirent cependant célèbres par leur cavalerie ; mais, en général, la principale force des Germains consistait dans une infanterie* redoutable , rangée en différentes colonnes , selon la distinction des tribus et des familles. Trop impétueux pour s'accommoder des délais et pour supporter les fatigues , ces soldats à peine armés s'élançaient sur le champ de bataille sans aucun ordre, et en poussant des cris terribles. Quelquefois la fougue d'un courage naturel renversait les efforts de l'art, et triomphait de la valeur plus calme des mercenaires romains. Mais, comme les barbares jetaient tout leur feu dès le premier choc , ils ne savaient ni se rallier ni faire retraite. Un premier échec assuraitleur dé&ite; une défaite entraînait presque toujours une destruction totale.

Lorsque nous nous rappelons l'armure complète des Romains, les exercices, la discipline et les évolutions de leurs troupes , leurs camps fortifiés et leurs machines de guerre , nous ne pouvons trop nous étonner que des sauvages nus, et sans antre secours que leur valeur, aient osé se mesurer contre des légions fomùdables et les différens corps d'auxiliairesqui secondaient leurs opérations. Il fallut, pour balancer les forces, que le luxe eût énervé la vigueur des Romains, et qu'un

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (240 dep. }.•€.)

esprit de désobéissance et de sédition e6t relâché cette discii^ine fameuse qm avait subjugué l'univers. Rome perdit elle-même de sa supériorité en recevant dans ses armées des bari)ares auxiliaires ; démarche fatale qui leur apprit insensiblement les arts de la gu^re et de la politique. Quoiqu'elle les admit en petit nombre et avec la plus grande circonspection, l'exemple de Givilis aurait dû lui apprendre qu'elle s'exposait à un danger évident, et que ses précautions n'étaient pas toujours suffisantes*. Durant les discordes intestines qui suivirent la mort de Néron, cet adroit et intrépide Batave , que ses ennemis ont daigné comparer avec Annlbal et avec Sertorius*. forma le noble projet de briser les fers de ses compatriotes, et de rendre leur nom célèbre. Huit cohortes dont le courage avait été éprouvé dans les guerres de Bretagne et d'Italie , se rangèrent sous son étendard. U introduisit au sein de la Gaule une armée de Germains. A son approche , Trêves etLangres, cités importantes, furent forcées d'end)rasser sa cause, 11 défit les légions, détruisit leurs camps fortifiés , et employa contre les Romains les talens et la science militaire qu'il avait acquis en servant avec eux. Lorsque enfin, après une défense opiniâtre, il fut contraint de céder à la puissance de l'empire, il assura sa liberté et celle de sa patrie par un traité honorable. Les Bataves restèrent toujours en possession de l'ile du Rhin*, comme alliés, et non comme sujets de la monarchie romaine,

n. Les Germains auraient paru bien redoutables, si toutes leurs forces réunies eussent agi dans la même direction. La vaste étendue de leur contrée pouvait contenir environ un million de guerriers, puisque tons ceux qui étaient en âge de porter les armes désiraient de s'en servir. Mais cette ûère

• MltsUia tpargunt. Tadle, Germ., 6. Soit que cet hUorien idt employé une expression vague , soit qu'il ait voulu dire que ces durds élaient lancés au liasard.

S Traduction de l'abbé delà Bletterie.

3 C'était en quoi les Gennains étaient prindpalement distingués des Sarmatet , qui combattaioil pfénéralemeot àdieral. - . .

1 La relation de cette entreprise occupe une grande partie du quatrième et du dnquiénie livre de l'iustoire de Tacite, qui a traité ce sujet arec plus d'éloquence que de clarté. Le dieralier Saville a observé dans sa narratioii plusieurs inexactitudes.

* Tacite, Hist., iT, 13. Comme eux il avait perdu un œil.

1 Cette De était renfermée entre les deux anciennef branches du Rhin , tdles qu'elles subsistaient avant qoe la face du pays eût été changée par l'art et par U nature. (Voy. Cluvier, Germ. mt., 1. u c 36,37.)

(240 dep. J.'G.)

mnltitude, incapable' de conceToir on d'exécuter nne grande entreprise, se laissait entraîner par une foule d'intérêts , souvent funestes à la gloire de la nation. La Germanie renfermait plus de quarante états indépendans, et même, dans chaque état, les difierentes tribus qui le composaient ne tenaient entre elles que par de faibles liens. Ces barbares s'enflammaient aisément. Ils ne savaient pas pardonner une injure, encore moins nne insulte. Dans leur colère implaca- Ue, Us ne respiraient que le sang. Les disputes qui arrivaient si fréquemment dans leurs parties tumultueuses de chasse ou de débauche suffisaient pour provoquer des nations entières. Les vassaux et les alliés d'un chef puissant partageaient ses animosités. Enlever les dépouilles d'un rival faible, ou punir le superbe, étaient autant de causes de guerre. Les plus formidables états de la Germanie affectaient d'étendre autour de leurs territoires d'immenses solitudes et des frontières dévastées. La distance qu'ils observaient entre eux et leiu^ voisins imprimait la terreur de leurs armes, et les mettait en quelque sorte à l'abri du danger d'une invasion subite'.

« Les Bractères ne sont plus (c'est main-

> tenant Tacite * qui parie) ; leur hauteur

> insupportable, le désir de profiter de leurs » dépouilles, ou peut-être le ciel , protecteur

> de notre empire, a réuni contre eux les peu-

> pies voisins \ qui les ont chassés et dé-

> truits. Les dieux nous ont ménagé jusqu'au

> plaisir (f être spectateurs du combat. Plus

* de soixante mille hommes ont péri, non

> sons l'effort des armes romaines, mais, ce » qui est plus magnifique, pour nous servir

> de spectacle et d'amusement. Si les peuples » étrangers ne peuvent se résoudre à nous

* aimer, puissentrils du moins se haïr tou-

> jours! Dans cet état de grandeur* où les

1 César, de Bel. gal.,1.in,2i.

> Traduction de l'abbë delà Bletlerie.

* Nazarins, Ammien, CUnidien , etc., en font mention «bas le quatrième et dans le cinquième siècle comme d'une tribu de Francs. (Voy. Clurier, Germ. anl, 1. lu, c. 12.)

< On lit communément urgentibus; mais le bon sens , i. lipM, et quelques mannscrils. se déclarent pour vergentibtts.

PAR ED. GIBBON. CH. IX

ui

» destins de Rome nous (»t élevés, la for-

> tune n'a plus rien à faire que de livrer nos

> ennemis à leurs propres dissensions*. > Ces sentimens, moins dignes de l'humanité que du patriotisme de Tacite, expriment le»

maximes invariables de la politique de ses concitoyens. En combattant les barbares, une victoire n'aurait été ni utile ni glorieuse ; il paraissait bien plus sûr de les diviser. Les trésors et les négociations de Rome pénétrèrent dans le cœur de la Germanie, et les empereurs employèrent avec dignité toute sorte de moyens pour séduire des peuples séparés de leurs états par le Rhin ou par le Danube, et dont l'amitié pouvait être aussi avantageuse que leur inimitié eût été fatale. On flattait la vanité des principaux chefs par des présens de peu de valeur, qu'ils recevaient comme objets de luxe, ou comme marque de distinction. Dans les guerres civiles, la faction la plus faible cherchait à se fortifier en formant des lisùsons secrètes avec les gouverneurs des provinces frontières. Toutes les querelles des Germains étaient fomentées par les intrigues de Rome , tous leurs projets d'union et de bien public renversés par l'action puissante de la jalousie et de l'intérêt particulier *.

Sous le règne de Harc-Aurtie, presque tous les Germains, des Sarmates même, entrèrent dans une conspiration générale qui glaça l'empire d'effroi. Quel motif pouvaU rassembler tout-à-conp tant de nations différentes, depuis l'emboudiare du Rhin jusqu'à celle du I^nube *? H nous est impossible de déterminer si ce fut la raison, la nécessité on la passion qui les réunit. Nous dev<«is seulement être assurés que les barbares ne furent ni attirés par l'indolence, ni provoqués par l'ambition de l'empereur romain. Une inva-

1 Tacite, Germ., 33. Le dérot abbé de la Bletlerie, trè»irrilé contre Tacite , parle du diable tpAfUt homicide dit le commencement, etc.

1 On peut voir dans Tacite et dans Dion pinceurs tracée de cette politique; el l'on peut juger, en considérant les principes de la nature humaine, qu'il en existait bien davantage.

3Hist. Aug., p. 31. Ammien Marcellin, l.nxi, e.5. Aurel. Victor. L'empereur Marc-Aurèle ftit réduit i v«iH dre les meubles magnifiques du palais, et à enrMer les esclaves et les malOùKurt»

DECADEISCE DE L'

non si dangereuse exigeait toute la fermeté et tonte la -rigilance de Marc-Aurèle. Il confia plusieurs postes importans à d'habiles généraux, et il prit en personne le commandement de ses années dans la province du haut Danube, où sa présence paraissait plus né* cessaire. Après plusieurs campagnes sanglantes, où la victoire fut souvent disputée, il détruisit les forces des barbares. Les Quades et lesMarcomans *, qui avaient donné le signal de la guerre, en furent les principales victimes. Ces peuples demenraiem sur les rives du Danube. L'empereur les força de se retirer à deux lieues au-delà de ce fleuve*, et de lui livrer la fleur de la jeunesse , qui fut aussitôt envoyée en Bretagne, où elle pouvait servir d'otages et devenir utile comme soldats *. Les fréquentes rébellions des Quades et des Harcomans avaient tellement irrité Marc-Aurèle, qu'il se proposait de réduire leur pays en province. La mort l'en empêcha. Cette ligue redoutable, la seule dont l'histoire fasse mention dans les deux premiers siècles de l'empire, fut entièrement dissipée; et il n'en subsista aucune trace parmi les peuples du Nord.

Jusqu'à présent nous nous sommes bornés aux principaux traits des mœurs de la Germanie, sans essayer de décrire ou de distinguer les différentes tribus que cette contrée renfermait au temps de César, de Tacite et de Ptolémée. Nous parlerons en peu de mots de leur origine , de leur situation et de leur caractère particulier, à mesure qu'elles se présenteront dans la suite de cette histoire. Les nations modernes sont des sociétés fixes et permanentes, liées entre elles par les lois et par le gouvernement; les arts, l'agriculture, les ouvrages de l'industrie les tiennent constamment attachées à leur pays natal. Les

< Le* Blareomans, colonie qni, sortie des rires du JUiio , occupul la Bobèmç et la Moravie , avaient, dans des temps plus anciens , érigé une grande monarchie, et 8'étaient rendus formidables sous leur roi Marobodaus. (Voyez Strabon , 1. vn. Velleius Paterculus, n, 105. Tacite, An. n, 63.)

i M. Wotton ( Hist. de Home , p. 166) prétend qu'ils eurent ordre de se retirer dix fois plu* Imn . Son raisonneméat est spécieux sans être décisif. Cinq milles su/Osaient pour une barrière fortifiée.

3 Dion , I. ijcu et uczn.

EMPIRE ROMAIN, (240 dep. J.-C.)

tribus germaniques étaient des assedations volontaires et mouvantes, composées de soldats, je dirais presque de sauvages. Le mémd territoire, exposé à un reflux perpétuel de conquêtes et de migrations, changeait plus d'une fois d'habitans dans un court espace de temps. Lorsque plusieurs communautés s'unissaient pour former un plan d'invasion ou de défense, elles donnaient un nouveau titre à leur nouvelle confédération. La dissolution d'une aneienne ligue rendait aux tribus indépendantes les dénominations qui len étaient propres, et qu'elles avaient oubliées pendant long-temps. Un peuple vaincu adop» tait souvent le nom du vainqueur. Quelquefois des flots de volontaires accouraient de tous côtés se ranger sons les étendards d'un chef renommé. Son camp devenait leur patrie ; et bientôt quelque circonstance particulière servait à désigner toute la moltitnde. Les traits distiuctifs de ces peuples féroces éprouvaient de leur part une akéraiion pei^ pétuelle, et ils étaient sans cesse coafoailM par les sujets consternés de l'empire romain '.

Les guerres et l'admitustratioa des affaires publiques sont les principaux sujets de I'Ibstoire. Mais le nombre des personnages qui remplissent la scène varie sdon les diffié* rentes conditions du genre humain. Dans les grandes monarchies, des millions d'hommes condamnés à l'obscurké se livrent en paix à des occupations utiles. L'éerivain et le lectenr n'ont alors devant les yeux qu'une cour, «ne capitale, une armée régulière, et les pays qui peuvent être le théâtre de la guerre. Mais au seia des discordes civiles, chez un peuple libre et barbare, ou dans de petites républiques *, les situations deviennent bien plus intéressantes ; presque tous les membres de la sodété sont en action, et méritant par conséquent d'être connus. Les divisions iiiré-

< Voyes une exceDente dissertation sur l'origine et sur les migrations des peuples dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, lom. xnn, p. 4S-71. 11 est bien rare que l'antiquaire et le philosophe se trouvent si henmuement réui^

1 Croirions-nous qu'Athènes ne contenait que vlngtr«(ua mille citoyens , et Sparte trente-neuf mille soilemcM ? (Voycf Hume et Vallace , sur la population des temps >bdens et modernes.)

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gulières des Germains, et l'impétuosité dé leurs mouvemens éblonissent notre imaginatioa. Il semble que leur nombre se multiplie. Cette énumération prodi^eiise de rois et de guerriers, d'armées et de nations, ne doit pas nous faire oublier que les mêmes objets ont sans cesse été représentés sons des dénominations différentes , et que les dénominations les plus magnifiques ont été sonvent prodiguées aux objets lés moins imporlans.

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