‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 19 sur 105 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Conduite de l'aniiëe et du Sénat, «prèi la mort d'Auréliea. — Bègnes de Tacite, de Probus, de Garas et de set fib.

Telle était la triste condition des empereurs romains , que ces princes , quelle que pût être leur conduite , éprouvaient ordinairement la même destinée. Le plaisir ou la vertu , la douceur ou la sévérité , l'indolence ou la gloire entraînent également dans le précipice. Presque tons les règnes finissent par une catastrophe semblable : ce n'est qu'une répétition fatigante de massacres et de trahisons. Le meurtre d' Aurélien ne devint intéressant que par les événemens extraordinaires dont il fut suivi. Les légions respectaient leur chef victorieux; elles le pleurèrent et vengèrent sa mort. L'artifice de son perfide secrétaire fut découvert et puni ; les conspirateurs eux-mêmes, reconnaissant l'erreur qui les avait armés contre un souverain innocent , assistèrent à ses funérailles avec un repentir sincère ou bien étudié ; et ils souscrivirent à la résolution unanime de l'ordre militaire, dont les sentimens sont exprimés dansla lettre suivante*. <Les braves

* Vopiseus, Hist. Aug., p.221;Zpsiine,I.i,p.57. Eutrope , IX , 15 ; les deux Viclors.

2 VopiKus, Hist. Aug. p. 222. Aord. Victor parle d'une dëputatioo formeUe dn troupes au sénat.

> et fortunées années , au sénat et au peuple

> de Rome. Le crime d'un seul et la méprise ,

> de plusieurs nous ont enlevé notre dernier 1 empereur Aurélien : vous, dont les soins

> paternels dirigent l'état , hommes respec- * tables, veuillez mettre ce prince au rang 1 des dieux , et désigner le successeur que

> vous jugerez le plus digne de la pourpre

> impériale ; aucun de ceux dont le forfait ou

> le malheur a causé notre perte ne régnera

> sur nous. * Les sénateurs romains n'avoient point été étonnés d'apprendre qu'un empereur venait d'être assassiné dans son camp ; ils se réjouissaient en secret de la chute d' Aurélien. Mais lorsque la lettre modeste et respectueuse des légions eut été lue publiquement, elle répandit parmi eux la surprise la plus agréable. Us prodiguèrent à la mémoire de leur dernier souverain tous leshonneurs que la crainte, peut-être l'estime, pouvait arracher. Dans les transports de leur reconnaissance , ils rendirent aux fidèles armées de la république les actions de grâces que méritaient leur zèle et la haute idée qu'elles avaient de l'autorité légale du sénat pour le choix d'un empereur. Cependant malgré cet hommage flatteur , les plus prudens de l'assemblée n'osaient exposer leurs personnes et leurs dignités au caprice d'une multitude redoutable. A la vérité la force des légions était le gage de leur sincérité , puique ceux qui peuvent commander sont rarement réduits à la nécessité de dissimuler; mais quelle confiance pouvait inspirer leur conduite? Elles avaient foulé pendant quatre-vingts ans les principes fondamentaux delà constitution; devait-on croire qu'un repentir précipité effacerait tout d'un coup d'anciennes habitudes? Si les soldats retombaient dans leurs séditions accoutumées, il était à craindre que leur insolence n'avilit la majesté du sénat, et ne devint fatale à l'objet de son choix. De pareils motifs dictèrent le décret qui renvoyait l'élection d'un nouvel empereur au suffrage de l'ordre militaire.

La contestation qui suivit est un des événemens les mieux attestés, et les plus extraordinaires de l'histoire du genre humain '.

1 Vopiscus , notre autorité principale , écrivait à Rome, seize ans seulement après la mort d'Aurélien. Outre la

(274 dep. J.-C.)

Les troupes, comme si elles eussent été ras- «assiées de l'exercice da pouvoir» conjurèrent de nouveau les sénateurs de donner à l'un d'entre eux la pourpre impériale. Le sénat persista dans son refus , l'armée dans sa demande. La propoâtioo fut au moins trois fois offerte et rejetée de chaque côté. Tandis que la modestie opini&tre de l'un des deux partis est déterminée à recevoir un maître des mains de l'autre, huit mois s'écoulent insensiblement : période étonnant d'une anarchie tran* qniUe, pendant laquelle l'univers romain resta sans maître , sans usurpateur, sans réy(Me. Les généraux et les magistrats, nommés par Aurélien, continuèrent à exercer leurs fonctions ordinaires. Un proconsul d'Asie fut la seule personne considérable qui ne conserva point son emploi dans tout le cours de cet interrègne.

11 s'était passé un événement à peu près semblable, mais bien moins authentique, après la mort de Romulus , qui pourrait être en quelque sorte comparé à l 'empereur Aurélien , si l'on examine la vie et le caractère de ces deux princes. Lorsque le fondateur de Rome disparut, le trône resta vacant pendant douze mois jusqu'à l'élection d'un philosophe sabîn ; et la tranquillité générale se maintint de la même manière par l'union des différeus ordres de l'état; mais , du temps de Numa, l'autorité des patriciens contenait les armes du peuple, et l'équilibre de la liberté se conservait aisément dans un état vertueux et borné '. Rome, bien différente de ce qu'elle avait été dans son enfance, commençait à pencher vers sa ruine ; tout semblait alors annoncer un interrègne orageux : la vaste étendue de l'empire, une capitale immense et tnmultueuse , l'égalité servile du despotisme, une armée de quatre cent mille mercenaires,

notoriété récente des faits il tire constamment ses matériaux des registres du sénat et des papiers originaux de la Bibliothèque Ulpienne. Zozirae et Zonare paraissent aussi ignorans de ce fait , qu'ils l'étaient en général de la oonstitntion romaine.

s Tile4ive , i , 17. Denis d'Halicamasse , 1. n, p. 115. Plutar<iDe , vie de Numa , p. 60. Le premier de ces historiens rapporte ce fait comme un orateur; le second, comme un homme de loi ; le troisième , comme un moraliste : et aucun d'eux probablement n'en parle sans un ■nâange de fables.

PAR ÉD. GIBBON. CH. Xn.

enfin l'expérience des révolutions fréquentes qui avaient déjà ébranlé la constitution. Cependant, malgré tant de motifs pour bannir l'obéissance et l'harmonie , la mémoire d'Aurélien et de sa discipline rigide réprima l'esprit séditieux des troupes , aussi bien que la fatale ambition de leurs chefs. L'élite des légions resta campée sur les rives du Bosphore, et le drapeau impérial imprima du respect aux camps moins formidables de Rome et des provinces. Un enthousiasme généreux, qpoique momentané, se répandit dans l'ordre militaire. Il faut croire qu'un petit nombre de zélés patriotes entretint la nouvelle amitié du sénat jet de l'armée , comme le seul moyen de rétablir la vigueur du gouvernement , et de rendre à la république son ancienne splendeur.

Le vingt-cinq septembre, huit mois environ après La mort d' Aurélien, le consul convoqua les sénateurs, et leur exposa la situation incertaine et dangereuse de l'empire. Après avoir insinué légèrement que la fidélité précaire des légions dépendait d'un seul instant, du moindre accident , il peignit avec l'éloquence la plus persuasive les périls sans nombre qui suivraient un plus long délai pour le choix d'un empereur. < Ne savons- » nous pas, ajouta-tf41, que les Germains ont

> passé le Rhin , qu'ils se sont emparés des

> villes les plus opulentes etles plus fortes de

> la Gaule ? L'ambition du roi de Perse tient t tout l'Orient dans des alarmes perpétuelles. » L'Egypte, l'Afrique et l'Illyrie sont exposées

> aux armes des ennemis étrangers et do-

> mestiques. Les Syriens sont à peine sou-

> mis : ce peuple inconstant préférerait même » le sceptre d'une femme à la sainteté des lois

> romaines. > Le consul , s'adressant alors à Tacite, le premier des sénateurs ' , lui demanda son avis siur le sujet important d'une nouvelle élection.

Si le mérite personnel pouvait nous paraître au-dessus d'une grandeur empruntée , l'extraction de Tacite serait à nos yeux plus

< Vopiscus ( Hist. Aug. , p. 227 ) l'appdle prima sentenUa eonsularis, et bioitM après, Princeps senatAs. Il est naturel de supposer que les monarques de Rome, dédaignant cet humble litre , le cédaient au plus ancien des sénateurs.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(275 dep. J.-C.)

vëritabrement noble que celle des souverains ; il descendait de l'historien philosophe, dont les écrits immortels éclaireront la postérité la plus reculée '. Le sénateur Tacite était alors âgé de soixante-quinze ans*. Les richesses et les honneurs avaient embelli le cours de sa vie innocente; il avait été revêtu deux fois de la dignité consulaire '. Possesseur d' un patrimoine de cinquante ou soixante millions , il vivait honorablement et sans faste *. Ce respectable citoyen avait vu la république tour à tour opprimée et florissante, sous le gouvernement d'un grand nombre de souverains; la conduite de tant de princ«8 , depuis les vaines folies d'Elagabale , jusqu'à la rigueur utile d'Aurélien , lui avait appris à se former une juste idée des devoirs , des dangers et des pièges qui entourent le trône. Il avait puisé dans les sublimes ouvrages de son aieul, les notions les plus parfaites sur la nature humaine " et sur la constitution de l'état. La voix du peuple avait déjà nommé Tacite comme le plus digne de l'empire. Loin d'être flatté de ces bruits, il n'en fut pas plustôt informé, qu'il se retira dans une de ses maisons de plaisance en Campanie. R goûtait , depuis deux mois , à Bayes , les douceurs d'une vie tranquille, lorsqu'il se trouva forcé d'obéir au consul, qui lui ordonnait de

1 La seule objection que l'on puisse faire i ceUe généalogie , est que l'historien se nommait Cornélius, et l'empereor Claudius. liais dans le Ba»-Empire les surnoms étaient extrememoit variés et incertains.

2 Zonare ,1. xu , p. 637. La chronique d'Alexandrie tombe dans une méprise évidente, lorsqu'elle donne cet Sge à l'empereur Aurélien.

3 n avait été consul ordinaire m 273; maisfl avait sûrement été suffectus plusieurs années auparavant , vraisemblablement sous Valérien.

* Sis millies octogenties.Vopiscas.Bisl. Aug., p. 229. Sur le pied où avait été mise la monnaie , celte somme équivalait à huit cent quarante mHle livres romaines d'argent, chacune valant oiviron soixante-dix livres tournois. Mm, dans le àèàe de Tacite, la monnaie avait beaucoup perdu de son poids et de sa pureté.

< Après son avènement il ordonna que Ton ftt tous les ans dix copies des ouvrages de Tadte , et qu'on les plaçât dans les bibliolhiques publiques. U y a long-tonps que les bibliothèques romaines ont péri. La partie la plus précieuse des ouvrages de Tacite a âé conservée dans un seul manuscrit, et découverte dans un monastère de AVestphalie. (V. Bayle, Dictionn., arljde TaeiU,ei Juste- Upse , tul. Annal., n , 9.)

reprendre la place honorable qu'il occupait dans le sén^t , et d' assister la république de ses conseils.

Dès qu'il se leva pour parler, toute l'assemblée le salua des noms d'auguste et d'empereur. < Tacite auguste, les dieux te préser-

> vent ! nous te choisissons pour notre soivt verain . C'est à tes soins que nous confions » Rome et l'univers. Accepte l'empire des

> mains du sénat : il est dû à ton rang, à ta 1 conduite, à tes mœurs. >A peine le tumulte des acclamations fut-il apaisé , que Tacite voulut refuser l'honneur dangereux qu'on lui ofi'rait si solennellement. Il parut surpris de ce qu'on choisissait son âge et ses infirmités, pour remplacer la vigueur martiale d' Aurélien. c Ces bras, pères conscrits, 1 sont-ils propres à soutenir le poids d'une » armure, à pratiquer les exercices des » camps? La variété des climats, les fatigues

> d'une vie militaire détruiraient bientôt une

> constitution faible , qui ne se soutient qœ

> par les pins grands ménagemens. Mes for- » ces épuisées me permettent à peine de

> remplir les devoirs d'un sénateur; me met- » traient-elles en état de supporter les tra-

> vaux pénibles de la guerre et du gouver- » nement? Pouvez-vous croire que les légions

> respecteront un vieillard infirme, dont les

> jours ont conlé à l'ombre de la paix et de » la retraite ? Pouvez-vous désirer que je me

> trouve jamais forcé de regretter l'opinion

> favorable de mes concitoyens ■ ? >

La répugnance de Tacite , qui peut-être était sincère, fut combattue par l'opiniâtreté afiiectueuse du sénat. Cinq cents voix répétèrent à la fois, avec une éloquence tumultueuse , que les plus grands princes de Rome, Muma, Trajan, Adrien et les Antonins, avaient pris les rênes de Tétat dans un âge très-avancé, que la république avait besoin de l'âme et non du corps, qu'elle avait fait choix d'un souverain et non d'un soldat , et que tout ce qu' elle lui demandait était de diriger par sa sagesse la valeur des légions. Ces instances pressantes, qui exprimaient confusément le vœu général, furent appuyées d'un discours plus régulier ,

< Vopiscus, Hist. Aug. , p. 227.

(375 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XII

prononcé par Metius Falconius, le premier des consulaires après Tacite. Faîconius rappela les maux que Rome avait soufferts, lorsqu'elle avait été gouvernée par de jeunes princes, livrés à l'excès de leurs passions. 11 iélicita l'assemblée sur l'élection d'un sénateur vertueux et expérimenté. Enfin, avec une liberté courageuse, quoique peut-être elle eût pour principe l'intérêt personnel, il exhorta Tacite à ne pas oublier les motifs de son élévation, et à chercher un successeur non dans sa famille, mais dans l'état. Ce discours fut généralement applaudi : l'empereur élu , cédant à l'autorité de la patrie , reçut l'hommage volontaire de ses égaux. Le consentement du peuple romain et des gardes prétoriennes confirma le jugement des sénateurs*.

L'administration de Tacite fut conforme aux principes qu'il avait adoptés. Il conserva sur le trône le même respect pour l'assemblée auguste dont il avait été membre. Persuadé qu'en elle seule résidait le pouvoir législatif, il parut ne régner que pour obéir aux lois qmen émanaient*. Il s'appliqua surtout à guérir les plaies cruelles que l'orgueil impérial, les discordes civiles et la violence militaire avaient faites à l'état; du moins s'efforça-t-il de rétablir l'image de l'ancien gouvernement, tel que l'avaient conservé la politique d'Auguste et les vertus de Trajan et des Antonins. Il ne sera pas inutile de rapprocher quelques-uns des droits, dont l'élection de Tacite sembla rendre au sénat la jouissance *. Les plus importantes prérogatives de cette assemblée furent : 1° de revêtir un de ses membres du commandement général des armées et du gouvernement des province frontières ; 2° de donner par ses décrets

> ISst. Aug., p. 228. L'empereur Tacite, en parlant anx Prétoriens , les appelle sanetissimi milites, el en adressuit la parole au peuple il lui donne le nom de sacratissinU Quirites.

i Dans tons les anhindiissemens il ne passa jamais le nombre de cent Ce nombre avait été limité par la loi caniolmne , établie sous Auguste , et annulée par Jutinieii. ( V. Casaubon , ad locum Fopisci. )

3 Voyez les vies de Tacite , de Florianus et de Probus dans l'Histoire Augustine. Nous pouvons être bien assurés que tout ce que le soldat donna , le sénateur l'avait déjà donné.

de la force et de la validité aux édits dii prince qu'elle approuverait ; 3° de nommer les proconsuls et les présidens des provinces, et de conférer à tous les magistrats leur juridiction civile ; 4° de recevoir des appels de tous les tribunaux de l'empire , par l'office intermédiaire du préfet de la ville ; 5* de déterminer la liste , ou, comme on l'appelait alors, le collège des consuls : ils firent fixés à douze par année ; on en élisait deux alternativement tous les deux mois , et ils soutenaient ainsi la dignité de cette ancienne charge. Les sénateurs, qui s'étaient réservé le droit de les nommer , l'exercèrent avec une liberté si indépendante qu'ils n'eiu'ent aucun égard à une requête irrégulière de l'empereur pour son frère Florianus. « Hs connais-

> sent bien le caractère du prince qu'ils ont

> choisi! > s'écria Tacite avec le transport généreux d'un patriote. 6" A ces différentes branches d'autorité , nous pouvons ajouter quelque inspection sur les finances ; puisque même sous^le règne du sévère Aurélien , ils avaient pu détourner une partie des fonds destinés au service public '.

Aussitôt après l'avènement de Tacite, des lettres circulaires furent envoyées à toutes les principales villes de l'empire , Trêves, Milan, Aquilée, Thessalonique, Corinthe, Athènes, Antioche, Alexandrie et Carthage, pour exiger d'elles le serment de fidélité et pour leur apprendre l'heureuse révolution qui venait de rendre au sénat son antique splendeur. Deux de ces lettres existent encore. Il nous est aussi parvenu des fragmens curieux de la correspondance particulière de deux sénateurs à ce sujet. On voit que, dans l'excès de leur joie, ils avaient conçu les espérances les plus magnifiques. < Sortez de votre indolence » (c'est ainsi que s'exprime l'un d'entre eux en

> écrivant à son ami); arrachez-vous de votre

> retraite deBayes et de Pouzzole. Livrez-vous

> à la ville, au sénat. Rome fleurit, la répu-

> blique entière fleurit. Rendons mille ac-

> tiens de grâce à l'armée romaine, à une ar-

> mée véritablement romaine. Notre juste au- I torité , cet objet de tous nos désirs, est en-

< Vopiscus.Hist.Aug. ,p. 216. Le passage est trèsclair-, cependant Casaubon el Saumaise voudraient le corriger.

> fin rétablie. Nous recevons les appels, nous t Dommons les proconsuls, nous créons les

> empereurs. Ne pouvons - nous pas aussi

> mettre des bornes à leur puissance?... A un » homme sage un mot suffit ' > Ces images brillantes disparurent bientôt. II n'était réelment pas possible que les armées et les provinces consentissent à obéir long-temps à des nobles plongés dans la mollesse et dont les bras ne connaissaient plus l'usage des armes. Ils se flattaient de pouvoir tenir les rênes du gouvernement ; mais, à la première attaque on vit s'écrouler cet édifice de grandeur qui n'avait pour baseque l'orgueil. L'autorité expirante du sénat répandit une lueur subite , brilla pour un moment, et fut éteinte à jamais.

Tout cequi se passait àRome n'était qu'une vaine représentation de théâtre. Il fallait que les décisions d'une faible assemblée fussent ratifiées par la force plus réelle des légions. Tandis que les sénateurs se laissaient éblouir par un fantôme d'ambition et de liberté. Tacite se rendit au camp de Thrace, où le préfet du prétoire le présenta aux troupes assemblées, comme le souverain qu'elles avaient demandé et que leur accordait le sénat. Dès que le préfet eut cessé de parler, l'empereur prononça un discours éloquent et convenable à sa situation. Il satisfit l'avarice des soldats en leur distribuant des sommes considérables , sous le nom de gratifications et de paie, et il sut gagner leur estime par la noble assurance que, si son grand âge ne lui permettait pas de leur donner l'exemple, ses conseils ne seraient jamais indignes d'un général, successeur du brave Aurélien *.

Dans le tenq>s que le dernier empereur se préparait i porter une seconde fois ses armes en Orient, il avait négocié avec les Alains, peuple Scythe, qui tendait ses tentes dans le voisinage desPalus-Méotides. Sédiùts par des subsides, ces barbares avaient promis d'envahir la Perse avec un corps nombreux de cavalerie légère. Ils furent fidèles à leurs engagemens; mais, lorsqu'ils arrivèrent siur la

* Vopiscus, Hist. Aog., p. 230, 232, 233. Les sénatenre oélébrèrat cet heureax rÂsHlssemetat per des hécatortbc( et par des réjouisunces publiques.

2 Hist. Aug., p. 228.

frontière romaine, AuréUen n'était plus et sa

mort avait au moins suspendu le projet de la guerre de Perse. Les généraux qui, durant l'interrègne n'exerçaientqu'une autorité douteuse, ne se trouvèrent point en état de recevoir ces nouveaux alliés, ni de leur résister. Les Alains, irrités d'une conduite dont les motifs leur paraissaient frivoles, accusèrent hautement les Romains de perfidie ; ils eurent recours à leiïr propre valeur pour se venger et pour obtenir le paiement qu'on leur refusait. Comme ils marchaient avec la vitesse ordinaire des Tartares, ils se répandirent bientôt dans les provinces de Pont, de Cappadoce, de Cilicie et de Galatie. Les légions qui, des rives opposées du Bosphore, pouvaient presque apercevoir les flammes des viUes et des villages embrasés, sollicitaient vivement leur général de les mener contre l'ennemi. Tacite se conduisit comme il convenait à son âge et à sa dignité. Son but était de convaincre les barbares de la bonne foi aussi bien que de la puissance de l'empire; il acquitta d'abord les engagemens que son prédécesseur avait contractés. Les Alains , pour la plupart apaisés par cette démarche, abandonnèrent leurs prisonniers et leur butin , et se retirèrent tranquillement dans leurs déserts au-delà du Phase. L'empereur en personne termina heureusement la guerre contre ceux qui refusaient la paix. Secondé par une armée de vétérans braves et expérimentés, il délivra bientôt les provinces de l'Asie^des Scythes qui les dévastaient '.

Mais la gloire et la vie de Tacite n'eurent qu'une courte durée. Ce prince avait été forcé de quitter le beau climat de la Campanie, oii, loin du bruit des armes, il goûtait les douceurs de la retraite. Transplanté toutà-coup, dans le sein de l'hiver, au pied du mont Caucase , il succomba aux fatigues de la vie militaire. Les peines du corps furent aggravées par celles de l'âme. L'enthousiasme du bien public avait suspendu pour

< Vopiscus, Hist. Aug.,p. ^230; Zoùme,!. i, p. 57; Zooare , 1. xn , p. 637. Deux pasM^es dans la rie de PnH bus, p. 236, 238, me persamtent que ces Seytlies, qoi eaTàhirent le Poat , étaient Alains. Si nous pranoas croire Zosime (I. i , p. 58) , FioriMiius les ponrsuirit jat~ qu'au Bosphore Cinmierien. Hais ce prince eut à peine assez de leoips pour une expédition si longue ctsi dilBdle.

(276 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XH

un temps les passions que l'esprit de discorde et l'intérêt personnel avaient allumées dans le cœur des soldats. Elles reprirent bientôt leur cours avec une violence redoublée, et elles excitèrent un furieux orage dans le camp, dans la tente mêale du vieil empereur. Son caractère doux et aimaUe ne servit qu'à inspirer du mépris pour sa personne. Tourmenté sans cesse par des factions qu'il ne pouvait étouffer, et par des demandes auxquelles il lui était impossible d« satisfaire, il voyait disparaître les espérances magnifiques qu'il avait conçues en prenant les rênes du gouvernement. En vain s'était-il flatté de remédier aux désordres de l'état; il ne tarda jpas à s'apercevoir que la licence de l'armée dédaignait le frein impuissant de la loi. Le chagrin et le désespoir de ne pas réussir dans ses projets de réforme, hâtèrent ses derniers instans. On ne sait si les soldats trempèrent leurs mains dans-le sang de ce vertueux prince *. U parait certain que leur insolence fut la cause de sa mort. Il expira dans la ville de Tyanes en Gappadoce, après un rèpe de six mois et vingt jours seulement*.

A peine Tacite eut-il les yeux fermés, que son lïère Florianus, sans attendre le consentement du sénat, s'empara de la couronne, dont son usurpation précipitée le rendait indigne. Les camps et les provinces conservaient encore pour la constitution romaine un respect dont l'influence pouvait bien les engager à désapprouver l'ambition de Florianus , mais non les déterminer à s'y opposer. Le mécontentement se serait dissipé en vains murmures, si le général de l'Orient, le brave Probns, ne se fût pas déclaré le vengeur du sénat. Les forces des deux prétendans paraissaient fort inégales. Le chef le plus habile, à la tête des troupes efféminées de l'Egypte, pouvait-il espérer de disputer la victoire aux légions invincibles de l'Europe, qui

1 Eotrope et AnreHus Victor disent simplonent qu'il gaonnit ; Victor-le-Jeuiie ajoute que ce ftat d'une lièvre. Sdon Zmiine et Zonare , il fbt tué par les soldats. Vopiscos rapporte ces difTérentes opinions et semble hésiter. Il «st eepâidaDt bien aisé de concilia' ces senlimens opposés.

< Selon les deux Viclors , il régna exactement deux cents jours.

soutenaient les armes du frère de Tacite? La fortune et l'activité de Probus surmontèrent tous les obstacles. Les intrépides vétérans de son rival, accoutumés à des climat» froids, furent incapables de supporter les chaleurs étouffantes de la Cilicie , où Tété fut singulièrement malsain. Aux maladies se joignirent de fréquentes désertions qui diminuèrent leur nombre. Les passages des montagnes n'étaient que faiblement gardés. Tarse ouvrit ses portes. Enfin les soldats de Florianus, après l'avoir laissé jouir environ trois mois de la dignité impériale, délivrèrent l'état des horreurs d'une guerre civile, en sacrifiant un prince qu'ils méprissent '.

Les révolutions perpétuelles du trône avaient tellement effacé toute notion de droit héréditaire, que la famille d'un infortuné souverain ne donnait aucun ombrage à ses successeurs. Les enfans de Tacite et de Florianus eurent la permission de descendre dans un rang privé , et de se mêler à la masse générale des sujets. Leur pauvreté devint, U est vrai , la sauvegarde de leur innocence. Tacite, en montant sur le trône, avait consacré son ample patrimoine an service public * : acte spécieux de générosité, mais qui montrait évidemment l'intention qu'avait ce prince de transmettre l'empire à ses descendans. La seule consolation qu'ils goûtèrent, après leur chute, fut le souvenir de leur grandeur passée, et la perspective brilbuite, quoique éloignée, que leur offrait la crédulité. Une prophétie annonçait qu'au bout de mille ans, il s'élèverait un monarque du sang de Tacite, qui protégerait le sénat, rétablirait Rome, et soumettrait tonte la terre *.

Les paysans d'Illyrie avaient déjà sauvé la monarchie prête à périr, en lui donnant Glande et Anrélien. L'élévation de Probus

< mst. Aug., p. 231 ; Zodme , 1. 1 , p. 58, 56 ; Zonare, l.xn, p. 637. Aurel. Victor avance que Probus prit la pourpre en lUyrie. Une pareille opinion , quoique adoptée par un homme très- savant , jetterait cette période de l'histoire dans la plus grande conftision.

2Hist.Aug.,p. 229.

3 Ce héros devait envoyer des juges aux Partbes , aux Perses et aux Sarmates, un président dans la Taprobane et un proconsul dans l'Ile romaine que Casaubon et Sanmaise supposent être le Bretagne). Une histoire , telle que la mienne (dit Vopiscus avec une juste modestie).

198 DÉCADENCE DE L'

ajouta encore à leur gloire '. Plus de vingt ans avant cette époque, le mérite naissant du jeune soldat n'avait point échappé à la pénétration de Yalérien, qui lui conféra le rang de tribun , quoiqu'il fût bien éloigné de l'âge prescrit par les règlemens militaires. La conduite du tribun justifia bientôt un chois si flatteur. Il remporta, sur un détachement considérable de Sarmates , une victoire complète , dans laquelle il sauva la vie à un proche parent de l'empereur. Ce fut par de pareils exploits qu'il mérita de recevoir des mains du prince les bracelets, les colliers, les épées, les drapeaux, les couronnes civiques et toutes les marques honorables destinées, par l'ancienne Rome, à récompenser la valeur triomphante. On lui confia le commandement de la troisième légion, et ensuite de la dixième. En parcourant la carrière des honneurs, Probus se montra toujours supérieur au grade qu'il occupait. L'Afrique et le Pont, le Rhin, le Danube, le Mil et l'Euphrate lui fournirent tour à tour les occasions les plus brillantes de développer son courage personnel et ses talens militaires. Aurélien lui dut la conquête de l'Egypte, et fut encore plus redevable à la fermeté héroïque avec laquelle il réprima souvent la cruauté de son maître. Tacite, qui voulait suppléer à son peu d'expérience pour la guerre par l'habileté de ses généraux, nomma Probus commandant en chef de toutes les provinces orientales , lui donna un revenu cinq fois plus considérable que les appointemens attachés à cette place, lui promit le consulat , et lui fit espérer les honneurs du triomphe. Probus avait environ quarante-quatre ans * lorsqu'il monta sur le trône. Il jouissait alors de toute sa réputation, de l'amour des troupes, et de cette vigueur d'esprit et de corps propre aux plus grandes entreprises.

Son mérite reconnu, et le succès de ses armes contre Florianus le laissaient sans ennemi ou sans rival. Cependant, si nous en

ne subsistera plus dans mUle ans pour exposer ou pour juslifler la prédiction.

i Pour la vie privée de Probus, voyez Vopiscus , Hisl. Aug. , p. 234-237.

2 Selon la chroni(|ne d'Alexandrie , il avait cinquante ans lorsqu il mourut.

EMPIRE ROMAIN, (276 dep. J.-C.)

croyons sa propre déclaration, bien loin d'avoir recherché la pourpre, il ne l'avait accej»tée qu'avec la plus sincère répugnance. < Mais » il n'est déjà plus en mon pouvoir, dit-il dans » une lettre particulière, de renoncer à un

> titre qui m'expose à l'envie et à tant de

> dangers. Je dois continuer de jouer le rôle » que les troupes m'ont forcé de prendre *. » Sa lettre respectueuse au sénat respire les sentimens ou du moins le langage d'un patriote romain. « Lorsque vous avez choisi un » de vos membres, pères conscrits, pour suc-

> céder à l'empereur Aurélien, vous vous » êtes-conduits conformément à votre justice

> et à votre«rgesse; car vous êtes les souve- * rainslé||;itimes de l'univers, et la puissance

> que vous tenez de vos ancêtres sera trans-

> misent votre postérité. Plût aux dieux que

> Fioriànus, au lieu de s'emparer de la pour-

> pre de son frère comme d'un héritage par-

> ticulier, eût attendu ce que votre majesté

> déciderait en sa faveur, ou pour quelqu'au-

> tre personne! Les prudentes légions l'ont » puni de sa témérité ; elles m'ont offert le » titre d'auguste; mais je soumets à votre » clémence mes prétentions et mes servi- » ces*. »

Lorsque cette lettre fut lue par le consul , les sénateurs ne purent dissimuler leur satisfaction de ce que Probus daignait solliciter si humblement un sceptre qu'il possédait déjà. Ils célébrèrent avec la plus vive reconnaissance ses vertus, ses exploits et surtout sa modération. Aussitôt un décret passé d'une voix unanime ratifia l'élection des armées de l'Orient, et couféra solennellement à leur brave chef toutes les diverses branches de la dignité impériale, les noms de césar et d'auguste, le litre de père de la patrie, le droit de proposer le même jour trois questions dans le sénat", l'oflice de souverain pontife.

) La leUre était adressée au préfet du prétoire. 1^ prince lui promet , s'il se conduit bien , de le conserver dans cette charge imporUnte. (Voyez Hist.Aug., p. 337.)

2 Vopiscus , Hist. Aug., p. 237. La date de la lettre est assurément fausse. Au lieu de If on. Februar, on peut lire Won. Augusl.

3 Hisl. Aug., p. 238. Il est singulier que le sénat «t traité Probus moins favorablement que Marc-Anr^. Celui-ci avait reçu, même avant la mort d'AnKmin-le-

(276dep.J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XII

la puissance tribuuiiiennc ei le commandement proconsulaire : forme d'investiture qui, eo paraissant multiplier l'autorité du prince, exprimait la constitution de l'ancienne république. Le règne de Probus répondit à de si beaux commencemens. Il permit au sénat de diriger l'administration civ'de. Se regardant comme son général , il se contentait de soutenir l'honneur des armes romaines. Souvent même il déposait à ses pieds les couronnes d'or el les dépouilles des barbares, fruits de ses nombreuses victoires'. En flattant ainsi la vanité des sénateurs, ne devait-il pas intérieurement mépriser leur indolence et leur faiblesse? Les successeurs des Scipions semblaient n'avoir hérité que de l'orgueil de leurs ancêtres. Quoiqu'il fût à tout moment en leur pouvoir de faire révoquer l'édit flétrissant de Gallien, ils consentirent patiemment à rester exclus du service militaire. L'instant approchait où ils allaient éprouver que refuser l'épée c'est renoncer au sceptre.

La force d'Àurélien avait écrasé de tous côtés les ennemis de Rome. Après sa mort, ils parurent renaître et même se multiplier. Us furent de nouveau vaincus par la vigueur et l'activité de Probus, qui, dans un règne de six ans* environ, égala les anciens héros, et rétablit l'ordre dans toute l'étendue de l'univers romain. 11 assura si bien les frontières de la Rhétie , province exposée depuis longtemps à tontes les horreurs de la guerre, que l'on n'y aperçut aucune trace d'hostilité. La terreur de ses armes dispersa les Sarmates. Les tribus errantes de ces barbares, forcées d'abandonner leur butin , retournèrent dans lenrs déserts. La nation des Goths rechercha l'alliance d'un prince si belliqueux '. Il attaqua les Isauriens dans leurs montagnes, assiégea et prit un grand nombre de leurs fortes

nexrxyju» quinta relatUmis. (Voyez Capilolin, Hisl. Ang.,p.24.)

< Voyez la leltlre respectueuse de Probus au sénat, après ses victoires sur les Germains. (HisL Aug., p. 24.)

2 Ldi date et la durée du rigne de Probus sont fixées avec beaucoup d'exactitude par le cardinal Noris, dans son savant ouvrage de epochis Syro-Mcuiedonum , p. 96- 105. Un passage d'Eusèbe lie la seconde année de Probus avec les ères de plusieurs villes de Syrie.

3 Vopiscus, Hist. Aug., p. 239.

citadelles', et se flatta d'avoir uetrnit pour jamais un ennemi domestique, dont l'indépendance insultait si cruellement à la majesté de l'empire. Les troubles excités dans la haute Egypte, par l'usurpateur Firmus, n'avaient point été tout-à-fait apaisés. Le foyer de la rébellion existait encore dans les villes de Ptoléniais et de Coptos, soutenues par les Blemmyes. On prétend que le châtiment de ces places, et des sauvages du midi leurs auxiliaires, alarma la cour de Perse* et que le grand roi sollicita vainement l'amitié de l'empereur romain. Les entreprises mémorables qui distinguèrent le règne de Probus furent pour la plupart terminées par sa valeur et par sa conduite personnelles. L'historien de sa vie est étonné que, dans un si court espace de temps , un seul homme ait pu se trouver présent à tant de guerres éloignées. Ce prince confia les autres expéditions au soin de ses licutenans , dont le choix judicieux ne doit pas moins contribuer à sa gloire. Carus, Dioclétien. Maximien, Constance, Galère, Asclepiodatus, Annibalianus et une foule d'autres chersqui,parlasuite, montèrent sur le trône, ou qui le soutinrent, avaient appris le métier des armes à l'école sévère d'Aurélien et de Probus *•

Mais si jamais Probus mérita de la république , ce fut lorsqu'il délivra la Gaule , et prit soixante et dix places florissantes, opprimées par les barbares de la Germanie qui , depuis la mort d'Aurélien, ravageaient impunément cette grande province *. Au milieu de la multitude confuse de ces fiers conquérans, il n'est pas impossible de discerner trois grandes armées ou plutôt trois nations défaites par l'empereur romain. Probus chassa les Francs dans leurs marais ; d'où nous pouvons inférer que la confédération, connue sous le nom glorieux d'/tommes libres, occu-

I Zosime (I. i, p. 62-65) rapporte une histoire trèslongue et tris-minutieuse de Lycius , voleur isaurien.

2 Zosime, I. i, p. 65 ; Vopiscus, Hisl. Aug., p. 239, 240. Mais il ne parait pas vraisemblable que la déliiile des sauvages d'Ethiopie pût alTecterle monarque persan.

3 Outre ces chefs bien connus, Vopiscus ( Hist. Aug., p. 241 ) en nomme plusieurs autres dont les actions ne nous sont pas parvenues.

* Voyez les Césars de Julien et l'Hist. Ang., p. 238, 240,24t.

pait déjà le pays plat et maritime coupé et presque inondé par les eaux stagnantes du Rhin. Il parait aussi que les Frisons et les Bataves avaient accédé à leur alliance. L'empereur vainquit les Bourguignons, peuple considéraI)le de la race des Vandales. Entraînés par le désir du pillage, ils s'étaient répandus depuis les rives de l'Oder jusqu'aux bords de la Seine. Ils se crurent d'abord trop heureux d'acheter, par la restitution de tout leur butin , la permission de se retirer tranquillement; lorsqu'ils essayèrent ensuite d'éluder cet article du traité, leur punition fut prompte et terrible '. Mais, de tous les peuples qui envahirent la Gaule, le plus formidable était les Lygiens qui possédaient de vastes domaines sur les frontières de la Pologne et de la Silésie ■*. Parmi ces barbares les Aries tenaient le premier rang par leur nombre et par leur fierté. < Les

* Aries (c'est ainsi qu'ils sont décrits dans le

> style énergique de Tacite), s'étudient à » augmenter leur férocité naturelle par le

> secours de l'art et du stratagème. Ils noif-

* cissent leurs boucliers, leurs corps, leurs

> visages , et choisissent la nuit la plus som- » bre pour attaquer l'ennemi. La surprise, » l'horreur des ténèbres, le seul aspect de » cette armée épouvantable, qui semble sor- ^ tir des enfers *, glacent d'effroi les cœurs » les plus intrépides, car dans un combat les 1 yeux sont toujours vaincus les premiers*. > Cependant les armes et la discipline des Romains détruisirent facilement ces horribles fantômes. Les Lygiens furent taillés en pièces dans une action générale; etSomno, le plus renommé de leurs chefs, tomba entre les mains de Probus. Ce prudent empereur, ne voulant pas réduire de si braves ennemis au désespoir, leur accorda une capitulation

* Zosime, I. i,p. 62 ; l'Histoire Augagline(p. 240), suppose que les barbares (tarent cbitiés , du conseotement de leurs rois. S'il en est ainsi, la puniUoo était partiale comme l'olToise.

2 Voyez Clavier, Germ. Ant., 1. m. Ptolémée place dans leur pays la ville de Calisia, probablement Calish en Silésie.

3 Fera/ùumfrra, qu'on Ut dans Tacite, cstsflremeot une expression hardie.

* Tacite, Germanie, 43. Traduction de l'abbé de la Bletlerie.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(276 dep. J.-C.)

honorable, et leur permit de retourna en sûreté dans leur patrie. Mais les pertes qu'ils essuyèrent dans la marche , dans la bataille et dans la retraite, anéantirent la nation. L'histoire de la Germanie ou de l'Empire ne répète plus même le nom des Lygiens. €^ victoires, qui furent le salut de la Gaule, coûtèrent, dit-on, aux ennemis quatre cent mille hommes ; entreprise pénible ponr les Romains , et dispendieuse pour l'empereur qui payait une pièce d'or pour chaque tête de barbare '. Cependant, comme la réputation des guerriers est fondée sur la destruction du genre humain, nous pouvons naturellement soupçonner que le nombre des morts fut exagéré par l'avarice des soldats, et que la vanité prodigue du prince ne se mit pas en peine d'en faire une recherche bien exacte. Depuis l'expédition de Maximin, les généraux s'étaient bornés à «ne guerre défensive contre les nations germaniques, qui pressaient continuellement les frontières de l'empire. Probus, plus entreprenant, résolut de profiter de ses victoires. Intimement persuadé que les barbares ne consentiraient jamais à la paix, tant qu'ils n'éprouveraient pas dans leurs pays les calamités de la guerre, il passa le Rhin et fil briller ses aigles invincibles, sur les rives de l'Elbe et du Neckar. Sa présence étonna la Germanie épuisée par les mauvais succès de la dernière migration. Neuf des princes les plus considérables se rendirent à son camp, et se prosternèrent à ses pieds. Ils reçurent humblement les conditions qu'il lui plut de dicter. Le vainqueur exigeait qu'on lui remit exactement les dépouilles et les prisonniers enlevés aux provinces. Il obligea les magistrats à sévir contre ceux qui retiendraient quelque partie du butin. Un tribut considérable, qui consistait en blé, en troupeaux et en chevaux, les seules richesses des barbares, fut destiné à l'entretien des garnisons établies sur les limites de leur territoire. Probus avait même conçu le dessein de forcer les Germains à quitter l'usage des armes. II voulait les engager à confier leurs différends à la justice de Rome, et leur sûreté à sa piiis-

< Vopiscus, Hist. Aug.,p. 238.

(277 dep. J.-C.)

PAR £I>. GIBBON. GH. XH

sance. Ce plan magnifique aurait exigé la résidence constante d'un gouverneur impérial soutenu d'une armée nombreuse. Aussi Probus jugea-t-il plus à propos de tfffiérer l'exécution d'un si grand projet, dont l'avantage était réellement plus spécieux que so- Kde '. Si la Germanie eût été réduite en province, avec des frais et des peines immenses, les Romains n'auraient en qu'une frontière beaucoup plus étendue à défendre contre les Scythes, barbares plus redoutables parleur courage et par leur activité.

Au lieu de tenir les naturels belliqueux de la Germanie dans le rang de sujets, Probus se contenta d''élever un rempart contre leurs incursions. Le pays qui forme maintenant le cercle de Souabe était devenu désert , du temps d'Auguste, par la migration de ses anciens habitans *. La fertilité du sol attira bientôt une nouvelle colonie des provinces de la Gaule. Des foules d'aventuriers, d'un caractère entreprenant et d'une fortune désespérée, s'emparèrent de cette contrée, dont les états voisins se disputaient la possession ; et ih reconnurent la majesté de l'empire en lui payant le dixième de lenrs revenus'. Pour protéger ces nouveaux sujets , les Romains construisirent des postes qu'ils distribuèrent par degrés , depuis le Rhin jusqu'au Danube. Vers le règne d'Adrien , lorsqu'on inaagîna un pareil moyen de défense, ces postes étaient couverts , et communiquaient l'un à l'antre par un fort retranchement d'arbres et de palissades. A des remparts si informes l'empereur Probus substitua une mHrailIe de pierres, d'une grande hauteur, fortifiée par des tours placées à des distances convenables. Elle commençait dans le voisinage de Meustadt et de Ratisbonne sur le Danube ; elle s'étendait à travers des collines, des vallées, des rivières et des marais, jusqu'à 'Wimpfen sur le Neckar; enfin elle se

« Hîst. Ang., p. 238 , 239. Vopiscus cite une lettre de rempereur au sénat , dans laqueHe ce prince parle du projet de réduire la Germame en province.

astralMm,l.Tn.SelonV«MusPartereulns (n,lW); ^laroboduus mena ses Mareomans en BcMme. Ciuna ( Germ. Ant., m , 8) prouve qu'il partit de la Souabe.

3 Le payement du dixième <lt donner à ces colons le nom de i>ecufna(e«. (Tacite, Germ. 29.)

GIBBON, 1. -J^lDAO

terminait aux borda du' Min , après nta circuif de deux cents miHes environ s Cette barrière importante unissait ainsi- les dent grands fleuvesqui défendaient' les; provinces de l'Europe. 11 parah qu'elle remplissait l'espace.vide par lequel les barbares-, et surtout les Allemands , pouvaient pénétrer avec le plus de facilité dans le centre de l'empire. Mais l'expérience de Ihmivers, depuis la Chine jusque dans là Grande-Bretagne, prouve combien il est inutile de fortifier une grande étendue de pays *. Un ennemi- actif, libre de varier l'attaque et de choisir le moment fevorable, doit enfin découvrir quelqu' endroit faible ou profiter d'un instant de négligence. La force, aussi bien que l'attention de ceux qui défendent cette chaîne de fortifications, se trouve divisée ; et tels sont les effets d'une terreur aveugle sur les troupes lès plus fermes, qu'une ligne rompue en un seid endroit est presque aussitôt abandonnée. Le sort qu'éprouva le mur de Probus peut confirmer l'observation générale. II fut renversé par les Allemands peu d'années après là mort de ce prince. Ses ruines' éparses, que l'admiration stupide attribue universellement à la puissance du démon, ne servent maintenant qu'à exciter la surprise du paysan de Souabe.

Parmi les con<fitioBS qu'imposa -Femperear aux nations vaincues, une des plus utDès fut de fournir à l'année romaine sistee- mille hommes , les plus braves et les pltis robustes de leur jeunesse. Probus les dispersa dans toutes les provinces, et dhtrfbtui' ce renfbrt dangereux en petites bandes de cinquante on soixante Germains chacune, parmi les troi^ pes nationales. < Il est avantageux à la répubK- > que, remarqualt-il judicieusement, de tirer

< Voyez tes notes de l'abM de la Blettetleà la Gerimniede Tadte, p. 183. Ce qu'il dit de la muraille est principalement tiré (comme il l'écrit lui-même) de l'ouvrage de M. Schœpifin , intitulé Jltaeia Uèttitrata.

J Voyei les redierdies sur les Égyptiens et les CUnets, lom. u , p. 81-102. L'auteur anonyme de cet ouvrage comiatt très-bien le globe en gàiéral, et l'AHemagne en particulier. A l'égard de ee pays , itcite un ouvrage de M. Haasdnao ; mai» il paraH confondre la}nnirailte de Probus , bâtie contre les Allemands , avec la fortittcation des Matli»ees,een8lndte data levoidnagede FraBcfort contre les Cattes.

> du secours des "barbares, pourvu qu'on le * sente, mais qu'on ne l'aperçoive pas'. > Ce secours paraissait alors nécessaire. Amollis par le luxe , les faibles habitons de l'Italie et des provinces intérieures ne pouvaient supporter le poids des armes. La nature donnait toujours aux peuples nés sur la frontière du Rhin et du Danube des âmes et des corps capables de résister aux fatigues des camps. Mais une suite perpétuelle de guerres en avait insensiblement diminué le nombre. Les mariages devenaient plus rares; l'agriculture était entièrement négligée. Ces causes, qui affectèrent les principes de la population, non-seulement détruisaient la force actuelle de ces contrées, mais étouffaient encore l'espoir des générations futures. Le sage Probus conçut le projet grand et utile de ranimer les frontières épuisées, en y introduisant de nouvelles colonies de barbares prisonniers ou fugitifs, auxquels il accorda des terres, des troupeaux , les instrumens propres à la culture, et tons les encouragemens capables de former une race de soldats pour le service de la république. Il transporta im corps considérable de Vandales dans la Grande-Bretagne, selon toutes les apparences dans la province de Cambridge *. L'impossibilité de s'échapper accoutuma ces nouveaux habitans à leur situation ; et, dans les troubles qui , parla suite , déchirèrent le sein de cette Ile, ils se montrèrent les plus zélés défenseurs de l'état ^ Un grand nombre de Francs et de Gépides se fixa sur les rives du Rhin et du Danube. Cent miUe Bastarnes, chassés de leur patrie, acceptèrent avec joie nn établissement dans la Thrace. Bientôt ils adoptèrent les sentimens et les mœurs des sujets romains*. Mais les espérances de Probus furent souvent trompées. Des barbares inquiets, élevés dans l'oisiveté, ne pouvaient se résoudre à

1 il i^ç» dnquante ou soiiaDte barbares environ dans un numenu , ootnine on l'appelait alors. Nous ne connaissons pas exactement le nombre fixe de ceux qui composaient un pareil corps.

2 La Bretagne de Cambden, Introduction, p. 136; mais il est appuyé sur une ooqjecture bien douteuse.

3 Zosime, 1. 1, p. 62. Selon Vopiacus, un autre corps de Vandales tal moins fidèle.

* Hist. Aug., p. 240. Ils furent probableraentchassés par les Goths. ( Zosime , 1. 1 , p. 66. )

(277 dep. J.-C.)

mener une vie sédentaire ; leurs bras se refusaient aux travaux lents de l'agriculture. Ils conservaient pour l'indépendance un amour indomptable. Cet esprit de liberté, luttant sans cesse contre le despotisme, les précipita dans des révoltes également fatales à eux-mêmes et aux provinces*. Malgré les efforts des empereurs suivans qui imitèrent la conduite de Probus, jamais ces moyens artificiels ne purent rendre à la frontière importante de la Gaule et de l'Illyrie cette ancienne vigueur qu'elle tenait de la nature.

De tous les barbares qui abandonnèrent leurs nouveaux établissemens et qui troublèrent la tranquillité publique, quelquesuns, en très-petit nombre, retournèrent dans leur pays natal. Ces fugitifs pouvaient bien errer pendant quelque temps, les armes à la main, au milieu de l'empire; mais ils succombaient à la fin sous la puissance d'un empereur belliqueux. La hardiesse heureuse d'un parti de Francs eut des suites si mémorables qu'elle ne doit pas être passée sous silence. Probus les avait établis sur la côte maritime de Pont, dans la vue de défendre cette frontière contre les incursions des Alains. Des vaisseaux qui mouillaient dans un des ports du Pont-Euxin tombèrent entre les mains des Francs. Ils résolurent aussitôt de chercher une route de l'embouchure du Phase à celle du Rhin. Les dangers d'ime longue navigation sur des mers inconnues ne les effrayèrent pas. Us passèrent aisément les détroits du Bosphore et de l'Hellespont; et, croisant le long de la Méditerranée, ils satisfirent à la fois leur vengeance et leur cupidité, en ravageant les rivages de l'Asie, de la Grèce et de l'Afrique, dont les habitans se croyaient à l'abri de toute incursion. Syracuse, ville opulente qui avait vu autrefois les flottes d'Athènes et de Carthage englouties dans son port, fut saccagée par une poignée de barbares, qui massacrèrent impitoyablement la plus grande partie des citoyens. De la Sicile les Francs s'avancèrent jusqu'aux colonnes d'Hercule, bravèrent le redoutable Océan, côtoyèrent l'Espagne et la Gaule, et, dirigeant leur course triomphante à travers

* Hist. Augustine, p. 240. \

PAR ÉD. GIBBON. CH. XII

(280 dep. J.^.)

la Manche, ils descendirent en^ sûreté sur lescAtes des Frisons ou des Bataves ' , après avoir terminé si gloriensement leur voyage. L'exemple de leur succès enflamma leurs compatriotes. En leur apprenant à connaître les avantages de la mer et à en méprisée les périls, il ouvrit à ces esprits avides d'entreprises une nouvelle route aux honneurs et aux ridiesses.

Malgré la vigilance et l'activité de Probus, il lui était presque imposssible de contenir dans l'obéissance tontes les parties de ses vastes domaines. Les barbares , qui brisèrent leurs chaînes, avaient profité de l'occasion favorable d'une guerre civile. L'empereur, avant de marcher au secours de la Gaule, avait donné le commandement de l'Orient à Saturnin. Ce général , homme de mérite et d'une grande expérience, leva l'étendard de la révolte. L'absence de son souverain , ta légèreté du peuple d'Alexandrie, les sollicitations pressantes de ses amis, et ses propres alarmes , l'avaient entraîné dans cette démarche téméraire. Mais, du moment qu'il fut revêtu de la pourpre , il perdit à jamais l'espoir de conserver l'empire et même la vie. t Hélas ! dit-il, la république vient de

> perdre un citoyen utile. La précipitation

> d'un instant a détruit plusieurs années de

> service. Vous ne savez pas, continuait-il , » quels sont les maux attachés à la puissance

> suprême. L'épée est sans cesse suspendue » sur notre tête, nous redoutons nos propres » gardes; nous n'osons nous fier à ceux qui » nous entourent. Il ne nous est plus permis

* d'agir, ni de nous reposer à volonté. Ni

* l'âge , ni le caractère, ni la conduite ne

> sauraient nous garantir des traits empoi-

* sonnés de l'envie. En m'élevant sur le

> trâne, vous m'avez condamné à une vie de » fatigues et à une mort prématurée. La seule

> consolation qui me reste est l'assurance

> que je ne périrai pas seul *. >

La première partie de la prédiction fut vérifiée par la victoire de Probus ; mais la clé-

< Panégyr. Vet., v, 18 -, Zotime, 1. 1, p. 66.

3 Vopbeiu , Hist. Aug., p. 245 , 246. Cet orateur intbrluné avait étudié la rhétorique à Carthage , et nous som- ■K8l plus portés à croire qu'il était Maure (Zosime , 1. 1 , p. 60) que Gaulois , comme Vopiscus l'appelle.

mence de ce prince voulut empêcher l'effet de la dernière. Il essaya même d'arracherl'infortuné Saturnin à la furenr des soldats. Rempli d'estime pour l'usurpateur , Probus avait puni, comme un vil délateur , le premier qui lui avait apporté la nouvelle de sa révolte '. Il exhorta plus d'une fois ce général rebelle à prendre confiance en son maître. Saturnin aurait peut-être accepté une offre si généreuse, s'il n'eût pas été retenu par l'opiniâtreté de ses partisans. Plus coupables que leur chef, ils avaient plus à redouter le ressentiment de l'empereur, et ils s'étaient formé de plus grandes espérances sur le succès de leur révolte.

A peine le calme fut-il rétabli en Orient que la rébellion de Proculus et de Bonosus excita de nouveaux troubles dans la Gaule. Ces deux officiers s'étaient rendus fameux seulement, l'un par ses exploits de galanterie * , l'autre par le talent singulier qu'il avait de boire sans perdre la raison. Us ne manquaient cependant pas décourage, ni de capacité ; et ils soutinrent tous les deux avec dignité le caractère auguste que la crainte du châtiment les avait engagés à prendre , jusqu'à ce qu'enfin ils furent terrassés par le génie supérieur de Probus. Ce prince usa de la victoire remportée sur les rebelles avec sa modération ordinaire : il épai^a la vie aussi bien que la fortune de leurs familles innocentes *.

Ses armes avaient triomphé de tous les ennemis étrangers et domestiques de l'état. Son administration douce , mais ferme , ne contribua pas moins à rétablir la tranquillité publique. Il n'existait plus dans les provinces de barbares ennemis, d'usurpateurs, de

< Zonare I. xn , p. 638.

2 On rapporte un trait fort snrpreiumt de la prouesse deProcohis : cet offlder avait pris cent vierges sarmates^ Il Tant mieux l'entendre raconter dans sa langue le reite de l'histoire. « Ex his unâ nocte decem inivi : omnes ta- » men , quod in me erat , mulieres intra dies quindedm • reddidi. • ( Vopiscus , Hist. Aug. , p. 246.)

1 Proculus , qui était natif d'Albenga , sur la cOte de Gènes , arma deux mille de ses esclaves. Il avait acquis de grandes ridiesses; mais il les devait à ses brigandages. Par la suite sa (àmiUe avait coutume de dire , née latrones esse, nec principes sibi placere. (Vopiscus , Hist. Aug.. p. 247.)

brigands même, qui rappelassent le souvenir des anciennes discordes. Aprèsdesi grands exploits rempereur se rendit à Rome^ pour y célébrer sa propre gloire et la félicité géné> raie. La pompe dn triomphe, que méritîMtla valeur de Probus , fut dirigée avec une jmagnificence.égale à la grandeur de sa fortune ; et le peuple , après avoir admiré les trophées d'Aurélien, contemplait avec le même plaisir ceux du héros qui lai avait succédé '. Nous ne pouvons oublier à cette occaàon le courage désespéré de quelque gladiateurs ,^ dont près de six cents avaient été destinés aux jeux cruels de l'amphithéâtre. Quatre-vingts d'entre eux environ, frémissant d'être forcés de répandre leur sang pour l'amusement de la populace j tuèrent leurs conducteurs , sortirent avec impétuosité de l'endroit où ils étaient (gardés, et ren^lirent les rues de la capitale de meurtres et de confusion. Àpcès une résistance opiniâtre ils furent terrassée et mis en pièces par des troi^tes régulières ; majs jyis obtinrent du moins une mort hcmon^le et la satisfaction d'une juste vengeance*.

La discipline de Probus, moins cruelle que celle d'Aurélien, ^tait observée avec la même rigidité et la même exactitude. Le vainqueur de Zéuobie punissait sévèrement les désordres des soldats; Probus les prévenait, en employant constamment les légions à des travaux utiles. Lorsqu'il eut le commandement 4e ÏÉg^t£, il exécuta plusieurs ouvrages considérables, qui contribuèrent à la sjilendeur et à l'avantage de cette riche contrée. Il perfectionna la navigation du NU, si importante à -Rome elle-même. Des temples, des ponts, des portiques et des palais furent construits par les mains des soldats, devenus tour à tour architectes , ingénieurs et cultivateurs '. On rapixorte d'Ànnibal que, dans la v^ de garant ses troi:Q>es des uiites fiinMtes de l'oisiveté, il les força de {rianter un grand nombre d'oliviers le long des côtes de PAfrique *. Guiclé par le même principe,

t Bist. Aag.,p. MO.

2Zoziaie,l.i,p. es.

3Hi$t.Aug..p. 236.

* Aurd. Victor, in Prob. M»is la politique «l'Aïuiibal, dont aucun auteur plut ancien n'a parlé , ne s'accorde pu

DÉCAD£?^C£ DE L'EMPIRE ROMAIN

(281 4ep. J.-G.)

Probus exerça ses légions à couvrir de vignes les coteaux fertiles de la Gaule et de la Pan-> nonie. Il s'efforça de mériter par ses bienfaits la reconnaissance de sa patrie , poiu> laquelle il conserva 'toujours une affectioB partioulière. Un vaste terrait^, connu sousle n(wa de mont Akno, et situé aux «nvironsde Sirnùua, soapays natal, ne présentakde tousoôtésque des marais infects ; il fut converti en riches pâturages. On parie «ncore d'urf autre «indroit entièrement défindié par ses tronpes '. Une pareille armée formait<peut-être la portion la plus brave et la -plu$ utile 4es SHJets Romains.

Satisfait de la <koiture de ses unteatioBS, l'homme le plus sage, en suivant un plan (avori , sort souvent des bornes de la modération. Probus lui-même se consulta peint assez la patience et la disposition de «es fier» légionnaires *. Les périls attadiés à la profession des armes semblent n'être compensés que par uue vie d'oimeté et de ^aisir. Mais si les travaux du paysan aggravent perpétuellement les devoirs du guenrier, le soldat succombera «ous le fardeau, ou le rejet« tera avec indignation. Probus lui-ntete enflamma, dit-on,, le mécontentement des troupes. Plus occiq>é des intérêts du {(enre humain que de ceux de l'armée , il espérait vainement, et il avait eu l'imprudence de se vanter que l'établissement d'une paix perpétuelle lui épargnerait bientôt la nécessité d'avMT toujours sur pied une multitude de mercenaires dangereux '. Ces paroles peu réservées lui devinrent fatales. Dans un des jours les plus chauds de }îété , «omme il faisait dessécher les maraàs de Sirmiuu, et qu'il pressait les travaux ^vec beaucoup d'ar*

arec rhistoife de m vie. Il quitta l'AfHque * i^lge 4e neuf ans ; il «1 arait quarante-oinq lanqu'il y rctouna, et immédiatemeut api<è6 il perdit soo arcn^ da» la Maille décisive de Zama. (,Tile-Live , xss. , 37. )

« Hist. Aug., p. 240 ; Eulrope n , 17 ; Aurel. Victor, in Prob. Vietor-4e-Jeune. Ce prince révoqua )a dé&nse de Domitien.â il accorda aux Gaulois, aux BretMuetaax Pannoniens une permission générale de planter des vignes.

> Julien bUme aveobiop Ae sévérité la rigueur de Probus, qui, sdeo lui, méritait presque sa nwftfMraise destijaée.

3 VopisGU8,Hist. Aug. p.2fl.UCMtsiireevaiaflsp0ir i un grand étalage d'éioquenoe.

(282 dcp. J.-C) PAR ÉD. GIM(ON

deor, les setdats tmtés jettMit tootràrcei^ leoFs outils, presnent les annes et «e révolteot. 'Lenrs ciris sé^tiesK, la fureur peinte danslem* regards, anueBcent à l'empereur le danger qui le ttenace. H se réftigie dans ime tour élevée, 'qu'il avait conatmîte pour dkïger les «owages '. La tour est à l'^istaot kttoée, et mille épées sont plongées dans le seio de l'infortuné Probus. La rage des troupes s'apaisa dès qu'«Ue eut été satisfitîte. Elles d^lor^nt alors leur foneste précipiti^OD,««Ui^«i^ la sévérité dapriaee ({u'f^es'venaientdiefliassacret*, et se hâtèrent d'^ever^un monument honorable à sa ntémoire, pour perpétuer le souvenir de ses vertus «t de ses victoires "*.

Aprèslesf)reaiersn>oiivemeB»deladoalem' et'dn repentir, les légions proclamèrent empepeard'ua consentement unanime, Gams, prétendu prétove.Tontceqnitient àee prinœ paraît douteux^t incert^ûn. B se^loitf ait du titre fie citoyen , «t il affeetait de -comparer la pureté de son sang avec l'ongine étrangère et même baiiiare de ses prédéeeseeurs. Cependant, loin d'admettre ses prét^ations , ceux de ses contemporains qui ont fait le pkis'de Feoberches sur sa naissance ou sur celle de ses j>iH«ns, la placent en Illyrie, -dans la Ganle en en Afrique ^ Quoique soldat, son ëd«eatiou avait été très-eultivée ; qooiqae sé- BBteBr,il se trenvait revêtu de la première dig^itéde l'armée; et dans un siècle où les professMMirs civile et mUitaire commençaient à être pour jamais séparées rune de l'auu^, elles se trouvaient remues danslapersonnedeGarus. ' Malgré la justice «évère ^'il exerça contre lesassassrasde Probos, dont l'estime et la Javeur lui avaient été si utiles, il fut soupçonné d'avoir partidpé à on crime qui lui frayait le chemin an trftne. Il jouissait du moins, avant son avènement, d'une grande

CH. XU.

1 Tunis ferrata. D parait que cette tonr était mobne et gande de fier.

s Probut, et itère probus sitôt est: Victor omnium gentimn barbanan : vietor etiam tyrannorum.

3 Toat ceci cependant peut être concilié. D était né à NariMnne, ville d'IUyrie, qu'Eutrope a confondue a?ec la ville )^ns|raffleuse de ce nom , située dans ta Gaule. Son père pwTait être Africain , et se mère une noble Romaine. Cams M même fut élevé dans la capitale. (Voyez Sod%er, ^témad. adEnseb. Chron. p. 241.)

réputation de mérite et de vertu ', mais l'austérité de son caractère dégénéra insensiblement <en aigreur et en cruauté. Les historiens de sa vie sont presque disposés à le mettre «B rang des tyrans de lUnne '. Carus avait environ soixante ans lorsqu'il prit la pourpre, et «es deux fils,Garin et Ilumérieu, étaient déjà parvenus à l'âge d'homme ^

On vit expirer avec Probus l'autorité du sénta. A la mort de ce prince, le repentir des troapesfle les porta point aux mênâes égards (pi'dles avaient eus pour la puissance civile après le memtre d'Auréiien. Elles avaient doraié'la pouipre à Carus , sans attendre l'apprd)ation du sénat. Le nouvel en^ereur se contenta d'annoncer, par une lettre froide et hautaine, qu'U était monté sur le trûne vacant *. Une «onduite si différente de celte de son vertueux prédécesseur ne prévenait j>as en faveur du nouveau règne. Les Romains, sans pouvoir et sans liberté, eurent recours à desdiscours licencieux", seul privilège dont on ne leur eût pas ôté la jouissance. La iflatterie^leva cependant la vois. H existe encore «ne églogue composée à l'avènement de Carus. Q.ttd€^ méprisable ^ue soit le sujet de cette pièce, on peut la lire avec plaisir. Deux bergers , pouréviter la dialeur du midi, se retirent dans la grotte de Faune. Ils aperçoivent quelques caractères récemment tracés sur un hêtre. La divinité champêtre avait décrit en vers prc^hétiques la félicité promise à l'empire, sous le règne d'un si grand prince. Faune salue le héros qui, recevant sur ses épaules le poids de l'univers doit étouffer les guerres, les factions et rétablir l'innoceMce, et la sécurité de J'âge d'or».

1 Probus avait demandé au sénat que l'on élevât à Caru«, aux dépens du public, une statue équestre et un palais de marbre, comne une juste réeonpensedesoo mérite extraordinaire. (Vopisous, Hist. Aag., M9.)

>Vepisous, Hist. Aug., p. 242, 249. Julien exclut l'empereur Carus et ses (ils du banquet des Césars.

3 Jean Malala, tom. i, p. 401. Mais l'autorité de ce Grec ignorant est trâs-f^Ic. Il tait venir ridiculement de Carus la ville de Carrlies et la Carie , province dont Homère a parlé.

* Hist. Aug., p. 249. Carus félicite le sénat de ce qu'un de ses membres est fait empereur.

«Hist. Aug., p. 242.

«Voyez la première églogue de Calpurnius, dont

Selon toutes les apparences , ces peintures frivoles n'attirèrent jamais les regards d'un général élevé dans les camps, que la gloire appelait à la défense de l'empire. Carus , avec le consentement de ses légions, se préparait à exécuter le projet si long-temps suspendu de la guerre contre les Perses. Il conféra le titre de césar à ses deux fils , Carïh et Numérien; et, cédant au premier une portion presque égale de l'autorité souveraine, il lui ordonna d'apaiser d'abord quelques troubles élevés dans la Gaule, ensuite de fixer sa résidence à Rome, et de prendre le commandement des provinces occidentales'. Une victoire mémorable , remportée sur les Sarmates , assura la tranquillité de l'Illyrie. Les baii>ares laissèrent seize mille hommes sur le champ de bataille; vingt mille d'entre eux furent prisonniers. ImpaUent de cueillir de nouveaux lauriers, le vieil empereur se mit en marche an milieu de l'hiver, traversa la Thrace et l'Asie mineure, et arriva sur les confins de la Perse avec Numérien, le plus jeune de ses fils. Ce fut là que, campé sur le sommet d'une haute montagne, il montra aux troupes l'opulence et le luxe de l'ennemi qu'elles allaient bientôt combattre.

Le successeur d'Artaxerxès, Varannes ou Bahram, avait subjugué les Segestes,une des nations les plus belliqueuses de la haute Asie *. Malgré cet exploit , l'approche des Romains l'alarma ; il résolut <f employer la voie des négociations pour retarder leurs progrès. Ces ambassadeurs entrèrent dans le camp romain , vers le coucher du soleil , au moment où les troupes apaisaient leur faim par un repas frugal. Les Perses demandèrent à paraître en présence de Carus. Ils parcourent les rangs sans apercevoir l'empereur. On les conduisit enfin à un soldat assis sur le gazon , et qui n'avait pour marque distinctive qu'un manteau de pourpre fait d'une étoffe grossière. Un morceau de lard rance

M. de FonteneDe préfère le plan à cdui da Ponios de Virgile (Voyez lom. m , p 148).

< Hist. Aug., p. 353-, Eutrope, n, 18; Pagi, Annal.

2 Agalhias, 1. iv , p. 135. On trouve une de ses maximes dans la Bibliothèque orientale de d'Herbëol. • La «définition de l'humanité renferme toutes les autres » vertus. »

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(2S3 dep. J.-€.)

et quelques vieux pois composaient son souper. La même simplicité régna dans la conférence. Carus , ôtant an bonnet qu'il portait pour cacher sa tête chauve, assura les ambassadeurs qu'il rendrait bientôt la Perse aussi dépouillée d'arbres, que sa tête l'était de cheveux ', si leur maître refusait de reconnaître la souveraineté de Rome. Quoi qu'il y eût peut-être de l'affectation dans cette scène, elle peut nous donner une idée des mœurs de Carus , et de la modestie sévère que les belliqueux successeurs de Gallien avaient introduite dans les camps. Les ministres du grand roi tremblèrent et se retirèrent.

Les menaces de Carus ne furent pas sans effet. Il ravagea la Mésopotamie, renversa tout ce qui s'opposait à son passage; se rendit maître de Séieucie et de Ctésiphon, places importantes qui paraissent s'être rendues sans résistance; enfin il porta ses armes victorieuses au-delà du Tygre ». Ce prince avait saisi le moment favorable pour une invasion. Les conseils de la Perse étaient agités par des factions domestiques. Cette monarchie avait envoyé la plus grande partie de ses forces sur les frontières de l'Inde. Rome et l'Orient reçurent avec transport la nouvelle d'un si grand succès. On se formait déjà les idées les plus magnifiques. La flatterie et l'espérance annonçaient la chute de la Perse , la conquête de l'Arabie, la soumission de l'Egypte et la tranquillité de l'empire, à jamais délivré des incursions du peuple Scythe *. Mais le règne de Carus semblait destiné à montrer la fausseté des prédictions. La mort du vainqueur dissipa bientôt ces vains fantômes de gloire. On est fort incertain sur la manière dont ce prince périt. Ge qui nous est parvenu de plus authentique à ce sujet se trouve dans une lettre de son se-

< Synedus attribue cette histoire à Caiin. II est bia plus naturel de la donner à Carus qu'à l'empereur Probvs , comme l'ont fitit Tillemont et Pelau.

2 Vopiscus, Hist. Aug. , p. 250; Ett(rope,ix,t8; les deux Viclors.

3 C'est à la victoire de Carus sur les Perses que je rapporte le dialogue du PliUoptUris, qui a été si long-teaips un objet de dispute parmi les savans. Mais il foudrail om dissertaUon pour expliquer et pour justifier mon opinion.

(284 dep. J.-G.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XU

créuùre an préfet de la ville, c Carus, dit-il,

* notre cher empereur, était dans son lit ma-

> lade, lorsqu'il s'éleva dans le camp un fu-

> rieux orage. Le ciel devint si obscur que

1 nous ne pouvions nous distinguer ; et les

* éclats continuels de la foudre nous ôtèrent

* la connaissance de tout ce qui se passait «dans la confusion générale. Inunédiate-

* ment après le 'plus violent coup de ton-

> nerre, nous entendons crier que l'empereur

> n'est plus. Il parait que les officiers de sa t maison, dans les transports de leur douleur,

> ont mis le feu à la tente impériale ; ce qui

> a donné lieu au bruit que Carus avait

> été tué de la foudre : mais, autant qu'il nous

> a été possible d'approfondir la vérité, nous

> croyons que sa mort a été l'effet naturel de

* sa maladie '. >

Cet événement ne produisit aucun trouble. L'ambition des généraux qui auraient voulu s'emparer de la pourpre était contenue par leurs craintes respectives. Le jeune Mumérien et son frère Carin, alors absens , furent universellement reconnus. Les Romains espéraient que le successeur de Carus marcherait sur les traces de son père, et qu'il porterait le fer et le feu dans les palais de Suze et d'Ecbatane *. Hais les légions, si redoutables par leur nombre et par leur discipline, ne purent résister aux viles terreurs de la superstition. Malgré tous les artifices que l'on employa pour déguiser les circonstances de la mort du dernier empereur, 9 ne fut pta possible de détruire l'opinion de la multitude, et la force de l'opinion est irrésistible. Les anciens ne regardaient qu'avec une pieuse horreur les places et les personnes frappées de lafoudre,quileurparaissaientsing^ilièrement dévouées à la colère du ciel '; On parla d'un oracle qui désignait le Tygre comme la borne fatale des armes romaines. Les troupes, effrayées du sort de Carus et de leurs propres dangers, sommèrent haute-

< Htot. Ang. p. 250. Cepoidant Entrope , FesUis, Raft», lesden Vietors, saint Jtrtime, Sidoniiu ApolUnaris, eeorge Synoelle et Zonare prétendent teus que Canu Ait tnë de la fondre.

2 V. Néméslen, CynegetieoD , t , 71 , etc.

3 Voyez Fesliu et ses commnentatenrs sur le mot Ser»bonUuuun. Les places frappées de la foudre étaient entourées d'un mar, les choses étaient enterrées «rec des

ment le jeune Numérien d'obéir à la volonté des dieux, et de les tirer d'un pays où elles ne pouvaient combattre que sous les plus malheureux auspices. Le faible empereur se laissa entraîner par leurs préjugés, et les Perses ne purent voir, sans étonnement , la retraite subite d'un ennemi victorieux '.

On sut bientôt à Rome le destin du dernier empereur. Le sénat et les provinces se félicitèrent de l'avénement des fils de Carus. Ces jeunes princes cependant n'avaient point cette supériorité de naissance ou de mérite, qui seule peut rendre la possession du trône en quelque sorte naturelle. Nés dans une condition privée, ils avaient reçu l'éducation de leur état, lorsque l'élection de leur père les appela tout-à-coup au rang de prince ; sa mort , qui arriva^seize mois après environ, leur assura l'héntage d'un empire immense. Pour soutenir avec modération une fortune si rapide, il eût fallu une prudence et une vertu extraordinaires; qualités dont Carin, l'alué des deux frères, manquait entièrement. Il avait montré quelque courage dans la guerre de la Gaule *; mais, dès qu'il fut arrivé à Rome, il s'abandonna, sans'aucune retenue, au luxe de la ville et à l'abus de l'autorité. Il était doux et cependant cruel, livré aux plaisirs, mais dénué de goût, et, quoique singulièrement susceptible de vanité, il paraissait insensible à l'estime publique. Dans le cours de quelques mois il épousa et répudia successivement neuf femmes , qu'il laissa pour la plupart enceintes , et, malgré tant d'engagemens légitimes, si souvent rompus, il trouvait le temps de satisfaire une foule d'autres passions, qui le couvraient d'opprobre et déshonoraient les premières familles de l'état. Rempli d'une haine implacable contre tous ceux qui pouvaient se rappeler son ancienne obscurité, ou désapprouver sa conduite présente , il eut la bassesse de persécuter les compagnons de son enfance, qui n'avaient point assez respecté la majesté future de l'empereur; et les sages conseillers, que son père avait placés auprès de lui pour guider

cérémonies mystérieuses.

« VopiscQS , Hisl. Aug., p. 250. AurçL Victor semble croire à la prédiction et approurer la retraite.

2 NémésicD, Cy negetkon , v , 09. U était contemporain , fflaispoëte.

sa jeunesse sans expérience, furent condamnés à l'exil ou au dernier supplice. Garin traitait les sénateurs avec fierté; il affectait de leur parler en maître , et il leur disait souvent qu'il avait intention de distribuer tenr» biens à la populace de Rome. Ce fut d'entre les derniers de cette populace qu'il tira ses favoris et ses ministres. On voyait daas le pahiis, à la table même du- prince, des chanteurs, des danseurs, des courtisanes et tout le cortège du vice et de la fblie. Un huissier' obtint lie gouvernement de la ville. A, la place du préfet du prétoire, qui fût mis à mort. Caria substitua l'un des ministres de ses plaisirs les plus cUssolus. Un autre qw avait les mêmes droits à sa faveur, ou qui l'avait obtenu par un moyen encore plus infâme, seçut les honneurs du consulat. Enfin, un secrétaire de confiance, très-habite dans l'art de contrefaire l'écriture, délivrait l'indolent empereur du devoir pénible de signer son nom.

LorsqueCarus entreprit la guerrede Perse, la politique et sa tendresse pour sa famille , dont il voulait assurer la fortune, l'avaient engagé à laisser entre les mains de l'alné de ses fils les armées et les provinces d'Occident. La nouvelle qu'il reçut bientôt de la conduite de Garin lui causa- les r^rets les plus vifs. Pénétré de douleur et de honte, le vieil empereur ne cacha point la résolution où il était de satisfaire la république par un acte sévère de justice, d'éloigner du trône un fils indigne, qui en dégradait la majesté , et d'adopter le brave et vertueux Constance, alors gouverneur de la Dalmatie. Mais l'élévation de cet illustre général fut différée pour quelque temps, et dès que Carin fut débarrassé, par la mort de son père, du frein de la crainte ou de la décence, Rome gémit sous la tyrannie d'un monarque qui joignait à la folie d'Élagabale la cruauté de Domitien*.

Le seul mérite que l'histoire ou la poésie ait remarqué dans l'administration de Carin

i CaneelUuim. Ce mot, si humble dans Bon origine, cet derenii , par un hasard àngulier , le titre de la première place de l'état dans les monarchies de l'Europe. (Voyez Casaubon et Saumaise , ad ffist. Jug., p. 253.)

2VopiKUS, HiâU Ang., p. 253, 254; Entrope, ix, 19; Victor-le^leune. A la vérité le règne de Diodétien Dit si long et si florissant , qu'il a dû nuire beaucoup à la réputation de Carin.

DÉCAMINCE m; L'EMPIRE ROMAIN,

fut la splendeur extraordinaire avec laquelte il célébra les jeuxdu cirque et de l-'anphitbéàtre. Plus de vingt ans après, lorst^ les courtisans de Diodétien- lui représ^ataieut la gloire et l'affection des peuples que soo paé* dëoesseur avait acquises par sa munificeïioe, ce prince économe disait que le règne de Garin avait-été eo effet un ràgae de plakir '. Au reste, cette vaine ^prodigalité que poovait dédaigner la prudence [de Dioolétiea , «xeka la surprise et les transports du peuple. Les vieillards, se rappelant ta jpompe tiàonphale de Probus, celle d'Aurélieitet les jewc séeulaires de l'empereur Philippe, avouaient que ces fêtes brillantes étaient toutes surpassées par la-magnificence du fils de Garas*.

On peut se former une idée des spectades de Garin, en considérant quelques particularités que l'on trouve dans l'histoire coaoernant les jeux donné» par ses prédéeessenrs. Si nous nous bornons aux chasses des b^tes sauvages, quelque blâmai^ qaa nous paraisse la vanité du dessein, on la cruauté de l'exécution, nous serons CcHKés de l'avoser : jamais, avant ni depuis les Romains, l'art- n'a fait des efforts a prodigieux, jamais on n'a dépensé des sommes si excessives pour l'amusement du peuple'. Sous le règne de Probus, de grands arbres, transplantés au auliea . du cirque avec leurs racines, fonnènrat une vaste forétf qui fut tont-à-coup^ remplie de mille autruche», de mille daims, de mille oerfs et de mille ssu>glier8,.et tout ce gibier fut abandonné à l'impétuonté tumultueuse de la multitude. La tragédie du joiu* suivant consista dan&un massacre de cent lioas, d'autant de lionnes, de deux cents léopards et de trois cents ours*. Les animaux que le jeune Gordien- avait destinés à son triomphe, et qui parurent aux jeux séculaires de son successeur, étaient moins remar qnables par le

1 VoiMscaa, Hitt. Ang., p. 361. Il l'appeik Garas ; i le sens paraît d'une manière assez claire. D'aili«irs les noms du p^ et du Sis étaient souvtenl ootfimdiis.

2 Voyez Calpamios, édog. vn, 43. Noos pounai remarquer que les spectades de Pndnn étaient tmeanticens , et que le poêle est secondé par rhistaricB.

3 Le philosopiie Montaigne (Eiàsais, 1. ra, c. 6) dmne uae idée très-juste et très-agréable de la magattceiiee romaine dnt ces speetaeleS.

* Vo^icas, KM. Ang., 9. 2tt.

(284 dep. J.^.)

nombre que par la singularité. Vingt zèbres déployèrent aux yeux du peuple romain leurs formes élégantes et la beauté de leur robe, brillante de différentes couleurs". Dix élans et autant de girafes, les plus doux et les plus grands des animaux qui errent dans les plaines de la Sarmatie et dans celles de TËtbiopie , contrastaient avec trente hyènes d'Afrique, et dix tigres de l'Inde, les créatures les plus féroces de la zone torride. La force que les plus énormes quadrupèdes ont reçue de la nature , sans être nuisible, fut admirée dans le rhinocéros, dans l'hippopotame du Nil* et dans une troupe majestueuse de trente-deux éléphans'. Tandis que la populace contemplait avec une surprise stupide ce magnifique spectacle, le naturaliste pouvait observer la figure et la propriété de tant d'espèces différentes, transportées de toutes les parties de l'ancien continent dans l'amphithéâtre de Rome. Hais cet avantage passager, que la science tirait de la folie, ne saurait certainement justifier un emploi si extravagant des richesses de l'état. Ce fut dans la première guerre punique seulement que le sénat de Rome lia prudemment les jeux de la multitude avec les intérêts de la république. Un petit nombre d'esclaves qui n'avaient pour armes que des javelines , émoussées *, donna la chasse au milieu du cirque à une troupe considérable d'éléphans pris sur les Cartha^ois. Ce divertissement utile servit à inspirer au soldat romain un juste mépris pour ces masses énormes qu'il ne craignit

' Ils étaient appelés'om^; mais le nombre est trop petit poar qu'il ne soit question que d'ânes sauvages. Caper {de atphantis exereitat., n, 7) a prouvé, d'après Oppien, Dion et un Grec anonyme, que l'on avait vu des zèbres à Rome. Ces animaux venaient de quelqu'ile de l'Océan , peut-être de Madagascar.

2Carin donna un hippopotame. ( Voyez Calphum., édog. vn , 06). Auguste avait autrefois exposé trente-six crocodiles; je ne vois pas qu'il en ait paru dans les spectades donnés depuis par ce prince. (DionCassius, I. lt, p. 781).

3 Capitolin ,EQst. Aug. , p. 164 , 165. Nous ne connaissoas pas les animaux qu'il appelle arclieleontes , quelques-uns lisent argoleoiUes , d'autres agrioleontes. Ces deux corrections sont ridicules.

* Pline , Hist. Nat., vin , 6. ^ette parlicularité est tirée êes Annales de Pison.

CIBB05. I.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XII

bientôt plus de rencontrer sur le champ de bataille.

La chasse on l'exposition des bétes sauvages se faisait avec une magnificence digne d'un peuple qui s'appelait le maître de l'univers; les édifices destinés à ces amusemens ne répondaient pas moins à la grandeur romaine. La postérité admire et admirera longtemps les débris majestueux de l'amphithéâtre de Titus, qui méritait bien le nom de colossal '. C'était un bâtiment de forme elliptique, long de cent vingt-huit pieds , large de quatre cent trente-sept, appuyé sur quatrevingts arches, et s'élevant, par quatre ordres d'architecture, à la hauteur de cent trente-un pieds*. L'extérieur était revêtu de marbre, et décoré de statues. Dans le contour de la vaste enceinte qui formait l'intérieur, on avait disposé soixante ou quatre-vingt rangs de sièges, aussi de marbre, couverts de coussins, et capables de recevoir commodément plus de quatre-vingt mille spectateurs*. La multitude se portait en foule par soixante-quatre entrées (en latin vomitoriœ, nom propre à désigner de pareilles portes). Les issues, les passages, les escaliers avaient été si habilement construits, que chaque personne, sénateur, chevalier, ou plébéien, se rendait sans confusion à la place qui lui était destinée* ; on n'avait rien omis de ce qui pouvait contribuer au plaisir ou à la commodité des spectateurs. Un large voile, tiré sur leurs têtes lorsque le temps l'exigeait, les garantissait du soleil et de la pluie. Le jeu des fontaines rafraîchissait continuellement l'air imprégné du

' Voyez MafTd, Ferona iUustrata , P. w , L i , c. 2.

> MafTei, 1. n , c, 2. La hauteur a été beaucoup trop exagérée par les anciens. Elle toudiait presque les cieux , selon Caipumius (édog. vn , 23) , et elle surpassait la portée de la vue de l'homme, selon Ammien Marcellin ( zvi , 10 ). Mais que cette hauteur était peu considérable si on la compare ayec celle de la grande pyramide d'Egypte, qui s'élevait à cinq cents pieds en ligne perpendiculaire !

3 Selon les dilTérentes copies de Victor, nous lisons soixante dix-sept mille ou quatre-vingt-sept mille spectateurs. Mais MafTei ( I. n , c. 12 ) , ne trouve place sur les sièges découverts que pour trente-quatre mille. Le reste se tenait dans les galeries couvertes du haut.

* Voyez MafTei , L ii , c. 5-12. Il traite un sqiet si difBcile avec toute la clarté posàble, et en ardiitecte aussi bien qu'en antiquaire.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

parfum délicieux des aromates. Dans le centre de l'édifice l'arène, ou théâtre, parsemé du sable le plus fin, prenait successiTement les formes les plus variées. Tantôt il semblait s'élever de terre comme le jardin des Hespérides ; il présentait ensuite les cavernes et les rochers de Thrace; des canaux souterrains fournissaient une source d'eau inépuisable , et ce qui venait de paraître une plaine unie pouvait être tout-à-conp changé en un lac , couvert de vaisseaux armés, et rempli des monstres de la mer*. Les empereurs romains déployèrent leurs richesses et leur libéralité pour embellir ces scènes. Nous lisons que tous les matériaux employés à la décoration de l'amphithéâtre furent quelquefois d'or, d'ai^ent ou d'ambre*; selon le poète qui décrit les jeux de Carin, sous le nom d'un berger attiré dans la capitale par leur magnificence, les filets destinés à défendre le peuple contre les bétes sauvages étaient de fil d'or; les portiques avaient été dorés, et une superbe mosaïque' de pierres précieuses enrichissait les degrés de l'amphithéâtre, qui servaient à séparer les rangs de spectateurs. Au milieu de cette pompe éclatante, l'empereur, assuré de sa fortune , jouissait des acclamations du peuple et de la flatterie des courtisans. Il écoutait avec transport les chants des poètes qui se trouvaient réduits à célébrer, au défaut d'un mérite plus essentiel, les grâces divines de sa personne *. Dans le même moment, mais à trois cents lieues de Rome, son frère rendait les derniers soupirs, et une révolution soudaine faisait passer entre les mains d'un étranger le sceptre de la maison de Carus *.

< Calpnm., éelog. vn , 64 , 73. Ces vers sont curieux , et toute l'éclogue a été d'un lrès^;rand secours à MafTei. Caipumius et Martial (voyez son premier livre) étaieul poilcs; mais lors(iu'ils ont décrit l'amphilhéâlre, ils ont peint ce qu'ils voyaient, et ils voulaient parler aux «eus des Romains.

2 Voyez Pline, Hist. Nat. , xxxin, )6; xxxvn, i.

3 Balteus en gemmis , en insita portlciu auro CmaUm radbnt , etc. .

* El Martis valtus et Apolliiùs esse putavi, dit Calpurnius ; mais Jean Malala , qui avait peut-être vu des portraits de Carin , dit que ce prince était petit , épais et blanc, (tome I, p. 403).

i Par rapport au temps où ces jeux romains ftirent cé-

(284 dep. J.-C.)

Les fils de Carus ne se virent jamais après la mort de leur père. Les arrangemens qu'exigeait leur nouvelle ûtuation avaient probablement été diCTérés jusqu'au retour de Numérien dans la capitale , où l'on avait décerné aux jeunes princes les honneurs du triomphe, pour le glorieux succès de la guerre de Perse '. On ne sait s'ils avaient le projet de diviser entre eux l'administration ou les provinces de l'empire ; mais il est vraisemblable que leur union n'eût point été de longue durée. La jalousie du pouvoir aurait été enflammée par l'opposition des caractères. Dans le plus corrompu des siècles Carin était indigne de vivre ; Numérien méritait de régner dans des temps plus heureux. Ses manières affables et ses vertus aimables lui assurèrent, dès qu'elles furent connues , l'estime et l'afiTection du public; il possédait les qualités brillantes de poète et d'orateur, qui honorent et qui embellissent l'état le plus humble comme le plus élevé. Les Romains applaudissaient à son éloquence, quoiqu'il eût moins pris pour modèle Cicéron que de modernes déclamateurs. Dans un siècle où , malgré la décadence du goût , la poésie conservait encore de la majesté , il disputa le prix aux plus célèbres de ses contemporains, et il resta toujours l'ami de ses rivaux : ce qui montre évidemment la bonté de son cœur ou la supériorité de son génie *. Mais les talens de Numérien le portaient à la contemplation ; la nature ne l'avait point fomé pour une vie active. Lorsque la grandeur soudaine de sa maison le força de s'arracher aux charmes de la retraite , ni son caractère ni ses études ne l'avaient rendu propre au commandement des armées. Les fatigues de la guerre de Perse détruisirent sa constitution; et ses yeux , incapables de soutenir la chaleur du climat % avaient contracté une faiblesse qui l'obligea, pendant une Icmgue

lébrés , Scaliger , Saumaise et CMpet se sont donné bien de la peine pour embrouiller un sujet très-clair.

i INémésien(Cynegeticon) paraît anticiper dans son imagination cet heureux jour.

1 II gagna toutesles couronnes sur Némésien , son rirai dansia poésie didactique. Le sénat éleva une statue an fils de Carus avec une inscription Irès^équivoque : aupUtspuissant des orateurs. (Voye^Vopiscus, Hist. Aug., p.2&4.)

3 Cause plus naturelle au moins que celte dont p»1e

(284 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. Xll.

marche, de se renfermer dans la solitude et dans l'obscurité d'une tente ou d'une litière. L'administration de tontes les affaires , tant militaires que civiles, fut remise au préfet du prétoire, Arins Aper, qui, à l'importance de sa dignité, ajoutait l'honneur d'avoir Mumérien pour gendre. Cet officier avait confié la garde du pavillon impérial aux plus dévoués de ses partisans ; et ce fut lui qui, pendant plusieurs jours, communiqua aux troupes les ordres supposés de leur invisible souverain*. L'armée romaine avait quitté les bords du Tygre dès que Carus avait eu les yeux fermés ; elle n'arriva qu'après huit mois d'une marche lente sur les rives du Bosphore de 'flu-ace. Les légions s'arrêtèrent à Chalcédoine en Asie, tandis que la cour passait à Héraclée, ville d'Europe, baignée par la Pro* pontide *. Tout-à-coup on parte de la mort de l'empereur, et de la présomption d'un ministre ambitieux, qui continuait à exercer le pouvoir souverain au nom d'un prince qui n'était plus. Ces bruits se répandent d'abord secrètement ; bientôt ils éclatent dans tout le camp. L'impatience des soldats ne leur permet pas de rester plus long-temps incertains. Entraînés parla curiosité, ils forcent la tente impériale, où ils n'aperçoivent que le corps de Numérien *. L'affaiblissement graduel de sa santé aurait pu les porter à croire que sa mort était naturelle ; mais le soin que l'on avait pris de la cacher parut une preuve de crime ; et les mesures d' Aper pour assurer son élection devinrent la cause immédiate de sa ruine. Cependant, même dans les transports de leur rage et de leur douleur, les troupes observèrent un ordre qui montre combien la discipline avait été fermement ré- Utblie par les belliqueux successeurs de Gal-

Vopigcus (Hist. Aug. , p. 251. ) Cet historien attribue la faiblesse de ses yeux aux pleurs qu'U ne cessa de verser sur la mort de son père.

> Dans la guerre de Perse , Aper fkit soupçonné d'avoir PU le projet de trahir Carus. (Hist. Aug., p. 250).

2 Nous devons à la Chronique d'Alexandrie, p. 274, la ronnaissance dn temps et du lieu où Dioclélien fut nommé empereur.

3 Hist. Aug. , p. 251 ; Eutrope , ix , 18 ; saint Jérfime , in Chron. Selon ca judicieux écrivains, la mort de Numérien fUt découverte par l'infection de son cadavre. Me pouvait-on pas trouver d'aromates dans la maison d(? rcmpcreur ?

lien. On tint à Chalcédoine une assemblée générale , où le préfet du prétoire fut amené ' chargé de fers, comme prisonnier et comme criminel. Un tribunal vacant fut érigé au milieu du camp; et les généraux formèrent, avec les tribuns, un grand conseil militaire. Ils annoncèrent bientôt à la multitude qu'ils avaient choisi Dioctétien, comte des domestiques ou gardes du palais, comme la personne la plus capable de venger un prince chéri, et de lui succéder. Le moment était précieux pour le candidat ; et sa fortune pouvait en quelque sorte dépendre de la conduite qu'il allait tenir. Persuadé que l'emploi dont il avait été chargé l'exposait à quelques soupçons, Diocléticn monte sur le tribunal , tourne les yeux vers le soleil, et, en présence, de ce Dieu qui voit tout ', il proteste solennellement de son innocence. Prenant alors le ton d'un souverain et d'un juge, il fait amener Aper au pied du tribunal : < Cet homme, > dit-il, est le meurtrier de Numérien. > Et, sans lui donner le temps d'entrer dans une justification dangereuse, il tire son épéc, et la plonge dans le sein de l'infortuné préfet. Une accusation, appuyée d'une preuve si décisive, est admise sans aucune contradiction ; et les troupes, avec des acclamations réitérées, reconnaissent l'autorité et la justice de l'empereur Dioclétien *.

Avant de décrire le règne mémorable de ce prince , voyons quelle fut la destinée de l'indigne frère de Numérien. Les armes et les trésors de Carin le mettaient en état de soutenir ses droits au trône ; mais ses vices personnels détruisaient tous les avantages qu'il pouvait tirer de sa naissance et de sa situation. Les plus fidèles serviteurs du père méprisaient l'incapacité du fils, et redoutaient sa cruelle arrogance. Son rival avait pour lui le cœur des peuples; le sénat même préférait un usurpateur à un tyran. Les artifices de Diocléticn entretinrent le mécontentement général. L'hiver fut employé en intrigues secrètes et en préparatifs ouverts pour

■ Aurel. Victor; Eutrope, ix, 20; saint Jérôme, in Chron.

2 Vopiscus , Hist. Aug. , p. 252. Ce qui engagea Dioclétien SilutTjéper (en latin un sanglier), ce ftirrnt une prédiction et une pointe aussi ridicules que connues.

ime guerre civile. Au printemps, les armées de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent dans les plaines de Margus, petite ville de Mœsie, non loin des rives du Danube *. Les troupes qui venaient de faire trembler le grand roi se trouvaient épuisées par les maladies et par les fatigues de leur dernière expédition; elles ne pouvaient disputer la victoire aux légions d'Europe, dont la force n'avait éprouvé aucune altération. Les lignes de Dioclétien furent rompues; et ce prince désespéra pendant quelque temps de la pourpre et de la vie. Mais Carin perdit, par l'in- Gdélitédeses officiers, l'avantage que lui avait procuré la valeur de ses soldats. Un tribun dont il avait séduit la femme saisit l'occasion de se venger, et d'un seul coup il éteignit les discordes civiles dans le sang de l'adultère *.

. CHAPITRE Xra.

Règne de Dioclétien et de tes trois associëi, Haximien, Galère et Constance. — Rétablissement général de l'ordre et de la tranquillité. — Gaerre de Perse. — Victoire et triomphe des empereurs romains. — Nouvelle forme d'administration. — Abdication de Dioclétien et de Maximien.

Comme Dioclétien surpassa tous ses prédécesseurs par l'éclat de son règne , sa naissance fut aussi moins illustre et plus obscure. Les titres puissans du mérite et de la violence avaient souvent renversé les prérogatives idéales de la noblesse; mais il existait toujours une ligne de séparation entre les hommes libres et ceux qui vivaient dans la servitude. Les parens du prince qui succéda aux fils de Carus avaient été esclaves dans la maison d'Anulinus , sénateur romain. Le nom qui servait à distinguer Dioclétien lui venait d'une petite ville de Dalmatie, d'où sa mère tirait son origine *. Il parait cependant

. • Entrope marque sa situation avec beaucoup d'exactitude. Celte Tille était entre JVons Attrem et VinUnUtcum. M. d'AnviUe (Géographie ancienne, tom. i, p. 304) place Margus à Kaslolatz en Servie, un peu au-dessous de Belgrade et de Semendiie.

î Hist. Aug. , p. 254 ; Eutrope , a , 20 ; Aurd. Victor ; y'itMx, in Epit.

3 Eutrope , ix , 19 ; Victor , in Epit. La ville paraît avoir été nommée Doclia, d'une petite tribu d'Illyriens (Voyez CeUarius, Geogr. anl. , tom. i ,p. 393). Le premier nom de l'heureux esdave fut probablement Doclès.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(285dcp. J.-C.)

que son père, après avoir obtenu la liberté, exerça le métier de scribe, emploi réservé communément aux personnes de son état *. Des oracles favorables, ou plutôt l'impulsion d'un mérite supérieur, éveUlèrent l'ambition de son fils, l'engagèrent à suivre la profession des armes, et lui annoncèrent une fortune brillante. Le hasard et son propre génie contribuèrent à son élévation. Ce serait un spectacle très-curieux d'observer l'enchaînement des circonstances qni lui fournirent les moyens de remplir ses hautes destinées, et de développer aux yeux de l'univers les talens qu'il avait reçus de la nature. Dioclétien obtint successivement le gouvernement de la Mœsie, les honneurs du consulat, et le commandement important des gardes du palais. Il se distingua par- son habileté dans la gaerre de Perse. Enfin, après la mort de Numérien, au jugement et de l'aven de ses rivaux, l'esclave fut déclare le plus digne du trône impérial. La malignité du zèle religieux, qui n'a pas épargné la férocité sauvage de Maximien son collègue, s'est efforcé de jeter des soupçons sur le courage personnel de l'empereur Dioclétien *. Nous croirons difficilement à la lâcheté d'un soldat de fortune , qui mérita et qui sut conserver l'estime des légions , aussi bien que la faveur de tant de princes belliqueux. Cependant la calomnie ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour attaquer le côté le plus faible. Dioclétien eut toujours le courage que son devoir ou l'occasion exigeait ; mais on ne voit pas en lui cet esprit entreprenant , cette intrépidité d'un héros qui , brûlant du désir de se faire un nom, brave les dangers, dédaigne l'artifice, et force ses égaux à reconnaître sa supériorité. Des qualités moins brillantes qu'utiles; une âme forte, éclairée par l'expé-

il l'allongea ensuite pour lui donner un son convenable i l'harmonie grecque, et il s'appela Diodes; enfln il en fit Dioclelianus ( Dioclétien) , qui rendait mieux à la majesté romaine. 11 prit le nom patriciai de Valérius, et c'est ainû qu'Aurelius Victor a coutume de le désigner.

• Voyez Dacier sur la 6« satire du ne livre d'Horace; Corn. Nepos, vie d'Eumènes, c l

2 Lactance ( on l'auteor , qud qu'il siSt , du petit Inôlé de Mortibus perseeutorum) , accuse ea deux endroits Diocléliai de timidité. Dans le dtaidtre 9 , il dit de lui: « Eral in omni tumuitu meticulosus et animi di^cctus. •

(285 dep. J.-C.)

rience et par une étude approfondie de l'humanité; de la dextérité et de l'application dans les affaires ; un mélange judicieux d'économie et de libéralité, de sévérité et de douceur; une dissimulation profonde, cachée sous le voile de la franchise militaire; de la constance pour parvenir à son but; de la flexibilité pour varier ses moyens; et, pardessus tout, le grand art de soumettre ses passions et celles des autres à l'intérêt de son ambition , et de colorer son ambition des prétextes les plus spécieux de justice et de bien public : tels sont les traits qui forment le caractère de Dioclétien. Gomme Auguste, il jeta en quelque sorte les fondemens d'un nouvel empire. Semblable au fils adoptif de César, il se distingua plutôt par les talens d'homme d'état, que par ceux de guerrier; et Jamais ces princes n'employèrent la force toutes les fois qu'ils pouvaient réussir par la voie de la politique.

Dioclétien usa de sa victoire avec une douceur singulière. Depuis long-temps les Romains applaudissaient à la clémence du vainqueur lorsque les peines ordinaires de mort, d'exil et de confiscation, étaient infligées avec quelque degré de modération et de justice ; ils furent agréablement surpris de voir une guerre dvile dont la rage ne s'étendait pas au-delà du champ de bataille. L'empereur donna sa confiance au principal ministre de la maison de Carus, Âristobule. Il respecta la vie, la fortune, la dignité de ses adversaires: et même les serviteurs de Garin * conservèrent pour la plupart leurs emplois. La prudence contribua vraisemblablement à l'humanité de l'artificieux Dalmate. Parmi tous ces olficiers, les uns avaient acheté sa faveur par une trahison secrète; il estimait dans les autres les sentimens de fidélité et de reconnaissance qu'ils avaient montrés pour un maître infortuné. Âurélien, Probus et Carns, princes habiles, avaient placé dans les différens départemens de l'état et de l'armée des sujets d'un mérite reconnu,

< Dans cet éloge, Aurelius Vietor paraît censurer avec raison , quoique d'une manière indirecte , la cruauté de CoDttance. On voit, par les Fastes, qu'AristobuIe resta préfet de la Tille , et qu'il finit avec Dioclétien le oonsolal qu'il avait commencé arec Carin.

PAR ÉD. GIBBON. Cil. XIII.

dont l'éloignement serait devenu nuisible au service public, sans servir à l'intérêt du prince. Au reste, une pareille conduite donnait à l'univers romain les plus magnifiques espérances. L'empereur eut soin de fortifier ces impressions favorables en déclarant que, de toutes les vertus de ses prédécesseurs, il se proposait surtout d'imiter la philosophie de Marc-Aurèle •.

La première action considérable de son règne semblait un garant de sa modération et de sa sincérité. Il prit pour collègue Maximien, et il lui accorda d'abord le titre de césar, ensuite celui d'auguste*. Marc-Aurèle avait déjàdonné un pareil exemple; mais, en couronnant un jeune prince livré à ses passions, il avait sacrifié le bonheur de l'état pour acquitter une dette de reconnaissance particulière. Les motifs de Dioclétien et l'objet de son choix furent d'une nature entièrement différente. En associant un ami, un compagnon d'armes aux travaux du gouvernement, il pourvoyait à la défense de l'Orient et des provinces occidentales, lorsque la république serait menacée de quelque danger. Maximien , né paysan comme Aurélien, n'avait eu aucune éducation. Sans lettres", sans égard pour les lois , la rusticité de ses manières décela toujours, dans le rang le plus élevé , la bassesse de son extraction. Il ne connaissait d'autre science que celle de la guerre. Il s'était distingué pendant plusieurs années de service sur toutes les frontières de l'empire ; et quoique ses talens militaires le rendissent plus propre à obéir qu'à commander, quoique peut-être il n'eut

I Aurelius Victor appelle Diwiéiien parentempotius quam dominum. (Voyez Hist. Aug., p. 30.)

iLes critiques modernes ne s'accordent pas sur I« temps où Maximien reçut les honneurs de césar et d'auguste ; et cette question a donné lieu A un grand nombre de disputes savantes. J'ai suivi M. de Tillemont ( Hist. des Empereurs , tom. 4 , p. 500-505 ) , qui a pesé les difficultés et les difTérentes raisons avec l'exactitude scrupuleuse qui lui est propre.

3 Dans un discours prononcé devant lui(Paneg. vet., ii , 8) , Mamertin doute si son héros, en imitant la conduite d'Annibal et de Scipion , a jamaisentendu prononcer leurs noms; d'où nous pouvons condure que Alaximicn ambitionnait plus la réputation de soldat que celle d'taouime de lettres. C'est ainsi que l'on peut souvent tirer la vàilé du langage même de la flatterie.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(286 dcp. J.-C.)

jamais l'habileté d'un général consommé, sa valeur, sa fermeté et son expérience le mirent en état d'exécuter les entreprises les plus diffiàles. Ses vices même ne furent pas inutiles à son bienfaiteur. Insensible à la pitié, prêt à se porter aux actions les plus violentes, sans en redouter les suites, Maximien était toujours l'instrument des cruautés que son rusé collègue savait à la fois suggérer et désavouer. Dès qu'un sacrifice sanglant avait été offert à la nécessité ou à la vengeance, Dioclétien, par une prudente intercession, sauvait le petit nombre de ceux qu'il n'avait jamais eu intention de punir. 11 reprenait avec douceur la sévérité de son impitoyable associé ; et il jouissait de l'amour des peuples, qui ne cessaient de comparer à l'âge d'or et au siècle de fer des maximes de gouvernement si opposées.

Malgré la différence des caractères, les deux empereurs conservèrent sur le trône l'amitié qu'ils avaient contractée dans une condition privée. Maximien , dont l'esprit altieretturbulentluidevintparla suite si fatal et troubla la tranquillité publique, était accoutumé àrespecter le génie de Dioclétien, qui. avait sur lui l'ascendant de la raison sur la brutalité '. La superstition on l'orgueil engagèrent ces princes éprendre les titres, l'un de Jovius, l'autre d'Herculius. Tandis que la sagesse clairvoyante de Jupiter (tel était le langage des vils orateurs de ce siècle), imprimait le mouvement à l'univers, le bras invincible d'Hercule purgeait la terre des monstres et des tyrans *.

Mais la toute-puissance de Jovius et d'Herculius n'était pas capable de supporter le fardeau de l'adminlstradon publique. Le sage Dioclétien découvrit que l'empire, assailli de tous côtés par les barbares, exigeait de tous

1 Laetanee, de Mort, persee. , e. 8 ; Anrd. Vidor. Comme parmi les panégyriqnes nous trouvons des discours prononcés i la louange de Maximien , et d'autres qui flattent ses adversaires à sesdépois , oe contraste sert à nous donner qndque connaissance de ce prince.

» Voyez le second et le troisième panégyrique , et particulièrement m, 3, 10, 14. Mais il serait ennuyeux de copier les expressions diflUses et affiectées de cette busse âoquence. Au 8u]eldes titres, voy. Aurel. Victor, Laetanee, de Jlfort. persee., c. 52; Spanheim, deUsu numismatum, etc., dissert, xu , 8.

côtés la présence d'une armée et d'un empereur. Il prit donc la résolution de diviser encore une fois cette masse énorme de pouvoir, et de donner, avec le titre inférieur de césar, une portion égale d'autorité souveraine à deux généraux d'un mérite reconnu '. Son choix tomba sur Galère, dont le nom d'.4nnentarius rappelait l'état de pâtre qu'il avait d'abord exercé, et sur Constance, nommé Chlore *, par allusion à la pâleur de son teint. En décrivant la patrie, l'extraction et les mœurs d'Herculius, nous avons déjà fait connaître Galère, qui fut souvent, et avec raison, appelé Maximien le jeune, quoique dans plnsieurs occasions il ait montré plus de talens et de vertus que le prince de ce nom. L'origine de Constance était moins obscure que celle de ses collègues. Eutrope, son père, tenait un rang considérable parmi les nobles de Dardanie ; et sa mère était nièce de l'empereur Claude *. Quoique Constance eût passé sa jeunesse dans les armes, il avait un caractère doux et aimable. Depuis longtemps la voix du peuple le jugeait digne du rang qu'il avait enfin obtenu. Pour resserrer les liens de la politique par ceux de l'onion domestique, les empereurs adoptèrent les césars, et leur donnèrent leurs filles en mariage *, après les avoir forcés de répudier leurs femmes. Dioclétien fut père de Galère, Maximien de Constance. Ces quatre princes se distribuèrent entre eux la vaste étendue de l'empire romain. La défense de la Gaule, de l'Espagne " et de la Bretagne, fut confiée à

< Anrd. Victor; Victor, inEptt.-, Eutrope, n, 22 ; Laetanee , de Mort, persee. , c. 8 ; saint Jértaie, in CÀron.

2 C'est seulemoit parmi les Grecs modernes que M. de Tillemont a découvo-l ce surnom de Chlore. Le moindre degré remarquable de pâleur semble ne pouvoir s'allier avec la rougeur dont il est question dans les panégyriques (v. 19).

3 JnHen, petit-flls de Constance, n gloittede tinr son origine di^ MoesieBs belliqueux. (Misopogon, p. 348.) Les Dardaniens habitaient sur la lisière de la Moesie.

* Galère épousa Valérie , flHe de Dioclétien. Pour parler avec exactitude , Jhéodora , femme de Constance , était fille seulement de la femme de Haximien. (Spanbeûn , dissert, xi, 2.)

s Cette division s'aecorde avec ceHe des quatre prélketures. 11 y a cependant quelque raison de douter A l'Espagne n'était pas une province de MaximieB. (Voy«z Tillemont, tom. iv , p. 517.)

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PAR ÉD. GIBBON. Cil. Xlll.

Constance. Galère resta campé sur les rives du Danube, pour veiller à la sûreté des provinces d'IUyrie. L'Italie et l'Afrique formèrent le département de Maximien. Dioclétien se réserva la Thrace , l'Egypte et les contrées opulentes de l'Asie. Chacun régnait en souverain dans les provinces qui lui avaient été assignées; mais leur puissance réunie s'étendait sur tout l'empire. Ils se tenaient tons préparés à voler au secours d'un collègue, ou à l'aider de leurs conseils. Les césars, dans le poste élevé qu'ils occupaient, révéraient la majesté des empereurs ; et les trois princes qui devaient leur fortune à Dioclétien conservèrent toujours le souvenir de ses bienfaits, et lui restèrent invariablement attachés. La jalousie du pouvoir n'altérait point une union si parfaite. Ou comparait cet accord singulier à un chœur de musique, dont la main habile du premier artiste r^le et entretient l'harmonie *.

L'élection des deux césars n'eut lieu que six ans environ après l'association de Maximien. Dans cet intervalle, il se passa plusieurs événemens mémorables ; mais, pour mettre de la clarté dans notre narration, nous avons préféré décrire d'abord la forme la plus parfaite du gouvernement établi par Dioclétien, et rapporter ensuite les actions de son règne, en suivant plutôt l'ordre naturel des faits que les dates d'une chronologie fort incertaine.

Le premier exploit de Maximien, dont les monumens imparfaits de ce siècle ne parlent qu'en peu de mots, mérite, par sa singularité, de trouver place dans une histoire destinée à peindre les mœurs du genre humain. Il délivra la Gaule des paysans qui , sous le nom de Bagandet *, désolaient cette province ; ce soulèvement général peut être comparé à ceux qui dans le quatorzième siècle déchirèrent le sein de la France et de l'Angleterre ^ Plusieurs des institutions que nous avons coutume de

t JuiieD, in Cœsarib. ,p. 315. NolesdeSpanheimà la traduction rran^aise, p. 122.

3 Le nom général de Bagaudes, ^ur «gniOtt rebelles , fut employé en Gaule jusque dans le cinquième siècle. Quelques-uns le tirent du mot celtique Bagad , assemblée tumultueuse. (Scaliger, ad Euseb. ; Dniange, Glossaire.)

3 Chronique de Froissard, vol. 1 , p. 375 et suiv. de la 2e édit. deBoissart donnée par J.-A.-C.Buchon. La naivetéde

rapporter au système féodal paraissent venir originairement des barbares celtes. Lorsque César subjugua les Gaulois, cette grande nation se trouvait déjà divisée en trois ordres : le clergé, la noblesse et le peuple. Le premier gouvernait par la superstition , le second par les armes; le troisième, entièrement oublié, n'avait aucune influence dans les conseils publics. Des plébéiens , accablés de dettes ou exposés à des injures continuelles, devaient naturellement implorer la protection de quelque chef puissant, qui disposât de leurs personnes et de leurs propriétés avec une autorité semblable à celle qu'un maître exerçait sur ses esclaves * parmi les Grecs et les Romains. La plus grande partie de la nation, insensiblement réduite en esclavage, et condamnée à des travaux perpétuels dans les terres des nobles , éprouva la servitude de la glèbe, et gémit sous le poids réel des chaînes, ou sous le joug puissant et non moins cruel des lois. Durant les troubles qui agitèrent la Gaule depuis le règne de Gallien jusqu'à celui de Dioclétien, la condiUon de ces paysans esclaves avait été singulièrement misérable ; ils subirent à la fois la tyrannie de leurs maîtres, des barbares , des soldats et des oflQciers du fisc *.

Ces vexations les jetèrent enfin dans le desespoir. De tous côtés ils se soulevèrent en foule, armés des instrumens de leur profession, et guidés par une fureur capable de tout renverser. Le laboureur devint un fantassin. Les bergers montèrent à cheval. Les villages abandonnés, les villes ouvertes furent livrées aux flammes; et les paysans commirent autant de ravages que le plus terrible ennemi ' . Ils réclamaient les droits naturels de l'homme; mais Us réclamaient ces droits avec la cruauté la plus farouche. Les nobles gaulois, redoutant à juste titre leur vengeance , cherchèrent un abri dans les villes fortifiées, et quittèrent des campagnes qui ne présen-

cctte histoire est perdue dans nos meilleurs ouvrages modernes.

1 César de Bel Gai. «, 13. Oi^elorix , de la nation hetrétienne, pouvait armer pour sa défense un corps de dix mille esclaves.

2 Euraène convient de leur oppression et de leur misère (Panégyr. n. S). GallUuèfferatas injuriis.

3 Panegyr. vet. n, 4. Aurcl. Victor.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(287 dep. J.^.)

taîent plus qu'un théâtre affreux de confusion et d'anarchie. Les paysans régnèrent sans obstacle. Deux de leurs chefs eurent même la folie et la témérité de prendre les omemens impériaux '. Leur puissance expira bientôt à l'approche des légions. L'union et la discipline obtinrent une victoire facile sur une multitude confuse et licencieuse * . On punit sévèrement les paysans qui forent trouvés les armes à la main. Les autres effrayés retournèrent à leurs habitations; et leurs efforts, inutiles pour la liberté, ne servirent qu'à appesantir leurs chaînes. Le cours des passions humaines est si impétueux et en même temps si uniforme, que, malgré la disette des matériaux, nous aurions pu décrire les particularités de cette guerre. Mais nous ne sommes pas disposés à croire que les principaux chefs de la révolte, iElianus et Amandus, aient et échrétiens ", ni que leur rébellion, ainsi qu'ilarriva du temps de Luther, ait été occasionée par l'abns des principes bienfaisans du christianisme, qui tendent à établir la liberté naturelle de l'homme.

Maximien n'eut pas pins tôt arraché la Gaule aux paysans de c«tte province, que l'usurpation de Carausius lui enleva la Bretagne. Depuis l'hçureuse témérité des Francs sous le règne de Probus, leurs hardis compatriotes avaient construit de légers brigantins, et ravageaient continuellement les contrées voisines baignées par l'Océan *. Pour repousser leurs incursions, il parut nécessaire de créer une marine ; ce sage projet fut exécuté avec vigueur et avec prudence. L'empereur fit éqnipernneflotteàGessoriacum ou Boulogne, situé sur le détroit qui séparait la Gaule de la Bretagne. Il en confia le commandement à Carausius, Menapien de la plus basse origine",

1 jGlianus et Amandus. Nous avons les médailles qu'ils ont bit rrapper. (GolUius.tn thés. R. jI., p. 117 , 121.)

2 Levibus prœlUs domuU. (Eutrope, ix, 20.)

3 i la vérité, ce fait est appuyé sur une f^ble autorité , la vie de saint Babolin , qui est probablement du septième siède. (Voyez Duchesne, Scriptores rer. ftancicar.,t. i,

* JVurel. Victor les appelle Germains. Eutrope (ix, 21) leur donne le nom de Saxons; mais Eutrope vivait dans le siède suivant et paraît avoir employé le langage de son temps.

4 Les trois «pressions d'Eutrope, d'Aurelius Victor et

qui avait long -temps signalé son habileté comme pilote , et son courage comme soldat. L'intégrité du nouvel amiral ne répondit pas à ses talens. Lorsque les pirates de la Germanie sortaient de Jeurs ports, il favorisait leur passage; mais il avait soin d'intercepter leur retour , dans la vue de s'approprier une partie considérable des dépouilles qu'ils avaient enlevées. Les richesses que Carausius amassa par ce moyen parurent avec raison la preuve de son crime. DéjàMaximien avait ordonné sa mort. Le rusé Menapien avait prévu l'orage ; il sut se dérober à la sévérité de son maître. Les officiers de la flotte , séduits par la libéralité de leur commandant , lui étaient entièrement dévoués. Sûr de n'être point inquiété par les barbares, il partit de Boulogne pour se rendre en Bretagne , gagna la légion et les auxiliaires qui défendaient l'île; et, prenant fièrement avec la pourpre impériale le titre d'auguste, il défia la justice et les armes du souverain qu'il insultait '.

Lorsque la Bretagne eut été démembrée de l'empire, son importance fut plus vivement sentie, et sa perte sincèrement déplorée. Les Romains célébrèrent et exagérèrent peutêtre l'étendue de cette ile florissante, pourvue de tous côtés de ports commodes, la température du climat et la fertilité du sol , également propre à produire des vignes on du blé, les minéraux précieux dont le pays est rempli, ses riches pâturages couverts de troupeaux innombrables, et ses bois où l'on n'avait point à redouter la bête sauvage ni le serpent venimeux. Ils regrettaient surtout le revenu considérable de la Bretagne, et ils avouaient qu'une pareille province méritait bien de devenir le siège d'un royaume indépendant *.

d'Eumène, tvilissimènatus» *Bataviai abannus » et t Menapiœ elvis», nous font connaître d'une manière fort inco'laine la naissance de Carausius. Le docteur Slukely cependant (Hist. de Carausius, p. 62) prétend qu'il était né à Saint-David , et qu'il était prince du sang royal de Bretagne. 11 en a trouvé la première idée dans Richard de Cirecenster, p. 44.

< La Bretagne alors était garantie par sa situation , et elle n'était que faiblement gardée. (Panegyr., v, 12.)

2 Paneg. , vet. v, n; vn, 0. Eumèné voudrait âever la gloire du héros (Constance) en vantant l'importance de la conquête. Malgré notre louable partialité pour notre pays nalal , il est diOdIe de «oncevoir qu'au commencement du

(292 dep. J.-C.)

EHe fut , pendant s«pt ans, mtre les mains de Garaïusius; et, durant cet interralie, la fortune favorisa une rébellion soutenue par le coarage et par l'habileté. Le souverain de la Bretagne défendait les frontières de ses domaines contre les Calédoniens du nord ; il attirait dn continent un grand nombre d'excellens artistes. Plusieurs médailles qni nous sont parvenues attestent encore son goût et son opulence. Mé sur les confins de la patrie des Francs , il rechercha l'amitié de ce peuple formidable, en imitant leur haUllement et leurs manières ; il enrôla les plus braves de leur jennesse dans les troupes de terre et de mer; et, pour reconnaître les services que lui procurait une alliance si utile, il leur enseigna la science dangereuse de l'art militaire et de la navigation. Carausius resta toujours en possession deBonlogneet deson territoire. Ses flottes triomphantes couvraient le détnnt, commandaient les boudies du Rhin et de la Seine, ravageaient les c6tes de l'Océan, et r^Mudaient la terrenr de son nom au-delà des colonnes d'Hercule. Sous son administration, la Bretagne, destinée à posséder l'empire des mers, avait déjà pris son rang naturel de puissance maritime, qui devait nn jour la rendre si respectable *.

En s'emparant de la flotte de Boulogne, Carausius enlevait à l'empereur les moyens de le poursuivre et de se venger. Lorsqu'après on temps considérable et des travaux immenses on mit en mer une flotte *, les troupes impiériales, qui n^avaient jamais porté les âmes sur cet élément, furent bientôt défaites

fnliitae riMe l' Angletem nèritlt tous eet doges. Ud ùèeleet demi avant cette époque, les rerenus de celte Ue avaient à peine suis pour^l'entretien des troupes qui y étaienten garnison. (Voyez Appien, in Pram.)

* Comme il nous est parvenu un grand nombre de mè- Afflet frappée* par Caraustus, cet usnqpaleor estderoiu robjet ftnrori de la curiotilë des aoliqaaireg ; les moindres partienlarités de n vie et de ses adiOM ont été reelmtdiées aree le sotai le pim «xact Le doreur Stukeiy , « particu- Her, a consacré im volume considérable à riristoire de rempereor breton. J'ai (tàt usage de ses matériaux et j'ai r«jeté la plupart de ses eoojeetures imaginaires.

1 Lorsqae MadMrtin prononça son premier panégyriqae, tes préparatllï de Maximien, p«nr son expé£tion narale, étaient achevés, et l'orateur annonçait une victoire certaine. Son silence, dans le second panégyriqae, anrail pu senl nous apprendre que l'expédition n'avait pas réussi. GIBBOM. I.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XIII

parles naatelots expérimentés del'usurpateur. Cet efibrt inutile produisit un traité de paix. Dioclétien et son collègue, qui redoutaient avecrais(MiI'espritentreprenantde Carausius, lui cédèrent la souveraineté de la Bretagne, et admirent, quoique avec répugnance, un sujet rebelle aux honneurs de la pourpre '.

Mais l'adoption des césars rendit une nouvelle vigueur aux armes romaines. Tandis que Maximien assurait par sa présence les frontières du Rhin, son brave associé Constance prit la conduite de la guerre de Bretagne. Sft première entreprise fut le siège de l'importante place de Boulogne. Une immense jetée, qui fermait l'entrée dn port , ne laissait aucun espoir de secours. La ville se rendit après une résistance opiniâtre ; et la plupart des vaisseaux de Carausius tombèrent entre les mains des assiégeans. Constance se disposa ensuite à la conquête de la Bretagne. Pendant les trois années qni furent employées à la construction d'nne flotte, il s'assura des côtes de la Gaule , envahit le pays des Francs , et priva l'usurpateur de l'assistance de ces puissans alliés.

Les préparatifs n'étaient point encore ter» minés , lorsque Constance apprit la mort du tyrao. Cet événement parut un présage certain des victoires du césar. Les amis de Carausius imitèrent l'exemple de trahison qu'il avait donné; il fut tué par AUectus,soa premier ministre , qui hérita de sa puissance et de ses dangers. Mais l'assassin n'avait pas assez de talens pour exercer l'autorité souveraine, ou pour surmonter les obstacles. Il contemplait avec effroi les rives opposées dn continent, déjà couvertes d'armes, de troupes et de vaisseaux. En effet. Constance avait prudemment divisé ses forces, a£n de diviser pareillement Fattention et la résistance ée l'ennemi. Enfin, l'attaque fut faite par la prin* cipale escadre, qui , sous le commandement du préfet Àselépiodotus , officier d'un mérite distingué, avaitété assemblée à l'embout^ure de la Sdue. L'art de la navigatbn était alor»

i Aurel. Victor, Eutrope et les médaîDes (PaxJugg), nous font connaître cette réeondKation momentanée. Mais je me garderai bien de rapporter les articles du traité, comme l'a tait le docteur Stukdy, dans son tùtoire métallique de Carausius , p. 86, etc.

si imparfait, que les orateurs ont célébré le courage intrépide des Romains', qui osèrent mettre à la voile un jour d'orage et avec le vent de côté. Le temps concourut au succès de leur entreprise. A la faveur d'un brouillard épais, ils échappèrent à la flotte placée par Allectus à l'île deWight, pour observer leurs mouvemens, descendirent en sûreté sur h côte occidentale , et montrèrent aux Bretons que la supériorité des forces navales ne défendrait pas toujours leur patrie d'une invasion étrangère. A peine Asclépiodotus futil débarqué qn'il brûla ses vaisseaux , et, comme la fortune seconda son expédition, cette action héroïque fut universellement admirée. L'usurpateur attendait aux environs de Londres l'attaque formidable de Constance, qui commandait en personne la flotte de Boulogne. Mais la descente d'un nouvel ennemi demandait la présence d' Allectus dans là partie occidentale de l'île. Sa marche fut si précipitée, qu'il parut devant le préfet avec un petit nombre de troupes harassées et découragées. Le combat fut bientôt terminé par la défaite totale et par la mort d'AUectus.Une seule bataille, comme il est souvent arrivé, décida du sort de cette île importante. Lorsque Constance débarqua snr la côte de Kent, il la trouva couverte de sujets soumis. Le rivage retentissait des acclamations unanimes des habitans. Les vertus du vainqueur nous portent à croire que leur joie fut sincère ; ils «e félicitaient d'une révolution qui, après dix ans , réunissait la Bretagne à la monarchie romaine'. '

L'ile n'avait pins à redouter que des en«emis domestiques. Tant que les gouverneurs conservèrent leur fidélité, et les troupes leur discipline, les incursions des Écossais ou des Irlandais n'altérèrent jamais sensiblement la tranquillité de la province. La paix du continent et la défensef des grands fleuves, qui servaient délimites à l'empire, étaient des objets beaucoup plus difliciles et d'une plus grande importance. La politique de Dioclétien, qui dirigeait les conseils de ses associés, pourvut à la sûreté de l'état en semant la discorde

* Au sqjet de la soumission de la Bretagne , Aurd. Victor et Butrope nous foarnissent quelques lumières.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(296 dep. J.^)

parmi les barbares, et en augmenunt lés fortifications des frontières romaines. En Orient, il traça nne ligne de camps depuis l'Egypte jusqu'aux domaines desPerses.Chaqnecamp fut rempli d'un certain nombre de troupes stationnaires, commandées par leurs officiers respectifs, et fournies de toutes sortes d'armes qu'elles tiraient des arsenaux nouvdlement établis dans les villes d'Antioche, d'Emese et de Damas'. L'empereur ne prit pas moins de précantioos contre la valeur si souvent éprouvée des barfmres de l'Europe. De l'embouchure du Rhin à celle du Danube, les anciens camps, les villes et les citadelles lurent réparées avec soin, et on construint de nouvelles forteresses dans les lieux les plus exposés. La plus exacte vigilance fut introduite parmi les garnisons des frontières. Enfin, on n'oublia rien pour assurer et pour mettre à l'abri de tonte insulte cette longue chaîne de fortifications*. Une barrière si respectable fut rarement forcée, et les nations ennemies, contenues de toutes parts, tournèrent souvent leur rage les unes contre les autres. Les Goths, les Vandales, les Gépides, les Bourguignons, les Allemands,'détrulsaient leur propre force par de cruelles hostilités ; quel que fût le vainqueur, le vaincu était un ennemi de Rome. Les sujets de Dioclétien jouissaient de ce spectacle sanglant, et ils voyaient avec joie les barbares exposés, seuls alors à tontes les horreurs de la guerre civile*.

Malgré la politique de Dioclétien, Une lui fut pas toujours possible de maintenir une paix constante, pendant un règne de vingt ans, le long des frontières de ses vastes domaines. Quelquefois les barbares suspendaient leurs animosités domestiques. La vi-

■ Jean Malala in Chron. Anttoch., 1. 1, p. 408, 409.

2Zosime,l. i, p. 3. Cetbistorien partial semble oâébrer la vigilaiice de 'DiocMien dans la vue de mettre au joar la négligence de Constantin. Voici cepradant les expressions d'un orateur : « Nam quid ego alarum et cohortiaa

* castra percenseam, tolo Kfaeai, et Istri, et Euphrafo

• limite restituta.» (Paneg. vet., ir, 18.)

. 3 « Ruimt omnes in sanguinem suum populi, quibns « non coaligit esse Romanis, obslinataeqne reritatis poe- » nasnuncspontepersolvunt.» (Panegyr. vet in,16).Mamertin explique le bit par l'exemple de presqne tontes les nations du monde.

(286 dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XIII

gilance des garnisons cédait quelquefois à l'adresse ou à la force. Lorsque les provinces étaient envahies, Dioclélien se conduisait avec cette dignité calme qu'il affecta toujours, 00 qu'il possédait réellement. Se réservant ponr les occasions dignes de sa présence , il n'exposait jamais sa personne ni sa réputation à d'inutilea dangers. Après avoir employé tons les moyens que dictait la prudence pour assurer ses succès, il usait avec ostentation de sa victoire. Dans les guerres plus difficiles et dont l'issue paraissait plus douteuse, il se servait du bras de Maximien, et ce soldat fidèle attribuait modestement ses exploits aux sages conseils et à l'heureuse influence de son bienfaiteur. Mais, après l'élection des deux césars , les empereurs, préférant un théâtre moins agité , confièrent à leurs fils ad(^tifs la défense du Rhin et du Danube. Le vigilant Galère ne fut jamais réduit à la nécessité de combattre les barbares sur le territoire de l'empire '. Constance, si connu par sa bravoure et par son activité , délivra la Gaule d'une terrible invasion des AUennands. Vainqueur à Yindonesse et à Langres, où il courut un grand danger, il développa les talensd'un général habile. Gomme il traversait le pays avec une faible escorte , il se trouva tout-à-coup environné d'une troupe d'ennemis supérieurs en nombre , et ce ne fut qu'avec peine qu'il gagna Langres. Les habitans, dans la consternation générale, refusèrent d'ouvrir leurs portes, et le prince blessé fiit tiré par une corde au-dessus des murs. A cette nouvelle , les troupes romaines volèrent de toutes parts à son secours : avant la fin de la journée , Constance satisfit a la fois sa vengeance et son honneur par le meurtre de six mille Allemands *. Les monumens de ce siècle nous feraient peut-être connaître plusieurs autres victoires remportées sur les Germains et sur les Sarmates ; mais la description de ces exploits exigerait

« n s« plaint non avec une vérité bien exacte ,jam fluuiitâe amws qaindeeim in quibus in lUityco, ad ripam Danubii reU^eUus, cum gentibus barbaris luetaret ( Lactaoee , de Mort.persee. , c. 18 ).

1 Dansletextegreed'Eii8èbc,onlitsix mille. J'ai pré- Kré ee nombre i celui de soixante mille , qui se trouve dans «aint Jërtme, Orose, Eulrope et son traducteur greePaean.

des recherches dont l'ennui ne saurait être compensé par le plaisir ni par l'instruction. ■ Dioclétien et ses collègues suivirent , pour la dispersion des vaincus, la conduite qu'avait adoptée l'empereur Probus. Les barbares captifs, échangeant la mort contre l'esclavage, furent distribués parmi les habitans des provinces, et fixés dans les pays que les calamités de la guerre avaient dépeuplés. Dans la Gaule , les territoires d'Amiens , de Beauvais, de Cambray, de Trêves , de Langres et de Troyes sont particulièrement spécifiés *. Ces esclaves furent employés utilement à garder les troupeaux et à cultiver les campagnes. Us n'avaient la permission de porter les armes que lorsqu'on jugeait à propos de les faire entrer au service militaire. Les barbares qui sollicitaient la protection de Rome obtinrent des terres à des conditions moins serviles. Les empereurs accordèrent un établissement à différentes colonies de Carpiens, de Bastarnes et de Sarmates, et ils eurent l'imprudence de les laisser en quelque sorte retenir leurs mœurs et leur indépendance naturelle *. Cependant les campagnes prirent bientôt un aspect riant. Quel triomphe pour les habitans des provinces de voir les sauvages du Nord , si long-temps un objet de terreur , défricher leurs terres, mener leurs troupeaux dans les marchés publics, et contribuer par leurs travaux à l'abondance générale ! Ils félicitaient leur maître d'un accroissement si utile de sujets et de soldats ; mais ils ne réfléchissaient pas que l'empire nourrissait dans son sein une foule d'ennemis secrets, dont les uns étaient devenus insolens par la faveur, tandis que l'oppression pouvait précipiter les autres dans un désespoir funeste '.

• Panegyr. Tel., «1,21.

2 Les Sarmates avaient danslevoisiBage de Trêves un établissement que ces barbares fainéans paraissent avoir abandonné. Ausone en parle dans son poème sur la Moselle.

tlnde lur Ingredlou nemoroM par at la mIub , Et aiiUa komaol speeunt TCsUgla enltiu.

JLnraqoeSanrooutaB, iniper;iKtMa coIodU.

I! y avait une ville de Carpi dans la basse Mœsie. 3 Voyez les félidutions d'Eumène , écrites en style de rhaeur (Panegyr. , «1, 9).

DÉCADENCE DE UEMPIRE ROMAIN

Pendant que les césars exerçamt leur valeur sur les rives du Rhin et du Danube, l'Afrique eugeait la présence des empereurs. Du Nil au mont Atlas tout était en armes. Cinq nations maures', sorties de leurs déserts, avaient réuni leurs forces pour envahir des provinces tranquilles. Julien avait pris la pourpre à Carthage*, Acbillée dans Alexandrie. Les Blemmyes même renouvelaient ou plutôt continuaient leurs hostilités dans la Haute-Egypte. Il reste à peine quelques <iétails des exploits de Maximien dans l'occident de l'Afrique. Il parait, par l'événement, que les progrès de ses armes furent rapides et décisifs, qu'il vainquit les plus fiers barbares de la Mauritanie, et qu'il les força de descendre de leurs montagnes, dont la force inaccessible leur insinrait une confiance aveugle, et les accoutumait à une vie de rapine et de violeBice'. De son côté , Diodétien ouvrit la campagne en Egypte par le siège d'Alexandrie. Lorsqu'il eut occupé les aqueducs destinés à porter les eaux du Nil dans toutes les parties ,de cette ville immense* et qu'il eut mis son camp en état de résister aux sorties des assiégés, il pressa les attaques avec précaution et vigueur. Après un siège de Êtût mois, Alexandrie, ruinée par le fer et par le feu, implora la clémence du vainqueur; mais elle éprouva toute sa sévérité. Plusieurs milliers de citoyens furent massacrés, et presque tous les coupables en Egypte subirent la peine de m<Mt, ou du moins de l'exil". Le sort de Bnùris et de Coptos fut encore plus dé{doraUe que celui d'Alexandrie. Les armes et l'ordre sévère de IMoclétien détruisirmt entièrement ces villes', la première fa-

< Scaliger (animad. ad EuM. p. 243) dédde à sa manière ordinaire que les quinque genJiani, ou cinq nations africaines , étaient les cinq grandes villes , la penlapole de la ndble province de Cyrène.

2 Aprit sa dMùte , Julien m perça d'an p(H{;nard , et se jeta aaMiUt4aiis les&amaieg. (Victor, in EpU.)

1 Tti fieroeutimot MaurUanUe populos iiuuseessU montUanjugis, et ntxturali munitwne fidentes, expugnasU, ree^isti, tranttutistt. (Paneg. vet., n , 8.)

* Voyez la description d'Alexandrie dans Bktius ( de Bel.Jlex., c. S).

£ Eutrope, n, 24 ; Orase, vn , 26 ; Jean Halala , m Chron. ant. f. 40^ 4M; Cependant, Etimène nous assare que l'Egypte Ait pacifiée par la clémeace de Diodétien.

« £asà>e (in Chron.) place leur destruction quelques

(2W dep. J.-C)

meuse par son antiquité, l'aotre enrichie par le passage des marchandises de l'Inde.

Le caractère de la nation égyptienne, ia« sensible à la douceur, mais extrêmement susceptible de crainte, peut seul justifier cette rigueur excesùve. Les séditions d'Alexandrie avaient souvent altéré la tranquillité deRome elle-même, qui tirait sa subsistance des fertiles contrées arrosées par le Nil. Depuis l'usurpation de Firmus, la Haute-Egypte, ea proie à des factions continuelles, avait esabrassé l'alliance des sauvages de l'ÉtUopie. Les Blemmyes, répandus entre l'Ile de Meroé et la mer Rouge, étaient en très-petit nombre. Sans inclination pour la gserre, ils se servaient .'d'armes grosuères et peu redoutables '. Cependant, an milieu des désordres publics, ces peuples, que l'antiquité ehoquée de la difformité de leur figure avait presque exclus de l'espèce humaine, osèrent se mettre au nombre des ennemis de Rome*. Tds étaient les indignes alliés des rebelles de l'É* gypte; et lenrs incursions incommodes pouvaient trouWer le repos de la province , pendant qne l'état se trouvait engagé dans des guerres plus sérieuses. Dans la vue d'opposer aux Blemmyes un adversaire convenaUe, Dioctétien engagea lesNobates, on peuples de Nubie, à quitter leurs anciennes haÛutions dans les déserts de la Libye, et fl leur céda un pays considérable, mais inutile, situé au-delà de Syène et des cataractes da Nil, en exigeant d'eux qu'ils respectassent et défendissent à jamais la frontière de l'eminre. Le traité subsista Icmg-temps ; et, jusqu'à ce qne l'établissement du christiamsme eût introduit des notions plus rigides de culte religieux , on ratifiait tous les ans ce traité par un sacrifice solennel offert dans l'île d'Elephantine, où les Romains et les barbares se rassnnblaient pour adorer les ntémes p«i»sances visibles ou invisibles de l'umvers '.

années plus t6t et dans un temps où l'Egypte dteHuème était révoltée contre les Romains.

< Strabon, l.xvn, p. 1, 172; Pomp. Mêla, 1. 1, e. 4 Ses mots sont curieux. «Intra, dcredere libet.mbooiDei,

• magisque semiferi; AEgipaoet, et^£taw>tr«f,<lS»-

• tyri.»

2 Jusus sese inserere forUmas, et piwoeare terma romaaa.

3 Voyez Procop. , de Bel. pers., \. i, c. 19.

(296 dep. J.-C.)

D^ns le temjps que Dioclétien punissait les crimes de l'Egypte, il assurait le repos et le bonheur futur de cette province par plusieurs sages règlemens qui furent confirmés et perfectionnés sous le règne de ses successeurs *. Un édit très-remarquable de ce prince, loin de paraître l'effet d'une t3^aHDie jalouse, doit être applaudi comme un aae de prudence et d'humanité. < Ou rechercha smgueusemeut

> par ses ordres tous les anciens livres qui » tndtaient de l'art admirable de foire de For » et de l'argent. Dioclétien les livra sam pitié

* aux. Samraes, craignant, comme on nous a l'assure, que l'opulence des Égyptiens ne

> leur inspira l'audace de se révolter contre

* l'empire *. » Mais s'il eût été convaincu de la réalité de ce secret iaestimable, au lieu de l'easevelir dans un éternel oubli, il s'en serait servi pour augmenter les revenus publicsv II est bien plus vraisemblable que ce prince sensé .'connaissait l'extravagance de ces prétentions magnifiques, et qu'il voulut préserver la raison et la fortune de ses si^ets d'une occupation funeste. On peut remarquer que ces ouvrages anciens, attribués si libéralement à Pythagore, à Salomon ou au fameux Hermès, avaient été composés par des adeptes plus modernes, qui en imposaient à la multitude en prenant ces noms illustres. Les Grecs ne s'attachèrent ni à l'abus ni à l'usage de la chimie. Dans ce recueil immense, oîi Pline a consigné les découvertes, les arts et les erreurs de l'esprit humain, il n'est point parlé de la transmutation des métaux. La persécution de Dioclétien est le preoûer événement authentique dans l'histoire de l'alchiaùe. La conquête de l'Egypte par les Arabes répandit cette vaine science sur tout le {^obe. Mée de la cupidité, l'alchimie fut étudiée à la Chine comme en Europe , avec la même ardeur et avec un succès égal. L'ignorance du moyen âge favorisait toute espèce de chimère. La renaissance des lettres ouvrit de nouvelles espérances à la

< B fixa la disttibHlitui publique du Ué il deux m&lioiu de mtdimmi, eœiroii trois millions dan cent mille tniwMin (Cbraaiixm Pasdude, p. 270; Prooope, Hi«t. aKaa..cae).

* Jean 4'ADiiociie, in Exerp.; Val., p. 834.; Swdai, INodélien.

PAU ÉD. GIBBON. CIL XIU

crédulité, et lui fourqit 4^s, moyens .p)H^ spécieux. Enfin la philosophie, aidée de Té^LTr périence, a banni l'étude de, l'^lcbimiei.çlc le siècle présent, qi^que avide de ricbe^^^ se contente de les chercher pjar l^ vojes moins merveilleuses du cooupçrpe pt de.i'iifi^ dustne '.

La réduction de l'Egypte fut suivip de Ift, guerre de Perse. La fortune avait résprvé au. règne de Dioclétien la gloire de vaincre cçMQ puissante nation, et de forcer les. succes^eun^ d'Artaxerxès à reconnaître Ifi $upéri4:)rité dé l'empire romain. ,.,

Nous avons déjà dit que les armes çt la per? fidie des Perses avaient subjugué l'Arméqie, et qu'après l'assassinat de Cosroès, Tirida^e son fils , encore enfant , sauvé par des ami|S. fidèles, avait été élevé sous la proteciioo de$ empereurs. ïiridate tira de son exil des avantages qu'il n'aurait jamais pu se procurer sur le trône de ses pères. Il apprit de bonne heure à connaître l'adversité , le genre humain et la discipline rotnaine. Ce prince signala sa jeunesse par des actions de bravoure; il déploya une force et une adresse peu communes dans tous, les exercices militaires, et même dans les combats moins glo-» rieux des jeux olympiques*. Ces qualités furent mieux employées à la défense de son bienfaiteur Licinius '. Cet officier, dans Ift sédition qui causa la mort de Probus , avait couru les plus grands dangers. Le soldats fuT rieux étaient sur le point de forcer sa tente ; le bras seul du prince d'Arménie les arrêta. La reconnaissance deXiridate contribua bientôt après à son rétablissemeut. Licinius avait

< Voyez une petite Histoire et une Réfutation de l'alcbimie , dans les ouvrages du compilaleur-philosopbe la Molh64fr-Vayer , 1 1 , p. 327-353.

2 Voyez l'éducation et la force de ïiridate dans l'histoire d'Arménie, de Moyse de Chorène, 1. o, e. 76. Il poii. Tait saisir deux taureaux sauvages par les aarDet qu'il brisait de ses mains.

3 Si nous nous en rapportions à Viclor-le-Jeune , licinius qui, selon lui , était seulement âgé de soixante ans , en 323, pourrait ii peine êlrelamême personne que le protecteur de Tiridate. Mais une meilleure autorité (Eusëbe, Hist. ecdés., L x, c. 8) nous apprend que Licinius avait dors atteint le dernier période de la vieillesse. Seize ans avant il est représeaté avec des cheveux gris cl comme Gontanporain de Galère. (Voyez Lactance, c. 32. liciuius était né probablement vers l'année 250.)

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(29« dep. J.-C.)

toujours été l'aini et le compagnon de Galère; et le mérite de celui-ci, long-temps avant qu'il parvint au rang de césar, lui avait attiré l'estime de Dioclétien. La troisième année du règne de cet empereur, Tiridate obtint l'investiture du royaume d'Arménie. Cette démarche, fondée siv la justice, ne semblait pas moins avantageuse à l'intérêt de Rome. 11 était temps d'arracher à la domination des Perses une contrée importante, qui , depuis le règne de Néron , avait toujours été gouvernée sous la protection de l'empire par la branche cadette de la maison des Arsacides '.

Lorsque Tiridate parut sur les frontières de l'Arménie, il fut reçu avec des protestar tions sincères de joie et de fidélité. Durant vingt-six ans , ce royaume avait éprouvé les malheurs réels et imaginaires des contrées soumises à un joug étranger. Les monarques persans avaient orné leur nouvelle conquête de bâtimens magnifiques ; mais^le peuple contemplait avec horreur ces monumens élevés à ses frais, et qui attestaient la servitude de la patrie. L'appréhension d'une révolte avait inspiré les précautions les plus rigoureuses. L'insulte a^ravait l'oppression, et le vainqueur, chargé de la haine publique, prenait, pour en prévenir l'effet , toutes les mesures qui pouvaient la rendre encore plus implacable. Nous avons déjà remarqué l'esprit intolérant de la religion des mages. Les statues des souverains de l'Arménie placés au rang des dieux , et les images sacrées du soleil et de la lune furent mises en'pièces par le zèle des Perses. Ils érigèrent sur la cime du mont Bagavan * un autel où brûla le feu perpétuel d'Ormusd. Une nation irritée par tant d'injures devait naturellement armer avec ardeur pour la défense de sa liberté , de sa religion et de la souveraineté de ses monarques héréditaires. Le torrent renversa tous les obstacles; et les Perses, incapables de ré-

' < Voyez Dion Cas^us , 1, um et um.

s Moyse de Chorine, Hist. d'Arménie , I. n, c. 74. Les «talues avaient été érigées par Valarsaees qui régnait en Arménie environ cent trente ans avant J.-C. ; il Ait le premier roi de la famille d'Arsace. ( voyei Moyse , Hist. d'Arménie, 1. n, 2, 3). Justin ( ui , 5) et Ammien Marcellin ( nm , 6) ont parlé de la déiflcation des Arsacides.

sister à son impétuosité , prirent la fuite avec prédpitation. Les nobles d'Arménie accoururent sous les étendards de Tiridate, tous vantant leurs mérites passés, offrant leurs services pour l'avenir, et demandant au nouveau roi les honneurs et les récompenses qu'on leur avait dédaigneusement refusés sous im gouvernement étranger '. On nomma , pour commander l'armée , Artavasdès , fils de ce sénateur fidèle qui avait sauvé Tiridate dans son enfance , et dont la famille avait été victime de cette action généreuse. Le frère d'Artavasdès obtint le gouvernement d'une province. Un des premiers grades militaires fut donné an satrape Otas, homme d'un courage et d'une tempérance singulière. Il présenta an roi sa sœur* et un trésor considérable , qui , renfermé dans une citadelle, avait échappé à l'avidité des Perses. Parmi les seigneurs d'Arménie parut uù allié , dont la destinée est trop remarquable pour être passée sous silence. Il se nommait Mamgo, et il avait pris naissance en Scyihie. Fort peu d'années auparavant , la horde qui lui obéissait campait sur les confins de l'empire chinois ' , qui s'étendait alors jusqu'au voisinage de la Sogdiane *. Ayant encouru la disgrâce de son maître , Mamgo , suivi de ses partisans, se retira sur les rives de l'Oxus, et

1 La noblesse d'Arménie était nombreuse et puissante. Moyse parle de plusieurs IhmiHes qui se distinguèrent sons le Tégat de Valarsaoes (1. n, 7), et qui subsistaioit encore de son temps, vers le milieu du cinquième siècle. Voyez U préliice de ses éditeurs.

2 Elle s'appelait Chosoiduchta, et die n'avait point Vos patubm, comme les autres femmes. (Hist. d'Arm., I. n, e. 19). Je n'entends pas c^te expression.

3 Dans l'Histoire d'Arménie Q. n, 78), aussi lûen q/M dans la géographie (p. 367), la Chine est appelée Zenia ou Zenastan. Ce pays est caractérisé par la production de la soie , par l'opulence des habitans et par leur amour pour la paix, en quoi ils surpassent tontes les antres nations de la terre.

* Vou-Ti, le premier empereur de la septième dynastie, qui régnait alors en Chine, avait des relations politiques avec Fergana , province de la Sogdiane , et l'on prétend qu'il reçut une ambassade romaine. ( Hist. des Huns , 1. 1 , p. 38). Dans ces siècles les Chinois tenaient nne garaiaoa à Kashgar ; et , du temps de Trajan, un de leurs géoéraax s'avançajnsqu'i la merCaspienne. Au sqjet des liaisons de la Chine avec les contrées occidentales , on. peut voir m mémoire très-curieux de M. de Guignes , dans l'Académie des Inscriptions ( t. sxxu , p. 365 ).

{296 dep. J.-C-)

implora la protection de Sapor. L'empereur chinois réclama le fugitif, en alléguant les droits de souveraineté. Les lois de l'hospitalité furent respectées par le monarque persan, qui, pour éviter uns guerre , promit, après quelque difficulté, de bannir Mamgo à l'extrémité de l'Occident, « punition, disait-il, non moins terrible que la mort même. > L'Arménie fut choisie pour le lieu de l'exil , et on assigna aux Scythes un territoire c<Hisidérable où ils pussent nourrir leurs troupeaux, et transporter leurs tentes d'une place à l'autre, selon les différentes saisons de l'année. Ils eurent ordre de repousser l'invasion de Tiridate ; mais leur chef, après avoir pesé les obligations et les injures qu'il avait reçues du monarque persan, résolut d'abandonner son parti. Le prince arménien , qui connaissait le mérite et la puissance d'un pareil allié, traita Mamgo avec distinction; et, eu l'admettant à sa confiance, il acquit un brave et fidèle serviteur, qui contribua très^fficacement à le faire remonter sur le tr6ne de ses ancêtres '.

La fortune sembla favoriser pendant quelque temps la valeur entreprenante de Tiridate. Non-seulement il chassa de l'Arménie les ennemis de sa famille et de son peuple ; mais encore, animé du désir de se venger, il porta ses armes ou du nxnns fit des incursions dans le cœur de l'Assyrie. L'historien qui a sauvé de l'oubli le nom de Tiridate célèbre, avec l'enthousiasme national , sa valeur personnelle; et, suivant le véritable esprit des romans orientaux, il décrit les géans et les éiéphans qui tombèrent sous son bras invindble. D'autres monumens nous apprennent que le prince arménien dut une partie de ses avantages aux troubles qui déchirèrent la monarchie persane. Des firères rivaux se disputaient sdors le trône. Hormuz, après avoir employé toutes les ressources, implora le secours dangereux des barbares qui habitaient les bords de la mer Caspienne *. Au

. tntt. d'Arménie,!. n,e. 81.

2 Iptot Persas ipmmque regem ascUis Sacets , et Bitttitet GellU, petit, ftater Ormies. (Panégyr. vet. m, 1). Les Saces étaient une nation de Seytbes vagabonds qui caaq>aiait rers les sources de l'Oxus et du Jaxartes. Les CcUi étaient les babitans du Ghilan le Vng 4e la mer Ca»-

PAR ÉD. GIBBON. GH. XIII

reste, la guerre civile fut bientôt terminée, soit par la défaite d'un parti, soit par un accommodement ; et Narsès, universellement reconnu roi de Perse, tourna toutes ses forces contre l'ennemi étranger. La victoire ne pouvait être disputée ; la valeur du héros fut incapable de résister à la puissance du monarque. Tiridate, obligé de descendre une seconde fois du trône d'Arménie, vint encore se réfugier à la cour des empereurs. Narsès rétablit bientôt son autorité dans la province rebelle ;et , se plaipant hautement de la protection accordée par les Romains à des séditieux et à des fugitifs, il médita la conquête de l'Orient *.

. Ni la prudence ni l'honneur ne permettait aux souverains de Rome d'abandonner la cause du roi d'Arménie. La guerre de Perse fut résolue. Dioctétien, toujours ferme dans sa conduite, fixa sa résidence à Antioche, d'où il préparait et dirigeait les opérations militaires *. Le commandement des légions fut confié à l'intrépide valeur de Galère, qui, pour cet objet important, se transporta des rives du Danube à celles de l'Euphrate. Les armées se rencontrèrent bientôt dans les plaines de la Mésopotamie, et se livrèrent deux combats où les succès furent douteux et balancés. La troisième bataille fut plus décisive. Les troupes romaines essuyèrent une défaite totale, attribuée généralement à la témérité de Galère , qui osa attaquer avec un petit corps de troupes l'armée innombrable des Perses *. Mais on peut trouver une autre cause de cet échec , si l'on considère le pays qui fut le théâtre de cette action. Le même terrain, où Galère fut vaincu, avait

pioine. Ce (tarent eux qui, sous le nom de Dilemites , in- Testèrent si long-temps la monarchie persane. (Voyez d'Herbelot, Bibliot. orientale).

1 Moyse de Chorène passe sous silence cette seconde révolution que j'ai été obligé de tirer d'un passage d'Amfflien Marcellin (1- xxni ). Lactance parle de l'ambition de Narsés. « Condtatus domestids exemplis avi sui Sapo- » ris ad occupandum Orientem magnis copiis inbiabat. > {De Mort, pers., c9.)

> Nous pouvons croire sans difficulté que Lactance attribue à la timidité la conduite de Dioclétien. Julien, dans son discours , dit que ce prince resta avec toutes les forces de l'empire : expression très-hyperbolique.

>Noa cinq «bréviateuiy, Entrope, Festus, les deux

iïi

dégadëKce i)È

été ôëlêi#e pat- lu iAort de Grasstas et par le tnésÀabi^e de dix légion». Cëtait une plaine fle è'ius de vingt lieues, qui, s'étendant depuis lesnauteurè de Carrhes jusqu'à l'Euphrate, jl^résentatt «ne surface unie et stérile de déserts sablonneux, sans éminence, dans arbre, sans auciliie source d^eau fraîche' . L'inianterie pédante désRoïnains, accablée par la chaleur et cruellement tourmentée de la soif, ne pouvait espérer vaincre, ni rompre ses rangs, sans s'etposer aux plus grands périls. Dans cette extrémité, elle fut successivement en- ■vironnéé de troupes supérieures en nombre, harassée par les évolutions rapides de la cavalerie des barbares, et détruite par leurs flèches redoutables. Le roi d'Arménie avait signalé sa valeur sur le champ de bataille, et s'étaH couvert de gloire au milieu des mallieurs publics. Il fut poursuivi jusqu'auxbords dé l'Euphrate. Son cheval était blessé , et il né paraissait pas pouvoir échapper à son ennemi victorieux. Aussitôt Tiridate embrasse le seul parti qui lui reste à prendre : il met pied à terre , et s'élauce dans le fleuve. Son armure était pesante , l'Euphrate très-profond, et il avait en cet endroit au moins quatre cents toises de lai^e *. Cependant la force et l'ardeur du prince le servirent si heureusement, qu'il arriva en sûreté sur la rive opposée *. Pour le général romain , nous ignorons comment il se sauva. Lorsqu'il retourna dans la ville d'Antioche , Bioclétien le reçut, non avec la tendresse d'un ami et d'un collègue , mais avec l'indignation d'un souverain irrité. Revêtu de la pourpre, et humifié par le souvenir de sa faute et de son malheur, le plus orgueilleux des hommes fut obligé de suivre à pied le char de l'empereur l'espace d'un mille

Victor et Orose , rapportent tous cette dernière A grande bataille-, mais Orose est le seul qui parle des deux pi^emières.

> Qa voit une belle description de la nature du pays dansPlutaniue, Vie de Crassus, et dans Xénophon, au Jf lim de la Retraite des Dix Mille.

i Voyez la dissertation de Forster , dans le second to- Inrae de la traduefion de ia Retraite des Dix Mille, par Spdman.

3 Hisl. d'Arménie , 1. n , c. 76. Au lieu ^ rapporter cet exploit de Tiridate à une débite imaginaire , je l'ai transfiré è la déilaile réelle de Griére.

L'ÉMPÏRE ROMAIN , (29« a». J.^)

environ, et de montrer devant totate la Cour le spectacle de sa disgrâce*.

Diès que Dioclétien eut sailfait son ressentiment particulier, et qu'il eut soutenu la majesté de la puissance impériale, ce prince, touché de la soumission du césar, Ini permit de réparer son honneur et celui des armes romaines. Aux troupes efféminées de l'Asie, qui avaient probabtementétéemployëesdaBS la première expédition, on siibsthtta des vé< térans et de nouvelles levées tirées des frontières de ri|l3rrie ; et le prince prit à son ser* vice un corps considérable de Goths auxiliaires *. Galère repassa l'Euphrate à la tète d'une armée choisie de vingt-cinq mMle hommes; mats, au lieu d'exposer ses légioas dans les plaines découvertes de la Mésopotamie , il s'ouvrit une route à travers les montagnes de l'Arménie , dont les babitans embrassèrent sa cause, les Romainsse trouvaient dans une contrée aussi fhvorable aux opérations de l'infonterie que nuisible aux moav»> mens de la cavalerie ". L'adversité avait affermi leur discipline ; tandis que les barbares, enflés de leur succès, étaient devenus sinégligens, qu'au moment où ils s'y attendaient le moins, ils furent surpris par l'activité de Galère. Ce prince , accompagné senlem«at de deux cavaliers, avait examiné ini-raéme secrètement l'état et la position de leur canp. Il le fit attaquer au milieu de la nuit. Une pareille surprise était presque toiyours fatale aux soldats perses. * Ils Baient Icmrs che-

> vaux, et leur mettaient des entraves aux * pieds, pour les empêcher de s'échapper; » En cas d'alarme , le Persan avait son che^

> val à brider, sa housse à poser et sa cà-

> rasse à mettre, avant d'être en état de

> combattre *. > L'impétuosité de Gdèrt porta le désordre et le découragement parai les barbares.Une faible résistance fut suivie

1 Ammien MareeUiB , I. xir. Entre les laams d'Eutrope (IX, 24), de Festus (c. 25), et d'Orose (m, 25), le DÛBe augmente aisément de pltMieurj milles.

2 Aurel. Victor ; Jomandës , deReb. getieis , c. 2t.

3 Aurd. Victor dit : per j^fmeniam in hostea «mtatdit, qute ferme sold, seu faeilior vlneendi vi» «et Galère suivit la conduite de Trajan et lldée de Jules-César.

* Xénophon , Retraite des Dix Mille , 1. m. Cest poor cette raison que la cavalerie persane campait <i Mrisanie I stades de rennemi.

{2»7dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON CH. XIII

d'un horrible carnage. An milieu de la confusion générale, le monarque blessé (car Narsès commandait ses armées en personne) prit la fuite vers les déserts de la Médie. Le vainqueur trouva des richesses immenses dans la tente magnifique de ce prince, et dans celle des Satrapes. On rapporte un trait curieux, qui prouve quelle était l'ignorance rustique mais martiale des légions , et combien elles connaissaient peu les élégantes superfiuités de la vie. Une bourse faite d'une peau luisante, et remplie de perles, tomba entre les mains d'un simple soldat. Il garda soigneusement la bourse, mais il jeta ce qu'elle contenait, jugeant que ce qui ne servait à aucun usage ne pouvait être d'aucun prix*. La perte principale de Narsès lui était d'une nature infiniment plus sensible. Plusieurs de ses femmes, ses sœurs, ses enfans, qui accompagnaient l'armée , avaient été pris dans la déroute. Mais, quoique le caractère de Galère eût en général peu de rapport avec cehii d'Alexandre, le césar, après sa victoire, imita la conduite du héros macédonien envers la famille de Darius. Les femmes et les enfans de Narsès furent mis à l'abri de toute violence, menés en lieu de sûreté, et traités avec le respect et les tendres égards qu'on ennemi généreux devait à leur âge, à leur sexe et à leur dignité *.

Dans le temps que l'Asie attendait avec inquiétude la décision de la fortune , Dioclétien, ayantlevé en Syrie une forte armée d'observation, déployait, à quelque distance du th^tre de la guerre, les ressources de la puissance romaine, et se réservait pour les événemens importans. A la nouvelle de la ▼ictoire remportée sur les Perses, il s'avança sur la frontière , dans la vue de modérer par sa présence et par ses conseils l'orgueil de Galère.

Les princes romains se virent à Nisibe , où ils se donnèrent tontes les marques, l'un de respect, l'autre d'estime. Ce fut dans cette'

« Ce trait est rapporté par Ammien , 1. xin. Au lieu éB saceum , quelques-uns lisent scutum. ,

2 Les Perses avouèrent la supériorité des Romains dans la morale aussi bien que dans les armes (Eutrope,K,24). Mais ce respect et cette gratitude d'un ennemi se trouvent rarement ,dâiis sa propre relation.

ville qu'ils reçurent bientôt après l'ambassadeur du grand roi '. La force ou du moins l'ambition de Narsès avait été abattue par sa dernière défaite. La paix lui parut le seul moyen d'arrêter le progrès des armes romaines. Il députa Arphaban, qui possédait sa faveur et sa confiance , pour négocier un traité, ou plutôt pour recevoir les conditions qu'il plairait au vainqueur d'imposer. Arphaban commença par exprimer combien son maitre était reconnaissant du traitement généreux qu'éprouvait sa famille' : il demanda ensuite la liberté de ces illustres captifs. Il célébra la valeur de Galère, sans dégrader la réputation de Narsès , et il ne rougit pas d'avouer la supériorité du césar victorieux sur un monarque qui surpassait, par l'éclat de sa gloire , tous les princes de sa race. Malgré la justice de la cause des Perses, il était chargé de soumettre les différends actuels à la décision des empereurs romains, persuadé qu'au milieu de leur prospérité , ces princes n'oublieraient pas les vicissitudes de la fortune. Arphaban termina son discours par une allégorie dans le goût oriental. « Les monarchies persane et romaine, dit-il, sont les lumières de l'univers , qui va rester imparfait et mutilé si l'on arrache un de ses yeux. » < Il convient bien aux Persans, répliqua Galère dans un transport de rage, il convient bien à ces cruels ennemis de s'étendre sur les vicissitudes de la fortune, et de nous étaler froidement des préceptes de vertu ; qu'ils se rappellent leur modération envers l'infortuné Valérien. Après avoir vaincu ce prince par trahison, ils l'ont traité avec indignité; ils l'ont retenu jusqu'au' dernier moment de sa vie dans une honteuse captivité, et après sa mort ils ont exposé son corps à une ignominie perpétuelle. » Prenant ensuite un ton plus adouci. Galère insinua que la pratique des Romains' n'avait jamais été de fouler aux pieds un ennemi vaincu ; que dans la drconstance pré-

< Les détails de cette négodation sont tirés des fragmens de Pierre Patrice, dans les Excerpta legationum, publiés dans la coUeclion Bysantine. Pierre vivait sous Justinien; mais il est évident , par la nature de ses matériaux , qu'ils sont pris des écrivains les plus authentiques et les plus respectables.

sente Us coDSukeraieut plutôt lew dignité que le désir de se venger des Perses. En congédiant Arphaban, il lui fit espérer que Narsos apprendrait bientôt à quelles conditions il obtiendrait de la démence des empereurs une paix durable et la liberté de sa famille. On peut découvrir dans cette coprérence les passions violentes de Galère, aussi bien que sa déférence pour l'autorité et pour la sagesse supérieure de Dioclétien. Le premier de ces princes aspirait à la conquête de l'Orient; il avait même proposé de réduire la Perse en province. L'autre plus prudent , qui avait adopté la politique modérée d'Auguste et des Antonins, saisit l'occasion favorable de terminer une guerre heureuse par une paix honorable et uùie '.

Pour remplir leur promesse, les empereurs envoyèrent à la cour de Marsès Sicorius Probus, un de leurs secrétaires, qui lui communiqualeur dernière résolutioo. Comme ministre de paix, il fut reçu avec la plus grande politesse et avec les marques de la plus sincère amitié; mais, sous prétexte de lui accorder un repos nécessaire après un si long voyage, on remit son audience de jour en jour; et il fut obligé de suivre le roi dans plusieurs marches très-lentes. Il fut enfin admis en présence de ce monarque, près de l'Asprudus, rivière de la Médie. Quoique Marsès désirât sincèrement la paix, le motif secret de ce prince, dans un pareil délai, avait été de rassembler des forces qui le missent en état de négocier avec plus de dignité, et de rétablir en quelque sorte l'équilibre. Trois personnes seulement assistèrent à cette conférence importante , le ministre Arpbaban, le capitaine des gardes et un officier qui avait commandé sur les frontières d'Arménie *. La première proposition de l'ambassadeur romain n'est pas maintenant de nature à être bieit entendue. Il demandait

1 • Adeo rietor ( dk AureUiis) nt ni Valeriat, cnjin » nutu omnia gerÀantur, abnuisset, romani bsces in

• provindam novam teneatar. Venua pars terrvun t>-

* meo Dobis utilior qiuesita. •

2 11 avait ëlé gouverneur de Suninn (Pierrt Palrice, Excerpta kg., p. 30) . CeUe provinoe, qui parait être iad^ qu4e dans le récit de Hoyse de Cborànç (G4ogr., p. 3G0), était «iluée à l'orient du mont Ararat.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (»7 dejp. J>€.)

que Nlsibe fût l'eutrepôt des marchandises

des deux empires. On conçoit facilement l'intentioB des princes romains» qui voolaieat augmentBr leurs revenus ea mettaatquelqu«4 droits sur le commerce; mais comsie Nisibe leur appartenait, et qu'ils pouvaient régk» l'importation et Fei^rtation , de pareils droits semblaient devoir être plutêt l'crfifet d'une loi intérieure que d un traité étranger; Pour leur donner toute la force nécessaire, on exigeait peut-être du roi de Perse quelques conditions, qui lui parurent si coatrùrea à son intérêt ou à sa dignité , qu'il ne put se résoudre à les accepter. Cet article était te seul auquel il refusait de coi»entir; aussi les empereursn'insistèraM-ils pas davantage; Us laissèrent le commerce prendre son icouni naturel, ou ils se contentèrent des droita qu'ils étalait maîtres d'établir.

Dès que cette difficulté eut été levée, une paix solennelle îai condue et ratifiée entre les deux nations. Les conditions d'ua traité, si glorieux pour l'empire et devenu si néoes-. saire aux Perses, méritent «Bte atlentioe d'autant plus particulière, que l'histoire de Rome présente rarement de pareils actes i en effet, la plupart de ses guerres ont été terminées par une conquête absolue, on entreprises contre des barbares qui ignonùeiife l'usage des lettres.

I. L'Aboras, appdé l'Araxe dans Xéaophon, fut fixé comme la limite des deux mo-! narchies •. Cette rivière, qui prend sa source près du Tigre, recevait à quelques mille* au-dessous de Nisibe les eaux duMygdonins; elle passait ensuite sous les mors de Siogara et tombait dans l'Enphrate à Ciroesinm»

ville fronUère que Dioclétien avait siagolièrfr' ment fortifiée *. La Mésopotamie, si long* temps disputée, fut cédée à l'empure; et par le traité les Perses renoncèrent à toutes prétentions sur cette grande contrée. U. Ils abandonnèrent aux Romains cinq jMrovincea

« Par «ne erreur du géograplie Plotémée, U poûlion de Si%ara est transportée de l'Aboras au Tygre, ce ^i a peut-être occasioné la méprise de Pierre, quiawgM II dernière rivière oodum la limite de l'empire, m lieu de la première. La lignedelaOonlièteKHnaiBetraTarsMtla cours du Tygre; mais die ne le suivit iamif.

2 Procope , da /Erff/icHf , L n, C. 6.

PAR BD. 6IBB0K. Gfi. XiîL

«u-ddè da T^pw S qai limBÙnt ado baitièrie «rà»'iuile « et dont la foix» natmdle fat bien- IM augmentée par i'art tt par la science miiitakre. Quatre d'eMra elles, l'iatifine, la 2aMioène, l'Ananène et la Afoxodne, noms pea connus» n'ataient point onefrasde étendue; mats, à Toneoft àa Tigre, l'empire ao 4|nt le paf s nontueux et considérable de Candttène, i'andâone patrie des Garduqnes, qui, plasés dam le centre du despotisme de l'Asie, MBServèrent pendant plnsieavs siècles leur indépebdanaei Les dix nilie Grecs traversèrent leur contrée après dix joars d'une «Dsrebe pénible oa {datât d'un combat perpétael. Le chef de cette EMnense entreprise «véue, dans son admirable relation, que ses cencitoj«ns «arent plus i sonffrir des flèches des Carduques que de tontes les forces du grand roi*. La postérité de ces barbares, les finrdest qw ont consolé presqu'en «ntier le Aom et les mœurs de leurs aBêèCres, vivent indépendans sons la protection du sultan des ,T«r«8» III. U est {vesqoe inatile de dire que Undate, ce fidèle dfié de Rome, occupa le frtee de ses pères. Les empereurs soutinrenl £t assurèrent d'une manière irrévocable leurs droks de souveraineté sur l'Arménie. Les limites de ce royaume s'étendirent jusqu'à la iorteresee de Sintha dans la Mé(Me. Une pareille augmentation de domaine était moins «n acte de libéralité que de justice. Des cinq provinces au-delà du Tygre, dont nous avons d^ parié, les Paorthes en avaient démembré qaatre de la coaronne d'Arménie '. Les Ro-

' < Tous l«s antenn convtomeiit qae la Zabdlcine , l'Arnnene H la .CwdnèiM ttmst M Boad>re des pnniiKes «M(s ; naisi «u Ueu des den «ntreg , Ptere (fsccopte leg., p.30) «joule U ELelùiitae et la S<H>bène. J'ai préféré '/immieB (1. irr, 7), parce qji'on peut prouver que U Sophène ne ftit jamais entre les mains des Perses avant le Mgne de ModéUen , in après celai de Jovien. An déftnt «teeariesexaelcs, tdles4ue«eUesdfiM..d'AnriIle, presque tous les modernes, avecUllemont et Valois à leur tCle, ont prétendu que les cinq provinces étaient situées •tt-ddà du Trgre par rapiwrt à U Perse et non à reai|»re romain.

3 XéMphoB , Retraite des Dix Mille , 1. n. Learsarcs «nsdeat trois coudées de long , leurs lielies deux. Ils roulaient des pierres dont duwNne aurait pu fiùre la charge A'm dnriot. Les Grecs trouvéreat ua graad ooalbn de vittagcs dans sctte eoatiée barlMre.

'SdonEttrope (n,9,t6l que le porte le leste des

nains, lorsqu'elles leur furent cédées, obH- ^èreai fnsorpateut à donner l'Atropatèn/; ai dédotmnagemeiR à leur alBé. La ville prindpate de cette grande et fecdie contrée ftit souvent honorée de la présence dti monaitqne arménien : et comme cette place, dont la sitnation est péat-étre la même qne celle de Tauris, porta quelquefois le nom <fEcba>tane, "ifiridate y fit construire des édifices et des fortifications sur le modèle de la snperiie capitale des Mèdes '. IV. L'Ibérie> pays inculle, avait pour habitans des peuples grossiers et sauvages ; mais ils étaient accoutumés à porter les armes, et Hs séparaient l'empire d'avec des barbares plus féroces et plus forandables. Maîtres des défilés étroits du mont Caucase, les Ibériens pouvaient à leur gré admettre ou exdnre les tribus errantes des Sonnâtes, toutes les fois qu'entraînées par l'esprit de rapine elles voulaient pénétrer dans les clinuits opnlens du midi *. La bonnnati(m des rois d'Ibérie, que les monarques persans cédaient aux empereurs, contribua beancovp à la force et à la sûreté de la puissance romaine en Asie >. L'Orient goûta pendant quarante années les douceurs d'une tranqaiUité profonde ; le traité conclu entre les denx monarchies rivales fut régulièrement observé jusqu'à kt mort de Tiridatc. A cette époque le gouvernement de l'univers se trouva entre les mains d'une nouvelle génération-, dirigée par des intérêts opposés et par des passions <Ûffé<«ntes. Ce fut alors que le petit-fils de Ifarsès entreprit une guerre longue et mémorable contre les princes de la maison de Con^antin.

L'empire veMît d'être délivré des tyrans et des barbares. Cet ouvrage difiiciie fivait été entièrement achevé par une succession

meilleurs manuscrits), la ville de Tigranocerte était dans l'Arzanène. On pourrait retrouver, quoique assez imparfidtemoit , le nom et la position des trois autres.

1 Comparez Hérodote (L i , c. 97) avee Meyse de Ck»rine (Hist. d'Arm. , 1. u, c 84) et lacarte d'Améaie donnée parsesécUtears.

1 Hiberi, locorum patentes, CatpiA vlâ Satmatam in Jrmenios raptim effUndimt. Tacite, Am., n, 34. (Voy. Strabon , Geog., 1. m , 764.)

3 Pierre Patrtoe (Sxtxrpta teg., p. 30) est le seul ëcrivaln qm parte de rarliele du tndté concernant l'IMrie.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm

(297 dep. J.-C.)

de paysans d'Illyrie. Dès que Diodétien fut entré dans la vingtième année de son r^e, jl se rendit à Rome pour y célébrer, par la pompe d'un triomphe, cette ère fameuse et le succès de ses armes'. Maximien, qui l'égalait en pouvoir, partagea seul la gloire de cette journée. Les deux césars avaient combattu et remporté des victoires ; mais le mérite de leurs exploits fut attribué, selon la rigueur des anciennes maximes , aux auspices heureux de leurs pères et de leurs empereurs *. Le triomphe de Dioclétien et de .Maximien , moins magnifique peut-être que ceux d'Aurélien et de Probus, brillait de l'éclat d'une renommée et d'une fortune supérieures. L'Afrique et la Rretagne, le Rhin, le Danube et le MU fournissaient de superbes trophées ; mais ce qui faisait le plus bel ornement de cette fête , c'était une victoire remportée sur les Perses, et suivie d'une conquête importante. On portait devant le char impérial les représentations des rivières, des montagnes et des provinces.' Les images des .femmes, des soeurs et des enfans' du grand roi formaient un spectacle nouveau, et flattaient la vanité du peuple. Une considération . d'une espèce moins brillante rend ce triomphe .remarquable aux yeux de la postérité. C'est le dernier qu'ait jamais vu Rome. Bientôt après les empereurs cessèrent de vaincre, et Rome cessa d'être la capitale de l'empire.

Le terrain, sur lequel Rome fut bâtie avait été consacré par d'anciennes cérémonies et par une foule de miracles. La présence de quelque dieu ou la mémoire de quelque héros semblait animer toutes les parties de la ville ; et le sceptre de l'univers avait été promis au ^Capitole *. Le citoyen

« Eusèbe, in Chron.; Pagl, adannum. Jusqu'à la découverte du traité de Mort, pers., il n'était pas certain que le triomphe et les vicennaies eussent été célébrés en même temps.

2 Pendant le temps des vicennaies, Galère parait avoir gardé son poste sur le Danube. (Voyez Lactance, de Motr. pert.,e.36.)

3 Eutrope (n, 27) parie de cette fioniHe comme si elle eût fait partie du triomphe ; mais les personnes avaient été rendues à Narsés, on ne pouvait donc exposer que leurs images.

. < On voit dans Tite-Live ( v, 51-55), un discours de Camille, rempli d'éloquence et de sensibilité, que ce grand

sentait et reconnaissait l'empire de cette agréable illusion, qui lui venait de ses ancêtres, et qui, fortifiée par l'éducation, était en quelque sorte soutenue par l'opinion de l'utilité politique. La forme du gouvernement et le si^e de l'empire semblaient inséparables ; et l'on ne croyait pas pouvoir transporter l'un sans anéantir l'autre '. Mais la souveraineté de la capitale se perdit insensiblement dans l'étendue de la conquête. Les pnmnces s'élevèrent au même niveau; et les nations vaincues acquirent le nom et les privilèges de Romains, sans adopter leurs préjugés. Cependant les restes de l'ancïMine constatation et la force de l'habitude maintinrent pendant long-temps la dignité de Rome. Les empereurs, quoique nés en Afrique, ou en lUyrie, respectaient leur nouvelle patrie, comme le siège de leur grandeur et comme le centre de leurs vastes domaines. Ds ne l'abandonnaient que lorsque la guerre exigeait leur présence sur les frontières. Diodétien et Maximien furent les premiers princes, qui, en temps de paix, fixèrent leur résidence ordinaire dans les provinces. Leur conduite, quel qu'en ait été le motif particulier, pouvait être justifiée par des vues spédeuses de politique. L'empereur de l'Ocddent tenait ordinairement sa cour à Milan , dont la situation au pied des Alpes le mettait bien plus à portée de veiller aux mouvemens des barlrâres de la Germanie, que s'il eàt fixé son séjour à Rome. Milan eut bientôt la splendeur d'une ville impériale; ses maisons étaient aussi nombreuses et aussi bien bâties ; le même goût et la même politesse régnaient parmi les habitans. Un cirque, un palais, un théâtre, une cour des monnaies^, des bains^ qui portaient le nom de Maximien leur fondateur, des portiques ornés de statues, une double enceinte de murs, tout contribuait à la beauté de la nouvelle capitale, qui ne paraissait pas

homme prononça pour s'opposer au projet de transporter à Véies le siège du gouvemement

« On reproche à Jules-César d'avoir voulu translërer l'empire dans la ville d'Hlium on dans celle d'Alexandrie. Selon la conjecture ingàiieuse de Le Fèvre et de Dader , la troisième ode du troisième livre d'Horace a été composée pour détourner Auguste de l'exécution d'un i blable dessein.

éclipsée par la proximité de l'ancieiine '. Dioclétien voulut aussi que le lieu de sa résidence égalât la majesté de Rome. Il employa son loisir et les richesses de l'Orient à décorer Nicomédie, qui, placée sur les bords de rAsie et de l'Europe, se trouvait à une distance presque égale de l'Euphrate et du Danube. Eu peu d'années Nicomédie s'éleva par les soins du monarque , et aux dépens du peuple, à un degré de magnificence qui semblait avoir exigé des siècles de travaux. Elle ne le cédait qu'aux. villes de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche pour l'étendue et pour la population *. La vie de Dioclétien et de Maximien. fut perpétuellement agitée; ils en passèrent la plus grande partie dans les camps ou dans des marches longues et fréquentes ; mais toutes les fois que les affaires publiques leur permettaient de prendre du repos, ils se retiraient avec plaisir à Milan et à Nicomédie, leurs résidences favorites. Jusqu'au moment où Dioclétim célébra son triomphe , dans la vingtième année de son règne, il est fort douteux qu'il ait jamais visité l'ancienne capitale de l'empire; et même dans cette circonstance mémorable il n'y resta pas plus de deux mois. On croyait qu'il paraîtrait devant le sénat avec les marques de la dignité consulaire; mais, piqué de l'insolente familiarité du peuple, il quitta Rome avec précipitation treize jours avant cette cérémonie '.

Le dégoût qu'il montra pour Rome et pour la licence de ses habitans ne fut point l'effet

< Voyez Aurélius Victor, qui parle aussi des bâtimens âerés par MasîmieD à Carthage , probablement duraol la guerre des Maures. Nous rapporterons quelques vers d'Au- «MW, de dar. urb., r.

Et Mediolaiil min ogaU : copia ranun , Innniiiene cultjcqiw domu; CacuDda vlroroin Ingénia , et mores UetI , tant dnpllce mnro AmyUllcaU iod spedc» ; popuUque volnpus Clrcas ; et Inclml moles cuneata TheatrI ^

Templa , Palatjimine arcea . opulensqoe Moiiela El régio Herculei celebris kub honore laTacrl. Condaque marmoreU oniata perlatyla dgnU; Maniaque in valu formam circnmdata labro, Omnla (pue magnb opernm veint innnia Ibrmia ' ExeettonliMqoeloactapnmltiidnlaRomae.

' 3 Lactance, de Mort, pers., c. 17 ; Ubanius , onU. nu, p. 903.

3 Laelance, de Mort, pers., c. 17 ; Ammien-Marcellin dit , dans une occasion semblable , que dicacitas plehis n'«st point fort agréable à une oreille impériale. (Voyez I.xn,c.l0.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XIII

d'un caprice momentané; toutes ses démarches étaient le résultat de la politique la plus artificieuse. Ce prince habile avait adopté un nouveau système d'administration, qui fut entièrement exécuté dans la suite par la famille de Constantin. Comme le sénat conservait religieusement l'image de l'ancien gouvernemrat, Dioclétien résolut d'enlever à cet ordre le peu de pouvoir et de considération qui lui restait. Rappelons-nous qutdles furent la grandeur passagère et les espérances ambitieuses des sénateurs , huit ans environ avant l'avènement de ce monarque. Tant que l'enthousiasme subsista, quelques nobles eurent l'imprudence de déployer leur zèle pour la cause de la liberté ; et, lorsque les successeurs de Probus eurent abandonné le parti de la république , ces fiers patriciens furent incapables de déguiser un ressentiment qu'il ne leur était pas possible de satisfaire. Comme souverain de lltalie. Maximien fut chargé d'anéantir cet esprit d'indépendance, plus incommode que dangereux. Une pareille commission convenait parfaitement au caractère cruel de ce prince. Les plus illustres du sénat, que Dioclétien affectait toujours d'estimer , furent enveloppés, par spn impitoyable collègue, dans une proscription générale. Accusés de complots imaginaires, la possession d'une belle maison de campagne ou d'une terre bien cultivée les rendait évidemment coupables *. Les prétoriens, qui avaient opprimé si long-temps la majesté de Rome, commençaient à la protéger. Ces troupes hautaines, voyant que leur puissance, autrefois si formidable, leur échappait, crurent devoir réunir leurs forces avec Tautorité du sénat. Dioclétien, par de sages mesures, diminua insensiblement le nombre des prétoriens, abolit leurs privilèges * et leur substitua deux fidèles légions d'Illyrie, qui, sous les nouveaux titres de

1 Lactance accuse >hximien d'avoir détroit fUstis eriminationibus lumina senatus {de Mort. Perf.,e.S). Anrel. Victor parle d'une manière très-douteuse de la bonne foi de Dioclétien envers ses amis.

2 Tnmcatai vires urbis, imminuto prœtoriamm co~ hortitim atque inarmls vulgi numéro. (Aurel. Victor.) Sdon Lactance (c. 26) ce fut Galère qu: poursuivit le m^e plan.

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