‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 18 sur 105 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

- Victoires,

Rigae de Cluide. — Défaite des Gotbs.

triomphe et mort d'Anrilicn.

Sons les règnes déplorables de Valérien et deGallien, l'empire availétéoppriméelpresqae détruit par les tyrans , les soldats et les barbares. Des princes, qui tiraient leur œrigine des provinces martiales de l'Ulyrie, le sauvèrent. Dans un espace de trente ans enwon , Claude, Aurélien, Probus, Dioclétien et MftcoUègue» triomphèrent des ennemis étrangers et domestiques de l'état, rétablirent avec la discipline la force des frontières, et méritèrent le titre glorieux de restaurateur» de l'univers romain.

Un tyran edrâuné fit place à des héros. Le pevple indignécontreGaîlien lui imputait tous ses malhewrs ; et réelleBient ils tiraient pour la plupart leur soiu-ce des mœurs dissolues et de l'admâustration indolente de ce prince. Il n'avait pas même ces sentimens d'honneur qui suppléent si souvent au manque de vertu publique ; et, unt que la possession del'Iulie ne lui fut pas c&putée , une victoire remp«»^ tée par les barbares, la perte d'une province, o« la râ>elUoB d'un général troublèrent rarement le cours paisible de sa vie voluptoeuse. Enfin une armée considérable , campée sur le haut Danube, donna b pourpre impériale à son chef Auréole , qui , dédaignant les montagnes de la Rhétie , province stérile et resserrée , passa les Alpes , s'empara de Milan , menaça Rome, et somma Gallien devenir snr le champ de bataille disputer la souveraineté de l'Italie. L'empereur , irrité de l'insulte et alarmé à la vne d'un danger si pressant, développa tottt-à-coup cette vigueur cachée , qui perçait quelquefois à travers l'indolence de son caractère; et, s'arrachant au luxe du palais , il parut en armes à la tête des légions, traversa le P6, et marcha au-devant de son compétiteur. Le nom défiguré de Pontirole * ,

« Pmi JurtoU, i treize mines de Bergame, « à trente-deux de Milan. (Voyez Ouvier, IUL anl., tom i, p. 245. ) Ce tut près de cette place que se livra la bataille de Catsano , où les Français et les Autrichiens combatlireot, en 1703, arec tant d'opiniâtreté. L'excellente relatioB du cheralierFolard, qui «ail présent , donne une idée trèsdistincte du temto. (Voyez le Polybe de Folard, tom. m , p. 223-348.)

DÉCADENCE DE L'EMPIRÉ ROMAIN, («68 éep. J.^J.

rappelle encore lé soavftmr d'tin pont 8i* l'Adda, qui durant l'action dut être un (^j«A de k plus grande importance pour les deux armées. L'usurpateur fut entièrement défak , et reçut même une blessure dangereuse. 11 se sanva dans Milan, qui fut aussitôt assiégée. Le vainqueur fit dresser contre les murailles toutes les machines de guerre conntaea de» anciens. Auréole, incapable de résister à des force» supérieures, se représentait déjà ïe» suites funestes d'une rébellkm malheureuse. Sa dernière ressource était de séduire la fldéKté des assiégeans. 11 répandit dans leur camp des libelles , pour exhorter les soldats à se séparer d'un indigne prince, qui sacrifiait le bonheur public à soft luxe , et la vie de ses meilleurs sujets aux plus légers soupçons. Les artifices d'Auréole inspirèrent la crainte et le mécontentement aux principaux oflSciers de son rival. Il se forma une conspiration dan» laquelle entrèrent Héraclien, préfet du prétoire, Matrien , général habile et renommé, et Cécrops,qui commandait un nombreux corps de gardes dalmates. La mort de Gallien fut résolue. Les conjuré» voulaient termmer d'abord le siège de Milan; mais la vue dti danger , qui redoublait à chaque instant de délai, les força de hâter l'exécution de leur entreprise audacieuse. La nuit était fort avancée, et l'empereur avait prolongé les plaisirs de b table. Tout -à- coup on vient liri annoncer qu'Auréole , à la tête de tonte» ses troupes , a fait une sortie vigoureuse. Galfien, qui ne manqua jamais de courage personnel , quitte avec précipitation le lit magnifique sur lequel il était couché, et, sans se donner le temps de prendre ses armes oud'assembler ses gardes, il monte à cheval et court à toute bride vers le lieu supposé de l'attaque. 11 se trouve bientôt environné d'ennemis déclarés ou couverts : un d ard , lancé au milieu de l'obscurité par une main inconnue, lui fait une blessure mortelle. Des sentimens patriotiques, qui s'élevèrent dans l'àme de Gallien quelques momens avant sa mort, l'engagèrent à nommer pour son successeur un prince digne de régner. Sa dernière volonté fut que l'on donnât les ornemens impériaux à Claude qui commandait alors un détachement dans le voisinage de Pavie. Au moins ce bruit ne tarda-t-il pas àse

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répandre; etlesconjare8,quiétaientdéjàconvends de plaeer Claude sur le trône, s'empressèrent d'obéir aux ordres de leur maître. La mort de Gallien parut d'abord suspecte aax troupes; elles commençaient à s'enflammer. Un présent de vingt pièces d'or, distribué à chaque soldat, détruisit leurs soupçons «t apaisa leur ressentiment. L'armée ratifia l'élection et reconnut le mérite du nouveau souverain'.

Malgré les fables inventées par la flatterie* pour iUustrer l'origine de Claude, l'obscurité qui la couvrait en prouve suffisamment la bassesse. Il parait seulement qu'il avait pris naissance dans une des provinces du Danube, qu'il passa sa jeunesse au milieu des armes, et que son courage et la pureté de ses mœurs lui attirèrent la faveur et la confiance de l'empereur Dèce. Le sénat et le peuple le jugeaient dès lors capable de remplir les emplois les pins importans, et reprochaient à Yaïérien le peu d'égards qu'il semblait avoir pour un si excellent officier, en le laissant dans le poste subalterne de tribun. L'empereur ne tarda pas à distinguer le mérite de Claude, qui fut Bommé général en chef de la frontière d'IUyrie, avec le commandement de toutes les troupes de la Thrace, de la Mœsie, de la Dacie, de la Paunonie et de la Dalmatie. Yaïérien lui donna en même temps les appointenens de préfet d'Egypte, lui accorda le rang et les honneurs dont jouissait le proconsul d'Afrique et lui promit le consulat. Par ses TÎetoires sur les Goths, Claude obtint du sénat l'honneur d'une statue et il excita la jaleosie deCaUien qu'il méprisait. Gomment un siddat aurait-il estimé un souverain si dissolu? Il est peut-être bien difficile de déguiser un juste mépris. Quelques expressions iudiscrètes de Claude furent oificieusement rapportées à l'empereur. La réponse de Gal- ]iêa, à un officier de confiance, peint le carac-

< Sar la mort de Gallien, Toytx Trebellias PeDion, dans l'Histoire Aug., p. 181.ZosiiBe,Li,p.37;Zoiure, L XII , p. 634 ; Eutrope , ix, 1 1 ; Aurel. Victor , in EpUom. Victor , in Coeior. J'ai comparé tons ces autenrs , el j'en ai lire parti ; mais j'ai principalement suivi AureL Victor, ^ parait avoir eu les meilleurs Biémoireg.

SQwKiiMS-ttBs le supposent bâtard dnjenne.Gordien. La province te Derdanie a Ait txArt à d'antres qu'il tirait SOB •figinedeDardainuel des anciens rois de Troie.

PAR ED. GIBBON. GH. X

tère de ce prince et l'esprit du temps, t Voué

> me parlez, dans votre dernière dépèche*, » de quelques suggestions malignes qui ont » indisposé contre nous Claude notre père et

> notre ami; rien ne pouvait me tondier pluii

> sérieusement que ce que vous me marques t à cesujet. Si vous êtes fidèle, employez toutes » sortes de moyens pour apaiser le ressenti^

> ment de Claude; mais conduisez votre négo-

> dation avec secret, et qu'elle ne parvienne ^ pas à la connaissance des troupes de Dacie.

> Elles sont déjà fort irritées, et leur fbrenr

> pourrait s'augmenter. J'ai envoyé moi-mémé

> à leur chef quelques présens ; n'épargnez rien

> pour les lui rendre agréables. Surtout qu'il

> ne soupçonne pas que son imprudence * m'est connue. La crainte de ma colère le

> porterait à des conseils désespérés *. > Cette humble lettre était accompagnée de

présens qu'un monarque n'a pas coutume de donner à un sujet dont il est mécontent; ils consistaient en une somme considérable, en habits magnifiques et en vaisselle d'or et d'ar^ gent. C'est ainsi que Gallien sut apaiser Findignation et dissiper les craintes de son général d'Illyrie; et, durant le reste de son règne, l'épée formidable de Claude ne fut jamais tirée que pour défendre un maître qu'H ne pouvait estimer. A la fin, il est vrai, il accepta la pourpre teinte du sang de Gallien; mais, éloigné du camp des conjurés, il n'avait pas trempé dans leurs complots; et, quoique peut-être il applaudit à la chute du tyran, nous osons présumer qull n'y eut aucune part". Claude avait environ cinquante-quatre ans lorsqu'il monta sur le trftne.

Le siège de Milan continuait toujours; Auréole découvrit bientôt que ses artifices avaient servi seulement à élever contre lui un adversaire plus redoutable. Il essaya de proposer à Claude un traité d'alliance et de partage : < Dites-lui, répliqua l'intrépide empereur,

' Nototia, dépMie que les empereurs recevaient, à certains temps marqués, des fhtmentarii ou agens dispersés dans les provinces. Nous pourrons en parler dans la suite.

* Hist. Aug., p. 208. Gallien déerit la vaisselle , les 1»l>its, etc., comme nn liomme qoi aimait ces objets de Inxe^ et qui s'y connaissait.

s Julien ( Orat. i , p. 6) assnre que Oande obtint l'empire d'une manière juste et même sainte. Mais on peut se méfier de la partialité d'un pareoL

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

• qne de pareilles ofTres pouvaient être faites

> à Gallien ; Gallien les aurait peut*étre écou-

* tëes patiemment; il aurait pu accepter un

> collègue aussi méprisable que lui*. > Ce dur refus intimida les assiégés. Une dernière tentative malheureuse leur ôta toute espérance. Auréole rendit la ville et fut forcé de se livrer à la discrétion du vainqueur. L'armée le déclara digne de mort; après une faible résistance, Claude consentit à l'exécution de la sentence. Les sénateurs ne montrèrent pas moins de zèle pour leur nouveau souverain. Us ratifièrent, peut-être avec des transports sincères, l'élection de Claude; et, comme son prédécesseur avait été leur ennemi personnel, ils exercèrent, sous le voile de la justice, une vengeance sévère contre ses amis et contre sa famille. Triste interprète des lois, le sénat eut la permission d'ordonner le châtiment des coupables ; le prince se réserva le plaisir et le mérite d'obtenir, par son intercession, une amnistie générale *.

De pareils actes de clémence pourraient paraître l'effet de l'ostentation et font moins connaître le véritable caractère de Claude qu'une circonstance, peu importante par ellemême, où ce prince sembla suivre les mouvemens de son propre cœur. Les fréquentes rébellions des provinces avaient rendu presque tous les habitans coupables de trahison; leurs biens avaient été confisqués, et souvent Gallien déploya sa libéralité en distribuant à ses officiers les dépouilles de ses sujets. A l'avénementde Claude, une vieille femme se jeta à ses pieds , lui demandant justice d'un général qui, sous le dernier empereur, avait obtenu une concession arbitraire de son patrimoine. Le général était Claude lui-même, dont la vertu n'avait pas entièrement échappé à la contagion des temps. Le reproche fit rougir le prince; mais il méritait la confiance que cette infortunée mettait dans son équité ; î'a-

t Hiit Aag., p. 209. n K trouve qndqocs légères dilférences ooncemant les ciroonsUnces de la danidre défaite et de la mort d'Auréole.

* Anrd. Vktor , in Gallien. Le peuple demandait taantemeot aux dieux que GalUeo fût livré aux supplioes de rcnfer. Le sénat condamna , par un décret , ses amis et ses parens à être précipités du Capitole. Un oittder du revenu public, accusé de malversation , eut les yeux acntdiéc , tandis que l'on instniisail ton procès.

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vende sa faute fut accompagné d'une prompte restitution et de dédommagemens considérables'.

Claude voulait rendre à l'empire son ancienne splendeur. Pour exécuter une entreprise si difficile, il devait d'abord rappeler parmi ses soldats un sentiment d'ordre et d'obéissance. 11 leur représenta , avec l'autorité d'un ancien commandant, que le relâchement de la discipline avait introduit une foule de désordres, dont les troupes ellesmêmes commençaient enfin à sentir les effets pernicieux ; qu'un peuple ruiné par l'oppression, et devenu indolent par désespoir, ne pouvait plus fournir à de nombreuses armée» les objets de luxe , ni même les moyens de subsister; qne le danger de chaque individu augmentait avec le despotisme de l'ordre militaire; en effet, ajoutait-il, des princes qui tremblent sur le trône sont sans cesse por^ tés à sacrifier la vie de tout sujet suspect. L'empereur s'étendit ensuite sur les suites funestes d'un caprice violent, dont les soldats étaient les premières victimes, puisque leurs élections séditieuses avaient été si souvent suivies de guerres civiles qui détruisaient la fleur des légions moissonnées dans les combats ou dans l'abus cruel de la victoire. Il peignit des plus vives couleurs l'épuisement des finances, la désolation des provinces, la disgrâce du nom romain, et le triomphe insolent des barbares avides. « C'est contre ces barbares, s'écriait-it, que je prét«uls diriger les premiers efforts de vos armes. Que Tetricus règne pendant quelque temps dans les provinces occidentales, qneZénobie même conserve la domination de l'Orient*. Ces usurpateurs sont mes ennemis personnels. Je ne songerai jamais à venger des injures particulières qu'après avoir sauvé un empire prêt à s'écrouler , et dont la ruine, si nous tardons à y porter une main secourable, écraserait l'armée et le peuple. *

Les diverses tribus de la Germanie et de la Sarmatie, qui combattaient sous les éten-

< Zonare, 1. xa, p. 137.

2ZonarefiùticimentiondePoslliume;maisles regisln* du sénat (Hist. Aug., p. 203 ) prouvent que Tetricus était d^à empereur des provinces occidentales.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. X

dards des Goths , avaient déjà rassemblé un annement plus formidable qu'aacao de cenx qu'on avait vus jusque là sortir du Pont- Euxin. Sur les rives du Niester , un des grands fleuves qui se jettent dans cette mer, ces barbares construisirent une flotte de deux mille on même de six mille voiles'. Ce nombre, tout incroyable qu'il parait, n'aurait pu snflire pour transporter leur prétendue armée de trois cent vingt mille hommes. Quelle qu'ait été la force réelle des Goths, leur vigueur et le succès de leur expédition ne réponctirént pas à la grandeur de leurs préparatifs. En traversant le Bosphore, leurs pilotes sans expérience furent emportés par la rapidité du courant; et, comme ils se jetaient en foule dans un canal étroit , plusieurs de leurs vaisseaux se brisèrent l'un contre l'autre, ou échouèrent sur le rivage. Les barbares firent des descentes sur différentes côtes de l'Europe et de l'Asie; mais le pays ouvert avait déjà été dévasté ; et, lorsqu'ils se présentèrent devant des villes fortifiées, ils furent repoussés honteusement et avec perte. Un esprit de découragement et de division s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les iles de Crète et de Chypre ; mais les principaux, suivant une route directe , débarquèrent enfin près du mont Athos , et assaillirent l'importante ville de Thessalonique, capitale de toutes les provinces de Macédoine. Leurs attaques dirigées sans art, mais avec toute la force d'un courage intrépide, furent bientôt interrompues à l'approche de Claude , qui se hâtait d'accourir sur un théâtre digne d'un prince belliqueux, avec tontes les forces qu'il avait pu rassembler. Impatiens d'en venir aux mains, les Goths lèvent leur camp, abandonnent le .siège de Thessalonique , laissent leurs vaisseaux au pied du mont Athos, et se disposent à un combat dont le succès leur ouvrait l'entrée de l'Italie.

Il existe encore une lettre originale de Claude adressée au sénat et au peuple dans

« L'Hid. Aug. rapporte le plus petit nombre , Zonare , le pins grand. L'imagination me de M. de Montesquieu hd a bit donner la préASraice i ce dernier auleur.

cette occasion mémorable, t Pères conscrits,

> dit l'empereur, sachez que trois cent vingt

> mille Goths ont envahi les domaines de

> Rome. Si je les défais, votre gratitude

> sera la récompense de mes services. Si je » succombe, n'oubliez pas que je suis le suc-

> cesseur de Gallien. La république entière

* est fatiguée et épuisée. Nous avons à com-

> battre après Yalérien , après Ingenuus , » Regillianus, Celsus, LoUiaenus, Posthume et

* mille autres, qu'un juste mépris pour Gal-

> lien avait forcés à se révolter. Nous man-

> quons de dards , de piques et de boucliers.

> Les provinces les plus belliqueuses de l'em-

> pire, la Gaule et l'Espagne , sont entre les

> mains de Tetricus. Et nous rougissons d'a-

> vouer que les archers d'Orient obéissent

> à Zénobie. Tout ce que nous exécuterons

> sera suffisamment grand '. > Le style ferme et mélancolique de cette lettre annonce un héros peu inquiet de sa destinée , connaissant tout le danger de sa situation , mais qui trouvait des espérances bien fondées dans les ressources de son propre génie.

L'événement surpassa son attente et celle de l'univers. Par les victoires les plus signalées il arracha l'empire aux barbares, qui le déchiraient, et il mérita de la postérité le surnom glorieux de Claude le gothique. Les relations imparfaites d'une guerre irrégulière * nous empêchent de décrire l'ordre et les circonstances de ses exploits ; cependant, s'il nous était permis de nous servir d'une pareille expression, nous pourrions distribuer en trois actes cette fameuse tragédie. I. La bataille décisive fut livrée près de Naissus, ville de Dardanie. Les légions plièrent d'abord, accablées par le nombre et découragées par les malheurs ; leur ruine paraissait inévitable, si la conduite habile de l'empereur ne leur eût ménagé un prompt secours. Un grand détachement sortant tout-à-coup des passages secrets et difficiles des montagnes, dont il s'était emparé par son ordre, attaqua subitement l'arrière-garde des Goths

< TrebeDius Pollion , dans l'Hist. Aug. , p. 204.

> Hist. Aug., dans Claude, Aurélien etProbus; Zoslme, 1. 1, p. 38-42; Zonare, I. m . p. 638; Aurel. Victor, Epit0/n.;Victor le jeune, in Casar; Eutrope, n, 11. Eustbe, in Chron.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE RONAIN

▼ictorienx. L'activité de Claude mit à profit cet instant favorable. Il ranima le courage de ses troupes, rétablit leurs rangs et pressa f ennemi de toutes parts. On prétend que dans cette bataille cinquante mille hommes restèrent sur la place. De nombreux corps de barbares, retranchés derrière leurs chariots, se reUrèrent , ou plutôt s'échappèrent à l'abri de cette fortification mobile. IL Nous pouvons présumer qu'un obstacle insurmontable, peut-être la fatigue ou la désobéissance des vainqueurs, empêcha Claude d'achever en un jour la destruction des Goths. La guerre se répandit dans les provinces de Hœsie', de Thrace, et de Macédoine; et les opérations de la campagne se bornèrent à une foule de marches , de surprises et d'actions particulières sur mer et snr terre. Lorsque les Romains souffraient quelque échec, leur lâcheté ou leur imprudence en était le plus souvent la cause; mais les talens supérieurs de leur souverain , la parfaite connaissance qu'il avait du pays , ses sages mesures, et son discernement dans le choix de ses officiers , assurèrent presque toujours le succès de ses armes. Tant de victoires lui procurèrent un butin immense , qui consistait principalement en troupeaux et en esclaves. Une troupe choisie de jeunes barbares fut incorporée dans les légions; les autres prisonniers furent vendus en esclavage; et le nombre des femmes captives était si considérable, que chaque soldat en eut deux ou trois pour sa part. D'oii nous pouvons juger que les Goths n'avaient point envahi l'empire seulement pour le dévaster, mais qu'ils avaient aussi formé quelque projet d'établissement, puisqu'ils avaient mené leurs familles même dans une expédition navale. III. Leur flotte fut ou prise ou coulée à fond : perte irréparable qui intercepta leur retraite. Les Romains formèrent une vaste enceinte de postes ^stribués avec art, courageusement soutenus, et qui, se resserrant par degrés vers un centre commun, forcèrent les barbares de' se réfugier dans les parties les plus inaccessibles du mont Hœmus , où ils trouvèrent un asile assuré, mais où ils eurent à peine de quoi subsister. Dans le cours d'un hiver rigoureux, durant lequel ils furent

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assiégés par le» troupes de l'empereor, h famine, la pe6t«, le fer et la désertiou dini> nuèrent continueikment toute celte moltir tude. Au retour du printemps on ne vit paraître sous les armes qu'une petite band^ de guerriers hardis et désespérés, reste de ces fiers ennemis qui s'étaient embarqués à l'embouchure du Niester.

La peste, qui avait emporté tant de bar* bares, devint fatale à leur vainqueur. Après deux mois d'un règne court , mais glorieux ^ Claude rendit les derniers soupirs à Sirmium, au milieu des pleurs et des aoclamatioms d« ses sujets. Prêt à expirer, il assembla ses principaux officiers, et leur recommanda Anrélien , un de ses généraux , comme le plus digne du trône , et comme le plus capable d'exécuter le grand projet qu'il lui avait seulement été permis d'entreprendre. Les vertus de Claude , sa valeur, son affabilité ', sa jtKtice et sa tempérance , son amour pour la gloii-c et pour la pairie, le placent au rang de ce petit nombre de princes qui honorèrent la pourpre romaine. Ses vertus cependant doivent une partie de leur célébrité au zèie particulier et à la complaisance des écrivaias courtisans du siècle de Constantin, arrièrepetitrfils de Crispus, le frère aine de Claude. La voix de la flatterie apprit bientôt à répéter que les dieux, après avoir enlevé si précipitamment Claude, récompensèr(»it son n^érile et sa piété, en perpétuant à jamais l'aspire dans sa famille*.

Malgré ces oracles , la grandeur des FI»* viens (nom que prit la maison de Constance), ne brilla que plus de vingt ans après son fondateur, et même l'élévation de Claude causa la ruine de Quintilius son frère, qui n'eut point assez de courage pour descendre m rang que lui avait assigné le patriotisme do dernier empereur. Immédiatement après la mort de ce prince, Quintilius prit iuoonsidé-

1 Sdon Zonare ( 1. xii , p. 638 ) , Glande , arant sa mort, le rerttit de la pourpre. Mais ce folt siagulier D'est point owflnnépar k* autre» hislorieot, qui ftnkmtiA fUtU le contredire.

2 Voyez la rie de Claude , par PoUion , et les ^scoors de Mamertin , d'Enmène et de Julien. Voyez aussi les Césars de Julien , p. 313. Ce n'est point l'adulation qni Ikitpv- 1er ainsi Julien , mab te superstition et la vanité

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XI

rément la pourpre dans la ville d' Aquilée, où il commandait une armée considérable.Qnoique son règne n'eAt duré que dix-sept jours , il eut le temps d'obtenir la sanction du sénat, et de connaitre l'esprit séditieux des troupes. Dès qu'il eut appris que les légions redoutables du Danube avaient conféré la puissance impériale an brave Aurélien, il succomba sous la réputation et le mérite de son rival; et, s'étant fait ouvrir les veines, il s'épargna la honte de disputer le trône avec des forces trop iné* gales'.

Le plan général de cet ouvrage ne nous permet pas de rapporter les détails les plus minutieux du règne de chaque empereur, après son avènement , encore moins de déécrire les diverses particularités de sa vie avant qu'il montât sur le trône. Nous nous contenterons de remarquer que le père d'Aurélien était un paysan du territoire de Sirminm, où il possédait une petite ferme qui appartenait à Aurelius, riche sénateur. Son fils, passionné pour les armes, entra au service comme simple soldat ; il obtint successivement les grades de centurion, de préfet d'une l^ioD, d'mspecteur du camp, de général ou duc d'une frontière, comme on les appelait alors; enfin, durant la guerre des Goths , il exerça l'important emploi de commandant en chef de la cavalerie. Dans ces différens postes, il se distingua par une valeur extraordinaire', par une discipline rigide et par des exploits éclatans. Il parvint au consulat sous le règne deValérien, qui, en lui donnant cette illustre dignité, l'appela, selon le langage pompeux de ce siècle, le sauveur de l'Illyrie, le restaurarcur de la Gaule et le rival des Scipions. A la recommandation de cet empereur, un sénateur d'un rang et d'un mérite distingués, Ulpius Grinitus, qui tirait son origine de la même source que Trajan , adopta

< Zosime, 1. 1, p. 42. PoIUon (Hisl. Aug. , p. 2^) lui accorde des vertus , et dit que , semblable à PertiDax , il rut , comme lui , victime de la liccace des soldais. Selon Dexippus , il mourut de maladie.

2 Tbeoclius (tel qu'il [est dlé dans l'Hist. Aug., p. 211) assure que dans un jour il tua de sa main quarante-huit Sarmatcs , et neuf cent cinquante dans plusieurs autres actions. Les soldats , pleins d'admiration pour celte valeur héroltiue, la célébrèrent dans leurs chansons grossières , dont le terrain était mille, mille, mille occidit.

le paysan de Pannonie, lui donna sa fille en mariage , et lui céda une fortune considérable, présent dont Aurélien était d'autant plus digne, qu'il avait toujours vécu dans une honorable pauvreté'.

Ge prince ne régna que quatre ans et neuf mois environ; mais tous les instans de cette courte période sont remplis d'événemens mémorables. Il termina la guerre des Gotbs , châtia les Germains, qui avaient envahi l'Italie, retira la Gaule, l'Espagne et la Bretagne des mains de Tetricus, et détruisit la puissance orgueilleuse que Zénobie avait élevée en Orient sur les débris de l'empire afSigé.

Aurélien dut cette suite non interrompue de succès à sa rigidité scrupuleuse pour la discipline.Ses règlemens militaires sont contenus dans une lettre très-concise qu'il écrivit à un de ses officiers subalternes, en lui ordonnant de les faire exécuter, s'il veut devenir tribun, ou s'il est attaché à la vie. Le jeu, la table et l'art de la divination sont sévèrement défendus. L'empereur espère que ses soldats seront modestes, sobres et laborieux; qu'ils auront soin de tenir leur armure brillante , leurs épées affilées, leurs vétemens et leurs chevaux en état de paraître, au moindre signal , sur le champ de bataille ; qu'ils observeront la frugalité et la chasteté, et qu'ils vivront paisiblement dans leurs quartiers, sans endommager les champs de blé, sans dérober même une brebis, une poule, ou une grappe de raisin, sans exiger des habilans du sel, de l'huile on du bois. < Ge que l'état leur doime, con-

> tinue l'empereur, suffit pour leur subsis-

> tance. Qu'ils enlèvent les dépouilles de

> l'ennemi; leurs richesses ne doivent pas

> être trempées des larmes de nos sujets*. > Un seul exemple fera connaître la rigueur et même la cruauté d' Aurélien. Un soldat avait séduit la femme de son hôte : le coupable fut

< Acholius(Ap., Hist. Aug., p. 2(3) décrit la cérémonie de l'adoption célébrée à Bysance en présence da l'empereur et de ses grands-ofliciers.

2 Hist. Aug., p. 211. Cette lettre laconkpie avéritablement été écrite par un soldat; elle est remplie de phrases et d'expressions militaires, dont quelques-unes ne peuvent être entendues sans difficulté. Saumaise explique très-bien ferramenta samiata. Le premier de ces mots signifie toute arme offensive , et contraste trè&-bien avec arma , arme défensive. Le second signifie tranchant et 'bien affilé.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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attaché à deux arbres , qni , fortement courbés l'un vers l'autre , déchirèrent ses membres en se redressant tout-à-coup. Quelques exécutions semblables inspirèrent un effroi salutaire : les châtimens d'Aurélien furent terribles ; mais il eut rarement occasion de punir plus d'une fois la même offense. Sa conduite donnait une sanction à ses lois, et les légions séditieuses redoutaient un chef qui, ajurès avoir appris à obéir, était digne de commander.

A la mort' de Claude, les Goths reprirent courage. L'appréhension d'une guerre civile avait écarté les troupes qui gardaient les passages du mont Hœmus et les bords du Danube. Selon toutes les apparences, les tribus 'des Godis et des Vandales, qni n'avaient point encore porté les arm^ contre l'empire, profitèrent d'une occasion si favorable , quittèrent leurs établissemens en Ukraine , traversèrent les fleuves, et se joignirent en foule à leurs compatriotes, pour piller les provinces romaines. Anrélien marcha au^vant de cette nouvelle armée. L'approche seule de la nuit mit fin à un combat sanglant et douteux ' . Les Goths et les Romains , épuisés par les calamités sans nombre qu'ils avaient réciproquement causées et souffertes pendant une guerre de vingt -ans, conseatirent à un traité durable et avantageux. Les barbares le soUidtaient avec empresseenent ; les légions, auxquelles l'empereur remit prudemment-la décision de cette affaire importante, s'empressèrent de le ratiier. Les Goths promirent de fournir aux années de Rome un corps de deux mille auxiliaires , entièrement composé de cavalerie , à condition qu'ils ne seraient pas trouMés dans leur retraite , et qu'en leur accorderait, près du Danube, un marché régulier, pourvu par les soins de l'emperear, mais dont ils ferairat les frais. Le traité fut observé de leur côté avec une fidélité si religieuse, qu'un parti de cinq cents hommes s'étant écarté du camp pour piller, le roi ou général des barbares fit arrêter leur chef, et le condamna, en présence de l'armée, à être percé de dards, comme une victime dévouée à la sainteté de leurs eugagemens.

i Zosime , 1. 1 , p. 45.

Il est assez vraisemblable que les mesures d'Aurélien contribuèrent à ces dispositions pacifiques. Ce prince avait exigé pour otages les enfons des chefs ennemis. Les fils furent élevés près de sa personne dans la profession des armes; il donna aux jeunes filles une éducation romaine; et, en les mariant à quelques-uns de ses principaux officiers, il unit insensiblement les deux nations par les liens les plus étroits et les plus chers '.

Mais la condition la plus importante de la paix avait été plutôt sous-entendue qu'exprimée dans le traité. Aurélien retira les troupes romaines de la Dacie et abandmma tacitement cette grande province aux Goths etanx Vandales *. La fermeté de son jugement lai fit apercevoir les solides avantages d'une pareille concession, et lui apprit à mépriser te honte dont il snnblait couvrir son règne es resserrant ainsi les frontières de l'empire. Les sujets de la Dade quittèrent des possessions éloignées qu'ils ne pouvaient ni cultiver ni défendre , et s'établirent en-deçà du Danube. Bientôt le pays situé au midi de ce fleuve fut plus peuplé et plus florissant. Des terres que les irruptions, Iréquentes des barbares avaient changées en déserts , reprirent leur fertilité entre les mains d'un peuple industrieux; et une nouvelle province de Dacie conserva toujours le souvenir des conquêtes de Trajan.

L'ancienne contrée de ce nom retint cependant un nombre c<nisidérable de ces anciens habîtans qui redoutaient plus l'exil que la domination des Goths '. Après avoir renoncé à l'obéissance de l'empire, ces Romains dégénérés continuèrent à le servir, en introduisant parmi leurs nouveaux maîtres les proniè-

« Dexippns {Exeerpta légat. , p. 12) rapporte le fiiil sous te nom des Vandales. Aurai» fit épooser une de «et barbares à son général Bonosus, qui était capable de boire avec les Gotbs , et de découvrir Jeiirs secrets. (Hist. Aug.,p.247.)

2 Hist. Aug., p. 222 -, Eutrope, n, 16 ; Seshu RoAk, c. 9. Lactance, deMortibusperseeutorum, e.9.

3 1^ Valaques conservent encore plusienrs vestiges de la langue latine, et se sont vantés dans toas les ciMes d'ftre descendus des Romains. Ils ne sont pas mNës avec les barbares , dont ils sent entourés de tons cMs. ÇVojtx on mémoire de H. d'Anville sur l'ancienne Dacie , IKa. de l'Académie , ton. m.)

(28a dep. J.-C.) PAR ÉD. GIBBON. GH

te» DOtioas^ f agrioulture, les arts stiles et les cootoodités de la vie civilisée. La Dacie , deveaue indépendante» fut souvent le plus Cenne rempart comre les invasions des sauvages du Nord^ et les rives opposées du Danube se trouvèrent insensiblement liées par des rajf^ports de commerce et delai^age.A mesure que les barbares se' fixaient dans leurs nouveaux domaines^ un sentiment d'intérêt les attachait à l'idliance de Rome^ et l'intérêt, lorsqu'M est permanent, produit souvent une amitié sincère et utile. Les diiïérentes tribus <}ul occupèrent l'ancieime Dacie formèrent insensiblement tme grande nation. Les Goths conservèrent toujours parmi elles la supériorité du rang et de la gloire; tous ces peuples Eéunis prétendirent à l'honneur ima^naire de descendre des Scandinaves. L'heureuse ressemblance du nom de Gètes servit à la Cois leur crédulité et. leur vanité ; ils se persuadèrent que, dans des temps très-reculés, leurs ancêtres, déjà maîtres de ces régions, avaient reçu les instructions de Zamolxis,et qu'ils avaient arrêté le progrès des armes victorieuses de Sésostris et de Darius '.

Tandis que la conduite ferme et modérée d'Aurélien rétablissait la frontière d'Illyrie, les Allemands * violèrent les conditions de la paixqueGallienavaitachetée,ouquileuravait été imposée par Claude. Leur jeunesse bouillante ne respirait que la guerre ; ils volèrent tout-à-coup aux armes, et parurent sur le champ de bataille avec quarante mille chevaux ' et une infanterie double de la cavalerie *. Quelques villes de la Rhétie furent les premiers objetsde leur avarice; mais, leur

«Voyei le premier âiapiu« de Joraandès. Cependant les VasMes (e.22) eoBserràrent peu de temps lenrindépeodtaice entre les rivières Marifia et Ciissia ( Maroset Refis) , qui toml)ent dansie TeifT.

2 Dexippus, p. 7-12; Zosime, 1. 1, p. 43; Vopiscus.vie #/iiiréHeD&n»I'Hisl. Aug. Quoique ces tiistoriens dilTè- KDt dana les dobis (Àtemanni , Juthungi et MareonuuuU ) , il est évident quils ont voulu parler du même peuple et de la même guerre ; mais il fout beaucoup de soin pour les concilier et pour les expliquer.

3 Chantederc , avec son exaetitnde onBnaire , traduit trois cent mille. Cette interprétation est également opposée ai sens et à la grammaire.

* On peut remarquer , comme un exemple de mauvais gnOt , qneDexippnvapplique à l'inboterie légère des Alle- ■ands les termes leclmiques propres seulement à la pbaange des Grecs.

audace croissant avec le succès, leur marche rapide traça une ligne de dévastation depuis le Danube jusqu'aux rives du Pô*.

L'empereur apprit presque en même temps l'irruption et la retraite des barbares. Aussitôt, rassemblant ua corps de troupes choisies, il s'avança secrètement et avec célérité le long des lisières de la forêt Hereyaienne. Les Allemands, chargés des dépouilles de l'Italie, arrivèrent au Danube sans soupçonner que , sur la rive opposée, une armée romaine, cachée dans un poaie avantageux, se disposait à intercepter leur retour. Aurélien favorisa leur fatale- sécurité ; il laissa environ la moitié de leur* forces passer le fteuve. Leur situation etl'étonnementdoatilsfurent saisis lui assurèrent une victoffe facile. Il poussa plus loin ses avsmtages. Ce prince habile, disposant ses légions en demi-cercle, leur fit traveiser le Dafittbe; alors les deux extrémités du eroiaumt se rapprochèrent tout-à-coup vers le centre et entourèrent l'arrière-garde des Allemands. Cette manœuvre imprévue terrassa les baii)ares. De quelque côté qu'ils jetassentles yeux,ils n'apercevaient qu'un pays dévasté, un fleuve profond et rapide, un ennemi victorieux et implacable.

Dans cette ^ire exti^nùté, ilsne dédaignèrent plus de demander la paix. Aurélien reçut leurs ambassadeurs à la tête de son camp avec une pompe militaire qui put leur donner une idée de la grandeur et de la discipline de Rome. Les légions rangées en ordre de bataille se tenaient sous les armes dans un silence imposant. Les prindpanxcoouaMndans, revêtus. des marques de leur dignité, entouraient à cheval le trdoe de l'empereur. Derrière le trône, les images «Mirées du prince et de ses prédessenrs *, les. jôgles dorées et les taUeanx sur lesquels Paient écrits en lettres ë'or les nioms- et les titres honorables deslépons, brillaient en L'air, ^evés «tir de hautes {nqnes couvertes d'argent. Lorsque l'empereur prit séance, son maintien noble,

1 On lit à présent dans Dexippus Shodanus. C'est avec raison que M. de Valois a substitué le mot Eridanus.

2 L'empereur Claude était certainement du nombre; mais nous ignorons jusqu'où s'étendait cette marque de respect. Si elle remontait à César et à l'emperenr Aoguste, elle devait former uaspectacle bien imposant , une longue suite des maîtres du monde.

sesgrûces naturelles et sa figure majestueuse' apprirent aux barbares à révérer la personne aussi bien que la pourpre de leur vainqueur. Les députés se prosternèrent contre terre en silence; ils eurent ordre de se relever, et on leur accorda la permission de s'exprimer par interprète. Ils déguisèrent leur perfidie, exagérèrent leurs exploits, s'étendirent sur les vicissitudes de la fortune, vantèrent les avantages de la paix; et, avec une confiance mal placée, ils demandèrent un subside considérable pour prix de l'alliance qu'ils offraient aux Romains. La réponse d'Aurélien fut sévère et impérieuse. Il traita leurs offres avec mépris et leurs demandes avec indignation. Après leur avoir reproché d'ignorer également l'art de la guerre et les lois de la paix, il les renvoya en ne leur laissant que le choix de se mettre entièrement à sa discrétion , on d'attendre les effets terribles de son ressentiment *. Quoique Aurélien eût cédé à la nation des Goths une province éloignée, il savait combien il est dangereux de se fier ou de pardonner à des barbares perfides dont la puissance formidable tenait l'Italie dans des alarmes continuelles.

Il paraît qu'immédiatement après cette conférence, quelque événement imprévu exigea la présence de l'empereur en Pannonie. Il remit à ses généraux le soin de terminer la destruction des Allemands par le fer ou par l'attaque plus sûre de la famine. Combien de fois l'activité du désespoir n'a-t-elle pas triomphé de l'assurance indolente du succès! Les barbares, ne pouvant traverser le camp romain et le Danube, forcèrent les postes plus faibles ou moins soigneusement gardés, qui leur fermaient l'entrée des provinces, et ils retournèrent avec une célérité incroyable, mais par une route différente , vers les montagnes d'Italie '. Aurélien , qui croyait la guerre entièrement finie, apprit avec chagrin que les Allemands s'étaient échappés, et qu'ils ravageaient déjà le territoire de Milan. Les légions eurent ordre de suivre , autant qu'il était possible à ces corps pesans,

I Vopiscus, Hist. Aug., p. 210.

, 2 Dexippus leur fait prononcer un discours recherché et prolixe , digne d'un sophiste grec.

3 Hist. Aug, p. 215.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(269 dq>. J.-G.)

la marche rapide d'un ennemi dont l'infonterie et la cavalerie s'avançaient avec une vitesse presque égale. Quelques jours après l'empereur lui-même vola au secours de l'Italie , à la tête de tous les prétoriens qui avaient servi dans les guerres d'IUy rie * etd'un corps choisi d'auxiliaires , parmi lesquels on voyait les otages et la cavalerie desYandales. Comme les troupes légères des Allemands couraient tout le pays entre les Alpes et les Apennins, la découverte, l'attaque et la poursuite de leurs nombreux détachemens exerçaient sans cesse la vigilance d'Aurélien et de ses généraux. Les opérations de la campagne ne se bornèrent cependant pas à des actions particulières. On parle de trois combats opmi&tres dans lesquels les deux armées mesurèrent leurs forces avec différens succès *. Le premier fut livré près de Plaisance; et les Romains essuyèrent une si grande perte, que, selon l'expression d'un auteur très-prévenu pour Aurélien, on appréhenda la dissolution prochaine de l'empire'. Les Allemands, quis'étaient cachés dans des bois, tombèrent tout-à-coup, à l'approche de la nuit , sur les légions fatiguées et encore en désordre, après une longue marche. Il eût été diflScile de résister à l'impétuosité du choc des barbares : le massacre fut horrible. Enfin l'empereur rallia ses troupes , et répara en quelque sorte l'honneur de ses armes par sa Constance et par sa fermeté. La seconde bataille se donna près de Fano en Ombrie, tant les Germains victorieux s'étaient avancés en Italie par les voies Flaminienne et Ëmilienne , avec le projet de surprendre les habitans de Rome, et de saccager la maîtresse du monde! Mais Aurélien veillait à sa sûreté. Toujours attaché à la poursuite de l'ennemi, il remporta enfin ime victoire complète * dans la plaine qui cinq cents ans auparavant avait été si fatale an frère d'Annibal ". Les débris

< Dexippus, p. 12.

X Victor-le-Jeune , dans Aurélien.

3 Vopiscus , Hist. Aug. , p. 216.

* Elle nous est panrenue par une insoiption trouvée i Pesaro. (Voyez Gruter, cclxxvi , 3.)

s La petite rivière , ou plutôt le torrent de Métaure , a été immorlalisé, en trouvant un historien tel que Tite-livc, et un poMc tel qu'Horace.

(2C9 dcp. J.-C.)

de Tarmée vaincue furent exterminés dans une troisième et dernière bataille près de Pavie, et l'Italie n'eut plus à redouter les incursions des Allemands.

La crainte a été le premier auteur de la superstition. Chaque nouvelle calamité force les mortels tremblans à conjurer la colère d'un ennemi invisible. Quoique l'espoir le plus assuré de la république fût daus la valeur et dans la conduite d'Aurélien, cependant, lorsqu'on attendait à chaque instant les barbares aux portes de Rome, le sénat ordonna par un décret solennel que les livres de la Sibylle fussent consultés, tant était grande la consternation générale. L'empereur lui-même, porté par un principe de religion ou de politique , approuva des mesures si salutaires. Il écrivit même au sénat pour lui reprocher sa lenteur'. Le prince offre dans sa lettre de fournir à tous les frais des sacrifices, et de donner tous les animaux, tous les captifs que les dieux exigeraient. Malgré ces promesses magnifiques, il ne parait pas qu'aucune victime humaine ait expié de son sang les fautes du peuple romain. Les oracles de la Sibylle prescrivirent des cérémonies moins cruelles ; elles consistaient en processions de prêtres revêtus de robes blanches, en chœurs de jeunes garçons et de vierges, en lustratîons de la ville et des campagnes voisines, en sacrifices dont l'influence pût arrêter les barbares, et les empêcher de passer le terrain mystérieux où ils avaient été célébrés. Ces pratiques superstitieuses du paganisme ne furent pas inutiles au succès de la guerre. Si dans la bataille décisive de Fano les Allemands crurent voir une année de spectres combattant pour Aurélien, les terreurs dont ils furent frappés contribuèrent réellement à la victoire de ce prince *.

Malgré la confiance que le peuple pouvait avoir dans des remparts imaginaires, l'expérience du passé et la crainte de l'avenir l'enjçagèrent à construire des fortifications réelles et d'une espèce plus solide. Sous les successeurs de Romulus , les sept collines de Rome

< On inu^nerait , dit^il , que vous fites assemblés dans une église chrétienne, non dans le temple de tous les dieux.

2 Vopiscus (llist. Aug., p. 215,216) donne un long détail de ces cérémonies, tiré des registres du sénat.

PAR ËD. GIBBON. CIL XL

avaient été entourées d'une muraille de plus de treize milles de circonférence*. Cette enceinte parait peut-être bien vaste, lorsque l'on considère la force et la population de l'état dans son enfance. Mais les premiers citoyens avaient besoin de défendre une grande étendue de pâturages et de terres labourables contre les incursions fréquentes et subites des tribus du Latium , leurs ennemis perpétuels. A mesure que la grandeur romaine s'éleva, la ville et le nombre des habitans devinrent plus considérables: insensiblement tout le terrain fut occupé ; les anciens murs ne servirent plus de limites; de superbes édifices couvrirent le champ de Mars; et les faubourgs magnifiques bâtis sur toutes les avenues annonçaient la capitale de l'univers *. L'opinion vulgaire donnait plus de cinquante milles de circuit ' à la nouvelle muraille commencée par Aurélien , et finie sous le règne de Probus ; des observations plus exactes la réduisirent à vingt-un milles environ*; un pareil ouvrage, triste monument de l'opulence et de la faiblesse de la monarchie, semblait en présager la chute. Les Romains, qui dans tm siècle plus fortuné confiaient aux armes des légions la sûreté des camps établis sur les frontières ", étaient bien loin de soupçonner qu'il serait un jour nécessaire de fortifier le siège de l'empire contre les invasions des barbares '.

1 Pline, Hist. nat., m, 5. Pour appuyer celte observation , examinons l'état de la ville dans le temps de la république. Le mont Célien fbt pendant long-temps un bois de cbênes , et le mont Viminal était couvert d'osiers. Dans le qualrième siècle , le mont Aventin était une retraite solitairesans habitation ; Jusqu'au règne d'Auguste , le mont Esquilin rut un terrain mal sain , destiné à enterrer les morts-.et les nombreuses inégalités que les anciens remarquaient sur le mont Quirinal prouvent qu'il n'était pas couvert de biUmens. Des sept collines .. le Capitole et le mont Palatin seulement , avec les vallées adjacentes , Dirent la première demeure du peuple romain. Ce sujet demanderait une dissertation.

2 Exspatiantia tecta multas addUlere urbet. Telle est l'expresuon de Pline.

3 Hist. Aug. , p. 222. Juste Lipse et Isaae Vossius ont adopté avec empressement cette mesure.

* Voyez Nardini , Roma ont., I. i , c. 8.

5 Tacite, Hist. iv, 23.

«Pour la muraille d'Aurélien, voyez Vopiscns , Hist. Aug., p. 216 , 222 ; Zosime , 1. 1 , p. « ; Eulrope, ix , 15 ; Aurel. Victor, m Àurel. ; Virtor-Ic- Jeune, in Aurel.; Eusèbe, Saint-Jérôme etidacc, Chron.

La victoire de Claude et les exploits d'Au" rélien liùsaieiit espérer des jours plus heureux. Déjà Rome avait repris sa supériorité soi' les nattons du Nord. Il était réservé au vainqueur des Allemands .de punir les tyrans domestiques, et de réunir les membres ëpars de l'empire. Quoiqu'il eût été reconnu par le sénat et par le peuple, les frontières de l'Italie, de l'Afrique, de l'IIlyrie et de la Thrace resserraient les bornes de sa souveraineté. La Gaule, l'Espagne et la Bretagne, l'Egypte, la Syrie et l'Asie mineure obéissaient toujours à des rebelles qui , seuls de tant de prétendans, avaient échappé aux dangers de leur situation; et, pour mettre te comble à la honte de Rome, ces trônes rivaux avaient été usurpés par des femmes.

La Gaule avait vu s'élever et tomber une foule de monarques qtfi se soccédèrent rapt> dément. Posthume était (figue ée régner sur cette province. La rigidité ^e sa vertu lui devint fatale. Après la chute d'un conpétilettr qui avait pris la pourpre à Mayence, il refusa cTabandonner à ses troupes le pillage de la ville rebelle. Leur avarice trempée les rendit furieux * : ils massacrèrent Posthume dans la septième année de s(m règne. Uae cause moins honorable précipita du trône Yietoria, son coHègue. Les dérèglemens de ce pronce teraissaîent ses qualités brillantes *; sottvent pour satisfaire ses passions , H employait la violence sans avoir égard aux lois de la société, ou même à celles de l'amour ". Il périt à Cologne, victime des complots de quelques maris jaloux , dont la vengeance eût été plus excusable s'ils eussent épargné l'innooeace

> Son compétiteur était LoUiai ou iï^lieii , si lontefois ces noms désignaient la mfime personne. (Voyez Tillemont , tom. m , p. 1177.)

2 Le caractère 4e «e prime par Julius Alerianus (Ap., Hist. Aug., p. 187} parait si bien tracé, et d'une manière si impartiale, qu'il mérite d'être rapporté.

< Victorino , qui post Junium Posthumium Gallias

> raut , neminem existimo prxferendum : non in virtule

> Trajanum ; non Antoninom in clementiâ ; non in gravi-

> tate Merram ; non in gubemando xrario Vespasianum ; » non in censura lotius ntx ac severitate militari Perti- » nacem vel Severum. Sed omnia taxe libido , et cupiditas » TOluptatis mulierarise sic perdidil , ul nemo audeat vir-

> tûtes ejus in litleras miltere , quam constat omnium ju- » dicio meniisse punirt. >

311 viola la femme d'Attilianus, agent de rarmée.(Hist. Aug., p. 186; Aurel. Victor, in Jurel.)

DÉCADENCE DE L'EMl^IRE ROMAIN,

(271 dep. J.-C.>

de son ils. Après le meurtre de tant de vaillans princes, il est assez étonnant qu'une femme ait contenu pendant long-temps les fières légions de la Gaule : ce qui doit paraître encore plus »ngulier, c'est qu'elle était mère de l'infortunéTictorin. Lesartificeset les. trésors de Victoria la mirent en état de faire couronner successivement Marius et Tetiicus , de tenir ces empereurs dans sa dépendance, et de régner sous leurs noms avec une mâle fermeté. Elle fit fraj^er à son coin desespèces d'or, d'argent et de cuivre; elle prit les titres à'Auquita et de mère des camps; enfin son autorité n'expira qu'avec sa vie, dont le cours fut peut-éti>e abrégé par l'ingra^ titude de Tetricus '.

Lorsque celui-ci, dirigé par les conseils de son ambitieuse bienfaitrice, monta sur le trône, il avait le gouvera^uent de la tranquille province d'Aquitaine; emploi convenable à son caractère et à son éducation. Devenu maître de la Gaule, de l'Espagne et de la Bretagne , il fut pendant quatre ou cinq ans l'esclave et le souverain d'une armée licencieuse, qu'il redoutait, et dont il était méprisé. La valeur et la fortune d'Auréiien firent espérer à Tetricus d'être bieatôt délivré du joug qu'il portait. Ce malheureux prince osa découvrir à l'empereur sa triste situation; il le conjura de venir au secours d'un rival infortuné. Si les légions de la Gaule eussent été informées de cette corre^>ondanee secrète , ^les auraient probablement imw<^ leur général. Il ne pouvait abaudoQuer le seefMre de l'Occident sans commettre un acte de trahison contre Ininnéme. U affecta les apparences d'une guerre civile, s'avança dans la plaine à la tête de ses troupes, les posta de la manière la |rfu8 désavantageuse, instruisit Anrélien de toutes ses résolutions, et passa de son côté au commeneement de l'action avec un petit nombre d'amis choisis. Les soldats réelles, quoique en désordre et eonatemés de la désertion inattendue de leur chef, se défendirent longtemps avec le courage du désespoir. Ils furent enfin taillés en pièces dans cette bataille

< PoUion lui donne une place parmi les trente t^nns. (Hist.Aug.,p.20O.)

<271 dep. J.-C.)

sanglante et mémorable qnt se donna près de Ghâlons en Champagne '. Un nombreux corps d'auxiliaires, composé de Francs et de Bataves *, repassa le Rhin à la persuasion du vainqueur, ou forcé par la terreur de ses armes. Leur retraite rétablît la tranquillité générale; et la puissance -d'AuréUen fut respectée depuis le mur d'Antoma jusqu'aux colonnes d'Hercule.

Dès le règne de Claude, la ville d'Autun, seule et sans secours , avait osé se déclarer contre les légions de la Gaule. Après avoir éprouvé pendant un siège de sept mois tontes les horreurs de la famine , elle avait été prise d'assaut et saccagée '. Lyon, au contrâre, avait résisté avec la plus grande opiniâtreté aux armes d'Aurélien. L'histoire dit que Lyon fut puni * ; elle ne parle pas de la récompense d'Autun. Telle est en eifet la politique des guerres civiles : les injures laissent des traces profondes , on oublie les services les plus importans; la vengeance est utile, la gratitude dispendieuse.

Aurélien ne se fut pas plus tôt emparé de la personne et des provinces de Tetricus , qu'il tourna ses armes contre Zénobie , cette fameuse reine de Palmyre et de l'Orient. Dans l'Europe moderne plusieurs femmes ont soutenu glorieusement le fardeau d'un empire ; et notre siècle a produit des héroïnes digues de fixer les regards de la postérité. Mais, si nous en exceptons Sémiramis , dont les exploits paraissent si incertains, Zénobie est la seule dont le génie supérieur ait brisé le joug indigne sous lequel les mœurs et le climat de l'Asie tenaient son sexe ". Elle se di-

< PolHon, Hisl. Ang. , p. 196;Vopiscus, HisLAug., p. 220 ; les denx Victors, rie de GalUen et d'Aurélien ; Eutrape,'tx, 13; Eusèfce, in Chron. De tous ces écmniis, Jes deux derniers seulement , nou sans de fortes raisons , placent la chute de Tetricns avant celle de Zénobie. M. de Boze ( Académie des Inscriplions, tom. xxx) ne voudrait pas les suivre; et M. deTaiemont (tom. in, p. 1189) ne ro6e pas. J'ai été de meillHire foi que l'un et plus hardi que l'autre.

3 Victor le jeune, in jbtrel. On Ut dans Eanène Batavica. Quelques critiques, sans aucune raison, vou- «traient élianger ee mot en Bagaudiete.

3 Eumène, m vet. Pcmegyr., n , 8.

* Vopiscus, Hist. Ang., p. 246. Autunne Ait rétabli que sons le règne de Dioclélien. ( Voy» Euméne , de restauf^ttulis SehoUs. )

» Presque tout ce que l'on rapporte des mceurs de Zé-

PAR ÉD. GIBBON. CH. X

sait descendue des anciens rois raacédonieos qui régnèrent en Egypte ; sa beauté égalait celle de Cléopâtre, et elle surpassait de bien loin cette princesse en valeur et en chasteté '. Élevée au^çssus de son sexe par ses-qaalités éminentes, Zénobie était encore la plus belle des femmes. Elle avait (en parlant d'une reine les moindres détails intéressent), elle avait le teint brun , les dents d'une blancheur éclatante, une voix forte et harmonieuse, et de grands yeux noirs, dont une douceur attrayante tempérait la vivacité. L'étude avait éclairé son esprit, et en avait augmenté l'énergie naturelle. Elle n'ignorait pas le latin, mais elle possédait au même degré de perfection le grec, le syriaque et la langue égyptienne. L'histoire orientale lui parut si unportante, qu'elle en avait composé un abrégé pour son usage; et, guidée parle sublime Longin, .elle comparait familièrement les beautés d'Homère et de Platon.

Cette femme accomplie avait épousé Odenat, qui, né dans une condition privée, était monté sur le trône de l'Orient. Elle devint bientôt l'amie et la compagne d'un héros. Odenat aimait passionnément la chasse. En temps de paix, il se plaisait à poursuivre les bétes farouches du désert, les lions, les panthères et les ours. Zénobie se livrait avec la même ardeur à ce dangereux excercice. Endurcie à la fatigue, elle dédaigna bientôt l'usage des chars couverts. On la voyait le plus ordinairement à cheval, revêtue d'un habit militaire. Quelquefois elle marchait à pied , et faisait plusieurs milles à la tét^des troupes. Les succès d'Odenat furent attribués en grande partie à la valeur et à la prudence extraordinaires de sa femme. I^i victoires brillantes des deux époux sur le grand roi , qu'ils poursuivirent deux fois jusqu'aux portes de Ctésiphon, devinrent la source de leur gloire et de leur puissance. Les armées qu'ils commandaient et les provinces qu'ils avaient sauvées ne voulurent avoir pour souverains que leurs chefs invincibles. Lorsque

noble et d'Odenat est pris dans l'Histoire Augœtine. ou leurs vies ont été écrites par Trebeltius PoUion. (Voyez p. 192,198.)

< Elle, ne recevait jamais les caresses de son mari que dans la vue d'avoir une postérité. 81 ses espérances cUient trompées , elle faisait un nouvel essai le mois suivant.

l'infortuné Valérien tomba entre les mains des Perses, le sénat et le peuple de Rome respectèrent un étranger qui vengeait la majesté de l'empire. L'insensible Gallien luimême consentit à partager la pourpre avec Odenat, et il lui donna le titre de collègue.

Après avoir chassé de l'Asie les Goths, qui la dévastaient, le prince palmyrénien se rendit à la ville d'Émèse en Syrie. Il avait triomphé de tous ses ennemis dans la guerre; il périt par une trahison domestique. Son amusement favori de la chasse fut la cause, ou du moins l'occasion de sa mort*. Mœonius, son neveu, eut l'audace de lancer sa javeline avant son oncle. Quoiqu'il en eût été repris, il se porta plusieurs fois à la même insolence. Odenat, offensé comme monarque et comme chassetir, lui ôta son cheval, marque d'ignominie parmi les barbares, et le fit mettre pendant quelque temps en prison. L'insulte fut bientôt oubliée ; mais Mœonius conserva le souvenir de la punition : aidé d'un petit nombre de complices, il assassina son oncle au milieu d'une grande fête. Odenat avait eu d'une autre femme que Zénobie un fils nommé Hérode. Ce jeune prince, d'un caractère efféminé *, éprouva le même sort que son père. Mœonius ne retira de son crime que le plaisir de la vengeance. A peine avait-il pris le titre d'Auguste, que Zénobie l'immola aux mânes de son époux '.

Assistée des plus fidèles amis d'Odenat, cette princesse monta sur le trône, qu'elle occupa avec la plus grande habileté. Elle gouverna pendant plus de cinq ans Palmyre, la Syrie et l'Orient. L'autorité que le sénat avait accordée au vainqueur des Perses, seulement comme une distinction personnelle , expirait avec lui ; mais son illustre veuve méprisait également le sénat et Gallien. Un général romain, qui avait été envoyé contre elle,

* Hist. Aug., p. 192 , 193 ; Zozime, 1. 1, p. 36; Zonare, I. xn , p. 633. Le récit de ce demief est clair et probadile , celui des autres, conAis et contradicloire. Le lexle de George SynoeUe , s'il n'est pas corrompu , est absolument inintelligible.

2 Odenat et Zénobie tiraient souvent des dépouilles de l'ennemi des bijoux et des pierres précieuses, qu'ils lui envoyaient; et il recerail cespréseus avec un plaisir singulier.

3 On a jeté des soupçons fort injustes sur Zénobie, comme si elle e&l été complice de la mort de son mari.

(271 dep. J.-C.)

fut forcé de se retirer en Europe après avoir perdu son armée et sa réputation*. Loin d'être dirigée par ces petits intérêts qui agitent si souvent le règne d'une femme, l'administratioD ferme de Zénobie avait pour base les plus sages maximes de la politique. S'il fallait pardonner, elle savait étouffer son ressentiment. Était-il nécessaire de punir? elle pouvait imposer silence à la voix de la pitié. Sa grande économie fut taxée d'avarice; cependant, lorsque l'occasion l'ex^eait, elle paraissait libérale et magnifique. L'Arabie , l'Arménie et la Perse redoutaient son inimitié et recherchaient son alliance. Aux domaines de son époux, qui s'étendaient depuis l'Euphrate jusqu'aux fronUères de la Bithy» nie, elle ajouta l'héritage de ses ancêtres, le royaume fertile et peuplé de rÉg)pte. Claude rendit justice à son mérite. Il n'était pas fâché qu'elle maintint la dignité de l'empire en Orient ', tandis qu'il fabait la guerre à la nation des Goths. Au reste, la conduite de Zénobie parait un peu équivoque. Il est assez probable qu'elle avait formé le dessein d'élever une monarchie indépendante. Elle mêlait aux manières affables des princes de Rome la pompe éclatante des cours de TAàe, et elle voulut être adorée de ses sujets, comme l'avaient été les successeurs de Cyrus. Ses trois fils * reçurent une éducation romaine. Souvent elle les montrait aux troupes ornés de la pourpre impériale. Elle se réserva le diadème avec le titre brillant, mais douteux, de reine de l'Orient.

Telle était l'adversaire qu'Aurélien avait à combattre, et qui, malgré son sexe, devait paraître redoutable. Dès que l'empereur se fut rendu en Asie, sa présence raffermit la fidélité de la Bithynie , déjà ébranlée par les armes et par les intrigues de Zénobie *. S'avançant à la tête de son armée, il reçut la

iffisUAng., p. 180,181.

2 Voyez dans l'Hist. Aug., p. 198 , le témoignage qu'Anrélien rend au mérite de cette princesse , et pour la tuAquête de l'Egypte, Zosime , 1. 1 , p. 39, 40.

3Timolaiis, Herennianus etVaballatfaus. On suppose que les deux premiers étaient déjà morts avant la gnerre. Aurélien donna au dernier une petite province d'Arménie avec le titre de roi. Il existe mcore plusieurs médailla de ce jeune prince. (Voyez Tillemont , lom. ni , p. 1190.)

< Zosime,!. i,p. 44.

(272 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XI

soumission d' Aocyre , et vint mettre le siège devant Tyane. Après une résistance opiniâtre, un perfide citoyen l'introduisit dans «ette place. Aurélien, d'un caractère généreux quoique violent, livra le traître à la fureur des soldats. Un respect superstitieux porta ce prince à traiter avec douceur les compatriotes d'Apollonius le philosophe '. Les habitans d'Antioche, à la nouvelle de la marche des Romains, avaient déserté leur ville. L'empereur par ses édits rappela les fugitifs, et pardonna généralement à tous ceux que la nécessité avait contraints de servir la reine de Palmyre. Cette clémence inattendue gagna le cœur des Syriens; et jusqu'aux portes d'Ëmèse les vœux du peuple secondèrent la terreur des armes romaines*. Zénobie aurait été peu digne de sa réputation si elle eût souffert tranquillement que l'empereur se fût avancé jusqu'à cent milles de sa capitale. Le sort de l'Orient fut décidé dans deux grandes batailles, dont les circonstances ont entre elles un tel rapport, qu'il serait difficile de les distinguer l'une de l'autre. Kous savons seulement que la première se donna près d'Antioche ' ; la seconde, sous les murs d'Emèse *. Dans ces deux combats la rdne de Palmyre anima ses troupes par sa présence, et confia l'exécution de ses ordres à Zabdas, général habile, déjà connu par la conquête de l'Egypte. Ses forces nombreuses consistaient pour la plupart en archers et en chevaux couverts de bardes. Les escadrons d'Aurélien, composés d'Illyriens et de Maures, ne pouvaient soutenir le choc d'un adversaire si puissamment armé. Ils prirent la fuite en désordre, ou affectèrent de se retirer avec précipitation, et engagèrent

I VofHSCUs (Hist. Aug., p. 217) nous donne une lettre anllientique d'Aurélien, et une vision douteuse de cet empereur . Apollonius de Tyane était né environ dans le même temps que Jésus-Cbrist. La vie d'Apollonius est écrite d'une manière si fabuleuse par ses ^sdples fimatiqnes, qu'on est en peine, d'après leur récit même, de aavMr si c'était un sage ou un imposteur.

3Zosime,I.i, p. 46.

3 Dans un endroit nommé Imma. Eulrope, Sextus Raftas , et saint Jérdme , ne parlent que de cette dernière lMtaiU&

* \opisaa, Hist. Aug., p. 217, ne rapporte que la seconde.

ainsi l'ennemi dans une poursuite pénible, le harassèrent par une infinité de petits combats, et enfin renversèrent cette masse de cavalerie impénétrable , mais trop lourde pour se prêter aux évolutions nécessaires. Cependant l'infanterie légère des Palmyréniens, dont les flancs venaient d'être découverts , restait exposée de tous côtés. Lorsqu'elle eut tiré toutes ses flèches , il lui fut impossible de résister à l'épée formidable des légions. Aurélien avait choisi ces troupes de vétérans , qui campaient ordinairement sur le haut Danube , et dont la valeur avait été éprouvée dans la guerre des Allemands *. Les Asiatiques furent incapables de leur disputer la victoire. Après la défaite d'Emèse, Zénobie ne put rassembler une troisième armée. Les nations qui lui avaient obéi ne la reconnaissaient plus pour souveraine; et lé vain-, queur, résolu de s'emparer de l'Egypte, avait envoyé dans cette province le plus brave de ses généraux. Palmyre était la dernière ressource de la veuve d'Odenat. Elle s'enferma dans sa capitale, fit toutes sortes de préparatifs pour une vigoureuse résistance, cl, remplie d'un courage intrépide , elle déclara que son règne ne finirait qu'avec sa vie.

Dans les déserts incultes de l'Arabie, la nature a semé quelques terrains fertiles qui s'élèvent, semblables à des lies, au milieu d'un océan de sable. Le nom même de Tadmor ou Palmyre désigne, en latin et en syriaque , la multitude de palmiers qui donnent de la verdure et de l'ombre à ce climat tempéré. Les habitans y respiraient im air pur; et le sol, arrosé de plusieurs sources d'un prix inestimable , produisait des fruits et du blé. L'avantage singulier de cette place, sa situation à une distance convenable * de la Méditerranée et du golfe Persique la rendirent en peu de temps florissante. Elle fut bientôt fréquentée par les caravanes qui portaient aux nations de l'Europe une partie

1 Zosime , 1. 1 , p. 44-48. Le récit que cet historien bit des deux batailles est clair et circonstancié.

2 Cette ville était à cinq cent trente-sept milles de Séleucie , et à deux cent trois de la côte la moins éloignée de la Syrie, selon le calcul de Pline , qui donne en peu de mots une excellente description de Palmyre (Hist. nat., v,21).

considérable des marchandises précieuses de rinde. IliséBsiblement Palmyredeviat une vilte riche et libre. Macée entre deux grâB* des monarchies , qu'elle unissait en quelque sorte par les liens utiles du commerce , elle conserva son indépendance , sans songer à étendre ses domaines. Les Parthes et les Romains lui avaient penuis d'observer la neutralité ; elle resta soumise au dernier de ces peuples, après les conquêtes de Trajan. Réduite alorâ au rang subordonné, quoique honorable, de colonie, elle goûta pendant pins de cent cinquante ans les douceurs de la paix. Si l'on en croit le petit nombre d'inscriptions qué le temps a épargnées , ce fut durant Celte heureuse période qnelesPalmyrénletas opttlens élevèrent, sur les miodèles de l'architecture grecque, ces temples» ces portiques, ces palais, dont les ruines couvrent encore une surfecé de plusieurs milles, et ont mérité la curiosité de nos voyageurs. Les triomphes dXMenat et de son tHostre veuve paraissent avoir jeté un uoUTd éclat sur leur patrie. Patmyre voulut être la rivale de Rome. Cette folle présomption devint fatale à la capitale de l'Orient { et des siècles de prospérité fuirent sacrifiés à un instant de gloire *. LorsqU'Aurélien traversa les xléserts sablonneux qui séparaient Emèsè de Palmyre, les Arabes l'inquiétèrent perpétuellemMit dans sa marche, tl ne lui fut pas toujours possible de défendre son armée, et snrtom son bagage contre ces troupes de brigands actifs et audacieux, qui épiaient le moment de la surprise, et qui, Aiyant avec rapidité, éludaient la poursuite lente des liions. Leurs courses n'étaient qu'incommodes ; le siège de Palmyre offrait de bien plus grandes difficultés. Cet objet important exigeait toute l'activité d'Aurélien, qui fut bïessé d'une flèche, au moment où il pressait en personne les attaques de la place. < Le peuple romain , » dit l'eMpereur dans une lettre origmale,

• Vers laBu du fcmier slède , qndqu* Anglais , <Iui étaient partis (TAlep , avaient découvert tes mines de Pidmyre. Notre curiosité a de]pui8 été ]dc$nenient satisfaite par MM. Wood et Dawkins. Ponf tliistotre de Palmyre , on peat consulter l'excdTente dissertation du do<Aenr Halley, dans les Transactions phil., ain^é de Lonthorp , vol. ui,p. 518.

DECADENCE DE L'EMraRS tlO&IAIN,

(272 dep. J.-C.)

i parle avec Mépris de h gmtre qoe je so«- I tiens contre une femme. Il ne connaît ni le

* cara(^re ni la puissance de Zénobie. On

> ne peut se faire aucune idée de ses immea-

> ses préparatifs, palmyre est remplie d'tme

> quantité prodigieuse de dards, de pierres

> et d'armes de toute espèc». Chaque partie

* des mars est garnie de deux ott trois t>a-

> listes; et les machines de guerre lanœnt 1 perpétttellemeM des feux. La crainte du

* châtiment inspire à Zétaobie un déftesj^r i qui niq^mente son CoUrage. Oependant j'ai

> loujoitrs la plus grande confiance dans les

* divinités tul^laires de Rome, qui jlijtqtt'à 1 présent ont favorisé toutes ÉOS entre-

> prises *. > Malgré cette assurance, Aurëiien doutait de la protection des <fie«x et de Févéfiement du siège. Persuadé qu'il était plus prodent d'avoir recours è une capitulMiOB avantageuse, il offrit à la reine une retraite brillante, aux «iioyetis la «onfirmatiMi de leurs privilèges. Ses propositions Airent rejetées avec opinifttrùé; et finsulte Mcottpagna le refus.

Zéttobie ima^^naît qu'en peu de tèMps tn famine contraindrak KS Romains à ttepaswr le désert; elle se flattait aussi q^e les Mis de l'Orient, et surtout le teonarque de là I^rse armeraient ponr défendre tth allié naturel. Ces espérances s<Mitenaiettt sa fcnttëté; mnfk la persévérance et la fortune d'Attrélien sMr* montèrent tons les obstacles. Lé mon de Sapor, que Ton place à cette ^époque *, Mk la division dans les conseils dé laPeNe;«t les foibles secours que Ton vottlnt faire entrer dans Pahnyre hrent aisément intercéptéi par les armes et par II» ltt>éràlîté <è'Aunflieii. Les sages précautions de ve prince hri Assurèrent des vivres pendant le siège. II lui venait continuellement des convois de toutes les parties de la Syrie. Enfin Probus, icptim avoir terminé glorieusement la «on^éte 'de l'Egypte, joignit Ses troupes victorieuses à celles de l'empereur. Ce fut alors que Zènebie résolut de fuir. Elle monta le pins léger de ses dromadaires '; et déjà elle était par-

< Vop{soHS,Hi8t.Aiig.,f.218.

2 J'ai lâché de tirer une date très-probable d'une cim»nologie irès-obscnre.

3 Hist. Aug. , p. 218 ; Zosime , I. i , p. 50. Qiioi<i«e le

^72 dep. J..C.)

veaue aqx bords de l'Ëopbraie, à vingt lieqes «uviroo de Palmyre, lorsqu'arrétée par la cavalerie légère qu'Auréliee avait envoyée à sa ponrsuite, die fut amenée captive apx pieds de Tempereiir. Sa capitale se rendit bientôt aprèft. lies hahitans furept traités avee une dottceur qu'ib n'auraient osé espécer, Lie vainqueur s'empara des chevaux , des armes, des chameaux, et d'une immense qvaotité d'or, d'argent, de soie et de pierres précieuse». Il laissa dans la place une garnison de six cents archers seulement; et il wpnt la fOQte d'Emèse, où il s'occupa pràdani quelque temps i distribuer des pu- ■itioBS et des récompenses. Telle fut la fin de cette guerre mémorable, dont le succès il reotrer sous les lois de Rome les provinces, qui, depuis la captivité de Yalérien, avaient seooné le joug des Césars.

LOTsqne, la Reine de Syrie parut devant Anrélien, ce prince lui demanda comment «lie avait eu l'audace de prendre les armes contre les empereurs de Rome. La réponse de Zénohie fut un mélange prudent de respect et de fermeté. « Parce que, dit-elle, j'^tiu- » rais rougi de donner le titre d'empereur à

• 00 Gallien, à un Auréole. C'est vous seul t que je reconnais comme mon vainqueur et «comme mon souverain*.» Hais la force d'esfmt çben les femmes est presque toujours artificielle. Aussi est-il bien rare qu'elle se «outieone. Le courage de Zénobie l'abandonna au moment du danger. Elle ne put entendre, sans être glacée d'effroi, les clameurs des soldats qui demandaient à haute voix sa mort. Oubliant le généreuxdésespoirde Cléop^tre, qu'elle s'était proposée pour modèle , elle n'eut pas honte d'acheter sa grâce par le sacrifice de sa réputation et de ses amis. Ils avaient gouverné la faiblesse de son sexe : ce fut à leurs cousais qu'elle imputa le crime d'une résistance opiniâtre; ce fut sur leurs té-

cbameaq soit une bSte de charge fort lourde , le dromadaire, qui est de la mCmelcspèee, mais seulement d'une race difl!irente , sert aux babitans de l'Asie et de l'Aftique dans toutes les occasions qui demandent de la vitesse.

• I.es Arabes disent que le dromadaire peut Taire autant

• de chemin en un Jour , qu'un de leurs meilleurs cbe< » Taux en huit ou dix. > (M. de BufTon, Hist. nat., tom. ta , p. ^. Voyez aussi les voyages de Shaw , p. 167. )

'Pollion,llist. Aug-, p. 199.

PAR ED. GIBRON. CH. XL

tes qu'elle dirigea les traits de la vengeance du vainqueur. Le fameux Longin périt avec les victimes nombreuses et peut-être innocentes que la tremblante Zénobie dévouait à la mort. Le nom de ce sublime écrivain vivra plus leng-temps que celui de la reine qui le trahit, ou du tyran qui le condamna. La science et le génie n'étaient pas capables d'émouvoir le cœur féroee d'un soldat ignorant ; mais ils avaient servi à élever et à fortifier l'âme de Longin. .Sans proférer une seule plainte, il marcha tranquillement au sitppUce, touché de compassion pour les malheurs de sa souveraine, et consolant iui-mdmeses amis afQigéa'.

Après avoir soumis l'Orient, Aurélien revint en Europe. Dès qu'il eut passé le détroit qui la sépare de l'Asie, U apprit que le gouverneur et la garnison de Palmyre venaient d'être massacrés, et que les hâbitans avaient de nouveau levé l'étendard de la révolte. Cette nouvelle allume sa colère : il part sans hésiter, vole une seconde fois en Syrie. Sa marche précipitée jette l'épouvante dans Antioche : bientôt Palmyre éprouve tout le poids de son ressentiment. Il existe encore une lettre de ce prince, où il avoue lui-même* que les enfans , les femmes , lès vieillards et les paysans confondus avec les rebelles, ont été enveloppés dans un massacre général. Quoiqu'il paraisse occupé principalement à rétablir un temple du soleil, il prend quelque intérétau petit nombre des Palrayréniens qui ont échappé à la destruction de leur fpatrie. Il leur accorde la permission de rebâtir et d'habiter leur ville. Il est plus aisé de détruire que de réparer. Le siège du commerce , des arts et de la grandeur de ^énobie devint successivement une ville obscure, une forteresse peu importante, et enfin un misérable village. Aujourd'hui les citoyens de Palmyre, qui consistent en trente on quarante familles, ont construit leurs chaumières dans l'enceinte spacieuse d'un temple magnifique.

La vigilance d' Aurélien l'avait fait triompher de ses plus fiers rivaux. Il ne restait plus à ce prince qu'à détruire une rébellion qui,

I Vopiscus , Hist. Aug. , 219; Zosimc, 1. 1 , p. 51. 2Uist.Aug.,p.219.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(274 dep. J.-C.)

durant la révolte de Palmyre, avait éclaté sur les rives du Nil. Firmus, qui s'appelait orgueilleusement l'ami , l'allié d'Odenat et de Zénobie, n'était qu'un riche marchand d'Ég)'pte. Le commerce qu'il avait fait dans l'Inde lui avait procuré des liaisons intimes avec les Blemmyes et les Sarrasins, qui, maîtres des bords de la mer Rouge, pouvaient pénétrer dans sa patrie et faciliter l'exécution de ses projets. Il enflamma les Égj-ptiens en faisant briller à leurs yeux l'espoir de la liberté; et, suivi d'une multitude furieuse, il s'empara d'Alexandrie, où il prit la pourpre impériale, frappa des monnaies, publia des édits et leva une grande armée, qu'il se van- Udt d'être capable d'entretenir avec la vente seule de son papier. De pareilles forces étaient bien peu redoutables. Il est presque inutile de dire que Firmus fut défait, pris, livré aux supplices et mis à mort. Le sénat et le peuple durent alors applaudir aux succès d'Aurélien. Ce prince pouvait se féliciter d'avoir, en mdns de trois ans, rétabli la paix et l'harmonie dans l'univers romain'.

Depuis la fondation de la république, aucun général n'avait été plus digne qn'Aurélien des honneurs du triomphe. Jamais triomphe ne fut célébré avec plus de faste et de magnificence*. On vit d'abord paraître vingt éléphans, quatre tigres royaux et plus de deux cents animaux rares tirés des différens climats du Nord, de l'Orient et du Midi. A leur suite marchaient seize cents gladiateurs dévoués aux jeux cruels de l'amphithéâtre. Les trésors de l'Asie, les armes et les drapeaux de tant de nations conquises, les meubles précieux de la reine de Palmyre avaient été disposés avec symétrie, ou arrangés confusément par un effet de l'art. Des ambassadeurs des parties de la terre les plus éloî-

< Voy«z Vopiscus,<Hist. Aug., p. 220, 242. On remarque, comme un exemple détaxe , qu'il aTait des Tenêtres vitrées. Il était oéKbrepoursa force et pour son appétit , pour sa valeur et pour son adresse. On peut conclure de la lettre d'Aurâien que Firmus (bt le demio' des rebelles et qu'ainsi Tetricus avait d^à été vaincu.

2 Voyez la description dutriom|die d'Aurélien, par Vopiscus. 11 en rapporte les particularités avec l'esprit de détail qui caractérise cet auteur. 11 se trouve dans cette occasion que ces particularités sont intéressantes. (Hist. Aug., p. 220.)

gnées, de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Perse, de la Bactriane, de l'Inde et de la Chine, tous remarquables par la richesse ou par la singularité de leurs vêtemens, rendaient hommage à la renommée et à la puissance de l'empereur romain. Ce prince avait exposé pareillement en public les présens dont il avait été comblé, et surtout les couronnes d'orque lui avaient données un grand nombre de villes reconnaissantes. Une longue suite de captifs, Goths, Vandales, Sarmates, Allemands, Francs, Gaulois, Syriens et Egyptiens, qui s'avançaient avec une sombre contenance, attestait les victoires d'Aurélien. Chaque peuple était distingué par une inscription particulière, et l'on avait désigné sous le titre d'Amazones les dix guerrières de la nation des Goths qui avaient été prises les armes à la main *. Mais les spectateurs, dédaignant la foule des prisonniers, fixaient les yeux sur l'empereur Tetricus et sur la reine de l'Orient. Le premier, accompagné de son fils, qu'il avait revêtu de la dignité d'auguste, portait des chausses gauloises*, une tunique couleur de safran et un manteau de pourpre. Zénobie, dans les fers, attirait les regards. On admirait la beauté de cette jllustre captive qui paraissait en quelque sorte accablée sons le poids énorme de ses pierreries. Un esclave supportait la chaîne d'or qui entourait son col. Elle précédait à pied le char magnifique sur lequel elle avait autrefois espéré faire son entrée dans Rome. Ce char était suivi de deux autres encore plus brillans, celui d'Odenat et celui du monarque de la Perse. Le triomphateur en montait un quatrième tiré par quatre cerfs ou par quatre éléphans*, et

1 Parmi les nations barbares , les femmes ont souvat combattu avec leurs maris. Mais il est presque impossible qu'une société d'Amazones ait jamais existé dans l'ancien continent ou dans le nouveau monde.

2 L'usage des braccce, culottes ou durasses, était toujours regardé en Italie comme une mode gauloise et barbare. Cependant les Romains commençaient à s'en rapprocher. S'envelopper les cuisses et les jambes de bandes , fasciœ , c'était, du temps de Pompée et d'Horace , une preuve de mollesse ou de mauvaise santé. Dans le siècle de Trajan , cet usage était réservé aux personnes ridws el somptueuses. Il (Ut insensiblement adopté par les derniers du peuple. Voyez une note très-curioise de Casaubon , ad Suet. , in y/ug. , c. 82.

3 Le char était , selon toutes les apparences , Irainé par

(274 dep. J.-C.)

qui avait appartenu à un roi goth. Les plus illustres du sénat, du peuple et de l'armée fermaient cette pompe solennelle. L'air retentissait des acclamations de la multitude, qui, frappée d'étonnement , s'abandonnait aux transports les plus vifs de la reconnaissance et d'une joie sincère. Au milieu de tous ces monnmens de gloire, la vue de Tetricus inspirait aux sénateurs des sentimens bien différens. Ils ne pouvaient s'empêcher de murmurer contre le fier monarque qui livrait ainsi à l'ignominie publique la persomie d'un Romain et d'un magistrat'.

Cq>endant Âurélien avait de la générosité : s'il parut insulter au malheur de ses rivaux, s'il les traita d'abord avec oi^neil, il exerça par la suite envers eux une clémence qui avait rarement honoré les anciennes victoires de la république. Souvent, dès que la pompe triomphale montait le Capitole, des princes, qui avaient défendu sans succès leur trône ou leur liberté, périssaient en prison par la main du bourreau. Les usurpateurs, vaincus par Âurélien, étaient coupables de trahison. Leur défaite les exposait aux rigueurs de la loi : ils passèrent leur vie dans l'opulence et dans un repos honorable. L'empereur fit présent à Zénobie d'une beUe maison de campagne située à Tibur, ou à Tivoli, à vingt milles environ de la capitale. Bientôt la reine de Syrie prit les mœurs des dames romaines ; et ses fiUes épousèrent d'illustres personnages. Sa famille existait encore au milieu du cinquième siècle*. Tetricus et son fils, rétablis dans leur rang et dans leur fortune, élevèrent sur le mont Célien, un palais magnifique; et, lorsqu'il fut fini, ils invitèrent leur vainqueur à souper. Aurélien fut agréablement surpris d'y voir en entrant un tableau qui représentait les aventures de ses anciens coucurrens. Ils étaient peints of-

to certe. Les âéfdiaiis que l'on voit sar les médailles d" Aurélien marquent seolemoit, sdon le savant cardinal Noris , que ce prince avait soumis l'Orient.

< L'expresdon deCalphumkis (eclog. i, 50) : nullos dueet A^pticdtrinmphos, api^iqoéei Rome , renferme une aDudon et une censure trâs-manifeste.

> Vo|HSCug,Bist. Aug., p. 199; saint Jérôme, in Chron .; Prosper , in ehron ; Barôoius suppose que Zénobins , éveque de Florence, du temps de saint Ambroise, était de sa finnine.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XL

frant à l'empereur une couronne civique avec le sceptre de la Gaule, et recevant de ses mains la dignité sénatoriale. Le père eut dans la suite le gouvernement de la Lucanie'. Le prince, qui bientôt l'admit à sa conversation et à son amitié, lui demandait familièrement s'il ne valait pas mieux gouverner une province d'Italie, que de régner au-delà des Alpes. Le fils acquit tme grande considération dans le sénat, et, de tous les nobles de Rome, il n'y en eut aucun qui fût plus estimé d' Aurélien et de ses successeurs*.

La pompe triomphale dont nous venons de donner la description était si nombreuse, elle s'avançait avec une majesté si lente, qu'elle ne put arriver au Capitole avant la neuvième heure, quoiqu'elle eât commencé dès l'aube du jour; et il faisait déjà nuit lorsque l'empereur se rendit au palais. A cette cérémonie brillante succédèrent des représentations de théâtre, des jeux du cirque,des chasses de bétes sauvages, des combats de gladiateurs et des batailles navales. On distribua de grandes largesses aux troupes et aupeuplei Plusieurs institutions agréables ou utiles contribuèrent à perpétuer, au milieu de la capitale, la gloire du vainqueur. Il consacra aux dieux de Rome la plus grande partie des dépouilles de l'Orient. Sa piété fastueuse suspendit de superbes offi*andes dans le Capitole et dans les autres temples. Celui du soleil seul reçut plus de quinze cents livres d'or ^ Ce temple magnifique, bâti sur le mont Quirinal, Ait dédié, bientôt après la cérémonie du triomphe, à la divinité qn' Aurélien adorait comme l'auteur de sa vie et de sa fortune. Sa mère avait rempli les fonctions de simple prétresse dans une chapelle du soleil. L'heureux paysan avait contracté dès l'enfance les sentimens d'une dévotion particulière pour le dieu du jour. La recon-

1 Vopisen8,Hist. Aug., p. 222; Entrope,'ix, 13; Victorle-Jeune. MaisPoUion (dansl'Hist. Aug., p. 196) prétend que Tetricus Ait fiùt eo-reeteur de toute l'Italie.

>Hist Aug., p. 197.

3 Vopiscus, Hist. Aug., p. 222; Zosime, 1. 1 , p. 56. Il y plaça les images de Belus et du soleil , quil avait apportées dePalmyre. Le temple fkit dédié la quatrième année de son règne (Eusèbe in Chron. ) ; mais Aurélien commença certainement k le bfttir ausMIÔt après son avènement.

DÉCÂ0]ENÇ£ DE L'EMPIRE ROMAIN,

naissimce, fortifia k s«pei«titioB, lorsqtiM» AurëUea e»t parooiuru si glomoseinMit 1<| «arriére des boppeurs; lorsque, maître de runiv^rs, il sa fut iUnstré par un si grsmd «oiabre cl« victoires*.

Ses armea «vaieat abattu les enoenis étrangers et domestiqHes de l'empire, Oq prétend que sa. rigueur salutaire étouffa, d«ns toute l'éteadue de l'univ^n rcHuain ', les orimes, les factions, l'esprit de révolte, les complots permcieax et les maux qu'entraîne un gouvemement faible et oppressif. Mais si nous examinons attentivement les progrès du mal et Ui lenteur delà guérison, si nous nous rappelons que les années de dés(M^re8 puUics surpassèrent en nombre les mois d'un règne sans cesse agité, nous ne ponrw rons nous persuader que , dans quelques oh tervallea d'une paix souvent interrompue, il ait été possSile à l'empereur Aurélien d'exé-* CQter un plan si difficile de réforme. Ses efforts même, pour rétablir la pureté de la monnaie, excitèrent un soulèvement dange^ reux. Ce prince se plaint de ces troubles dans une lettre particulière : < Sûrement,

• ditril, les dieux m'ont destiné à vivre dans » un état de guerre perpétuel. Un tumulte

• yimt d'allumer un grand incendie au milieu

• de U capitale. Les ouvriers de la monnaie > se sont révoltés à l'instigation de Feliois- » simus , esclave auquel j'avais douné un em- » ploi dans les finances. La sédition est » éteinte: mais elle m'a coûté sept mille »oh » data, l'élite de ces troupes qui campem » dans la Dade et sur les bords du Danube'.» D'autres écrivuns, qui parlent du même évé^ nement, le placent fort peu de temps après le triomphe de l'emperenr ; ils ajoutent que le combat décisif fut livré sur lemontCélien ; que les ouvriers avùent altéré la monnaie; et que, pour rétablir le crédit puUic, Auré* lien donna de bonnes espèces en échange

1 Voyez dans l'Histoire Augustioe, p. 210, les présages 4e sa fortune. Sa dévotion pogr le soleil partit dans ses leUres, m» ma médailles; et Julien en parle dans tes Césars (coai. de Spanheioi , p. 100).

* Vepiscus, Hist. Aug. , p. 221.

' >Hist.Ang.,p.38rAuréU<aappdleiessoIdats,tftfrrn, Bipartenses, Castriani et Dacisci.

(274 dep. I.-C).

pour de mauvaises , que le peuple eus ordre de rapporter au trésor*.

Si l'on voulût approfondir «n événenent si extraordinaire, «n verrait combien, de U manière dont il est préaeaté^, les circonatances en sont ineomipatibles l'une avec l'autre, et dénuées de vraûemblanoe. L'aiiératioa de la monnaie s'accorde très^tieff, à la vérké, avec l'administration de Galtien; et, selon toutes les apparences, ceux qiû avaient étéemployés à cette pratique odieuse redoutèrent û justice sévère d' Aurélien. Main le crime, aussi bien que le profit, ne devait ooacerner qu'un peUt nombre de penouies; et U est diffieilede concevoir comment de pareils coupables ont pu soulever un peuple, qu'ils trompaioit si indignement, contre un prince qu'ils trahissaient. On oroirate plutât qu'Hs auraient partagé la haine publique avec les délateurs et les autres ministres de l'oppression. II semble que la rébrmation àe* «tipboes ne devait pas être moins agréable an peuple que la destruction de plusieurs anciensoomptes brûlés, par ordrederempereur, dans la place de Trajan*.

Dans un siàde où les principes du commerce étaient à peine connus, cm ne parvenait peut-être au but le plus désirable qu'eu se servant de rigueur, et eu employant des voies peu judicieuses. Mais de pareils moyens, dont l'impression ne saurait subsbter kmgtemps, ne sont pas capables d'exciter ai d'entretenir le feu d'une guerre dangereuse.

Quelquefois le redoublement d'impôte cméreux , établis sur les terres et surles nécessités de la vie , provoque enfin ceux qui se trouvent forcés à rester dans leur patrie, on qui ne peuvent se résoudre à l'abandonner. II en est tout autrement d'une opéraUon qui, par quelque expédient que ce soh, rétaUii la juste valeur de la monnaie. Le bénéfice permanent effiace bientôt le mal passager. La perte se partage entre une grande multitude; et, s'il estim petit nombre d'individus opolens dont la fortune éprouve une dinunution sensible , ils perdent avec leurs riiAesses Tinfluence qu'elles leur procuraient.

< Zosime , I. i, p. 56; Eutrope, u, 14 ; Atird. Vkisr. î Hist. Aug. , p. 222 ; Aurd. Victor.

(274 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GlBftOK CH. XI.

Peut-étrâ AttréKen voulait-il déguiser la cause réelle de ta rétolte. Au reste, la réformation de la moasaie ne pouvait foumif qa'an fdâ)le {MCétexte à un parti cOttSidërable de méooBtei». RoiM, quoiqae privée de libeité, était ek proie aux. faoti«a6. Lepeii' pie, pour lequel renpereur, ué Ittt-vftêaie pléb^ea, montrait toujours une affectïMi par> ticulière, vivait dans «me dissensioiï pei^» tuelle avec le sénat, les chevalière et tes gardes prétoriennes*. Il ne fellait rien lâoibs que Funion secrète, mais ferme, de ces ordres; il faBait le concours de Fautorité da premier, des richesses du second, et des armes du troisième, pour rassembler des forces capables de se mesurer contre les légions dtt Danube, composées de vétérans, qui, sous la conduite d'unsouverain belliqueux, avaient achevé la conquête de l'Orient et des provinces occidentales.

Quel que Mt le motif ou l'objet de cette rébellion que rhistoire impute atec si peu de probabilité aux ouvriers de la monnaie , AnréKen usa de sa victoire avec la dernière rigueur*. Naturellement sévère, il avak conservé sous la pourpre le oortlr d'tth paysan ut d'un soldat. Les douces émotions de la isettsibilité lui étaient inconnues. La mort, les tourmens et le spectacïe ïilfligeant de l'bumanité souffrante paraissaient neluifaïre aucune impression. Elevé, dès sa plus tendre jeunesse, dans f exercice des armes, U mettait trop peu de prix à la vie d'uu citoyen; et punissant, par exécution militaire, les [moindres offenses, il transporuit dansTadmimstratiou civile la discipline rigide des camps. Son attour pour la justice devint sonvemune passion aveugle et furieuse. Toutes les fois qu'il croyait sa personne ou l'état en danger, il dédaignait les formes ordinaires, et n'observaîl aucune proportion entre le délit et la peine. La révolte, dont les Romains semblaient récompenser ses services, enflamma son esprit altier. Les plus nobles familles de

' La digoorde était d^à excitée avant qu'Aurâlen revtnt de l'Egypte. Voyez Vopiscns , qOi dte nne lettre oiïgiiule. Bist. Aag. , p. 2M.

2 Vopiscus , Hist. Aug., p. 222 ; les deux Victor ; Eatrope, a, 14;Zozine(l.t,p.43) ne parle fuedeliiois sënat«iHS , et place leur onrt arMH la ^guerre d'Orieirt.

la république, accusées ou soupçomiées d'être eôirées dans ce complot doitt il estai dtficile de dém^er la cause, ^prouvèrent le» effeisdetBOD n^seadmeau Sa vengeaaee im»

placable it «ouler des flots de sang. Un neveu même de fempereur fut sacrifié. Les bourreaux étaient âitigués, les prisons rem» pUés d'une foule de victimes ; et le malheureux sénat déplorait la mort ou l'absence de ses plus ittUBtres membres*. Cette assemblée ne se trouvait pws moins offensée de t'orgueii deTemperem- que de sa tyrannie. Trop peu éclairé ou trop fier pour se soumettre aux testitutions civiles, Attrâien prétendait ne tenir sa puissance que de l'épée. U gouvernait par droit de conquête une monarchie qu'il avait snwée et subjuguée *.

Ce prince, «elcm la remarque d'un empereur judicieux que noUs verrons bientôt régner avec éclat, avait des talens plus propres au commandement d'une armée qu'au gouveraement d'un empire ^ Aurélien, impatient de rratrer dans une «arrière oii la nature et l'expérience lui donnaient une si grawle ssfiëriorité, prit denonveauks anoes qndques mois «près son triomphe. Il lui importait d'exercer, dans qne^tte guerre «tnm* gère, l'esprit iiM{uiet des légions; etleaMnanfuepeiisan,iiiêr de la honte de YalériM, bravait totj^emrs avec impanité la majesté de la répi^itque indignemeitt outragée. Le souverain de Rome, à ta têie d'vne armée moins fiormidaklc par le nombre que par la valeur et la discipline, s'était «vancé jusqu'au dé^ troit qui sépare TËvrcfie de l'Asie. Il éprouva q«e le pouvoir sàiaoUm est un faible rem^Nait connne tes afSartt du désâspoir. II avait menacé de f>unir <in de ses secrétaires amusé d'iexactioB, «ft «n «avait que l'empereur menaçait rarement «n vann.

La dernière ressource du crànonnel futd'eavelopper dants «on danger les priacipuix «4ficiérs de l'année, tn du moins de ienr

I MBb oMmU AMli ponia wnatte taraHaiin laïubU opus ; nec orcere pieu» laRaix roTM ntunenOtlt cnrta Patres.

Calphum. eelog. t , 60.

2 SeloaVictor-4e-Jfane, il porta M|ii«Huebis]« di«dime. On lit sur ses médailles , Deus et Dominus.

3 Telle ëlait l'observation de OiocléUeD. (Voyez Vopiscus, Hist. Aug., p. 224.)

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(275 dep. J. C.)

inspirer les mêmes alarmes. Habile à contrefaire la main de son maître, il leur montra une liste nombreuse de personnes destinées à la mort, parmi lesquelles leurs noms se trouvaient inscrits; sans soupçonner on sans examiner la fraude, ils résolurent de prévenir l'arrêt fatal en massacrant l'empereur. Ceux d'entre les conjurés, qui, par leurs emplois, avaient le droit d'approcher de sa personne, l'attaquèrentsubitemententre Byzance et Héraclée. Après une courte résistance, il périt de la main de Mucapor, général qu'il avait toujours aimé. Aurélien emporta au tombeau les regrets de l'armée et la haine du sénat. Ses exploits, ses talens, sa fortune avaient excité une admiratioii umverselle. A sa mort,rétatperdit un réformateur utile, dont la sévérité pouvait être justifiée par la corruption générale'.

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